lundi 11 mai 2026

All Over Nymphéas d'Emmanuel Eggermont au Maillon: pour la beauté du geste et de la posture

 La recréation de la pièce All Over Nymphéas d'Emmanuel Eggermont est un exemple parfait de collaboration pour que la culture, et la danse, vive et touche le public auquel elle est destinée. Ce ne sont pas moins de quatre structures qui ont oeuvré à la reprise de cette pièce qui fait partie du triptyque avec Polis (le noir avec Pierre Soulages - l'Outrenoir), et Abberation (le blanc dont Kandinsky vante les "possibilités vivantes"), à savoir Le Ballet de l'Opéra National du Rhin, la Comédie de Colmar, le Maillon et Pôle Sud. Présentée en création à Colmar en novembre 2025, elle a été montrée à la Filature en mars dans le cadre du Parcours Danse et termine le circuit alsacien au Maillon avec le Parcours Danse avec Pôle Sud et l'Opéra National du Rhin. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


La pièce, qui à la création comportait un effectif de cinq danseurs (dont Emmanuel Eggermont) est aujourd'hui dansée par neuf danseurs (plus une danseuse en alternance) du Ballet de l'Opéra National du Rhin sur une composition musicale de Julien Lepreux (fidèle compositeur associé à Emmanuel Eggermont qui a également composé la partie musicale de Caravage de Bruno Bouché, vu récemment). 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


C'est d'ailleurs dans une ambiance nocturne, avec une musique faite de crissements et de bruissements qui se rapprochent du début de la pièce Caravage que débute All Over Nymphéas, avec des personnages vêtus de noir (une couleur qu'apprécie bien Emmanuel Eggermont qui a nommé sa compagnie L'Anthracite) qui arpentent - en chaussures noires - le plateau, d'abord en petit nombre, puis de plus en plus nombreux. Chacun et chacune exécute de minuscules gestes - mouvements des doigts, de mains ou de la tête - d'une beauté et d'une précision incroyable, surprenants également, en décrivant des trajectoires orthogonales, souvent pivotant à angle droit, dans une sorte d'accumulation-dispersion, tout comme la musique qui empile des rythmes ou répète à satiété des boucles et des variations on encore des battements. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


Les interprètes apparaissent, disparaissent dans cet univers variable où un tapis bleu géométrique découvre à un moment en s'élargissant des flaques brillantes géométriques qui, portées, se transforment en miroir de Narcisse ou en écran transparent et coloré, une autre feuille translucide transforme la danseuse en hologramme. Les costumes (comme dans un défilé de mode) se colorent aussi, discrètement, en tissus satiné vert et bleu, tandis que les danseurs et les danseuses prennent des caractéristiques plus variées et souples, s'incarnant en personnages, par exemple en contorsionniste ou en mannequin, en sirène, prenant des poses, debout, assises ou couchées, comme extraits de tableaux. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


Des moulinets des bras et des jambes ou de grandes traversées avec sauts avec couverture dorée parsèment de pointes baroques de leur fulgurances sauvages la vie du plateau, tout comme les trois chevaliers torse nu avec un bouclier que deviennent les danseurs sans bras en en cuirasse dorée (on ne les voyait pas à cause des leurs longs gants noirs). On apprécie aussi l'esprit d'architecte de Emmanuel Eggermont autant dans l'évolutions de plateau qui se transforme qu'avec les trois rideaux de tubes variables qui ponctuent l'espace. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


Cet espace qui n'est pas seulement ce bassin aux nymphéas de Monet, lac des cygnes en réduction, mais aussi  le lieu de l'accumulation presque surréaliste où les gestes, les motifs et les leitmotive, autant chorégraphiques que musicaux, s'accumulent (comme chez Arman) avec le "All Over", ce "recouvrement" en peinture, pour atteindre un trop plein pour les sens, qui déborde et s'épanche, au-delà de ce plateau-bassin, en flots furieux qui nous submergent. Pour nous redéposer, après la tempête, sur le bord  du bassin, à digérer la richesse et la variété des nuances et des sentiments par lesquels nous sommes passés pendant cette heure et demie sans trêve. Une superbe performance !


La Fleur du Dimanche    


All Over Nymphéas


Distribution
Concept, chorégraphie, scénographie
Emmanuel Eggermont
Musique originale
Julien Lepreux
Collaboration artistique
Jihyé Jung
Costumes
Emmanuel Eggermont, Jihyé Jung, Kite Vollard
Accessoires
Lucie Legrand
Lumières
Alice Dussart

Danseurs et danseuses
Christina Cecchini
Ana Enriquez
Brett Fukuda
Di He
Erwan Jeammot (ou Julia Weiss)
Pierre-Émile Lemieux-Venne
Jesse Lyon
Leonora Nummi
Alexandre Plesis

mercredi 29 avril 2026

Alarm Clocks... de Robyn Orlin, Camille et Phuphuma Love Minus: A l'eau, à l'eau - Eau secours !

