mardi 3 novembre 2026

Bunker de Marion Siéfert au TNS: A l'abri du silence quand la parole explose

 Le décor de la pièce Bunker de Marion Siéfert présentée au TNS est constituée d'énormes portes de sorties de secours, de tuyaux d'incendie et de grands coudes rouges dispersés dans l'espace. Une sorte de huis clos, mais factice et, on le verra plus tard, poreux quand même. 


Bunker - Marion Siéfert - Photo: Matthieu Bareyre


Dans cet espace un peu futuriste - anxiogène et isolé -  qui ne semble pas le seul, puisque l'on parle du "bunker" d'à côté, nous assistons à la création d'un "homme augmenté" que l'implantation d'électrodes va doter de capacités linguistiques extraordinaires: il est capable de parler une grande variétés de langues, de passer de l'une à l'autre instantanément et même de communiquer à distance et par télépathie. Il faut saluer la fantastique performance du comédien Charles-Henri Wolff qui incarne Paul, ce PDG d'entreprise internationale capable de jouer de multiples "états", sentiments et niveaux de langage. Relevons spécialement la scène du repas qui le voit éclater tel un volcan et passer dans un large registre d'attitudes, attifé d'un costume napoléonien, et passant d'un calme olympien à des éclats gargantuesques, face à sa fille qui se tient coite. Celle-ci, interprétée par la danseuse Janice Bieleu n'est pas en reste dans son interprétation de la fille de Paul, Ami (drôle de nom pour une fille - mais il faut dire que son frère s'appelle Anderson  - l'autre fils ?). Elle tient le rôle sans parler pendant presque deux heures (parlera-t-elle?) et arrive à tenir le plateau par sa présence silencieuse mais forte et tenir tête par cette omniprésence massive et antagoniste. 


Bunker - Marion Siéfert - Photo: Matthieu Bareyre

Au flot et au flux verbal du père, elle incarne une concentration zen et une défense papillonnante, jouant sur d'autres registres et ne laissant paraître aucune faille, défendant sa position tout en prouvant sa force, que ce soit avec ses couteaux papillons ou son arc bandé, mais plus encore dans son immobilité murée comme une forteresse, résistant aux assauts logorrhéiques du père. Le texte de la pièce, écrit par Marion Siéfert et Matthieu Bareyre est d'ailleurs un merveilleux collages d'univers spécialisés, assemblé avec précision dans un millefeuille littéraire sublime, mélangeant les vocabulaires médicaux, psychanalytiques, économiques, boursiers, sportifs, juridiques, gastronomiques, surréalistes, dans une sorte de cadavre exquis savamment dosé. 


Bunker - Marion Siéfert - Photo: Matthieu Bareyre


Lorenzo Lebebvre, en chirurgien est d'ailleurs également excellent en médecin qu'en sportif de haut niveau - il bat facilement Paul dans leur chevauchée fantastique en chambre. Et son apparition en intrus infecté est impressionnante. La voix de la mère de Paul, sorte de Deus ex Machina, impeccable Monica Budde que l'on ne verra jamais, donne une atmosphère totalement irréelle à sa présence, apporte une dimension oraculaire tout en soulignant la dépendance et la faiblesse de Paul, ce Grand Patron perdu dans sa vie quotidienne et ses relations familiales et sociales.


Bunker - Marion Siéfert - Photo: Matthieu Bareyre


Les questions posées par la pièce et les relations disséquées à vif, font de ce spectacle autant une radiographie de l'avenir de notre société qu'une vision au microscope de la difficulté de vivre le quotidien. Et dans cette métaphore de futur (pas trop) inventé, nous pouvons creuser la question du vivre ensemble, comme de notre destinée d'humain dans un environnement qui commence à nous dépasser. Une interrogation salutaire qui nous titille les neurones tout en secrétant de la dopamine. Un double plaisir...


La Fleur du Dimanche


Bunker


Au TNS - Strasbourg - du 3 au 13 novembre 2026

 
[Texte] Matthieu Bareyre et Marion Siéfert 
[Mise en scène] Marion Siéfert
[Avec] Janice Bieleu, Monica Budde, Lorenzo Lefebvre, Charles-Henri Wolff
[Dramaturgie] Matthieu Bareyre
[Conception et réalisation scénographique] Nadia Lauro
[Son] Patrick Jammes
[Régie Lumière] Clarisse Bernez Cambot-Labarta, Manon Lauriol, Erika Sauerbronn
[Costumes] Chloé Courcelle
[Musique de "Flux Mental"] Gaspar Claus
[Assistanat à la mise en scène] Noa Landon
[Régie générale] Chloé Bouju, Vassili Bertrand
[Régie plateau et accessoires] Charlotte Arnaud
[Maître d’armes couteau papillon] Didier Beddar
[Chorégraphie "Les Trois Petits cochons"] Patrick Kuo
[Coaching jeu] Ariane Schrack
[Accompagnement du travail chanté] François Gardeil
[Cofabrication des éléments scénographiques] Marie Maresca et Charlotte Wallet (animaux et objets), Comédie de Genève (menuiserie et équipements lumineux)
[Création et réalisation du masque et du costume de “la bête”] Lou Thonet
[Réalisation du dessin de la couverture d'Ami] Liz Laplassotte
[Graphisme de la couverture] Florent Dégé
[Montage de production] Anne Pollock
[Développement et tournées internationales] Emmanuelle Ossena 
[Administration, production, communication] Justine Cazin
[Traduction anglaise] Mirabelle Ordinaire
Et l’équipe technique du TnS
[Régie générale] Julie Roëls
[Régie lumière] Alexandre Rätz
[Régie son] Sébastien Lefèvre 
[Régie plateau] Arthur Villanueva
[Machiniste-cintrier] Jean De Luca 
[Habilleuse] Aline Bailly
[Régie des titres – spectacles dans ta langue] Arthur Dutertre
Dans le cadre de son apprentissage du kyūdō, Janice Bieleu a pu bénéficier de l'enseignement de Charles-Antoine Masset, Renshi 6e Dan, qui enseigne au Kyūdō Kai de Plan-les-Ouates à Genève.
Production Ziferte Productions
Avec le soutien de la Fondation d'entreprise Hermès.

Coproduction Comédie de Genève, T2G Théâtre de Gennevilliers - centre dramatique national, Points Communs - nouvelle scène nationale de Cergy-Pontoise / Val d'Oise, Théâtre national de Strasbourg, Les Célestins - Théâtre de Lyon, Festival d'Automne à Paris, Festival d'Avignon, Bonlieu scène nationale Annecy, Châteauvallon-Liberté, scène nationale, Théâtre Garonne - scène européenne de Toulouse, Le Parvis scène nationale Tarbes-Pyrénées, scène nationale d'Albi-Tarn, TSQY- scène nationale.

