dimanche 8 octobre 2023

Quarante ans de Musica: Les yeux fermés et les oreilles grandes ouvertes sur le Festival de musique contemporaine

Le Festival Musica qui a fêté ses 40 ans s'est achevé dimanche dernier. Prenons le temps d'en parcourir quelques souvenirs.

Et profitons de la superbe exposition des dessins de Véronique Boyer Les Yeux fermés pour remonter le temps et continuer le voyage avec quelques images sauvées de la mémoire dans les petits carnets qu'elle a exhumés de ses tiroir pour les offrir aux archives du Festival. 


Musica 2023 - Véronique Boyer - Les Yeux fermés - Olivier Messiaen - Laurent Aymar  26.9.96 - Photo: lfdd


Depuis 1984, inlassablement, dans le noir elle croquait les artistes et les musiciens sur scène sur ces petits agendas hérités de sa grand-mère. En quelques traits précis, elle installait le fugace, le provisoire, l'imperceptible, un instant de vivant sur les pages de ces petits carnets. Elle inscrivait ainsi les notes fugaces, les sons, les voix, à travers les corps, les attitudes, les instruments et l'occupation de l'espace dans une célébration de l'événement sensible, dans une transposition visuelle par ses traits, ses lignes, ses courbes, ses formes sur cette petite surface blanche, un peu jaunie. Après le concert, souvent tard le soir, de mémoire, elle les complétait, à l'encre, avec des couleurs, à l'aquarelle, délicatement. 


Musica 2023 - Véronique Boyer - Les Yeux fermés - Irvine Arditti - Photo: lfdd


Elle rendait ainsi l'impalpable, l'interprétation de notes par des musiciens, des chanteurs, des comédiens, un orchestre, l'atmosphère d'un récital, d'un concert, d'une symphonie, d'un théâtre musical ,visible, sensible, évident. Expressif. Ces quelques traits et ces quelques taches de couleur nous révèlent la quintessence d'événements fugaces, passés que l'on peut ainsi essayer de se remémorer. Les dessins ont été scannés et nettoyés et sont accrochés, bien rangés dans une salle du QG du Festival installé dans les locaux de l'ancienne Poste place de la Cathédrale. 


Musica 2023 - Véronique Boyer - Les Yeux fermés - Jean-Piere Drouet - Photo: lfdd


Des espaces différents permettent de les apprécier en toute intimité et dans une vitrine certains carnets sont présentés alignés pour permettre d'apprécier les "originaux" avec les pages ouvertes sur certains croquis. 


Musica 2023 - Véronique Boyer - Les Yeux fermés - Martine Viard - 16.9.1990 - Photo: lfdd


Un autre espace, derrière des rideaux noirs nous mettent dans l'obcurité comme pour restituer l'ambiance des concerts. Et c'est à l'aide de petites lampes de poche que nous découvrons une à une quelques autres œuvres dans ce cabinet secret.


Musica 2023 - Véronique Boyer - Les Yeux fermés - Photo: lfdd

Musica 2023 - Véronique Boyer - Les Yeux fermés - Musica 1984 - Photo: lfdd

Musica 2023 - Véronique Boyer - Les Yeux fermés - Kagel - Lulu - Messiaen - Photo: lfdd




Pour conclure, jetons un regard rétrospectif sur le Festival 2023. 
Voici le programme résumé:

Le Festival a débuté le 5 et le 9 septembre par deux expositions, celle de Véronique Boyer dont vous avez eu quelques aperçus ci-dessus et une autre au CEAAC intitulée Colère Divine sur la fragilité et la force de résonnance. Puis la grande soirée de lancement à la Laiterie le 15 septembre avec Clipping, avec Daveed Dibs et William Hutson et Jonathan Snipes ainsi que l’ensemble Asko/Schoenberg et Louis Andriesen. Le lendemain, 16 septembre une grosse journée avec sept concerts jusqu’au bout de la nuit - avec Jean Catoire - dont celui de l’ensemble lovemusic qui nous emmène en enfer:

Musica 2023 - Nightmare - lovemusic - Photo: lfdd



L’enfer, c’est là aussi que nous mène Simon Steen-Andersen avec l’opéra Don Giovanni en Enfer qu’il présente à l’Opéra National du Rhin en nous découvrant les dessous du bâtiment:

Musica - ONR - Don Giovanni aux Enfers - Simon Steen-Andersen - Photo: Clara Beck 



