samedi 22 août 2026

Hériter des Brumes à Bussang: Du théâtre de l'Utopie à l'Uchronie avec ironie et énergie

 Pour les 130 ans du Théâtre du Peuple de Bussang, fondé en 1895 par Maurice Pottecher, fils d'un industriel bussenet avec sa femme Camille de Saint Maurice dans une idée d'utopie humaniste et dont la devise "Par l'Art, Pour l'Humanité" orne le fronton de la scène, Julie Delille a commandé à Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi, artistes associés au Théâtre du Peuple un récit fleuve Hériter des brumes, résultat d'un travail de documentation et d'écriture qui a déjà été présenté l'an dernier (voir mon billet du 30 août 2025 sur les derniers épisodes) dans une première version, légère et bucolique dans les bois. La pièce devient cette année la pièce maîtresse de la saison d'été du Théâtre, longue fable épique de plus de six heures en six épisodes: Naître (1880-1895), Grandir (1896-1918), Survivre (1921-1939), Transmettre (1940-1960) Muer (1961-1985) et Hériter (1986-2025) qui peuvent se digérer en un ou deux jours.


Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Robert Becker

Le récit et le jeu sont dynamiques, on bascule de la narration - presque chronologique - de la fondation du théâtre avec la première pièce jouée dans les prés à Bussang, jusqu'à une époustouflante galerie de portraits des metteurs en scènes successifs qui ont oeuvré ici et porté le flambeau et l'esprit du théâtre populaire (pour et avec le peuple) de Maurice Pottecher. Le dernier épisode est donc l'occasion d'un véritable feu d'artifice du fantastique comédien Axel Godard qui "enfile" les costumes des plus de 7 directeurs qui ont succédé à Tibor Egervari dans des descriptions plus délirantes et explosives les unes que les autres et une mise en scène de superproduction télévisée. 


Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Fabrice Robin


Il faut noter qu'Axel Godard est tout aussi incroyable dans tout le parcours de vie de Pierre-Richard Willm - que ce soit l'ami du fils Jean Pottecher à 15 ans, le comédien qui remplace ce fils mort au combat au coeur de la famille après la première guerre mondiale, devenus star de cinéma dans les années 1930 ou  l'esthète délicat attiré par la couture et les costumes (adroite et surprenante trouvaille que le décor de son atelier en début de scène), à la succession de Maurice Pottecher après la seconde guerre mondiale et qui continue son parcours à la direction à plus de 70 ans. 


Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Fabrice Robin


Il passera le relais à Tibor Egervari, interprété par Antoine Sastre, qui lui aussi campe avec conviction le rôle de ce jeune comédien hongrois débarquant du TNS de Strasbourg à la fin des années 1950 pour redonner du sang neuf, puis revenir diriger le théâtre de 1972 à 1976 après un passage au Canada. Antoine Sastre endosse aussi avec le sérieux qui convient le personnage du "padre" Maurice Pottecher pendant tout le début de la saga. C'est Raphaëlle de la Bouillerie qui tient le rôle de la femme de Maurice Pottecher, la comédienne Camille de de Saint-Maurice (qui, soit dit en passant n'a pas (encore) droit à une page Wikipédia et n'est même pas citée sur celle du Théâtre du Peuple - espérons que l'Enquête théâtralisée d'Alix Fournier-Pittaluga A la Recherche de Tante Cam le 29 août 2026 à 11h00 remédiera à cette lacune). Son jeu est admirable et elle fait partie des trois comédiens professionnels qui jouent dans la pièce. 


Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Fabrice Robin


Les comédiens "amateurs" (dont certains sont dans des parcours professionnalisants) ne sont pas en reste et ne déméritent en aucun cas. Ainsi de Benjamin Pourchet, qui joue le fils des Pottecher, grand ami de Pierre-Richard Willm, humaniste et idéaliste, âme sensible qui flotte sur la pièce comme un fantôme, ou Charlotte Gérard qui endosse au moins dix-huit personnages, dont la fille des Pottecher, un personnage féministe et engagé ou encore Jennifer Halter, qui réalise ici son rêve de faire du "vrai" théâtre. Tout comme Monique Cordella qui cultive aussi cette passion depuis quelques années et qui n'a pas à craindre la comparaison avec les pros, assurant des beaux personnages de femmes fortes - car ici il y en a eu aussi, des femmes de caractère, comme on dit, entre autres l'administratrice Germaine Kiener (les Conseils d'administration successifs sont un régal de mise en scène - mise en espace). N'oublions pas Quentin Dupetit qui varie entre au moins deux rôles dont l'associé de Pottecher, l'entrepreneur Hans (qui a construit le théâtre), et Charlotte Gérard qui arrive à camper quelques personnages pittoresques ou drôles.


Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Fabrice Robin


Le traitement et la mise en mise en scène de Julie Delille, avec Alix Fournier-Pittaluga à la dramaturgie nous offrent une belle variété de traitements de ce récit, Egalement des changements de style de jeu nombreux qui rythment la narration, amenant quelquefois une distanciation brechtienne quand les comédiens commentent le récit. Nous avons aussi droit à tout un panorama du jeu dans l'histoire du théâtre, des déclamation de la fin du XIXème siècle (et de la réflexion sur la poésie post naturaliste ou de l'arrivée des utopies) au jeu tonitruant des "amateurs" du théâtre populaire. L'observation des milieux culturels variés - les salons parisiens et de ses artistes (parisiens et "de la Province") avec leurs règles et leurs ostracismes, et le décalage culturel avec cette vallée des Vosges profondes (qui ne semble toujours pas comblé) est très bien observé et décrit. Nous croisons quelques noms connus ou moins connus (Jules Renard - ami provincial aussi de Pottecher dont nous avons droit à un extrait de Poil de Carotte joué à Bussang, Mounet-Sully de la Comédie Française, Léon Daudet, Paul Claudel, sa soeur Camille (dont une très belle lettre "imaginaire" ponctue de sa réflexion féministe et révoltée la pièce) et la fille de Victor Hugo. Nous avons bien sûr aussi le questionnement sur le "paternalisme" du fondateur, patron de l'usine qui "embauche" les bénévoles au théâtre (notons aussi la réflexion sur l'anonymat de ces comédiens amateurs dont on demande un moment la levée, tout comme les "gratifications" des comédiens - et leur professionnalisation). Bien sûr l'évolution sociale et économique est traitée - comme les besoins financiers du théâtre, les conflits aussi (l'assassinat de Jaurès et le théâtre est fermé pendant sept ans à la Première Guerre Mondiale et le bâtiment détruit à la seconde), et Georges Orwell est convoqué pour parler de la fin des Utopies avec sa Ferme des Animaux


Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Fabrice Robin


Nous avons à des aperçus de la prose théâtrale de Maurice Pottecher qui a longtemps écrit lui-même les pièces présentées, de sa première, Le Diable marchand de goutte (une fable moraliste contre l'alcool) à son best-seller L'Anneau de Sakountala, légende dramatique en 7 actes d'après Kalidasa, présentée à de nombreuses reprises ou Le Mystère de Judas Iscariote émouvante scène entre le fils Jean et Pierre-Richard Willm. Le traitement en de magnifiques et  surréels "Arrêts sur image" commentés de quelques pièces permet de multiplier les lectures, et le poignant extrait de Ruy Blas de Victor Hugo tombe à pic !

Nous pourrions encore citer de multiples détails et lectures de l'histoire et de son contenu, profitons dans un flash-back de saluer l'équipe "lumière" avec Elsa Revol qui, pour ouvrir la pièce apporte de rayons de soleil dans la salle grâce à ces miroirs accrochés à la porte fermée - qui s'ouvre pour les moments opportuns - et qui "ambiance" subtilement le spectacle. 


Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Robert Becker


Tout comme la composition musicale du fidèle Julien Lepreux qui par ses nappes ou ses envolées nous apporte l'émotion supplémentaire utile à notre sensibilité. Les costumes de Clémence Delille, que ce soient pour la narration historique ou pour les costumes de scène des pièces sont magnifiques. L'aventure étant partagée par une nombreuses "Ruche" d'abeilles ouvrières, saluons leur implication, bien sûr les figurants et toute l'équipe administrative, technique et de l'accueil aussi qui au long de l'année permettent à ce qui reste de cette utopie de théâtre pour tous - Le Théâtre du peuple pour le peuple, tout le peuple - de nous permettre d'assister à ces magnifiques représentations. Et cette année, de célébrer ici même l'histoire de cette épopée humaniste avec courage et audace !  Nous avons encore besoin de rêver un monde futur ensemble. 


Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Robert Becker

Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Robert Becker


L'histoire de cette ruche dans les montagnes à l'ombre de Fagus, ce hêtre plus que centenaire, à qui nous souhaitons encore une belle vie, doit être notre vigie et cultiver notre fraternité, notre sororité aussi.