On dit que le hasard n'existe pas, qu'il n'y a que des rencontres. 
Mais des fois, il faut forcer le hasard, parce que les rencontres auront été difficile à mettre en oeuvre. C'est le cas de ce spectacle Alarm Clocks, créé à La Filature de Mulhouse en partenariat avec La Coupole de Saint Louis, et coproduit avec la Philharmonie de Paris où elle sera jouée du 4 au 7 mai. Il réunit trois noms, trois entités de la danse, de la chanson et de la chorégraphie qui se sont déjà rencontrées précédemment, entre autres pour le spectacle Walking next to our shoes… dans les années 2010 en ce qui concerne Phuphuma Love Minus, la chorale masculine sud-africaine et Robyn Orlin. Cette dernière  a également collaboré dans ces années-là avec Camille sur son disque Ilo Veyou. Ce trio devait monter le spectacle en 2020, mais le Covid est passé par là et une première version "light" a été montrée à Lyon, non pour la Fête des Lumières mais pour les nuits de Fourvière en mai 2024 avec le choeur en vidéo. Et puis il y a eu Emilia Perez... Et la pluie de récompenses, à Cannes, aux Césars, aux Golden Globes et aux Oscars - une grosse année bien chargée pour Camille. 


Alarm Clocks - Camille - (c) Mehdi Benkler


Et enfin cette production reprend grâce à la Filature et ses partenaires avec une semaine de résidence pour peaufiner la collaboration entre les parties. Le véritable titre en est (comme on peut s'y attendre avec Robyn Orlin) en entier: 

...ALARM CLOCKS ARE REPLACED BY FLOODS AND WE AWAKE WITH OUR UNWASHED EYES IN OUR HANDS ... A PIECE ABOUT WATER WITHOUT WATER

ce qui signifie en français "... les réveils ont été remplacés par des inondations et nous nous réveillons avec, dans nos mains, les yeux pas lavés ..... une pièce sur l'eau sans eau" et nous rend attentif à ce que nous ne voulons pas (encore) voir...

Pour essayer de nous avertir et surtout nous "ouvrir les yeux", Robyn Orlin, creuse donc, non un puit, mais l'idée était de catte rencontre autour de l'eau avec la chanteuse Camille dont on connait le rapport original au son et ce choeur d'hommes sud-africain dont le répertoire rassemble autant des chansons traditionnelles que des chansons engagées. Car les Phuphuma Love Minus cultivent la tradition de l’isicathamiya, ces chants a cappella sur lesquels ils dansent en rythme, réactivations de la tradition des ouvriers zoulous des faubourgs de Durban et Johannesburg. Leur arrivée sur scène sera surprenante car Camille commence seule, enfilant une robe colorée dont les bords font tout un cercle autour d'elle sur la scène dans un patchwork tout en nuances bleues et vertes - le costume est fait de toute une série de "plastiques": nylon, lycra, élasthanne,... dont elle liste poétiquement les noms - et qui fait une flaque, un lac, synecdoque et métaphore de l'eau, de la mer, que ces déchets polluent. Camille va interpréter, également à capella, puis avec les choeurs de Phuphuma Love Minus, des chansons traditionnelles "A la claire fontaine", comme une chanson du groupe punk Garbage (clin d'oeil appuyé aux déchets) où elle arrive à imiter les riffs et les distortions de la guitare, et bien sûr aussi quelques-uns de ses tubes dont Allez allez allez... ou encore une chanson en mémoire des grandes inondations en Louisiane dans un très beau blues. Ses chansons se tissent en alternance ou finement imbriquées dans les choeurs masculins. Et ceux-ci alternent leurs chants qui parlent aussi, entre autres, de l'eau - qui manque dans le désert - de leurs magnifiques variations à voix multiples et de leurs chorégraphies tellement naturelles que Camille se sent presqu'obligée de faire une démonstration de danse classique - ce qui n'est pas évident avec son costume. Mais elle n'a pas de souci à se faire, le groupe qui l'entoure de ses rythmes et mouvements, chants, bruitages divers (vent, pluie, mer) est en totale symbiose et en fait véritable un groupe "augmenté". Saluons au passage les effets spéciaux en vidéo d'Eric Perroys très bien sentis et variés qui nous plongent littéralement dans une mer de mouvements, au risque de s'y noyer, sans oublier Birgit Neppl qui a conçu ce "costume-décor" magique et transformable  en mer émouvante. 


Alarm Clocks - Phuphuma Love Minus - (c) Philippe Laine


De temps en temps Camille, elle, plonge sur la scène dans la caméra fixée au sol pour faire quelques confidences et communier avec le public. On lui sent une très belle complicité, qu'elle va pousser jusqu'à démolir le mur de l'enceinte pour le transformer en un agréable liquide amniotique qui nous berce de bonheur. Mais elle n'en est pas dupe pour autant et reste critique, tout autant que Robyn Orlin et ses compatriotes et elle rappelle à Emmanuel Macron que l'eau - et l'Océan ("Emmanuel, l'Océan c'est nous") - est en danger et qu'il ne faut pas oublier de s'engager (ce qu'il n'a pas fait lors de la conférence de l'UNOC - Conférence des Nations Unies sur l’Océan) en le lui rappelant, pour conclure le concert sur une note salée: "Emmanuel, as-tu oublié l’océan salé où tu es né ?"


