dimanche 18 juillet 2021

De la gaillarde à la camarde, il n'y a qu'un pas

 Cela fait bien longtemps que je ne vous ai écrit hors exposition concert et spectacle. Je ne vous ai même pas salué pour la Fête Nationale. A vrai dire c'est depuis deux mois et deux jour (le 16 mai avec le "Soi" et le "Dasein") avec l'écriture de soi que j'ai lâché, tout comme les gaillardes du jour qui ne le sont plus trop et peinent sous la pluie:

Gaillarde pas gaillarde - Photo: lfdd


Mais certains souvenirs ressurgissent et la disparition de Christain Boltanski qui jouait avec la mort et de retomber sur un texte que j'avais écrit pour la disparition d'Alain m'ont incité à partager avec vous ces deux récits.

D'abord Boltanski. Vous connaissez peut-être son travail sur la mémoire et la mort et avez peut-être entendu qu'il avait "vendu" sa vie à un collectionneur, David Walsh qui l'exposait dans son Museum of New and Old Art (MONA) à Hobart en Tasmanie. 


Ceci n'est pas un pissenlit - Photo: lfdd


Depuis 2010, trois caméras filmaient l'atelier de Christian Boltanski et envoyaient les images à David Nash qui les difusait dans son musée et payait une personne pour enregistrer cela sur DVD et en faire une sélection hebdomadaire.

Un entretien avec Christian Boltanski réalisé l'été 2020 à Vevey pour le magazine du Grand Théâtre de Genève et en partie réalisé par Heidi.news (que vous pouvez trouver ici) en présente l'origine et le contexte:

"Le commissaire d’exposition Jean-Hubert Martin travaillait à l’époque avec David Walsh au MONA. Il lui semblait que mon travail conviendrait à ce musée consacré au sexe et à la mort. C’était juste. David Walsh est passé un jour par Paris. Il était tellement intriguant que, au bout d’une heure de discussion, je lui ai dit que j’avais envie de jouer avec lui, puisqu’il est un parieur professionnel.

...[L'idée] remonte à loin. Dans le premier texte que j’ai écrit, en 1969, je notais que la mort est une chose honteuse et que je voulais mettre ma vie en boîte. Face à David Walsh, j’ai pensé que la technologie permettrait de réaliser cette idée autrement. Ce qui me plaisait aussi était que l’oeuvre devait prendre place en Tasmanie, le plus loin possible de l’Europe et des gens qui me connaissent. J’ai proposé à David Walsh de lui vendre cette œuvre en viager. On a convenu d’un prix assez élevé. Il a décidé de me payer cette somme par mensualités. Il y a peu de temps, la somme fixée dans le contrat a été atteinte. Mais je suis toujours vivant. Du coup, la mensualité a désormais augmenté. David Walsh a perdu son pari de me voir mourir avant l’échéance du contrat. Celui-ci avait été signé devant notaire après un contrôle médical

.. Si on regarde quelqu’un vivre, on n’a soi-même plus d’existence. Si David Walsh me regardait en permanence, il n’aurait plus de temps pour lui. D’autre part, et c’est lié à l’univers informatique, plus on accumule des informations, moins on en sait. Mon oeuvre en Tasmanie compte désormais des dizaines de milliers d’heures d’enregistrement. Cela revient à ne rien pouvoir voir. Mais si je dis que David Walsh a acheté ma vie, lui préfère dire qu’il a acheté ma mémoire. Il peut savoir qui j’ai accueilli chez moi il y a deux ans à pareille époque. Moi, je l’ai oublié. En réalité, David Walsh ne possède rien de moi. Il a cette masse de DVD impossible à regarder. Il ne sait rien de mes pensées.

...

Je n’ai pas de désir d’immortalité. En revanche, j’ai toujours eu le désir de sauver ce que j’appelle la petite mémoire. Celle-ci consiste à se souvenir de sa grand-mère, d’une histoire drôle ou de l’endroit pour acheter le meilleur gâteau à la crème. Ces petits souvenirs disparaîtront avec nous. Cette question m’obsède. Chaque personne est unique et importante. Mais tellement fragile. Moi, j’essaie de sauver tout le monde en sachant que c’est impossible."


Christian Boltanski enregistrait aussi son battement de coeur qui résonnait à l'autre bout du monde - et il a fait de même avec des visiteurs de ses expositions: chacun pouvait enregister son coeur pour le futur...


Fleur avec antennes - Photo: lfdd


Cette photo me ramène à Alain, amateur d'OVNIs en son temps, Alain qui, sans prévenir, nous a aussi quitté l'année dernière, sereinement et tranquilement quelques jours après m'avoir appelé pour me proposer de partager une coupe post-confinement.

Et je pense à l'autre Alain, tenace avec ses trois cancers, qui vient de gratter un an de plus à la camarde.... On continue!

Je vous livre ci-dessous tel quel un texte que j'avais écrit en novembre 2020:

"Alain, à l’aide… A l’autre…, à nous…


Alain, copain, peut-on l’appeler ainsi ?

Oui, j’avais des amis, fugaces mais forts, qui passaient... mais le temps de l’amitié, ils étaient là pour partager ces moments de la jeunesse qui use toutes les ficelles de l’enfance. Les quatre cent coups pour lesquels il n’y a pas eu de film, ni photo. Mais des aventures, de westerns ou de Till l’espiègle,  de batailles de cow-boys et d’indiens ou de patinage, d’explorateurs animaliers dans la jungle rhénane, de blagues de potaches et d’escapades boueuses. Mais jeunesse passe et l’on se plonge dans le monde, on essaie de le décrypter, le comprendre, l’ordonner.