Le dimanche 17, deux concerts sont programmés par des « anciens » (spectateurs) de Musica qui proposent la Sonate de Requiem d’Olivier Greif au Münsterhof et de la musique et de la danse venant de Palestine avec le programme La musique au pied du mur à l’Espace Django. Toujours programmé par un « ancien », Les Artisans du son avec l’ensemble Itinéraire au Nouveau CFA des Compagnons du Devoir le lundi 18 septembre. La mardi 19 Musica est accueilli à Pôle Sud avec deux pièces Answer Machine de Phillip Venable et Sonate et Interludes dansés par Lénio Kakléa sur une pièce de John Cage :

Lenio Kaklea - Orlando Bass - Sonates et interludes - John Cage - Photo: Marc Domage



Le Festival Musica s'offre un intermède coloré et plaisant le mercredi 20 avec le spectacle Hide to Show de Michael Beil, création française avec l'Ensemble Nadar à la Cité de la Musique et de la Danse à Strasbourg, Inspiré par la création d’une chanteuse japonaise en image de synthèse: 

Hide to Show - Michael Beil - Nadar Ensemble - Photo:Wim Heirbaut


Musica prend ses quartiers à l’église Saint Paul pour une soirée plutôt orienté voix qui parle de révolte :

Musica - Oration of Loss - Ekmeles - Photo: lfdd


Au Maillon le Festival Musica laisse le  choix au spectateur en lui proposant la pièce sur Lady Di Queen of Hearts deux fois dans la petite salle, le vendredi 22 et le samedi 23 septembre à 19h00 et pièce de Ted Hearne et Saul William, Place, le vendredi soir dans la grande salle à 21h00:

Musica - Le Maillon - Queen of Hearts  Photo: Bettina Matthiessen


La venue à Strasbourg au Festival Musica de l'Ensemble Intercontemporain, créé par Pierre Boulez nous offre deux soirées, la première dirigé par Pierre Bleuse avec au programme Michaël Levinas, Hughes Dufourt et Liza Lim le lundi 25 et la deuxième le mardi 26 où l'orchestre joue des compositions d'Eno poppe sous sa direction: 

Musica - Ensemble Intercontemporain - Liza Lim - Photo: lfdd



Musica - Enno Poppe - Prozession - Photo: lfdd


Retour à Saint Paul pour le retour de la cinquième édition de Sonic Temple le 28 septembre:

Musica - Sonic Temple - Vica Pacheco - Photo: lfdd


Puis un petit tour à l’Opéra, Salle Ponnelle avec le Quatuor Arditti pour une pièce de et avec Jennifer Walshe Everything is important:

Musica - Jennifer Walshe - Quatuor Arditti - Photo: lfdd


Le Quatuor Arditti remet le couvert doublement puisque pour un autre concert, il réplique le concert du 17 septembre 1985 le 30 septembre 2023 à l’église Sainte Aurélie:

Musica - Quatuor Arditti - Photo: lfdd


Tout au long du festival ont eu lieu des concerts pour soi en appartement, pour un ou deux spectateurs, une expérience unique, même à deux !

Musica - Concert pour soi - Photo: lfdd


Et pour finir en beauté, Musica s'offre et nous offre un voyage à Bâle avec au programme la visite du Musée Tinguely puis un concert au centre Don Bosco pour finir dans un gymnase géant construit par Herzog et de Meuron pour écouter rien que trois ensembles: Le Basel Sinfonietta, le NDR Bigband et le Chorwerk Ruhr pour des pièces de Sofia Gubaidulina, Michael Wertmüller et Simon Steen-Andersen:

Musica à Bâle - TRIO - Simon Steen-Andersen - Photo: lfdd


Rendez-vous en 2024


La Fleur du Dimanche

vendredi 6 octobre 2023

Mothers, A Song for Wartime de Marta Gornicka au Maillon: Le choeur s'en va-t-en guerre

 Marta Gornicka est belliqueuse. Avec son choeur de femmes réfugiées d'Ukraine, elle va en guerre contre la guerre, avec l'arme du chant et de la parole. Elle suit la vision politique de Bertold Brecht "qui expliquait qu'il n'existe pas d'Histoire en dehors de la guerre" elle fait  la démonstration que les femmes aussi peuvent se battre à leur manière. 