Alarm Clocks - Phuphuma Love Minus - (c) Philippe Laine


Pour nous, l'océan, même en danger, a été surtout une belle rencontre, rencontre de culture, découverte d'une personnalité attachante et empathique, d'une voix magnifique, intensifiée par cette rencontre de ces extraordinaires voix d'Afrique du Sud et de ces dix interprètes qui joignent le geste aux beaux chants pour littéralement nous enchanter.  Une très belle traversée en chanson, un voyage sur et sous l'eau, dont nous gardons quelques précieuses gouttes en mémoire.

En prime, pour vous montrer la magie de la rencontre, même si vous n'êtes pas dans la salle en proximité, je vous offre ces quelques extrait filmés par Arte ici:



Bon spectacle

La Fleur du Dimanche


Alarm Clocks

...ALARM CLOCKS ARE REPLACED BY FLOODS AND WE AWAKE WITH OUR UNWASHED EYES IN OUR HANDS ... A PIECE ABOUT WATER WITHOUT WATER

Création - 29 avril à 20h00 à la Filature - Mulhouse

Tournée

Paris - La Philharmonie - du 4 au 7 mai 2026 - 20h00
Luxembourg - La Philharmonie Luxembourg -  dimanche 10 mai 2026  - 19h30
Anglet - Théâtre Quintaou (grande salle) - mercredi 13 mai  - 20h00

Distribution

Robyn Orlin , conception, mise en scène, costumes, décor
Camille , chant, danse
Phuphuma Love Minus
Mlungiseleni Majozi , chant
Saziso Mvelase , chant
Lucky Khumalo , chant
Mqapheleni Ngidi , chant
Jabulani Mcunu , chant
Amos Bhengu , chant
Siphesihle Ngidi , chant
Mbongeleni Ngidi , chant
Mbuyiseleni Myeza , chant
S'Yabonga Majozi , chant
Marie Sigal , cheffe de choeur
Birgit Neppl , costumes, décor
Jean-Marc L’Hostis , régisseur général
Vito Walter , conception lumière
Eric Perroys , vidéo
Zak Cammoun , son

dimanche 5 avril 2026

Ne pas oublier Guernica, ne pas oublier l'Ukraine, ne pas oublier les pays en guerre, se battre pour la Liberté.... La Fraternité

 En ce jour de Pâques 2026, premier dimanche après la pleine lune du 21 mars et symboliquement fête de la lumière, de la renaissance, de la résurrection pour les Chrétiens, temps de Pessah pour les Juifs, libération et renouveau, je "ressuscite" (excusez le jeu de mots) la Fleur du Dimanche, pour ne pas oublier. 

Ne pas oublier Guernica, le bombardement de la ville dont on va fêter les quatre-vingt-dix ans le 26 avril 2027. A cette occasion d'ailleurs, la toile de Picasso pourrait sortir à nouveau du musée de la Reine Sofia à Madrid pour se rapprocher de la ville martyre et être exposée à Bilbao au Musée Guggenheim. En Alsace, le Musée Unterlinden à Colmar possède une des trois tapisseries, copie de cette toile. Mais sans attendre l'année prochaine vous pourrez en voir une copie dans sa taille réelle carrément 7 mètres de long et 3 mètres 50 de haut, et d'une très belle qualité à Metz à partir du 9 avril dans le cadre de l'installation Guernica/Ukraine.


Guernica - Pablo Picasso - (c) Fondation Picasso


Ne pas oublier l'Ukraine non plus, qui est dans sa quatrième année de conflit, et cela grâce à l'oeuvre de l'artiste français Jean Pierre Raynaud Sans titre - Ukraine qu'il a réalisée pour soutenir l'Ukraine à l'appel du Président Zelenski à la Biennale de Venise. La toile a été offerte au pays via S.E. l’Ambassadeur d’Ukraine le 24 février 2023 à Paris, lors de son exposition à la Sorbonne, dans la Cour d'Honneur à côté du chef -d'oeuvre de Picasso. En attendant la possibilité d'être accueillies au pays, les deux toiles voyagent, comme la toile de Picasso en son temps, pour marquer le soutien à l'Ukraine et sensibiliser aux Droits de l'Homme.  


Inauguration - Première exposition Guernica/Ukraine - Université de la Sorbonne - Paris - 24 février 2023


Jean Pierre Raynaud a créé cette toile, de la même taille que celle de Picasso comme une réponse d'aujourd'hui à toute pensée de guerre. L'artiste l'a créé à la demande de Baudouin Jannink ,éditeur d'art qui a voulu ainsi marquer le soutien au pays envahi. Les éditions jannink ont réalisé un ouvrage d’art à tirage unique et numéroté à 2022 exemplaires, 1937 – Guernica – Ukraine – 2022, qui retrace en parallèle l’histoire de Guernica, le contexte historique et la réalisation de la toile de Picasso, et de Sans titre – Ukraine de Jean Pierre Raynaud, avec le contexte du conflit ukrainien et le travail de l’artiste.


1937 – Guernica – Ukraine – 2022 - éditions jannink


Pour Jean Pierre Raynaud, l'oeuvre Sans titre – Ukraine est pensée comme une allégorie intemporelle anti-guerre: rien ne fait allusion à des circonstances politiques concrètes. Le symbolisme incarné par la signalétique permet non seulement d’échapper à toute contextualisation, mais également de désigner universellement et brutalement l’entrave à la liberté́́ que présentent la guerre, la violence et la barbarie. 

