mardi 19 octobre 2021

Aberration d'Emmanuel Eggermont à Pôle Sud, une page blanche telle un chantier d'Hercule

 La pièce Aberration d'Emmanuel Eggermont présentée à Pôle Sud interroge le blanc, après sa pièce Pólis, où il interrogeait le noir (voir mon billet du 8 février 2018).

Nous y retrouvons son penchant vers l'architecture. Nous vous conseillons d'ailleurs de faire le voyage dans son univers en 3d avec le casque immersif au sous-sol de Pôle Sud, une promenade très intéressante à travers une série de tableaux recréés à partir de son spectacle, intégrés dans un univers virtuel, où vous vous promenez librement. Vous y retrouverez des indices qui se retrouveront dans la pièce.

Le spectacle lui-même est également construit architecturalement sur un espace délimité par deux rideaux: l'un, assez long et à moitié ouvert, à droite de la scène et un autre de biais à gauche, fermé. 

Pôle Sud - Aberration - Emmanuel Eggermont - Photo: lfdd

Quand la lumière, blanche, commence à sculpter cet espace vide mais variable selon les éclairages, un air de musique monte doucement. Par un jeu de jalousie qui s'ouvre, on aperçoit un corps blanc semblant suspendu en l'air derrière le rideau de gauche. Aberration visuelle que l'on aurait aimé cultiver, comme dans la vidéo où l'on perd pied de temps en temps, mais non, sur scène, nous assistons au "décrochage", en fait la descente de son "totem" fait de haut-parleurs lors de la deuxième ouverture. Le danseur se retrouve prosaïquement en shorts blancs, chemisette et chaussettes blanches sur le plancher des vaches. Quelques traversées, ou plutôt déambulation plus tard, après avoir déplacé un tapis, glissé lentement vers le centre, le danseur, Emmanuel Eggermont, se confronte à l'espace architectural en se mesurant à une bande blanche qu'il soulève et en fait un triangle de son corps aux limites arrières du plateau. Clin d'oeil à Léonard de Vinci?

Pôle Sud - Aberration - Emmanuel Eggermont - Photo: lfdd


Quelques mesures plus tard, la musique prend son élan en bips qui se multiplient et deviennent mélodie tandis que le danseur se retrouve à genoux et - enfin - commence à danser: une danse délicate et désarticulée, minimale et surprenante où, après avoir pointé la main au sol, il exécute des pliagesoriginaux des articulations de ses bras. S'approchant de l'avant-scène où l'attend un autre pliage, un cône - entre un avion-concorde en papier et une cornette - qu'il récupère pour finalement s'en coiffer en majesté. Il va ensuite interroger le blanc poudreux en se baptisant d'une douche de plâtre du plus bel effet. Puis, à l'opposé des Rolling Stones, il fait son "Paint it White" avant de ranger le chantier laissé sur scène.


Pôle Sud - Aberration - Emmanuel Eggermont - Photo: lfdd

Il va récupérer les derniers accessoires posés en avant-scène à gauche - en fait le cou du "coup de lapin" et sa protection ventrale pour incarner un chevalier à la triste figure en clown blanc ou Don Quichote qui  commence à s'affoler et accélère ses mouvements sur une musique d'orgue électronique version baroque à la Bach et nous montre sa virtuosité gestuelle.

Pôle Sud - Aberration - Emmanuel Eggermont - Photo: lfdd

Devenu homme sandwich désarticulé, il ôte ses vêtements - même son short - et devient religieuse affectée en remettant sa cornette, puis bel éphèbe, Atlas sans son Globe, sa sphère céleste, statue antique et dans de derniers sursauts désarticulé fond dans le noir.


La Fleur du Dimanche


Aberration

Pôle Sud 

19 et 20 octobre 2021

Conception, chorégraphie et interprétation : Emmanuel Eggermont
Collaboration artistique et photographie : Jihyé Jung
Musique originale : Julien Lepreux
Création lumière : Alice Dussart
Consultante artistique : Élise Vandewalle
Production et diffusion : Sylvia Courty / BOOM’STRUCTUR
Administration de production : Violaine Kalouaz

Production : L’Anthracite – www.lanthracite.com
Coproduction : CCNT direction Thomas Lebrun / ADC Genève / Le Gymnase CDCN Roubaix Hauts-de-France / La Maison CDCN Uzès Gard Occitanie / Le Tandem Scène Nationale / POLE-SUD CDCN, Strasbourg / Le Théâtre de Nîmes, scène conventionnée d’intérêt national – Art et Création – danse contemporaine
Avec l’aide du Ministère de la Culture – DRAC Hauts-de-France et la Région Hauts-de-France
Avec le soutien de la Spedidam


* Abberration - Nom féminin:
XVIIe siècle, au sens 1. Emprunté du latin aberratio, dérivé de aberratum, supin de aberrare, « errer loin de, s'écarter de ; se tromper ». Le fait de s'écarter de ce qui est considéré comme normal.