Et elle le fait en s'appuyant sur les chants traditionnels et en leur injectant une nouvelle énergie et des paroles d'une lucidité transperçante. Et elle le fait avec toute la force de ces vingt-cinq mères qui ont en elle la souffrance et l'exil. La révolte et la fragilité. Dans ce spectacle Mothers, a Song for Wartime que l'on a pu voir lors de trois soirées au Maillon à Strasbourg. 


Mothers, A Song for Wartime - Marta Gornicka - Photo: Bartek Warzecha


C'est une petite fille de huit ans qui, devant toutes ces mères attendent debout au fond de la scène, ouvre la cérémonie et récite avec entrain un poème que  l'on passe de maison en maison au Nouvel An pour souhaiter le bonheur aux familles. Une cérémonie entre la harangue, la messe engagée, le témoignage des violences et l'insurrection. Le choeur a capella va nous chanter des airs traditionnels. Cela commence par une chanson traditionnelle et rituelle qui souhaite la vie, la renaissance, puis d'autres célèbrent la nature ou l'amour. Mais il y a aussi des chants engagés, qui parlent de la situation actuelle, des violences, de la guerre, qui la dénoncent et parlent de révolte. Les paroles sont revendicatives, combatives, et les femmes sont de vraies combattantes. 


Mothers, A Song for Wartime - Marta Gornicka - Photo: Bartek Warzecha


Elles n'en demeurent pas moins des femmes sensibles et elles évoquent aussi leurs joies, leurs souvenirs et leurs plaisirs et leur situation d'exil, avec les proches, parents, frères et soeurs, enfants quelquefois dont elles sont séparées. Et leur émotion se transmet à travers leurs paroles et leur attitude. On passe ainsi d'une émotion à l'autre, entre empathie dans le malheur et volonté de s'en sortir et de se battre. Et la scénographie et la chorégraphie des corps y participent grandement. Ainsi les voix qui émergent de la masse pour dire les destins individuels ou les mouvements variés qui ressemblent à des manoeuvres presque militaires, avec frappe de tambour, mais aussi quand elles se mettent dans un cercle ouvert et confraternel - sororal même - par lequel passent à la fois la tendresse et la bienveillance. 


Mothers, A Song for Wartime - Marta Gornicka - Photo: Bartek Warzecha


Le spectacle ne tait rien et dénonce, et le nombre de morts de cette guerre, et les méthodes ignobles (violence des viols commis en public comme arme de guerre). Il nous force à nous interroger sur notre attitude vis-à-vis de ces faits et de ces images, que souvent nous évitons pour nous consoler d'images tendres de chats ou de fleurs. Le travail de Marta Gornicka avec ce choeur de femme n'est pas uniquement un choeur de consolation pour permettre la résilience, mais c'est, tout en cherchant à unir, soigner, guérir et chanter la vie, un instrument d'opposition contre l'oppression, une voix contre la répression. Et cette voix a été entendue et a ému.


La Fleur du Dimanche


Pour soutenir l'Ukraine dans cette guerre, d'autres actions sont menées, entre autres à Strasbourg par l'asssociation PromoUkaïna qui annonce un spectacle le 5 (?) ou le 21 octobre. Une autre action, Guernica - Ukraine également prévue à Strasbourg et dont je vais vous parler prochainement.

Danser Schubert au XXIe siècle: une grande vague de créations romantiques

 Après Bach, Wagner et d'autres, le nouveau programme de Bruno Bouché Danser... au XXIème Siècle est consacré à un musicien romantique prolixe: Schubert. Cette cinquième édition par laquelle le directeur du Ballet de l'Opéra National du Rhin cherche à interroger la création ici et maintenant dans un rapport au langage académique. Sa volonté, c'est de faire émerger des créateurs qui tout en rompant avec la tradition et le répertoire classique arrivent aussi à se positionner dans une création à côté des écoles néo-classiques allemandes, hollandaises ou américaines. Et pour ce faire, de donner les opportunités à ses danseuses et danseurs du Ballet du Rhin de se frotter à la création sans exclusion.


Ballet de l'Opéra National du Rhin - Danser Schubert - Photo: Agathe Poupeney


Le contexte de la pandémie et des conditions restrictives qu'elle a induite (confinement, fin des déplacements et plus de représentations) a été une opportunité pour démarrer ce travail. Le musicien choisi pour ce programme, Schubert est un auteur prolixe, bien que mort jeune à 31 ans, il a quand même écrit plus de mille compositions, dont plus de six cent Lieder et neuf symphonies, quinze quatuors à corde. Le plus surprenant, c'est qu'il n'y a eu de représentation publique que d'une seule pièce. Le reste était donné lors de soirées privées, les Schubertiades.