Accueils en résidence T2G Théâtre de Gennevilliers - centre dramatique national, Points Communs - nouvelle scène nationale de Cergy-Pontoise / Val d'Oise, Comédie de Genève, La FabricA du Festival d’Avignon, Châteauvallon-Liberté, scène nationale, Houdremont - centre culturel de la Courneuve, la Ménagerie de Verre, la Commune - CDN d’Aubervilliers.

Spectacle présenté dans le cadre du Festival d’Automne. Pour la création de Bunker, Marion Siéfert et Matthieu Bareyre ont bénéficié d’une résidence artistique dans deux services de l’hôpital Pitié-Salpêtrière, dans le cadre du programme culture-santé mené par le Festival d’Automne à Paris avec l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris.

La Compagnie Ziferte Productions est conventionnée par la DRAC Ile-de-France.
Spectacle financé par la région Ile-de-France.
Marion Siéfert est artiste associée au T2G Théâtre de Gennevilliers - centre dramatique national et à Points Communs - nouvelle scène nationale de Cergy-Pontoise / Val d'Oise.

Remerciements  Pr. Carine Karachi et tou.te.s les patient.e.s qui ont accepté notre présence, Dr. Bertrand Mathon, Dr. Florence Laigle, Viviane du Boullay, Julien Migozzi, Thomas Laurent, David Maresca et sa famille, Kin No Shima (Association de Kyudo de Hyères), Martine Bareyre, Julie Bareyre, Christine et Jean-Marie Siéfert, Saul Bareyre Siéfert. 

Avec le soutien de la Fondation Crédit Mutuel Alliance Fédérale pour les représentations surtitrées dans ta langue

France Culture, partenaire de la saison du TnS 

samedi 24 octobre 2026

Angelin Preljocaj et son Soulèvement : On a raison de se révolter, ça fait du bien !

 C’est sur les nappes sonores et les battements de la musique d’Irène Dresel, qui émergent doucement et sourdement, enveloppant les danseurs qui se mettent en marche, que commence Soulèvement, la nouvelle pièce d’Angelin Preljocaj que l’on croirait prophète, tant l’atmosphère de la Ville de Paris aux alentours du Théâtre de la Ville respire le poids du couvre-feu (d’ailleurs la station de métro est bouclée à la sortie du spectacle). 


Angelin Preljocaj - Soulèvement - Photo: Didier Philispart


Et l’on espère une pièce de révolte pleine d’énergie comme on en connait pour quelques chorégraphies du maître de la mise en scène (jetez un coup d’œil du côté d’Hélikopter sur la musique de Stockhausen). Effectivement le sujet est brûlant (trop ?) et Angelin Preljocaj nous offre une déclinaison du concept en une série de tableaux magnifiquement dansés. Angelin Preljocaj arrive à mettre en scène des mouvements d’ensemble et des tableaux de foule magnifiques. Ses douze danseuses et danseurs semblent beaucoup plus nombreux sur scène et de multiples duos, ses quadruples trios ou ses quatuors superbement coordonnés sont impeccables. 


Angelin Preljocaj - Soulèvement - Photo: Didier Philispart


Les interprètes sont d’une précision et d’une qualité phénoménale, la gestuelle pointue et les enchainements rigoureux. Les lumières au cordeau d'Eric Soyer, les costumes adéquats d'Eleonora Peronetti font de cette pièce une petit bijou. Et la narration qui cherche à rendre compte presque de manière exhaustive des situations de soulèvement et des relations humaines, ainsi que des sentiments successifs des personnes qui vivent ce type d'événement sont d'une superbe qualité esthétique, trop peut-être. Car on a l'impression d'une surface de peau lisse qui enveloppe la narration. On nous montre les manifestations comme des défilés, les affrontements comme des saynètes distanciées, on nous décrit l'abattement des protagoniste d'une manière un peu froide. 


Angelin Preljocaj - Soulèvement - Photo: Didier Philispart


Et les moments chaleureux, telle la séquence à la "Woodstock" avec fleurs et chanson folk est bien sympathique mais transpire un peu trop d'un bonheur rétro que pourrait contrebalancer la séquence "Femen" qui elle, au lieu de crier la révolte féministe iconoclaste, se contente de sublimer le corps féminin, à la limite d'une célébration corps-objet qui met mal à l'aise. Dommage pour ce peu d'engagement où le chorégraphe rate la marche en avant vers la Liberté, à moins du Libertaire. 


Angelin Preljocaj - Soulèvement - Photo: Didier Philispart


Car l'énergie est là qui passe de corps en corps, qui, comme une onde mobile glisse d'un danseur à l'autre, liant les gestes, les membres, ondulant en énergie positive sur le plateau, filant en serpentant en filaments fluides dans une vitalité généreuse. Un magnifique spectacle avec une généreuse dynamique, allons plus loin !


La Fleur du Dimanche


Soulèvement


Au Théâtre de la Ville - Paris - du 22 octobre au 7 novembre 2026

BALLET PRELJOCAJ

Chorégraphie Angelin Preljocaj
Musique Irène Drésel
Voix Irène Drésel & Coline Descotte
Musiques additionnelles Sizo Del Givry, 79D
Lumières Éric Soyer assisté de Jean-Bastien Nehr
Vidéo Nicolas Clauss
Costumes Eleonora Peronetti
Scénographie Adrien Chalgard
Construction Jean-Marc Druais / Atelier métamorphose
Avec Paul-David Gonto, Afonso Gouveia, Verity Jacobsen, Florette Jager, Beatrice La Fata, Yu-Hua Lin, Théa Martin, Florine Pegat-Toquet, Romain Renaud, Mireia Reyes Valenciano, Valen Rivat-Fournier, Leonardo Santini
Assistant, adjoint à la direction artistique Youri Aharon Van den Bosch
Assistant répétiteur Paolo Franco
Choréologue Dany Lévêque
Direction technique Guillaume Rouan
Régie générale / son Martin Lecarme / Virgile Olivieri
Régie lumières Amélie Bouchié / Jean-Bastien Nehr
Régie plateau Jérémie Blanchard / Rémy Leblond
Régie vidéo Fabrice Duhamel / Antoine Haurillon
Costumière Nina Langhammer

vendredi 23 octobre 2026

Mathilde Monnier et Lucie Antunes au 104 pour Silence: Du beau son pour les oreilles et plein de mouvement pour les yeux

Nous connaissons la propension naturelle de la chorégraphe Mathilde Monnier à construire des collaborations. Que ce soit avec des philosophes (Jean-Luc Nancy), des écrivains (Christine Angot), d'autres danseurs ou performeurs (La Ribot) ou, bien sûr et très largement, des musiciens (Philippe Katerine, EricM, et récemment Eve Risser - voir Le Mur).