Cela s’est fait avec Alain, à tous les rayons, les livres, 1984 et Orwell étaient déjà des préoccupations d’avenir dystopiques, la conquête de la Lune, sur l’écran bleuâtre et bombé, en direct un sujet qui ne l’a pas quitté – il prévoyait de sortir un livre avec la NASA. Les mathématiques étaient l’objet de discussions enflammées pour démontrer un théorème que le professeur à la barbe en collier ne nous avait pas encore présenté. Le dictionnaire « Petit Robert » l’occasion d’une joute de mots tirés au hasard. Et que le meilleur gagne! Tout était matière à aiguiser notre soif de connaissance, à étancher notre désir de savoir. Les différentes éditions « horaires » de France Soir un feuilleton pour prendre l’air du pays. Le Tour de France une invitation à parcourir les routes en petites boucles, les championnats d’athlétisme l’occasion de tester un Fosbury-flop et les dimanche après-midi une énorme plage de variété entre Mireille Mathieu, la fille d’une famille nombreuse qui devenait une vedette populaire, lui qui était d’une fratrie de 7 garçons qui précédaient la petite dernière. Ce furent aussi des passions pour le tennis, le ski et les courses automobiles objet de longues séances télé qui auraient pu aboutir à une mission au Nürburgring pour assister à la victoire de Jacky Ickx – mais c’est resté un rêve. C’était aussi sur le poste transistor tout frais arrivé le hit-parade d’Europe 1 – ou de RTL l’autre frère ennemi (ou alors les deux puisqu’Alain avait à la fois acheté le double Album Blanc d’origine et le Sticky Finger à braguette des deux groupes antagonistes de Pop Music britannique) – suivi fidèlement, tout comme les émissions musicales de Pop allemandes en direct à la télévision pour la nouvelle jeunesse post-Woodstock.

Frères ennemis, nous l’étions aussi un peu, dans notre sympathique bataille pour les places sur le podium dans les matières principales de la cinquième à la troisième – heureusement qu’il y avait les deux "filles" qui devenaient nos adversaires renouvelées. Mais nous trouvions toujours des sujets de débat, même la théologie furent le sujet de guerres de religions - le schisme des catholiques et des protestants, alors que nous avions le même baptême, mais l’enfant de choeur biberonné à quelques cours de rhétorique protestante n’était pas en reste sur des sujets où les arguments  allaient aussi chercher du côté du bouddhisme. Puis, nos destinées s’écartèrent, lui externe, moi interne, jusqu’au baccalauréat que nous avions choisi de partager dans la même filière innovante bien sûr – électrotechnique en était l’appellation barbare mais qui ne fut pas tentée, ce fut bien "Maths Elem" qui fut réussi avec les honneurs puis les Universités scientifiques, fatales à divers titres et de tristes conséquences pour l’un et l’autre. Mais la fidélité perdura avec les années, avec comme lien fidèle le troisième Mousquetaire qui partagea le sport et les amours soeurs."


J'allais oubler l'article - d'actualité - qui m'a motivé à republier un billet. C'est Heidi News dont je parlais plus haut qui m'en a conseillé la lecture. C'est dans le Monde e  concerne le réchauffement climatique. C'est d'une part pour que l'on soit conscient de ce qui nous arrive et d'autre part que l'on puisse dire aux jeunes et à nos enfants non pas que c'est la fin du monde, mais que le monde continue et que c'est nous qui ferons le nécessaire pour qu'il puisse continuer avec nous. Le titre:

Comment le changement climatique va bouleverser l’humanité

Avec une vidéo que vous pouvez trouver ici:

https://dai.ly/x82e4yx


Le changement climatique, on en parle beaucoup, mais les problèmes qu’il va poser ne sont pas toujours évidents à comprendre. Ils sont pourtant très inquiétants. Alors, concrètement, quelles vont être ses conséquences ? 

Un degré, deux degrés, trois degrés, quatre degrés… Au cours du siècle à venir, la température de la planète va continuer de monter. Plus l’humanité émettra de gaz à effet de serre, plus le réchauffement climatique sera important. Mais en quoi ce dérèglement du climat est-il un problème ? Pourquoi doit-on se soucier de quelques degrés de plus ?

Naturellement, la hausse des températures va avant tout entraîner des canicules de plus en plus fréquentes et meurtrières. Et ces épisodes de chaleur s’accompagneront de sécheresses très problématiques pour l’agriculture.

Mais ce n’est pas tout. Un autre mécanisme risque d’être mis à rude épreuve : le cycle de l’eau. Entre la fonte des glaciers, la montée des eaux et les inondations, les conséquences pourraient bien être meurtrières pour les humains, mais aussi pour l’ensemble de la biodiversité.


Et pour finir en chanson, une pour la "gaillarde" et deux pour la "camarde".

La première, une chanson "gaillarde" de Colette Renard - Les Nuits D'Une Demoiselle:



La deuxième, pour les pissenlit par la racine de Daisy (Marguerite) Mortem - La vie c'est mort:



Et pour finir "Immortels" d'Alain... Bashung

Immortels

Je ne t'ai jamais dit
Mais nous sommes sommes immortels
Pourquoi es-tu parti avant que je te l'apprenne?
Le savais-tu déjà?
Avais-tu deviné?
Que des dieux se cachaient sous des faces avinées
Mortels, mortels, nous sommes immortels
Je ne t'ai jamais dit
Mais nous sommes immortels 




Bon dimanche

La Fleur du Dimanche




jeudi 1 juillet 2021

Rencontres d'été de musique de chambre - Troisième ! A la vie à la mort

La troisième soirée des Rencontres d'été* de musique de chambre proposées par l'Accroche Note est consacrée à un répertoire destiné à un grand ensemble de chambre. L'Accroche Note ayant invité le Quatuor Adastra et s'est lui-même étoffé avec le flutiste Samuel Casale, le contrebassiste Jérémy Lirola et le harpiste Jean-Baptiste Haye. Et toute cette petite troupe doit se serrer sur la scène - si l'on peut appeler ainsi l'avant de l'église du Bouclier devant l'autel.

