lundi 16 mars 2026

Rituel 4: Le Grand Débat au Maillon: Du face à face politique au dos à dos - Le débat en forme de cadavre exquis

 Dans le cadre du Temps Fort: Démocratie en jeu au Maillon, la pièce Rituel 4: Le Grand Débat d'Emilie Rousset et Louise Hémon au Maillon rejoue en version "flash" moderne ce qui, juste avant l'éclatement de l'ORTF est devenu un rituel de la vie républicaine en France: Le Grand Débat entre les deux tours des élections présidentielles. De Louise Hémon, nous connaissions déjà la précédente pièce "documentaire" présentée lors du précédent "Temps Fort" au Maillon en 2024: Reconstitution: Le procès de Bobigny, crée déjà en 2019, sur le procès de Marie-Claire Chevalier et de sa mère pour l’avortement de la jeune fille suite à un viol, défendue par Gisèle Halimi. Elle s'est associée avec Louise Hémond, dont le premier film, l'Engloutie vient de sortir au cinéma et qui a déjà travaillé avec elle sur d'autres Rituels, dont La Mort


Le grand Debat - Émilie Rousset - Louise Hémon - Photo: Lebruman


Le dispositif est spécial, puisque nous assistons "en direct" à la réalisation d'un débat télévisé entre deux personnages, interprété l'un par Laurent Poitrenaux et l'autre par Emmanuelle Laffon, qui a participé à L'Encyclopédie de la Parole de Joris Lacoste. Nous sommes donc installé (un peu en surplomb) face à un studio télé et voyons sur l'écran au-dessus d'eux, le résultat ce ce qui est filmé par les trois caméras, une fixe en plongée et les deux autres qui vont, au fil du temps et de la pièce, bouger et changer de position. Ces déplacements font d'ailleurs totalement partie de la dramaturgie, comme on le verra plus tard. En introduction et pour poser ce décor, la voix de Leïla Kaddour Boudali nous explique les règles très strictes - entre le légal et les négociations des deux candidats - les conditions matérielles de ce rituel formalisé: longueur de la table, température de la pièce, règles des prises de vues et de la parole. Par exemple, le fait de ne filmer - à l'origine - que la personne qui parle. Les temps de paroles - chronométrées - et les interruptions doivent aussi être régulés par une autorité de surveillance.  


Le grand Debat - Émilie Rousset - Louise Hémon - Photo: Lebruman

Pour le texte de la pièce, ce sont des extraits des vraies paroles qui ont été échangées par les deux candidat(e)s. Et ce qui à la fois dynamise le déroulé de la pièce et introduit une étrange impression de texte un peu "hors du temps", c'est que très rapidement, le texte se heurte, s'entrechoque, un collage en quelque sorte, sous forme de cadavre exquis. Cela, combiné au fait que, sans prévenir, les deux interprètes changent régulièrement de personnage de référence et les candidats, qui se répondent bien sûr, peuvent tout à coup ne plus être les mêmes. Nous passons ainsi du "couple" Mitterand-Giscard en 1974 et 1981, au couple Mitterand-Giscard,  Mitterand-Chirac, Chirac-Jospin, Chirac-Le Pen, Sarkozy-Royal, Sarkozy-Hollande, et les deux Macron-Marine Le Pen. 


Le grand Debat - Émilie Rousset - Louise Hémon - Photo: Lebruman

Des phrases "punchline" mémorables apparaissent, comme "Vous n'avez pas le monopole du coeur" ou "Vous avez tout à fait raison, Monsieur le Premier Ministre" ainsi que des épisodes drolatiques comme l'argumentation sur l'augmentation de la TVA sur les croquettes pour chien (tout en se félicitant chacun d'en avoir aussi - des chiens). Des mots-emblèmes surgissent, qui devraient nous permettre d'identifier de quel bord (droite, centre, gauche, ou extrême droite) vient le discours: rassemblement, travailleurs, politique planétaire, mutations technologiques, authenticité, apaiser le conflit, changement, égalité, destin, "Blablacar", Licorne, et même des "c’est faux", "vous mentez" ou "mensonge" répétés ad nauseam, procédé surprenant pour un débat de deuxième tour d'élections présidentielles... Cette construction permet de comprendre les stratégies mises en place dans ces échanges, et quelquefois l'image (qui s'est affranchie de la règle "c'est celui qui parle qui est à l'écran" révèle aussi des stratégies de déstabilisation ou de mépris de la part de l'interlocuteur muet. D'autres fois le ressort dramatique est plus orienté vers la distraction voire le gag. 


Le grand Debat - Émilie Rousset - Louise Hémon - Photo: Lebruman

L'évolution de la scénographie et du jeu évolue vers la fin de la pièce pour faire apparaitre métaphoriquement la distance qui se creuse vis à vis du discours politique et qui se fait soporifique. Et l'on présente le désintérêt pour la chose débattue dans un clin d'oeil assassin. La performance des comédiens Laurent Poitrenaux et Emmanuelle Laffon, qui réagissent au quart de tour aux textes qui leur sont envoyés dans leur oreillette, est époustouflante. Du côté du choix des textes, les deux co-conceptrices et metteuses en scène trouvent un bel équilibre entre des passages où l'on analyse les discours, formatés ou convenus, les quelques saillies ou bon mots, et les parties plus loufoques, à la limite, pour varier les ambiances. Au final, une très bonne alternance entre pédagogie citoyenne et ironie critique.