Le projet Silence qu'elle présente avec Lucie Antunes au 104 à Paris dans le cadre du Festival d'Automne, après l'avoir créé à Bonlieu puis joué au Festival d'Avignon cette année, est une nouvelle brique dans cette construction. Il est différent du Ballet Le Mur, créé lors du Festival Musica à Strasbourg par les danseurs du Ballet de l'Opéra National du Rhin avec Eve Risser, compositrice, et interprète de la musique également sur scène. Le Mur est une vraie chorégraphie, tandis que pour Silence, il y a une présence beaucoup plus forte de la musique, des musiciens, des paroles des chansons, en quelque sorte du "concert", et l'imbrication qui se noue entre les danseurs et danseuses et la musique. 


Mathilde Monnier - Lucie Antunes - Silence - Photo: Marc Coudrais


Du côté de Lucie Antunes, il y a aussi un esprit porté sur les collaborations, que ce soit avec d'autres musiciens, des chorégraphes ou des poètes ou des romanciers. Pour le disque Silence, elle a travaillé avec la poétesse Laura Vasquez, l'artiste allemand Wolfgang Tillmans, la chanteuse Clara Ysé (pour la chanson Coupe-moi) et les deux musiciens Canblaster et Vega Voga qui l'accompagnent sur scène.


Mathilde Monnier - Lucie Antunes - Silence - Photo: Marc Coudrais


Silence est conçu comme un concert chorégraphié, les instruments de musique se retrouvent au milieu de la scène, en rond au milieu d'un grand cercle blanc, un peu à l'image de son disque éponyme qu'elle vient de sortir et qui lui est en vinyle cristal transparent. 

Le concert-spectacle commence par un grand rassemblement au centre de ce cercle où les dix interprètes, les trois musiciens et les sept danseurs-euses - performeurs.euses entonnent dans un choral moderne des variations de "silence" pour le briser, en laissant bien sûr un temps pour que l'on en entende l'écho, puis en lançant les modulaires avant que Lucie Antunes se mette à la batterie. 


Mathilde Monnier - Lucie Antunes - Silence - Photo: Marc Coudrais


Les danseurs commencent à tourner tout au bord extérieur du cercle en bougeant uniquement les bras, puis ce mouvement se propage au haut du corps et enfin au corps tout entier. Chacun et chacune ayant sa gestuelle propre. Cette gestuelle expressive est assez singulière, et ce n’est bien sûr pas de la danse à la manière classique. On sent qu’elle vient de l’intérieur. Les morceaux s’enchainent, Lucie Antunes jouant successivement et alternant la batterie et tous ses accessoires et le vibraphone. Elle se met aussi au piano vers la fin du concert pour une magnifique chanson, presque romantique et, bien sûr sa voix, en respirs et en percussions rythme également quelques chansons: une vraie femme-orchestre. Orchestre, et voix que complètent bien  souvent les danseuses et les danseurs, l’un d’eux jouant également de la basse. 


Mathilde Monnier - Lucie Antunes - Silence - Photo: Marc Coudrais


Les danseuses et danseurs naviguent entre la danse, l'interprétation des chants ou des mélodies et jouent également avec les instruments et les percussions. Il n'y a pas de frontière entre la musique et la danse. D'ailleurs c'est une peu le sens de cette pièce, cette traversée des univers, cette perméabilité des corps aux rythmes, à la musique, cette fusion, d'une certaine manière comme une transe due à la musique. Elle emplit l’espace, forme un cocon sonore autour des spectateurs et les mouvements et déplacements des danseurs, coordonnés et variés nous emportent dans un ballet hypnotique, quelquefois magique, quelquefois éclaté, quelquefois plus discret et minimaliste, mais toujours habité et incarné.


Mathilde Monnier - Lucie Antunes - Silence - Photo: Christophe Raynaud de Lage


Les variations sont multiples, entre une ligne tournante qui se dessine autour de l’orchestre ou des corps qui s’entrechoquent, des mains qui s’envolent ou des corps qui décollent, nous sommes fascinés et surpris par les variations qui font écho à la composition de la musicienne et qui transforment ce concert en un ballet magique. Les plages se suivent dans une diversité heureuse, nous n’avons pas l’impression d’être à un concert mais dans une expérience totale où la danse et le musique forme un tout qui nous absorbe, autant que les danseurs et les musiciens dans un voyage sans frontière, où le silence du titre renvoie à une douce sérénité mentale et qui s’achève dans des nappes sonores et vocales bienfaitrices. Et nous repartons sur notre petit nuage, transformés.


La Fleur du Dimanche



Au 104 - Paris , du 21 au 23 octobre 2026 

Composition, musique
Lucie Antunes
Chorégraphie
Mathilde Monnier
Scénographie
Annie Tolleter
Lumière
Eric Wurtz
Costumes
Laurence Alquier, Harmony Coryn
Musicien·nes
Lucie Antunes, Canblaster, Vega Voga, Makeda Monnet
Interprètes
Hans Peter Diop, Martin Enrique Gil, Thiago Granato, Lucia Garcia Pullès, Sophia Seiss, Carolina Passos Sousa, Judit Waeterschoot
Textes
Laura Vazquez, Louisahhh, Wolfgang Tillmans, Halo Maud
Régie générale, lumière
Emmanuel Fornès
Ingénieurie son
Stéphane Le Brun
Régie son
Antoine Varosa
Production
OTTO Productions / Nicolas Roux

jeudi 22 octobre 2026

Art Basel Paris, la grande exposition en bref - Si vous avez loupé le début, lisez le feuilleton

 Cette année, Art Basel Paris, la grande exposition d'Art Contemporain à Paris qui remplace la FIAC est passée comme un éclair. Il fallait être là aux avant-postes pour ce court moment, trop bref, sommet de l'exposition de ce qu'il faut avoir vu sur la marché de l'Art. Bien sûr, Art Basel Paris se place derrière Art Basel, l'originale, mais pour le marché français c'est "the place to be". Sachez quand même que pour les ventes record - Dix million l'oeuvre - ce sont deux artistes allemands qui sont sur le podium : Gerhard Richter et Georg Baselitz. Et si vous n'étiez pas là le lundi avec les high VIP (la foire ouvrant le vendredi pour le public - et la fermeture ayant eu lieu dès le vendredi à 19h00 (le samedi et dimanche ayant été sacrifié pour des "raisons de sécurité"), vous n'auriez pas vu ces deux chef-d'oeuvres.

On peut se rassurer pour les artistes français en se disant que, quand même, un artiste français a vu son oeuvre les Iris vendue aux enchères, chez Sorhebys, à côté pour 50 millions d'euros.

