samedi 20 juin 2026

Danser Mozart par le Ballet de l'Opéra National du Rhin: Dans la série Danser.... je choisis Mozart.... pour petits et grands

Nous connaissons maintenant bien la "série" Danser .... au XXIème siècle, ou au moins devrions nous en avoir entendu parler. Après Chostakovitch, Tchaïkokovski, Bach, Wagner, Schubert, et d'autres, voici Mozart, musicien prodige et virtuose s'il en est, que Bruno Bouché, dans sa relecture du répertoire chorégraphique à la lumière du 21ème siècle confie à deux danseurs, passés par le Ballet de l'Opéra National du Rhin et également chorégraphes, pour qu'ils portent leur regard contemporain sur ce musicien que le grand public, grâce au cinéma lie au rire extraordinaire de son interprète Tom Hulce dans le film aux 8 oscars Amadeus de Milos Forman. 


Danser Mozart - Amadé - Ruben Julliard - Photo: Agathe Poupeney

La soirée est composée en deux volets et le premier, Amadé, ce nom coupé comme la destinée de ce musicien de génie mort déjà à 35 ans, chorégraphié par Rubén Julliard ressemble à un gracieux conte de fées. Dans une ambiance brumeuse et colorée, Mozart en habits, interprété pour cette dernière représentation par Marc Comellas, est entouré de quatre muses (Alice Pernão, Julia Juillard, Emmy Stoeri et Milla Look) dans de très beaux et originaux costumes en noir et blanc. 


Danser Mozart - Amadé - Ruben Julliard - Photo: Agathe Poupeney


Leurs mouvements sont délicats et altiers, les pointes des pieds posées au loin sont souples et élégantes. les mouvements d'ensembles sont magnifiques et il nous semble assister à un conte de fées où, comme dans une maison de poupée, la vie du compositeur virevolte avec entrain dans tout son parcours de vie et de création grâce à l'énergie et au mouvement des cinq interprètes. 


Danser Mozart - Amadé - Ruben Julliard - Photo: Agathe Poupeney


Les ambiances changent, les partitions volent et se fixent en oeuvres au mur, dans une succession de courts tableaux soutenus par des moments musicaux très bien choisis. La musique enregistrée fait succéder à un choeur un piano seul, et puis l'orchestre, une voix de soprano monte haut et la gravité du Requiem se clôt par l'image d'un commandeur qui annonce la deuxième partie.


Gangflow, chorégraphié par Marwik Schmitt, comme le titre le laisse deviner, lorgne plutôt du côté des danses urbaines et commence dans un grand fracas et des tremblements. 


Danser Mozart - Gangflow - Marwick Schmitt - Photo: Agathe Poupeney


L'atmosphère est sombre, la lumière rare (un peu trop rare même) et le noir du bas des costumes sur le noir du sol et de la scène occulte pas mal des gestes et des mouvements des jambes des danseuses qui interprètent les soeurs Weber (Ana Enriquez, Nirina Olivier et Orania Varvaris) face à Mozart (Miguel Lopes) . Elles virevoltent autour de lui, affublées, l'une, de deux branches de violon, comme des épées plantées dans son dos, ailes sans plumes, et une autre avec le même accessoire coincé dans sa bouche (pas évident de danser avec cela). 


Danser Mozart - Gangflow - Marwick Schmitt - Photo: Agathe Poupeney


La danse est moins virtuose et classique, elle lorgne donc plutôt du côté du mimodrame ou de la street danse, ce qui semble plaire au public jeune qui applaudit au passage ressemblant à de la street dance dans une rave party sur la musique de Gessafelstein, qui tout comme Para One ou Brian Eno, apporte une touche contemporaine au Requiem de Mozart. La lecture contemporaine est bien présente, l'essai a été tenté, côté musique, pour la danse on peut mieux faire. Mais cela reste dans l'ambiance désespérée et noire qui a accompagné la destinée du compositeur. Heureusement qu'il nous lègue de plusierus centaine d'oeuvres magnifiques qui continuent d'inspirer les créateurs.


En bonus (merci à Thomas Hahn pour la découverte), entre le XVIIIème siècle de Mozart et le XXIème siècle du "Danser Mozart", un détour par le lointain XXème siècle avec Falco, le chanteur autrichien (le seul chanteur allemand qui est entré dans les charts américains) avec une version rap allemande Rock me Amadeus sortie en 1986 que voici:



La Fleur du Dimanche


Mozart

Du 21 mai au 20 juin 2026


Amadé
Chorégraphie, scénographie, costumes
Rubén Julliard
Musique
Wolfgang Amadeus Mozart
Lumières
Marco Hollinger
Ballet de l'Opéra national du Rhin
Gangflow
Chorégraphie, scénographie, costumes
Marwik Schmitt
Musique
Para One, Gesaffelstein, Wolfgang Amadeus Mozart, Brian Eno
Lumières
Marco Hollinger
Ballet de l'Opéra national du Rhin

dimanche 14 juin 2026

Trois Soeurs au Guensthal: Sous le cerisier, le théâtre de Tchekhov, médecin des âmes

Ici, l'été débute dans la Vallée de la Faveur, cette enclave culturelle et artistique des Vosges du Nord à laquelle on accède par un sentier forestier de quelques kilomètres et qui nous amène dans une belle clairière, loin du monde, pour un voyage dans l'espace et le temps. 


Les Trois Soeurs - Yann Siptrott - Gardien de la Vallée de la Faveur - Photo: Robert Becker


Cette année, c'est encore Tchekhov, auteur de plus de 600 textes et de plus de quinze pièces de théâtre - dont parmi les dernières La Cerisaie, Oncle Vania, La Mouette (que nous avions vue ici l'année dernière*) qui est au programme. Et c'est Les Trois Soeurs que Le "Théâtre Forestier**" présente avec la Compagnie du Matamore, dans une mise en scène de Serge Lipszyc. Il faut dire que Shakespeare (dont Le Songe d'une nuit d'été, ou York ou (Henri VI et Richard III), convient à cette nature un peu féérique où nous sommes plongés, ainsi que Tchekhov dont nous pouvons imaginer l'atmosphère des résidences de province. Ils y gagnent un supplément d'âme dans ces lieux uniques et remarquables. 