☆1. Égarement du jugement ou de l'imagination. Un moment d'aberration. Sombrer dans l'aberration. Par méton. Comportement aberrant ; idée aberrante. C'est une véritable aberration. Ce livre est un tissu d'aberrations.

☆2. OPT. Défaut d'un système optique se traduisant par une déformation ou un manque de netteté des images. Aberration de sphéricité, de courbure de champ. Aberration chromatique, qui fait que les images des objets ont leurs bords irisés.

☆3. ASTRON. Déplacement apparent d'un astre, résultant de la combinaison du mouvement de la Terre avec la vitesse finie de propagation de la lumière.

☆4. BIOL. Anomalie d'un individu, qui le différencie du type de son espèce. Aberration chromosomique, anomalie dans le nombre ou la disposition des chromosomes.


vendredi 15 octobre 2021

En Vert et contre Tousse: La Choucrouterie reverdit et refleurit du ver... be

 Coupée court dans son élan de la 26ème Revue et "empêchée" de présenter sa 27ème à l'automne dernier, attendant en vain le Printemps pour reverdir, la Choucrouterie nous donne à nouveau rendez-vous dans ses deux salles - l'une dédiée à la version française de son spectacle, l'autre à la version alsacienne pour la revue bilingue "En Vert et contre tousse" - "Grien hinter de Ohre". Et c'est toujours à une course-poursuite entre les têtes blondes et les têtes grises que les dix comédiens vont se livrer pendant plus de deux heures - avec un quart d'heure de décalage pour le début entre Français et Alsacien.

La troupe se renouvelle, avec bien sûr le patriarche Roger Siffer - qui lui aussi se renouvelle, avec une très belle et originale chanson "Au secours Jeanne" où il voudrait "voir la mer" (ou la maire?) au cours de laquelle il fait un long voyage imaginaire - sur un diaporama où il se retrouve incrusté en dessin sur des sites qu'il aurait rêvé visiter - une sorte d'hommage à Brel et son "Vesoul"? Sa compagne, Suzanne Mayer, toujours verte apparait en mamie sourde qui perd la tête dans un très bon sketch où elle est soumise à une confrontation pleine de quiproquos dans un commissariat. Elle pousse aussi la chansonnette avec une nouvelle venue, Bénédicte Keck, ce qui oblige Sébastien Bizzotto (en clin d'oeil à la pollution ... sonore) à se mettre des bouchons de verdure dans ses oreilles pour se protéger de ces deux voix de sirènes du mercredi. Sébastien Bizzotto qui est toujours au piano et au moulin, plutôt au turbin, tout comme Arthur Gander, autre figure connue - même s'il porte barbe et masque - avec lesquels nous apprenons les dessous des chantiers et du monde du travail avec une belle métaphore avec l'échafaudage comme accession à la reconnaisance professionnelle. Parmi les "anciens", nous avons bien sûr toujours Jean-Pierre Schlagg, toujours en verve et triturant ses mots et sa grammaire, magnifique Dieu en majesté qui accueille un  autre "ancien" - dans la fiction et dans le rôle - Guy Riss,  l'irremplaçable "Chilibébert" Meyer, le maire, plutôt l'ancien maire de Colmar qui ne s'est pas (avec raison) représenté aux dernières élections. Mais la Choucrouterie ne pouvait refuser ce personnage que Belzébuth a interdit dans son enfer...

Choucrouterie - En Vert et contre Tousse - Photo: lfdd

Choucrouterie - En Vert et contre Tousse - Photo: lfdd

Il faut dire que du côté politique, les personnages manquent un peu pour nourrir la revue. Par exemple, Alain Fontanel "ayant tellement retourné sa veste qu'il peut ouvrir un magasin de vêtement" ne pourra plus apparaître dans un des rares sketches où la "relève", avec la jeune, "plus jeune sénatrice de France" Elsa Schalck (Magalie Ehlinger, une tête nouvelle avec une magnifique perruque blonde) assiste l'autre nouvel arrivant Jean-Philippe Vetter dans une chasse au rouge (caché sous la peau verte) digne d'un épisode de Stark Treck avec Laurel et Hardy et des dialogues qui fusent.

A propos de chasse et d'animaux, citons le reportage chez les chasseurs très bien mis en scène et la visite "empêchée" d'une cliente, la bien nommée Madame Metzger (Nathalie Muller bien dans son rôle) chez son boucher (encore magnifique JP Schlagg) et qui n'arrive pas, pour cause de la vague végétarienne à commander son Rosbif. 