La Fleur du Dimanche


Rituel 4: Le Grand Débat


Au Maillon - Strasbourg du 7 au 14 mars 2026

Conception, mise en scène et scénographie : Émilie Rousset et Louise Hémon
Avec : Emmanuelle Lafon et Laurent Poitrenaux
Et la voix de : Leïla Kaddour Boudadi
Création lumière et image : Marine Atlan
Cheffe opératrice / caméra : Alexandra de Saint Blanquat
Caméra : Mathieu Gaudet
Montage vidéo : Carole Borne
Musique : Émile Sornin
Maquillage : Amanda Silaen
Régie vidéo et son : Romain Vuillet et Jérôme Tuncer
Régie générale et plateau : Jérémie Sananes
Régie lumière et régie générale : Clarisse Bernez-Cambot Labarta
Production pour la reprise : CDNO – Centre Dramatique National d’Orléans
Production pour la création : Cie John Corporation
en association avec Agathe Berman Studio
Avec le soutien de : Fondation d’entreprise Hermès dans le cadre de son programme New Settings / DICRéAM, Hors-Pistes / Centre Pompidou
Action financée par la Région Île-de-France.
Ce spectacle a bénéficié de l’aide à la reprise de la DRAC Île-de-France.
Coproduction : Festival d’Automne à Paris


dimanche 15 mars 2026

Le Roi d'Ys à l'ONR: Une légende tracée au compas qui ne tourne pas (en) rond

 La production de l'opéra d'Edouard Lalo Le Roi d'Ys dans le cadre du Festival Arsmondo Iles est une heureuse rencontre entre deux intérêts convergents. D'une part la volonté du directeur de l'Opéra National du Rhin, Alain Perroux de faire revivre tout un pan du répertoire français trop peu connu et joué (la pièce n'a plus été jouée à Strasbourg depuis 1954) et l'attrait d'Olivier Py pour cette musique française de la fin du XIXème délaissée et à laquelle il se consacre pour lui donner un coup de brosse revitalisant depuis quelques années et dont nous avons déjà pu apprécier quelques pépites (Ariane et Barbe Bleue de Paul Dukas, Pénélope de Fauré, et quelques Offenbach). Le Roi d'Ys est le seul opéra célèbre de Lalo, dont le public connait surtout La Symphonie Espagnole


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck

Le livret de l'opéra est d'Edouard Blau qui s'est inspiré de légendes bretonnes, et Edouard Lalo a favorisé cette inspiration de par sa deuxième épouse la mezzo-soprano Julie-Marie-Victoire Bernier de Maligny, qui était bretonne et pour qui il a créé le personnage de Margared - sa soeur ayant hérité du rôle de Rozenn - au cours de l'écriture.  


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck

Dans cette version du mythe d'Ys, les deux soeurs, filles du roi d'Ys vont se retrouver dans deux couples opposés, l'ainée Margared dans un mariage forcé pour des tractations guerrières avec Karnac, mariage qu'elle rompt, mais renoue l'alliance en deuxième partie, la face sombre. Et Rozzen, amoureuse (tout comme sa soeur) de Mylio, le revenant, personnage lumineux (mais qui va faire le malheur de Margared), couple dont le bonheur est assuré. Ces deux couples font des duos magnifiques - la soprano Anaïk Morel (Margared) dont la voix forte et de belle tenue impose son personnage volontaire et terrible (fou même) tout comme le baryton Jean-Kristof Bouton (Karnak) qui a une belle ampleur et et qui impressionne par sa force et sa violence. 


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck

Le rôle de la soeur, Rozenn, plus dans les aigus (Lauranne Oliva) travaille sa fragilité et n'est pas en reste pour la qualité vocale de sa voix de soprano claire et délicate mais néanmoins riche et expressive, que ce soit avec son partenaire Mylio, le ténor Julien Henric dont la diction parfaite et la tenue mélodique est impeccable et très homogène même dans les soto-voce magnifiques ou dans les duos des deux soeurs qui sont un régal. Le père, roi d'Ys, interprété par Patrick Bolleire joue de sa voix de basse profonde et puissante. Il impressionne surtout dans son jeu théâtral de vieux roi fatigué, en partie abdiquant, arrivant difficilement à se lever et à marcher, et chutant souvent. 


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Les choeurs de l'Opéra National du Rhin, dirigés par Hendrik Haas ont une importance particulière et sont formidables, en coulisse ou incarnant des tableaux de foule très esthétiquement positionnés sur scène, que ce soit sur le plateau ou dans les construction inventives de Pierre-André Weitz. Ce dernier a fait pour les décors de cette pièce preuve d'une inventivité et d'une qualité extraordinaire, nous faisant passer sans interruption d'un décor de bord de mer à des espaces sous des arcades tirées au cordeau, sur le pont d'un navire fantomatique ou à des intérieurs à la Escher qui se transforment un clin d'oeil de vaste galerie populeuse à une chambre nuptiale, dont le lit fait écho en miroir au lit royal du début qui se rappelle plutôt un lit d'hôpital ou une couche mortuaire. Le décor en lui-même, tournoyant à nous donner le vertige, en continuelle transformation et succession d'espaces, voit glisser des bateaux, bouger des grues, s'élever des arcades, se transformer des constructions avec escalier où nous sommes alternativement en haut et en bas, à l'intérieur et à l'extérieur, dans une église ou une salle du trône, et devant ou derrière les digues de la ville. Et n'oublions pas la mer, cette mer toujours renouvelée, qui donne la mal de mer (c'est le cas de le dire) lors de l'ouverture avec ses mouvements hypnotisants de vagues et qui, pour le dénouement nous impressionne et nous effraye lorsqu'elle commence à tout submerger grâce à des artifices tout simples mais efficaces. 