Pour commencer, en hommage à Maurizio Cattelan, je vous offre la #banane en trois exemplaires, mais c'était sur la foire Paris Internationale qui mettait la Corée à l'honneur, dans un immeuble désaffecté quai de Valmy. Je vous en parlerai plus bas.


Paris Internationale les 3 bananes - Photo: Robert Becker


Donc, entrons dans le vif du sujet, en image double l'Art dans la rue avenue Winston avec Keita Miyazaki:

Art Basel Paris - A symbolic Form - Keita Miyazaki - Photo: Robert Becker

Art Basel Paris - A symbolic Form - Keita Miyazaki - Photo: Robert Becker

Pour vous mettre dans l'ambiance de la foire quelques "instantanés":

Art Basel Paris - Instantané - Photo: Robert Becker

Art Basel Paris - Instantané - Photo: Robert Becker

Art Basel Paris - Instantané - Photo: Robert Becker

Art Basel Paris - Instantané - Photo: Robert Becker

Art Basel Paris - Instantané - Photo: Robert Becker

Art Basel Paris - Instantané - Photo: Robert Becker

Art Basel Paris - Instantané - Photo: Robert Becker



A suivre...

La Fleur du Dimanche

dimanche 18 octobre 2026

Que vont faire ici Heidi, le fromage "vieux" et la Serbie, le bitcoin et, pour finir, Trump, Poutine et Zelenski ou plutôt Gennadiy Druzenko et Mikhaïl Chichkine ?

 Dimanche dernier, j'ai lu une "fable", bien réelle, dont la morale m'a donné envie de la partager avec vous. J'avais aussi fait quelques photos de fleurs qui "attendaient" de rencontrer vos yeux....

Ca fait effectivement longtemps que je n'ai pas posté de fleurs - les billets "culturels", sur les spectacles sont très nombreux et laissent peu de place à "La Fleur du Dimanche" et ses TVA.

Et, un hasard ne venant jamais seul, il se trouve que je suis tombé sur une autre histoire, elle aussi sortant de l'ordinaire, le futur "à côté de chez vous", cela m'a conforté dans mon désir de vous offrir ces "Textes à Valeur Ajouté". Et, pour faire d'une pierre trois coups, l'actualité avec Trump trahissant ses engagements envers l'Ukraine, préférant les liens d'argent qui le relient à Moscou et la mafia russe (voir "United States of Mafia", un documentaire en trois volets, d'Antoine Vitkine qui retrace les relations troubles entre le pouvoir américain et le crime organisé en Russie, sur France 24), j'ai trouvé une troisième histoire exemplaire pour contrebalancer et soutenir l'Ukraine. Et préparer un dialogue entre l'Ukraine et la Russie (sans Poutine) dans le futur. Mais, cette histoire a déjà commencé et je vous la conte en troisième.

Mais pour commencer, je fais mon miel avec ces fleurs, même un 12 octobre:


Fleurs et abeille en automne - Photo: Robert Becker


Vous allez me demander ce que fait Heidi dans cette histoire...

C'est simple, Heidi, c'est un organe de presse suisse (d'où le nom de Heidi) indépendant, sans publicité et qui publie de l'actualité (libre) tous les jours, et des enquêtes régulières - également des magazines papier - faites un tour sur leur site. D'ailleurs je vais vous y renvoyer pour les vraies sources de mes TVA.


Fromage frais, Fromage "Vieux"

Cette première histoire éclaire une situation symptomatique en Serbie, qui n'arrive pas à constituer un gouvernement. Tito mort, la Yougoslavie a explosé et les "régions" se sont mené des guerres fratricides, nombreux sont encore ces nouveaux pays qui ne sont pas encore membre de l'Union Européenne. On peut aussi analyser en parallèle les situations de la Hongrie et de la Bulgarie dans une démarche parallèle. 

C'est David Laufer, chroniqueur, journaliste, écrivain qui habite à Belgrade depuis plus de 20 ans qui nous raconte cet épisode intitulé : 


Le fromage frais, ou l'impossibilité de l'épargne en Serbie


En Serbie, quand on dit fromage, on parle de fromage frais. Celui qu’on met dans une salade ou qu’on étale sur un morceau de pain. On trouve bien du fromage à pâte dure dans les supermarchés, mais il est industriel, caoutchouteux et sans goût. La Serbie a les vaches, l’herbe et l’amour du fromage en abondance. Alors pourquoi se priver de l’une des meilleures formes que puisse prendre le lait? La réponse à cette question éclaire une vieille malédiction de la culture locale: l’impossibilité de l’épargne.

Le fromage frais n’est pas fait pour durer. Un jour, dans un village du sud de la Serbie, je suis entré dans une petite maison perchée au sommet d’une colline. Un panneau indiquait «fromage à vendre». J’ai donc demandé à la vieille dame qui habitait là quelle sorte de fromage elle avait. «J’ai du vieux ou du nouveau», m’a-t-elle répondu sèchement, comme si ma question était stupide, ce qui, selon les critères locaux, était probablement le cas. Ma question suivante était encore plus stupide: «Vieux de quand?» J’imaginais des petites tomes séchées pendant des mois dans sa cave. Mais elle a levé les yeux au ciel, obligée qu’elle était de m’expliquer l’évidence: «D’hier.»


Un cycle sans fin

Voilà la culture du fromage dans les Balkans. Les paysans traient leurs vaches ou leurs chèvres et se mettent immédiatement à faire du fromage. Et ils recommencent chaque jour, dans un cycle sans fin: lait-fromage-lait-fromage-lait… Vous voyez l’idée.

Le fromage à pâte dure, comme les conserves ou la viande fumée, a été inventé comme une manière d’épargner. Une fois fabriqué et affiné pendant quelques semaines, il peut être consommé pendant des mois, parfois même des années. Une meule de Gruyère, qui pèse autour de 35 kilos, peut nourrir une famille pendant toute une saison, avec ses minéraux, ses protéines et ses matières grasses. Et elle évite au paysan la corvée quotidienne de fabriquer du fromage frais toute l’année. Le fromage à pâte dure est, autrement dit, un jeu à long terme, tandis que le fromage frais est un jeu à court terme.

Il se trouve que le long terme nécessaire à la fabrication du fromage à pâte dure exige certaines conditions: prévisibilité, stabilité et paix. Dans un environnement stable, les paysans en viennent naturellement à penser à l’épargne: épargner pour l’avenir, épargner leurs efforts, autrement dit planifier et veiller à ce que les récoltes d’aujourd’hui soient encore disponibles demain.


