mardi 10 mars 2026

Shiraz d'Armin Hokmi: L'infime devient l'infini

 Le chorégraphe et danseur Armin Hokmi, venu d'Iran, passé par la Suède et Berlin se révèle en France en particulier grâce au Festival Montpellier Danse où il est remarqué comme interprète en 2022 puis comme chorégraphe avec Shiraz en 2023 et le solo Of the heart - An Etude (voir mon billet du 23 juin 2025) en 2025. Nous y verrons en juin sa création Bazm. Sa pièce, Shiraz, révélation emblématique, qui a été jouée dans le monde entier, est repartie en tournée après trois dates en Allemagne et en Suède puis une dizaine de villes en France où les premières dates sont à Pôle Sud le 10 et 11 mars.


Armin Hokmi - Shiraz - Photo: Bertrand Delous

Shiraz est effectivement une pièce magnifique dans laquelle Armin Hokmi montre son talent de chorégraphe qui revisite toute une tradition de la danse de son pays. En même temps il interroge la réception de cette danse par le public. Ainsi, alors que la danse est totalement proscrite par les dirigeants actuels dans l'espace public, et ce d'autant plus si ce sont des femmes qui dansent, il transforme cette tradition festive d'une corporalité engagée, il nous présente dans Shiraz une danse toute en retenue, en intériorité, une danse presqu'uniquement "pensée", minimale. Elle ressemble à la tradition soufie des derviches de par son mouvement continuel, où les danseurs tournent en rond, mais là où tout était virevolte, énergie et vitesse, il nous offre concentration, intériorité et lenteur. Là où la gestuelle pourrait être généreuse et expansive, c'est la sobriété et la maîtrise qui guide le pas des danseurs et des danseurs. 


Armin Hokmi - Shiraz - Photo: Bertrand Delous

Ce sont cinq femmes et deux hommes qui, à très petits pas, tournent et avancent imperceptiblement dans des figures qui se composent et se décomposent, formant de temps en temps une ligne ou une configuration. Ils étaient déjà là à l'entrée des spectateurs et le noir final laisse à penser qu'ils continuent de danser. Par d'infimes mouvements, surtout du haut du corps - bascule infime des hanches, micro-mouvements de la tête, quelques mouvements des épaules, ou tête levée - ils expriment des choses enfouies qui émergent doucement. Une atmosphère s'installe dans une longue introduction soutenue par une musique percussive répétitive à souhait qui marque le rythme de manière lancinante. Elle est ponctuée de temps en temps par de petites variations d'orgue ou une plage plus aérée. 


Armin Hokmi - Shiraz - Photo: Bertrand Delous

Ce procédé nous emporte dans une sorte d'hypnose, presqu'un état second, dont émergent des détails de gestes captés ici ou là, au hasard. Et, de temps en temps, comme par miracle, dans une synchronicité  stupéfiante où l'on imagine une transmission de pensée entre les interprètes, des moment de mouvements d'ensemble tout aussi ténus nous émerveillent dans notre songe éveillé. La conjonction des battement de la musique et des gestes délicats, discrets et presqu'intériorisés nous plonge dans une étrange atmosphère. Les interprètes, absorbés en eux-mêmes, quelquefois la main devant le visage soit pour cacher leur regard, soit pour les maintenir dans une concentration extrême, semblent être mus par une force intérieure qui sourd à peine de leur corps et nous happe littéralement. 


Armin Hokmi - Shiraz - Photo: Bertrand Delous

Après ce voyage intérieur introductif et une bascule dans un univers rouge, les mouvements glissent vers des expressions qui se diversifient, et où, dans un minimalisme toujours animé nous décelons des remontées de gestes qui pourraient poindre de la danse classique ou contemporaine. Quelques attitudes et positions d'un vocabulaire familier tentent de se se mettre en place, et, dans un deuxième temps des résurgences de danses folkloriques les pousse presque à battre les sol. Dans ce mécanisme de voiler/dévoiler, la pièce ouvre et ferme tout à la fois un univers, une expression et fait se rencontrer des cultures, entre l'Orient et l'Occident. Et nous plongeons dans l'infime et l'imperceptible pour nous ouvrir à un univers qui dépasse nos perceptions. La danse minimale qui sourd sur le plateau nous donne accès à un monde caché et révélé, sorte d'entre-deux qui nous enchante et nous ensorcèle. Un songe stupéfiant, envoûtant et sensuel.


La Fleur du Dimanche


Shiraz

Tournée 

10-11 mars - POLE SUD CDCN Strasbourg, France
13 mars - Le Carreau - Scène nationale Forbach, France
17-18 mars - Maison de la Danse Lyon, France
21 mars - CNDC Angers, France
25-28 mars - Théâtre de la Ville Paris, France
31 mars - 1 avril - Festival À Corps 2026- TAP Poitiers, France
4 avril - Festival Le Grand Bain - Roubaix, France
9-10 avril - CCN de Caen, France
23 avril - Opera Limoges, France
28 avril - Pavillon Noir- Aix en Provence, France

Générique:
Concept et chorégraphie : Armin Hokmi
Danse et interprétation : Daniel Sarr, Aleksandra Petrushevska, Efthimios Moschopoulos, Johanna Ryynänen, Emmi Venna, Leonie Türke, Xenia Koghilaki en alternance avec Charlott Madeleine Utzig, Luisa Fernanda Alfonso et Katherina Jitlatda Horup Solvang
Musique originale : EHSXN, Reza R
Scénographie et conception lumière : Felipe Osorio Guzmán
Création lumière : Vito Walter
Costumes : Moriah Askenaizer
Confection et retouches des costumes pour la tournée : L’atelier Bas et Hauts Paris
Consultation et étude archivistique du festival des Arts de Shiraz (1966-1977) : Vali Mahlouji
Assistante à la direction artistique : Emmi Venna