Vous pourrez donc voir ces deux oeuvre à Metz, troisième étape d'un parcours dans le Grand Est, après la Sorbonne à Paris, la foire d'art contemporain ST-ART à Strasbourg, le Conseil de l’Europe et d’autres villes, dans les Hôtels de Région de Strasbourg et de Châlons-en-Champagne, grâce au soutien de la Région Grand Est. Les deux toiles seront exposées dans le cloître de l'Hôtel de Région de Metz - 1 Place Gabriel Hocquard du 9 au 29 avril.

Un vernissage de l'exposition aura lieu le 9 avril 2026 à 17h00 sous la présidence de Franck Leroy et des élus du Conseil Régional Grand Est, en présence de Baudouin Jannink.


Sant titre - Ukraine - Jean Pierre Raynaud


Vous pouvez vous inscrire au vernissage jusqu'au 8 avril via ce lien INSCRIPTION - Les inscriptions sont gérées directement par la Région Grand Est, faites moi un mail pour me prévenir de votre venue.

Par votre présence vous montrerez que vous n'oubliez pas les pays en guerre - une soixantaine de conflits pour 195 pays dans la monde - ni la soixantaine de pays dont la population subit une dictature, alors qu'à peu près autant ne sont pas franchement en démocratie. Et vous aurez l'occasion de voir cette installation impressionnante dans le cadre de ce cloître magnifique. Parlez en autour de vous, comme on dit, "pour ne pas oublier".


La Fleur du Dimanche


/!\ Attention /!\ Bientôt du nouveau: Je participe à une exposition originale en mai en Alsace du Nord sur le thème du "Trésor". Si vous voulez être informés de l'événement, inscrivez vous à ma lettre d'information. 

Cliquez ici pour remplir le formulaire avec votre Nom, prénom et adresse mail et "confirmez" en renvoyant le mail que vous recevrez (vérifiez bien dans les "Spams".


mercredi 1 avril 2026

Bachar Mar Khalifé au PréO : un ilot de sérénité dans un monde meurtri

Bachar Mar Khalifé revient au PréO d'Oberhausbergen pour un nouveau concert intitulé Postludes, après son passage ici même en novembre 2022. C'est dans une salle pleine (le programme affichait complet depuis déjà un moment et l'on y a vu des personnes venant de loin, même d'Allemagne) que le musicien franco-libanais arrive sur scène sobrement et s'installe au clavier de son grand piano à queue noir pour nous emmener dans un voyage musical varié mais où son style à la fois épuré et son toucher précis et virtuose nous envoûte et nous transporte. 




Pour commencer la balade, il nous offre un air doux et nostalgique qui, en vagues mélodiques successives enflent et accélèrent, montent en puissance puis, comme une mer qui s'échoue sur la plage se calme pour mieux rebondir, repartir, puis nous poser en douceur sur le rivage. La suivante s'enroule en ritournelles joyeuses set mélodieuses qu'il dynamisent avec un instrument de percussion posé sur son piano et dont il joue d'une main tout en continuant à jouer du piano. Et c'est avec une interprétation magnifique de la chanson de Nirvana Something In The Way qu'il nous chuchote à l'oreille, puis nous chante presque en blues, qu'il continue de construire cette relation intime avec nous, dans une communion silencieuse. C'est presqu'une surprise de l'entendre dire le nom du groupe à la fin et de s'adresser à nous pour nous rappeler des souvenirs communs.




Son autre intervention, en introduction de la chanson suivante c'est la dédicace: "A mon pays lointain, à mon pays imaginaire, à mon pays meurtri". Il chante dans la belle langue de son pays, pays qu'il a dû quitter alors qu'il n'avait que six ans pour se réfugier en France. Il va aussi nous interpréter en écho une lumineuse version de la chanson de Christophe Les Paradis Perdus minimaliste et émouvante. Les notes du piano s'envolent claires et cristallines et l'on sent la concentration extrême du public. Rappelant qu'il adorait Christophe et qu'il avait enregistré un morceau avec lui, Jnoun* (folie en arabe) il l'interprète, laissant le fantôme de Christophe apparaître en se mettant dans le noir lorsqu'il interprète ses parties de chant. 

S'ensuivent quelques autres belles pièces au piano où Bachar Mar Khalifé prouve sa formidable qualité de jeu, son agilité, sa capacité de développer un thème, de le faire varier, d'explorer le piano à fond en nous ensorcelant de ses doigts agiles, de ses enroulements, de ses montées et descentes de gamme, de ses poussées en rythme et de sa formidable capacité de nous redéposer à terre après nous avoir projeté à mille mètres au-dessus du sol. 




Avant de finir sur un ton plus grave, tout d'abord sur un extrait de poème de Khalil Gibran sur lequel il explore aussi le registre des basses de son piano:

Vos enfants ne sont pas vos enfants.
Ils sont les fils et les filles de l'appel de la Vie à elle-même,
Ils viennent à travers vous mais non de vous.
Et bien qu'ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.
Vous pouvez leur donner votre amour mais non point vos pensées,
Car ils ont leurs propres pensées.
Vous pouvez accueillir leurs corps mais pas leurs âmes,
Car leurs âmes habitent la maison de demain, que vous ne pouvez visiter,
pas même dans vos rêves.
Vous pouvez vous efforcer d'être comme eux,
mais ne tentez pas de les faire comme vous.
Car la vie ne va pas en arrière, ni ne s'attarde avec hier.

