mardi 24 mars 2026

Sous les Fleurs à Pôle Sud: Avec Thomas Lebrun, les Muxes deviennent muses dansantes

 " Attention chef d'oeuvre ! " pourrait-on dire à propos du spectacle Sous les Fleurs de Thomas Lebrun créé en 2023. Cette dernière création de celui qui fut, au départ, danseur interprète chez des chorégraphes de renom avant de fonder sa compagnie en 2000 puis de diriger le Centre National Chorégraphique de Tours en 2012 où il a créé une quinzaine de pièces dont deux que nous avons pu voir à Pôle Sud (... de bon augure en 2022 et le magnifique L'envahissement de l'être (danser avec Duras) en 2024.


Sous les Fleurs - Thomas Lebrun - Photo: Frédéric Iovino

Et le mot chef-d'œuvre n'est pas trop tant la qualité, la beauté et la précision de ce qui est proposé sur scène est impressionnante. C'est une soirée mémorable, un voyage dans la beauté et la délicatesse. Un univers unique et particulier dans lequel nous sommes plongés, immergés au plus profond. Un voyage dans un monde à part, presque hors du monde. Autant par la beauté des costumes fleuris et colorés (une collaboration de Thomas Lebrun avec Kite Vollard) que par les éclairages au millimètre, tirés au cordeau et construisant des univers particuliers, colorés et changeants (un travail époustouflants de Françoise Michel dont on connait la précision) et surtout par la beauté, l'unité et la finesse des gestes des cinq interprètes (Antoine Arbeit, Raphaël Cottin, Arthur Gautier, Sébastien Ly, Nicolas Martel). Et également le judicieux choix musical qui nous transporte de pays en sensations et en atmosphères.


Sous les Fleurs - Thomas Lebrun - Photo: Frédéric Iovino

Pour commencer, une musique du Trio Monte Alban, sorte de composition populaire bien colorée et revigorante entre la banda et le folklore, de la région de l'isthme de Tehuantepec qui nous met dans l'ambiance. C'est cette région qui a inspiré le sujet de cette chorégraphie à Thomas Lebrun: les Muxes. Les Muxes sont un troisième genre* reconnu et accepté au Mexique. et Thomas Lebrun, en résidence de création à Juchitàn dans l'isthme de Tehuantepec, y  a rencontré Felina Santiago Valdivieso, militante Muxe, dont les paroles font partie de la bande son de la pièce. Très lentement les cinq danseurs, dans des gilets et jupes dans des tissus colorés et fleuris arrivent dans une procession hiératique, au ralenti, dans cet espace bordé de trois murs, percé de quatre portes, pour s'installer sur et autour de deux fauteuils. Ils vont figurer quelques tableaux de groupe, bougeant très lentement et délicatement leur tête et leurs mains, composant des tableaux vivants dans un décor coloré - des pans de murs d'un bleu profond ou d'un rouge vif - tableaux dont ils vont alterner les positions mais garder toujours des gestes et des attitudes de tendresse et de familiarité. La musique alterne entre inspirations folkloriques et compositions contemporaines et même des chansons de variété ou la traditionnelle Llorona. 


Sous les Fleurs - Thomas Lebrun - Photo: Frédéric Iovino

Des défilés nonchalants mais néanmoins pointés au millimètre mettent en relief la beauté des costumes. Les robes, soulevées ou tenues en éventail vont être ôtées successivement, au point d'arriver au jupon blanc. Puis la sérénité des parcours et des corps est mise à l'épreuve, des soubresauts et des tressaillements dans une univers dont l'atmosphère se fait plus contrastée, avec une lumière qui isole et fait violence. Tout comme ces cheveux dénoués qu'ils agitent avec force. Un autre tableau, où les danseurs, torse nu, coiffés de fleurs et portant des masques de mort, introduit une gravité certaine et leur "sortie" est assez prenante. Puis leur défilé où, habillé de noir, ils sèment des bouquets de roses pourrait marquer la fin d'une époque. Dont les derniers témoins semblent nous pointer du regard.

Nous restons immobiles dans nos sièges, stupéfaits et pétrifiés. Epoustouflés par tant de grâce et de précision des gestes réduits à l'essentiel - transformés et symbolisés (gestes de tendresse, de couture et de soins, d'attention) que les cinq danseur, dans un accord et une harmonie parfaite, nous ont transmis durant cette soirée mémorable. Et nous remercions Thomas Lebrun et son équipe de nous avoir révélé cet aspect de la beauté du Monde.


La Fleur du Dimanche


*A propos de genre, une heureuse coïncidence fait que en même temps au TNS à Strasbourg, Océan joue son spectacle L'Infiltré dans lequel il cite, entre autres, ces Muxes. 


Sous les Fleurs


A Pôle Sud CDCN - Strasbourg - le 24 et 25 mars 2026


Chorégraphie : Thomas Lebrun
Interprètes : Antoine Arbeit, Raphaël Cottin, Arthur Gautier, Sébastien Ly, Nicolas Martel
Musiques : Trio Monte Alban, Maxime Fabre, Susana Harp, La Bruja de Texcoco (arrangement Seb Martel), Banda Regional Princesa Donashii, Rocio Durcal, Hector Berlioz, Eddy de Pretto, extrait de MUXES, film d’Ivan Olita, produit par Bravo Studio et avec la voix de Felina Santiago Valdivieso
Création lumières : Françoise Michel
Création son : Maxime Fabre
Création costumes : Kite Vollard, Thomas Lebrun
Masques : Ruua Masks
Conception scénographie : Xavier Carré, Thomas Lebrun
Construction : Atelier du T°, CDN de Tours
Régie générale : Gérald Bouvet
Régie son : Clément Hubert
Assistante sur le projet : Anne-Emmanuelle Deroo
Chercheur anthropologue : Raymundo Ruiz González
Remerciements : Felina Santiago Valdivieso, Benito Hernandez

Production : Centre chorégraphique national de Tours
Coproduction : Équinoxe – Scène nationale de Châteauroux, La Rampe-La Ponatière – Scène conventionnée-Échirolles 

lundi 23 mars 2026

Au TNS L'infiltré de et par Océan: des boites et des cases ou comment déboiter et casser les codes

 Océan, comédien et réalisateur a suivi un long chemin de transition et propose une étape de ce parcours au TNS avec L'infiltré.