Mais ils ne bougent pas, ils jouent de la musique, sauf Armand Angster pour les entraînantes "Esquisses Hébraïques" d'Alexander Kreïn qui le font tourner en rond. 

Albert Roussel - Le marchand de sable qui passe - Accroche Note - Adastra - Photo: lfdd

Mais commençons  par le début, quand c'est "Le Marchand de sable qui passe" d'Albert Roussel. Cette musique de scène pour flûte, clarinette, quintette à corde et harpe est une musique de scène - sur un conte de Georges Jean-Aubry - qui raconte l'histoire d'un personnage qui fait prendre conscience de l'amour à deux enfants. La musique, fait penser à Pierre et le Loup - mais Roussel l'a écrit avant, en 1908). Lente et calme, elle est très narrative. Et l'on imagine le décor posé et l'action se dérouler doucement, jusqu'à la fin où le surgissement amoureux monte dans l'espace.

Albert Roussel - Le marchand de sable qui passe - Jeremy Lirola - Jean-Baptiste Haye - Photo: lfdd


Psyché
de Manuel de Falla 
pour soprano, flûte, trio à cordes et harpe pour soprano, flûte, trio à cordes et harpe est une très courte pièce sur un poème du même Georges Jean-Aubry, et où le chant est comme enchâssé par la musique. C'est une chanson douce et reposante mais il faut quand même se réveiller:

Manuel De Falla - Psyché - Accroche Note - Françoise Kubler - Photo: lfdd

Psyché ! La lampe est morte; éveille-toi. 
Le jour te considère 
avec des yeux noyés d'amour,
et le désir nouveau de te servir encore.
Le miroir, confident de ton visage en pleurs,
reflète, ce matin, lac pur parmi des fleurs,
Un ciel laiteux ainsi qu'une éternelle aurore.
Midi s'approche et danse, 
ivre sur ses pieds d'or.
Tends-lui les bras, sèche tes pleurs ;
dans un essor abandonne, Psyché, 
la langueur de ta couche.
L'oiseau chant au sommet de l'arbre, 
le soleil sourit d'aise 
en voyant l'universel éveil,
et le Printemps s'étire, 
une rose à la bouche.

Guillaume Lekeu - Molto adagio - Quatuor Adastra - Photo: lfdd


Suit 
Molto adagio de Guillaume Lekeu pour quatuor à cordes, une méditation sur la souffrance et la mort aux tons graves, lente et pesante.

Charles David Wajnberg - Les Éphémères - Éclats - Accroche Note - Adastra - Photo: lfdd

La création de la soirée ce seront deux pièces courtes de Charles David Wajnberg Les Éphémères: d'abord Éclats pour flûte, clarinette, soprano, harpe et quintette à cordes et puis Nuées pour flûte, clarinette basse, soprano, violon, alto, contrebasse. Comme le titre le laisse penser, les pièces, très courtes aussi, présentent pour la première des éclats, à la fois de la voix (un texte basé sur les découvertes de la fission par de Lisa Meitner et son neveu Otto Frisch) et les instruments.


Charles David Wajnberg - Les Éphémères - Nuées - Accroche Note - Adastra - Photo: lfdd


Et pour le second, Nuées, ce sont des vols d'oiseau dont on entend les battements d'ailes et leurs chants. Le tout sans électronique, ni enregistrement...

Gian Carlo Menotti - Nocturne - Accroche Note - Françoise Kubler - Adastra - Photo: lfdd


Le Nocturne de Gian Carlo Menotti, pour soprano, harpe et quintette à cordes dont il a écrit le texte lui-même est -encore - une réflexion la mort, mais aussi la vie et le temps. Françoise Kubler s'y adonne avec éclat.


Alexander Kreïn - Esquisses hébraïques - Accroche Note- Armand Angster - Adastra - Photo: lfdd

Et pour finir donc, d'Alexander Kreïn, les Esquisses hébraïques pour clarinette et quintette à cordes sont des variations autour de la musique klezmer, en trois mouvements dont le premier, lent est lui-même découpé en trois. La clarinette d'Armand Angster dialogue avec virtuosité avec les cordes, quelquefois ils s'unissent pour rejouer les airs dansants et entraînants.

Un beau programme bien fourni et varié qui marque la fin de ces trois belles soirées d'été de musique. Rendez-vous pour la suite à Belle-Ile.


La Fleur du Dimanche


* pour voir le programme de la première soirée, c'est ici:
Rencontres d'été de musique de chambre: Voyage de l'est à la mer
Et la deuxième, c'est là:
Rencontres d'été - deuxième ! Accordez-vous, Accordez on!


Programme du 1er juillet 2021


Albert Roussel Le marchand de sable qui passe, pour flûte, clarinette, quintette à corde et harpe

Manuel De Falla Psyché, pour soprano, flûte, trio à cordes et harpe

Guillaume Lekeu Molto adagio pour quatuor à cordes

Charles David Wajnberg Éclats pour flûte, clarinette, soprano, harpe et quintette à cordes + Nuées pour flûte, clarinette basse, soprano, violon, alto, contrebasse

Gian Carlo Menotti Nocturne, pour soprano, harpe et quintette à cordes

Alexander Kreïn Esquisses hébraïques pour clarinette et quintette à cordes


Avec : Françoise Kubler (soprano) / Armand Angster (clarinette) / Samuel Casale (flûte) / Jean-Baptiste Haye (harpe) / Quatuor Adastra / Jérémy Lirola (contrebasse)






mercredi 30 juin 2021

Rencontres d'été - deuxième ! Accordez-vous, Accordez on !

