dimanche 18 octobre 2026

Que vont faire ici Heidi, le fromage "vieux" et la Serbie, le bitcoin et, pour finir, Trump, Poutine et Zelenski ou plutôt Gennadiy Druzenko et Mikhaïl Chichkine ?

 Dimanche dernier, j'ai lu une "fable", bien réelle, dont la morale m'a donné envie de la partager avec vous. J'avais aussi fait quelques photos de fleurs qui "attendaient" de rencontrer vos yeux....

Ca fait effectivement longtemps que je n'ai pas posté de fleurs - les billets "culturels", sur les spectacles sont très nombreux et laissent peu de place à "La Fleur du Dimanche" et ses TVA.

Et, un hasard ne venant jamais seul, il se trouve que je suis tombé sur une autre histoire, elle aussi sortant de l'ordinaire, le futur "à côté de chez vous", cela m'a conforté dans mon désir de vous offrir ces "Textes à Valeur Ajouté". Et, pour faire d'une pierre trois coups, l'actualité avec Trump trahissant ses engagements envers l'Ukraine, préférant les liens d'argent qui le relient à Moscou et la mafia russe (voir "United States of Mafia", un documentaire en trois volets, d'Antoine Vitkine qui retrace les relations troubles entre le pouvoir américain et le crime organisé en Russie, sur France 24), j'ai trouvé une troisième histoire exemplaire pour contrebalancer et soutenir l'Ukraine. Et préparer un dialogue entre l'Ukraine et la Russie (sans Poutine) dans le futur. Mais, cette histoire a déjà commencé et je vous la conte en troisième.

Mais pour commencer, je fais mon miel avec ces fleurs, même un 12 octobre:


Fleurs et abeille en automne - Photo: Robert Becker


Vous allez me demander ce que fait Heidi dans cette histoire...

C'est simple, Heidi, c'est un organe de presse suisse (d'où le nom de Heidi) indépendant, sans publicité et qui publie de l'actualité (libre) tous les jours, et des enquêtes régulières - également des magazines papier - faites un tour sur leur site. D'ailleurs je vais vous y renvoyer pour les vraies sources de mes TVA.


Fromage frais, Fromage "Vieux"

Cette première histoire éclaire une situation symptomatique en Serbie, qui n'arrive pas à constituer un gouvernement. Tito mort, la Yougoslavie a explosé et les "régions" se sont mené des guerres fratricides, nombreux sont encore ces nouveaux pays qui ne sont pas encore membre de l'Union Européenne. On peut aussi analyser en parallèle les situations de la Hongrie et de la Bulgarie dans une démarche parallèle. 

C'est David Laufer, chroniqueur, journaliste, écrivain qui habite à Belgrade depuis plus de 20 ans qui nous raconte cet épisode intitulé : 


Le fromage frais, ou l'impossibilité de l'épargne en Serbie


En Serbie, quand on dit fromage, on parle de fromage frais. Celui qu’on met dans une salade ou qu’on étale sur un morceau de pain. On trouve bien du fromage à pâte dure dans les supermarchés, mais il est industriel, caoutchouteux et sans goût. La Serbie a les vaches, l’herbe et l’amour du fromage en abondance. Alors pourquoi se priver de l’une des meilleures formes que puisse prendre le lait? La réponse à cette question éclaire une vieille malédiction de la culture locale: l’impossibilité de l’épargne.

Le fromage frais n’est pas fait pour durer. Un jour, dans un village du sud de la Serbie, je suis entré dans une petite maison perchée au sommet d’une colline. Un panneau indiquait «fromage à vendre». J’ai donc demandé à la vieille dame qui habitait là quelle sorte de fromage elle avait. «J’ai du vieux ou du nouveau», m’a-t-elle répondu sèchement, comme si ma question était stupide, ce qui, selon les critères locaux, était probablement le cas. Ma question suivante était encore plus stupide: «Vieux de quand?» J’imaginais des petites tomes séchées pendant des mois dans sa cave. Mais elle a levé les yeux au ciel, obligée qu’elle était de m’expliquer l’évidence: «D’hier.»


Un cycle sans fin

Voilà la culture du fromage dans les Balkans. Les paysans traient leurs vaches ou leurs chèvres et se mettent immédiatement à faire du fromage. Et ils recommencent chaque jour, dans un cycle sans fin: lait-fromage-lait-fromage-lait… Vous voyez l’idée.

Le fromage à pâte dure, comme les conserves ou la viande fumée, a été inventé comme une manière d’épargner. Une fois fabriqué et affiné pendant quelques semaines, il peut être consommé pendant des mois, parfois même des années. Une meule de Gruyère, qui pèse autour de 35 kilos, peut nourrir une famille pendant toute une saison, avec ses minéraux, ses protéines et ses matières grasses. Et elle évite au paysan la corvée quotidienne de fabriquer du fromage frais toute l’année. Le fromage à pâte dure est, autrement dit, un jeu à long terme, tandis que le fromage frais est un jeu à court terme.

Il se trouve que le long terme nécessaire à la fabrication du fromage à pâte dure exige certaines conditions: prévisibilité, stabilité et paix. Dans un environnement stable, les paysans en viennent naturellement à penser à l’épargne: épargner pour l’avenir, épargner leurs efforts, autrement dit planifier et veiller à ce que les récoltes d’aujourd’hui soient encore disponibles demain.


Sauvagerie ottomane

Cet état d’esprit, qui paraît évident à un Européen occidental, l’histoire ne l’a pas accordé au peuple serbe, ni à la plupart des peuples des Balkans, pendant de nombreux siècles. Les Serbes, autrement dit, n’ont pas été habitués à la possibilité d’épargner, parce qu’ils ont vécu, durant l’essentiel de leur histoire moderne, dans l’instabilité, l’imprévisibilité et la guerre.

La sauvagerie de la domination ottomane dans la péninsule balkanique ne saurait être sous-estimée. Pendant plus de quatre siècles, les sultans ont rançonné, saccagé et pillé. Et lorsqu’ils ont enfin été chassés, tout ce qui subsistait de leur présence se résumait à quelques mosquées, quelques ponts et suffisamment de haines religieuses pour durer encore 160 ans plus tard – si l’on considère le retrait définitif des troupes ottomanes de Belgrade en 1867 comme l’affranchissement des Serbes de l’Empire ottoman.

Sous la domination turque, à partir de 1459, les populations étaient habituées à une pauvreté si abjecte qu’elles n’étaient même pas certaines de survivre à l’hiver, tandis que leurs fils étaient enlevés pour intégrer le corps des janissaires (troupe d’élite ottomane) et leurs filles pour intégrer les harems de Constantinople. Cela peut paraître un peu larmoyant, mais considérez ceci: le Musée national de Serbie, pour lequel j’ai travaillé quelques années, couvre neuf mille ans d’histoire et regorge d’objets datant de toutes les époques, du Néolithique à la Grèce antique, des empires médiévaux jusqu’à l’époque moderne. Il n’y a qu’un seul et grand trou noir: les quatre siècles de domination ottomane.