Ballet de l'Opéra National du Rhin - Danser Schubert - Photo: Agathe Poupeney


 Pour cette soirée, pour les douze chorégraphies abouties (il y a eu seize volontaires, ce qui est un très bon signe qui justifie la volonté de Bruno Bouché de solliciter les trente deux danseurs composant la troupe), ce sont donc des Lieder, des impromptus, des sonates, des trios et des quatuors plus ou moins célèbres  qui sont ainsi choisis et joués dans une dramaturgie musicale conçue par Bruno Anguerra Garcia qui était le pianiste répétiteur du Ballet ces trois dernières années.

 

Ballet de l'Opéra National du Rhin - Danser Schubert - Photo: Agathe Poupeney


Cela donne une unité à ce programme - d'ailleurs une des chorégraphies, Zwischen // Herztöne ( Entre // Battements de cœur) de Julie Weiss ponctue la soirée de ses tics-tacs et irruptions en interludes et respirations soit à l'aide d'une table transportée qui devient espace de jeu (clin d'oeil à la Table Verte ? ) ou des pas de deux frais et vivifiants. Les chorégraphies sont très variées et cela peut aller à ce solo, très court de Marwin Schmitt Adam dansé par Ryo Schimizu sur le Voyage d'hiver introduit par des rugissements de lion à la chorégraphie de Pierre Doncq qui lui succède (introduite par le porté de table) Etanos où l'on voit arriver au fur et à mesure des danseurs deux par deux avant l'arrivée du gros de la troupe et d'avoir seize danseuses et danseurs sur le plateau. La pièce qui dure vingt minutes (le premier mouvement de la sonate N° 21 pour piano) est un challenge et l'on a quelquefois de moments de pur plaisir et plénitude. 


Ballet de l'Opéra National du Rhin - Danser Schubert - Photo: Agathe Poupeney


C'est Maxime Georges qui accompagne en direct cette pièce, tout comme Thérapie d'un couple d'Alain Tridivic. La pièce, une belle chorégraphie gestuelle fine et précise d'un couple sur une chaise qui décrit leurs relations qui se dégradent pour se retrouver à la fin comme au début.  Une peu plus classique, le solo de Jean-Philipe Rivière Opus avec Audrey Becker, puis Double-Double de Noemi Coin. Le Baryton Bruno Khouri de l'Opéra Studio accompagné par le pianiste Hugo Mathieu interprète le Rois des Aulnes et le Chant du Cygne pour le duo dansé par Ana Enriquez et Ruben Julliard.


Ballet de l'Opéra National du Rhin - Danser Schubert - Photo: Agathe Poupeney


Après l'entracte, c'est parti pour des tableaux humains animés dans une pantomime de précision Le temps d'une bise où les cinq danseurs Marin Delavaud, Pierre-Emile Lemieux-Vienne, dont c'est la chorégraphie, Jesse Lyon et Hénoc Waysenson et Alice Pernao nous offrent un chassé-croisé millimétré et inventif. Dongting Xing nous offre avec Les Vagues de la rivière du temps un duo d'un romantisme symbolique avec le magnifique couple Di He et Ryo Schimizu sur le lied Aus dem Wasser zu singen chanté par la mezzo-soprano Bernadette Johns. C'est dans une belle robe de velours rouge qu'Alice Pernao danse Nuit et rêve de Christina Ceccini en proximité de Bernadette Jones. 


Ballet de l'Opéra National du Rhin - Danser Schubert - Photo: Agathe Poupeney


Marin Fukuda dans le très physique Anonyme  avec la Belle Meunière interprétée par Maxime Georges. C'est la chorégraphie qui intègre le plus le décor de Sylvère Jarrosson, de grandes toiles à la fois abstraites mais totalement emplies de mouvement qui depuis le début de la soirée se déplacent au gré des pièces, au départ en fond de scène pour se positionner et se repositionner au gré des mises en espace et des chorégraphies. C'est derrière un des panneaux, enfin rassemblés en fond de scène que va partir la mort de la dernière chorégraphie de Jesse Lyon La Jeune Fille et la Mort. Juste avant, il y a aussi eu un départ, regretté, lui par ce mur qui n'était pas encore fermé. Pour cette chorégraphie Dualité, Caue Frais interroge l'ambiguïté de l'amour entre deux hommes et une femme dont on se demande qui aime qui (enfin presque). Nous ne serions pas complets si nous ne citions pas les très belles créations (variées) de costumes de Constant Chiassai-Polin et l'orfèvre de la lumière Aymeric Cottereau.