Sauvagerie ottomane

Cet état d’esprit, qui paraît évident à un Européen occidental, l’histoire ne l’a pas accordé au peuple serbe, ni à la plupart des peuples des Balkans, pendant de nombreux siècles. Les Serbes, autrement dit, n’ont pas été habitués à la possibilité d’épargner, parce qu’ils ont vécu, durant l’essentiel de leur histoire moderne, dans l’instabilité, l’imprévisibilité et la guerre.

La sauvagerie de la domination ottomane dans la péninsule balkanique ne saurait être sous-estimée. Pendant plus de quatre siècles, les sultans ont rançonné, saccagé et pillé. Et lorsqu’ils ont enfin été chassés, tout ce qui subsistait de leur présence se résumait à quelques mosquées, quelques ponts et suffisamment de haines religieuses pour durer encore 160 ans plus tard – si l’on considère le retrait définitif des troupes ottomanes de Belgrade en 1867 comme l’affranchissement des Serbes de l’Empire ottoman.

Sous la domination turque, à partir de 1459, les populations étaient habituées à une pauvreté si abjecte qu’elles n’étaient même pas certaines de survivre à l’hiver, tandis que leurs fils étaient enlevés pour intégrer le corps des janissaires (troupe d’élite ottomane) et leurs filles pour intégrer les harems de Constantinople. Cela peut paraître un peu larmoyant, mais considérez ceci: le Musée national de Serbie, pour lequel j’ai travaillé quelques années, couvre neuf mille ans d’histoire et regorge d’objets datant de toutes les époques, du Néolithique à la Grèce antique, des empires médiévaux jusqu’à l’époque moderne. Il n’y a qu’un seul et grand trou noir: les quatre siècles de domination ottomane.


Mais c’est quand même délicieux

En anthropologie comme en géologie, le temps avance selon des rythmes différents. Ce qui accable aujourd’hui la Serbie ne l’accablera pas éternellement. Souvent, j’aimerais gravir la plus haute colline et crier aussi fort que possible: «Chers habitants de Serbie! Les guerres sont finies! Les Turcs sont partis! Vous pouvez rentrer chez vous et commencer à vivre une vie normale!» Mais je dois être patient et faire confiance au temps. Je dois croire qu’un jour, cela deviendra évident pour les jeunes générations. Et qui sait? C’est peut-être déjà le cas.

En attendant ces jours meilleurs, laissez-moi vous dire que le beli sir (fromage blanc) serbe ou le kaymak (une crème épaisse) sont absolument délicieux!

J'ai un peu raccourci le texte, l'original est là:

Beli Sir


Pour le deuxième "conte", c'est la "misère" qui illustre le mieux cette histoire:


La misère - Photo: Robert Becker


L'histoire "vraie" se passe sur une île paradisiaque et nous donne un avant-goût de notre "futur". Sur cette île, faisant partie du Honduras un chef d'entreprise, le milliardaire Peter Thill a créé une ville nommée Prospéra, qui est en fait une entreprise, totalement indépendante du pays et dans laquelle les habitants ne payent presque pas d'impôts, où il n'y a pas de gouvernement, juste un PDG, et où la monnaie est le Bitcoin. C'est une autre enquête en feuilleton et je vous en offre également le début - la suite est là: Bitcoin:


À Próspera, le Bitcoin est roi et l'impôt ne passera pas


L’île de Roatán, qui appartient au Honduras, abrite le projet libertarien le plus avancé au monde, financé notamment par le milliardaire Peter Thiel. La ville de Próspera est en construction dans la jungle. Ses premiers habitants se piquent d’aider les pauvres Honduriens qui les entourent tout en clamant leur haine de l’Etat et leur amour des cryptomonnaies.

Tomek crée une vague. Debout sur une échelle, il passe son pinceau sur un mur blanc que ses mains veulent transformer en une mer bleu cobalt. Tomek – cheveux bouclés, regard déterminé, mollets bien bronzés – saute de l'échelle, court vers l'arrière, contemple son œuvre, secoue la tête: la crête de la vague monte de façon bien trop abrupte. Tomek ne voulait pas faire une si grande vague. Heureusement qu'il a vérifié. Il faut parfois prendre un peu de recul pour avoir une vue d’ensemble.

Le mur peint par Tomek est celui de la salle de sport de l’école de Coxen Hole, 8’300 habitants, la plus grande localité de l’île caribéenne de Roatán, qui appartient au Honduras. Un pays qui ne fait la une des journaux en Europe qu’en raison de la violence de ses gangs – quand il fait les titres tout court. En Amérique latine, selon les indicateurs habituels, seule Haïti connaît des conditions de vie encore plus dures. Cependant, avec ses palmiers, ses récifs coralliens, ses touristes rougeauds et les apéros au coucher du soleil, Roatán semble infiniment plus détendue que la partie du Honduras sur le continent: un trait de pinceau paradisiaque de 60 kilomètres de long et de quelques kilomètres de large, dans les Caraïbes.

....

D’un point de vue formel, Próspera est une zone économique spéciale. Moins d'impôts, de droits de douane et de réglementations est censé attirer les investisseurs et favoriser la croissance. À première vue, cela peut sembler peu spectaculaire, il existe de nombreuses zones de ce type à travers le monde – même la Corée du Nord en a une. Il existe toutefois une différence décisive: selon les traités signés, l’État du Honduras a cédé sa souveraineté sur les territoires appartenant à Próspera. Celle-ci est désormais exercée par Honduras Próspera Inc., une entreprise privée enregistrée aux États-Unis.


Tant pis pour la démocratie


Parmi les bailleurs de fonds figurent de grands acteurs de la scène libertarienne de la Silicon Valley, tels que l’anarcho-capitaliste Patri Friedman, le développeur de logiciels Marc Andreessen, l’entrepreneur en série Balaji Srinivasan – ainsi que Peter Thiel, l’investisseur qui entretient d’excellentes relations avec Donald Trump et son vice-président, J. D. Vance. Peter Thiel, qui préside notamment Palantir Technologies, considère que la démocratie et la liberté ne sont pas compatibles. C’est ainsi que Próspera n’est dirigée ni par un président ni par un Premier ministre, mais par un PDG, secondé par un conseil d’administration.

Próspera est ainsi décrite comme un véritable État dans l’État – ou du moins une ville privée, ce qu’on appelle une «charter city».

La suite est là: Bitcoin:


Pour le troisième récit, quoi de mieux que la châtaigne pour parler d'un "marronnier" sous un autre angle. On n'arrête pas de parler de l'Ukraine*, cela fera bientôt cinq ans que le pays s'est fait envahir par la Russie de Poutine et il faut essayer d'en sortir par le haut (il faut bien sûr soutenir le pays et souhaiter que cette guerre et tous les autres conflits trouvent une issue heureuse et paisible.