Mais c’est quand même délicieux

En anthropologie comme en géologie, le temps avance selon des rythmes différents. Ce qui accable aujourd’hui la Serbie ne l’accablera pas éternellement. Souvent, j’aimerais gravir la plus haute colline et crier aussi fort que possible: «Chers habitants de Serbie! Les guerres sont finies! Les Turcs sont partis! Vous pouvez rentrer chez vous et commencer à vivre une vie normale!» Mais je dois être patient et faire confiance au temps. Je dois croire qu’un jour, cela deviendra évident pour les jeunes générations. Et qui sait? C’est peut-être déjà le cas.

En attendant ces jours meilleurs, laissez-moi vous dire que le beli sir (fromage blanc) serbe ou le kaymak (une crème épaisse) sont absolument délicieux!

J'ai un peu raccourci le texte, l'original est là:

Beli Sir


Pour le deuxième "conte", c'est la "misère" qui illustre le mieux cette histoire:


La misère - Photo: Robert Becker


L'histoire "vraie" se passe sur une île paradisiaque et nous donne un avant-goût de notre "futur". Sur cette île, faisant partie du Honduras un chef d'entreprise, le milliardaire Peter Thill a créé une ville nommée Prospéra, qui est en fait une entreprise, totalement indépendante du pays et dans laquelle les habitants ne payent presque pas d'impôts, où il n'y a pas de gouvernement, juste un PDG, et où la monnaie est le Bitcoin. C'est une autre enquête en feuilleton et je vous en offre également le début - la suite est là: Bitcoin:


À Próspera, le Bitcoin est roi et l'impôt ne passera pas


L’île de Roatán, qui appartient au Honduras, abrite le projet libertarien le plus avancé au monde, financé notamment par le milliardaire Peter Thiel. La ville de Próspera est en construction dans la jungle. Ses premiers habitants se piquent d’aider les pauvres Honduriens qui les entourent tout en clamant leur haine de l’Etat et leur amour des cryptomonnaies.

Tomek crée une vague. Debout sur une échelle, il passe son pinceau sur un mur blanc que ses mains veulent transformer en une mer bleu cobalt. Tomek – cheveux bouclés, regard déterminé, mollets bien bronzés – saute de l'échelle, court vers l'arrière, contemple son œuvre, secoue la tête: la crête de la vague monte de façon bien trop abrupte. Tomek ne voulait pas faire une si grande vague. Heureusement qu'il a vérifié. Il faut parfois prendre un peu de recul pour avoir une vue d’ensemble.

Le mur peint par Tomek est celui de la salle de sport de l’école de Coxen Hole, 8’300 habitants, la plus grande localité de l’île caribéenne de Roatán, qui appartient au Honduras. Un pays qui ne fait la une des journaux en Europe qu’en raison de la violence de ses gangs – quand il fait les titres tout court. En Amérique latine, selon les indicateurs habituels, seule Haïti connaît des conditions de vie encore plus dures. Cependant, avec ses palmiers, ses récifs coralliens, ses touristes rougeauds et les apéros au coucher du soleil, Roatán semble infiniment plus détendue que la partie du Honduras sur le continent: un trait de pinceau paradisiaque de 60 kilomètres de long et de quelques kilomètres de large, dans les Caraïbes.

....

D’un point de vue formel, Próspera est une zone économique spéciale. Moins d'impôts, de droits de douane et de réglementations est censé attirer les investisseurs et favoriser la croissance. À première vue, cela peut sembler peu spectaculaire, il existe de nombreuses zones de ce type à travers le monde – même la Corée du Nord en a une. Il existe toutefois une différence décisive: selon les traités signés, l’État du Honduras a cédé sa souveraineté sur les territoires appartenant à Próspera. Celle-ci est désormais exercée par Honduras Próspera Inc., une entreprise privée enregistrée aux États-Unis.


Tant pis pour la démocratie


Parmi les bailleurs de fonds figurent de grands acteurs de la scène libertarienne de la Silicon Valley, tels que l’anarcho-capitaliste Patri Friedman, le développeur de logiciels Marc Andreessen, l’entrepreneur en série Balaji Srinivasan – ainsi que Peter Thiel, l’investisseur qui entretient d’excellentes relations avec Donald Trump et son vice-président, J. D. Vance. Peter Thiel, qui préside notamment Palantir Technologies, considère que la démocratie et la liberté ne sont pas compatibles. C’est ainsi que Próspera n’est dirigée ni par un président ni par un Premier ministre, mais par un PDG, secondé par un conseil d’administration.

Próspera est ainsi décrite comme un véritable État dans l’État – ou du moins une ville privée, ce qu’on appelle une «charter city».

La suite est là: Bitcoin:


Pour le troisième récit, quoi de mieux que la châtaigne pour parler d'un "marronnier" sous un autre angle. On n'arrête pas de parler de l'Ukraine*, cela fera bientôt cinq ans que le pays s'est fait envahir par la Russie de Poutine et il faut essayer d'en sortir par le haut (il faut bien sûr soutenir le pays et souhaiter que cette guerre et tous les autres conflits trouvent une issue heureuse et paisible.


Le marronnier - les deux châtaignes - Photo: Robert Becker


Initier un dialogue pour inventer un "après" ensemble


Ceci n'est donc pas un récit, mais un échange volontaire entre deux personnes qui veulent penser et préparer l'avenir: Gennadiy Druzenko, universitaire ukrainien, fondateur d’ une ONG de médecine de guerre et Mikhaïl Chichkine, célèbre écrivain russe établi en Suisse qui a débuté un dialogue avec lui. Pour poser des bases et rêver d'avenir:


De Russe à Ukrainien: «Je vous souhaite le meilleur, de la force, et la victoire!» 


Gennadiy Druzenko est le fondateur d’une ONG ukrainienne de médecine de guerre, ennemi public en Russie après avoir tenu des propos extrêmes à la télévision ukrainienne. Il écrit à Mikhaïl Chichkine, écrivain russe installé de longue date en Suisse, à Zurich. Un dialogue s’engage, sur la pointe des pieds.

C’est l’histoire d’un email qui a donné naissance à une amitié, jetée comme un pont entre deux pays en guerre. D’un côté Gennadiy Druzenko, universitaire ukrainien parti au combat, fondateur d’ une ONG de médecine de guerre. De l’autre, Mikhaïl Chichkine, célèbre écrivain russe établi en Suisse depuis 1995, et farouche opposant à la guerre depuis ses débuts.

De décembre 2023 à l’été 2026, les deux hommes se sont écrit en russe et en ukrainien, autour des sujets qui fâchent: la guerre et la paix, l’impossibilité et la nécessité de surmonter le passé, cet avenir qu’il faut commencer à bâtir. Leur correspondance est un manifeste humaniste. La voici.


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Gennadiy Druzenko à Mikhaïl Chichkine

Cher Mikhaïl,

Nous ne nous connaissons pas, et voilà bien longtemps que je n’ai pas écrit en russe. Veuillez excuser mes éventuelles maladresses.