La deuxième soirée des Rencontres d'été de musique de chambre proposée par l'Accroche Note est consacrée à l'accordéon. La palette est large et nous mène de Mahler à Zorn, et même à une création de "confinement" de Jean-François Charles avec de l'electro.

Luciano Berio - Folk Songs - Françoise Kubler - Marie-Andrée Joerger - Armand Angster - Photo: lfdd


L'accordéon étant considéré comme un instrument populaire, il est logique qu'une transcription des Folk Songs  (1964) de Luciano Bério, composés pour voix et sept instrumentistes spécialement pour Cathy Berberian (les versions voix accompagnées au piano mettaient Berio dans un profond malaise) ait été arrangée pour voix, clarinette et accordéon par l'Accroche Note. Et Françoise Kubler rend un bel hommage à Berberian en interprétant ici cinq "songs": d'abord le "Rossignolet des bois" de tradition française, puis un "Loosin Yelav" arménien suivi de deux chansons auvergnates sur des registres très différents "Malurous qu'o uno Fenno" et "Lo Fiolaire" pour finir par un "Azerbaïdjan Love Song" joyeux et entraînant.

Luciano Berio - Folk Songs - Françoise Kubler - Marie-Andrée Joerger - Armand Angster - Photo: lfdd


"Virgo" 'Allessandro Sbordonni pour clarinette basse et accordéon permet un beau dialogue entre ces deux instruments. Après un début très rythmé à l'accordéon suit une autre partie plus lente puis un nouvel entrain emporte les interprètes Marie-Andrée Joerger (accordéon) et Armand Angster (clarinette basse), le tous se conclut par un puissant éclat final.

Allessandro Sbordoni - Virgo - Marie-Andrée Joerger - Armand Angster - Photo: lfdd


Avec les "Lieder eines fahrenden Gesellen" de Gustav Mahler, également transcrits pour l'accordéon merveilleusement joué par Marie-Andrée Joerger (elle vient de sortir un disque "Bach en miroir" consacré à Bach et ses préludes et fugues, en écho avec d'autres compositeurs, à l'accordéon!), l'ensemble montre une belle maîtrise de ce répertoire du romantisme allemand. Et Françoise Kubler y donne la pleine puissance de ses capacités vocales.

Gustav Mahler - Françoise Kubler - Marie-Andrée Joerger - Armand Angster - Photo: lfdd


Place à "Road Runner" de John Zorn, pièce pour accordéon qui rend un hommage à "Bip Bip" (Roadrunner) le héros du dessin animé de Chuck Jones. L'écriture, entre collage et improvisation ne s'attarde pas plus de 3 à 5 secondes sur un morceau de musique - John Zorn laisse le champ à l'interprète en citant le compositeur (Mozart, Beethoven,..) ou le genre (valse, tango,..) ou l'état d'esprit d'un extrait ou encore une technique, quelquefois quelques notes (Beethoven a droit à quatre). Le résultat est une sorte de dessin animé sonore où l'on reconnait des airs alors que le suivant l'a déjà effacé, mais on en tire une réelle jubilation.


John Zorn  - Road Runner - Marie-Andrée Joerger - Photo: lfdd

 
La pièce "Sarganserland" de Walter Zimmermann, une version créée au départ pour voix, clarinette et Schwyzerörgeli (un petit accordéon diatonique) puis et créée en 2019 voit une nouvelle version de cette "chanson d'ivrogne" du pays de Sargans porté sur l'Anis. On en sort titubant...


Jean-François Charles - Benedictus - Françoise Kubler - Marie-Andrée Joerger - Armand Angster - Photo: lfdd


Et l'on se retrouve "dansant" sur la "Missa Brevis" de Jean-François Charles qu'il a composée en période de confinement en mélangeant les différentes liturgies chantées de la messe avec des textes poétiques. Pour le "Benedictus", la relation se fait avec "L'examen de Minuit" de Baudelaire, dans un mix electronique de rock enlevé et bien rythmé.

La pendule, sonnant minuit,
Ironiquement nous engage
A nous rappeler quel usage
Nous fîmes du jour qui s'enfuit :
- Aujourd'hui, date fatidique,
Vendredi, treize, nous avons,
Malgré tout ce que nous savons,
Mené le train d'un hérétique ;
(...)
Enfin, nous avons, pour noyer
Le vertige dans le délire,
Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre,
Dont la gloire est de déployer
L'ivresse des choses funèbres,
Bu sans soif et mangé sans faim !...
- Vite soufflons la lampe, afin
De nous cacher dans les ténèbres !

Walter Zimmermann - Sarganserland - Françoise Kubler - Armand Angster - Photo: lfdd

La soirée s'achève, toujours dansante, avec une populaire valse-tango d'Astor Piazzolla "Chiquillin de Bachin", sur un texte d'Horace Ferrer, inspiré par un garçon qui était rentré dans le café Bachin où Horace Ferrer et Piazzolla étaient attablés. Une réflexion sur la pauvreté et l'engagement..