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Saluons le magnifique travail d'orfèvre sur les lumières du talentueux Bertrand Killy qui d'un coup de pinceau de projecteur nous transforme tout cela sans que l'on s'en rende compte et crée ou fait disparaitre des pans de réel pour nous introduire dans ce monde rêvé et magique, surprenant. Qui passe du noir à la lumière, du réel aux ténèbres. Il nous offre quelquefois de vrais tableaux vivants, par la grâce aussi des costumes, magnifiques créations dans des noirs et blanc parfaits de Pierre-André Weitz. C'est avec ces moyens, exceptionnels et rares qu'Olivier Py dirige l'action, la pousse et la dynamise. Dès l'ouverture il part sur les chapeaux de roues et fait défiler sur scène les personnages dans une fébrilité active et tout au long de la pièce les éléments de l'histoire se déroulent sous nos yeux sans relâche. La composition d'Edouard Lalo, les textes d'Edouard Bleu n'y sont pas pour rien le texte et la composition rebondissent sans temps mort, s'enchaînent avec une fluidité et dans un flux incessant, alternent scènes de combat, mouvements d'ensembles, tableaux intimes ou duos tendres et duels vocaux énergiques. 


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck

L'Orchestre National de Mulhouse, dans un effectif généreux interprète avec brio, et délicatesse quand il le faut, sous la direction de Samy Rachid, un ancien de l'Opéra Studio cette magnifique partition d'Edouard Lalo. Celui-ci a écrit une oeuvre romantique et colorée, lyrique et bien équilibrée où les tableaux symphoniques puissants, des duos prenants et de grand airs lyriques font avancer la tension dramatique jusqu'à la submersion finale. Une oeuvre qui va à l'essentiel et pour laquelle Olivier Py a su extraire et traduire le meilleur, amplifiant la force du mythe et concentrant l'essence de la musique. Une oeuvre phare, ressurgie des flots et rompant les digues de l'émotion.


La Fleur du Dimanche



Strasbourg, - Opéra du Rhin - du 11 au 19 mars 2026
Mulhouse - La Filature - 27 et 29 mars 2026

Distribution
Direction musicale
Samy Rachid
Mise en scène
Olivier Py
Décors, costumes
Pierre-André Weitz
Lumières
Bertrand Killy
Chœur de l’Opéra national du Rhin, Orchestre National de Mulhouse
Les Artistes
Le Roi d’Ys
Patrick Bolleire
Margared
Anaïk Morel
Rozenn
Lauranne Oliva
Mylio
Julien Henric
Karnac
Jean-Kristof Bouton
Jaël
Jean-Noël Teyssier
Saint Corentin
Fabien Gaschy

vendredi 13 mars 2026

C'est le Summit Strasbourg au Maillon: C'est du théâtre et c'est vrai, mais on peut en douter

 Au départ il y a méprise, double méprise (ou peut-être plus)... Mais où est la vérité ? 
Le spectacle Summit Strasbourg présenté au Maillon dans le Temps Fort "Démocratie en Jeu" arrive pour moi chargé d'une double attente.
La première tient à la précédente pièce de la troupe Ontroerend Goed, la "très joueuse compagnie de Gand" dont le nom mêle l’idée de bien et d’émotion et qui peut se traduire par "émobilier" (comme émouvoir ?) Cette pièce a été programmée au Maillon en 2019. Dans cette pièce £¥€$, où "le public est invité à se mettre dans la peau du “1 %”, c’est-à-dire les super-riches qui contrôlent l’économie mondiale" on mettait le public "aux commandes" pour apprendre et comprendre réellement les mécanismes économiques en les expérimentant. Ne l'ayant pas vue, je l'imaginais (selon les échos recueillis) comme une expérience pédagogique au sens noble. Mais chacun arrive au théâtre avec ses projections, et ses interprétations. D'ailleurs, prenez le titre £¥€$, que lisez-vous ? Eyes, les yeux pour voir ? Ou Lies - les mensonges qu'on vous cache ? 
Et voilà... C'est déjà vous qui décidez. 


Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


Eh bien, c'est la même chose pour Summit Strasbourg où l'on projette une attente, voire un contenu alors qu'il faudrait être totalement à l'écoute. Or à Strasbourg, ce mot Summit, n’est jamais tout à fait neutre. On y a connu quelques sommets — dont celui de 2009, que certains n’ont sans doute pas oublié. De plus cette pièce s’inscrit dans ce temps fort consacré à « la culture du débat à l’épreuve du présent », et il est assez naturel d’imaginer une expérience interactive, participative, peut-être même une sorte d’expérimentation du débat - sinon politique, du moins démocratique. Le contexte actuel n’y est évidemment pas pour rien. Les élections locales réveillant aussi l’appétit de discussion publique.

Car il ne faut pas se méprendre : la troupe Ontroerend Goed ne nous méprise pas. La règle du jeu est annoncée dès notre arrivée : « Vous êtes invité·e à un sommet. Ou plutôt : vous êtes invité·e à une pièce de théâtre intitulée SUMMIT Strasbourg, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. »
Tout est dit....


Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


Et même répété. La seule ironie serait peut-être de répéter cette phrase. Encore et encore... Au risque de tomber dans le comique de répétition. Mais "un homme averti en vaut deux".  Ainsi, lorsque l’on nous parle de « la scène » alors même que le plateau est vide - ou qu’il n’est traversé que fugitivement - il faut rester vigilant. De même lorsqu’on vous affirme que vous êtes ici, ou que vous n’y êtes pas. Que vous êtes au théâtre - ou que vous n’y êtes pas. Plus troublant encore lorsque l’on nous explique que ce mot, théâtre, possède même une existence juridique. Dans ces conditions, mieux vaut ne pas signer n’importe quoi. Et faire attention quand on vote à main levée....


Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


Dire que quelque chose est du théâtre parce qu’un comédien prononce un "texte qui a été écrit": voilà peut-être déjà une épreuve de discernement. 
Car c’est bien là le cœur du dispositif de Summit: nous amener à interroger sans cesse ce qui relève du réel et ce qui relève du jeu. Et surtout à mesurer dans quelle mesure nos propres réactions - face aux injonctions des comédiens - restent celles de spectateurs assis dans l’ombre… ou deviennent, volontairement ou non, une part du dispositif prévu par la mise en scène.

Ainsi, pour revenir à cette question simple: qu’est-ce qui fait théâtre ?
Prenons un exemple simple.
Un comédien traverse le plateau. Est-ce du théâtre ?
Ou simplement une traversée ?
Et si c’est un spectateur qui traverse ?
Et si ce spectateur se met à regarder le public de la scène ?
Sommes-nous toujours dans le théâtre ?


Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


La question devient plus troublante encore lorsqu’une scène d’abattage de poulet est évoquée — mais non montrée, puisque la décapitation se produit en coulisses.
Était-ce réel ?
Était-ce simulé ?
Ou bien simplement imaginé ?
Le doute, ici, devient une matière dramaturgique.
C’est le cas par exemple dans cette séquence où une torture nous est imposée… mais une torture imaginaire. Rien n’est montré. Tout repose sur ce que le spectateur accepte - ou refuse -  de produire par son imagination. Avec en prime un spectateur "exemple" et "cobaye" de cette torture. 
Superbe leçon.
Leçon de discernement, d’abord.
Leçon d’analyse ensuite.
Mais aussi leçon de responsabilité.


Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


Car la question devient alors très simple: jusqu’où suivons-nous les conventions de la représentation théâtrale ? Et à quel moment décidons-nous de ne plus les suivre — ou d’y contrevenir ?
Jusqu’où acceptons-nous le discours qui nous est proposé ?
Et à quel moment décidons-nous d’en douter ?
Prenons un exemple presque enfantin : la poule.
À quel moment acceptons-nous de voir une poule dans une cage… alors qu’il n’y en a pas ?
Simplement parce qu’on nous affirme qu’elle est là.
Suivons-nous l’injonction à imaginer ?
Et jusqu’à quel point croyons-nous qu’une poule enfermée dans un cercle… n’en sortira pas* ?

Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


 
C'est donc sur toutes ces interrogations, l'interrogation du réel et la part d'imagination acceptée, de la liberté de choisir, de la confiance ou du doute, de l'engagement ou de l'opposition, de l'échelle de vérité et de fantaisie, de sérieux et d'humour que "joue" la troupe de via de nombreux angles d'approche et des séquences variées et révélatrices. Et si nous en sortons un peu déstabilisé et le cerveau qui mouline encore, le pari est réussi.


La Fleur du Dimanche  


* La poule dans un cercle de craie 
Dans le documentaire de Werner Herzog Au pays du silence et de l'obscurité (1971), de Werner Herzog il nous montre une scène où une poule est placée dans un cercle tracé à la craie. La poule reste immobile à l’intérieur et n’ose pas franchir la ligne, alors que rien ne l’empêche physiquement de sortir. Herzog utilise cette image comme métaphore de limites psychologiques ou sociales: une barrière imaginaire peut suffire à immobiliser un être vivant.
Au XIXᵉ siècle, le physiologiste allemand Wilhelm Preyer avait déjà fait ce type d'expérience.
Mais ce n'est pas forcément un cercle qui fait cet effet, une simple ligne tracée devant le bec de la poule fait le même effet. J'ai moi-même expérimenté cela enfant. Mais tout dépend de la poule (il y en a qui ne réagissent pas ainsi - tout comme cela peut être expérimenté avec d'autres oiseaux.



Au Maillon, du 12 au 14 mars 2026  

Mise en scène : Alexander Devriendt
Avec et par : Mourad Baaiz, Karolien De Bleser, Leonore Spee, Charlotte De Bruyne, Aaron J. Gordon, Aurélie Lannoy, Hervé Guerrisi, Solal Forte
Assistance à la mise en scène : Remi Cosijn
Scénographie : ONBETAALBAAR
Graphisme : Emma Raymaekers, Nick Mattan
Lumière : Dennis Diels
Musique : Joris Blanckaert
Costumes : Charlotte Goethals
Photographie : Michiel Devijver
Dramaturgie : Britt Bakker, Miguel Melgares, Samir Veen
Technique : Nick De Keyser, Frederik Vanslembrouck, Diederik De Cock, Ine Van Bortel, Lucas Van de Voorde

Production : NTGent / Ontroerend Goed
Coproduction : Stadttheater Schaffhausen (CH)
Avec le soutien de : Communauté flamande, Ville de Gand

jeudi 12 mars 2026

Métropole de Volmir Cordeiro au TJP: Chasser le brouillard de la ville

 Créée au sortir de la crise sanitaire en 2021, Métropole de Volmir Cordeiro présenté au TJP - CDN est une pièce où l'énergie a besoin d'exploser. Au départ, un batteur sur son ring au centre de la scène se lance dans un solo qui ne n'achèvera qu'après que le danseur-chorégraphe aura quitté la salle. Magnifique performance de Philippe Foch qui maintient la tension qui court tout au long du spectacle, même si, au niveau de la danse il y a une trajectoire vers plus de générosité et d'empathie. 