Nous l'avions rencontré en décembre 2019 au cinéma Star à Strasbourg où il présentait son film Océan, témoignage de l'intérieur de se "transition" toute fraîche. Dans le débat qui a suivi, il disait "l'identité c'est quelque chose de mouvant, de changeant, de fugace". Cette réflexion sur l'identité ne l'a pas quittée, mais alors qu'à l'époque il était totalement plongé dans le processus, pour le spectacle qu'il vient de créer et pour lequel il a réalisé une série d'ateliers avec des étudiant.e.s en partenariat avec le SUAC - Service universitaire de l'action culturelle - de l'Université de Strasbourg pour interroger les injections normatives concernant le genre, il prend un peu d'altitude. 

Avant tout, petite définition d'un mot qui n'est entré dans le dictionnaire Oxford English Dictionary qu'en 2015, et, à priori, né en après 1998 suite à l'invention du terme cissexuel par le sexologue allemand Volkmar Sigusch. Il s'est diffusé après 2006. La cisidentité désigne "la situation d'une personne dont l'identité de genre correspond au genre qui lui a été assigné à sa naissance". Le terme transgenre: "personne dont l'identité de genre ne coïncide pas avec le sexe assigné à la naissance" étant plus courant depuis les années 1990.


L'infiltré - Océan - Photo: Pauline Legoff


Cet aspect un peu didactique passé, revenons-en à notre Océan, qui sur scène devient le professeur Michel, Océan Michel, qui, bien qu'il annonce un "spectacle assumé comme pédagogique" s'engouffre dans une conférence à cent à l'heure et sans pupitre - ponctué d'exercices physiques pour faire baisser son taux de testostérone sur les conseils de son surveillant médical IA, Cette intelligence artificielle qui accélère aussi les différents chapitres de sa "conférence" qui est à la fois variée, plaisante et intelligemment illustrée par les dessins d'Anaïs Caura. Balayant l'histoire du "transgenre" autant historiquement que géographiquement, nous y découvrons des femmes ayant vécu en secret sous des apparences d'homme, ainsi que des cultures ayant par exemple totalement accepté la féminité ouvertement assumée de certains hommes que ce soit en Amérique du Sud, en Inde ou l'exemple du Chevalier d'Eon, en France sous Louis XV.  

Océan fait le parallèle entre sa propre manie de classer et ranger ses Tupperware et cette propension à mettre des cases à remplir (comme sur les formulaires et les cartes d'identité "Monsieur ou Madame", sans autre choix), des règles de classification - qui sont forcément mouvantes - selon les périodes ou les pays. Cette injonction à rentrer dans les cases justifiée par des règles variable, Océan s'en moque gaiement, démontrant l'absurdité et l'instabilité de ces critères par des exemples croustillants - par exemple très explicites - ou curieux - dans le monde animal. Pointant aussi la misogynie qui frappe les scientifiques femmes qui osent découvrir des exemples flagrants qui cassent les règles du "mâle dominant". Ou encore dans le domaine du sport féminin où dès qu'une femme dépasse les capacités que l'on daigne accepter de athletes femmes, elles son exclues de la compétition. 

Sur quoi vient se greffer un racisme certain, la plupart n'étant pas "blanches". ces enchainements permettant de dévoiler autant les préjugés liés au statut de la femme que de la race. Tout cela orchestré par les "Mâles blancs dominants" qui légifèrent, dénigrent et discréditent, agressent violentent et tuent par préjugé, idée préconçue. Ainsi aussi ces "protecteurs" qui sous prétexte de protéger et de défendre, s'adonnent (en secret et souvent en toute impunité) à toutes sortes de violences. Les exemples que nous offre Océan vont de son expérience personnelle de jeune fille abusée ou de la prise de conscience du rôle assignée à la police dans le maintien de cet "ordre da la société dominante, et même dans la lecture lucide des "meurtres des Zoulous" dont on laisse sous silence la nécessité de se défendre contre les actes racistes. 


L'infiltré - Océan - Photo: Pauline Legoff

Passant ainsi d'une présentation presque scientifique mais à la fois ludique et instructive de cette réalité fluctuante vis-à-vis du corps et de ses multiples variantes dans sa réalité et ses sensations, vers une lecture plus sensible et aussi plus politisée, Océan plonge dans une introspection dans la mouvance des sentiments, entre violence et amour dans cette identité changeante. L'obligeant, lui mais aussi nombre de ces personnes à la recherche de leur vrai "soi" à s'interroger sur les relations d'amour et de violence envers l'autre. Allant jusqu'à en référer à Abraham (qui lui aussi est "transformé" en gagnant un "h", tout comme sa femme Saraï en Sarah) dont le bélier apporte la puissance alors qu'Océan s'interroge sur son statut d'agneau déguisé en louveteau. Mais il conclut sur une note en équilibre, mettant en balance sa "paternité" et la fragilité de quelques une de ces "adoptés".  

L'aventure continue, passionnante, et Océan continue son voyage au long cours après nous avoir embarqué dans la découvertes des iels.