Coproduction : Festival Montpellier Danse 2024 ; Rosendal Teater, Dansehallerne ; Black Box teater ; Tanzfabrik. Avec le soutien de Arts Council Norway ; Nordic Culture Fund ; FFUK ; Nordic Culture Point.
Accueil en résidences : Montpellier Danse à l’Agora, cité internationale de la danse ; Tanzfabrik ; Lake Studios ; Uferstudios ; DAVVI Center for Performing Arts Hammerfest.
Période de recherche soutenue par Dis-Tanzen.
Remerciements : Anne-Cécile Sibué, Rasmus Jensen, Diletta Sperman, Ellen Söderhult, Theatre Haus Berlin

vendredi 6 mars 2026

Ambra Senatore à Pôle Sud avec Par d'autres voix: Le corps dansant parlant chantant

 L'année a commencé avec elles à Pôle Sud et elle continue aussi très bien avec elle, Ambra Senatore qui nous offre son solo Par d'autres voix. Elle n'y va d'ailleurs pas par quatre chemin et annonce dès la départ la couleur avec sévérité mais non sans contradictions. Les consignes sont transgressées puis fortement rappelées, "Interdiction de sortie, pas de photo, même pas de téléphone". Mais alors qu'elle est sortie de scène, nous l'entendons en réflexion sur l'inhumanité de ces règles, nous mettant en face de certaines contraintes et même nous faisant constateur que les règles peuvent être basculées en leur contraire: certains sont obligés de partir, on ne les accueille pas. Ce procédé nous amène à une certaine déstabilisation, à nous surprendre, tout comme sa gestuelle quelquefois partant à l'opposé de ce que l'on attendait. Ou, en terme de mimiques et d'attitudes, elle peut passer instantanément de quelque chose à son contraire.




Elle a à la fois cette précision du geste, de la position, du mouvement (on se dit que sa formation avec Carolyn Carlson y est pour quelque chose) et cette capacité de nous surprendre par ses mouvements saccadés, ses gestes vifs. Sa présence est forte, même de dos, quand elle est assise au fond de la scène, en jean bleu et en pull rouge, et que ses bras tels des sémaphores forgent une grammaire géométrique du mouvement en angles et en figures géométriques tout en liaisons. Quand elle continue debout, articulant et reliant jambes et bras, sa grâce, sa souplesse et sa précision sont éblouissantes. Son vocabulaire et sa gestuelle est très inspirée du quotidien et elle le transcende avec brio. Qu'elle le fasse debout ou assise sur une chaise, ses enroulés et ses torsions, ou ses chutes souples et rebondissantes sont d'adorables sculptures vivantes de toute beauté. Cependant elle ne se restreint pas à des figures spectaculaires, elle endosse aussi des personnages de mère, de femme, pour lesquelles ses expressions - que ce soit la peur, la colère, l'amusement, l'empathie - sont tout aussi précis que ses gestes dansés, quelquefois infime comme un nez à peine froncé. Et aussi, et ce n'est pas la moindre de ses expressions, elle donne de la voix. Que celle-ci renforce ses gestes et ses attitudes, ou qu'elle, nous conte des histoires (de poissons et de sirènes ou de la liberté de l'oiseau) ou encore qu'elle nous fait prendre conscience par des remarque bien senties de l'oppression de la femme (et de la seule chose qu'elles ont le droit de faire: "le crochet"). 


Ambra Senatore - Pôle Sud - Par d'autres voix

Elle est également très à l'aise dans la performance et l'improvisation verbale jusqu'à cette synchronisations parfaite entre geste et parole - toujours aussi précise, même dans l'immobilité. Et au niveau de la voix, elle nous gratifie, dans une étroit et complice dialogue avec la musique et la régie son, de quelques belles interprétations vocales, autant dans la chanson que dans une magnifique improvisation. Ce mélange de poésie, d'humour (également dansé, par exemple dans une chorégraphie musicale qui s'emballe), de narrations, de danse et de performances nous présente les multiples voies que peut prendre Ambra Senatore et qui en font un spectacle complet. Mais aussi la beauté du corps et la beauté du geste alliées à la précision et la qualité de la chorégraphie et la force et la surprise de la narration font de cette soirée un moment précieux et sensible. Une représentation belle, rare et sensible


La Fleur du Dimanche


Par d'autres voix


A Pôle Sud le 5 et 6 mars 2026


Chorégraphie, textes, interprétation et voix : Ambra Senatore
Citations d’autrices : Shokoofeh Azar, Parwana Fayyaz, Nawal El Saadawi, Benedetta Tobagi, Teresa Vergalli, Homeira Qaderi
Musique originale : Jonathan Kingsley Seilman
Musiques additionnelles : Tomaga, Rita Iannotta
Régie son et manipulation live en dialogue avec Ambra Senatore : Jonathan Kingsley Seilman ou Solène Le Thiec
Lumières : Fausto Bonvini
Regard extérieur : Agustina Sario
Remerciements : Caterina Basso, Claudia Catarzi, Andrea Roncaglione