La soirée qui dure deux bonnes heures prouve dans cette variété mais aussi une certaine unité et qualité, que l'objectif du directeur du Ballet semble atteint. Surtout à entendre l'enthousiasme du public, on peut dire que le pari est réussi.


La Fleur du Dimanche   


Danser Schubert au XXIe siècle

A Strasbourg jusqu'au 8 octobre 2023

A Mulhouse, le 9 octobre 2023

Chorégraphes
Christina Cecchini, Noemi Coin, Pierre Doncq, Cauê Frias, Brett Fukuda, Pierre-Émile Lemieux-Venne, Jesse Lyon, Jean-Philippe Rivière, Marwik Schmitt, Alain Trividic, Julia Weiss, Dongting Xing
Musique
Franz Schubert
Dramaturgie musicale
Bruno Anguera Garcia
Scénographie
Silvère Jarrosson
Lumières
Aymeric Cottereau
Mezzo-soprano
Bernadette Johns
Baryton
Bruno Khouri
Piano
Maxime Georges, Hugo Mathieu
CCN • Ballet de l'Opéra national du Rhin, Opéra Studio de l’Opéra national du Rhin

mercredi 4 octobre 2023

La tendresse au TNS: une sensibilité partagée

 Après le succès de sa précédente pièce Désobéir, présentée au TNS en 2019 dans le cadre de l'Autre Saison, Julie Berès s'est penchée sur le versant masculin de sa réflexion pointue d'observatrice de l'évolution des sentiments et des rôles dans la société actuelle. Et elle revient chez nous avec cette pièce, La Tendresse créée en 2021.


TNS - La Tendresse - Julie Berès - Photo: Axelle de Russé

Pour y arriver, une longue réflexion avec ses collaborat.eur.rices de la pièce précédentes Kevin Keiss et Alice Zeniter, auxquels s'est rajoutée Lisa Guez, a permis de s'immerger dans l'air du temps, autant en réel que sur les aspects de réflexion et d'analyse dans des échanges avec des chercheurs, sociologues ou autre. Comme elle le dit dans le livret programme: "De fait, nous avons beaucoup questionné les héritages, les millénaires de modèles, d'archétypes, de stéréotypes qui construisent le masculin aujourd'hui: le rapport au courage, à la force physique, les injonctions qui concernent la violence." Et bien sûr, tout ce matériau qui a infusé pendant deux ans pour donner une série de textes sur des thématiques diverses (violence, séduction, homophobie, viol, #meeTo,...) a été confronté sur le terrain aussi avec des rencontres avec des jeunes pour, en final, se retrouver dans une adaptation finale avec comédiens qui allaient être sélectionnés pour incarner les personnages construits à partir de tout ce processus.


TNS - La Tendresse - Julie Berès - Photo: Axelle de Russé

Mais rassurez-vous, La Tendresse n'est ni un pensum, ni une leçon de sociologue, ni une conférence. La pièce à la jeunesse et le dynamisme de ses héros du quotidien. Ceux-ci déboulent sur scène plein d'énergie et taguent à la craie le bout de décor qui leur sert de lieu de rencontre, cet espace à la marge, lieu de passage transformable, à la fois tunnel et pont, entrée d'espaces intime et place publique où le groupe se rassemble. Un groupe constitué dont nous allons découvrir les individualités, les destins particuliers, les parcours personnels variés. A la fois tribu et espace d'expression collectif, juge et noyau d'amis, microcosme de la société et miroir de soi et de l'autre. Le groupe a quelquefois son unité, dans la parole mais aussi dans les séquences de chorégraphies de groupe dans lesquelles Jessica Noita donne une image d'ensemble dynamique à cette assemblage de corps très divers. Ces corps qui dans leur diversité d'expérience, de parcours et d'appréhension ont également leur propre rythme ou représentation. On a ainsi le sportif, le coureur, l'athlète, l'ex-danseur classique, le timide en surpoids, la fille cachée, le beau mec, toute une diversité d'attitudes qu'elle arrive aussi à faire bouger chacun à sa manière. 