Astor Piazzolla - Chiquillin de Bachin - Françoise Kubler - Marie-Andrée Joerger - Armand Angster - Photo: lfdd


  
La Fleur du Dimanche


Programme du 30 juin 2021

Luciano Berio Folksongs pour soprano, clarinette et accordéon
Allessandro Sbordoni Virgo pour clarinette basse et accordéon
Gustav Mahler Lieder eines fahrenden Gesellen, pour soprano, clarinette et accordéon
John Zorn Road runner pour accordéon
Jean-François Charles Benedictus pour clarinette, voix et électronique - Création
Walter Zimmermann Sarganserland pour voix, clarinette et accordéon - Création nouvelle version
Astor Piazzolla Chiquillin de Bachin pour soprano clarinette et accordéon

Avec : Françoise Kubler (soprano), Armand Angster (clarinette), Marie-Andrée Joerger (accordéon)


   

mardi 29 juin 2021

Rencontres d'été de musique de chambre: Voyage de l'est à la mer

 Pour la 21ème saison, l'ensemble Accroche Note offre au public strasbourgeois des notes musicales à l'entrée de l'été. Un formule gagnante si l'on en croit la fréquentation de l'église du Bouclier à Strasbourg dans la rue du même nom. Trois soirées consécutives qui vont offrir une confrontation de la musique classique du XIXème siècle et de la création du XXème - jusqu'à des pièces spécialement commandées par l'ensemble et créées pour le public pour leur plus grand bonheur.

Accroche Note - Il ne reste que vous - Patrick Modiano - Andrew Wagggoner - Photo: lfdd


Ce fut le cas de la pièce "Il ne reste que vous...", cycle de six chansons sur des texte de Patrick Modiano, Prix Nobel de Littérature en 2014, composé par Andrew Waggoner qu'il a dirigé lui-même, spécialement venu des Etats-Unis pour l'occasion. La pièce ressemble à une série de six photographies musicales animées, décrivant les rues de Paris (entre autre sous la neige), où Françoise Kubler a pu donner toute la mesure de son talent de soprano et où l'orchestre avec Christel Rameau à la flûte, Armand Angster à la clarinette, Nathanaëlle Marie au violon, Aleksandra Dzenisenia au cymbalum, Christophe Beau au violoncelle et Wilhem Latchoumia au piano ont éclairé, entre poésie et souffle, surprises et entrain, un tableau mystérieux et fragile.

La géographie de l'ensemble Accroche Note est changeante par définition et autour des piliers que sont Françoise Kubler et Armand Angster, cette première soirée s'est étoffée avec des musiciens du Festival de Belle-Ile-en-mer fondé par Christophe Beau. Juste retour des choses, l'Accroche Note sera aussi présent pour ces "Plages musicales en Bangor" en juillet.


Accroche Note - John Cage - Suite for Toy piano - Wilhem Latchoumia - Photo: lfdd

Wilhem Latchoumia aussi est un fidèle compagnon du groupe et c'est lui qui a ouvert le bal, accroupi sur un piano-jouet avec la "Suite for Toy piano" de John Cage, le précurseur des compositeurs pour cet instrument ludique et insolite. La pièce était au départ composée pour une chorégraphie de Merce Cunningham "A diversion" et les trois mouvements, enjouées et entraînants nous ont emmenés dans un conte de fée très frais.


Accroche Note - La flute de Pan - Jean Cras - Christel Rayneau - Françoise Kubler - Photo: lfdd

La pièce de Jean Cras "La flûte de Pan" du compositeur-marin Jean Cras nous conte elle aussi une belle histoire de l'invention de cett flûte à sept tubes - jouée ici par une flûte traditionnelle (Christel Raynaud) et le poème de Lucien Jacques est chanté par Françoise Kubler accompagnés du violon, de l'alto et du violoncelle.


Accroche Note - Inside - Pascal Dusapin - Laurent Camatte - Photo: lfdd

L'alto sous l'archet virtuose de Laurent Camatte donne son plein élan pour la magnifique pièce pour alto solo de Pascal Dusapin "Inside". Les cordes pincées, grattées, les glissandos et les variations ultra-rapides de ton, un rythme effréné, sans compter la mise en sourdine de cordes transforment le son de l'instrument et nous surprennent par leur ambiance.


Accroche Note - Chop Suey - Mauro Lanza - Aleksandra Dznenienia - Photo: lfdd

Un autre solo, celui d'Aleksandra Dzenisenia au cymbalum pour "Chop Suey" de Maurizio Lanza qui joue le mélange des genres: un compositeur italien résidant en France et cette interprète née en Biélorussie qui a fait ses classes à Strasbourg, jouant sur un instrument typiquement hongrois. Elle joue cette courte pièce avec virtuosité et entrain.


Accroche Note - Wolfgang Rihn- Wilhem Latchoumia - Françoise Kubler - Photo: lfdd


Suivent les trois poèmes de Hölderlin chantés par Françoise Kubler dans la pièce de Wolfgang Rihm "Drei Hölderlin-Gedichte", accompagnée par le toucher toujours délicat de Wilhem Latchoumia.


Accroche Note - Beyond - Nina Senk - Armand Angster - Photo: lfdd

Dernier solo, "Beyond" de Nina Senk joué à la clarinette basse par Armand Angster. Des sons étranges, percussions venant d'on ne sait z'où, tapotements et sons souterrains, ambiance mystérieuse, chant lancinant, sons qui tournoient et résonnent longtemps, une belle atmosphère et une interprétation magnifique.

La deuxième soirée le 30 juin est consacré au trio soprano, clarinette et accordéon (et électronique) et le 1er juillet verra le Quatuor Adastra et de jeunes musiciens émergents.