Métropole - Volmir Cordeiro - Photo: Marc Chesneau

Sur la scène plongée dans le noir et couverte d'une lourde nappe de nuage de fumigène, des poteaux de guidage enferment la scène d'une barrière identique à celle qui ceinture le podium du batteur. Une silhouette sombre sous sa capuche pointue, à peine discernable, fait le tour de cet enclos, en des aller-retours furtifs, rapides et nerveux, intermittents. Ce courant d'air humain, conjugué à de larges battements des bras - l'envergure du danseur est impressionnante - dissipe peu à peu cette chape tandis que la lumière monte progressivement, laissant transparaître des éclats de rouge sous le noir du manteau. 


Métropole - Volmir Cordeiro - Photo: Marc Chesneau

Les frappes du tambour font des éclats répétés et scintillants, tandis que les allées et venues du danseur, ses apparitions et disparitions se font plus régulières. Alors que le batteur frappe sa batterie en sourdine, la silhouette se distingue de plus en plus, et on découvre ses longs cheveux, on devine un masque, on entr'aperçoit une jambe d'un rouge éclatant. Puis ce sombre personnage, caché derrière une sorte de tour sur laquelle sont disposés des journaux, psalmodie des termes accusateurs en français et en brésilien (affreux, minable, menteur, misérable,...). Il commence à faire sauter les barrières et manipule la foule, fait se lever les spectateurs, les fait applaudir. Le danseur ôte le manteau, enlève son masque, sa danse se fait plus enjôleuse, festive, carnavalesque.


Métropole - Volmir Cordeiro - Photo: Marc Chesneau

Ses gestes se font moins sauvages, plus graciles. Il déploie ses bras, allonge ses grandes jambes, adopte une démarche souple et féline. Le batteur, maintenant pleinement éclairé avec son habit scintillant dans la lumière, fend l'air d'un balai, et le souffle du vent marque une pause relaxante dans cette agitation moléculaire. Les spectateurs - "citoyens" se font héler, solliciter, supplier par le personnage qui s'est presque mis à nu dans son habit rouge-violet. La danse devient parade séductrice, mouvements charmeurs et ensorcelants. Mais l'essai de mise en place d'un pacte via la promesse d'une fleur débouche sur le déplacement de l'arène vers un ailleurs inconnu. Seul le batteur maintient la tension de ses frappes jusqu'à ce qu'une chanson nostalgique, tel un générique de film, signe la fin de la partie. 


Métropole - Volmir Cordeiro - Photo: Marc Chesneau

Dans ce formidable duo débordant d'énergie, Volmir Cordeiro nous offre l'impressionnante métamorphose d'un sinistre personnage en un séducteur gracile. Sa performance lumineuse et pleine de fougue, tenue à bras le corps sur la durée; est époustouflante. Et son agilité ajoutée à sa gestuelle majestueuse nous ont subjugué durant tout le processus de cette transformation.


La Fleur du Dimanche 


Métropole


Au TJP - Grande scène - du 12 au 14 mars 2026

Au TJP Steven Cohen nous transmet son énergie, sa révolte et sa toute sa vie

 Il est des moments rares que l'on ne revivra jamais. La venue de Steven Cohen au TJP - CDN avec sa pièce People will people you est l'un de ces évènements dont on ne peut que se souvenir pendant longtemps. L'artiste sud-africain, maintenant installé en France qui a réalisé ses performances engagées et ses spectacles dans des villes et des festival dans le monde entier, était déjà venu à quelques reprises à Strasbourg, entre autres grâce à la Hear et Pôle Sud pour des performances fortes.


People will People You - Steven Cohen - Photo: Luke Pallett

Dans le cadre des micro Giboulées, c'est une spectacle exceptionnel qui nous attend dans la petite salle du Pont Saint Martin qui nous offre une intimité rare avec le performeur. Il apparait, juché sur ses chaussures à plateau, énormes sculptures d'au moins trente centimètres, coiffé d'une couronne également surélevée. Une chanson belle et triste chantée d'une magnifique voix féminine accompagne son entrée. Il est, comme à son habitude, habillé d'un costume superbe, dont une blouse toute en couleur et son visage est maquillé et dessiné de toute beauté. Des ailes de papillons parsèment son crâne rasé et sont posées sur son nez et font des ailes à ses oreilles. Avançant jusqu'au milieu de la scène, il enflamme les fontaines lumineuses de la couronne sur sa tête avant de s'installer sur une chaise haute, mouvante, de sa création. Après avoir troqué ses superbes croquenots sculptés pour une paire plus épurée en acier, mais pas moins haute, il nous offre en diaporama commenté et extraits vidéos son parcours de vie et nous montre sa "première performance" à six ans, quand il s'est habillé d'un tutu de danse. 