Je m’appelle Gennadiy Druzenko; je suis le fondateur et le président du Premier Hôpital mobile de volontaires Pirogov, connu en Ukraine – et au-delà – sous son sigle ukrainien, PDMSh: https://pdmsh.ua

(Le nom de l’ONG provient de Nikolaï Ivanovitch Pirogov, grand chirurgien russe du 19e siècle et fondateur de la Croix-Rouge russe, considéré comme un des pères de la médecine de guerre. PDMSh se prononce /pé-dé-em-sha/, ndlr.)

Nous sommes sans doute la plus importante équipe de soignants civils bénévoles présente sur le front, où depuis maintenant neuf ans, nous sauvons les vies de militaires et de civils. Nous avons pris en charge plus de 90’000 patients. Parmi eux, des prisonniers de guerre russes…

À cause d’une remarque inconsidérée au début de la grande guerre, la propagande russe s’est employée à faire de moi un monstre dont on effraie les soldats russes. Que Dieu les juge: nous ne tuons pas, nous soignons. Vous trouverez ici un reportage en russe, sérieux et véridique, sur notre travail: https://projects.liga.net/signature-of-dr-zaluzhnyi-r

(En mars 2022, Druzenko a déclaré sur la chaîne Ukraine 24 avoir donné pour instruction de castrer les prisonniers de guerre russes «parce que ce sont des cafards, pas des personnes». Il s’est ensuite excusé pour ces propos, expliquant qu’ils avaient été tenus à la suite de menaces russes contre lui et sa famille et que son ONG respectait les Conventions de Genève. À ce jour, ce genre de torture extrême n’est attesté que sur des prisonniers de guerre ukrainiens, ndlr.)

Je suis actuellement en Suisse pour rencontrer nos donateurs et les amis qui nous aident à sauver des vies sur le front. Peut-être seriez-vous intéressé à l’idée de nous rencontrer, pour échanger nos impressions, nos prévisions et nos analyses sur cette guerre russo-ukrainienne qui me rappelle de plus en plus la guerre d’indépendance américaine. Être ukrainien aujourd’hui n’est pas une affaire d’ADN, de Blut und Boden, mais, avant tout, un choix éthique et une certaine conception du monde.

(Blut und Boden, «le sang et le sol», est un concept du 19e racialiste, central dans l’idéologie nazie, selon lequel la race et le territoire sont intrinsèquement liés, ndlr.)

Si vous souhaitez me rencontrer, écrivez-moi ou appelez-moi: je pourrais venir vous voir demain, lundi 4 décembre (2023). Pour ma part, j’aimerais m’entretenir avec un éminent représentant de la culture russe qui s’oppose à la guerre.

Sinon, ce n’est pas grave: cela voudra simplement dire que l’heure d’un dialogue franc, face à face, n’est pas encore venue…


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Mikhaïl Chichkine à Gennadiy Druzenko

Cher Gennadiy,

Merci de votre courriel! Et merci infiniment pour ce que vous faites. J’éprouve une profonde admiration pour vous et pour vos collègues, qui sauvez des vies dans cette guerre effroyable. Hélas, on ne voit toujours pas la lumière au bout du tunnel.

Malheureusement, nous ne pourrons pas nous rencontrer cette fois-ci: j’ai des interventions prévues de longue date aux moments que vous proposez. Peut-être la prochaine fois? Si je comprends bien, vous venez de temps à autre en Suisse. Dans ce cas, veuillez me prévenir bien à l’avance.

Il m’importe beaucoup de vous rencontrer et de parler avec vous, car, lors de mes interventions publiques, je répète toujours la même chose: tôt ou tard, cette guerre prendra fin, et il nous faudra alors jeter des ponts par-dessus l’abîme – de douleur, de sang et de haine – qui se creuse entre Russes et Ukrainiens, pour chaque nouveau jour de carnage, pour chaque mort. Et ce seront les gens de culture, les musiciens, artistes, et écrivains, qui seront les premiers à l’ouvrage. La seule question est: quand? Peut-être faudra-t-il attendre la génération suivante, ou même celle d’après.

Mais il n’est jamais trop tôt pour commencer. Nous avons le devoir d’essayer, même quand cela paraît impossible.

Je vous souhaite le meilleur, de la force, et la victoire!

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La  suite est là : 

«Je vous souhaite le meilleur, de la force, et la victoire!»


Bon Dimanche


La Fleur du Dimanche


* L'action de soutien à l'Ukraine ne doit pas cesser. 

L'installation Guernica/Ukraine pour marquer ce soutien et combattre pour la Paix sera exposé du 19 au 21 novembre à Paris, chez Artcurial - 7 rond-point des Champs-Élysées - à l'occasion des 50 ans des éditions jannink - Baudouin Jannink étant à l'initiative de ce projet où l'oeuvre de Jean Pierre Raynaud Sans titre - Ukraine fait face à la copie du tableau Guernica de Pablo Picasso, qui soutenait les républicains espagnols en 1937 en mémoire du bombardement de la ville homonyme.

jeudi 15 octobre 2026

When I saw the Sea d'Ali Chahrour à Pôle Sud: Regarder le soleil en face ou regarder au loin

 Est-ce un hasard si les deux chorégraphes de cette soirée deux en un de Pôle Sud, Kiyan Khoshoie et Ali Chahrour s'intéressent au corps de danseurs non professionnels, possible. Ce qui est sûr, c'est qu'ils viennent du Moyen-Orient, de pays sujets à la violence, violence du pouvoir, ou violence d'agresseur externes. L'Iran pour Kiyan Khoshoie (même s'il est maintenant installé en Suisse) et le Liban pour Ali Chahrour.


When I saw the Sea - Ali Chahrour - Photo: Christophe Raynaud de Lage


Kiyan Khoshoie lui, avec son projet en chantier Body Electric, s'intéresse au corps "commun", de "everibody" qui danse, chez lui, dans un club, en boite, dehors... C'est le sujet de son prochain spectacle pour lequel il travaille volontairement avec des non-danseurs, des commédiens-comédiennes et un performeuse. Et va essayer de comprendre à la fois ce qui "fait danser", ce qui donne envie de bouger, et va interroger le "mantra pop". En référence à son pays d'origine où la danse est interdite dans les lieux publics, il va chercher à montrer comment on danse quand même, même si on n'a ni le droit, ni le temps. Cette urgence et cette volonté qui pousse au "mouv". Et pour illustrer cette réflexion, il nous fait une magnifique démonstration de ce que lui, danseur virtuose, imagine comme courte chorégraphie sur les réminiscences de morceaux pop des années passées. On comparera avec son futur spectacle qu'il va créer en janvier 2027 en Suisse.