La Fleur du Dimanche


Hériter des brume


texte Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi
mise en scène Julie Delille
dramaturgie Alix Fournier-Pittaluga
costumes Clémence Delille
création musicale Julien Lepreux
lumières Rosemonde Arrambourg, Florent Jacob, Elsa Revol, Mathilde Robert, Maureen Sizun Vom Dorp
accessoires Élise Villatte
scénographie Clémence Delille, Julie Delille, Élise Villatte 
régie générale Alain Deroo
assistanat mise en scène Sandrine Pirès
stagiaire assistanat mise en scène Aurélie Sarr
stagiaire scénographie Louise Meyer
avec Raphaëlle de La Bouillerie, Axel Godard, Antoine Sastre, et 5 comédien·nes amateurices : Monique Cordella, Quentin Dupetit, Charlotte Gérard, Jennifer Halter, Benjamin Pourchet et des figurant·es de l’atelier du mercredi
production Théâtre du Peuple - Maurice Pottecher
chargée de production Gwénola Bastide
avec le soutien de l’Union Européenne, de la Direction Régionale des Affaires Culturelles du Grand-Est, du Pays de Remiremont et ses Vallées, du programme LEADER, de la SACD - Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques, de la culture avec la copie privée

vendredi 21 août 2026

Rufus à Bussang: Je sens mes larmes qui rigolent: une carte blanche pour Beckett par le coeur et le rire

 Le Théâtre de Bussang était prédestiné à Rufus au point tel que pour venir dans ce magnifique lieu créé pour l'Art et l'Humanité, ce dernier s'est adressé directement à Frédéric Pottecher pour avoir l'honneur d'y jouer. Frédéric Pottecher ne lui répondant pas, et Rufus ayant une nécessité "vitale*" pour jouer sur la grande scène qui s'ouvre sur la forêt, il ne lui reste qu'à aller à la "Montagne" comme disait d'Alembert à Voltaire.

Mais pour Rufus, pas question de Mahomet, ni de Voltaire, ce qui le meut, c'est bien le coeur de la poésie de Samuel Beckett et ses jeux de mots, ainsi que la pensée de Rabindranath Tagore (Rabi pour les intimes), ce poète bengali qui a été lé premier non européen à obtenir le prix Nobel de Littérature (en 1913) - Samuel Beckett, lui, l'aura en 1969, et n'ira pas le chercher, son éditeur, Jérôme Lindon, distribuera l'argent à ses amis - et qui trace sa voie. Et ainsi arrive dans ce magnifique théâtre pour notre plus grand plaisir et nous emporte dans un voyage "initiatique" et "initial" avec la pièce "Je sens mes larmes qui rigolent".


Théâtre de Bussang - Rufus - Je sens mes larmes qui rigolent - Photo: Robert Becker

A bientôt 84 ans, Rufus que l'on voit souvent comme un clown lunaire ou un "ravi de la crèche" se fait ici dépositaire et passeur de cette pensée beckettienne qu'il incarne réellement et concrètement sur scène. Autant dans son jeu, ses silences et ses repentirs, ses boucles variées de récits qu'il va dévider, dérouler tout au long de la soirée, que dans sa présence "habitée" par l'esprit du grand Sam, il arrive à nous donner l'essentiel de la révolution théâtrale que Samuel Beckett a apporté avec son oeuvre, en particulier: En Attendant Godot, Fin de Partie et le texte L'Innommable qui nous est promis pour le futur. Non seulement il l'incarne mais il nous la rend vivante et d'une certaine manière en fait une sorte de guide pour notre vie. Il nous fait bien comprendre qu'il ne sert plus à rien d'attendre Godot (God = Dieu) (le salut vient de nous-même) et qu'il faut une fois pour toutes ne plus se considérer comme perdant (Fin de partie "perdue"). Rufus nous fait comprendre par son jeu, ses interprétations, que l'on ne doit pas considérer le message de Beckett sous un éclairage pessimiste mais qu'il faut libérer le rire. Ce qui, enfin, semble-t-il, est en train d'arriver. Et c'est ce que Rufus s'évertue de nous faire comprendre en nous gratifiant de nombreuses anecdotes qui nous amusent et, plus, nous font éclater de rire (aux larmes). Non seulement par les événements et péripéties qu'il nous raconte, mais aussi par le comique de ses silences. il devient ainsi le meilleur interprète de la philosophie de Beckett par la transposition sur scène de la recherche du rien ou du presque rien, de l'épure et du récit brisé ou qui se cherche et se contredit.