People will People You - Steven Cohen - Photo: Iona Dutz


Il explique sa création et son engagement personnel très critique par son histoire familiale (ses parents, des juifs européens aisés, obligés de s'exiler en Afrique du Sud, où ils deviennent les oppresseur des autochtones noirs). Mais cette présentation ne se fait pas par un exposé froid et distant, Steven Cohen ouvre très vite son coeur et sa vie et invite le public au dialogue en demandant la lumière dans la salle. Il glisse quelques jeux de mots sur sa production, liant au passage les chaussures (Shoes) avec les juifs (Jews) et précisant que sa mauvaise conscience de juif étant passé du statut d'oppressé à celui d'oppresseur dans son pays d'adoption, l'Afrique du Sud, a nourri sa réflexion et construit son statut décalé de "mâle blanc blond queer et juif" - il se définit d'ailleurs plus queer qu'homosexuel, et sa performance Chandelier (dont il passe, comme pour d'autres, les images) qu'il réalise dans un quartier de Soweto en démolition, habillé d'un chandelier allumé en tutu, montre sa manière de mettre en lumière les contradictions de notre société. 


People will People You - Steven Cohen - Photo: Iona Dutz


Contradictions qu'il cultive en exhibant son corps et en lui faisant subir de nombreuses violences. Mettant le doigt sur ce qui ne fonctionne pas, cultivant le choc des oppositions et des antagonismes. Ne craignant pas de choquer (même sa mère à qui il demande d'allumer un cierge magique qu'il a mis dans son derrière), coiffant son sexe d'un chausson de danse, ou dansant nu en tutu devant les bourgeois d'un restaurant qui mangent sur une terrasse - ce qui lui fait dire: "Les dominants dînent tandis que les dominés travaillent (le gardien noir qui le chasse)". Il pousse l'ironie à qualifier le policier qui l'emmène au poste lors de sa performance sous la tour Eiffel de "co-costumier, co-chorégraphe et co-auteur des textes" quand celui-ci s'interpose lors de Coq, cock (coq, bite), une performance au pied de la tour Eiffel lorsqu'il s'attache un coq à sa queue. Il y a des performances plus douloureuses comme quand il en sort avec de graves brûlures et d'autres non moins douloureuses mais plus belles lorsqu'il se couche nu, au soleil couchant, sur la tombe de sa mère. 


People will People You - Steven Cohen - Photo: Iona Dutz

 Il affirme cependant qu'il n'est pas performeur mais "artiste", et qu'il fait des sculptures - dont des créations de chaussures, une paire d'entre-elles, où il intègre deux crânes à 2.000 $ issus d'un magasin "branché" à New-York, lui permettent d'interroger la "valeur" et la moralité de l'argent, et de la vie humaine, chaussures qui lui ont inspirées des performances à Wall Street, Time Square et Ground Zero, de même que le film Money. Il rappelle d'ailleurs que l'essentiel de son travail artistique (en dehors de ses créations) se fait dans la rue, interrogeant le rapport à l'autre et à la normalité des corps et des relations sociales. Et de préciser que ce spectacle a ceci de particulier que, pour une fois, il n'est pas, d'une certain manière, dans sa "bulle" (comme il l'est totalement lors sa performance à la Hear Free Jew is Cheap at Twice the Price  (Un Juif libre vaut deux fois son prix) qui a donné iBall en 2020 après le Covid. Il avoue d'ailleurs que ce rapport frontal avec les spectateurs de ce soir l'intimide particulièrement et il nous dit "Si vous êtes mal à l'aise, c'est aussi le cas pour moi". 


People will People You - Steven Cohen - Photo: Iona Dutz


Mais sa bienveillance et aussi celle de la salle, ainsi que les échanges libres et sans interdit avec le public et les questions venant de la salle auxquelles il répond de manière très modeste et simple, mais forte, dénouent cette ambiance et construisent une belle complicité. Une complicité qu'il creuse jusqu'à transporter sa loge sur scène. Et ainsi il nous faire participer à son "démaquillage", acte intime de mise à nu qui est aussi une action de création artistique. Il décolle littéralement son maquillage en une quinzaines de bandes qu'il assemble dans un tableau qui représente à la fois la fragilité et l'éphémère singularité du moment que nous venons de vivre avec lui. Ce temps qu'il semble apprécier puisqu'après une dernière vidéo, il repart dans un nouvel échange et nous dit finalement adieu avec une émotion bien visible. 


People will People You - Steven Cohen - Photo: Robert Becker


De notre côté aussi l'émotion est à son comble et nous sommes conscient de la force et la puissance de ce que cet artiste immense a partagé avec nous et nous lui en sommes très reconnaissants. Reconnaissants aussi de son courage et de sa lucidité, et de la considération et du respect pour son jeune public, à qui il avoue que lui et les hommes ont cassé le monde et que les jeunes vont le réparer.


La Fleur du Dimanche 


People will people you

Au TJP - Petite Scène, du 12 au 14 mars 2016


Performance Steven Cohen

Lumière Yvan Labasse
Production & management Samuel Mateu
Crédit photos Luke Pallett
Production Compagnie Steven Cohen
Coproduction Théâtre National de Bretagne (Rennes), Festival Euro-scene (Leipzig)

mardi 10 mars 2026

Shiraz d'Armin Hokmi: L'infime devient l'infini

 Le chorégraphe et danseur Armin Hokmi, venu d'Iran, passé par la Suède et Berlin se révèle en France en particulier grâce au Festival Montpellier Danse où il est remarqué comme interprète en 2022 puis comme chorégraphe avec Shiraz en 2023 et le solo Of the heart - An Etude (voir mon billet du 23 juin 2025) en 2025. Nous y verrons en juin sa création Bazm. Sa pièce, Shiraz, révélation emblématique, qui a été jouée dans le monde entier, est repartie en tournée après trois dates en Allemagne et en Suède puis une dizaine de villes en France où les premières dates sont à Pôle Sud le 10 et 11 mars.