When I saw the Sea - Ali Chahrour - Photo: Christophe Raynaud de Lage



Chez Ali Chahrour, avec son spectacle When I Saw The Sea, nous plongeons dans un autre environnement, c'est la guerre: Nous sommes littéralement sous les feux de projecteurs qui nous aveuglent, le bruit des bombes nous accompagnent et nous entendons des messages désespérés au téléphone, des messages d'amour aussi, jetés comme des signaux de détresse. Et dans un coin de la scène, Zena va nous conter son incroyable situation, sa condition d'esclave moderne (avec le système Kalafa), à la fois abandonnée, brimé et privée de tout. Et sa quête, quasi impossible de retrouver sa mère. En contrepoint, un duo de musicien, Abed Kobeissy à la guitare et autres instruments, et Lynn Adid, de sa voix exceptionnelle, nous créent et interprètent de magnifiques compositions qui parlent de fleurs, de nature, d'un bonheur et de rêves difficilement accessibles. Nous allons découvrir, avec les trois femmes, Zena, Tenei et Rania, cette situation, ce statut qui nie la liberté, qui enchaîne et enferme les femmes au Liban, et dans d'autres pays alentours. Qui sépare les mères de leurs enfants, qui nie leur existence, qui les nourrit mal, qui les soumet. 


When I saw the Sea - Ali Chahrour - Photo: Christophe Raynaud de Lage


Elles vont mettre en scène leur corps, leur velléité d'habiter le monde. Elles vont exister par le simple fait d'être là, de bouger sur scène, de raconter leur périple d'étrangères, leur besoin d'humanité, leur désir de famille, leur quête d'amour, leur soif  de bouger, d'être vues comme des êtres humains. Elles vont également chanter, Rania, l'orpheline éthiopienne un peu plus, et aussi danser et chanter des airs ancestraux. Tout au long de la pièce, au fur et à mesure de leur arrivée, elles vont commencer à bouger, elles vont se réunir, porter ensemble cet espoir de liberté, pas encore acquise qu'elles espèrent atteindre. Nous sentons cette volonté d'un monde meilleur, qui sourd de ces destins bridés. 


When I saw the Sea - Ali Chahrour - Photo: Christophe Raynaud de Lage



Mais le hiatus entre la beauté du spectacle - surtout la beauté des chants - et les conditions de ces femmes là-bas, en parallèle à d'autres situations, bien présentes chez nous aussi, nous font ressentir un décalage. Par exemple entre elles et les deux musiciens sur leur estrade, ou qui nous tournent le dos quand ils en descendent, entre ce qu'on nous montre sur scène et la réalité du quotidien de ces femmes et de leurs semblables, entre leur rêves ("C'est la première foi que je vois la mer, au Liban") et les conditions de terrain, surtout dans ce pays en guerre. Souhaitons leur d'avancer sur le chemin de la liberté, à elles et à tou(te)s les autres.


La Fleur du Dimanche


When I Saw The Sea


A Pôle Sud le 14 et 15 octobre 2026


Mise en scène et chorégraphie : Ali Chahrour  
Interprétation : Zena Moussa, Tenei Ahmad, Rania Jamal  
Musique composée et interprétée par : Lynn Adib, Abed Kobeissy  
Assistant à la mise en scène et à la chorégraphie : Chadi Aoun  
Conception de la lumière et direction technique : Guillaume Tesson  
Assistant au directeur technique : Pol Seif  
Designer sonore : Benoît Rave  
Scénographie : Guillaume Tesson, Ali Chahrour  
Responsable de la communication : Chadi Aoun  
Photographie : Léa Skayem  
Conception graphique : Christina Atik  
Relecture : Hala Omran  
Traduction : Marianne Noujeim  
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Production : Ali Chahrour  
Directeurs de production : Christel Salem, Chadi Aoun  
Coproduction : Festival d’Avignon / Ibsen Scope / HAU Hebbel am Ufer, Berlin / Arab fund for arts and culture (AFAC) / Al Mawred al Thaqafi / DeSingel Antwerp / Domino Zagreb, Perforations Festival / Holland Festival / Zürcher Theater Spektakel / Al Madina Theater  
Soutiens : Théatre Béryte / Institut Français de Beyrouth / Wicked Solutions / WASL Productions / Beit el Laffé / Raseef, Beirut / Houna center / Orient 499  
Remerciements : Kafa, Megaphone, Daraj Media, Hammana Artist House, Zoukak Theatre, Seenaryo, Mohana Ishak, Hussein Hajj, Abdallah Hatoum, Anthony Sahyoun, Ali Khedr, Eric Deniaud, Chrystèle Khodr, Raymond Zakaria, Hind Hamdan, Viany Ngemakoue, Sophie Ndongo, Jouma Fayé, Mariam Sesay, Sarie Teshome, Aisha Temam, Raheel Teshome, Mihret Birhane, Laurentine Mbekati  

mercredi 14 octobre 2026

Thésée, sa vie nouvelle: Portrait d'une mémoire familiale fractale et fracturée

 Pour Thésée, sa vie nouvelle de Camille de Tolédo, conçu et mis en scène par Valérie Dréville et Guy Cassiers, présenté au Maillon qui a coproduit cette pièce, on peut sans hésiter parler de performance, celle de Valérie Dréville. Elle y est magistrale, précise, impeccable, supérieure, à dire ce texte qui dénoue les limbes de la mémoire, qui défie les strates du temps, qui s'effeuille dans les récits empilés, qui tire un fil entremêlé d'une histoire entre trame et drame, et chaine et enchainement. Entre dit et non-dit, entre réalité et subjectivité, entre faits et secrets, entre logique et magie, entre hasard et destinée. Elle est d'une précision diabolique, impeccable, posée au bon endroit. Là où elle doit être pour apparaître sur l'écran, là où il faut, dans la position que lui attribuent Guy Cassiers et à la vidéo Bram Delafonteyne, dans une installation multimédia, elle aussi tirée au cordeau. 


Thésée, sa vie nouvelle - Valérie Dréville - Guy Cassiers - Photo: Claudia Nbebele


Mais tout d'abord, et c'est toute la force de cette comédienne hors pair, qui fait passer, d'un souffle à peine esquissé, à la fois un message et un sentiment. Des sentiments profonds rien qu'en disant, doucement, son texte. Elle nous rend attentifs à sa diction, posée, au sens, qui, au fur et à mesure se révèle. Aux variations subtiles de l'énonciation ou d'un imperceptible changement de registre. 

Car, tout au long de ce récit - multiple, plusieurs locuteurs vont être incarnés par l'actrice - qui balaie le temps. De l'histoire récente (qui ouvre la pièce), à un épisode qui se passe lors de la première guerre mondiale avec l'ancêtre Nissim de Toledo, d'Andrinople, un fantassin qui meurt pour la France le 13 avril 2018. Valérie Dréville nous instille une sourde instabilité. 