Quatre actes avec Olga - Anton Tchekhov - Serge Lipszyk - Valentine von Hörde - Photo: Robert Becker


Tchekhov qui était médecin se nourrissait de ses multiples rencontres pour disséquer les âmes et nous en présenter les errements dans ses nombreuses oeuvres. Avec Les Trois Soeurs, il suit la destinée de trois soeurs et de leur frère et des personnages qui gravitent autour d'eux, dans cette campagne profonde, une petite ville de garnison de Russie.


Quatre actes avec Olga - Anton Tchekhov - Valentine von Hörde - Sylvain Urban - Photo: Robert Becker


Pour se mettre en appétit, en amuse-bouche, d'une certaine manière pour passer de l'autre côté du miroir, nous avons droit à la lecture de Quatre Actes avec Olga, un texte proposé par Valérie Durin et Serge Lipszyc, qui se base sur les échanges épistolaires entre Anton Tchekhov et la comédienne Olga Knipper qui décrit leur rencontre, leur histoire d'amour et leur mariage, en quatre étapes qui correspondent aux quatre dernières pièces de Tchekhov. Pour l'Acte I, ce sera La Mouette (sa nouvelle mise en scène et leur première rencontre en 1898), lue par Valentine Van Hörde, nouvelle venue au Théâtre Forestier mais qui excelle dans son statut de comédienne fatale, et Sylvain Urban (déjà vu l'année dernière) présentant un auteur sympathique et occupé. 


Quatre actes avec Olga - Anton Tchekhov - Sophie Thomann - Geoffrey Goudeau - Photo: Robert Becker


La troupe, disséminée parmi le public ponctue la lecture d'interventions et de repères (sortes d'intertitres: voyage, répétition, première,...) et la lecture est très bien incarnée par les comédiens et comédiennes qui se succèdent:  Sophie Thomann et Geoffrey Goudeau pour Oncle Vania, Pauline Leurent et Charles Leckler pour Les trois Soeurs et Isabelle Ruiz et Patrice Verdeil pour La Cerisaie. Valérie Durin et Serge Lipszyc ont réalisé un remarquable travail dans le choix, la découpe et la structuration des textes. 


Quatre actes avec Olga - Anton Tchekhov - Pauline Leurent - Charles Leckler - Photo: Robert Becker


Grâce à l'énergie des comédiens ce qui aurait pu n'être qu'une alternance d'échange de lettres prend ainsi vie. L'on assiste ainsi presqu'en vrai, d'un côté à cet amour qui se cultive dans la distance et l'éloignement (Tchekhov est très souvent dans ses résidences pour écrire et Olga joue), et d'un autre à ces réflexions sur le succès (ou pas) des pièces (échecs qui apparemment n'ont pas grand effet sur l'auteur), ou encore sur ses relations avec les comédiens (dont Stanislavski), en répétition ou en relation avec leur jeu et leur interprétation des personnages des pièces. 


Les Trois Soeurs - Anton Tchekhov - Isabelle Ruiz - Patrice Verdeil - Photo: Robert Becker


On observe aussi de manière très fine les relations du couple (avec toujours ce semblant de distance pour Anton qui se révèle dans les petits noms donné à sa femme - par exemple "mon crocodile"). On peut noter également quelques réflexions plus philosophiques, ou sur l'écriture:

 "Je veux dire aux gens: regardez-vous, regardez-vous comme vous vivez mal" ou

"L'art d'écrire ce n'est pas de bien écrire, mais de savoir biffer ce qui a été mal écrit"

La lecture nous réserve quelques surprises de mise en scène ou musicales et humoristiques. Et tout cela se termine bien sûr par les dernier mots de Tchekhov à Badenweiler en 1904 "Ich sterbe" après avoir bu une dernière coupe de champagne.


Le public, lui a droit à la gastronomique et subtilement épicée soupe d'Anthon, non pas Tchekhov mais le restaurant du chef Georges Flaig, à quelques kilomètres à vol d'oiseau et un petit dé de chèvre délicieux à s'en lécher les doigts. Et ainsi il est prêt pour le "plat de résistance", à savoir Les Trois Soeurs qui en quatre actes, parcourant les quatre saisons (celles de Russie, pas les pizzas) va nous amener jusqu'à la tombée de la nuit (à défaut de tomber de rideau).


Les Trois Soeurs - Anton Tchekhov - Serge Lipszyk - Yann Siptrott - Photo: Robert Becker

Les Trois Soeurs - Anton Tchekhov - Serge Lipszyk - Yann Siptrott - Photo: Robert Becker

Les Trois Soeurs - Anton Tchekhov - Serge Lipszyk - Yann Siptrott - Photo: Robert Becker


Le premier acte, se passe l'hiver, avec l'anniversaire de la plus jeune des soeurs, Irina (qu'interprète de manière très convaincante Valentine von Hörde), qui fête ses vingt ans (et l'anniversaire de la mort du père), nous permet de découvrir ces trois soeurs (et le frère) et la petite ruche qui gravite autour. Essentiellement des officiers de la garnison de la petite ville et le médecin militaire Tcheboutykine que Serge Lipszy incarne avec la nonchalance désabusée pour ne pas dire désespérée, puisqu'il s'adonne à l'alcool pour oublier les amours passées (pour la mère des trois soeurs morte il y a déjà longtemps). 