Le marronnier - les deux châtaignes - Photo: Robert Becker


Initier un dialogue pour inventer un "après" ensemble


Ceci n'est donc pas un récit, mais un échange volontaire entre deux personnes qui veulent penser et préparer l'avenir: Gennadiy Druzenko, universitaire ukrainien, fondateur d’ une ONG de médecine de guerre et Mikhaïl Chichkine, célèbre écrivain russe établi en Suisse qui a débuté un dialogue avec lui. Pour poser des bases et rêver d'avenir:


De Russe à Ukrainien: «Je vous souhaite le meilleur, de la force, et la victoire!» 


Gennadiy Druzenko est le fondateur d’une ONG ukrainienne de médecine de guerre, ennemi public en Russie après avoir tenu des propos extrêmes à la télévision ukrainienne. Il écrit à Mikhaïl Chichkine, écrivain russe installé de longue date en Suisse, à Zurich. Un dialogue s’engage, sur la pointe des pieds.

C’est l’histoire d’un email qui a donné naissance à une amitié, jetée comme un pont entre deux pays en guerre. D’un côté Gennadiy Druzenko, universitaire ukrainien parti au combat, fondateur d’ une ONG de médecine de guerre. De l’autre, Mikhaïl Chichkine, célèbre écrivain russe établi en Suisse depuis 1995, et farouche opposant à la guerre depuis ses débuts.

De décembre 2023 à l’été 2026, les deux hommes se sont écrit en russe et en ukrainien, autour des sujets qui fâchent: la guerre et la paix, l’impossibilité et la nécessité de surmonter le passé, cet avenir qu’il faut commencer à bâtir. Leur correspondance est un manifeste humaniste. La voici.


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Gennadiy Druzenko à Mikhaïl Chichkine

Cher Mikhaïl,

Nous ne nous connaissons pas, et voilà bien longtemps que je n’ai pas écrit en russe. Veuillez excuser mes éventuelles maladresses.

Je m’appelle Gennadiy Druzenko; je suis le fondateur et le président du Premier Hôpital mobile de volontaires Pirogov, connu en Ukraine – et au-delà – sous son sigle ukrainien, PDMSh: https://pdmsh.ua

(Le nom de l’ONG provient de Nikolaï Ivanovitch Pirogov, grand chirurgien russe du 19e siècle et fondateur de la Croix-Rouge russe, considéré comme un des pères de la médecine de guerre. PDMSh se prononce /pé-dé-em-sha/, ndlr.)

Nous sommes sans doute la plus importante équipe de soignants civils bénévoles présente sur le front, où depuis maintenant neuf ans, nous sauvons les vies de militaires et de civils. Nous avons pris en charge plus de 90’000 patients. Parmi eux, des prisonniers de guerre russes…

À cause d’une remarque inconsidérée au début de la grande guerre, la propagande russe s’est employée à faire de moi un monstre dont on effraie les soldats russes. Que Dieu les juge: nous ne tuons pas, nous soignons. Vous trouverez ici un reportage en russe, sérieux et véridique, sur notre travail: https://projects.liga.net/signature-of-dr-zaluzhnyi-r

(En mars 2022, Druzenko a déclaré sur la chaîne Ukraine 24 avoir donné pour instruction de castrer les prisonniers de guerre russes «parce que ce sont des cafards, pas des personnes». Il s’est ensuite excusé pour ces propos, expliquant qu’ils avaient été tenus à la suite de menaces russes contre lui et sa famille et que son ONG respectait les Conventions de Genève. À ce jour, ce genre de torture extrême n’est attesté que sur des prisonniers de guerre ukrainiens, ndlr.)

Je suis actuellement en Suisse pour rencontrer nos donateurs et les amis qui nous aident à sauver des vies sur le front. Peut-être seriez-vous intéressé à l’idée de nous rencontrer, pour échanger nos impressions, nos prévisions et nos analyses sur cette guerre russo-ukrainienne qui me rappelle de plus en plus la guerre d’indépendance américaine. Être ukrainien aujourd’hui n’est pas une affaire d’ADN, de Blut und Boden, mais, avant tout, un choix éthique et une certaine conception du monde.

(Blut und Boden, «le sang et le sol», est un concept du 19e racialiste, central dans l’idéologie nazie, selon lequel la race et le territoire sont intrinsèquement liés, ndlr.)

Si vous souhaitez me rencontrer, écrivez-moi ou appelez-moi: je pourrais venir vous voir demain, lundi 4 décembre (2023). Pour ma part, j’aimerais m’entretenir avec un éminent représentant de la culture russe qui s’oppose à la guerre.

Sinon, ce n’est pas grave: cela voudra simplement dire que l’heure d’un dialogue franc, face à face, n’est pas encore venue…


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Mikhaïl Chichkine à Gennadiy Druzenko

Cher Gennadiy,

Merci de votre courriel! Et merci infiniment pour ce que vous faites. J’éprouve une profonde admiration pour vous et pour vos collègues, qui sauvez des vies dans cette guerre effroyable. Hélas, on ne voit toujours pas la lumière au bout du tunnel.

Malheureusement, nous ne pourrons pas nous rencontrer cette fois-ci: j’ai des interventions prévues de longue date aux moments que vous proposez. Peut-être la prochaine fois? Si je comprends bien, vous venez de temps à autre en Suisse. Dans ce cas, veuillez me prévenir bien à l’avance.

Il m’importe beaucoup de vous rencontrer et de parler avec vous, car, lors de mes interventions publiques, je répète toujours la même chose: tôt ou tard, cette guerre prendra fin, et il nous faudra alors jeter des ponts par-dessus l’abîme – de douleur, de sang et de haine – qui se creuse entre Russes et Ukrainiens, pour chaque nouveau jour de carnage, pour chaque mort. Et ce seront les gens de culture, les musiciens, artistes, et écrivains, qui seront les premiers à l’ouvrage. La seule question est: quand? Peut-être faudra-t-il attendre la génération suivante, ou même celle d’après.

Mais il n’est jamais trop tôt pour commencer. Nous avons le devoir d’essayer, même quand cela paraît impossible.

Je vous souhaite le meilleur, de la force, et la victoire!

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La  suite est là : 

«Je vous souhaite le meilleur, de la force, et la victoire!»


Bon Dimanche


La Fleur du Dimanche


* L'action de soutien à l'Ukraine ne doit pas cesser. 