Ainsi, presqu'imperceptiblement, elle change de voix (avec quelques réglages sonores - grâce à Jeroen Kenens): un peu plus grave quand elle inclut une phrase citée dans son texte. Avec une voix plus aigüe, de tête pour le récit. Plus intérieure pour d'autres textes. Mais toujours dans une retenue dans la force et une douceur qui nous berce et nous fait, à la limite, léviter, pour mieux nous asséner la force et la violence de ces histoires parallèles. Car, à l'instar de l'ancêtre turc, dans la successions des filiations, se découvrent les douleurs, morts, suicides, dans une algèbre macabre: l'un mourant à la date de naissance d'un autre, l'autre se suicidant dans une même logique mathématique cachée. 


Thésée, sa vie nouvelle - Valérie Dréville - Guy Cassiers - Photo: Claudia Nbebele


Ces histoires masquées - palimpsestes douloureux, blessures inscrites dans la chair et les corps des descendants - dessinent ainsi un arbre généalogique qui est aussi une incantation, avec ces noms: Oved, Nathaniel, Thalmaï, Gatsby, Jérôme, et Thésée, le narrateur principal - celui qui va, dans ce dédale, essayer de tisser les liens secrets qui sont tus. Ces noms qui ressurgissent dans une mélopée incantatoire. 

Tout cela est rythmé avec finesse, dans la mise en scène et l'environnement des images qui vont émerger, progressivement, sur le plateau. 

Pour commencer, c'est sous une (presque) unique source de lumière, sans un seul son que va fonctionner l'envoûtement que nous fait subir Valérie Dréville, nous berçant de son débit mesuré, jusqu'à ce que quelques notes de piano, rares et qui se densifient, nous fassent lâcher un peu la bride et qui vont faire s'élargir l'espace. Un son plus tendu plus tard va nous orienter vers une angoisse plus diffuse. Et, après, dans le flux des images, la musique est au diapason.  


Thésée, sa vie nouvelle - Valérie Dréville - Guy Cassiers - Photo: Claudia Nbebele


Cet univers s'ouvre donc, par la biais d'archives photos familiales et de documents d'archives pour faire le lien de ce récit intime avec l'actualité, avec le monde dans lequel nous vivons, englobant les problématiques de la société et de la politique (avec les questions de l'immigration, de l'ordre mondial). Et élargit le dialogue entre les problématiques personnelles et le destin (collectif ?). Nous serons partie prenantes de cette histoire jusqu'à comprendre, lorsque la caméra du plateau prend de la hauteur, que chacun de nous est littéralement constitué de toutes ces histoires, publiques et privées qui nous construisent et nous englobent, à l'image de ce visage qui apparait sous les pieds de Valérie Dréville, somme de toute une vie, de mémoire et de moments vécus à travers le siècle. 

La mise en scène navigue dans une relative sobriété, sur la piste de l'analyse de la faille, à la recherche de la blessure, à la limite du vertige, dans une réalisation d'équipe impeccable. Un travail magnifique pour un résultat époustouflant. Une réussite sur le fil...


La Fleur du Dimanche

    

Thésée, sa vie nouvelle


Au Maillon - Strasbourg - du 14 au 16 octobre 2026 

Texte : d’après le texte Thésée, sa vie nouvelle de Camille de Toledo
Conception et mise en scène : Valérie Dréville et Guy Cassiers
Avec : Valérie Dréville
Vidéo : Bram Delafonteyne
Son : Jeroen Kenens
Lumière : Zélie Champeau
Collaboration artistique : Benoît de Leersnyder
Assistanat mise en scène : Tristan Pannatier
Regard extérieur : Blandine Savetier
Production : Tristan Pannatier, Marion Caillaud
Accessoires, costume et construction du décor : Ateliers du Théâtre Vidy-Lausanne
Régie générale : Guillaume Zemor
Régie vidéo : Sébastien-Philippe Sozedde
Régie lumière : Matthias Schnyder
Régie son : Marc Pieussergues
Production : Théâtre Vidy-Lausanne
Coproduction : Bonlieu, Scène nationale Annecy / Le Volcan, Scène nationale du Havre / TANDEM, Scène nationale Arras Douai / Mixt – terrain d’arts en Loire-Atlantique, Nantes / Théâtre Dijon Bourgogne, Centre dramatique national / Les Gémeaux, Scène nationale / Les Célestins – Théâtre de Lyon / Maison Saint-Gervais – Genève / MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis / Maillon, Théâtre de Strasbourg – Scène européenne
Dans le cadre du Projet Interreg franco-suisse n° 20919 – LACS - Annecy-Chambéry-Besançon-Genève-Lausanne
Avec le soutien de : Fondation Françoise Champoud  / Le Cercle des mécènes du Théâtre de Vidy / Fondation Pro Scientia et Arte / Fondation Corymbo / Fondation Denk an Mich pour le dispositif d'accessibilité

vendredi 9 octobre 2026

Post Panamax de Frank Micheletti à Pôle Sud: Mouvement, moteur et tremblements

 Désarticulée, décalée, désaxée, déhanchée, saccadée, toute en fébrilité et en régularité, la danse d'Amélie Olivier s'inscrit de profil dans un carré de lumière à droite de la scène, sur le rythme que nous mixe Frank Micheletti dans l'angle au fond arrière gauche de la scène. Des vibrations jusqu'au bout des doigts, des sursauts, des accrocs, des rebonds, des chocs, des tremblements, des interruptions, de alternances, mouvements arrêtés brusquement, mouvements répétés, en boucle, en cycle, mécaniques et souples aussi, de tout le corps, mais s'arrêtant et recommençant, comme s'il y avait une limite, une frontière à ne pas franchir. Comme si l'espace était circonscrit. et puis brusquement, elle avance dans une frontalité puissante, surplombante, face au public. 


Post Panamax - Frank Micheletti - Photo: db motion prod


Elle est rejointe par une deuxième danseuse, Aline Lopez, les couleurs de leurs vêtements sport se complètent et elles occupent l'espace dans des déplacements souples mais tout aussi mécaniquement saccadés, tels des bras-robots de chaine d'assemblage ou de tri. La musique, presque hypnotique induit des mouvements extatiques qui cherchent à se répondre en écho, à circonscrire l'espace, le parcourir de manière erratique, à l'englober dans les déplacements. Un troisième larron, Antuf Hassani les rejoint, les ailes déployées, en boucles circulaires, et mouvements plus amples et plus proche de la breakdance.


Post Panamax - Frank Micheletti - Photo: db motion prod


La musique se fait plus douce, plus zen, les boucles avec des bruits de roulement de machine s'adoucissent, piquetés de grattements de disques noirs, les bras se courbent, s'arrondissent, et les trois complices dansent en symbiose, avec une étonnante synchronicité avec la musique. Une réelle performance dans ce flux continu, constant, submergeant presque. De magnifiques figures à trois, sur des découpes de lumière très précises (un magnifique travail d'Ivan Mathis sur la totalité du spectacle) se continuent par une longue et épuisante marche mimée par Antuf Hassani dans un cercle de lumière que l'on imagine soleil dardant. 


