A Pôle Sud, la soirée en deux temps nous offre une présentation de "Travaux Publics" de Strip à 19h00 et le spectacle Tendre Carcasse d'Arthur Perole à 20h30 et à priori ces deux présentations n'ont aucun rapport. Mais curieusement, une problématique sous-tend les réflexions de ces deux pièces, le rapport au corps. Bien sûr vous me direz que la danse a forcément à voir avec le corps dans tous ses états, mais ici, avec ces deux versants d'une approche de réflexion sur le corps, autant dans sa sensibilité intime que dans sa transformation et dans sa relations aux autres, nous avons deux lectures en écho de cette matérialité physique, mais pas que.
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| Chandra Granjean - Lise Messina - Les Idoles - Photo: Thom Grand Mourcel |
Nous avions déjà pu apprécier l'année dernière lors du Festival L'Année Commence avec Elles la pièce Reface de Chandra Granjean et Lise Messina avec ce travail précis et minutieux sur la transformation des visages. Le chantier en cours s'ouvre et s'élargit à un groupe de six danseuses et danseurs mais considérés comme une entité. Leurs silhouette, habillées de gris, coiffées de perruques peroxydées ou noires et leurs visages semblable à des masques impassibles nous apparaissent soudés, dans un lent balancement qui s'amplifie en symbiose avec la musique. Celle-ci faite de bruissements, de craquements et de sons mélangés va faire monter une tension constante qui augmente en battements et pulsations, avec quelques rares accords de guitare et en nappes sonores qui nous enveloppe dans un bain qui nous focalise sur ces corps et que même le plein feu dans la salle ne peut briser. En plus du balancement, de minuscules mouvements de mains ou de bras, en l'air ou se posant sur le visage ou les cheveux, passant de l'un(e) à l'autre, dans une continuité indistincte font de cette masse une sorte d'organisme, un blob en quelque sorte qui a une vie propre et dont les mouvements sembles n'appartenir à personne. Quelquefois des sparadraps sont posés sur les visages, ou les cheveux de la perruque sont déplacés par l'un(e) ou l'autre. Les balancements s'amplifient, se diversifient, les perruques se soulèvent, dans une atmosphère mystérieuse. On se croirait dans un film expressionniste ou une pièce de Berthold Brecht ou de Tadeusz Kantor dans un temps indéfini. Sous les perruques, les cheveux plaqués laissent passer d'autres cheveux, colorés, qui ne sont pas les vrais. Le groupe, toujours avec ce balancement, cette respiration, voit ses mouvements s'élargir, s'aérer et les personnages se délitent, se dépouillent de leurs accessoires, leurs masques, qui sont jetés à terre ou ingurgités. La bande arrête l'effeuillage, la pièce Strip est à venir. Et nous, nous sortons par la petite porte de cet univers étrange.
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| Arthur Perole - Tendre Carcasse - Photo: Nina Flore Hernandez |
Avec Tendre Carcasse, ce sont quatre corps alignés sur le devant de la scène, habillés de costumes bariolés qui nous font face et essayent de parler. De parler de leur corps et des sensations et souvenirs qui leurs sont liés. Dans la vague dans laquelle nous sommes où la danse, d'une part reproduit les gestes du quotidien et, d'autre part donne la parole (intime) aux danseurs qui, souvent nous content leur histoire, leurs souvenirs et leur vécu, Arthur Pérole fait le lien des deux dans un savant et réussi mélange des tendances. En scénarisant - et dramatisant - les bouts de souvenir de chacun dans un intelligent "feuilletage" de l'expression de chacun et chacune, il apporte un suspense et un rythme bienvenu à une parole qui en devient à la fois poétique et presqu'universelle. La peau très blanche et les taches de rousseur d'Agathe Saurel, ou sa petite taille devenant relative en face d'une consoeur selon la perspective ou carrément une observation sociologique d'une saillie comique acide quand elle parle de sa grand-mère s'extirpe de l'anecdote pour devenir réflexion profonde.
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| Arthur Perole - Tendre Carcasse - Photo: Nina Flore Hernandez |
Tout comme la mer qui emplit l'espace et le récit de Mathis Laine Silas, au même titre que la taille des ongles qui emporte tout le monde dans un voyage intime sur et dans le corps de chacun(e). Les souvenirs en relation avec le corps, son acceptation, ses accidents ou malformations renvoient chacun et chacune à ces problématiques qu'il ou elle a traversés, à des rejets ou agressions qu'il ou elle a dû subir pour ces questions d'image, d'orientation sexuelle ou de race. Remarquable la réponse d'Elisabeth Merle face à une agression raciste qui la fait délirer dans un poème-chanson délirant avec un flot (flow) d'expressions sur les parties du corps qui fait décoller tout le monde dans une danse-transe libératrice, apogée du spectacle.
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| Arthur Perole - Tendre Carcasse - Photo: Nina Flore Hernandez |
Mais auparavant et tout au long, nous avons de la part d'Arthur Pérole une très intelligente chorégraphie qui, joue sur les échos et les contrastes et oppositions de ces geste, tics ou habitudes du quotidien, ces attitudes que l'on oublie et qui ici sont mis en scène dans une explosion graduelle avec beaucoup d'humour et de distanciation. Les confidences qui, au fur et à mesure nous sont confiées, quelquefois susurrées à l'oreille nous tiennent en haleine tandis que nous sommes également happés par l'ensemble des mouvements en choeur ou en opposition ou les efforts de "transports imaginaires" d'une masse de concept virtuel.
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| Arthur Perole - Tendre Carcasse - Photo: Nina Flore Hernandez |
Un savant mélange qui voit jongler entre corps et objet, une pensée en mouvement et la trajectoire de la réflexion et ses hoquets, ses sursauts jusqu'à une explosion d'énergie libératrice. Une vitalité rédemptrice qui nous rassemble dans un éclat de joie.
La Fleur du Dimanche
Chorégraphie en collaboration avec les interprètes : Arthur Bateau, Matthis Laine Silas, Elisabeth Merle, Agathe Saurel
Collaboration artistique : Alexandre Da Silva
Création lumières : Anthony Merlaud
Création musicale : Benoit Martin
Création costumes : Camille Penager
Régie générale, lumières : Nicolas Galland
Régie son : Benoit Martin ou Yann Sandeau
Production diffusion : Sarah Benoliel
Administration : Anne Vion, Maureen Pette
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Production : Compagnie F
Coproduction : Ballet Preljocaj / CCN d’Aix-en-Provence, Carreau du temple, Établissement culturel et sportif de la Ville de Paris, Le Gymnase – CDCN Roubaix, 3BisF – centre d’art contemporain à Aix-en-Provence, La Commanderie – Saint-Quentin-en-Yvelines
Avec le mécénat du groupe de la Caisse des dépôts
Avec le soutien de KLAP Maison pour la danse
Mise à disposition de studio au CND Centre national de la danse
La compagnie est soutenue par la DRAC Provence-Alpes-Côte d’Azur, la Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur, le département des Bouches-du-Rhône, la ville de Marseille.









