Les Trois Soeurs - Anton Tchekhov - Serge Lipszyk - Yann Siptrott - Photo: Robert Becker

Les Trois Soeurs - Anton Tchekhov - Serge Lipszyk - Yann Siptrott - Photo: Robert Becker

C'est la plus âgée des soeurs, Olga, qu'interprète avec un détachement sérieux Isabelle Ruiz, qui a repris cette responsabilité de la famille. La cadette, Macha, d'un tempérament plus artistique, est jouée par Pauline Leurent avec grâce et séduction. Macha, mariée à Fiodor Illitch Kouliguine, professeur au lycée de la ville (Bruno Journée, assez velléitaire mais néanmoins farceur) va tomber amoureuse du lieutenant-colonel Verchinine (Yann Siptrott, très sérieux dans son rôle de gradé), bavard et dont la femme est dépressive voire suicidaire. Reste le frère Andreï Sergueïevitch Prozorov (Sylvain Urban) artiste et qui rêve d'une carrière universitaire à Moscou. 


Les Trois Soeurs - Anton Tchekhov - Serge Lipszyk - Yann Siptrott - Photo: Robert Becker

Les Trois Soeurs - Anton Tchekhov - Serge Lipszyk - Yann Siptrott - Photo: Robert Becker

Les Trois Soeurs - Anton Tchekhov - Serge Lipszyk - Yann Siptrott - Photo: Robert Becker


Mais trop couvé, puis mal marié, il va mener la famille à la ruine après avoir traversé la pièce tel un fantôme. N'oublions pas le duo que forme le baron Nikolaï Lvovitch von Touzenbach (Charles Leckler) et le capitaine Vassili Vassilievitch Salioni (Geoffrey Goudeau) et surtout ce dernier dont les actes vont crescendo du malsain au maléfique, au néfaste et au funeste.


Les Trois Soeurs - Anton Tchekhov - Serge Lipszyk - Yann Siptrott - Photo: Robert Becker

Les Trois Soeurs - Anton Tchekhov - Serge Lipszyk - Yann Siptrott - Photo: Robert Becker

Les Trois Soeurs - Anton Tchekhov - Serge Lipszyk - Yann Siptrott - Photo: Robert Becker

Tchekhov décrit avec une attention précise les sentiments, les rêves reportés et impossibles (comme ce déménagement espéré à Moscou) et le désenchantement et les revers du sort qui frappent ses protagonistes avec une lucidité caustique et la mise en scène nous rend témoin de ces différents naufrages tout en gardant une distance et un regard caustique sinon humoristique sur le fil du récit. 


Les Trois Soeurs - Anton Tchekhov - Serge Lipszyk - Yann Siptrott - Photo: Robert Becker

Les Trois Soeurs - Anton Tchekhov - Serge Lipszyk - Yann Siptrott - Photo: Robert Becker

Les Trois Soeurs - Anton Tchekhov - Serge Lipszyk - Yann Siptrott - Photo: Robert Becker

Les Trois Soeurs - Anton Tchekhov - Serge Lipszyk - Yann Siptrott - Photo: Robert Becker


Nous ne pouvons qu'avoir de l'empathie pour ces êtres ballotés au gré des rebondissements ou de l'acceptation du sort étriqué qui lui est dévolu. Et les interprètes nous font aimer les personnages de cette comédie dramatique où, derrière le rire ou le sourire pointe une certaine amertume et du désabusement.


Les Trois Soeurs - Anton Tchekhov - Serge Lipszyk - Yann Siptrott - Photo: Robert Becker

Les Trois Soeurs - Anton Tchekhov - Serge Lipszyk - Yann Siptrott - Photo: Robert Becker

Les Trois Soeurs - Anton Tchekhov - Serge Lipszyk - Yann Siptrott - Photo: Robert Becker


Ainsi, s'il est bien dit que "Il n'y aura pas de bonheur pour nous", une tendresse touchante irrigue les personnages, leur sensibilité contrebalance leur maladresse, ou leurs lacunes. Les moments dérisoires restent de petites victoires et la séquence de la toupie un grand moment stanislaskien où l'on goûte du silence du moment présent, à l'image de cette tirade: "Ces arbres, je les vois pour la première fois de ma vie".


Les Trois Soeurs - Anton Tchekhov - Serge Lipszyk - Yann Siptrott - Photo: Robert Becker

Les Trois Soeurs - Anton Tchekhov - Serge Lipszyk - Yann Siptrott - Photo: Robert Becker


Merci au Théâtre Forestier et à ses membres de nous permettre de tels voyages à la fois dans la nature et dans l'exploration de la nature humaine.... et Merci Docteur Tchekhov pour cette cure d'humanité, brute, nature, telle qu'elle est ! 

 


La Fleur du Dimanche


* Pour rappel les pièces jouées au Guensthal

2026 : Les trois Soeurs :  

2025 : La Mouette : La Mouette de Tchekhov au Guensthal: L'envol du théâtre dans un écrin de faveur

2024: Songe d'une nuit d'été : Un songe, une nuit, l'été au Guensthal

2023: Molière : Molière 401 : De Scapin au Jardin (des potes) au Misanthrope à la Cour (faire la)

2022: Un Platonov : Un Platonov de Tchekhov à Windstein

2021 : York : York de Shakespeare au Théâtre Forestier de la Faveur: Crimes et bombardements 

2020: Sauvage de Tchekhov

** Le Théâtre Forestier est né dans cette vallée du Guensthal après la rencontre de Yann Siptrott avec Serge Lipszyc qui dirigeait le Théâtre du Matamore, dont Yann Siptrott est devenu co-directeur 