Post Panamax - Frank Micheletti - Photo: db motion prod


On imagine bien notre futur, mécanisé, robotisé, déshumanisé, cherchant quand même de temps en temps un geste, un contact, un appui, un lien. Des fenêtres s'ouvrent de temps en temps, mais la lassitude guette, et bien qu'il y ait sursaut, vital, la mécanique faiblit, et sonne la fin. Nous en garderons le souvenir d'une belle performance des trois interprètes, complémentaires dans leur style et leurs gestes, et d'une très belle prestation à la table de Frank Micheletti qui a su insuffler une très belle énergie dans ce tableau uchronique pour Post Panamax ce soir à Pôle Sud.


La Fleur du Dimanche 


Post Panamax


Pôle-Sud le 8 et 9 octobre 2026


Conception et chorégraphie : Frank Micheletti   
Danse : Aline Lopes, Antuf Hassani, Amélie Olivier   
Musique mixée en live : Yaguara   
Création lumière : Ivan Mathis   
Création costumes : Violette Angé   
Création vidéo : Caroline Bernard, Sarah Ndiaye   
Complices scientifiques : Mathieu Quet, Michel Lussault  
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Production : Kubilai Khan Investigations    
Coproduction : Les Scènes du jura, Scène nationale / Scène nationale de l’ACB, Bar-le-Duc / Scène nationale de Bourg-en-Bresse / L’Usine à Gaz, Nyon / Château Rouge, Scène conventionnée Annemasse / POLE-SUD, CDCN Strasbourg / Châteauvallon-Liberté, Scène nationale  
Spectacle créé dans le cadre du projet ACT · Art en Coopérative Transfrontalière, soutenu par le programme Interreg France – Suisse    
Soutiens : Région Sud Provence Alpes Côte d’Azur, Département du Var, Studio Accrorap, Marseille Objectif Danse    
Kubilai Khan Investigations est conventionnée par le ministère de la Culture / DRAC Provence-Alpes-Côte d’Azur, subventionnée par la DRAC PACA – Fonds Festival, la Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur, le Département du Var, la ville de Toulon et par la métropole Toulon Provence Méditerranée. Kubilai Khan Investigations est accompagnée, pour le développement et la diffusion, par le bureau d’accompagnement artistique Lolink.

jeudi 8 octobre 2026

Migratrice de Kaori Ito au TJP: Destins croisés et trajectoires parallèles

 "Qu'est-ce qui nous meut ?" pourrait être la question fondamentale à laquelle se réfère Kaori Ito lorsqu'elle envisage son projet qui aboutit à cette pièce, Migratrice, dont elle annonce en introduction que c'est sa dernière présentée ici en tant que directrice du TJP CDN. Sachant qu'elle est partie du Japon quand elle avait 18 ans pour faire du théâtre et de la danse, qu'elle est passée par Londres, New York, Bruxelles, retour au Japon, Paris, et plein d'autres villes, pour se retrouver en tant que directrice de ce lieu en 2022 - elle y avait d'ailleurs dansé dans une pièce d'Aurélien Bory en 2015, Plexus - on comprend aisément qu'elle a la bougeotte. Mais le propos va plus loin que d'essayer de comprendre ce besoin de bouger, plus loin aussi que d'interroger ses origines qui, on le verra bien dans la pièce, prouvent elles aussi que cette mobilité, les voyages et les exils en sont partie constitutives, sinon même fondamentales. Car, cette recherche des racines, entre autre de la parole et de l'histoire des parents et des ancêtres, elle l'a entamée depuis quelques temps déjà avec son père, ce qui avait abouti à sa pièce de 2015, Je danse parce que je me méfie des mots.


Migratrice - Kaori Ito - Photo: Anais Baseilhac

Avec Migratrice, qu'elle a écrit après des enquêtes approfondies sur sa famille et ses ancêtres, mais aussi avec des bribes de vie et de passé des autres interprètes, Gil Hyoungkwon, Issue Park et Nonoka Kato et de leurs familles et Catherine Germain, (mais elle c'est plutôt son double, son âme-soeur, sa personnification sur le plateau), elle élargit le champ en même temps qu'elle essaie de focaliser sur les femmes, leur statut, leur destinée, leur malheur. Ainsi, elle tricote à la fois les destinées personnelles et le cours de l'histoire. 
Et tout cela sans ennui, la mise en situation inaugurale, avec l'émigration des ancêtres d'une île au Sud du Japon jusqu'en Mandchourie en passant par l'île principale, se présente presque comme un pugilat dans un cours de géographie. Mais on n'en oublie pas la volonté expansionniste du Japon qui colonie ce pays et la Corée et dont les conséquences se lisent aujourd'hui encore dans les films japonais (à défaut de visiter le pays et de discuter avec ses habitants).

Migratrice - Kaori Ito - Photo: Anais Baseilhac


Sur scène, le vécu individuel renvoie aux problématiques historiques, la désorientation de l'ancêtre sur scène (très bien interprétée par Catherine Germain) fait écho aux problématiques du Japon d'avant-guerre. La capitulation du 12 septembre 1945 après les bombardement d'Hiroshima et de Nagasaki ne font qu'appuyer cette situation, de même que les relations avec la Corée. La narration qui sollicite autant la danse (virtuose Issue Park en soldat virevoltant), la musique - impressionnant et émouvant Gil Hyoungkwon dans son magnifique solo de percussion qui nous emporte au fur et à mesure dans une tempête qui se lève) et qui, en plus nous arrache des larmes avec sa chanson du soldat (la Lettre du jeune soldat), le mime (une belle séquence de danse au ralenti) ou la breakdance, varie les plaisir et l'attention portée à la narration. Nous passons de moments très drôles à des épisodes dramatiques (les différentes morts, dont on parle, que ce soit le bébé jeté à la mer ou la tante "oubliée" dans son appartement) et nous devinons les épisodes encore plus horribles, et non racontés. Il est vrai que le silence et le secret, les secrets de famille et l'oubli des membres de la famille qui ont "disparu" jusqu'à ce qu'ils ressurgissent dans le récit - et le réel - sous-tendent cette histoire. Les migrant(e)s, émigrant(e)s, migratrices sont faits pour, d'une certaine manière, disparaître volontairement (est-ce ce qui a poussé Kaori Ito à partir?) ou se faire oublier. 

Migratrice - Kaori Ito - Photo: Anais Baseilhac


La pièce, jouant avec différents niveaux et les mode de narration, changeant tout le temps de style de représentation, avec son décor qui n'arrête pas de bouger, de montrer les multiples facettes de ces "maisons à trou", ne nous lâche pas un instant. Et la danse, l'humour, et les chansons, nous gardent en rythme. On se retrouve même dans une tendance rock avec une chanson de Francis Cabrel. Ainsi, en essayant de comprendre d'où on vient, où on va, on prend un peu de recul et on s'assied pour regarder le monde et "voir ce que les hommes en ont fait". Avec Kaori Ito, le regard est lucide, et gai cependant, on voit un peu mieux, à la fois les histoires des destins individuels des "anciens" et comment le monde a tourné pour en arriver ici et maintenant. Une belle leçon de mémoire, qui nous pousse (peut-être?) à nous interroger nous mêmes et nos parent. Pourquoi pas ?