La Fleur du Dimanche


L'infiltré


Au TNS à Strasbourg, du 23 mrs au 1er avril 2026

[Conception et écriture] Océan
[Mise en scène] Océan et Flore Vialet
[Lumière] Léa Maris
[Son] Elisa Monteil 
[Vidéo] Jean Doroszczuk
[Dessin] Anaïs Caura
[Chorégraphie] Marlène Rostaing
[Dramaturgie] Leïla Adham
[Régie générale] Marie-Lou Poulain
[Composition] Thibault Frisoni
[Scénographie] Marco Ievoli
[Costumes] Colombe Lauriot Prévost
[Direction de production] Olivier Talpaert et Nathalie Untersinger
[Répétition] Debi Debbie
[Avec les étudiant·es] Estelle Akakpo, Coline Forster, Charlie Fouché, Lou-Ann Graindorge, Clarisse Haton, Ameline Jung, Geoffrey Ridet dit Lewyn, Pauline Roche, Noa Schublin, Tiphaine Vauje

Production déléguée En Votre Compagnie
Coproduction MIXT – Terrain d’arts en Loire-Atlantique, les Plateaux Sauvages, Châteauvallon - Liberté, scène nationale , le Théâtre National de Strasbourg, l’Avant-Poste, Bordeaux
Accueil en résidence Chartreuse - CNES - Villeneuve-lez-Avignon
Coréalisation Les Plateaux Sauvages
Avec l’accompagnement du Centre des Récits du Théâtre national de Strasbourg.
Avec le soutien et l’accompagnement technique des Plateaux Sauvages
Avec le soutien de la DRAC Ile-de-France et de la Ville de Paris.
En partenariat à Strasbourg avec le SUAC de l'Université de Strasbourg et son dispositif Carte Culture
Les décors sont réalisés par les ateliers du Théâtre National de Strasbourg.
Spectacle créé le 9 mars 2026 aux Plateaux Sauvages.    

samedi 21 mars 2026

Les démocraties ne sont pas un jeu au Maillon: en débat ou en danse, tous impliqués

 Du 5 au 22 mars, pendant son "Temps Fort", le Maillon a vécu en vrai un débat sur la démocratie et ses enjeux. Cela a commencé par l'ingérence politique de la Chine sur la programmation, l'ambassadeur demandant le retrait de la pièce Ceci n'est pas une ambassade de Stephan Kaegi - Rimini Protokoll dont on connait le regard lucide sur les mécanisme de fonctionnement de la société moderne. La direction de Maillon, justifiant la liberté d'expression artistique et soutenue par le monde politique n'a pas cédé, alors que l'Ambassade mettait en balance des investissements chinois en Alsace - Cela montre bien les moyens que met en oeuvre la politique internationale aujourd'hui, belle démonstration.  Il y a eu ensuite le "théâtre immersif" du Summit Strasbourg de Oeterend Goed - à ne pas confondre avec le Sommet de Christophe Marhaler, et le Rituel 4: Le Grand Débat d'Emilie Rousset et Louise Hémon, relecture sous forme de cadavre exquis des débats d'entre deux tours des présidentielles. Et ce samedi, un "débat immersif" avec la philosophe Barbara Stiegler et l'historien Christophe Pébarthe, dans leur Acte 62: Histoire et actualité de l'apathie en démocratie. Démarrant, comme à la fois démonstration et mise en pratique de l'acte démocratique, ce sont les "spectateurs" qui deviennent acteurs et moteur de cette "conférence - rencontre" qui nourrit concrètement les interrogations de la salle. Les intervenants définissent ainsi ce qu'on appelle la démocratie et ses multiples variantes - démocratie participative, démocratie directe, vraie démocratie - en remontant à l'origine du mot et du concept dans Athènes au VIème siècle avant JC pour remonter à son émergence actuelle en 1789. Et sont analysés les mutations de ce concept et et des structures politiques, essentiellement en France pour étudier ce que l'on nomme couramment l'apathie et qui découle de ce que Walther Lippmann définissait comme la "manufacture du consentement" et que l'organisation actuelle de ce qu'on nomme "démocratie" cultive en communicant sur le désengagement du peuple - ou plutôt de la "masse" que de l'éducation "engagée" de celle-ci. 


The Goldberg Variations


The Goldberg Variations - Amanda Barrio Charmelo - Oskar Stalpaert - Michiel Vandevelde - Photo: Katja Illner

C'est justement ce que Michiel Vandevelde engage dans son spectacle The Goldberg Variations, dont la programmation ce samedi 21 mars se justifie doublement. D'une part dans son objectif d'engagement et de réflexion sociale qui résonne en écho de la conférence qui a précédé, et en ce 21 mars Journée mondiale de la trisomie 21. Car, cette pièce qui fait référence à Steve Paxton (que l'on verra dansant cette pièce dans les années 80) qui a popularisé la danse en bousculant le vocabulaire classique contraignant et intégrant des gestes de la vie quotidienne et bousculant se veut totalement engagée et revendicative. Ainsi, des images de manifestations mais aussi de défilés militaires sont projetés sur une grande toile en avant-scène. 


The Goldberg Variations - Amanda Barrio Charmelo - Oskar Stalpaert - Michiel Vandevelde - Photo: Katja Illner

Pour introduire le spectacle, les trois interprètes: Amanda Barrio Charmelo,  une danseuse née à Lima et basée à Bruxelles, Oskar Stalpaert, "avec un K", un danseur de la Platform K - une compagnie qui forme à la danse contemporaine des artistes en situation de handicap et collabore avec des chorégraphes pour développer des créations - doté du chromosome 21, et Michiel Vandevelde danseur - qui n'a plus "dansé depuis 5 ans" - et chorégraphe à l'origine de ce projet, se présentent. Philippe Thuriot, le musicien qui a transcrit ces Variations Goldberg pour l'accordéon s'exprimera derrière le rideau avec son instrument pour faire parler la musique. Les images projetées, belles variations de reflets lumineux mouvants, flous accompagnent les notes qui glissent agiles. Le procédé, d'un flou "artistique" qui souvent se transforme en des images engagées socialement ou politiquement, datant des grands révoltes passées semblent nous inviter à nous laisser focaliser notre attention sur le message aussi. Comme c'est aussi le cas de l'extrait d'entretien d'Anna Arendt dans son rapport avec Karl Jaspers et de l'engagement au risque de la révélation. 