Les Trois Soeurs

Au Guenstahl les WE du 30 mai au 5 juillet

Dernière minute: Reprise des représentations le WE du 19 et 20 septembre 2026

Distribution :
Sylvain Urban: Andreï Sergueïevitch Prozorov
Sophie Thomann: Natalia Ivanovna, (Natacha) sa fiancée puis son épouse
Isabelle Ruiz: Olga
Pauline Leurent: Macha
Valentine Von Horde: Irina
Bruno Journée: Fiodor Ilitch Kouliguine, professeur au lycée, mari de Macha & Anfissa, nourrice
Yann Siptrott: Alexandre Ignatievitch Verchinine, lieutenant-colonel commandant de division
Charles Leckler: Nikolaï Lvovitch Touzenbach, baron, lieutenant
Geoffrey Goudeau: Vassili Vassiliévitch Soliony, capitaine d’Etat Major
Serge Lipszyc: Ivan Romanovitch Tchéboutikine, médecin militaire
Patrice Verdeil: Alexei Pétrovitch Fédotik, sous lieutenant &
Féraponte, gardien dans l’administration rurale
 
Mise en scène: Serge Lipszyc
Adaptation: Valérie Durin et Serge Lipszyc
Scénographie / Accessoires: Sandrine Lamblin
Lumières: Jean-Louis Martineau
Costumes: Maya Thebault

jeudi 4 juin 2026

Dub d'Amala Dianor au Maillon avec Pôle Sud: Un savant mélange d'énergies de partout qui éclatent de toute parts

 On peut dire qu'Amala Dianor cultive la fidélité et la rencontre, l'ouverture à toutes les danses. Et l'on peut se rendre compte du chemin parcouru depuis Quelque part au milieu de l'infini, un dialogue à deux plus un lors du Festival "Extradanse" en mai 2017 à Pôle Sud, en passant par The Falling Stardust, en 2019, la pièce qui l'a fait "décoller" en quelque sorte, présentée par Pôle Sud au Théâtre de Hautepierre, sans oublier Trait d'union et Pas seulement vus en avril 2019, ou encore Siguifin le 1er février 2022. Toutes ces pièces qui cherchent à traverser les frontières entre les genres et les pays, ainsi que son parcours et ses réalisations, que ce soit son passage au CNDC d'Angers, la création de sa compagnie dans cette ville, sa résidence à Strasbourg à Pôle Sud entre 2016 et 2019, marquée par sa rencontre avec les acteurs régionaux et locaux et par exemple ses Trajets Phéno-Meinau avec des acteurs locaux: adolescents, amateurs, professionnels, danseurs, chanteurs, musiciens,... tout cela montre à la fois sa curiosité et son désir de mixité et de mixage. 


Amala Dianor - Dub - Photo: Pierre Gondard


C'est toujours le même enthousiasme et la même énergie qu'il dégage en rassemblant pour ce nouveau spectacle Dub, présenté avec Pôle Sud au Maillon pendant trois soirs dans la grande dalle du Maillon, forcément pleine et emballée, une équipe de onze danseuses et danseurs venus du monde entier et maîtrisant des formes de danse originales et variées. Bien sûr ce sont pour la plupart des danses de rues et de battle, mais le spectacle démarre, après que le fidèle DJ Awir Leon se soit installé à ses machines, par un solo original de danse indienne avec de délicats et fin mouvements des doigts de Sangram Mukhopadhyay. Très vite, il est rejoint par Mwenda Marchand qui lui transmet ses ondulations serpentines et l'amène sur d'autres territoires, puis Kgotsofalang Joseph Mavundla qui dynamite tout cela par son énergie contagieuse. Et très vite la scène est envahie par les onze interprètes qui arpentent ce grand plateau en des mouvements d'ensembles bien rythmés, dans lesquels émergent de nouvelles expressions, lesquelles sont, soit reprises par deux ou trois acolytes, ou qui vont servir de base à un dialogue fécond. Ou encore qui vont insuffler leur dynamique dans le groupe. 


Amala Dianor - Dub - Photo: Pierre Gondard


Ce fourmillement et ces échanges, riches en variations et en mutations, amènent à la fois une dynamique et une cohérence à ces expressions individuelles et singulières, mais toujours sources d'échange et d'hybridation. La patte d'Amalia Dianor qui fait essaimer les danses et mouvements caractéristiques de l'une ou l'autre individualité pour la laisser glisser et déteindre sur un partenaire, et même sur tout le groupe, nous donne quelques très beaux mouvements d'ensemble, dans lesquels, de temps en temps, certains se singularisent. Les caractéristiques physiques, les manières de bouger et les talents personnels pointent dans la foule ou s'en échappent, ou ont droit à un "instant de célébrité", tels ces gracieux et serpentins mouvements des bras d'Asia Zonta, les contorsions élastiques d'Yanis Ramet, les pieds agiles montés sur ressort de Slate Hemedi Dindangila, la souplesse tournoyante de Kgotsofalang Joseph Mavundla, la ductilité de Kgotsofalang Joseph Mavundla ou les solliloques de l'altière Tatiana Gueria, et j'en oublie. Tous, sans exceptions, en plus de leurs talents ou styles, contribuent à cet ensemble bien homogène de trajectoires et de parcours qui nous tient en haleine, que ce soit sous les beats et les variations électroniques de Awir Leon ou dans un silence voulu et concentré. Ou encore lors de "battles" sur les podiums qui se mettent en place à cet effet. 


Amala Dianor - Dub - Photo: Pierre Gondard


Cette énergie folle appelle une transition nécessaire lors de laquelle le décor conçu par le photographe Grégoire Korganow s'illumine de néons du plus bel effet puis éclaire de couleurs variables et avec des animations les neuf boites, comme des cadres-écrans dans lesquels des saynètes se perdent un peu dans le dispositif et la distance, avant que, sur un podium genre défilé de mode, toute l'équipe, dans un dernier sursaut bourré d'énergie, passe en revue les différentes expressions de danses: krump, house, waaking, hip-hop, smurf, voguing, électro, pantsula, dancehall, breakdance, coupé-décallé, danses afro-cubaine et afro-urbaines, .... et bien sûr une pincée de Kathak. Un beau melting-pot, et un voyage avec les corps et les cultures. Un généreux moment de rencontre et de confrontations très bien reçu par le public marquant son enthousiasme debout.