Balançant entre détails sur les pièces qu'il a jouées, témoignages d'événements vécus avec l'auteur (dont un épisode révélateur sur un tournage de Beckett avec Roman Polanski comme comédien), il nous éclaire des sens du texte de Beckett et de sa pensée, pourtant presque évidents. Rufus tisse un réseau de compréhension tout en nous emmenant dans ses propres récits et histoires que l'on a plaisir à suivre et dont on a hâte de découvrir la suite (ou la fin, s'il y consent), mais pour lesquels il laisse quand même flotter une part de mystère ou d'interprétation. Comme cette "Porte du Paradis" que d'aucuns s'évertuent à chercher toute leur vie et qui serait tout simplement celle de son propre coeur. Tout comme aussi, cette porte de fond de scène du Théâtre du Peuple qui s'ouvre en définitive et qui permet aux spectatrices et spectateurs qui on fait cette lecture, de pénétrer dans la magie de ce lieu en montant vers Fagus, ce hêtre qui accompagne la destinée du Théâtre du Peuple depuis plus de 120 ans. 


Théâtre de Bussang - Rufus - Je sens mes larmes qui rigolent - Photo: Robert Becker


Et ainsi Rufus couronne ce magnifique voyage vers la montagne que chacun a pu faire avec lui, sa grâce, sa générosité et toute la puissance de sa présence qui irradie sur scène.


La Fleur du Dimanche


* La pièce que Rufus prévoit de présenter à Bussang est Les mots sont des trous dans le silence (à moins que ce ne soit une autre pièce inédite, on ne sais jamais avec Rufus, il nous égare... gare à lui). Elle raconte les derniers moments d'un foetus avant la naissance - On imagine bien la fonction des portes du Théâtre de Bussang dans ce spectacle.

Je vous offre en bonus un extrait du texte de Samuel Beckett Cap au Pire dont on connait les phrases : "Essayer encore. Rater encore. Rater mieux encore" pour goûter un peu plus le style de Beckett avec ses apories et ses aposiopèses :

D’abord le corps. Non. D’abord le lieu. Non. D’abord les deux. Tantôt l’un ou l’autre. Tantôt l’autre ou l’un. Dégoûté de l’un essayer l’autre. Dégoûté de l’autre retour au dégoût de l’un. Encore et encore. Tant mal que pis encore. Jusqu’au dégoût des deux. Vomir et partir. Là où ni l’un ni l’autre. Jusqu’au dégoût de là. Vomir et revenir. Le corps encore. Où nul. Le lieu encore. Où nul. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux encore. Ou mieux plus mal. Rater plus mal encore. Encore plus mal encore. Jusqu’à être dégoûté pour de bon. Vomir pour de bon. Partir pour de bon. Là où ni l’un ni l’autre pour de bon. Une bonne fois pour toutes pour de bon.

dimanche 12 juillet 2026

Jazz à la Petite France, dernière: du Grand Jazz avec une belle voix, un duo original et LA magnifique trompettiste espagnole de New-York

Nous sommes déjà arrivé à la troisième et dernière journée - soirée - du Festival de Jazz à la Petite France et le programme promet encore de belles découvertes, avec que des "première fois". Pour commencer la Lorraine Audrey Pierre qui a séjourné à New-York et qui, enfin, est disponible pour la Festival, puis le duo Obradovic-Tixier qui va fêter ses dix ans et qui nous offre sa singularité piano-batterie et, pour finir, la trompettiste espagnole de New-York (aussi) Milena Casado.


Jazz à la Petite France - Audrey Pierre - Photo: Robert Becker

Audrey Pierre ouvre le programme à 17h30 avec, au piano Damien Groleau, à la contrebasse Vladimir Torres et à la batterie Tom Moretti. Dans un pantalon flottant rouge bordeaux, en haut noir et chaussée de lunettes de soleil, qu'elle va rapidement quitter, et talons hauts, elle démarre avec What a day, le morceau qui ouvre le disque qu'elle a édité en 2025: Magic Place. Le ton est donné. 


Jazz à la Petite France - Audrey Pierre - Photo: Robert Becker

Avec sa superbe voix profonde et charmeuse, elle nous installe dans une ambiance très cool. Changement de registre avec le morceau suivant, Blason Doré, plutôt poétique, une poésie en français dont elle récite le début, puis bien sûr, se met à la chanter avec rythme. Elle continue avec N.O.W (No other way) une chanson mélancolique et une une belle déclaration d'amour. Le quatrième morceau Mister Brown est un hommage au pharmacien de New-York qui, en douce lui procurait de quoi soulager une fièvre de cheval avec des remèdes... de cheval. 