The Goldberg Variations - Amanda Barrio Charmelo - Oskar Stalpaert - Michiel Vandevelde - Photo: Katja Illner

Tout cela fait partie du sous-texte de cette volonté à la fois d'équité, d'égalité, de liberté et d'engagement qui motive les protagonistes de cette chorégraphie. Mais le plus visible, et c'est une réelle réussite, c'est la cohérence et la juste participation des quatre protagonistes dans ce dialogue entre la musique et les corps. Ainsi la présence de l'instrument populaire qu'est l'accordéon qui s'empare de la musique savante de Bach apporte un souffle nouveau (ce n'est pas un jeu de mots) et une très belle dynamique. Et même occulté par les voiles sur l'écran desquelles le monde s'immisce dans la salle de spectacle ou le noir qui nous permet d'apprécier cette pause de vision, l'esprit est porté dans une dynamique joyeuse et heureuse. 


The Goldberg Variations - Amanda Barrio Charmelo - Oskar Stalpaert - Michiel Vandevelde - Photo: Katja Illner

Mais c'est dans le superbe équilibre des trois corps qui incarnent d'une énergie vivante toute en fusion que se fait la véritable démonstration d'une humanité inclusive. Chaque interprète a sa place et sa dynamique, les solos, duos ou trios s'emparent du plateau dans une joyeuse liberté.  Amanda Barrio Charmelo, Oskar Stalpaert, ou Michiel Vandevelde nous offrent un feu d'artifice de figures et d'enchaînements, Amanda Barrio Charmelo dans ses agiles mouvements des mains et ses ondulations serpentines, Oskar Stalpaert qui nous éblouit de ses sauts et acrobaties souples et alertes que l'on n'oserait pas exécuter et Michiel Vandevelde dans sa gestuelle qui se rapproche plus de son référent Steve Paxton. Les différents tableaux et mouvements à deux ou trois interprètes, habilement distribués dans des complexités graphiques sont totalement maîtrisés et d'un bel ensemble. 


The Goldberg Variations - Amanda Barrio Charmelo - Oskar Stalpaert - Michiel Vandevelde - Photo: Katja Illner

La preuve que la "nouvelle danse" n'est pas élitaire mais agrandit son impact public. Les effets de lumière et les changements d'éclairage qui lorgnent du côté du music-hall et la bonne énergie des mouvements circulaires ou des allers-retours face au public avec de multiples variations nous enchantent et nous séduisent. Ce spectacle, dont la volonté d'implique et d'engagement n'est pas pesante touche son but sans discours inutile est une réussite plaisante.


La Fleur du Dimanche


The Goldberg Variations


Au Maillon - Strasbourg, le 21 et 22 mars 2026

Chorégraphie : Michiel Vandevelde
Composition et musique live : Philippe Thuriot
Avec : Oskar Stalpaert, Amanda Barrio Charmelo et Michiel Vandevelde
Costumes : Tutia Schaad
Assistance costumes : Camil Krings
Dramaturgie : Kristof van Baarle
Scénographie : Michiel Vandevelde, avec le soutien de Tom Callemin
Conseils lumière : Tom Bruwier
Technique : Maxim Van Meerhaeghe, Maarten Snoeck
Diffusion : GOOD COMPANY
Production : Platform K
Coproduction : VIERNULVIER / KAAP
Avec le soutien : Gouvernement flamand / Loterie Nationale / Ville de Gand / Konekt / Fondation Roi Baudouin


mercredi 18 mars 2026

Tempest de Lisbeth Gruwez et Maarten Van Cauwenberghe à Pôle Sud: Un cyclone-anticyclone: Ca chauffe sur la banquise

 On peut dire qu'entre Lisbeth Gruwez et Pôle Sud CDCN, c'est une relation longue et fidèle (souvent d'ailleurs avec la compagnie Voetvolk qu'elle a fondée avec Maarten Van Cauwenberghe). Tempest est au moins la sixième pièce jouée à Strasbourg. Ce qui n'est pas pour me déplaire, car depuis ma découverte de l'artiste dans la pièce Quando l'uomo principale è una donna qu'elle a coécrit avec Jan Fabre, j'en ai vu au moins cinq autres (It's going to get worse and worse and worse, my friend en 2015, Liz Gruwez dances Bob Dylan en 2016, We're pretty fuckin' far from okay en 2017 et Into the open en 2023). Et en revoyant ces billets, en particulier sa photo de 2015, je me dis qu'elle n'a pas pris une ride. Et elle a toujours la même énergie, dont elle dit qu'elle en est "le réceptacle". D'ailleurs, Maarten Van Cauwenberghe dit à propos d'elle qu'au début un critique l'avait qualifié de "bombe d'énergie" voire de "bombe atomique". Et cette énergie elle arrive à la tenir dans cette pièce sur presqu'une heure. Heureusement qu'elle a aussi fait une recherche auprès de maîtres des arts martiaux, en particulier du taichi pour à la fois canaliser cette énergie et la maîtriser, l'intérioriser. Et que la composition musicale de Maarten Van Cauwenberghe équilibre cette même énergie en musique avec force et vitalité, mais aussi sur des plages plus reposantes.


Tempest - Lisbeth Gruwez - Photo: Danny Willems


La pièce commence d'ailleurs dans un long voyage intérieur, concentré, quand la lumière monte très lentement, que l'on discerne le corps de la danseuse d'abord immobile puis remuant le haut du corps, les mains, les bras, le buste, accroché à un triangle incliné blanc en fond de scène à droite. Du silence naissent des gazouillis d'oiseau presqu'inaudibles puis de légères nappes sonores. Lisbeth Gruwez se lève et reste accrochée sur cette surface glissante et précaire avec toute sa force intérieure avant de plonger sur le plateau. Là, l'énergie se libère en une gestuelle millimétrée, tournoyante, dans son survêtement noir et blanc avec des bandes oranges. La musique de Maarten Van Cauwenberghe à base de multiples percussion (bois et métal et des clochettes plus des nappes multiples qui se superposent font monter la tension et concentrent l'énergie de la danseuse. 