L'installation Guernica/Ukraine pour marquer ce soutien et combattre pour la Paix sera exposé du 19 au 21 novembre à Paris, chez Artcurial - 7 rond-point des Champs-Élysées - à l'occasion des 50 ans des éditions jannink - Baudouin Jannink étant à l'initiative de ce projet où l'oeuvre de Jean Pierre Raynaud Sans titre - Ukraine fait face à la copie du tableau Guernica de Pablo Picasso, qui soutenait les républicains espagnols en 1937 en mémoire du bombardement de la ville homonyme.

jeudi 15 octobre 2026

When I saw the Sea d'Ali Chahrour à Pôle Sud: Regarder le soleil en face ou regarder au loin

 Est-ce un hasard si les deux chorégraphes de cette soirée deux en un de Pôle Sud, Kiyan Khoshoie et Ali Chahrour s'intéressent au corps de danseurs non professionnels, possible. Ce qui est sûr, c'est qu'ils viennent du Moyen-Orient, de pays sujets à la violence, violence du pouvoir, ou violence d'agresseur externes. L'Iran pour Kiyan Khoshoie (même s'il est maintenant installé en Suisse) et le Liban pour Ali Chahrour.


When I saw the Sea - Ali Chahrour - Photo: Christophe Raynaud de Lage


Kiyan Khoshoie lui, avec son projet en chantier Body Electric, s'intéresse au corps "commun", de "everibody" qui danse, chez lui, dans un club, en boite, dehors... C'est le sujet de son prochain spectacle pour lequel il travaille volontairement avec des non-danseurs, des commédiens-comédiennes et un performeuse. Et va essayer de comprendre à la fois ce qui "fait danser", ce qui donne envie de bouger, et va interroger le "mantra pop". En référence à son pays d'origine où la danse est interdite dans les lieux publics, il va chercher à montrer comment on danse quand même, même si on n'a ni le droit, ni le temps. Cette urgence et cette volonté qui pousse au "mouv". Et pour illustrer cette réflexion, il nous fait une magnifique démonstration de ce que lui, danseur virtuose, imagine comme courte chorégraphie sur les réminiscences de morceaux pop des années passées. On comparera avec son futur spectacle qu'il va créer en janvier 2027 en Suisse.


When I saw the Sea - Ali Chahrour - Photo: Christophe Raynaud de Lage



Chez Ali Chahrour, avec son spectacle When I Saw The Sea, nous plongeons dans un autre environnement, c'est la guerre: Nous sommes littéralement sous les feux de projecteurs qui nous aveuglent, le bruit des bombes nous accompagnent et nous entendons des messages désespérés au téléphone, des messages d'amour aussi, jetés comme des signaux de détresse. Et dans un coin de la scène, Zena va nous conter son incroyable situation, sa condition d'esclave moderne (avec le système Kalafa), à la fois abandonnée, brimé et privée de tout. Et sa quête, quasi impossible de retrouver sa mère. En contrepoint, un duo de musicien, Abed Kobeissy à la guitare et autres instruments, et Lynn Adid, de sa voix exceptionnelle, nous créent et interprètent de magnifiques compositions qui parlent de fleurs, de nature, d'un bonheur et de rêves difficilement accessibles. Nous allons découvrir, avec les trois femmes, Zena, Tenei et Rania, cette situation, ce statut qui nie la liberté, qui enchaîne et enferme les femmes au Liban, et dans d'autres pays alentours. Qui sépare les mères de leurs enfants, qui nie leur existence, qui les nourrit mal, qui les soumet. 


When I saw the Sea - Ali Chahrour - Photo: Christophe Raynaud de Lage


Elles vont mettre en scène leur corps, leur velléité d'habiter le monde. Elles vont exister par le simple fait d'être là, de bouger sur scène, de raconter leur périple d'étrangères, leur besoin d'humanité, leur désir de famille, leur quête d'amour, leur soif  de bouger, d'être vues comme des êtres humains. Elles vont également chanter, Rania, l'orpheline éthiopienne un peu plus, et aussi danser et chanter des airs ancestraux. Tout au long de la pièce, au fur et à mesure de leur arrivée, elles vont commencer à bouger, elles vont se réunir, porter ensemble cet espoir de liberté, pas encore acquise qu'elles espèrent atteindre. Nous sentons cette volonté d'un monde meilleur, qui sourd de ces destins bridés. 


When I saw the Sea - Ali Chahrour - Photo: Christophe Raynaud de Lage



Mais le hiatus entre la beauté du spectacle - surtout la beauté des chants - et les conditions de ces femmes là-bas, en parallèle à d'autres situations, bien présentes chez nous aussi, nous font ressentir un décalage. Par exemple entre elles et les deux musiciens sur leur estrade, ou qui nous tournent le dos quand ils en descendent, entre ce qu'on nous montre sur scène et la réalité du quotidien de ces femmes et de leurs semblables, entre leur rêves ("C'est la première foi que je vois la mer, au Liban") et les conditions de terrain, surtout dans ce pays en guerre. Souhaitons leur d'avancer sur le chemin de la liberté, à elles et à tou(te)s les autres.


La Fleur du Dimanche


When I Saw The Sea


A Pôle Sud le 14 et 15 octobre 2026


Mise en scène et chorégraphie : Ali Chahrour  
Interprétation : Zena Moussa, Tenei Ahmad, Rania Jamal  
Musique composée et interprétée par : Lynn Adib, Abed Kobeissy  
Assistant à la mise en scène et à la chorégraphie : Chadi Aoun  
Conception de la lumière et direction technique : Guillaume Tesson  
Assistant au directeur technique : Pol Seif  
Designer sonore : Benoît Rave  
Scénographie : Guillaume Tesson, Ali Chahrour  
Responsable de la communication : Chadi Aoun  
Photographie : Léa Skayem  
Conception graphique : Christina Atik  
Relecture : Hala Omran  
Traduction : Marianne Noujeim  
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Production : Ali Chahrour  
Directeurs de production : Christel Salem, Chadi Aoun  
Coproduction : Festival d’Avignon / Ibsen Scope / HAU Hebbel am Ufer, Berlin / Arab fund for arts and culture (AFAC) / Al Mawred al Thaqafi / DeSingel Antwerp / Domino Zagreb, Perforations Festival / Holland Festival / Zürcher Theater Spektakel / Al Madina Theater  
Soutiens : Théatre Béryte / Institut Français de Beyrouth / Wicked Solutions / WASL Productions / Beit el Laffé / Raseef, Beirut / Houna center / Orient 499  
Remerciements : Kafa, Megaphone, Daraj Media, Hammana Artist House, Zoukak Theatre, Seenaryo, Mohana Ishak, Hussein Hajj, Abdallah Hatoum, Anthony Sahyoun, Ali Khedr, Eric Deniaud, Chrystèle Khodr, Raymond Zakaria, Hind Hamdan, Viany Ngemakoue, Sophie Ndongo, Jouma Fayé, Mariam Sesay, Sarie Teshome, Aisha Temam, Raheel Teshome, Mihret Birhane, Laurentine Mbekati  

mercredi 14 octobre 2026

Thésée, sa vie nouvelle: Portrait d'une mémoire familiale fractale et fracturée

 Pour Thésée, sa vie nouvelle de Camille de Tolédo, conçu et mis en scène par Valérie Dréville et Guy Cassiers, présenté au Maillon qui a coproduit cette pièce, on peut sans hésiter parler de performance, celle de Valérie Dréville. Elle y est magistrale, précise, impeccable, supérieure, à dire ce texte qui dénoue les limbes de la mémoire, qui défie les strates du temps, qui s'effeuille dans les récits empilés, qui tire un fil entremêlé d'une histoire entre trame et drame, et chaine et enchainement. Entre dit et non-dit, entre réalité et subjectivité, entre faits et secrets, entre logique et magie, entre hasard et destinée. Elle est d'une précision diabolique, impeccable, posée au bon endroit. Là où elle doit être pour apparaître sur l'écran, là où il faut, dans la position que lui attribuent Guy Cassiers et à la vidéo Bram Delafonteyne, dans une installation multimédia, elle aussi tirée au cordeau. 