La Fleur du Dimanche


Programme du 29 juin 2021

John Cage Suite for Toy piano

Jean Cras La flûte de pan pour chant, flute, violon, alto, violoncelle

Pascal Dusapin Inside pour alto solo

Mauro Lanza Chop suey pour cymbalum

Wolfgang Rihm Drei Hölderlin-Gedichte pour soprano et piano

Nina Senk Beyond pour clarinette basse

Andrew Waggoner Il ne reste que vous… six chansons sur textes de Patrick Modiano pour soprano, flûte, clarinette, violon, violoncelle, cymbalum/percussions, piano - Création


Avec : Françoise Kubler (soprano), Armand Angster (clarinette), Christel Rayneau (flûte), Nathanaëlle Marie (violon), Laurent Camatte (alto), Christophe Beau (violoncelle), Aleksandra Dzenisenia (cymbalum), Wilhem Latchoumia (piano), Andrew Waggoner (direction)



   

samedi 26 juin 2021

Inflammation du verbe vivre au TNS: Une Odyssée entre la vie et la mort

La pièce de Wajdi Mouawad "Inflammation du verbe vivre" qu'il joue au TNS à Strasbourg est un voyage entre la vie et la mort, les origines et la recherche de la finalité de son travail, de sa réflexion, la découverte de ce qui le fait vivre, et qu'il aime à partager avec nous, le public.

C'est un éternel va-et-vient, dans un rythme joyeux et en même temps interrogatif entre ici et là-bas, le faire et le penser, la salle et la scène, la pièce de répétition et la Grèce où il fait des rencontres fructueuses, la grotte de Philoctète et les portes de l'enfer d'Hadès.

Ce récit entre explication de la démarche et histoire du théâtre et de la démocratie (dans la Grèce antique) et rencontre avec la réalité - et l'actualité (au moment de la création de la pièce en 2015) de la Grèce qui fût au bord du gouffre, nous tient en haleine et passe par une multitude de chemins.




Au début était la mort, et l'impossibilité de monter la troisième partie de la trilogie des pièces de Sophocle - après "Des Femmes" et "Des héros", "Des mourants". De multiples raisons (la mort de Robert Davreu, le traducteur de cette suite, les difficultés de montage et de production liées aux financements et au retours violents sur le cycle "des femmes" avec Bertrand Cantat, poussent Wajdi Mouawad qui avait fait, avec Sophocle une pause de son travail d'écriture le forcent à repenser la création.

Et nous assistons donc dans un dispositif brechtien moderne, dans un va-et-vient devant et derrière l'écran (un écran composé de 700 cordes dont se joue et avec lequel Wajdi Mouawad joue allègrement) au travail en train de se faire, de se construire et aux épisodes contés et filmés dans une narration qui ne faiblit pas pendant les quelques heures que dure le spectacle. Son alter ego Wahid va, comme Dante se faire emmener aux portes de l'enfer, mais nos par des dieux, par un chauffeur de taxi affable. Il va expérimenter les épisodes et les épreuves que traversent les héros, risquer la noyade et explirer la solitude de l'île de Lemnos, découvrir la Grèce d'aujourd'hui et la misère qui pousse Zeus et les Dieux à descendre des montagnes de Grèce et à vivre dans la misère, rencontrer la jeunesse à qui on n'a pas appris à défendre une vision de l'avenir et qui se suicident, rencontrer un chien qui incarne son âme et qu iva le guider vers son espace originel, sa motivation, la réponse à la question de la vie: "Faut-il revenir? et pourquoi?".

Et les flèche de Philoctère sont l'occasion pour lui faire dire que "La cible n’existe pas au moment où tu lances la flèche. C’est la course de la flèche qui fait exister la cible à mesure que la flèche s’en approche. La cible existe complètement au moment où la flèche la frappe."



La Fleur du Dimanche


Inflammation du verbe vivre

Jusqu'au 2 juillet au TNS à Strasbourg


Texte et mise en scène Wajdi Mouawad

Avec Dimitris Kranias, Wajdi Mouawad


Assistanat à la mise en scène Alain Roy, Valérie Nègre

Dramaturgie Charlotte Farcet

Scénographie Emmanuel Clolus

Musiques originales Michael Jon Fink

Réalisation sonore Michel Maurer

Lumière Sébastien Pirmet, Gilles Thomain

Costumes Emmanuelle Thomas

Son Jérémie Morizeau


Construction plateau Marion Denier, Magid El Hassouni

Image, son, montage Wajdi Mouawad

Fixing Adéa Guillot, Ilia Papaspyrou

Traductions Françoise Arvanitis

Assistanat à l’image et aux traductions Basile Doganis

Assistanat au montage vidéo Dominique Daviet


Le texte est publié aux éditions Leméac / Actes Sud-Papiers


Production La Colline - théâtre national

Coproduction Au Carré de l’Hypoténuse-France, Abé Carré Cé Carré Québec compagnies de création, Mons 2015 – Capitale européenne de la Culture, Théâtre Royal de Namur, Mars – Mons arts de la scène, Le Grand T – théâtre de Loire-Atlantique

Avec le soutien de l’École nationale supérieure d’architecture de Nantes et du Château des Ducs de Bretagne

mercredi 23 juin 2021

Terairofeu au TJP pour les Narrations du Futur: Ce n'est pas que du vent, il y a aussi la poésie de l'air et du feu...et de l'eau et de la Terre

Suite du Temps Fort des Narrations du Futur au TJP - Centre dramatique National à Strasbourg avec le spectacle de La Belle Meunière de Pierre Meunier et Marguerite Bordat Terairofeu.