Et puis, s'effaçant pour devenir une ombre, il chante un air en soutien de son peuple et de sa Patrie: Mawtini, chanson qu'il fredonne ensuite sans paroles, presque dans le noir et qu'il donne à la salle qui la reprend avec lui en fraternité et avec empathie.
C'est à contrejour qu'il continue d'explorer son piano, poussant les limites du jeu, le transformant en instrument de percussion puis en synthétiseur, plongeant carrément dans le coeur de l'instrument et nous  submergeant de sons à foison. Au point que le public lui fait un salut triomphal. Cela vaut un double bonus en rappel, dont le premier, comme un hommage à sa mère qui jouait du Chopin, la nuit, au début de ses années en France et dont il interprète une Variation.Variation dont il construit sa propre improvisation en nous ramenant à la musique d'aujourd'hui. Puis, en final, une chanson traditionnelle en arabe qu'il interprète au piano et aux percussion avec énergie. Pour finir, il conclut avec cette capacité magique qu'il a, d'à la fois nous emporter dans des hauteurs incroyables et de nous ramener rassénérés et apaisés sur terre, en nous laissant dans nous coeurs de très belles émotions et sensations que nous gardons bien au chaud en sortant dans la nuit encore bien fraîche de cette belle pleine lune "rose" d'avant Pâques.


La Fleur du Dimanche.


*Mon appareil photo ayant fait défaut, je vous offre en cadeau, une interprétation de Bachar Mar Khalifé et de Christophe de Jnoun.




Et comme "il n'y a pas de hasard, il n'y a que des rendez-vous", à l'instant où je vous écris, de l'autre bout du monde, en Malaisie, un ami m'envoie de Penang cette photo en direct (transmission de pensée....) que je vous offre aussi:


Lune rose de Claude Debeauvais




lundi 30 mars 2026

Dora et Franz, Sauver le jour au TNS: invités à la noce et témoins d'un amour

Quand nous nous installons dans la salle de l'Espace Klaus Michael Grüber du TNS, spectateurs de la pièce de Caroline Arrouas Dora et Franz, Sauver le jour, nous nous retrouvons comme les invités d'une noce, participants à une fête qui se prépare. Nous sommes en attente, tout comme les deux personnages qui sont "presque avec"* nous. Il y a là, Franz en costume clair et Dora, en robe blanche des années 1920, assis sur leur chaise dans la continuité du premier rang des spectateurs, qui attendent, comme nous. Qui attendent et qui échangent, sur le temps, sur les fleurs, les bouquets, même le coût des fleurs (Nous sommes en Allemagne et c'est l'hyperinflation dans les années d'après-guerre).

"Moi, j'aime les fleurs coupées, parce qu'elles vont faner"


Dora et Franz, Sauver le jour - Caroline Arrouas - Photo: Jean-Louis Fernandez


Ce n'est donc pas une noce.... mais elle va arriver. Là, nous sommes dans un sanatorium, la Pension Glückauf à Graal-Müritz sur la Baltique où Franz se repose et où se noue son idylle avec Dora qu'il vient d'y rencontrer. Par touches impressionnistes, fragments temporels de ces moments où se construit le lien. Et l'on attend, aux aguets, autant dans la relation à l'autre que dans ce qui peut arriver de l'extérieur. L'inquiétude est là, l'espérance et l'enthousiasme aussi. Et les deux comédiens, Caroline Arrouas (qui a aussi construit le texte de la pièce et la mise en scène) et Jonas Marny, par leur jeu sensible et tout en finesse nous plongent littéralement dans ces errements, ces sautes d'humeurs, cette fragilité, cet espoir.

"Il faut avoir de grands projets"    


Dora et Franz, Sauver le jour - Caroline Arrouas - Photo: Jean-Louis Fernandez


Par ce jeu, par ces sorties de scène, de salle, avec pour celui qui reste une certaine attente et une peur contagieuse, et leurs retours surprenants, nous nous focalisons sur le couple que nous découvrons avec sa complexité, sa pensée secrète, révélée par bribes. Mais, grâce à la musique (Franz joue du mélodica - une sorte de piano à bouche - puis du piano), nous plongeons aussi dans une ambiance plus festive avec des mélodies klezmer et des chansons yiddish.

"Trois choses ne peuvent rester cachées: l’amour, la pauvreté et la toux."


Dora et Franz, Sauver le jour - Caroline Arrouas - Photo: Jean-Louis Fernandez


La toux s'invite lorsque Franz joue du mélodica et prend de l'ampleur, accompagnée, discrètement, plus tard, par le rouge sur le mouchoir. La maladie de Franz plane sur le destin du personnage et sur la pièce, comme une épée de Damoclès. De même, la noce, pour laquelle nous attendons la réponse du père de Dora, qui tarde et maintient le suspense. Mais Dora nous chante façon music-hall une chanson de mariage gaie et triste à la fois. Ainsi la tension, amoureuse et dramatique s'envole dans la musique entraînante, libératrice et enjouée.  