Notons les chansons qui rythment le spectacle, en l'occurrence un superbe clin d'oeil au végétarien avec l'adaptation de "Je ne suis pas parisienne" interprété par Magalie Ehlinger sur un texte de Lauranne Sz (qui alterne le rôle avec elle). Idem pour la chanson à partir de Boby Lapointe (uniquement dans la version française) qui nous parle avec une virtuosité digne de Ta Katie t'a quitté de "Mon variant a varié". Il faut noter que le piano est tenu (hors exceptionnel) par Jean-René Mourot (puis aussi Thomas Valentin ou Sébastien Vallé). L'équilibre entre introductions, chansons et sketches est très bien distribué, la mise en scène de Céline D'Abouquir est impeccable et Charlotte Dambach qui a le regard chorégraphique - C'est vrai que c'est difficile de faire bouger les vieux de la troupe pour une chorégraphie digne d'une Rave Party pour le Final "Alors on Tousse" - a même eu droit à un tableau où elle se permet de ma-sacrer le printemps, l'été, l'automne et l'hiver dans une chorégraphie irrésistible où le Roi Soleil (Guy Riss) prend toute la lumière et irradie de talent.  

Et même si à la fin de la pièce on nous dit de partir, il ne faut pas manquer d'y aller et de revenir voir la deuxième version.


Choucrouterie - En Vert et contre Tousse - Photo: lfdd

Une bonne cuvée à découvrir, même si le vin est vert, on peut très bien le boire! 


La Fleur du Dimanche


En Vert et contre tousse

A la Choucrouterie jusqu'au 6 mai 2022

Du mercredi au samedi : 20h45

Le dimanche : 17H15

Le Fil d'Eau - La Wantzenau - Vendredi 13 mai - 20h00

Point d'Eau - Ostwald - Samedi 21 mai - 20h00


Grien hinter de Ohre

A la Choucrouterie jusqu'au 6 mai 2022

Les Tanzmatten - Sélestat - Dim. 24 avril - 17h00

Pôle culturel - Drusenheim - Ven. 29 avril - 20h00

La Saline - Soultz-sous-Forêts - Ven. 06 mai - 20h00

Point d'Eau - Ostwald - Dim 22 mai - 17h00


Textes : Équipe de la Chouc’ 

Mise en scène: Céline D’Aboukir

Chorégraphie: Charlotte Dambach

Piano: Jean-René Mourot ou Thomas Valentin ou Sébastien Vallé

Avec : Sébastien Bizzotto, Magalie Ehlinger, Arthur Gander, Bénédicte Keck, Susanne Mayer, Nathalie Muller, Guy Riss, Jean-Pierre Schlagg, Roger Siffer et Lauranne Sz

Lumières: Cyrille Siffer

Scénographie/costumes/accessoires : Carole Deltenre, Marie Storup et leur équipe

Production : APCA-Théâtre de la Choucrouterie

mercredi 13 octobre 2021

Lamenta au Maillon: le désespoir jusqu'à terre

 Le deuil est un long voyage... En Grèce, la tradition veut que l'on chante et l'on danse, surtout dans le Nord du pays, pour marquer cette séparation. C'est le Miroloi. On connait celui d'Irène Papas et Mikis Theodorakis. Rosalba Torres Guerrero et Koen Augustijnen se sont inspiré de cette tradition pour produire un spectacle avec une création musicale de Xanthoula Dakovanou et, pour les principaux musiciens, Magic Malik à la flûte et la voix et Nikos Filippidis à la clarinette. Car c'est la musique qui mène le bal, qui donne le rythme qui se transmet aux cinq danseuses et quatre danseurs, tous/toutes venu(e)s de différentes régions de Grèce et qui vont pendant plus d'une heure incarner cette douleur de la perte, du départ. 

Lamenta  - Koen Augustijnen et Rosalba Torres Guerrero - Photo: Heloise Faure

D'abord en un lent balancement, puis, ancrés en terre, les frappes du pied et les tapes des mains sur les différentes parties du corps qui sont à la fois l'autoflagellation et l'inscription dans le corps et dans l'espace de ce rituel de douleur exprimée... Des silhouettes noires, vêtues de manteaux longs, chaussées de bottes, quelques touches blanches - jupe plissée ou chemise ou maillot. 

Lamenta  - Koen Augustijnen et Rosalba Torres Guerrero - Photo: Heloise Faure

Pas de couleur si ce n'est celle des cheveux, libres et flottants, quelquefois tournoyants. Des costumes inspirés du folklore qui vont s'ôter au fur et à mesure du spectacle car l'énergie dépensée appelle l'allègement.

Lamenta  - Koen Augustijnen et Rosalba Torres Guerrero - Photo: Heloise Faure

Sur le rythme lent des percussion et des tambours, puis sous la plainte d'un violon ou des flûtes et des clarinettes, des mouvements d'ensemble, amples, danses folkloriques revisitées en contemporain, solos et duos énergiques et puissants, quelquefois désespérés, empreints de douleur, de souffrance, marquant la perte vont se succéder. 