Jazz à la Petite France - Audrey Pierre - Photo: Robert Becker

C'est bien balancé et ça swingue, Damien Groleau au piano pose la ligne mélodique avec quelques improvisations rondement menées, tandis que la contrebasse de Vladimir Torres tisse la trame et égrène de temps en temps quelques petites notes discrètes. Tom Moretti à la batterie fait tenir tout cela dans un ensemble sans faille. Audrey Pierre nous offre en avant-première une chanson-poème destinée au prochain album, morceau qui fait penser aux chansons de Michel Legrand. 


Jazz à la Petite France - Audrey Pierre - Photo: Robert Becker

Elle continue avec Secret Place de sa voix chaleureuse et douce. Calao l'histoire presque philosophique d'un oiseau qui vit en société lui permet de scatter magnifiquement. D'oiseau, il sera également question avec la dernière chanson, une reprise à sa sauce de Blackbirds des Beatles qu'elle chante de sa voix mielleuse dans une dynamique, découpée et sur le chapeau de roues, avec ses trois musiciens, tous formidables. Un tour de chant dans lequel nous pouvons apprécier toute la variété de sa voix magnifique et profonde ainsi que la qualité des trois musiciens qui l'accompagnent. 


Jazz à la Petite France - Damien Groleua - Audrey Pierre - Vladimir Torres - Tom Moretti - Photo: Robert Becker

D'ailleurs, cela leur vaut un rappel où elle chante Insane, chanson qui dit en résumé: "si j'avais su, si j'avais pu, si j'avais moins peur". 



Jazz à la Petite France - Lada Obradovic - Photo: Robert Becker

Pour continuer nous avons le duo, Lada Obradovic et David Tixier. C'est une formation originale qui marie piano et batterie. Ils se sont rencontrés il y a 10 ans, elle venant de Croatie, lui de Paris, et depuis ils forment ce duo qui invente un dialogue nouveau et très prometteur. Il y a entre eux une belle synchronisation, une entente parfaite. Le premier morceau Watch Your Step nous emporte dès le départ dans cet échange piano-batterie effréné. 


Jazz à la Petite France - David Texier - Photo: Robert Becker


Le deuxième, Dear You rappelle a Milana ses débuts en Suisse, quand pour gagner sa vie et se payer ses cours de batterie, elle était hébergée par une dame qui lui laissait des petits mots tous les matins, les consignes de la journée qui commençaient toujours par "Dear You" et se terminaient par "Don't Touch the walls". Elle commence d'ailleurs le morceau avec un certain nombre de ce messages qui lui disent ce qu'elle doit faire dans la journée. La pièce a donné un clip* qu'ils ont financé grâce au prix qu'ils ont eu de la Défense Jazz Festival. 


Jazz à la Petite France - Lada Obradovic - David Texier - Photo: Robert Becker


C'est un magnifique dialogue avec un piano très doux, quelquefois un clavier synthétiseur, et la batterie. Suit un berceuse pour enfant et Professor Seek and Mister Hide qui lui rappelle un professeur qu'elle a eu à ses débuts, comme dans le film de Damien Chazelle Whiplash, qui torturait ses élèves. C'est puissant et angoissant, le prof et l'élève se mélangent et le prof est un peu violent. 

Jazz à la Petite France - Lada Obradovic - David Texier - Photo: Robert Becker


La pièce suivante Under Grace, parle de la guerre en Croatie et permet à Lada de rappeler les différentes associations caritatives qu'ils ont créées, entre autres pour l'accueil de chien abandonnés, le tremblement de terre à Sisak ou pour vendre des baskets de batteuse qu'elle a créées pour financer l'association Adèle de Glaubnitz et une association dans les Philippines, ou encore une association en Ukraine.

Jazz à la Petite France - Lada Obradovic - Photo: Robert Becker


 
Autre pays, autre ambiance, l'Inde et Dehli's Dream où Didier Tixier joue des percussions indiennes et du sitar sur son clavier. Les deux artistes composent chacun à leur tour un morceau et l'autre l'arrange ou bien ils collaborent plus étroitement. Le dernier morceau Check Point Charlie va être sur leur prochain disque où ils proposent une compilation de leurs productions pour fêter leur 10e anniversaire. Lada remercie le public, qu'elle trouve très silencieux. Ça lui fait un peu peur... "Heureusement qu'il y a le bruit du vent". Mais cela prouve aussi l'intérêt du public strasbourgeois pour cette formation originale et les superbes créations qu'ils nous ont proposées.