Armin Hokmi - Shiraz - Photo: Bertrand Delous

Shiraz est effectivement une pièce magnifique dans laquelle Armin Hokmi montre son talent de chorégraphe qui revisite toute une tradition de la danse de son pays. En même temps il interroge la réception de cette danse par le public. Ainsi, alors que la danse est totalement proscrite par les dirigeants actuels dans l'espace public, et ce d'autant plus si ce sont des femmes qui dansent, il transforme cette tradition festive d'une corporalité engagée, il nous présente dans Shiraz une danse toute en retenue, en intériorité, une danse presqu'uniquement "pensée", minimale. Elle ressemble à la tradition soufie des derviches de par son mouvement continuel, où les danseurs tournent en rond, mais là où tout était virevolte, énergie et vitesse, il nous offre concentration, intériorité et lenteur. Là où la gestuelle pourrait être généreuse et expansive, c'est la sobriété et la maîtrise qui guide le pas des danseurs et des danseurs. 


Armin Hokmi - Shiraz - Photo: Bertrand Delous

Ce sont cinq femmes et deux hommes qui, à très petits pas, tournent et avancent imperceptiblement dans des figures qui se composent et se décomposent, formant de temps en temps une ligne ou une configuration. Ils étaient déjà là à l'entrée des spectateurs et le noir final laisse à penser qu'ils continuent de danser. Par d'infimes mouvements, surtout du haut du corps - bascule infime des hanches, micro-mouvements de la tête, quelques mouvements des épaules, ou tête levée - ils expriment des choses enfouies qui émergent doucement. Une atmosphère s'installe dans une longue introduction soutenue par une musique percussive répétitive à souhait qui marque le rythme de manière lancinante. Elle est ponctuée de temps en temps par de petites variations d'orgue ou une plage plus aérée. 


Armin Hokmi - Shiraz - Photo: Bertrand Delous

Ce procédé nous emporte dans une sorte d'hypnose, presqu'un état second, dont émergent des détails de gestes captés ici ou là, au hasard. Et, de temps en temps, comme par miracle, dans une synchronicité  stupéfiante où l'on imagine une transmission de pensée entre les interprètes, des moment de mouvements d'ensemble tout aussi ténus nous émerveillent dans notre songe éveillé. La conjonction des battement de la musique et des gestes délicats, discrets et presqu'intériorisés nous plonge dans une étrange atmosphère. Les interprètes, absorbés en eux-mêmes, quelquefois la main devant le visage soit pour cacher leur regard, soit pour les maintenir dans une concentration extrême, semblent être mus par une force intérieure qui sourd à peine de leur corps et nous happe littéralement. 


Armin Hokmi - Shiraz - Photo: Bertrand Delous

Après ce voyage intérieur introductif et une bascule dans un univers rouge, les mouvements glissent vers des expressions qui se diversifient, et où, dans un minimalisme toujours animé nous décelons des remontées de gestes qui pourraient poindre de la danse classique ou contemporaine. Quelques attitudes et positions d'un vocabulaire familier tentent de se se mettre en place, et, dans un deuxième temps des résurgences de danses folkloriques les pousse presque à battre les sol. Dans ce mécanisme de voiler/dévoiler, la pièce ouvre et ferme tout à la fois un univers, une expression et fait se rencontrer des cultures, entre l'Orient et l'Occident. Et nous plongeons dans l'infime et l'imperceptible pour nous ouvrir à un univers qui dépasse nos perceptions. La danse minimale qui sourd sur le plateau nous donne accès à un monde caché et révélé, sorte d'entre-deux qui nous enchante et nous ensorcèle. Un songe stupéfiant, envoûtant et sensuel.


La Fleur du Dimanche


Shiraz

Tournée 

10-11 mars - POLE SUD CDCN Strasbourg, France
13 mars - Le Carreau - Scène nationale Forbach, France
17-18 mars - Maison de la Danse Lyon, France
21 mars - CNDC Angers, France
25-28 mars - Théâtre de la Ville Paris, France
31 mars - 1 avril - Festival À Corps 2026- TAP Poitiers, France
4 avril - Festival Le Grand Bain - Roubaix, France
9-10 avril - CCN de Caen, France
23 avril - Opera Limoges, France
28 avril - Pavillon Noir- Aix en Provence, France

Générique:
Concept et chorégraphie : Armin Hokmi
Danse et interprétation : Daniel Sarr, Aleksandra Petrushevska, Efthimios Moschopoulos, Johanna Ryynänen, Emmi Venna, Leonie Türke, Xenia Koghilaki en alternance avec Charlott Madeleine Utzig, Luisa Fernanda Alfonso et Katherina Jitlatda Horup Solvang
Musique originale : EHSXN, Reza R
Scénographie et conception lumière : Felipe Osorio Guzmán
Création lumière : Vito Walter
Costumes : Moriah Askenaizer
Confection et retouches des costumes pour la tournée : L’atelier Bas et Hauts Paris
Consultation et étude archivistique du festival des Arts de Shiraz (1966-1977) : Vali Mahlouji
Assistante à la direction artistique : Emmi Venna