Production déléguée : Cie EDA
Production : CCN de Nantes
Coproduction : Théâtre de Suresnes Jean Vilar ; L’Espace Michel Simon – Noisy-le-Grand
Soutiens : Le CND, Centre National de la Danse – Pantin ; La Briqueterie-CDCN du Val-de-Marne ; Le Théâtre Jacques Carat – Cachan ; Le Carreau du Temple – Paris ; Le Théâtre du Garde-Chasse – Les Lilas ; Le Théâtre Francine Vasse – Les Laboratoires Vivants – Nantes ; Le Conservatoire de Bagneux ; Angers Nantes Opéra – Nantes ; La SACD / Maison des Auteurs – Paris

jeudi 5 mars 2026

Piano Man ou le récit parlant de l'homme qui se tait ou "comment (se) raconter des histoires"

 Troisième soirée de Galas: L'histoire d'un homme découvert sur la plage d'une île anglaise, habillé en costume de soirée, mutique et amnésique, c'est Piano Man de Marcus Lindeen, la pièce qu'il a crée à partir de ce fait divers qui l'a fasciné dans sa jeunesse (il avait 25 ans à l'époque). Ce qui intéresse Marcus Lindeen dans ce sujet est triple (au moins). La première de ces choses est le mystère que le sujet peut porter en lui-même, son originalité, le sens caché, inconnu et qui peut d'ailleurs le rester. 

En introduction, parmi un certain nombre de dossiers qu'il archive comme documentation dans cette idée, il nous montre le film "I'm too sad to tell you" - "Je suis trop triste pour te le dire" (1970) de l'artiste performeur néerlandais Bas Jan Ader où nous le voyons pleurer sans explication. Nous reviendrons à cet artiste dans la dernière partie de la pièce intitulée Acte V - In Search of the Miraculous - A la recherche du Miracoulous qui se parle, entre autres de la dernière et inachevée performance de Bas Jan Ader et dont le titre se réfère au livre du philosophe russe P. D. Ouspensky sur l'enseignement de George Gurdjieff. Cela nous amène à la deuxième raison qui motive Marcus Lindeen sur ce projet. Et c'est la question de "comment raconter une histoire". Comment structurer la narration, comment remplir (ou pas) la page blanche pour laisser au spectateur le soin de remplir lui même ce blanc, de se projeter dans l'histoire ou de se la réinventer. 


Piano Man - Marcus Lindeen - Photo: Jean-Louis Fernandez


A ce propos, je veux vous conter ici l'épisode extraordinaire vécu à la sortie de la pièce et concernant la réception de ce récit par un spectateur. Il s'agit de définir la part de vérité ou d'invention, de réalité et de fiction dans cette histoire extraordinaire. A savoir la simulation et le statut des "acteurs" et de leur "rôle" dans la pièce: Est-ce que cette histoire est vraie ? Est-elle pure fiction ? Les acteurs sont-ils les vrais protagonistes de l'histoire ? Antony Bambury est-il ce clergyman de l'hôpital, Bridget O'Loughlin cette assistante sociale qui a côtoyé au plus près ce Piano Man et fait toutes les recherches pour essayer de savoir d'où il venait ? Et Niranjani Lyer est-elle ce neuropsychologue spécialiste des "fugues dissociatives" et des syndromes de Munchhausen. Et qui a réalisé ce film mixte entre retour au pays (dans les Pyrénées) et performance dansée du Boléro par François Chaignaud ? Il se trouve que le petit groupe de spectateurs qui discutait de cela à la sortie de la salle, parmi lesquels de trouvait celui qui a lu l'interview de Marcus Lindeen dans le livret programme des Galas (et donc qui a lu la réponse à toutes ces questions) tous se sont posé ces questions et ont essayé de démêler la réalité de la fiction.... Avec quand même en conclusion quelques réponses qui tenaient la route.

Mais en fait, comme pour les Mille et une nuits, l'important, c'est le récit, la narration et par où nous nous faisons emmener. Et le fait que les différents personnages sont très attachants apporte un charme certain au déroulé de cette histoire. Et en plus, avec cette pièce, nous nous faisons promener de manière magistrale de rebondissement en rebondissement, après l'introduction qui est surtout destinée à ancrer l'histoire dans un contexte actuel puisqu'elle s'est passée en 2005!). La preuve:




Donc, telle une véritable enquête policière, nous découvrons les hypothèses successives qui vont être tentées, analysées, mises de côté, alors qu'en parallèle nous découvrons "l'évolution" de ce malade, qui ne parle ni n'écrit, qui va s'exprimer grâce au dessin - ce piano - qui va, d'une part lui permettre de s'exprimer et, miracle, communiquer - si peu - avec le clergyman. Jusqu'à certaines révélations que je vous laisse découvrir. Mais d'un autre côté, et c'est aussi cela l'intérêt des récits, telle "une symphonie jamais finie", tandis que les différents éléments commencent à être révélés et que le mystère se lève en partie (au grand dam des tabloïds) avec comme conséquence le fait que ce qui était adulé sera sévèrement critiqué voire déconsidéré, oublié, il restera une part de mystère ou de non abouti.


La piano dessiné par Piano Man


Et c'est là que l'on arrive à la troisième raison, ou motivation de la pièce: c'est la situation de la personne qui n'est pas dans la norme, le gay, le queer, le trans, et l'évolution dans le temps, entre 2005 et aujourd'hui, de ce sujet. Et donc la force qu'il faut pour accepter, l'assumer, défendre ce statut, cet état. Et, en face, dans la société en général, comment on peut l'intégrer socialement, sachant que le combat pour cette reconnaissance n'est pas terminé. 