TNS - La Tendresse - Julie Berès - Photo: Axelle de Russé


Cette diversité au niveau des corps se retrouve aussi dans la diversité des expériences. L'intelligence de la mise en scène - bien sûr permise par cette écriture qui donne à chaque personnage sa propre parole et ses propres expériences - fait que l'on est sollicité, impliqué, apostrophé par tous ces individus qui se racontent, à nous directement ou au groupe dans ce besoin d'être écoutés, de se confronter à une certaine "normalité" en train de se construire, soit pour se faire accepter - ou arriver à s'accepter soi-même - soit pour essayer d'avancer dans cette construction de soi. 


TNS - La Tendresse - Julie Berès - Photo: Axelle de Russé

Et l'on va ainsi passer dans une belle dynamique alterner des séquences variées, certaine plus visuelles, ou dansées, ou chantées, des moments choraux, de parole collective qui se construit, à des introspections plus intimes ou des confessions. Quelquefois aussi, le spectateur se retrouve impliqué, apostrophé, sollicité même, car l'empathie et la compréhension fonctionne mieux quand on est partie prenante. Demandez aux filles qui ont été l'objet de travaux pratiques de "dragues". Les angles d'attaque sont variés, l'humour n'est pas loin et les rires fusent facilement à l'écoute de certaines confidences, d'autres sont un peu plus délicates mais interrogent tout autant (l'addiction au porno) bien que cette révélation soit faite dans une séquence originale de distanciation que l'on ne nommerait pas "brechtienne". 


TNS - La Tendresse - Julie Berès - Photo: Axelle de Russé

Les  sujets très actuels et sensibles (la drague, la première fois, les parents, les relations homme-femme, le consentement, la violence, l'échec,..) sont passés en revue, non pas comme dans un catalogue mais reliés à du vécu et de la relation, une expérience unique qui fait réfléchir. Quelques constantes émergent aussi, par exemple le manque de communication avec les parents, surtout le père qui lui semble avoir beaucoup souffert et raté sa vie. Le message qui semble se dessiner c'est que tous ces jeunes gens doivent pour s'en sortir accepter leur fragilité et assumer leur versant de douceur en freinant leur impétuosité.  Une belle leçon de vie, joliment transmise et convaincante. Et nous suivons tout à fait la volonté de Julie Berès qui annonçait que "La Tendresse est un spectacle politique mais pas militant".


La Fleur du Dimanche'  

Musica remonte le Rhin vers Bâle, et le temps avec Simon Steen-Andersen

 Après deux incursions déjà en territoire helvète (en 2016 et 2019), le Festival Musica remet le couvert en nouant des collaborations avec la Hochschule für Musik FHNH/sonic space basel pour le concert de l'après-midi et avec le Basel Sinfonietta pour celui du soir.

En apéritif, les spectateurs de Musica ont eu droit à une visite guidée du Musée Tinguely et se sont rendu ensuite au Centre culturel et musical Don Bosco, une ancienne église transformée en lieu de répétition et de concerts pour un concert (gratuit pour les auditeurs) de ce programme conçu et réalisé par zone expérimentale basel, un ensemble constitué des étudiants en Master en musique contemporaine de l'école. 


Musica à Bâle - ensemble zone experimentale basel - Photo: lfdd


Cette douzaine d'étudiants nous présentent un programme autour de la pièce de Simon Steen-Andersen Inszenierte Nacht pour sept instruments et électronique qui débute par une version transformée à la fois par le rythme mais aussi dans le jeu et par l'électronique du Schlummert ein (endors-toi) de Bach en ralentissant l'original, presque comme si l'on s'endormait, passant de moment très mélodiques où le trombone suit des variations vocales dans les graves et semble mener à la mort.


Musica à Bâle - ensemble zone experimentale basel - Photo: lfdd


La pièce d'Eno Poppe Fleisch côtoie des accents free jazz avec le saxophone de Marc Baltrons Fàbregas et la guitare de Raphael Niederstätter soutenus par les percussions d'Alexandre Ferreira Silva. 


Musica à Bâle - ensemble zone experimentale basel - Photo: lfdd

Musica à Bâle - ensemble zone experimentale basel - Photo: lfdd

Musica à Bâle - ensemble zone experimentale basel - Photo: lfdd

Musica à Bâle - ensemble zone experimentale basel - Photo: lfdd


Avec Alena Verin-Galitskaya à la voix mais aussi dans un jeu de scène démonstratif avec ses deux complices à la clarinette et aux percussions, c'est une version des 7 crimes de l'amour de Georges Aperghis cette surprenante pièce théâtralisée, avec ceinture frappée, pomme dévorée, et positions acrobatiques qui nous est présentée.