Thésée, sa vie nouvelle - Valérie Dréville - Guy Cassiers - Photo: Claudia Nbebele


Mais tout d'abord, et c'est toute la force de cette comédienne hors pair, qui fait passer, d'un souffle à peine esquissé, à la fois un message et un sentiment. Des sentiments profonds rien qu'en disant, doucement, son texte. Elle nous rend attentifs à sa diction, posée, au sens, qui, au fur et à mesure se révèle. Aux variations subtiles de l'énonciation ou d'un imperceptible changement de registre. 

Car, tout au long de ce récit - multiple, plusieurs locuteurs vont être incarnés par l'actrice - qui balaie le temps. De l'histoire récente (qui ouvre la pièce), à un épisode qui se passe lors de la première guerre mondiale avec l'ancêtre Nissim de Toledo, d'Andrinople, un fantassin qui meurt pour la France le 13 avril 2018. Valérie Dréville nous instille une sourde instabilité. 

Ainsi, presqu'imperceptiblement, elle change de voix (avec quelques réglages sonores - grâce à Jeroen Kenens): un peu plus grave quand elle inclut une phrase citée dans son texte. Avec une voix plus aigüe, de tête pour le récit. Plus intérieure pour d'autres textes. Mais toujours dans une retenue dans la force et une douceur qui nous berce et nous fait, à la limite, léviter, pour mieux nous asséner la force et la violence de ces histoires parallèles. Car, à l'instar de l'ancêtre turc, dans la successions des filiations, se découvrent les douleurs, morts, suicides, dans une algèbre macabre: l'un mourant à la date de naissance d'un autre, l'autre se suicidant dans une même logique mathématique cachée. 


Thésée, sa vie nouvelle - Valérie Dréville - Guy Cassiers - Photo: Claudia Nbebele


Ces histoires masquées - palimpsestes douloureux, blessures inscrites dans la chair et les corps des descendants - dessinent ainsi un arbre généalogique qui est aussi une incantation, avec ces noms: Oved, Nathaniel, Thalmaï, Gatsby, Jérôme, et Thésée, le narrateur principal - celui qui va, dans ce dédale, essayer de tisser les liens secrets qui sont tus. Ces noms qui ressurgissent dans une mélopée incantatoire. 

Tout cela est rythmé avec finesse, dans la mise en scène et l'environnement des images qui vont émerger, progressivement, sur le plateau. 

Pour commencer, c'est sous une (presque) unique source de lumière, sans un seul son que va fonctionner l'envoûtement que nous fait subir Valérie Dréville, nous berçant de son débit mesuré, jusqu'à ce que quelques notes de piano, rares et qui se densifient, nous fassent lâcher un peu la bride et qui vont faire s'élargir l'espace. Un son plus tendu plus tard va nous orienter vers une angoisse plus diffuse. Et, après, dans le flux des images, la musique est au diapason.  


Thésée, sa vie nouvelle - Valérie Dréville - Guy Cassiers - Photo: Claudia Nbebele


Cet univers s'ouvre donc, par la biais d'archives photos familiales et de documents d'archives pour faire le lien de ce récit intime avec l'actualité, avec le monde dans lequel nous vivons, englobant les problématiques de la société et de la politique (avec les questions de l'immigration, de l'ordre mondial). Et élargit le dialogue entre les problématiques personnelles et le destin (collectif ?). Nous serons partie prenantes de cette histoire jusqu'à comprendre, lorsque la caméra du plateau prend de la hauteur, que chacun de nous est littéralement constitué de toutes ces histoires, publiques et privées qui nous construisent et nous englobent, à l'image de ce visage qui apparait sous les pieds de Valérie Dréville, somme de toute une vie, de mémoire et de moments vécus à travers le siècle. 

La mise en scène navigue dans une relative sobriété, sur la piste de l'analyse de la faille, à la recherche de la blessure, à la limite du vertige, dans une réalisation d'équipe impeccable. Un travail magnifique pour un résultat époustouflant. Une réussite sur le fil...


La Fleur du Dimanche

    

Thésée, sa vie nouvelle


Au Maillon - Strasbourg - du 14 au 16 octobre 2026 

Texte : d’après le texte Thésée, sa vie nouvelle de Camille de Toledo
Conception et mise en scène : Valérie Dréville et Guy Cassiers
Avec : Valérie Dréville
Vidéo : Bram Delafonteyne
Son : Jeroen Kenens
Lumière : Zélie Champeau
Collaboration artistique : Benoît de Leersnyder
Assistanat mise en scène : Tristan Pannatier
Regard extérieur : Blandine Savetier
Production : Tristan Pannatier, Marion Caillaud
Accessoires, costume et construction du décor : Ateliers du Théâtre Vidy-Lausanne
Régie générale : Guillaume Zemor
Régie vidéo : Sébastien-Philippe Sozedde
Régie lumière : Matthias Schnyder
Régie son : Marc Pieussergues
Production : Théâtre Vidy-Lausanne
Coproduction : Bonlieu, Scène nationale Annecy / Le Volcan, Scène nationale du Havre / TANDEM, Scène nationale Arras Douai / Mixt – terrain d’arts en Loire-Atlantique, Nantes / Théâtre Dijon Bourgogne, Centre dramatique national / Les Gémeaux, Scène nationale / Les Célestins – Théâtre de Lyon / Maison Saint-Gervais – Genève / MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis / Maillon, Théâtre de Strasbourg – Scène européenne
Dans le cadre du Projet Interreg franco-suisse n° 20919 – LACS - Annecy-Chambéry-Besançon-Genève-Lausanne
Avec le soutien de : Fondation Françoise Champoud  / Le Cercle des mécènes du Théâtre de Vidy / Fondation Pro Scientia et Arte / Fondation Corymbo / Fondation Denk an Mich pour le dispositif d'accessibilité