"Garçon, comme tu es bien tombé et tu t'es magnifiquement relevé


Dora et Franz, Sauver le jour - Caroline Arrouas - Photo: Jean-Louis Fernandez


De chutes en rebondissements, la pièce avance, nous permettant de rentrer dans l'intimité du couple, presque dans les méandres de leurs sentiments et dans une certaine connaissance de l'esprit et l'écriture de Franz. Nous naviguons entre le centre de la pièce où un un cube recouvert de tulle semble prédestiné à devenir la chambre d'amour, et l'aile gauche, avec son piano, à la fois salon de musique, petite pièce pour l'écriture et boudoir pour les amoureux. Ce cube qui peu à peu se révèle, se dévoile, surchargé de fleurs (à l'image de la chambre de L'écume des jours de Boris Vian), va se métamorphoser en chapelle de noces, chambre nuptiale et caveau funéraire.

"Le jour de l'enterrement je me suis écroulée sur le cercueil


Dora et Franz, Sauver le jour - Caroline Arrouas - Photo: Jean-Louis Fernandez


C'est donc par petites touches, paroles échangées, silences complices que nous voyons naître un amour exceptionnel, entre deux êtres secrets, presque des fantômes, qui voyagent dans le temps, l'espace, mélangeant les souvenirs, les citations et basculant soudain dans de joyeux tableaux festifs, faisant resurgir une culture presque disparue, à la fois gaie et nostalgique de cette Mitteleuropa d'entre deux guerres. Cette alternance entre intimité et spectaculaire, très justement équilibré nous offre une partition dans laquelle nous nous coulons avec délice. Et le récit nous fait découvrir le portrait d'un auteur mystérieux, dont nous ne connaitrons pas tout mais dont nous sommes témoin du bonheur des derniers jours.


Le Fleur du Dimanche


* La proximité "intime" avec le public sur la partie gauche de la scène peut se révéler un peu plus "distante" pour les spectateurs placés à droite et au fond da la salle. Mais c'était une "première", ce sera sûrement ajusté. 


Dora et Franz, Sauver le jour


Au TNS - Espace Grüber - du 30 mars au 11 avril 2026


[Texte et mise en scène] Caroline Arrouas 
[Avec] Caroline Arrouas et Jonas Marmy 
[Dramaturgie] Adèle Chaniolleau 
[Scénographie et costumes] Clémence Delille assistée de Elise Villatte 
[Création sonore] Samuel Favart Mischka 
[Création lumière] Germain Fourvel 
[Assistanat à la mise en scène] Elsa Revcolevschi 
[Administration, production et développement] Virginie Hammel et Nora Fernezelyi - le petit bureau
Et l’équipe technique du TnS
[Régie générale] Swen Ferbach 
[Régie plateau] Jeanne Dubos 
[Régie lumière] Simon Anquetil
[Régie son] Maxime Daumas [Habilleuse] Blandine Hermant
[Accessoiriste] Pauline Krier 
[Régie des titres – surtitrage des Spectacles dans ta langue] Jean-Christophe Bardeaux 
Production délégué le petit bureau 
Coproduction Théâtre national de Strasbourg,Théâtre Dijon Bourgogne – Centre Dramatique National 
Avec le soutien des Lilas en scène et de la Fondation pour la mémoire de la Shoah

  

jeudi 26 mars 2026

Segnali di Resonanza d'Ezio Schiavulli: Effet papillon, Intention Direction, Perturbation, Inter Action

 L'effet Papillon est une réflexion qui a intrigué et intrigue toujours Ezio Schiavulli au point qu'il y consacre un spectacle dont il en fait le moteur transposé. Le chorégraphe italien qui a noué pendant déjà six ans des liens avec l'Alsace lors de résidence dans quelques lieux de spectacle du Nord Alsace, entre autres Saverne, Wissembourg et Bischwiller, présente à la MAC la première de Segnali di Resonanza. Nous avons déjà pu voir une de ses précédentes pièces Heres: nel nome del figlio où il se penchait sur ses origines et son père, batteur de Jazz, et où il intégrait totalement ce rythme qui le berçait déjà tout jeune et qui l'a peut-être amené à être danseur. Ici, c'est la "théorie du chaos", les interactions et les conséquences des décision ou des gestes, des position, qu'il creuse et met en spectacle. "Est-ce que ce que je fais va changer le monde ?" est la question lancinante avec comme conséquence l'incertitude, l'imprévisible, le hasard que l'on aimerait bien contrôler. En tenant compte de l'environnement, et de la relation humaine. 


Segnali di Resonanza - Ezio Schiavulli - Photo: Damien Dausch

Ainsi, il questionne le public sur la décision que chacun a prise de venir au spectacle au lieu de rester tranquillement à la maison, provoquant échanges et complicités, intégration. S'interrogeant sur la "bonne place" de chacun, de lui et aussi et de ses "machines" qu'il promène par un fil, qui est autant laisse que cordon ombilical. Et dont il dit qu'elles vont elles aussi interagir en résonance avec la scène, le danseur. Oscillant entre réflexion poétique et philosophique ("Le regard influence ce qu'il regarde") et instants dansés originaux et alertes, dans lesquels on imagine des essais de fixer la hasard, dont une qui est une simulation des double pendules qu'il réalise avec ses bras. S'appuyant sur le dicton "Entre le soleil de ce matin et la lune de ce soir, nous ne sommes plus les mêmes", il permet l'expérience du spectateur de la perception multiple de sa danse dans un espace quadri-frontal, multipliant les points de vue sur la scène et favorisant le chaos. La composition musicale augmente encore cet espace dans une perception ouverte. 