Lamenta  - Koen Augustijnen et Rosalba Torres Guerrero - Photo: Heloise Faure

De même des mouvements d'ensemble, circonscrivant l'espace, l'enserrant dans des boucles ou des traversées, laissant quelquefois l'expression individuelle surgir et aller jusqu'au bout de l'énergie du désespoir, jusqu'à terre, exténué(e), s'abandonner dans le lancinant chant de la séparation. La danse est très chtonienne, le souffle est puissant, les gestes amples, les danseuses et danseurs déploient une belle énergie que ce soit dans la durée ou pour des moments d'intense et longs solos.

Lamenta  - Koen Augustijnen et Rosalba Torres Guerrero - Photo: Heloise Faure

On sent vraiment une communauté soudée prête à se soutenir dans les aléas de la vie. Le spectacle est une belle expérience cathartique partagée totalement avec le public.


La Fleur du Dimanche 


La pièce a été présentée avec Pôle Sud dans le cadre de Parcours Danse

LAMENTA

Avec : Lamprini Gkolia, Christiana Kosiari, Konstantinos Chairetis, Petrina Giannakou, Dafni Stathatou, Athina Kyrousi, Taxiarchis Vasilakos, Alexandros Stavropoulos, Spyridon Christakis

Concept et chorégraphie : Koen Augustijnen & Rosalba Torres Guerrero

Direction artistique musicale : Xanthoula Dakovanou

Musique : Magic Malik (flûte, voix), Nikos Filippidis (clarinette)

Avec : Kleon Andoniou (guitare électrique, chant), Solis Barkis (percussions), Dimitris Brendas (clarinette, kaval), Xanthoula Dakovanou (chant), Lefkothea Filippidi (chant), Kostas Filippidis (luth), Stefanos Filos (violon), Avgerini Gatsi (chant), Panagiotis Katsikiotis (percussions), Dimitris Katsoulis (violon), Ourania Lampropoulou (santouri), Antonis Maratos (basse électrique et contrebasse), Alexandros Rizopoulos (percussions, chant), Thanassis Tzinas (chant) Enrégistrements au Studio Syn ENA – Athènes par Giorgos Korres Mixing par Giorgos Dakovanos sauf –10 – mixé par Yannis Tavoularis Mastering par Yannis Christodoulatos, Sweetspot Studios, Athens

Production musicale : MOUSA, Athènes Enregistrements et mixage au DGP Studio – Ostende par Sam Serruys

Paysage sonore : Sam Serruys

Costumes : Peggy Housset

Lumière : Begoña Garcia Navas

Administrateur : Herwig Onghena

Production et gestion tournée : Nicole Petit

Distribution : ART HAPPENS – Sarah De Ganck

Production : GLOED vzw / Siamese Cie – Koen Augustijnen & Rosalba Torres Guerrero

Coproduction : Athens and Epidaurus Festival / Festival d’Avignon / La Comédie de Clermont-Ferrand, scène nationale / Les Théâtres de la Ville de Luxembourg / La Villette / Charleroi danse / Arsenal Cité musicale-Metz / Le Manège, Scène nationale de Maubeuge / Théâtre Paul Eluard – Bezons, Scène conventionnée / Maillon, Théâtre de Strasbourg – Scène européenne / POLE-SUD, Centre de Développement Chorégraphique National Strasbourg / Ruhrfestspiele Recklinghausen / MARS Mons Arts de la Scène / Duncan Dance Research Center Athènes Siamese Cie est soutenue par la Ville de Gand, Belgian Tax Shelter et la DRAC Auvergne Rhône-Alpes



Condor de Fédéric Vossier au TNS: Retrouvailles après les morts

 C'est l'histoire de la rencontre entre un homme et une femme... qui n'était pas annoncée. C'est l'histoire d'un frère et d'une soeur... qui ne se reconnaissent plus. C'est l'histoire d'une victime et d'un bourreau...  qui ne se sont pas rencontrés.

TNS - Condor - Frédéric Vossier - Anne Théron - Mireille Herbstmeyer - Frédéric Leidgens -  Photo: Jean-Louis Fernandez


C'est l'histoire d'une descente aux enfers des souvenirs. C'est l'histoire de la recherche de la famille. C'est l'histoire de l'essai d'une réconciliation... impossible. C'est l'histoire d'une catharsis pour se débarrasser des fantômes du passé. C'est l'histoire d'une lente remontée des événements vécus, cachés, oubliés, tus, inscrits dans la chair. C'est l'histoire de deux corps qui s'affrontent, qui se cherchent, qui se battent. C'est un conte, non de fées mais de malheurs vécus, une histoire inscrite dans la chair meurtrie mais tue, cachée, oblitérée, enterrée.