Jazz à la Petite France - Milena Casado - Photo: Robert Becker


Et pour finir, avec un tout petit peu de retard, dû à un voyage en avion une peu mouvementé, nous arrive Milena Casado qui fait un check rapide sur scène avant de se concentrer pour l show. C'est Gautier Garrigue, magnifique batteur, qui fait l'introduction avant que Milena et sa troupe s'installe. Elle commence par des morceaux calmes, pianissimo. Quelques moments de trompette acoustique avec des effets, puissants. 


Jazz à la Petite France - Milena Casado - Photo: Robert Becker


Son son a quelquefois des accents qui ressemblent à Miles Davis. Une belle masse sonore. Tout comme Lada, Milena aime bien parler, elle bascule de l'anglais à l'espagnol, le français un peu, très peu. Le public comprend son espagnol, elle  parle des conflits qu'elle garde à l'intérieur, du fait qu'il faut s'exprimer i
mais d'abord avoir un espace pour soi, parle de frictions, raconte son ostracisation de femme noire, de sa chevelure fournie et crépue, qu'elle assume maintenant totalement (elle a d'ailleurs fait une pièce de 30 secondes qui s'appelle THIS IS MY HAIR (!) - en majuscules). 


Jazz à la Petite France - Milena Casado - Photo: Robert Becker


On sent une belle unité dans le groupe dans lequel Gautier Garrigue s'intègre parfaitement. Milena, de temps en temps, plonge dans sa trompette, joue même des claviers de synthétiseur et se met à chanter. Sa musique lui permet d'exprimer ses états d'âme. Par exemple sa différence et affirme avec nous "Soyons différente ensemble"


Jazz à la Petite France - Milena Casado - Photo: Robert Becker


Elle nous offre une nouvelle composition, si neuve qu'elle doit lire la partition: If only we could  dream. Autre morceau O.C.T Oda to the crazy times où elle joue de la trompette plus du sampling et du chant en dégradé avec une fausse fin. "We can change this crazy times. Hope and courage. Let's paint the world".... 

Jazz à la Petite France - Milena Casado - Photo: Robert Becker


Elle est surprise des applaudissements et nous exhorte à nous engager, comme elle, tout en gardant ses distances: "You are clappers. No given up. I don't care what you think"... tous les musiciens repartent, bien énergiques, dans une version rapide.... elle accélère avec eux sur un train d'enfer pour finir sur un dernier morceau Resillience ...  être différente être regardée et regarder en retour.  "Lets be différent together...".


Jazz à la Petite France - Gautier Garrigue - Photo: Robert Becker



On sent une balance entre les sentiments qui de l'intérieur s'expriment dans cette musique, très sensible. Le public est ravi et en communion.



La Fleur du Dimanche


* Le clip Dear You est là : 


samedi 11 juillet 2026

Jazz à la Petite France - Jour 2 - Honneur aux femmes: Hanna, Lara, Léonie, c'est super pop et soul, RnB, dansant

 Pour la deuxième journée du Festival Jazz à la Petite France, c'est la femme et toute la diversité de ses voix qui est à l'honneur ce samedi sous les arbres de la place Saint Thomas à la Petite France.


Jazz à la Petite France - Hannah Featherstone - Photo: Robert Becker


La soirée débute avec un grand piano noir devant lequel s'assied Hannah Featherstone. Mais surprise, il n'y a pas que le piano, il y a aussi la voix, fraîche, profonde, et légère à la fois. 


Jazz à la Petite France - Hannah Featherstone - Photo: Robert Becker


Une  belle voix claire et soul, jazz cool ou pop qui nous susurre ou pousse un peu plus fort des chansons douces et sensibles, intimes, des histoires d'amour ou des textes désenchantés, d'autres même plus engagés. Et tout cela accompagné de tout un univers électronique qui lui aussi nous surprend et nous intrigue. 




Une vraie magicienne que cette franco-britanique qui a choisi de s'installer à Strasbourg pour une histoire d'amour, nous confie-t-elle en introduisant l'une de ses chansons. Elle a une renommée internationale et le public de Jazz à la Petite France la découvre et ne peut que tomber sous la charme de cette multiinstrumentiste à la voix d'or 


Jazz à la Petite France - Lara Issa - Photo: Robert Becker

La soirée continue sur le même niveau avec Lara Issa qui, elle aussi, a déjà donné pas mal de concerts à Paris et ailleurs (elle est passé sur Arte pour son concert au Cabaret Sauvage). 


Jazz à la Petite France - Lara Issa - Photo: Robert Becker
Jazz à la Petite France - Lara Issa - Photo: Robert Becker
Jazz à la Petite France - Lara Issa - Photo: Robert Becker


Sa voix claire plutôt dans les aigus, mais qui peut avoir quelques accents graves susurre, module, change de rythme, slamme ou groove, presque disco nous emporte dans son rythme et son flow, ses ruptures. 