Piano Man - Marcus Lindeen - Photo: Jean-Louis Fernandez

Et parmi ces nombreux combats, reste la question du sens que chacun et chacune donne à sa vie. Avec comme seule solution peut-être, d'effacer la mémoire, de faire disparaître l'histoire.. Et, alors même lorsqu'on a fait "oeuvre", il faut la laisser ainsi, inachevée, en attente. En attente d'une nouvelle vie, d'une autre vie... Peut-être que la "vraie" vie est ailleurs. Et c'est ce mystère posé par Piano Man que Marcus Lindeen nous invite à creuser, tout en stimulant notre cerveau. En nous offrant un peu de dopamine et de plaisir cognitif. Grâce à ce spectacle qui ne nous laisse pas totalement passif dans notre fauteuil et qui fait bouger notre raisonnement et nos certitudes.


La Fleur du Dimanche


P.S. Question subsidiaire: Si vous allez voir le spectacle, quelle est votre explications sur le petit bandeau bleu sur les yeux de Piano Man ? Vous pouvez me répondre par mail ou en commentaire (merci de signer avec au moins votre prénom)


Piano Man

   

Au TNS à Strasbourg du 5 au 13 mars 2026


[Texte et mise en scène] Marcus Lindeen
[Dramaturgie, traduction et collaboration artistique] Marianne Ségol
[Conception] Marcus Lindeen et Marianne Ségol
[Dramaturgie et traduction] Marianne Ségol
[Avec]
Anthony Bambury, Niranjani Iyer, Nans Laborde-Jordàa et Bridget O’Loughlin
[Scénographie] Hélène Jourdan
[Lumière] Diane Guérin
[Composition musicale] Hans Appelqvist  
[Son] Nicolas Brusq  
[Vidéo] Marcus Lindeen, Hans Appelqvist 
[Régie vidéo] Xīng Weì 
[Assistanat à la mise en scène et à la dramaturgie] Louison Ryser  
[Régie générale compagnie Wild Minds] David Marain  
[Casting] Lola Diane  
[Voix] Manon Clavel, David Houry, Julien Lewkowitz, Julie Pilot, Marianne Ségol
Et l’équipe technique du TnS
[Régie générale] Yann Argenté 
[Régie plateau] Jeanne Dubos 
[Régie lumière] Simon Drouart 
[Régie son] Thibaud Thaunay
[Régie vidéo] Lucie Franz 
[Habilleuse] Bénédicte Foki, Angèle Gaspar 
[Régie des titres — surtitrage des Spectacles dans ta langue] Jean-Christophe Bardeaux
[Production] Théâtre national de Strasbourg, Compagnie Wild Minds
[Coproduction] CDN d’Orléans, les Célestins – théâtre de Lyon, Festival d’Automne
Avec la participation du Jeune théâtre national
Avec le soutien de l'Institut Français de Suède
Avec l’accompagnement du Centre des Récits
Le décor et les costumes sont réalisés par les ateliers du TnS.
Création le 5 mars 2026 dans le cadre du festival Les Galas du TnS, 2e édition  
Avec l'aimable autorisation de :  
L'auteur Bogomir Ecker pour les images issues du livre Idylle + desaster - die fotosammlung bogomir ecker
Le créateur vidéo Bobby Fingers pour la vidéo Fabio and the Goose
Le photographe et biologiste Andreas Kay pour la vidéo de la nymphe de Flatidae.

mercredi 4 mars 2026

KO Brouillard aux Galas du TNS: un monde nappé de poésie et de musique

Nous sommes tout de suite dans le bain lorsque nous entrons dans la grande salle de l'Espace Gruber du TNS rue Jacques Kablé pour voir la pièce KO Brouillard de Maxence Vandevelde. Devant nous un mur de lumières aveuglantes fait office de rideau de scène et d'où coulent des nappes de musique. Nous nous trouvons être à la place de la phalène, ce papillon de nuit fragile et éphémère qui vient s'éblouir avant de mourir aux lampadaires et autres lumières nocturnes. C'est une nouvelle de Virginia Woolf, La mort de la phalène qui a inspiré Maxence Vandevelde, après Les Vagues de la même Virginia qui avait sous-tendu la pièce Lucarne Année#1 qu'il avait créée l'année dernière dans le même cadre. La pièce travaille cette fragilité et cette délicatesse, sur un fil ténu. 


KO Brouillard - Maxence Vandevelde - Photo: Jean-Louis Fernandez

D'ailleurs, pour commencer, une ombre, assise sur un rocher va se lever et essayer d'une certaine manière de s'envoler, à contrejour puis disparaître dans le mur de lumière. Ce dernier, partant mystérieusement en arc-de-cercle va se positionner sur les côtés pour dévoiler la "scène". Nous découvrons cette scène devant un rideau transparent borduré d'un découpage végétal, avec d'un côté, à cour, ce rocher, cette pierre au-dessus duquel flotte une feuille et à jardin une chaise. Un tableau onirique, sorte de poésie visuelle surréaliste dans laquelle ne manquent que les ciseaux. Cela ne va pas tarder. 


KO Brouillard - Maxence Vandevelde - Photo: Jean-Louis Fernandez

Une femme en longue robe arrive qui les apporte et s'assied sur la chaise. Elle nous rend attentifs à un texte projeté sur l'écran où il est fait référence à des recherches scientifiques qui ont décelé dans les arcanes du cerveau une région dans laquelle se niche la mémoire poétique. Ce deuxième indice nous montre encore la direction que prend cette pièce et dès lors, les textes dits par cette femme, dans une langue que l'on s'efforce de comprendre, aux très belles sonorités, qui a des accents entre l'allemand, l'hébreux et le japonais mais qui se révèle être du farsi, très belle langue, qui nous raccroche à l'actualité immédiate - le rêve est fragile ! De temps en temps, les mots sont traduits en sous-titres, des phrases très poétiques vont nous accompagner dans ce voyage poétique tout en douceur et en rêveries et en songes semi-éveillés. L'on s 'attend à ce que les ciseaux coupent la feuille, mais non, les rêves ne sont pas toujours prévisibles, c'est le fil qui suspend la feuille qui va être coupé.