TJP Strasbourg - Terairofeu - La belle Meunière - Louison Alix - Photo: Marguerite Bordat

On n'y brasse pas que du vent, même si le vent, dans nos têtes et dans celle des jeunes têtes blondes sont à l'unisson avec les deux jeunes artistes Louison Alix et Simon Anglès qui sont sur un plateau recouvert d'une bâche plastique et entourés de petits banc. Le spectacle joue sur la proximité et le vent souffle un air de fête, que ce soit avec des sacs en plastique ou des canons à fumée qui font des ronds et illuminent le ciel. On sent une volonté de récupération écologique, dynamique et inventive et les grosses poubelles noires vont rythmer de différentes manière la narration: Chambre d'écho fabuleuse, arbres, colonnes doriques, boites à sons ou à lumière, réserve de boyaux ou d'instruments de musique, gouffres et supports, refuges et boite de résonnance, élevage de pois sauteurs sous les vibrations ultra-basses, foyer intime ou source de reflets qui vont faire voler les oiseaux de mer pour clore le spectacle. 

TJP Strasbourg - Teraireofeu - La belle Meunière - Simon Anglès - Photo: Marguerite Bordat

La mer qui l'avait ouvert en vagues ondulantes ou même dressées et inquiétantes. De même, le couvercle de ces poubelles sera un parapluie d'où ruissellent des flots argentés enveloppant la jeune fille et la transformant en sirène. Sirène qui devient sorcière et taquine le public. La pièce invente un monde de poésie à partir de peu, poésie des objets, poésie des mots-valises qui affublent les personnages de noms de princesses, ducs et duchesses surréalistes et qui se transforment au gré d'accessoires de fortune. Tout un imaginaire, de rêverie simple en partant des quatre éléments primaires, et l'on s'y laisse bercer.

TJP Strasbourg - Terairofeu - La belle Meunière - Photo: Marguerite Bordat

La Fleur du Dimanche.

TERAIROFEU

Au TJP - Du 20 au 23 juin 2021 dans le cadre du Temps fort" "Les Narrations du Futur", présenté par le Maillon et le TJP - Centre Dramatique National - Grand Est


CONCEPTION, MISE EN SCENE MARGUERITE BORDAT ET PIERRE MEUNIER 

TEXTE PIERRE MEUNIER 

JEU LOUISON ALIX, SIMON ANGLES, JEFF PERLICIUS 

LUMIERE HERVE FRICHET 

SON HANS KUNZE 

REGIE GENERALE, CONSTRUCTION JEFF PERLICIUS

lundi 21 juin 2021

Au Bord au TNS: Quand la photo intime l'ordre d'exprimer l'intime

 La photographie dont il est question ne se prend pas de front, de face... Il faut faire face longtemps, tourner autour, la regarder et la dépunaiser...

En début de spectacle elle se révèle progressivement, mais en négatif sur le rideau de scène. Elle ne s'appréhende pas telle quelle, il faut la prendre "Au Bord". C'est là que se tient la comédienne quand le rideau s'ouvre, à gauche, près d'une table et d'une chaise posée dessus à l'envers. Le chemin a été fait, et on peut commencer. Mais commencer par quoi? Par le récit du recommencement. Trente-neuf versions de ce texte "appelé" par cette photo, quinze mois de tourner autour, de recommencer à essayer de dire ce qu'elle appelle.

TNS - Au bord - Claudine Galea - Cécile Brune - Photo de répétition: Jean-Louis Fernandez

"Je suis cette femme"... "Je suis cette laisse". Suivre la laisse, voir l'homme mais le nier, ce n'est pas lui, c'est elle l'histoire. Ce n'est pas la photographie, mais le tremblement qu'elle va générer qui est important.

Parler de la photographie n'est pas possible, c'est d'ailleurs seulement après tout ce chemin que se révèle ce que cette photographie dit, représente. Au début il y a la femme, la fille, il n'y a pas l'homme, surtout pas le garçon, il est nié, il sera exclus tout au long de la pièce, il est superposé à une autre femme, une autre "soi-même" que révèle cette "laisse". Cette autre femme qui a amené l'autrice, Claudine Galea "au bord de la mort" comme elle le dit dans l'entretien avec Fanny de Mentré dans le programme du spectacle.

Mais effectivement, il est impossible de parler de cette photo, d'en dire quelque chose, de la commenter, de dire ce qu'elle montre - d'ailleurs que montre-t-elle, que signifie-t-elle? Et qui sommes-nous où nous situons-nous pour la commenter?

Commenter, c'est cela aussi le piège. Ce n'est pas cela le but, l'objectif de la photo.

On a trop tendance à commenter, à s'enflammer, à plonger dedans et à surplomber de notre discours cette photo et bien d'autres... Depuis 2004 où elle a été publiée dans le Washington Post, combien d'images insoutenables, qui laissent sans voix, qui montrent l'innommable, le non-montrable, la négation de l'être ont-elles été "partagées". Comme le dit encore Claudine Galea:

"Il fallait pouvoir respirer, «penser» justement, en contrepoint avec le fait que j’étais en train de me coltiner le mur de l’innommable et de l’impensable − or, je pense que tout peut être nommé, tout peut être pensé et tout doit l’être. C’est ce qu’a réaffirmé en moi la lecture d’Arendt, ce que j’avais ressenti très profondément en lisant Robert Antelme : c’est la seule réaction possible face au « je ne veux pas que tu sois » pensé par les SS qu’il rapporte dans L’Espèce humaine."

Et c'est donc dans ce flot de pensées, dans la deuxième partie de la pièce, dans la "pièce du fond", comme dans un cocon, un antre de psychanalyste, que nous assiterons à l'accouchement de ce tremblement, de ces surgissement qui arrivent du plus profond, révélés à la fois par la photographie qui sera "dépunaisée" et brûlée, réduite en cendres - comme la mère dont c'est l'anniversaire de la mort, ce 21 août, début de l'écriture de la version "finale". Et cette mère aussi qui va révéler les liens qui se tissent dans ce récit multiple, qui passe de la photo, de cette fille-femme, de cette laisse et de la domination, vers la douleur et le désir, vers la douceur et les voix graves des femmes, vers la séduction et le sexe, vers la soumission et la mort, vers le trouble et le tremblement. Vers l'attachement et la dépendance.