Coproduction : Festival Montpellier Danse 2024 ; Rosendal Teater, Dansehallerne ; Black Box teater ; Tanzfabrik. Avec le soutien de Arts Council Norway ; Nordic Culture Fund ; FFUK ; Nordic Culture Point.
Accueil en résidences : Montpellier Danse à l’Agora, cité internationale de la danse ; Tanzfabrik ; Lake Studios ; Uferstudios ; DAVVI Center for Performing Arts Hammerfest.
Période de recherche soutenue par Dis-Tanzen.
Remerciements : Anne-Cécile Sibué, Rasmus Jensen, Diletta Sperman, Ellen Söderhult, Theatre Haus Berlin

vendredi 6 mars 2026

Ambra Senatore à Pôle Sud avec Par d'autres voix: Le corps dansant parlant chantant

 L'année a commencé avec elles à Pôle Sud et elle continue aussi très bien avec elle, Ambra Senatore qui nous offre son solo Par d'autres voix. Elle n'y va d'ailleurs pas par quatre chemin et annonce dès la départ la couleur avec sévérité mais non sans contradictions. Les consignes sont transgressées puis fortement rappelées, "Interdiction de sortie, pas de photo, même pas de téléphone". Mais alors qu'elle est sortie de scène, nous l'entendons en réflexion sur l'inhumanité de ces règles, nous mettant en face de certaines contraintes et même nous faisant constateur que les règles peuvent être basculées en leur contraire: certains sont obligés de partir, on ne les accueille pas. Ce procédé nous amène à une certaine déstabilisation, à nous surprendre, tout comme sa gestuelle quelquefois partant à l'opposé de ce que l'on attendait. Ou, en terme de mimiques et d'attitudes, elle peut passer instantanément de quelque chose à son contraire.




Elle a à la fois cette précision du geste, de la position, du mouvement (on se dit que sa formation avec Carolyn Carlson y est pour quelque chose) et cette capacité de nous surprendre par ses mouvements saccadés, ses gestes vifs. Sa présence est forte, même de dos, quand elle est assise au fond de la scène, en jean bleu et en pull rouge, et que ses bras tels des sémaphores forgent une grammaire géométrique du mouvement en angles et en figures géométriques tout en liaisons. Quand elle continue debout, articulant et reliant jambes et bras, sa grâce, sa souplesse et sa précision sont éblouissantes. Son vocabulaire et sa gestuelle est très inspirée du quotidien et elle le transcende avec brio. Qu'elle le fasse debout ou assise sur une chaise, ses enroulés et ses torsions, ou ses chutes souples et rebondissantes sont d'adorables sculptures vivantes de toute beauté. Cependant elle ne se restreint pas à des figures spectaculaires, elle endosse aussi des personnages de mère, de femme, pour lesquelles ses expressions - que ce soit la peur, la colère, l'amusement, l'empathie - sont tout aussi précis que ses gestes dansés, quelquefois infime comme un nez à peine froncé. Et aussi, et ce n'est pas la moindre de ses expressions, elle donne de la voix. Que celle-ci renforce ses gestes et ses attitudes, ou qu'elle, nous conte des histoires (de poissons et de sirènes ou de la liberté de l'oiseau) ou encore qu'elle nous fait prendre conscience par des remarque bien senties de l'oppression de la femme (et de la seule chose qu'elles ont le droit de faire: "le crochet"). 


Ambra Senatore - Pôle Sud - Par d'autres voix

Elle est également très à l'aise dans la performance et l'improvisation verbale jusqu'à cette synchronisations parfaite entre geste et parole - toujours aussi précise, même dans l'immobilité. Et au niveau de la voix, elle nous gratifie, dans une étroit et complice dialogue avec la musique et la régie son, de quelques belles interprétations vocales, autant dans la chanson que dans une magnifique improvisation. Ce mélange de poésie, d'humour (également dansé, par exemple dans une chorégraphie musicale qui s'emballe), de narrations, de danse et de performances nous présente les multiples voies que peut prendre Ambra Senatore et qui en font un spectacle complet. Mais aussi la beauté du corps et la beauté du geste alliées à la précision et la qualité de la chorégraphie et la force et la surprise de la narration font de cette soirée un moment précieux et sensible. Une représentation belle, rare et sensible


La Fleur du Dimanche


Par d'autres voix


A Pôle Sud le 5 et 6 mars 2026


Chorégraphie, textes, interprétation et voix : Ambra Senatore
Citations d’autrices : Shokoofeh Azar, Parwana Fayyaz, Nawal El Saadawi, Benedetta Tobagi, Teresa Vergalli, Homeira Qaderi
Musique originale : Jonathan Kingsley Seilman
Musiques additionnelles : Tomaga, Rita Iannotta
Régie son et manipulation live en dialogue avec Ambra Senatore : Jonathan Kingsley Seilman ou Solène Le Thiec
Lumières : Fausto Bonvini
Regard extérieur : Agustina Sario
Remerciements : Caterina Basso, Claudia Catarzi, Andrea Roncaglione

Production déléguée : Cie EDA
Production : CCN de Nantes
Coproduction : Théâtre de Suresnes Jean Vilar ; L’Espace Michel Simon – Noisy-le-Grand
Soutiens : Le CND, Centre National de la Danse – Pantin ; La Briqueterie-CDCN du Val-de-Marne ; Le Théâtre Jacques Carat – Cachan ; Le Carreau du Temple – Paris ; Le Théâtre du Garde-Chasse – Les Lilas ; Le Théâtre Francine Vasse – Les Laboratoires Vivants – Nantes ; Le Conservatoire de Bagneux ; Angers Nantes Opéra – Nantes ; La SACD / Maison des Auteurs – Paris