La Fleur du Dimanche 




Au TJP - CDN - Strasbourg - du 7 au 13 octobre 2026

Avec Catherine Germain, Gil Hyoungkwon, Issue Park et Nonoka Kato
Direction artistique et chorégraphique Kaori Ito
Collaboration artistique et dramaturgie Adeline Fontaine
Texte Kaori Ito et Adeline Fontaine
Assistance à la chorégraphie et dramaturgie Louis Gillard
Scénographie, construction et régie générale Anthony Latuner
Construction Atelier du TJP
Direction musicale et composition François Caffenne
Espace sonore et régie son Éric Fabacher
Participation musicale et composition Gil Hyoungkwon
Création et régie lumière Thibaut Schmitt
Régie costumes Camille Humbert
Production Hélène Pouvreau-Séjourné, Pauline Rade
Développement et diffusion Pauline Rade, Mélodie Derotus 

vendredi 2 octobre 2026

Kassia Undead de Lara Barsacq: Briser le silence, danser et chanter pour la liberté

Lara Barsacq, au départ danseuse et qui s'est frottée il y a longtemps à la chorégraphie avec une pièce pour la compagnie Batsheva à la demande d'Ohad Naharin, est retournée à la danse en 2002. Puis en 2016, elle crée de nouvelles pièces en interrogeant l'histoire de la danse, en particulier les Ballets Russes et ses danseuses, dont Ida Rubinstein, et Bronislava Nijinska. On a pu voir d'elle en début d'année dernière à Pôle Sud, la pièce la pièce, La Grande Nymphe qui fait revivre le ballet de Vaslav Nijinski, Le Prélude de l'Après-Midi d'un Faune. Pour sa nouvelle création, Kassia Undead, présenté au Maillon avec Pôle Sud dans le cadre du Festival Musica, Laura Barsacq fait un voyage à Constantinople au IXème siècle pour rendre hommage à Kassia de Constantinople, une higoumène, une abbesse, devenue Sainte et qui était aussi une compositrice dans le monastère qu'elle a fondé après avoir rencontré le jeune empereur Théophile. 


Kassia Undead - Lara Barsacq - Photo: Stanislav Dobak


Lara Barsacq rend hommage à ce personnage en faisant interpréter sur scène quelques-uns de ses chants. Mais tout commence dans le silence. Silence dont Kassia dit "Je hais le silence lorsqu'il est temps de parler". Cette phrase que l'on entend effectivement trouer le silence, accompagnée d'une série d'invocation, d'exhortations à la faire venir sur le plateau, tout en en doutant - "Est-ce que Kassia viendra ce soir ?". On entend également quelques éléments biographiques permettant de situer le personnage célébré ce soir (il est en particulier fait référence à son opposition au pouvoir qu'elle a pleinement assumé face à l'empereur Théophile, toujours amoureux d'elle), ainsi que des éléments de contexte de ces poèmes. 


Kassia Undead - Lara Barsacq - Photo: Stanislav Dobak 


La pièce commence par une procession silencieuse de la troupe qui s'installe. Puis quatre danseurs qui se tiennent les bras défilent sur scène dans un étrange ballet alors que se lève une musique hypnotique, jouée au plateau par la musicienne Cate Hortl (que l'on avait pu apprécier dans la précédente pièce) qui accompagne la voix claire de la chanteuse. Les danseuses et le danseur, également chanteur et chanteuses vont nous interpréter, toujours en dansant, toute une série de mélodies, alternant les langues et les styles, des chants orthodoxes anciens, des poèmes de Kassia ou des airs modernes, accompagnés par les nappes et les rythmes de Cate Hortl. 


Kassia Undead - Lara Barsacq - Photo: Stanislav Dobak


Cette dernière, après une nouvelle procession avec un thérémine, va se retrouver au centre de la scène, dans une cérémonie d'habillage d'apparat avec une superbe couronne et des nappes de vêtements sous lesquels elle disparait presque. 


Kassia Undead - Lara Barsacq - Photo: Stanislav Dobak


D'autres procession suivent, avec les quatre danseurs, avec des figures minimalistes, de temps en temps de petites fioritures comme des enluminures d'un Livre d'Heures qui trouvent écho dans le décor et les bannières suspendues en fond de scène. La danse lorgne du côté du smurf ou de la danse robot. Les tableaux se fondent les uns dans les autres, dans un délassement envoûtant, peuplés de détails surprenants. Et pour finir, la musique prend de l'ampleur, autant avec ces chants magnifiquement interprétés par ces artistes aux talents multiples, que par les vents qui se lèvent et soufflent la fin de partie. 


La Fleur du Dimanche


Kassia Undead


De : Lara Barsacq
Création et interprétation : Marta Capaccioli, Tarek Halaby, Cate Hortl, Emma Laroche-Brassié, Els Mondelaers, Aymara Parola, Agnes Potié, Klara Verkin
Création musicale : Cate Hortl
Musique : Kassia de Constantinople
Musique additionnelle : Salim Bali
Création lumière : Estelle Gautier
Conseils artistiques : Gaël Santisteva
Coach vocal : Jean-Baptiste Veyret-Logerias
Historienne de l’art : Brunella Danna Allegrini
Scénographie : Ateliers Indigo – Alexandra Siebert, Alice Forsberg, Clara Vandebotermet, Jean Everarts, Magali Cote, Patricia Cala (accompagnés par Lily Sato, Adrien Vermont, Maya de Mondragon, Corinne Chotycki)
Sérigraphie : Frédéric Jamagne
Stagiaire en scénographie : Teo Verougstraete
Création costumes : Lara Barsacq
Réalisation costumes : Catherine Somers et les ateliers costumes du Théâtre de Liège
Régie générale : Emma Laroche-Brassié
Régie son : Benoit Pelé, Fred Miclet
Administration et production : Myriam Chekhemani (La chouette diffusion), Mélanie Jourdan
Communication et diffusion : Quentin Legrand (Rue Branly)
Production : Gilbert & Stock
Coproduction : Théâtre de Liège / Charleroi danse – Centre Chorégraphique de la Fédération Wallonie-Bruxelles / Les Brigittines / December Dance (Concertgebouw Brugge & CC Brugge) / DC&J Création / Cité musicale-Metz, La Briqueterie CDCN
Résidences : Charleroi danse / Théâtre de Liège / Grand Studio (BE) / La Briqueterie CDCN / CSC – Centro per la scena contemporanea
Avec le soutien de : Fédération Wallonie-Bruxelles / Wallonie-Bruxelles International / Grand Studio / Tax Shelter du Gouvernement fédéral belge / Inver Tax Shelter
Lara Barsacq est accueillie en compagnonnage au Théâtre de Liège (2024-2028) et en résidence à la Cité musicale-Metz (2024-2026).