La Fleur du Dimanche


Dub


Au Maillon - présenté avec Pôle Sud, les 3, 4, 5 juin 2026

Chorégraphe : Amala Dianor
Musicien live : Awir Leon
Artiste visuel : Grégoire Korganow
Interprètes : Slate Hemedi Dindangila, Romain Franco, Jordan John Hope, Enock Kalubi Kadima, Mwendwa Marchand, Kgotsofalang Joseph Mavundla, Sangram Mukhopadhyay, Tatiana Gueria Nade, Yanis Ramet, Germain Zambi, Asia Zonta
Assistante chorégraphique : Marion Alzieu
Direction technique : Nicolas Barrot, Véronique Charbit 
Administration : Valérie Pouleau
Administration de production : Lucie Jeannenot
Lumière et régie générale : Nicolas Tallec en alternance avec Agathe Geffroy
Costumes : Minuit Deux, Fabrice Couturier
Régie son : Emmanuel Catty en alternance avec Nicolas Chimot
Régie plateau : David Normand, Martin Rahard en alternance avec Thibaut Trilles
Production : Kaplan I Compagnie Amala Dianor, conventionnée par l’État-DRAC Pays de la Loire et la Ville d’Angers
Coproduction : Festival de Danse Cannes - Côte d’Azur France / Théâtre de la Ville, Paris / Le Théâtre, Scène nationale de Mâcon / Les Quinconces et L’Espal, Scène nationale du Mans / Touka Danses CDCN Guyane / MC2 : Grenoble, Théâtre Sénart, scène nationale / Le Volcan, Scène nationale du Havre / Équinoxe, Scène nationale de Châteauroux / Julidans-Amsterdam / Maison de la Danse, Lyon / Le Grand R, Scène nationale la Roche-sur-Yon / Scène nationale d’ALBI – Tarn / Cndc Angers
Soutien au projet : Fondation BNP Paribas abritée par la Fondation de France / Ville d’Angers / Région Pays de la Loire, État – DGCA
Résidence de recherche : Villa Albertine (USA) en 2023, en partenariat avec le Théâtre de la Ville, Paris
Résidence de construction décor : Le Moulin Fondu – Oposito – CNAREP – Garges-lès-Gonesse
Workshop audition : Ménagerie de Verre, Paris
La Compagnie Amala Dianor est régulièrement soutenue dans ses projets par l’Institut Français et l’ONDA. La Compagnie bénéficie du soutien de la Fondation BNP Paribas depuis 2020.ph Mavundla





mercredi 3 juin 2026

Les Petites Filles modernes (titre provisoire) de Joël Pommerat au TNS: des voix qui nous guident, des images qui nous mentent, entre visions et illusions

 Avec la dernière pièce de Joël Pommerat présentée au TNS, Les Petites Filles modernes (titre provisoire) nous plongeons carrément dans un autre univers. Ce récit, qui se veut un conte pour adolescent(e)s nous fait revivre une ambiance qui nous rappelle les songes éveillés quand nous étions alités, cloîtrés dans notre chambre, sous le coup d'une forte fièvre et que, derrière la porte de la chambre d'enfant, le monde, par des échos de voix arrivait à nous par bribes. 


Les Petites Filles modernes (titre provisoire) - Joël Pommerat - Photo: Agathe Pommerat


Les lumières, baignant d'un éclat léger un espace changeant, plus encore les projections vidéo qui transforment et déforment, modifient et font bouger l'espace mouvant, nous déstabilisent. Elles rendent les déplacements des deux jeunes personnages sur scène instable, comme hors-sol, et nous immergent dans un univers onirique chancelant et fluctuant, tout comme la bande son qui appuie et accentue les ruptures, glissements et stridences qui nous font chavirer.


Les Petites Filles modernes (titre provisoire) - Joël Pommerat - Photo: Agathe Pommerat


Nous ne savons pas vraiment où nous sommes avec ces deux personnages à peine esquissés, dans un clair-obscur savamment distillé, plutôt traités comme des silhouettes, des attitudes, des paroles de jeunes, et dont nous nous questionnons sur le niveau de réalité. Car cette trajectoire de rapprochement entre Marjorie (Caroline Kerléo, qui l'incarne avec force) et Jade (Marie Malaquias toute en intériorité) dont nous observons les étapes et les épreuves d'une quête en quelques sorte semblable à un voyage initiatique, nous pouvons nous demander quelle est la part d'imaginaire produite par ces deux personnages. 


Les Petites Filles modernes (titre provisoire) - Joël Pommerat - Photo: Agathe Pommerat


Cet imaginaire qui nous est offert, construit par leur dialogue, mais également par les projections sonores du monde extérieur à la chambre de Jade, et surtout par les concrétisations très réelles des ces univers transposés (la boite, le couloir, le puits) que la scénographie arrive à rendre à la fois réels mais en même temps impalpables et immatériels: le couloir, dans une ligne de fuite sans fin, la boite dans un espace sans perspective, les murs mouvants, sans oublier les effets bluffants de la chute immobile.


Les Petites Filles modernes (titre provisoire) - Joël Pommerat - Photo: Agathe Pommerat


Dans cette construction du récit d'apprentissage de ces deux jeunes adolescentes qui se servent de leur imaginaire pour avancer, comprendre le monde, celui des adultes, des voisins, de la vie, la mort, l'amour, les frontières sont bousculées. Et différents modes d'expressions sont sollicités, même le cinéma, dont elles se servent comme outil de compréhension et de progression. Mais ne soyons pas dupe, nous n'arriverons pas à entrer dans leur "âme" et cette fausse réalité, et les émois de leur coeur, nous n'y accédons pas, car, à l'image du faux miroir qui les dédouble, l'inversion finale des rôles des comédiennes nous pointe le fugace et le transitoire de ce passage. Et le spectacle est une démonstration magistrale de cette impermanence et du flottement de la pensée et des êtres. Un beau parcours entre ombre et lumière.