Tempest - Lisbeth Gruwez - Photo: Danny Willems


Une accalmie provisoire fait retomber la tension, une perche, longue canne devient lance puis, plus tard, hampe de drapeau, quand un ruban rouge y est accroché. Entre temps une embellie a transformé la plateau en iceberg parcouru d'une brume glacée qui parcourt la banquise pour rafraichir l'atmosphère. Puis ce sont des vagues envahissante que dompte Lisbeth Gruwez en maîtresse des élément. Et elle repart de plus belle dans une chorégraphie impeccable sur un rythme époustouflant. 


Tempest - Lisbeth Gruwez - Photo: Danny Willems


Pour accéder à un summum d'énergie, les stroboscopes autour de la scène vont nous donnent l'illusion d'un mouvement du corps qui n'arrête pas d'accélérer alors que la danseuse est immobile ou presque, bougeant dans un ralenti imperceptible et où la conjonction de la lumière la fait tournoyer, se déplacer, s'envoler même et redescendre dans une vision surnaturelle, alors que nous sommes toujours happés par la composition sonore qui, elle aussi nous immerge dans cet oeil du cyclone au point de presque nous étouffer. Mais, pour finir, défait l'étreinte et la pression, en nous laissant souffler, lorsque le rythme de la musique et la lumière stroboscopique ralentit, se radoucit et nous lâche dans le noir. Et l'on ne peut qu'être ébahis par la performance de l'interprète, et saluer la précision et la qualité de ses gestes, sa force intérieure et son énergie et la magnifique équilibre que la musique instaure avec sa gestuelle.


La Fleur du Dimanche


Tempest


A Pôle Sud, le 17 et 18 mars 2026


Conception : Voetvolk 
Chorégraphie et performance : Lisbeth Gruwez
Musique : Maarten Van Cauwenberghe
Éclairage : Jan Maertens
Scénographie : ruimtevaarders
Implémentation scénographie : decoratelier KVS
Costumes : Eli Verkeyn
Mentor en arts martiaux : Rob Gemmeke
Assistante : Christine Herman
Remerciements : Francesca Chiodi Latini & Koen Tachelet

Production : Voetvolk vzw
Coproduction : December Dance (Concertgebouw Brugge & Cultuurcentrum Brugge) (BE), MA scène nationale – Pays de Montbéliard (FR), Perpodium, POLE-SUD (Strasbourg / FR), Theater im Pumpenhaus (Münster / DE)
Résidences : kunstencentrum BUDA (BE), CENTQUATRE-PARIS (FR), Chang Theatre (Bangkok / TH), kunstencentrum nona (BE), POLE-SUD (Strasbourg / FR), Theater im Pumpenhaus (Münster / DE), Voetvolk Atelier Rubigny (FR), WestK Performing Arts (Hong Kong / HK)
Distribution internationale : Materialise – Stéphane Noël
Avec le soutien : Tax Shelter du gouvernement fédéral belge et du gouvernement flamand

mardi 17 mars 2026

Honda Romance de Vimala Pons: Tomber, se redresser, se lever, muter, et commencer... par la fin

Vous vous souvenez peut-être de Vimala Pons qui tombe, ou de tout ce qu'elle soulevait et qui tombe, la chute .... comme dans les gags.... Mais ce n'est pas cela, les gags, très peu pour elle, c'est plutôt la déconstruction des gags, et pour chuter, c'en est presque fini. Nous l'avions vue dans Grande au Maillon en 2017 avec Tsirihaka Harrivel, quand sur la scène une multitude d'objets explosait ou eux-mêmes chutaient. C'est est fini, quand cinq mois après, Tsirihaka Harrivel est vraiment tombé (pas volontairement) de huit mètres de hauteur. Depuis, les choses ont changé. Mais ce qui est resté, apparemment une marque de fabrique (je me suis rendu compte en relisant le billet de 2017), c'est cette constance à vouloir raconter les histoires à l'envers. 


Honda Romance - Vimala Pons - Photo: Makoto C ôkubo


Ainsi, pour la pièce Honda Romance, quand le rideau s'ouvre, très lentement, dans un puissant son de déflagration (là non plus, elle n'a pas changé), nous la voyons couchée à terre, écrasée sous une sorte de satellite avec qui qui dialogue, en même temps qu'avec nous, une fois qu'elle a réussi à attraper son (faux) micro. Et elle dit de cet épisode que ce n'est pas vraiment le début de la pièce mais un épilogue: l'épilogue de la pièce précédente. En réalité, c'est bien la conclusion de son histoire récente, mise en scène symboliquement, la démonstration de sa volonté de se relever, d'avoir la force de surmonter ce qui l'a écrasée précédemment et de tenir debout. On comprend qu'elle a "traversé une dépression" - elle parle d'une "histoire d'amour" dans son dialogue avec son satellite-robot qu'elle arrive à soulever et à remettre dans le ciel. 


Honda Romance - Vimala Pons


Dans la séquence suivante, elle assure un performance époustouflante - à la fois physique, intellectuelle et artistique. Elle va jouer, à toute vitesse cent cinquante émotions, dans des séquences - des fois ultra-courtes en changeant au quart de tour de personnage, d'attitude et de niveau de langage - dans une maitrise extraordinaire à la fois de son texte, des attitudes et des gestes, et des ruptures. Et tout cela dans une implication totale de chaque segment. Une réelle performance - qui rime avec Honda Romance. Et comme on en est au titre, si nous pouvons nous permettre une remarque sur le sens induit de ce marriage entre une marque automobile - ou de moto ou de moteur - et une romance, une histoire d'amour populaire, nous pourrions dire que cela parle à la fois de l'énergie, de ce qui nous fait bouger, nous meut, entre autres, ou même, surtout, de ce qui concerne le coeur, l'amour, la vie. Quelque chose qui serait "beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie." tout en se présentant comme un challenge et une catharsis. Car en plus de cette performance verbale et physique, elle se bat aussi contre un vent très fort qui vient des trois directions de la scène!