TNS - Condor - Frédéric Vossier - Anne Théron - Mireille Herbstmeyer - Frédéric Leidgens -  Photo: Jean-Louis Fernandez

Cette histoire, qui émerge de la Grande Histoire, de ce qui n'a été révélé que vingt ans après sous le triste nom de "Opération Condor", grâce aux "archives de la terreur" et qui s'est passé en Amérique du Sud en 1972. Cette opération coordonnée entre les services secrets des pays sous dictature à l'époque (Chili, Argentine, Brésil, Bolivie, Uruguay et Paraguay) et qui a vu, dans le plus grand secret la neutralisation des opposants à ces régimes: plus de 80.000 personnes assassinées et 400.000 autres emprisonnées. Et dont aujourd'hui, dans le balbutiement de l'Histoire, le retour semble à nouveau possible.

TNS - Condor - Frédéric Vossier - Anne Théron - Mireille Herbstmeyer - Frédéric Leidgens -  Photo: Jean-Louis Fernandez


Mais le texte de Frédéric Vossier, qui s'appuie sur cette Histoire va plus loin et plus fort dans cette prise de conscience en en faisant un épisode "vécu", vu à travers ces deux personnages emblématiques:  cette soeur, Anna (merveilleuse Mireille Herbstmeyer toute en intériorité), qui a souffert de ces exactions, et ce frère, Paul (élégant et énergique ancien bourreau tout en rebonds). La mise en scène d'Anne Théron nous offre ainsi un formidable tête à tête de deux êtres qui se cherchent, s'opposent, essaient de se retrouver. Le regard chorégraphique de Thierry Thieû Niang sur leur danse de séduction nous offre des surprises de dynamique qui soutient le texte ou qui souligne la mémoire du corps du bourreau dans ses attitudes d'aguet, de surveillance, en alerte, prêt à bondir ou de minuscules sursauts. Et aussi de celui de la soeur dans son désespoir qui l'agite ou de la souffrance qui la paralyse. Il y a aussi ces scènes qui rejouent la soumission de la victime humiliée, à quatre pattes, mimant des animaux. Ou encore ces rêves-cauchemars où la soeur revit la violence - et les armes - et essaie de s'en libérer ou de se venger.

TNS - Condor - Frédéric Vossier - Anne Théron - Mireille Herbstmeyer - Frédéric Leidgens -  Photo: Jean-Louis Fernandez


La force de ce texte est de nous emmener très lentement d'une terre inconnue, avec ces personnages que l'on découvre au fur et à mesure qu'eux aussi se découvrent dans leur rencontre, leurs histoires intimes et l'émergence de leurs souvenirs lointains, à travers ce parcours que chacun fait de son côté, non pas d'évolution, mais de découverte de soi, de son passé et des souvenirs enfouis qui se révèlent et se construisent pour arriver à l'image symbolique qui donne le titre à la pièce, ces oiseaux de proie à la tête nue, à la peau couleur rouge sang et qui se repaissent des corps abandonnés aux vagues de la mer. 

Le décor, cet antre souterrain, plongé dans une pénombre propice au surgissement d'images et de souvenirs, d'abord pièce meublée sommairement, puis avec un lit en fer semblable à celui d'une cellule de prison, dont la fenêtre est trop haute et qui ne donne que sur un arbre prisonnier ou un écran où sont projetés les peurs et les fantasmes, et ce parc, seul élément de la ville qui semble hors d'atteinte participe au sentiment de claustration qu'accentue l'éclairage rare (lumières de Benoit Théron) qui n'augmente que pour éblouir et aveugler.

Grâce à tout cela, Condor nous fait réellement vivre cette "expérience traumatique" au plus près dans notre chair et nos sensations. Une sacrée expérience...


La Fleur du Dimanche


Condor

Strasbourg du 13 au 23 octobre

Texte Frédéric Vossier
Mise en scène Anne Théron
Avec Mireille Herbstmeyer, Frédéric Leidgens
Scénographie et costumes Barbara Kraft
Lumière Benoît Théron
Son Sophie Berger
Chorégraphie Thierry Thieû-Niang
Assistanat à la mise en scène Claire Schmitt
Vidéo et régie générale Mickaël Varaniac-Quard
Régie plateau Marion Koechlin
Régie son Quentin Bonnard
Anne Théron est metteure en scène associée au Théâtre National de Strasbourg.
Le décor est réalisé par les ateliers du Théâtre du Nord – Lille.
Les costumes sont réalisés par les ateliers du TNS.
Le texte est publié aux Solitaires Intempestifs.
Production Théâtre National de Strasbourg, Cie Les Productions Merlin
Coproduction Festival d'Avignon, MC93 − Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis, Théâtre Olympia − Centre dramatique national de Tours, Le Quai − CDN Angers Pays de Loire, Châteauvallon Scène nationale


samedi 9 octobre 2021

Musica à la Filature à Mulhouse: 3 Works for 12 - La danse Pulse sur une musique minimaliste

 Pour la soirée décentralisée du Festival Musica à La Filature de Mulhouse, c'est la danse avec toute son énergie qui est au programme: Alban Richard, à la direction du centre chorégraphique national de Caen nous propose 3 Works for 12, un programme en trois partie avec sa troupe de douze danseurs sur des musiques de minimalistes américains des années 70.