La Fleur du Dimanche


Les Petites Filles modernes (titre provisoire)


Au TNS du 3 au 18 Juin 2026


Générique
[Création théâtrale] Joël Pommerat
[Avec] Éric Feldman, Coraline Kerléo, Marie Malaquias
[Et les voix de] David Charier, Delphine Huot, Roxane Isnard, Pierre Sorais et Faustine Zanardo
[Scénographie et lumière] Éric Soyer
[Vidéo] Renaud Rubiano
[Costumes] Isabelle Deffin
[Perruques] Julie Poulain
[Son] Philippe Perrin, Antoine Bourgain
[Musique originale] Antonin Leymarie
[Collaboration artistique] Garance Rivoal
[Assistanat à la mise en scène] David Charier
[Renfort assistanat] Roxane Isnard
[Collaboration à l’écriture] Zareen Benarfa
[Participation au travail de recherche] Pierre Sorais
[Direction technique] Emmanuel Abate
[Direction technique adjointe] Thaïs Morel
[Régie son] Antoine Bourgain
[Régie vidéo] Grégoire Chomel
[Régie lumière] Gwendal Malard
[Régie plateau] Jean-Pierre Constanziello, Inês Correia Da Silva Mota
[Habillage] Lise Crétiaux, Manon Denarié
[Réalisation maquette et accessoires] Claire Saint-Blancat
[Construction accessoires] Christian Bernou
[Construction décors] les ateliers du TNP / Théâtre National Populaire de Villeurbanne
[Renfort costumes] Jeanne Chestier
[Renforts plateau] Lior Hayoun, Faustine Zanardo
[Diffusion internationale, missions spéciales et agent] Anne de Amézaga
[Administratrion] Elsa Blossier
[Co-directrion] Magali Briday-Voileau
[Chargée de production] Alice Caputo
[Responsable des tournées] Pierre-Quentin Derrien
[Direction de production] Lorraine Ronsin-Quéchon
Remerciements à Maurine Tainguy et Rose Trecan
Et l’équipe technique du TnS 
[Régie générale] Cyrille Siffer
[Régie plateau] Denis Schlotter
[Machiniste] Daniel Masson, Margaux Fabre
[Régie lumière] Christophe Leflo de Kerleau, Sophie Prietz (en alternance)
[Régie son] Maxime Daumas
[Régie vidéo]Tiphaine Steiner
[Habilleuse] Bénédicte Foki 
 
Production Compagnie Louis Brouillard
Coproduction TNP / Théâtre National Populaire de Villeurbanne, CDN ; Châteauvallon-Liberté, Scène nationale de Toulon ; Mixt, Terrain d’arts en Loire-Atlantique ; Les Tréteaux de France, CDN ; Théâtre Nanterre-Amandiers, CDN ; Espaces Pluriels, Scène conventionnée d'intérêt national art et création danse de Pau ; Festival d’Automne à Paris ; L'Azimut, Pôle national cirque d’Antony et de Châtenay-Malabry ; Le Canal, Théâtre du Pays de Redon, Scène conventionnée d’intérêt national art et création pour le théâtre et la DRAC Bretagne ; Théâtre Le Bateau Feu, Scène Nationale Dunkerque ; Le Théâtre de Suresnes Jean Vilar ; La Coursive, Scène nationale de La Rochelle ; Théâtre français du Centre national des Arts du Canada - Ottawa ; Le National Taichung Theater.
Avec le soutien de La maisondelaculture de Bourges, Scène nationale.
Les répétitions du spectacle ont lieu à la Maison de la Culture de Bourges ; au Théâtre Ducourneau d’Agen ; à La Coursive, Scène nationale de La Rochelle ; aux Tréteaux de France d’Aubervilliers, Centre dramatique national ; au Théâtre Silvia Montfort de Paris ; et au théâtre Châteauvallon-Liberté, Scène nationale. Des étapes de travail en amont ont été menées aux Plateaux Sauvages – Fabrique artistique et culturelle à Paris 20e, et à la MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis à Bobigny.
Action financée par la Région Île-de-France. La Compagnie Louis Brouillard est conventionnée par la DRAC Île-de-France et la Région Île-de-France.
Joël Pommerat et la Compagnie Louis Brouillard sont associés à Nanterre-Amandiers, à La Coursive, Scène nationale de La Rochelle, et au TNP / Théâtre National Populaire de Villeurbanne.
Les textes de Joël Pommerat sont édités chez Actes Sud-Papiers.
Créé le 24 avril 2025 à Châteauvallon-Liberté, Scène nationale.

vendredi 29 mai 2026

Borda de Lia Rodrigues au Maillon: Au delà des frontières de la perception, la vie surgit et déborde en cohortes

 De Lia Rodrigues, nous sommes habitués à ses processions ininterrompues et joyeuses sinon furieuses - voir mon billet sur Furia, vu au Théâtre National de la Danse-Chaillot - où alternent processions et danses ethniques bourrées de chaleur et d'énergie, comme cette chorégraphe née et installée au Brésil sait très bien le faire. Quelle n'est donc pas notre surprise quand, entrant dans la grande salle du Théâtre du Maillon, pour Borda alors que nous subissons en France, et à l'Est aussi, un pic de chaleur historique pour cette fin de mois de mai, nous découvrons une ambiance glaciale nous invitant à nous envelopper dans des couvertures. Et, quand le rideau se lève, ce sont des massifs montagneux, entre glaciers et icebergs qui nous apparaissent dans une lumière rare qui commence à poindre sur ce décor qui peut être vu comme une alerte pour le réchauffement climatique. Mais Lia Rodriguez n'était pas prévenue, elle semble cependant très visionnaire...