KO Brouillard - Maxence Vandevelde - Photo: Jean-Louis Fernandez

D'autres femmes arrivent et se positionnent sur la scène. Elles parlent, elles aussi, dans leur langue ou dans des langues étrangères - allemand, anglais, français,... Les paroles font référence à la pierre, la rivière, la douceur et la mémoire. Les six "interprètes" se posent des questions, sur elles, "si je devais être moi-même", d'être - ou ne pas être - "la narratrice", échangent leur rôle, deviennent l'autre, une parole qui semble être tissée du même fil et sort de ces différents corps, qui les traverse et les porte. Nous sommes subjugués de la performance de ces six femmes, volontaires, habitantes de Strasbourg et environ, qui réalisent ici une époustouflante performance de jeu dans une douceur et une retenue qui nous emporte et nous entraine dans ce monde onirique. Toutes sont formidables et une mention spéciale à la jeune Mia Depoutot pour sa magnifique diction. 


KO Brouillard - Maxence Vandevelde - Photo: Jean-Louis Fernandez

Les nappes musicales de Maria Laurent contribuent pour beaucoup à faire exister cet univers brumeux et presqu'irréel, dans lequel les choses s'installent et bougent lentement. Un théâtre d'images et de mots, de sons, où les lettres R, A, I, N appellent la pluie et un B suffit à nous rappeler le cerveau qui mouline à toute vitesse dans ses lobes, cortex et circonvolutions. 


KO Brouillard - Maxence Vandevelde - Photo: Jean-Louis Fernandez

Un voyage mental tout en sérénité et en bienveillance, comme dans un film de Bela Tar, et où l'on dit "Vais-je me souvenir des instants passés à vos côtés ?". Nous allons essayer de garder au chaud cette sororité, cette quiétude, ces voix qui nous parlent au creux de l'oreille et font surgir des souvenirs, des moments de grâce, trop rares ces derniers temps. Merci à Maxence Vandevelde et à ces sept femmes pour leur présence, leurs mots, leurs sons, et tout ce qu'iels nous ont fait passer. 


La Fleur du Dimanche


KO Brouillard


Au TNS à Strasbourg, du 4 au 12 mars - Salle Gruber
[Mise en scène] Maxence Vandevelde
[Textes] Maxence Vandevelde et Milène Tournier
Avec Lil Anh Chansard, Mia Depoutot, Hassenaa Hassibout, Tugba Naimoglu, Maryam Yazdan Bakhsh, Zahra Yazdan-Bakhsh   
[Musique] Maria Laurent 
[Scénographie] Alice Duchange 
[Assistanat à la scénographie] Lino Pourquié 
[Costumes] Salomé Vandendriessche 
[Lumière] Nicolas Joubert 
[Son]Julien Feryn 
[Assistanat à la création son] Macha Menu
[Régie générale] Zélie Champeau 
[Création installation vidéo] Gabriel Laurent 
[Regard dramaturgique] Fanny Mentré 
[Assistanat à la mise en scène et à la dramaturgie] Tristan Schinz 
Et l’équipe technique du TnS
[Régie générale] Zélie Champeau, Charles Ganzer
[Régie plateau] Fabrice Henches 
[Régie lumière] Nicolas Joubert 
[Électricien] Lou Paquis
[Régie son / Régie vidéo] Macha Menu
[Habilleuse] Selma Kalt
[Régie des titres — surtitrage des Spectacles dans ta langue] Jean -Christophe Bardeaux
[Production]Théâtre national de Strasbourg
Avec la participation du Jeune théâtre national
Avec l’accompagnement du Centre des Récits
[Administration de production] Dorine Blaise
[Chargée de production] Rachel Morville
Le décor et les costumes sont réalisés par les ateliers du TnS.
Création le 4 mars 2026 au Théâtre national de Strasbourg dans le cadre du festival Les Galas du TnS, 2e édition

mardi 3 mars 2026

Les Galas du TNS avec En attendant Oum Kalthoum de Hatice Özer : les 1001 mots d'amour et l'attente de l'amour, mon amour, mon amour, mon amour,...

 L'idée des Galas, défendue par Caroline Guiela Nguyen, c'est de créer au TNS, au travers de ce festival, des moments festifs et partagés, également avec des personnes qui n'ont pas le Théâtre comme trajectoire ou comme destination. Hatice Özer et sa nouvelle pièce En attendant Oum Kalthoum qu'elle créée dans ce cadre répond totalement à cet objectif, et la presque trentaine de chanteuses et chanteurs qui forment le "choeurs d'habitant.es" et qui interviennent de la salle (au premier balcon) puis sur scène vont vivre un moment unique, avec sûrement des proches et amis qui sont dans la salle, tout comme la mère de Hatice Özer que cette dernière cherche dans la salle dans son "introduction" au spectacle et qu'elle hèle d'un "Coucou maman" quand elle l'aura repérée. 