Pour commencer, de Louis Andriessen, Hoketus (1976) nous embarque sur une musique hoquetante, hachée, répétitive qui démarre doucement puis peu à peu se construit, tandis que les danseurs, d'abord sur une file et synchronisés se désynchronisent de plus en plus en gestes simples. Ils avancent et reculent puis se mettent à se déplacer tels des électrons de plus en plus libres. Une danse de derviche tourneurs très organique. Cet ensemble de douze danseurs, (huit femmes et quatre hommes) telle une horde en marche se croise et s'entrecroise en marchant et tournant tandis que la musique accélère de plus en plus sur un rythme continu et percutant sous une tour de lumière éblouissante.

Musica - La Filature - Alban Richard - 3 Works for 12 - Hoketus - Photo: lfdd

Musica - La Filature - Alban Richard - 3 Works for 12 - Hoketus - Photo: lfdd

Musica - La Filature - Alban Richard - 3 Works for 12 - Hoketus - Photo: lfdd

Musica - La Filature - Alban Richard - 3 Works for 12 - Hoketus - Photo: lfdd


La deuxième pièce, Fullness of the Wind (1975) de Brian Eno, une variation sur le canon en ré majeur de Johann Pachelbel en "ambiant music" semble une respiration qui montre toute la variété du registre sur lequel travaille le musicien américain. Alban Richard, par la scénographie, en faisant descendre des cintres une "boite à musique", un des haut-parleurs sur lesquels sera diffusée cette création nous rend attentif à la transposition. Les danseuses en quatuor nous en proposent une belle déconstruction en mouvement, avec des déplacements qui semblent bien désordonnés, un joli "bordel organisé" en intermède reposant.


Musica - La Filature - Alban Richard - 3 Works for 12 - Pulsers - Photo: lfdd
Musica - La Filature - Alban Richard - 3 Works for 12 - Pulsers - Photo: lfdd


Et l'on s'attaque à la troisième pièce, en l'occurrence Pulsers (1976) de David Tudor, une pièce électronique qui, comme son titre le laisse augurer pulse bien, entre battements et pulsations, rythmes, percussions, bruits et bruitages, galops et chevauchée fantastique. Tous cela transcrit dans une chorégraphie très énergique, physique, avec les danseuses et danseurs, tous courants, sautants, se mettant à genoux, qui semblent rejouer des gestes sportifs symboliques ou des attitudes de supporters, comme dans et autour d'un match de foot. Attitudes se désespoir, d'énervement et de joie débordante, une belle énergie qui fuse dans ces douze individualités qui surgissent sur ce vaste plateau de la Filature entièrement occupé par ces formidables danseuses et danseurs.


Musica - La Filature - Alban Richard - 3 Works for 12 - Pulsers - Photo: lfdd

Musica - La Filature - Alban Richard - 3 Works for 12 - Pulsers - Photo: lfdd

Musica - La Filature - Alban Richard - 3 Works for 12 - Pulsers - Photo: lfdd

Musica - La Filature - Alban Richard - 3 Works for 12 - Pulsers - Photo: lfdd

La Fleur du Dimanche


3 WORKS FOR 12 

Alban Richard

CCN de Caen en Normandie

Création à La Filature - Mulhouse 

VEN. 8 OCT. 20H

SAM. 9 OCT. 19H


Avec: Anthony Barreri, Constance Diard, Elsa Dumontel, Mélanie Giffard, Célia Gondol, Romual Kabore, Alice Lada, Zoé Lecorgne, Jérémy Martinez, Adrien Martins, Clémentine Maubon, Sakiko Oishi

Conception, chorégraphie, lumières : Alban Richard

Assistants chorégraphiques : Max Fossati, Daphné Mauger

Production déléguée : centre chorégraphique national de Caen en Normandie (ccncn.eu)

Coproduction : La Filature, Scène nationale de Mulhouse


vendredi 8 octobre 2021

Musica aux Dominicains: Suzanne Ciani met du (bruit) rose aux murs de la Nef

 Le voyage musical du Festival Musica en terres haut-rhinoises se continue dans la magnifique nef du cloître des Dominicains à Guebwiller où Suzanne Ciani nous propose un voyage dans le temps, avec une musique aux sonorités des années 80, du temps des synthétiseurs Moog et Buchla, avec leurs sons ronds et soyeux et les boucles qui s'enroulent langoureusement.