Borda - Lia Rodrigues - Photo: Sammi Landweer

Imperceptiblement, l'intensité lumineuse croît doucement, le décor se confirme et nous guettons un quelconque mouvement, en vain. Il nous semble bien qu'un des sommets semble encore grandir, mais n'est-ce pas qu'un illusion? Nous attendons les danseurs, les voir surgir tout à coup avec leur entrain présumé. Non, que nenni. Un autre sommet semble aussi bouger alors que le premier, indéniablement gagne en hauteur. Et puis, avec la lumière qui augmente, les montagnes ont l'air de se rapprocher de nous, alors que nous les percevions très lointaines, sans bouger. Drôle d'impression ! Mais non, ce ne sont pas des montagnes, cela ressemble plutôt à des géants blancs qui se haussent. L'un deux semblant nous tourner le dos puis gagnant une tête ronde, boule de chiffon, un autre, une laineuse. La lumière permettant de mieux distinguer cela, nous nous rendons compte que ce sont des formes humaines, mais informelles, sous un amas de tissus qui nous font face. Combien ? Difficile à dire, tant elles sont intriquées. Mais en voyant des yeux, et uniquement ces yeux, presqu'invisibles, on imagine bien une dizaine de paires, qui disparaissent sans tarder dans un mur de plastique et de tissus blanc qui se dresse face à nous. Et même si les yeux deviennent des visages, il est toujours aussi difficile de séparer, disséquer, séparer cette masse informe en corps différenciés et identifiés. Car aussitôt une vision claire de ces têtes pourrait nous aider à découper et séparer les corps, qu'elles disparaissent dans des grouillements indifférenciés, mais qui semblent de temps en temps "prendre la pose". Ces instants figés, dans un silence total apportent une tension palpable et dramatique, suspendant l'action, nous laissant augurer du pire. 


Borda - Lia Rodrigues - Photo: Sammi Landweer

Et puis cela recommence, cela continue, en sculptures mouvantes, soumises à des tectoniques internes de massifs montagneux, dont nous ne percevons que le superficiel, l'enveloppe. L'écorce craque, le plastique, seul son audible pour le moment prend des allures de tremblements de terre. Des formes humaines ou animales, comme des oreilles de lapin, des torses, des fesses, s'installent dans le décor, la montagne devient vagues et mer, plastique mouvant comme le ressac. Le mouvement perpétuel de ces corps imbriqués que se devinent au fur et à mesure dans une familiarité, de temps en temps se fige à nouveau dans des pauses plus ou moins inquiétantes, surprenantes, étranges, en des variante de tableaux romantiques mais étrangement blancs, qui, dans des ralentis féériques nous présente des tableaux riches en interprétations (scène de combat, bateau, prière, protection, maladie, noyade qui se fondent les unes dans les autres et appellent des lectures multiples).


Borda - Lia Rodrigues - Photo: Sammi Landweer

Dans cette dynamique, les corps peu à peu se dévoilent. Alors que les premières visions étaient des yeux expressifs, hagards, étonnées ou furieux, le rond des visage, puis le début des cheveux , la tête, les mains, le reste du corps; entrent en scène dans l'arène. Et les personnages prennent identité, deviennent très expressifs, même si c'est sans proférer un seul son, peut-être une mélopée, quelque cris ou un peu de ventriloquie. Ces personnages, en mutation constante et en réassemblage incessant grouillent, s'agitent peu à peu, sautent quelquefois, traversent le plateau avec fébrilité. Une sorte de tempête se lève et bouleverse. Cris et interjections surgissent, La mer de plastique engloutit tout et nous imaginons une calamité et un désastre définitif. La lumière s'éteint... Noir.


Borda - Lia Rodrigues - Photo: Sammi Landweer

Mais, rassurez-vous, il y a de la réserve... Après une temps pour digérer la catastrophe, la vie semble ressurgir de plus belle, non plus en noir et blanc et au ralenti, mais haute en couleurs, multicolore et scintillante même ! Soutenue au départ par de rythmes de tambour qui grossissent et débouchent sur des chants, les neuf danseurs, qui apparaissent au fur et à mesure derrière un mur de tissus colorés vont être projetés dans une danse sans fin, sautant, dansant, bondissant, faisant chacune et chacun leur numéro, en solo ou en parallèle, dans une énergie du diable qui nous laisse pantelants, sonnés. Sorte de carnaval grotesque et primaire, décalé et surprenant, également incarné dans une succession de tableaux grimaçants. Une résurrection dans une transformation continue et sans fin, dans une énergie positive qui bouscule ce que nous avions vu au début et que nous croyions définitif. Et qui nous soulève nous aussi de nos sièges, où nous avons totalement oublié le froid qui nous avait accueilli. Quel contraste ! Epoustouflant !