Honda Romance - Vimala Pons - Photo: Philippe Jarrigeon


Et puis nous arrivons à la séquence qui aurait dû démarrer le spectacle - et c'est très bien que cela le conclue - une longue séquence presque hypnotique d'apparitions et de disparitions d'une dizaine de danseurs-chanteurs, dans des processions variées. Neuf chanteurs et chanteuses avec Vimala Pons, neufs corps divers, charmeurs, intrigants, uniques et insolites pour certain(e)s, habillés d'une belle variété de costumes, magnifiques créations de Marie La Rocca, qui fait que quelquefois l'on ne reconnait plus les interprètes. C'est sur les magnifiques composition vocales de Rebeka Warrior, très musique minimaliste, entre Laurie Anderson et Phil Glass que ces entrée et sorties qui font penser autant à Einstein on the Beach, et Bob Wilson qu'à Umwelt de Maguy Marin, un manège merveilleux où les voix des tous ce interprètes nous fascinent et nous surprennent. Et nous aident à surmonter l'effondrement. Une vraie potion magique, un onguent pour l'âme et une berceuse pour les oreilles. 


La Fleur du Dimanche


Honda Romance


Au TNS à Strasbourg, du 17 au 27 mars 2026

Générique 
[Conception, écriture et mise en scène, texte et interprétation] Vimala Pons
[Avec les chanteurs et chanteuses] Sabianka Bencsik, Joseph Decange, Océane Deweirder, François Gardeil, Myriam Jarmache, Flor Paichard, Vimala Pons, Firoozeh Raeesdana, Neige Requier, Léa Trommenschlager
[Collaboration, conception, mise en scène et composition musicale] Tsirihaka Harrivel 
[Composition musicale du chœur] Rebeka Warrior
[Collaboration artistique pour la direction, l’adaptation et l’arrangement musical] Fiona Monbet et Romain Louveau / Miroirs Étendus 
[Composition musicale du satellite] DMRA
[Recherche scénographique] Benjamin Bertrand, Marion Flament et Vimala Pons
[Regard scénographique] Marion Flament
[Confection du satellite] Charlotte Wallet
[Régie générale] Benjamin Bertrand, Marc Chevillon
[Lumière] Arnaud Pierrel
[Son] Anaëlle Marsollier
[Costumes] Marie La Rocca
[Assistanat aux costumes] Anne Tesson
[Collaboration et coordination artistique] Emeline Hervé
Et l’équipe technique du TnS
[Régie générale] Antoine Guilloux 
[Régie plateau] Denis Schlotter 
[Machiniste] Jean De Luca
[Régie lumière] Christophe Leflo de Kerleau 
[Electricien] Benjamin Soret 
[Régie vidéo] Xavier Prévot 
[Régie son] Imhotep Kenawi, Mathieu Martin 
[Accessoiriste] Anne Joyaux
[Habilleuse] Bénédicte Foki
 
Production TOUT ÇA / QUE ÇA et Comédie de Genève
Production musicale Miroirs Étendus
Coproduction MC2  Maison de la culture de Grenoble, Les Nuits de fourvière - festival international de la Métropole de Lyon, Odéon-Théâtre de l’Europe - Paris, Festival d’Automne - Paris, Centre dramatique national de Tours – Théâtre Olympia, Malraux scène nationale Chambéry Savoie, Le Lieu Unique – Nantes, CDN Orléans / Centre-Val de Loire, CENTQUATRE-PARIS, Les Halles de Schaerbeek - Bruxelles, 3 bis f Centre d’arts contemporains arts vivants & arts visuels – Aix-en-Provence
Avec le soutien de la Fondation BNP Paribas
Soutiens à la résidence Plateforme 2 Pôles Cirque en Normandie - La Brèche à Cherbourg, Villa Belleville - Paris, La Ménagerie de Verre dans le cadre du dispositif StudioLab, MC2 : Maison de la culture de Grenoble - Scène nationale
Tsirihaka Harrivel et Vimala Pons sont artistes associé·es au Lieu Unique (Nantes)
Vimala Pons est artiste associée du CENTQUATRE (Paris), la MC2 : Maison de la culture de Grenoble - Scène nationale et le Centre Dramatique National de Tours - Théâtre Olympia
TOUT ÇA / QUE ÇA est conventionné par le Ministère de la Culture - DRAC Île-de-France
Création le 23 septembre 2025 à la Comédie de Genève

lundi 16 mars 2026

Rituel 4: Le Grand Débat au Maillon: Du face à face politique au dos à dos - Le débat en forme de cadavre exquis

 Dans le cadre du Temps Fort: Démocratie en jeu au Maillon, la pièce Rituel 4: Le Grand Débat d'Emilie Rousset et Louise Hémon au Maillon rejoue en version "flash" moderne ce qui, juste avant l'éclatement de l'ORTF est devenu un rituel de la vie républicaine en France: Le Grand Débat entre les deux tours des élections présidentielles. De Louise Hémon, nous connaissions déjà la précédente pièce "documentaire" présentée lors du précédent "Temps Fort" au Maillon en 2024: Reconstitution: Le procès de Bobigny, crée déjà en 2019, sur le procès de Marie-Claire Chevalier et de sa mère pour l’avortement de la jeune fille suite à un viol, défendue par Gisèle Halimi. Elle s'est associée avec Louise Hémond, dont le premier film, l'Engloutie vient de sortir au cinéma et qui a déjà travaillé avec elle sur d'autres Rituels, dont La Mort


Le grand Debat - Émilie Rousset - Louise Hémon - Photo: Lebruman


Le dispositif est spécial, puisque nous assistons "en direct" à la réalisation d'un débat télévisé entre deux personnages, interprété l'un par Laurent Poitrenaux et l'autre par Emmanuelle Laffon, qui a participé à L'Encyclopédie de la Parole de Joris Lacoste. Nous sommes donc installé (un peu en surplomb) face à un studio télé et voyons sur l'écran au-dessus d'eux, le résultat ce ce qui est filmé par les trois caméras, une fixe en plongée et les deux autres qui vont, au fil du temps et de la pièce, bouger et changer de position. Ces déplacements font d'ailleurs totalement partie de la dramaturgie, comme on le verra plus tard. En introduction et pour poser ce décor, la voix de Leïla Kaddour Boudali nous explique les règles très strictes - entre le légal et les négociations des deux candidats - les conditions matérielles de ce rituel formalisé: longueur de la table, température de la pièce, règles des prises de vues et de la parole. Par exemple, le fait de ne filmer - à l'origine - que la personne qui parle. Les temps de paroles - chronométrées - et les interruptions doivent aussi être régulés par une autorité de surveillance.  