Festival Musica - Dominicains de Guebwiller - Suzanne Ciani - Photo: lfdd

C'est donc à une longue traversées des nappes voluptueuses, démarrées par des grondement d'orage et des vagues sonores que nous assistons après une mise en bouche avec un mapping de chutes d'eaux et de remous projetés sur le fond de la nef.

Festival Musica - Dominicains de Guebwiller - Suzanne Ciani - Photo: lfdd


L'artiste américaine va, pendant une heure triturer les boutons de phase, de durée, de rythme, de hauteur et de boucles et nous envelopper dans des rythmes mélodiques et dansants. Sur ses trois sources IPhone, IPad et Tablette elle injecte des sons qu'elle retravaille et transforme en un musique fraîche et gaie, des accélérations et des moments plus hachés, des moments plus variés ou plus puissants.

Festival Musica - Dominicains de Guebwiller - Suzanne Ciani - Photo: lfdd

Festival Musica - Dominicains de Guebwiller - Suzanne Ciani - Photo: lfdd

Des chants d'oiseaux, des bruits de vagues, quelques sifflements ou des souffle, de respiration alternent avec des bruits de mer ou des vrombissement ou le souffle du vent qu'accompagne ou complète une course-poursuite autour de la nef. Une caméra projette en direct toutes ses manipulations  Elle jongle entre les sythétiseurs Moog (sur son ordi) et Buchla et son tableau de commande et de mixage et se prête très aimablement à la fain du concert à une visite guidée de ses intrument. Une grande dame, abordable du haut de ses soixante-quinze ans et son éternelle jeunesse et auréolée de ces cinq Grammy Award et nombreux autres prix sans compter sa vingtaine de disques, ses créations commerciales ou pour le cinéma. Une soirée mémorable.

Allez, je vous offre un petit bonus en images et en son:

Festival Musica - Dominicains de Guebwiller - Suzanne Ciani - Photo: lfdd

Festival Musica - Dominicains de Guebwiller - Suzanne Ciani - Photo: lfdd

Festival Musica - Dominicains de Guebwiller - Suzanne Ciani - Photo: lfdd

Festival Musica - Dominicains de Guebwiller - Suzanne Ciani - Photo: lfdd

Festival Musica - Dominicains de Guebwiller - Suzanne Ciani - Photo: lfdd



Dans les Dominicains étaient aussi accessibles d'autres animations vidéo et du mapping, avec entre autres dans le dôme dans le jardin la vidéo à 306° Hyphosphere de l'artiste multimédia australienne Jemma Woolmore en collaboration avec Claire Willemann et Jérôme Tromson (vidéo) et Vladislav Isaev (sound design).

Hyphosphère - Jemma Woolmore


Et dans le choeur inférieur du Couvent, un mapping, très intéressante animation sous-marine, une création visuelle de Claire Willemann  et Bekir Aysan avec une composition musicale de Vladislav Isaev - Création du Centre AudioVisuel des Dominicains de Haute-Alsace:






La Fleur du Dimanche

jeudi 7 octobre 2021

Hilda de Marie NDiaye au TNS: la puissance du verbe, le boulet du silence

 Hilda de Marie NDiaye a été publié en 1999, avant que l'autrice ne reçoive le prix Fémina (en 2003) et le prix Goncourt (en 2009). C'est sa première pièce de théâtre. Rappelons qu'elle a publié son premier roman en 1985 à 18 ans. Elle est autrice associée au TNS. Elisabeth Chailloux qui a mis en scène Hilda a un long compagnonnage avec Marie NDiaye, au moins depuis son travail sur le "Petit triptyque de la dévoration" (Hilda, Les serpents et Rien d'humain). Et le projet de monter Hilda s'est concrétisé d'une part en contrepoint de Mademoiselle Julie de Strindberg qu'elle avait monté en 2019 et d'autre part avec la rencontre avec Natalie Dessay qu'elle avait vue jouer à Avignon et à qui elle a proposé le rôle.

TNS - Hilda - Marie NDiaye -Elisabeth Chailloux - Natalie Dessay - Gautier Baillot - Photo: Jean-Louis Fernandez

Natalie Dessay s'en sort magnifiquement de ce rôle de presque vampire, cette "bourgeoise de gauche" qui veut faire l'éducation de son employée de maison, mais qui en fait va vider de sa substance, de son énergie cette femme sur laquelle elle projette bien des phantasmes. En six tableaux qui procèdent d'un drame antique, nous allons assister à une lente dévoration de cette femme que nous ne verrons jamais, épouse mère de deux enfants dont nous ne connaîtrons le destin que par le mari et la soeur et surtout de ce qu'en dit Madame Lemarchand. Ce destin qui n'est finalement que ce que les autres, surtout influencés par les manoeuvres de Madame Lemarchand, vont induire et dont ils vont déposséder Hilda.