La Fleur du Dimanche


Borda

Au Maillon, le 28 et 29 mai 2026

Chorégraphie : Lia Rodrigues
Dansé et créé en collaboration avec : Leonardo Nunes, Valentina Fittipaldi, Andrey da Silva, David Abreu, Raquel Alexandre, Daline Ribeiro, João Alves, Cayo Almeida, Vitor de Abreu
Assistante à la création : Amalia Lima
Dramaturgie : Silvia Soter
Collaboration artistique et images : Sammi Landweer
Création lumières : Nicolas Boudier
Régie générale et lumière : Magali Foubert
Bande sonore : Miguel Bevilacqua (à partir des extraits de l’enregistrement fait en 1938 au nord du Brésil par la Mission de recherche folklorique conçue par l’écrivain et intellectuel Mario de Andrade / Extrait de la musique Amor Amor Amor du domaine public qui compose le répertoire du « Cavalo Marinho », danse dramatique brésilienne, interprétée par Luiz Paixão)
Mixage et mastering : Ronaldo Gonçalves
Direction d’administration, production et diffusion : Colette de Turville
Chargée de production et diffusion : Astrid Toledo
Production et diffusion Brésil : Gabi Gonçalves / Corpo Rastreado
Secrétaire/administration Brésil : Gloria Laureano
Soutien logistique Centre des Arts Maré : Sendy Silva
Professeurs : Amalia Lima, Leonardo Nunes, Valentina Fittipaldi, Andrey Silva
Costumes : Lia Rodrigues Companhia de Danças
Couturière : Antonia Jardilino De Paiva
Remerciements : Thérèse Barbanel, Corpo Rastreado, Inês Assumpção, Luiz Assumpção, Diana Nassif, l’équipe du Centro de Artes da Maré, Jacques Segueilla.
Dédié à Max Nassif Earp
Production : Lia Rodrigues Companhia de Danças
Coproduction : Kunstenfestivaldesarts / Maison de la danse / Pôle européen de création, en soutien à la Biennale de Lyon / Chaillot, Théâtre National de la Danse / Le CENTQUATRE-PARIS / Festival d’Automne à Paris / Wiener Festwochen / La Bâtie, Festival de Genève –- Comédie de Genève / Romaeuropa / PACT Zollverein / One Dance Festival-Plovdiv / Theater Freiburg / Muffatwerk – Münich / Passages Transfestival / Festival Perspectives / Le Parvis, Scène nationale Tarbes-Pyrénées / Tanz im August / HAU Hebbel am Ufer / Théâtre Garonne, Scène européenne / Le Lieu Unique, Scène nationale de Nantes (en résidence à La Libre Usine)
Avec le soutien de : Redes da Maré / Centro de Artes da Maré
Lia Rodrigues est artiste internationale associée au CENTQUATRE-PARIS et à la Maison de la danse / Pôle européen de création, en soutien à la Biennale de Lyon.

jeudi 21 mai 2026

Croire aux Fauves par Laure Werckmann: Rencontre avec l'autre moi

En novembre 2022, Laure Werckmann a démarré avec J'aime (voir mon billet sur le Blog) d'après le premier livre J'aime de Nane Beauregard ses "portraits de femmes". Croire aux fauves, l'histoire autobiographique de l'anthropologue Nastassja Martin et de son agression par un ours dans les montagnes du Kamtchatka est le troisième opus de cette suite, à travers des textes singuliers et intimes, qui compte déjà quatre pièces, toutes diverses. Dans sa tournée, elle passait au Diapason à Vendenheim, dans une présentation toute en proximité. 

La pièce qu'elle a adaptée et mise en scène cependant ne cherche nullement à construire une fausse complicité, mais elle construit un dispositif où l'on de se rend compte de tout un cheminement vers un monde autre un autre espace, d'autres sensations, d'autres perceptions qui, peu à peu vont nous submerger, nous déstabiliser par la magie du théâtre, des éclairages, des costumes, de la musique. 


Croire aux Fauves - Laure Werckmann - Photo: Adrien Berthet


Alors que dès le départ le signal du théâtre est donné doublement, avec d'une part l'introduction dans cette loge où l'actrice s'habille et se met une perruque et un bonnet pour incarner Nastassja Martin, l'autrice, et, donc, dans une introduction : conférence de présentation du livre dans ces "8èmes rencontres "Art et Enthropologie - débusquer le vrai", où elle lit la première page du livre, l'étrange se tient aux portes et elle fend l'écran d'une autre perception.


Croire aux Fauves - Laure Werckmann - Photo: Adrien Berthet


C'est quatre tableaux, introduits par des rêves "Dreams" révélés dans une sorte de cabine de cartomancienne, qui vont ouvrir les portes de cette rencontre d'univers "autres". En particulier cette "première rencontre" avec l'ours. Plus qu'une agression, c'est une fusion de deux "êtres" qui se mélangent. Mélange de sang et de poils, échange de mâchoire, de la scientifique, qui avait déjà pris des chemins de traverse, et de l'animal mythique dans la forêt de Sibérie, terre de chamanes, avec la proximité d'une pharmacienne qui a décidé de retourner dans la forêt et ses racines, et avec qui elle collabore.


Croire aux Fauves - Laure Werckmann - Photo: Adrien Berthet


C'est cette collaboration qu'elle nous invite, progressivement à expérimenter, après être revenue en "saison 2" - L'hiver. L'hiver de la reconstruction où nous sommes plongés dans les soins, par l'entremise de l'infirmière, du médecin (présence bienveillante de Cyrille Siffer sur le plateau et à la machinerie). Qui nous fait vivre cette "reconstruction", mais nous met aussi en garde. Et, par la "voix des étoiles" nous alerte sur le danger. Et ainsi permet dans la saison 3 - Le printemps, de renaître là-bas chez les Evènes, en Sibérie, en symbiose avec l'ours et la nature. La magie n'est pas que dans la nature, c'est aussi la magie de la représentation, dans le théâtre, sur la scène, qui, avec peu d'éléments nous transporte, grâce à la lumière, un cadre et un peu de fumée, dans les montagnes lointaines et dans les hôpitaux de grandes villes. Et nous fait traverser les portes de l'imaginaire comme celles de la perception. Et par là, nous invite à écouter nos sentiments et nos sensations, à entendre les rêves que nous portons en commun et à nous rattacher à ce monde que nous traversons sans toujours l'entendre.


Croire aux Fauves - Laure Werckmann - Photo: Adrien Berthet


A la musique aussi d'Olivier Mellano qui par ses touches de piano et ses nappes sonores qui nous bercent et nous enveloppent dans ce récit étrange et surprenant, expérience magique d'où nous ressortons transformés. Comme sortant d'un rêve ancien. Une sensation forte, une initiation singulière. Un beau travail.


La Fleur du Dimanche