En attendant Oum Kalthoum - Hatice Özer - Photo: Jean-Louis Fernandez


Pour Hatice Özer, passer au TNS n'est pas une première, elle y était venue jouer sa première pièce Le Chant du Père (de 2022) et la création de Koudour sur le plateau (avec le public également sur scène) mais cela doit lui faire chaud au coeur d'avoir cette grande salle Bernard-Marie Koltès pour elle. A l'image d'Oum Kalthoum qui a poussé les murs de l'Olympia lors de ses deux concerts, le 13 et le 15 novembre 1967, ses premiers en Occident, à la demande de Bruno Coquatrix venu au Caire quelques mois plus tôt pour inviter la plus grande dame de la chanson arabe, l'Astre de l'Orient, le Rossignol du Caire, la chanteuse préférée de Nasser. Mais je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Sachez cependant que, juste avant, en juin 67, il y a eu la "Guerre des six jours" lors de laquelle Israël a attaqué l'Egypte et occupé la péninsule du Sinai. D'ailleurs Oum Khalsum, qui avait demandé un cachet du double d'Edith Piaf a offert les recettes du concert à l'Egypte. Les billets ont été vendus en quelques jours, entre 60 et 200 francs (même plus de 500 francs au marché noir). Dans la salle se côtoient des ouvriers et des princes (l'un d'entre eux a réussi à avoir, non un fauteuil, mais un tabouret sous la menace d'un pistolet). Cette histoire et bien d'autres, Hatice Özer nous les raconte au cours du spectacle, en posant le contexte, tournant autour, et autour de la musique, et autour de l'amour (dont, la richesses du vocabulaire en arabe nous offre plus d'une vingtaine d'expressions:(amour ardant, amour persistant, amour divin, amour obéissant, amour inconditionnel,...). Mais tout d'abord, Khadija El Afrit nous introduit aussi aux subtilités de la gamme de la musique traditionnelle arabe, le "maqâm" dont elle nous fait entendre la montée des échelles vers la spiritualité sur son qânun. 


En attendant Oum Kalthoum - Hatice Özer - Photo: Jean-Louis Fernandez

Et  Hatice Özer de nous brosser le tableau autour de ce concert mythique dont on nous dit que commencé vers les 21 heures, il s'acheva qu'après deux heures du matin avec en tout trois chansons, dont celle autour de laquelle on va tourner pour carrément plonger dedans, celle des Mille et Une Nuits et qui, avec les improvisations peut durer entre une demi-heure et une heure et demie, la durée du spectacle. Dans celui-ci on va alternativement se retrouver à observer le déroulé - et la préparation - du concert de l'Olympia, sur scène, dans les coulisses et dans la salle et, durant la diffusion du concert à la radio, sa réception dans quelques lieux, chez des auditeurs qui suivent le concert dans le monde, qui dans sa salle de bain ou dans le salon et même dans le lit familial, l'enfant entre ses deux parents bien au chaud dans leur cocon. Lieux et situations réinventées desquels on passe aussi brusquement à des séquences contemporaines d'échanges au téléphone où il est bien sûr questions de cet "éternel" amour et des différentes attitudes et positions qu'il nous pousse à prendre. Et cette répétition du mot "amour" qui remplit à la fois la chanson et le texte de la comédienne, adepte elle aussi de la répétition, si vous ne l'aviez pas remarqué.

Et il y a la musique, elle aussi qui se répète en variations multiples, magnifique et qui nous envoûte comme le fait l'amour dans ses variations dans la chanson:

Comment, comment, comment pourrais-je te décrire comment j'étais avant de te chérir, mon amour.
Comment, comment, comment pourrais-je te décrire comment j'étais avant de te chérir, mon amour.
Comment, comment, comment pourrais-je te décrire comment j'étais avant de te chérir, mon amour.
Comment, comment, comment pourrais-je te décrire comment j'étais avant de te chérir, mon amour.
Comment, comment, comment pourrais-je te décrire comment j'étais avant de te chérir, mon amour.
Comment, comment, comment pourrais-je te décrire comment j'étais avant de te chérir, mon amour.

Je n'avais aucun passé à méditer ni aucun avenir à attendre, et même mon existence, je ne la vivais pas; oh mon amour.
Je n'avais aucun passé à méditer ni aucun avenir à attendre, et même mon existence, je ne la vivais pas; oh mon amour.


En attendant Oum Kalthoum - Hatice Özer - Photo: Jean-Louis Fernandez

Et nous assistons ainsi au lent et progressif dévoilement de la chanson, en plusieurs chapitres, sous des formes variées par ce magnifique orchestre qui accompagne Hatice Özer - elle-même jouant du davul - et Khadija El Afrit le kanoun, sous la direction du fidèle Antonin Tri-Hoang (au saxophone et aux claviers) et donc Anissa Nehari aux percussions, Juliette Weiss, Ayman Hlal et Karam Al Zouhir au violon et Anil Eraslan au violoncelle. La musique, dans toutes ses variations est merveilleuse, envoûtante, enchanteresse et les mises en scène ne manquent pas de nous surprendre et nous émerveiller, Les lumières de César Godefroy nous transportant d'un univers à un autre, posant de temps en temps de superbes tableaux de groupe en clair-obscur dans lesquels les soyeux et lumineux costumes de fête de Pauline Kieffer sont sublimés. Et au final, si Oum Kalthoum ne vient pas, sauf sa voix dans un haut-parleur de rue, nous avons bien compris les méandres complexes et les tours et détours que cette poésie sinueuse doit suivre, tout comme l'amour, pour passer par toutes les cases de l'amour. Et la formidable musique qu'elle a contribué à développer y participe grandement. Donc un grand bravo à l'engagement de toute cette troupe et à la formidable énergie qu'elle dégage.