Jazz à la Petite France - Lara Issa - Photo: Robert Becker

Ses compositions sont entrainantes, balancées et son groupe, constitué de Ilann De Carpentier aux claviers, Joël Osafo Brown à la batterie, Nicolas Daguet à la basse et sa complice Helena Vilette à la guitare assurent totalement le show très dansant et bourré d'énergie. 


Jazz à la Petite France - Lara Issa - Photo: Robert Becker

Une très belle prestation de cette jeune formation qui va sortir leur premier disque le 25 septembre à la Péniche Mécanique.


Jazz à la Petite France - Léonie - Photo: Robert Becker

Après ce plateau de musiciennes et musiciens locaux qui ont déjà fait leur preuve dans l'hexagone, la soirée s'achève avec une découverte , un "coup de poing" et une réelle surprise selon les dires de la programmatrice de Jazz à la Petite France Séverine Capiello: Léonie une vraie révélation. 


Jazz à la Petite France - Léonie - Photo: Robert Becker


Et l'on ne peut que la remercier de ses talents de découvreuse car la prestation de Léonie est exceptionnelle. Sa voix , ses rythmes, sa chaleur, sa sensualité nous subjuguent. Avec ses musiciens, Florian Mensah-Assiakoley à la batterie, Sofiane Messarat à la guitare, Nicolas Chua à la basse et sa claviériste, Imàn Le Parc, elle nous emmène dans un univers chaleureux baigné d'amour, de tendresse et de pensées positives. 


Jazz à la Petite France - Léonie - Photo: Robert Becker

Léonie chante  de sa voix suave en dansant, habillée tout en rouge et nous emmène dans un très beau voyage dans la nuit. De sa voix soul enchanteresse, ensorcelante, séductrice elle file une série de titres dansants: Swag energy, I'm not your (Mothrfucking) clown.


Jazz à la Petite France - Léonie - Photo: Robert Becker
Jazz à la Petite France - Léonie - Photo: Robert Becker
Jazz à la Petite France - Léonie - Photo: Robert Becker

 Elle invite le public à danser, tout naturellement: "Êtes vous prêts à danser avec moi ?" et donne l'exemple avec sa danse sinueuse et serpentine. Ca continue avec Fairy thing qui célèbre la reconnaissance de soi. 


Jazz à la Petite France - Léonie - Photo: Robert Becker

Jazz à la Petite France - Léonie - Photo: Robert Becker

Le batteur Florian Mensah-Assiakoley a une frappe franche et claire, tout comme Nicolas Chua à la basse, très docte et précis. Elle, avec ses chansons slammées est toujours souriante. Pour le titre Everybody love the sunshine  (référence et appel à la joie d'être à Strasbourg), Sofiane Messarat nous offre un solo guitare bien nerveux et rapide. 

Jazz à la Petite France - Léonie - Photo: Robert Becker

Jazz à la Petite France - Léonie - Photo: Robert Becker


Et pour le flow, Léonie nous invite à un voyage introspectif en fermant les yeux. Ce fut un très bon voyage, qui parle d'énergie et nous emporte avec douceur dans la nuit chaude et douce d'été. Merci Léonie et ses ami(e)s.


La Fleur du Dimanche


Si vous voulez revoir la première soirée avec Octa avec Maxime Epp et Claire Besson, Séverine Morfin et Malik Ziad et Klar Wetter de Phillip Klawitter avec Sophie Alour, c'est par là: Jazz à la Petite France, c'est parti !

vendredi 10 juillet 2026

Jazz à la Petite France, c'est parti pour la 6ème édition avec de l'ombre, la parité et les prix libres et de belles découvertes

 Première journée du Festival Jazz à la Petite France, qui en est à sa 5ème édition. Un festival engagé, responsable et qui vise la parité. Et ce n'est pas parce qu'il programme principalement des femmes qu'il n'y a pas de découvertes à faire. D'ailleurs, pour cette première journée, il n'y a que de bonnes surprises.


Jazz à la Petite France - Octa - Maxime Epp - Photo: Robert Becker


L'ouverture se fait avec Octa, un groupe autour du batteur Maxime Epp que nous avions déjà pu voir à l'oeuvre ici même en 2023 avec le groupe Fuz4tet et la chanteuse ukrainienne Yuliia Vydovska. Dans ce groupe il y avait aussi le contrebassiste Nello Drone qui participe aussi à Octa. 