 

Musica à Bâle - ensemble zone experimentale basel - Photo: lfdd


Nous revenons à Simon Steen-Andersen et sa Nuit mis en scène avec deux rêveries de Schumann avec dans un premier temps un jeu avec des diapasons amplifiés. Dans cette pièce se retrouve enchâssée la Reine de la Nuit - Queen of the night de Mozart dans une version pop avec vocoder autotuné telle que nous l'avions également entendue dans son dernier Opéra Don Giovanni aux enfers.


Musica à Bâle - ensemble zone experimentale basel - Photo: lfdd


Play Big


Musica à Bâle - Play Big - Sportzentrum Pfaffenholz - Photo: lfdd


La suite du programme se situe au Centre sportif Pfaffenholz, dans le gymnase de ce complexe construit par Hertzog et de Meuron sur un vaste terrain binational partagé par les deux pays, la France et la Suisse. 


Musica à Bâle - Play Big - Sportzentrum Pfaffenholz - Photo: lfdd


Il est utile d'avoir de la place sachant que pour cette partie du programme intitulée Play Big - Jouer gros, le Basel Sinfonietta, dirigé pour la première fois par le chef d'orchestre Titus Engel, nommé chef de l'année par Opernwelt comme "chef de l'année" en 2020, s'allie à la fois au NDR Bigband, l'orchestre de jazz de la radio d'Allemagne du Nord pour la première pièce de Sofia Gubaidulina Revuemusik, ainsi que pour la création de Schlimazl du compositeur et batteur Michael Wertmüller, mais aussi au choeur  Chorwerk Ruhr pour la pièce de Simon Steen-Andersen, TRIO pour orchestre, Big Band et Choeur qui date de 2019.


Musica à Bâle - Revuemusik - Sofia Gubaidulina - Photo: lfdd

L'oeuvre Revuemusik de la russe Sofia Gubaidulina qui vit depuis 1992 en Allemagne est typique de la période subversive du conceptualisme russe dans les années 70. Elle y mélange des chansons traditionnelles, des chants orthodoxes ou ruses, du jazz et de la musique symphonique et des relents de musique de film et de comédies américaines, du disco et du big band. Les harpes répondent à la batterie, le piano aux vents, un air de variété flotte, les cloches qui annoncent le début sonnent à nouveau en plein milieu et les cordent posent leur mélodie. L'orchestre et le big band se renvoient la balle jusqu'à une fabuleuse et grandiose chevauchée qui a des airs de western. La composition est variée et plaisante et le chef qui dirige les deux orchestres fait des miracles. Les deux orchestres également et ne manquent ni d'énergie ni de finesse. 


Musica à Bâle - Schlimazl - Michael Wertmüller - Photo: lfdd

Musica à Bâle - Schlimazl - Michael Wertmüller - Photo: lfdd


Pour la deuxième pièce, Schlimazl de Michael Wertmüller, dédiée au saxophoniste Peter Brötzmann, curieusement ce sont les percussions de l'orchestre qui démarre avec le bassiste du Big Band, suivi de la contrebasse, des vents et des cordes avant une rupture où le guitariste finnois Kalla Kalima se lance dans un solo. Ce sera bientôt le tour de l'autre soliste, le batteur Lucas Niggli qui tient le rythme, accompagné des pizzi des cordes et de quelques coups de vents! Les musiciens du Big Band se lèvent et envoient la purée. Energie, pulsion, rythme, pulsations, ils caracolent en tête et l'orchestre patiente, attend son tour puis entre en scène, de nouveaux pizzicati. Le big band part en percussion et en roulements puis en mélodie dansante et enjouée avec l'orchestre pour finir dans une course folle. Un moment d'énergie jubilatoire.


Musica à Bâle - Schlimazl - Michael Wertmüller - Photo: lfdd


Après l'entracte, ce sera la pièce de résistance, TRIO, la pièce de Simon Steen-Andersen qui, si le nom de quatuor était plus dynamique qualifierait plus cette création originale. Pour aboutir à sa composition, le compositeur iconoclaste et inventif a fouillé dans les archives de la Télévision allemande dans un stock de plus de 500 heures d'archives et y a découvert quelques petits bijoux dont il a serti son collier original.