La Fleur du Dimanche

En attendant Oum Kalthoum

Au TNS à Strasbourg, du 3 au 7 mars 2026


[Texte et mise en scène] Hatice Özer 
[Composition et direction musicale] Antonin-Tri Hoang 
[Avec] Karam Al Zouhir, Khadija El Afrit, Anil Eraslan, Ayman Hlal, Hatice Özer, Anissa Nehari, Antonin Tri-Hoang et Juliette Weiss. 
[Et un choeur d'habitant·es]
Inas Al Hassoun, Abdulhadi Al Rakeb, Rafif Alali Alwash, Zakariya Aleid, Laura Aljurf, Heema Aljurf, Mouaiad Alras, Maher Alsaied, Kinan Al Zouhir, Mohamad Aziza, Assia Benzaid, Fatima Boumlik, Khouloud Bourogaa, Selma Bousseta-Idrissi, Naime Bouzid, Mira El Assi, Abir El Fawal, Simon Ghanem, Jean Haas, Hassena Hassibout, Iman Izouli, Bibars Izouli, Zineb Maknassi, Solav Manmi, Stéphanie Monnier, Malika Najib, Roger Nasset, Dalila Rahal-Besseghir, Laure Razon, Ali Shindi, Najate Zouggari
[Chef de chœur] Kinan Al Zouhir  
 
[Collaboration à la mise en scène, dramaturgie] Léo Bahon
[Lumière] César Godefroy 
[Vidéo] Ludovic Rivalan 
[Scénographie] Claire Schirck  
[Costumes] Pauline Kieffer  
[Regard artistique] Paola Secret  
[Assistanat à la mise en scène] Thomas Lelo  
[Stagiaire mise en scène] Claire Belony
Et l’équipe technique du TnS
[Régie générale] Julie Roëls 
[Régie plateau] Daniel Masson 
[Régie lumière] Alexandre Rätz 
[Régie son] Imhotep Kenawi 
[Régie vidéo] Ludovic Rivalan 
[Habilleuse] Jeanne Birckel
[Régie des titres — surtitrage des Spectacles dans ta langue] Jean -Christophe Bardeaux et Claire-Gabrielle Robert
[Production] Théâtre national de Strasbourg
[Coproduction] tnba – Théâtre National Bordeaux Aquitaine, Compagnie La neige la nuit
Avec la participation du Jeune théâtre national
Avec l’accompagnement du Centre des Récits
[Accompagnement des habitant·es acteur·rices] Flora Nestour
[Chargée de production] Zoé D'hooge
Le décor et les costumes sont réalisés par les ateliers du TnS.
Création le 3 mars 2026 dans le cadre du festival Les Galas du TnS, 2e édition

samedi 21 février 2026

Au Festival Everybody au Carreau du Temple, tout le monde a sa place et l'on voyage même aux Caraïbes avec Annabel Guérédrat

Au Carreau du Temple, toutes les expressions et tous les aspects autour du corps, de la danse, se retrouvent convoqués. Des expositions, un Baile Charme avec DJ du Brésil, un Battle de waacking, des débats, des films (la résistance queer en Ukraine), un cabaret afro-futuriste queer et militant, des ateliers créatifs et participatifs avec une vaste broderie, des rencontres, une Love Room avec Arthur Pérole et Alexandre Da Silva où l'on se confesse sur ses émotions et ses souvenirs amoureux - du terreau pour un prochain spectacle (?) - et l'occasion de s'interroger, entre introspection et autoanalyse, sur ses émotions amoureuses et essayer de savoir si l'amour est politique, si cela reste dans la sphère privée ou si cela concerne aussi la société.... De quoi brasser - et faire se rencontrer ? au moins se faire côtoyer - une diversité de publics. 


Let’s go back to the river - Annabel Guérédrat - Photo: Francois Capdeville


L'expérience, puisqu'il faut bien parler d'expérience à propos de Let’s go back to the river d'Annabel Guérédrat, c'est ce bain dans l'inconnu dans lequel on plonge dès la porte de la salle passée. Et l'on passe de surprise en surprise. Déjà cette "purification" acceptée volontairement (ou pas) avec des bâtons d'encens à laquelle procèdent trois assistantes pour pénétrer dans un espace où l'on va se retrouver assis(e)s en cercle, avant de se retrouver plongé(e)s presque dans le noir à expérimenter nos sensations, notre poids, notre assise, notre lien avec la terre (ou la parquet) et même nos sensations intérieures, le lien entre les deux orifices d'un bout à l'autre de notre corps, la bouche et l'anus. Nous distinguons au dessus de nos têtes des tissus et des robes accrochées, une clochette aussi. Dès que nous ressortons de notre voyage intérieur, porté par la voix rassurante d'Annabel Guérédrat, et que nous nous sommes assis en rond, formant un grand cercle de communauté, Annabel Guérédrat et sa partenaire Chloé Timon, déroulent et enroulent autour de leur corps un fil rouge puis s'en libèrent et s'affublent d'une couronne avec une coiffe masque, rideau de bijoux devant les yeux liées aux divinités féminines. 


Let’s go back to the river - Annabel Guérédrat - Photo: Francois Capdeville


Les deux femmes vont emmener le public dans un autre voyage, visuel et musical, où sur des images de forêts et de rivières, de mangrove, la musique devient canal et inclusion, la clochette décrochée passe en cercle et les spectateurs forment une chaîne sonore, s'imprègnent de rythme et de pulsations. Quelques spectateurs deviennent participants à la préparation d'un banquet tandis que d'autres préparent une mixture parfumée qui servira de "bain rituel" parfumé des mains ou de la tête. 


Let’s go back to the river - Annabel Guérédrat - Photo: Robert Becker


Nous mêmes baignons dans une musique douce et hypnotique de Renaud Bajeux tandis que les deux complices refont des mélanges secret de différents flacons qui vont servir à une nouvelle cérémonie de purifications et que des rites et des cérémonies sont évoquées en lien avec la nature et les animaux (poulets, plumes et sang). Sans transition apparait en pleine lumière la DJ Sugar Tantine qui amène tout le monde à se lever dans une grande fête de fusion, avant le partage des offrandes. 