Jazz à la Petite France - parité - Photo: Robert Becker


L'octet est paritaire, quatre femmes et quatre hommes, avec Claire Besson à la guitare, Nina Casati au violon, Inès Soubeste au violoncelle et Marie Dubus à la flûte. Du côté masculin, il y a en plus Étienne Bideau à l'alto et Mathieu Genelot au saxophone. 


Jazz à la Petite France - Octa - Maxime Epp - Photo: Robert Becker
Jazz à la Petite France - Octa - Maxime Epp - Photo: Robert Becker


Maxime Epp a également écrit les compositions, des pièces très introspectives, sur l'air du temps, par exemple un morceau sur le Donon gelé qui émerge de ses souvenirs d'enfance, un autre, Brume à lames, réminiscence de paysages de brouillard vengeurs. 


Jazz à la Petite France - Octa - eau - Photo: Robert Becker


D'autres parlent  de changements physiques (de l'eau) ou d'équilibre - et donc de déséquilibre. Ce dernier morceau voit une très belle intervention à la guitare de Claire Besson. Les compositions sont très écrites, précises, rigoureuses et très bien interprétées par l'ensemble du groupe. On aimerait peut-être plus de vent de liberté dans la dynamique, même si certains, comme Nelo Drone semblent lâcher la bride.


Jazz à la Petite France - Séverine Morfin - Malik Ziad - Photo: Robert Becker


La deuxième partie est assurée par ​Séverine Morfin à l'alto et Malik Ziad à la mandole et au guembri, des instruments de musique arabe dont la rencontre - ainsi que celle de ces deux artistes - ouvre des horizons nouveaux. 


Jazz à la Petite France - Séverine Morfin - Malik Ziad - Photo: Robert Becker


L'interprète et compositrice Séverine Morfin qui vient de la musique contemporaine, instrumentale et électroacoustique explore ici des univers qui marient le jazz et des musiques hypnotiques, aux ambiances relaxantes, procurant un immense bien-être. 


Jazz à la Petite France - Séverine Morfin - Malik Ziad - Photo: Robert Becker


Son dialogue avec Malik Ziad et ses deux instrument utilisés presque à contre-emploi nous décontenancent et nous surprennent par leurs sonorités étranges. Les différents morceaux qu'ils nous offrent nous emmènent dans des sortes de transes, des états seconds, Un curieux et bénéfique voyage.


Jazz à la Petite France - Klar Wetter - Phillip Klawitter - Sophie Alour - Photo: Robert Becker


Pour terminer la soirée, c'est le trio de Phillip Klawitter, Klar Wetter, avec Francesco Rees à la batterie et Christophe Rieger au saxophone ténor, qui s'associe à la somptueuse saxophoniste Sophie Alour qui nous offre pour finir une concert de toute beauté. Son jeune trio, appelant le temps clair, l'été et la joie, nous emporte et nous bouscule dans de belles sonorités et des rythmes joyeux. 


Jazz à la Petite France - Klar Wetter - Phillip Klawitter - Sophie Alour - Photo: Robert Becker


Le dialogue et le relais fonctionne très bien avec Sophie Alour, dont des beaux duos ou des relais avec Christophe Rieger dont le jeu est plus coulant, celui de Sophie Alour est puissant et son saxophone un peu rauque est impeccable et précis. Les différentes compositions, récentes, dont un disque Hold on to Something va sortir en novembre sont variées. Ainsi de Scream, une pièce douce pour sensibiliser à la santé mentale ou le Lab du Laàb - hommage au Laàb (où se tiendra une jam après le concert) ou encore Running for your life, où Phillip Klawitter exécute une beau dialogue avec la batterie de Francesco Rees, toutes les compositions ont une belle inventivité et une très belle tenue, pleine d'énergie. 


Jazz à la Petite France - Klar Wetter - Phillip Klawitter - Sophie Alour - Photo: Robert Becker
Jazz à la Petite France - Klar Wetter - Phillip Klawitter - Sophie Alour - Photo: Robert Becker

Les rencontres sont favorisées, grâce aussi à ce festival et Claire Besson a aussi une place d'invitée avec sa guitare pour une très belle prestation. Pour ce concert réussi, le jeu de l'ensemble de protagonistes est magistral, clair et ample, bien rythmé et le phrasé clair. On ne peut que constater le très haut niveau de qualité de certains groupes de jazz en Alsace, dont en particulier celui-ci qui n'a pas à rougir de la comparaison avec des pointures nationales. En sout cas leur prestations nous a enchanté et ravis. A suivre donc au Laàb et à demain pour la deuxième journée du Festival ! 


La Fleur du Dimanche