La "photo interdit de penser", mais en se mettant au bord, sur les deux versants, Claudine Galéa arrive à faire son chemin entre l'amour et le deuil, "les photos ne savent pas" mais dans le trouble qu'elles révèlent, dans le vertige qu'elles procurent, elles disent leur "vérité", dans la chair, elles permettent d'"écrire des deux côtés" - être à la fois la laisse et les personnes aux deux bouts de la laisse, "être dans la blessure".

TNS - Au bord - Stanislas Nordey - Cécile Brune - Photo de répétition: Jean-Louis Fernandez



Et comme le dit Cécile Brune, magnifique comédienne, le juste choix de Stanislas Nordey, le metteur en scène qui arrive sobrement à lui faire incarner ce texte simplement et intimement dans son corps:

On est pris dans un tourbillon de la pensée première, brute, immédiate, comme emporté par une sorte de tsunami émotionnel.

...

Cette photo fonctionne comme un révélateur. Elle fascine et conduit peu à peu l’écrivaine à faire émerger ce qui est enfoui au plus profond, ce qu’elle gardait en elle depuis longtemps, et peut-être ce qu’elle refusait aussi d’admettre. Elle dit «je», et on se projette tout de suite dans ce «je». On se prend l’impudeur et l’honnêteté de ce coup de poing en pleine figure et en plein coeur.

...

Tout cela est relié au leitmotiv de la laisse. Le maître-mot du texte. Et cela fait miroir avec soi : on a tous en nous une part de la laisse, une part de la soldate, une part du supplicié. C’est une réflexion qui part de l’observation de l’atrocité brute de la torture et qui se heurte à la découverte de l’attirance/répulsion pour la soldate. Cela conduit à réinterroger le désir sexuel, la prédisposition à un sadomasochisme latent, enfoui, au fond de soi."

Et pendant qu'elle s'efface dans le cadre blanc qu'elle occupe au centre, au terme de cette magnifique prestation où elle a révélé à la fois l'intime d'une femme et l'ambiguîté du désir, nous nous disons que ce n'est pas fini, qu'une image, qu'un texte n'est jamais fini et qu'il va encore nous "travailler", qu'il va être nécessaire de reprendre cette distance, au bord, à la marge, et non en surplomb, où il va nous dire des choses sur nous-même, sur l'homme, sur la femme, sur la peau douce et sur la peau martyrisée.

TNS - Au bord - Claudine Galea -Stanislas Nordey -Photo: Jean-Louis Fernandez



Et je cède la parole une dernière fois à la femme écrivain qui, plus de dix ans après avoir réussi à écrire ce texte a cette réflexion sur lui et ces images (également les autres qui l'accompagnaient à l'époque): 

"Je me suis interrogée sur ce que ces images ont de politique. On pourrait se dire qu’il y a, derrière tout ça, l’idée de se poser en «justiciers » américains après le 11 septembre 2001. Mais ce serait simpliste et ce ne sont pas des images de justice, mais d’humiliation. Elles sont certes politiques dans le sens où l’Arabe, homme, maltraité par un Blanc qui a le pouvoir − et d’autant plus par une femme soldate blanche qui a le pouvoir −, avec l’assentiment du gouvernement américain qui savait pertinemment qu’il y avait des tortures à Abou Ghraib, c’est politique. Mais il n’y a pas de raison politique à ces images. La politique devrait être le contraire de ça. Au-delà des Américains et des Irakiens à l’époque, ça interroge la position de qui a le pouvoir, quel que soit le territoire. 

Je pense que ça a insupporté beaucoup de gens, surtout des hommes, que j’écrive à ce sujet. Mon texte a agacé, dérangé parce que c’était une femme qui s’emparait de ces questions. De la même façon, je mettais à jour l’impact érotique de ces images, qui n’était pas reconnu − or, la relation entre le sexe et la mort, ce n’est pas un scoop! Je pense aussi qu’en France, ça a réveillé des choses dans notre inconscient, liées à la Guerre d’Algérie. C’est une question qui m’est sensible, familiale.

Pour toutes ces raisons, ces images sont politiques, mais il n’y a aucune justification politique possible de ces images. C’est clairement de l’abus de pouvoir. Je pense que qui que tu sois, d’où que tu viennes, le désir d’humilier, tu te l’autorises quand tu possèdes le pouvoir. Or, ce désir d’humilier, il est en chacun de nous, on l’a tous vécu à un moment ou un autre, dès la cour de récréation. Et ça, c’est très dérangeant. Ça dérange les gens quand on les interroge sur leur capacité à humilier. Et encore plus si c’est une femme qui le dit. D’où l’intérêt que ce soit une femme qui tienne en laisse: parce qu’on est «ça» aussi. Je ne me serais pas arrêtée sur cette photo si c’était un homme qui tenait un homme en laisse."

 

La Fleur du Dimanche


Au Bord

CRÉATION AU TNS

Du 21 au 29 juin 2021 à 20h00 

(sauf le 24 - le 27 à 16h00) 


Texte: Claudine Galea

Mise en scène: Stanislas Nordey

Avec: Cécile Brune

Collaboration artistique: Claire ingrid Cottanceau

Scénographie: Emmanuel Clolus

Lumière: Stéphanie Daniel

Costumes: Raoul Fernandez

Production: Théâtre National de Strasbourg

Claudine Galea est autrice associée au TNS

Les décors et les costumes sont réalisés par les ateliers du TNS

Le texte est publié aux éditions Espaces 34