Segnali di Resonanza - Ezio Schiavulli - Photo: Damien Dausch


Il multiplie aussi les expériences en proposant, après son solo, un duo, puis un trio pour explorer les multiples variations selon le nombre, mais aussi selon les interprètes. Ainsi dans la deuxième partie, les deux danseurs, l'un petit et à la gestuelle rigide, plus sèche et anguleuse (le précis et dynamique Gabriele Montaruli) se compare avec un grand danseur, plus flexible et relâché (le sympathique et touchant Davide Lafabianna). Leur danse composée de gestes de toucher, de transmission du mouvement ou de force, de poids, s'appuie sur des transferts d'énergie et nous entraîne dans un mouvement sans fin avec soutiens, rebonds et interactions. 




Pour la partie trio, les mouvements se font plus dans des aller-retours d'un bout à l'autre de la scène (en longueur) et des quelques figures acrobatiques. Dans cette configuration dans laquelle s'est intégrée une femme (la droite et juste Alizée Leman), l'aspect triangulaire favorise les échanges de regards, des séparations-retrouvailles et une occupation plus dense de l'espace. 


Segnali di Resonanza - Ezio Schiavulli - Photo: Damien Dausch


Dans cette pièce foisonnante et énergique, où chacun peut observer et expérimenter, essayer de découvrir les multiples interactions entre gestes, mouvements, liaisons et répercussions, le hasard se fait beauté et les éclairages colorés et tournoyants renforcent la perception fragmentée d'un monde agité et libre, mais également contraint. Les bribes de réalité s'offrent à nous en parcelles éparses et mouvantes, sublimées par la musique qui nous enveloppe en immersion dans des nappes sonores et des compositions originales, dont, la contrebasse finale qui nous ramène comme une échelle à la réalité.


La Fleur du Dimanche


Segnali di Resonanza


A la MAC à Bischwiller le 26 mars 2026

Au PréO à Oberhausbergen le 15 avril 2026 - Dans le cadre du Curieux Festival

Tournée 

DISTRIBUTION
CONCEPTION CHORÉGRAPHIQUE : Ezio Schiavulli
ASSISTANT CHOREGRAPHE : Gabriele Montaruli
AUTRICE ET ASSISTANTE À LA DRAMATURGIE : Rosalie Vaudaux
INTERPRÈTES : Ezio Schiavulli, Gabriele Montaruli, Alizée Leman, Davide
Lafabiana
CONCEPTION MUSICALE : Antonello Arciuli
CRÉATION ET PROGRAMMATION LUMIÈRE : Malou Hacques
PRODUCTION
Association Expresso Forma — Cie Ez3_Ezio Schiavulli (Strasbourg, France)
Associazione RIcerca E Sviluppo COreografico (Bari, Italie)
CO-PRODUCTION
L’Association des Scènes du Nord Alsace (la M.A.C. de Bischwiller, la Saline de
Soultz-sous-Forêt, la Castine de Reichshoffen, la Nef de Wissembourg, l’Espace
Rohan de Saverne, le Relais Culturel de Haguenau), Centre de Production
National de la danse Porta d’Oriente (Bari, Italie), l’association RIESCO (Bari, Italie)
et l’AGORA DE LA DANSE, Montréal - Canada.
SOUTIENS
Ministère la culture française (DRAC Grand Est), Région Grand Est (Fr), Ministère
de la culture italienne (MiC), Région des Pouilles, Institut culturel italien de
Strasbourg et Montréal

mercredi 25 mars 2026

Caravage à l'Opéra National du Rhin: Beau comme un tableau animé - Noir et vivant...

 C'est suite à la venue du Ballet de l'Opéra National du Rhin à Chemnitz à l'occasion des festivités de Capitale Européenne de la Culture en 2025 que Bruno Bouché a découvert le Ballet de cette ville et que le Ballet du Rhin y a dansé à l'invitation de Sabrina Sadowska. Cette danseuse chorégraphe née à Bâle, et qui dirige le Ballet de Chemnitz, a lancé à Chemnitz le festival TANZ | MODERNE | TANZ. Mulhouse étant un ville jumelée avec Chemnitz, c'était presque naturel qu'une collaboration se mette en place et c'est ainsi qu'en 2025 Bruno Bouché se retrouve à créer une nouvelle pièce avec le ballet de la ville. Le hazard (?) faisant aussi qu'une des danseuse de la troupe de Chemnitz, Anna-Maria Maas est passée par le Ballet National du Rhin avant 2020.


Caravage - Bruno Bouché - Ballet du Théâtre de Chemnitz - Photo: Ida Zenna


Pour Bruno Bouché la volonté de s'approcher de la peinture du Caravage (et pas forcément de sa vie aventureux et mystérieuse) renforcé par la lecture du livre de Yannick Haenel La solitude Caravage (2019) trouve ici l'occasion de prendre forme. Un travail d'improvisation en regard des peintures du maître ont permis au chorégraphe a permis d'ouvrir les prémices de cette approche de la lumière, des chairs, de l'esprit de la peinture, sa sensualité et sa violence et la mystique contenue dans les tableaux. La collaboration avec des compagnons de route proches, avec lesquels il a déjà l'habitude de travailler - Frédérique Lombard à la dramaturgie, Romain de Lagarde, à la fois aux costumes et aux lumières et Julien Lepreux - vont permettre de transposer sur scène cet univers d'ombre et de lumière dans la pièce Caravage ou le silence de nos battements de coeur.