Le grand Debat - Émilie Rousset - Louise Hémon - Photo: Lebruman

Pour le texte de la pièce, ce sont des extraits des vraies paroles qui ont été échangées par les deux candidat(e)s. Et ce qui à la fois dynamise le déroulé de la pièce et introduit une étrange impression de texte un peu "hors du temps", c'est que très rapidement, le texte se heurte, s'entrechoque, un collage en quelque sorte, sous forme de cadavre exquis. Cela, combiné au fait que, sans prévenir, les deux interprètes changent régulièrement de personnage de référence et les candidats, qui se répondent bien sûr, peuvent tout à coup ne plus être les mêmes. Nous passons ainsi du "couple" Mitterand-Giscard en 1974 et 1981, au couple Mitterand-Giscard,  Mitterand-Chirac, Chirac-Jospin, Chirac-Le Pen, Sarkozy-Royal, Sarkozy-Hollande, et les deux Macron-Marine Le Pen. 


Le grand Debat - Émilie Rousset - Louise Hémon - Photo: Lebruman

Des phrases "punchline" mémorables apparaissent, comme "Vous n'avez pas le monopole du coeur" ou "Vous avez tout à fait raison, Monsieur le Premier Ministre" ainsi que des épisodes drolatiques comme l'argumentation sur l'augmentation de la TVA sur les croquettes pour chien (tout en se félicitant chacun d'en avoir aussi - des chiens). Des mots-emblèmes surgissent, qui devraient nous permettre d'identifier de quel bord (droite, centre, gauche, ou extrême droite) vient le discours: rassemblement, travailleurs, politique planétaire, mutations technologiques, authenticité, apaiser le conflit, changement, égalité, destin, "Blablacar", Licorne, et même des "c’est faux", "vous mentez" ou "mensonge" répétés ad nauseam, procédé surprenant pour un débat de deuxième tour d'élections présidentielles... Cette construction permet de comprendre les stratégies mises en place dans ces échanges, et quelquefois l'image (qui s'est affranchie de la règle "c'est celui qui parle qui est à l'écran" révèle aussi des stratégies de déstabilisation ou de mépris de la part de l'interlocuteur muet. D'autres fois le ressort dramatique est plus orienté vers la distraction voire le gag. 


Le grand Debat - Émilie Rousset - Louise Hémon - Photo: Lebruman

L'évolution de la scénographie et du jeu évolue vers la fin de la pièce pour faire apparaitre métaphoriquement la distance qui se creuse vis à vis du discours politique et qui se fait soporifique. Et l'on présente le désintérêt pour la chose débattue dans un clin d'oeil assassin. La performance des comédiens Laurent Poitrenaux et Emmanuelle Laffon, qui réagissent au quart de tour aux textes qui leur sont envoyés dans leur oreillette, est époustouflante. Du côté du choix des textes, les deux co-conceptrices et metteuses en scène trouvent un bel équilibre entre des passages où l'on analyse les discours, formatés ou convenus, les quelques saillies ou bon mots, et les parties plus loufoques, à la limite, pour varier les ambiances. Au final, une très bonne alternance entre pédagogie citoyenne et ironie critique.


La Fleur du Dimanche


Rituel 4: Le Grand Débat


Au Maillon - Strasbourg du 7 au 14 mars 2026

Conception, mise en scène et scénographie : Émilie Rousset et Louise Hémon
Avec : Emmanuelle Lafon et Laurent Poitrenaux
Et la voix de : Leïla Kaddour Boudadi
Création lumière et image : Marine Atlan
Cheffe opératrice / caméra : Alexandra de Saint Blanquat
Caméra : Mathieu Gaudet
Montage vidéo : Carole Borne
Musique : Émile Sornin
Maquillage : Amanda Silaen
Régie vidéo et son : Romain Vuillet et Jérôme Tuncer
Régie générale et plateau : Jérémie Sananes
Régie lumière et régie générale : Clarisse Bernez-Cambot Labarta
Production pour la reprise : CDNO – Centre Dramatique National d’Orléans
Production pour la création : Cie John Corporation
en association avec Agathe Berman Studio
Avec le soutien de : Fondation d’entreprise Hermès dans le cadre de son programme New Settings / DICRéAM, Hors-Pistes / Centre Pompidou
Action financée par la Région Île-de-France.
Ce spectacle a bénéficié de l’aide à la reprise de la DRAC Île-de-France.
Coproduction : Festival d’Automne à Paris


dimanche 15 mars 2026

Le Roi d'Ys à l'ONR: Une légende tracée au compas qui ne tourne pas (en) rond

 La production de l'opéra d'Edouard Lalo Le Roi d'Ys dans le cadre du Festival Arsmondo Iles est une heureuse rencontre entre deux intérêts convergents. D'une part la volonté du directeur de l'Opéra National du Rhin, Alain Perroux de faire revivre tout un pan du répertoire français trop peu connu et joué (la pièce n'a plus été jouée à Strasbourg depuis 1954) et l'attrait d'Olivier Py pour cette musique française de la fin du XIXème délaissée et à laquelle il se consacre pour lui donner un coup de brosse revitalisant depuis quelques années et dont nous avons déjà pu apprécier quelques pépites (Ariane et Barbe Bleue de Paul Dukas, Pénélope de Fauré, et quelques Offenbach). Le Roi d'Ys est le seul opéra célèbre de Lalo, dont le public connait surtout La Symphonie Espagnole


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck

Le livret de l'opéra est d'Edouard Blau qui s'est inspiré de légendes bretonnes, et Edouard Lalo a favorisé cette inspiration de par sa deuxième épouse la mezzo-soprano Julie-Marie-Victoire Bernier de Maligny, qui était bretonne et pour qui il a créé le personnage de Margared - sa soeur ayant hérité du rôle de Rozenn - au cours de l'écriture.  