TNS - Hilda - Marie NDiaye - Elisabeth Chailloux - Natalie Dessay - Gautier Baillot - Photo: Jean-Louis Fernandez

La pièce présente donc les différentes étapes de mise en soumission de cette femme dont le mari devient l'instrument  principal de coercition, même si c'est indirectement et par son absence de réaction. Parce que cette Madame Lemarchand, avec son vocabulaire riche et sa rhétorique, ses moyens de négociation - l'argent, entre autre - va imposer son projet et aboutir à ses fins. En jouant sur différents niveaux - la logique, la liberté, l'honnêteté, la fidélité, l'implication, ... - elle se sort de tout nouvel obstacle  ou objection qui pourrait contrecarrer son dessein. Face à elle, le mari de Hilda, Frank Meyer - qu'elle appelle très vite Frank pour le mettre également sous sa coupe - manque de mots et d'arguments et ne peut qu'opposer son silence ou quelques réactions violentes inopérantes à cet étau qui se met en place et le rabaisse et lui vole sa femme.

TNS - Hilda- Marie NDiaye- Elisabeth Chailloux - Natalie Dessay - Gautier Baillot - Photo: Jean-Louis Fernandez

En face de Natalie Dessay, qui interprète avec brio et plein d'énergie cette bourgeoise incontrôlable, versatile et qui passe d'un coup d'oeil d'une grande maîtrise à un désarroi et une forme de désespoir et une peur de l'abandon, un besoin inextinguible d'amour et un manque de flagrant de sentiments, Gautier Baillot, qui incarne Frank Meyer dans son corps massif et muet, présence puissante et désemparée à la fois, l'essentiel de la pièce se joue sur ces face-à-face répétés, ces combats souterrains et vains, cette lente mise à l'écart, cette dépossession et cet enfermement à l'écart dans sa triste banlieue de sous-prolétaire. 

TNS - Hilda - Natalie Dessay - Lucile Jegou - Gautier Baillot - Photo: Jean-Louis Fernandez

La scénographie, sobre et efficace, minimaliste avec le fauteuil de la bourgeoise, trône du pouvoir, et la chaise en formica de l'ouvrier sur laquelle il ne peut s'asseoir et au fond le piano à gauche et la table de la cuisine ouvrière à droite, de même que les pleurs des enfants (malaimés?) de la bourgeoise et les tours sombres de la banlieue ouvrière avec les enfants absents (mis à l'écart) positionnent la scène de la bataille, terrain neutre où Frank arrive par le bas et se retrouve relégué par le fond, l'espace bourgeois restant définitivement inaccessible.

TNS - Hilda - Marie NDiaye - Elisabeth Chailloux - Natalie Dessay - Photo: Jean-Louis Fernandez

Le texte de Marie NDiaye, surtout et essentiellement le presque monologue de Mme Lemarchand est bourré de surprises, de va-et-vient entre un discours bienveillant, des arguments surprenants dans les négociations et des moments d'abandons ou de désespoir ou de forte demande de reconnaissance. Cela donne à ce personnage étrange et multiple que l'on découvre au fur et à mesure dans toute sa perversité, sa noirceur et son désespoir un sel inconnu et un intérêt qui dépasse l'aspect uniquement critique de cet épisode d'esclavage des temps modernes tel qu'on peut encore l'imaginer de nos jours. 


La Fleur du Dimanche


Hilda 


Strasbourg du 7 au 17 octobre 2021 au TNS  


Paris | 20 > 30 oct 2021 | Les Plateaux Sauvages

Caen | 1er > 3 fév 2021 | La Comédie de Caen, CDN

Ivry | 16 > 20 fév 2021 | Théâtre des Quartiers d'Ivry

Toulon | 8 mars 2021 | Châteauvallon-Liberté scène nationale



CRÉATION AU TNS

COPRODUCTION


Texte Marie NDiaye

Mise en scène Élisabeth Chailloux

Avec Gauthier Baillot, Natalie Dessay, Lucile Jégou

Scénographie et lumière Yves Collet, Léo Garnier

Assistanat à la mise en scène Lucile Jégou

Son Madame Miniature

Vidéo Michaël Dusautoy

Costumes Dominique Rocher


Marie NDiaye est autrice associée au TNS.

Le texte est publié aux Éditions de Minuit.


Production Théâtre de la Balance

Coproduction Théâtre National de Strasbourg, Châteauvallon-Liberté scène nationale, Comédie de Caen CDN de Normandie, Théâtre des Quartiers d’Ivry, CDN du Val-de-Marne et La Comédie de Picardie

Coréalisation Les Plateaux Sauvages

Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National

Résidences de création Théâtre National de Strasbourg, Les Plateaux Sauvages

Le Théâtre de la Balance est conventionné par le Ministère de la Culture