Caravage - Bruno Bouché - Ballet du Théâtre de Chemnitz - Photo: Ida Zenna


C'est d'ailleurs dans le noir que tout commence. Pas dans le silence, un son continu irritant troublé par des coups de tonnerre - ou des fracas de bombes qui explosent - ponctuent les mouvements hachés d'une figure christique dans la pénombre, titubant et errant, entre Christ en croix sans sa croix ou homme essayant vainement de décoller. L'image se révèle lentement et la musique s'amplifie, des mélodies sombres et puissante à l'orgue renforçant cette ambiance solennelle. Cet homme seul sur le plateau est rejoint par d'autres personnages qui ne semblent que passer, traverser quand un deuxième rideau se lève au milieu de la scène dévoilant encore une autre séparation. Ce procédé de dévoilement d'un monde "à l'arrière" se répète amenant à chaque fois cette surprise, surtout que s'y rajoute un effet de "fuite" et de perspective difficile à mesurer sur ce plateau très profond. Presque comparable, l'effet de ces énormes pièces de tissus en plis impressionnants qui lévitent à un moment au-dessus des interprètes, les "encadrant" dans des tableaux.


Caravage - Bruno Bouché - Ballet du Théâtre de Chemnitz - Photo: Ida Zenna


Des tableaux, mais animés, changeants, dans lesquels soit les personnages presque figés sur place dans leurs position ne bougent que les mains ou la tête, dans une gestuelle harmonieuse, ou encore des séquences de déplacements des différentes figures d'un tableau qui se défont et se réorganisent différemment dans une chorégraphie inventive, pour figurer de multiples scènes contiguës dans une fluidité parfaite. Par la variété et l'originalité des costumes, nous voyons ainsi se côtoyer des pages du moyen-âge et des dames de cour dans leurs tissus moirés. Mais également des costumes blancs légers ou des fraises en accessoires. Ou encore, pour un très bel ensemble en "tenue légère" - une simple chemise - qui met le corps au premier plan, que ce soit pour quelques solos (un envol majestueux), de beaux duos avec portés audacieux ou des mouvements d'ensemble très bien exécutés (avec cette gestuelle de signe de croix inaboutis). 


Caravage - Bruno Bouché - Ballet du Théâtre de Chemnitz - Photo: Ida Zenna

Et surtout, comme dans les toiles du Caravage, ces corps nus (ou presque), souffrants, se heurtant, se battant, se frottant, se soutenant, tombant, se cherchant, se poussant, se repoussant, exténués et malades, et, quelquefois victorieux. La construction de la pièce, toujours mouvante, équilibre à merveille ces différents épisodes, ces duos douloureux, ces grandes fresques avec la foule qui s'amasse puis disparait, tout comme ce moment surprenant où, en un instant, tous les danseurs se jettent ensemble et forment une masse d'où émerge une femme en robe rouge alors que tout s'effondre. La construction - déconstruction de ces scènes, éclairées avec une finesse qui ennoblit les corps et les costumes, nous laisse approcher de l'esprit sombre et baroque de l'expression de cette force tragique faite de contrastes et de réalisme. 


Caravage - Bruno Bouché - Ballet du Théâtre de Chemnitz - Photo: Ida Zenna

Et la musique de Julien Lepreux, qui navigue entre les sons ténus et mesurés des synthés jusqu'à des partitions orchestrales plus baroques, arrive à s'adapter de manière appropriée à chaque scène ou atmosphère. A l'image de cette épée (suspendue comme pour marquer la violence qui sous-tend le récit) qui peut aussi se lire comme une croix, la pièce balance entre la mort et le spirituel, entre la lumière et les ténèbres, entre la foule et la solitude, dans une énergie opposée et une beauté traîtresse. 


La Fleur du Dimanche


Caravage ou le silence de nos battements de coeur


A Strasbourg - du 27 mars au 1er avril 2026

Chorégraphie: Bruno Bouché
Musique: Julien Lepreux
Dramaturgie: Frédérique Lombart
Scénographie et costumes: Bruno Bouché, Romain de Lagarde: 
Lumières: Romain de Lagarde
Assistante scénographie et costumes: Adéla Libbra

Ballet du Théâtre de Chemnitz (compagnie invitée)
Artistes principaux:
Anna-Maria Maas
Dávid Janik
Benjamin Kirkman
Koh Yoshitake
Kirill Kornilov
Miguel Eugênio
Victoria Dorodna
Lívia Pinheiro
Ellis Campbell

Artistes
Alexander Gore
Andrea Johns
Ilya Manaenkov
Margaux Pagès
Ella Puurtinen
Aleksandr Solovei
Hanna Szychowicz
Irisa van Niekerk
Beatrice Carmans *
Adéla Marešová *
* Stagiaires de l’école de danse du Ballet de Hambourg – John Neumeier