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck

Dans cette version du mythe d'Ys, les deux soeurs, filles du roi d'Ys vont se retrouver dans deux couples opposés, l'ainée Margared dans un mariage forcé pour des tractations guerrières avec Karnac, mariage qu'elle rompt, mais renoue l'alliance en deuxième partie, la face sombre. Et Rozzen, amoureuse (tout comme sa soeur) de Mylio, le revenant, personnage lumineux (mais qui va faire le malheur de Margared), couple dont le bonheur est assuré. Ces deux couples font des duos magnifiques - la soprano Anaïk Morel (Margared) dont la voix forte et de belle tenue impose son personnage volontaire et terrible (fou même) tout comme le baryton Jean-Kristof Bouton (Karnak) qui a une belle ampleur et et qui impressionne par sa force et sa violence. 


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck

Le rôle de la soeur, Rozenn, plus dans les aigus (Lauranne Oliva) travaille sa fragilité et n'est pas en reste pour la qualité vocale de sa voix de soprano claire et délicate mais néanmoins riche et expressive, que ce soit avec son partenaire Mylio, le ténor Julien Henric dont la diction parfaite et la tenue mélodique est impeccable et très homogène même dans les soto-voce magnifiques ou dans les duos des deux soeurs qui sont un régal. Le père, roi d'Ys, interprété par Patrick Bolleire joue de sa voix de basse profonde et puissante. Il impressionne surtout dans son jeu théâtral de vieux roi fatigué, en partie abdiquant, arrivant difficilement à se lever et à marcher, et chutant souvent. 


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Les choeurs de l'Opéra National du Rhin, dirigés par Hendrik Haas ont une importance particulière et sont formidables, en coulisse ou incarnant des tableaux de foule très esthétiquement positionnés sur scène, que ce soit sur le plateau ou dans les construction inventives de Pierre-André Weitz. Ce dernier a fait pour les décors de cette pièce preuve d'une inventivité et d'une qualité extraordinaire, nous faisant passer sans interruption d'un décor de bord de mer à des espaces sous des arcades tirées au cordeau, sur le pont d'un navire fantomatique ou à des intérieurs à la Escher qui se transforment un clin d'oeil de vaste galerie populeuse à une chambre nuptiale, dont le lit fait écho en miroir au lit royal du début qui se rappelle plutôt un lit d'hôpital ou une couche mortuaire. Le décor en lui-même, tournoyant à nous donner le vertige, en continuelle transformation et succession d'espaces, voit glisser des bateaux, bouger des grues, s'élever des arcades, se transformer des constructions avec escalier où nous sommes alternativement en haut et en bas, à l'intérieur et à l'extérieur, dans une église ou une salle du trône, et devant ou derrière les digues de la ville. Et n'oublions pas la mer, cette mer toujours renouvelée, qui donne la mal de mer (c'est le cas de le dire) lors de l'ouverture avec ses mouvements hypnotisants de vagues et qui, pour le dénouement nous impressionne et nous effraye lorsqu'elle commence à tout submerger grâce à des artifices tout simples mais efficaces. 


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Saluons le magnifique travail d'orfèvre sur les lumières du talentueux Bertrand Killy qui d'un coup de pinceau de projecteur nous transforme tout cela sans que l'on s'en rende compte et crée ou fait disparaitre des pans de réel pour nous introduire dans ce monde rêvé et magique, surprenant. Qui passe du noir à la lumière, du réel aux ténèbres. Il nous offre quelquefois de vrais tableaux vivants, par la grâce aussi des costumes, magnifiques créations dans des noirs et blanc parfaits de Pierre-André Weitz. C'est avec ces moyens, exceptionnels et rares qu'Olivier Py dirige l'action, la pousse et la dynamise. Dès l'ouverture il part sur les chapeaux de roues et fait défiler sur scène les personnages dans une fébrilité active et tout au long de la pièce les éléments de l'histoire se déroulent sous nos yeux sans relâche. La composition d'Edouard Lalo, les textes d'Edouard Bleu n'y sont pas pour rien le texte et la composition rebondissent sans temps mort, s'enchaînent avec une fluidité et dans un flux incessant, alternent scènes de combat, mouvements d'ensembles, tableaux intimes ou duos tendres et duels vocaux énergiques. 


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck

L'Orchestre National de Mulhouse, dans un effectif généreux interprète avec brio, et délicatesse quand il le faut, sous la direction de Samy Rachid, un ancien de l'Opéra Studio cette magnifique partition d'Edouard Lalo. Celui-ci a écrit une oeuvre romantique et colorée, lyrique et bien équilibrée où les tableaux symphoniques puissants, des duos prenants et de grand airs lyriques font avancer la tension dramatique jusqu'à la submersion finale. Une oeuvre qui va à l'essentiel et pour laquelle Olivier Py a su extraire et traduire le meilleur, amplifiant la force du mythe et concentrant l'essence de la musique. Une oeuvre phare, ressurgie des flots et rompant les digues de l'émotion.


La Fleur du Dimanche



Strasbourg, - Opéra du Rhin - du 11 au 19 mars 2026
Mulhouse - La Filature - 27 et 29 mars 2026

Distribution
Direction musicale
Samy Rachid
Mise en scène
Olivier Py
Décors, costumes
Pierre-André Weitz
Lumières
Bertrand Killy
Chœur de l’Opéra national du Rhin, Orchestre National de Mulhouse
Les Artistes
Le Roi d’Ys
Patrick Bolleire
Margared
Anaïk Morel
Rozenn
Lauranne Oliva
Mylio
Julien Henric
Karnac
Jean-Kristof Bouton
Jaël
Jean-Noël Teyssier
Saint Corentin
Fabien Gaschy