 

jeudi 1 octobre 2026

Le Mur ou la Peau de Mathilde Monnier et Eve Risser: Au gré du Mur, le corps ose et la musique musarde

 Cà y est, l'événement du Festival Musica (mais pas que...) est arrivé. La création de Le Mur ou la Peau de Mathilde Monnier et Eve Risser est donnée à l'Opéra National du Rhin. Nous connaissons le travail atypique des deux artistes, chacune dans son domaine:  Eve Risser avait participé avec Samuel Achache à la pièce Sans Tambour de Samuel Achache en TNS en 2024 et avait présenté dans le cadre du Festival Musica en 2022 le Concerto contre Piano et Orchestre de l'Orchestre La Sourde) et Mathilde Monnier, qui n'arrête jamais d'interroger chaque mouvement et la danse en elle-même  - on l'a vue au travail dans le film Vers Mathilde de Claire Denis et ses nombreuses pièces le prouvent (nous avions pu voir à Strasbourg Twin Paradox en 2013 et Black Lights récemment).


Le Mur ou la peau - Mathilde Monnier - Eve Risser - Photo: Agathe Poupeney


Elle revient donc, très attendue, pour cette création avec le Ballet de l'Opéra National du Rhin Le Mur ou la Peau, créé à l'initiative d'Eve Risser et invité par Bruno Bouché à travailler avec le Ballet. Ce sont donc douze danseuses et danseurs qui se retrouvent, assis ou à genou, à l'avant-scène, en shorts noirs et maillots "Marcel" multicolores, tandis que trône derrière eux en plein milieu de la scène une grand piano à queue noir où Eve Risser commence doucement à "fabriquer du son", frappant sur le piano lui-même (sonorisé) ou sur les touches, les cordes assourdies ou transformées, les frottant aussi, pour poser un tapis de rythme. Dans une introspection superficielle, de diverses manières, les danseuses et danseurs explorent leur corps, plutôt la surface, la peau, qui des mains, des bras, des jambes, du torse, des épaules, du visage aussi, l'étalent, la massent, la triturent, l'observent, tordent leurs habits aussi, comme s'ils essayaient de passer la frontière de l'extérieur vers l'intérieur. 


Le Mur ou la peau - Mathilde Monnier - Eve Risser - Photo: Agathe Poupeney

Pendant ce temps, Eve Risser glisse de variantions de rythme dans des constructions sonores de plus en plus organisées. Du côté des danseurs, des frappes des mains organisent également un rythme, qui à un moment devient vague roulante de mains qui se tournent comme une marée d'un côté ou de l'autre de la scène.


Le Mur ou la peau - Mathilde Monnier - Eve Risser - Photo: Agathe Poupeney


Les danseurs se lèvent et se meuvent chacun(e) à leur manière pour esquisser quelques duos improbable dans une gestuelle originale et souvent élastique ou désarticulée, toujours impressionnante et très construite esthétiquement. Une grande danseuse fait un solo en mouvements saccadés qui se transforment en une sorte de smurf urbain et élastique sur une musique dansante. Les danseurs enchainent des variations de magnifiques solos, duos ou trios en s'appropriant le mur (superbe création d'Annie Tolleter) qui barre le milieu de la scène sur toute sa largeur. 


Le Mur ou la peau - Mathilde Monnier - Eve Risser - Photo: Agathe Poupeney


Ses couleurs pastel grise, bleue et rose qui varient entre une toile de Rothko et les minimalistes américains, nous fait basculer d'un espace frontal à une plongée en surplomb selon les délicates variations de lumière d'Eric Wurtz. Pendant ces merveilleuses variations, le piano, poussé par Eve Risser, sur une musique percussive a traversé la scène de gauche à droite et un autre, droit, prend sa place de ce côté-là, doté d'un grosse caisse et dont les notes aigües font des bruits de crécelle. 


Le Mur ou la peau - Mathilde Monnier - Eve Risser - Photo: Agathe Poupeney


Dans ce nouvel espace sonore, augmenté par les effets sonores d'Adrian' Bourget, des superbes solos, dont celui des cheveux balancés de Brett Fukuda nous enchantent et des duos masculins qui nous émerveillent. Le mur devient multi-usages, servant autant de support, d'outil de percussion, de soutien ou d'obstacle, sujet de projection du corps ou de protection. A noter l'effet où un danseur habillé en noir se dédouble littéralement. Autre effet de multiplication quand les danseurs, soit se multiplient en duo ou, multiplient en écho presque infini leur gestes qui se répand sur le mur. Ce mur devient aussi instrument de musique, caressé, frappé, heurté, des pieds, des poings, du corps entier qui s'y jette ou s'y écrase. Un moment de surprise quand la musique s'arrête (certains se mettent d'ailleurs à applaudir, pensant que c'est la fin du concert d'Eve Risser), et qu'après un moment de silence, la danse continue, sans tapis sonore, libre, d'autant plus présente et envoûtante, fascinante. 


Le Mur ou la peau - Mathilde Monnier - Eve Risser - Photo: Agathe Poupeney


Mais la musique revient, plus calme; sereine, pour un dernier feu d'artifice de  danse virtuose et d'invention gestuelle, dans un ultime éblouissement, dans une suite de gestes ensorcelants, mettant en valeur les caractéristiques physiques et les aptitudes de chacun. Mathilde Monnier ayant d'ailleurs favorisé pour chacun et chacune des interprètes, via des improvisation la proposition de mouvements, bribes de chorégraphies personnelles, sur lesquelles elle s'est appuyées pour la pièce. 


Le Mur ou la peau - Mathilde Monnier - Eve Risser - Photo: Agathe Poupeney


Et les douze danseuses et danseurs, volontaires pour ce projet, s'en sortent admirablement. Au point que, lorsque c'est vraiment la fin, on a envie de dire "Encore !" pour ce spectacle enthousiasmant et entraînant. Une vraie réussite, une belle collaboration inventive entre musique et danse et une interprétation exceptionnelle de ces douze danseuses et danseurs toutes et tous uniques: Brett Fukuda, Julia Juliard, Zazie Schmidlin, Emmy Stoeri, Orania Varvaris, Lara Wolters, Jasper Arran, Marc Comellas, Marin Delavaud et Jérémie Neveu en alternance, Erwan Jeammot, Pierre-Emile Lemieux-Vienne et Miguel Lopez. Une belle et valeureuse équipe pour un spectacle impeccable. 


La Fleur du Dimanche


Le Mur ou la Peau


Strasbourg - Opéra du Rhin - du 1er (création) au 4 octobre 2026

Spectacle présenté dans le cadre du festival Musica
avec le soutien de Fidelio présenté avec l'Opéra national du Rhin et Jazzdor

Mulhouse - La Filature - le 5 et 6 novembre 2026

 

Metz - Cité Musicale Metz - 15 octobre 2026t


Chorégraphie et costumes
Mathilde Monnier
Composition originale et pianos
Ève Risser
Scénographie
Annie Tolleter
Lumières
Eric Wurtz
Son, effets
Adrian' Bourget