Musica à Bâle - TRIO - Simon Steen-Andersen - Photo: lfdd

 On y trouve des retransmissions de concerts classiques mais aussi des répétitions et aussi toutes sortes d'émissions de télévision qui vont de la variété à des programmes plus didactiques - et même des mires ou des bruitages. Le génie de ce tritureur d'image et de sons est de constituer un matériaux d'où il sort, comme un magicien de sa manche le son et l'image qui lui convient pour sa construction d'un parcours original. 

Musica à Bâle - TRIO - Simon Steen-Andersen - Photo: lfdd

Celui-ci part d'un début de concert qui n'en finit pas de commencer - mais aussi de s'achever en même temps - qui se joue sur l'écran et qui peut tout aussi bien se continuer avec l'un des deux orchestre ou avec les voix du choeur qui multiplient les voix du film ou leur donnent de la profondeur. Le montage des images, à la fois dans ses différents effets (surprise, répétition, comique, mise en parallèle, perturbation spatiale et temporelle, construction d'une linéarité surréaliste et surprenante, effets chocs, que dans la précision de la composition sonore à la note (mieux que la seconde) près nous rend actif avec cette volonté soit de deviner la suite de la composition et de trouver les séquences filmiques qui vont arriver et que nous avons déjà vues, soit d'essayer de deviner ce qui a changé par rapport à des extraits que nous avons déjà vus, mais pas dans le même ordre ni dans le même rythme. 


Musica à Bâle - TRIO - Simon Steen-Andersen - Photo: lfdd

Justement en ce qui concerne le rythme, la science - et le savoir-faire - du compositeur fait aussi que le rythme global de la pièce varie pour nous emmener de séquences trépidantes à des passages plus reposés. Et nous nous surprenons à regarder également ces images en noir et blanc, qui datent un peu, avec un regard d'ethnologue sur une époque qui n'est pas si lointaine mais qui nous parait distante de lustres.... 


Musica à Bâle - TRIO - Simon Steen-Andersen - Photo: lfdd

Alors que, curieusement les images du premier enregistrement sonore qui apparaît dans le film, un rouleau de cire de phonographe de 1888 nous est montré en couleurs.  En finale, la performance est totale et les trois chefs, l'orchestre Sinfonietta de Bâle, le ND Bigband et les deux solistes Lucas Niggli et Kalla Kalima et les choeurs du Chorwerk Ruhr ont fait des merveilles pour notre plus grand plaisir. Un très beau programme, varié et complémentaire dans le choix des compositeurs et des pièces pour une très belle soirée. 


Musica à Bâle - TRIO - Simon Steen-Andersen - Photo: lfdd

Musica à Bâle - TRIO - Simon Steen-Andersen - Photo: lfdd


Un peu comme une cerise sur le gâteau du Festival Musica dont c'était la dernière journée.     


La Fleur du Dimanche


Musik inszeniert Musik
Don Bosco
 
Eine Kooperation der Hochschule für Musik Basel mit musica – festival international des musiques d’aujourd’hui Strasbourg

Simon Steen Andersen (*1976)
aus Inszenierte Nacht for seven instruments and electronics (2013) – «Schlummert ein»/J.S. Bach (2013)
Dmitry Batalov, keyboard
Steinn Völundur Halldórsson, Posaune
James Morley, Violoncello

Enno Poppe (*1969): Fleisch für Tenorsaxophon, E-Gitarre, Keyboard und Percussion (2017)
Marc Baltrons Fàbregas, saxophone
Raphael Niederstätter, e-guitar
Dmitry Batalov, keyboard
Alexandre Ferreira Silva, percussion

Georges Aperghis (*1945): 7 Crimes de l’amour (1979)
Alena Verin-Galitskaya, voice
Martijn Susla, clarinet
Alexandre Ferreira Silva, percussion
Simon Steen Andersen:
aus Inszenierte Nacht for seven instruments and electronics (2013) – 

«Träumerei»/Schumann (Teil 1)
Alexander Prill, speaker
Dmitry Batalov, speaker
Clara Dietze, vibraphone
Alexandre Ferreira Silva, vibraphone
Rebecca Minten, forks
Isabelle Meraner, forks
Ignat Klobystin, low forks

Simon Steen Andersen:
aus Inszenierte Nacht for seven instruments and electronics (2013) – «Queen of the Night»/Mozart
James Morley, voice

Simon Steen Andersen:
aus Inszenierte Nacht for seven instruments and electronics (2013) – «Träumerei»/Schumann (Teil 2)

Einstudierung: Sarah Maria Sun
Jonas Prina, Elektronik
Beat Burkhard, Licht