Let’s go back to the river - Annabel Guérédrat - Photo: Francois Capdeville


Cette expérience que nous propose Annabel Guérédrat est à la fois un voyage en de terres et des cultures inconnues, redonnant parole et vie à des cultures invisibilisées, ouvrant des portes d'une autre perception, nous interrogeant sur notre propre rapport au monde, à la terre et à la nature. Et cela dans une démarche inclusive et expérientielle, brisant le quatrième mur du théâtre ainsi que sa temporalité. Elle nous immerge dans un processus de découverte et non de discours, nous menant sur un chemin inexploré pour une prise de conscience fraternelle. Autant une collision qu'une rencontre, un choc qu'une confluence. En tout cas une découverte heureuse. 


La Fleur du Dimanche

vendredi 20 février 2026

Bach avec Maria Munoz aux Abbesses: Danser pour faire famille

 Maria Munoz et le Théâtre de la Ville c'est une vraie histoire de famille, une fidélité et un parcours qui s'échelonne depuis plus d'une douzaine d'année et plus de six pièces, dont Bach qui en a marqué le début - et un retour heureux et nouveau. Pour Maria Munoz d'ailleurs, Bach est aussi un repère et un tournant de sa carrière, tout comme l'est la création avec Pep Ramis de la création en 1989 de la Compagnie Mal Pelo (mauvais poil). Partant de la nouvelle danse européenne, elle va vers plus de rugosité (de poil à gratter) et de théâtralité, d'intériorité également. Et c'est avec Bach qu'elle a ouvert la recherche d'un dialogue plus profond entre musique et danse, autant dans le mouvement que dans la tension entre le mouvement, la musique et le silence. C'est dans une véritable transmutation, une absorption de la musique dans le corps qu'elle construit ce dialogue avec le Clavier bien tempéré de Bach, interprété par Glen Gould qu'elle construit en treize tableaux sélectionnés à partir des quarante-huit préludes et fugues. Dans une première ébauche en 2004 puis dans sa création le 19 novembre 2005 au Festival Internacional de Teatre de Girona, la pièce présentée plus de 150 fois sera emblématique de la chorégraphe et interprète, avant une transmission-adaptation pour la danseuse italienne de la troupe Mal Pelo, Federica Porello. 


Bach - Maria Munoz - Théâtre de la Ville


Et c'est le Théâtre de la Ville qui lui commande donc cette nouvelle version de Bach, familiale, et dont la re-création se fait au Théâtre des Abbesses à Paris. Pour commencer, dans un rai de lumière au fond de la scène, comme surgie du passé, donnant l'impression d'avancer, Maria Munoz, toute de noir vêtue resuscite telle une épiphanie ce miracle de profondeur et de simplicité qui nous plonge tout entier dans la musique et le geste épuré. Par la souplesse et la grâce de ses gestes, elle habite le plateau, sobre carré blanc autour duquel se placent de temps en temps le reste da la famille, Pep Ramis, compagnon de longue date, Marti Ramis, son fils, Paula, sa fille, tous les deux ayant suivi une carrière de danseurs et Sam Ramis, le plus jeune, qui s'intéresse plus au dessin (comme son père) mais qui a vécu "dans" la danse toute sa vie. Ce quintette de danse se retrouve sur le plateau en dimensions variées et leur grammaire est très personnelle, Paula par exemple dans ses duos avec sa mère qui a une gestuelle plus libre, relâchée et floue, variée, Marti avec ses jambes et ses bras plus en rondeurs, élastiques, joue la malléabilité et la souplesse, Pep plus dans la rigueur. Les hommes vêtus de costumes, pantalons et vestes noires, plus ou moins rigides mais leur silhouette bien découpées par les lumières précises d'August Viladomat habitent le plateau, seuls ou en multiples variations de formation, le geste souple mais posé. 

Quelquefois, en fond de scène apparaissent des images de Nuria Font qui a longtemps côtoyé Mal Pelo. La première séquence, des pieds de chevaux, diffuse son mouvement dans les pas des danseurs, saccadés, une autre, image de forêt en traveling est source d'une simulation de marche immobile. La chorégraphie est sobre, comme intériorisée, en particulier pour les fugues, dansées sans musique, dans un minimalisme inspiré de cette musique très spirituelle de Bach. Le corps incarne la musique, d'autant plus avec cette interprétation très "habitée" de Glen Gould. Et l'on va encore vers plus d'épure vers la fin, dans des lignes droites et diagonales, trajectoires qui ralentissent et s'impriment dans nos mémoires. De purs moments de bonheur que nous offrent Glen Gould, Bach et la famille Maria Munoz et Ramis. Un réel plaisir de danse pure.


Bach - Maria Munoz - Théâtre de la Ville - Photo: Robert Becker


La Fleur du Dimanche


Bach


Théâtre de la Ville - Paris - Théâtre des Abbesses - 18 au 24 février 2026


Création et chorégraphie María Muñoz
Musique Clavier bien tempéré, Johann Sebastian Bach
Version enregistrée par Glenn Gould
Collaboration artistique Cristina Cervià
Assistant à la direction Leo Castro
Réalisation vidéo Núria Font
Lumières August Viladomat
Costumes CarmePuigdevalliPlantes, Montserrat Ros
Avec María Muñoz, Pep Ramis, Martí Ramis, Paula Ramis, Sam Ramis
Production Mal Pelo en collaboration avec Teatro Real (Madrid) – Teatre Lliure (Barcelone).
Avec le soutien de l’Institut Ramon Llull