vendredi 13 mars 2026

C'est le Summit Strasbourg au Maillon: C'est du théâtre et c'est vrai, mais on peut en douter

 Au départ il y a méprise, double méprise (ou peut-être plus)... Mais où est la vérité ? 
Le spectacle Summit Strasbourg présenté au Maillon dans le Temps Fort "Démocratie en Jeu" arrive pour moi chargé d'une double attente.
La première tient à la précédente pièce de la troupe Ontroerend Goed, la "très joueuse compagnie de Gand" dont le nom mêle l’idée de bien et d’émotion et qui peut se traduire par "émobilier" (comme émouvoir ?) Cette pièce a été programmée au Maillon en 2019. Dans cette pièce £¥€$, où "le public est invité à se mettre dans la peau du “1 %”, c’est-à-dire les super-riches qui contrôlent l’économie mondiale" on mettait le public "aux commandes" pour apprendre et comprendre réellement les mécanismes économiques en les expérimentant. Ne l'ayant pas vue, je l'imaginais (selon les échos recueillis) comme une expérience pédagogique au sens noble. Mais chacun arrive au théâtre avec ses projections, et ses interprétations. D'ailleurs, prenez le titre £¥€$, que lisez-vous ? Eyes, les yeux pour voir ? Ou Lies - les mensonges qu'on vous cache ? 
Et voilà... C'est déjà vous qui décidez. 


Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


Eh bien, c'est la même chose pour Summit Strasbourg où l'on projette une attente, voire un contenu alors qu'il faudrait être totalement à l'écoute. Or à Strasbourg, ce mot Summit, n’est jamais tout à fait neutre. On y a connu quelques sommets — dont celui de 2009, que certains n’ont sans doute pas oublié. De plus cette pièce s’inscrit dans ce temps fort consacré à « la culture du débat à l’épreuve du présent », et il est assez naturel d’imaginer une expérience interactive, participative, peut-être même une sorte d’expérimentation du débat - sinon politique, du moins démocratique. Le contexte actuel n’y est évidemment pas pour rien. Les élections locales réveillant aussi l’appétit de discussion publique.

Car il ne faut pas se méprendre : la troupe Ontroerend Goed ne nous méprise pas. La règle du jeu est annoncée dès notre arrivée : « Vous êtes invité·e à un sommet. Ou plutôt : vous êtes invité·e à une pièce de théâtre intitulée SUMMIT Strasbourg, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. »
Tout est dit....


Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


Et même répété. La seule ironie serait peut-être de répéter cette phrase. Encore et encore... Au risque de tomber dans le comique de répétition. Mais "un homme averti en vaut deux".  Ainsi, lorsque l’on nous parle de « la scène » alors même que le plateau est vide - ou qu’il n’est traversé que fugitivement - il faut rester vigilant. De même lorsqu’on vous affirme que vous êtes ici, ou que vous n’y êtes pas. Que vous êtes au théâtre - ou que vous n’y êtes pas. Plus troublant encore lorsque l’on nous explique que ce mot, théâtre, possède même une existence juridique. Dans ces conditions, mieux vaut ne pas signer n’importe quoi. Et faire attention quand on vote à main levée....


Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


Dire que quelque chose est du théâtre parce qu’un comédien prononce un "texte qui a été écrit": voilà peut-être déjà une épreuve de discernement. 
Car c’est bien là le cœur du dispositif de Summit: nous amener à interroger sans cesse ce qui relève du réel et ce qui relève du jeu. Et surtout à mesurer dans quelle mesure nos propres réactions - face aux injonctions des comédiens - restent celles de spectateurs assis dans l’ombre… ou deviennent, volontairement ou non, une part du dispositif prévu par la mise en scène.

Ainsi, pour revenir à cette question simple: qu’est-ce qui fait théâtre ?
Prenons un exemple simple.
Un comédien traverse le plateau. Est-ce du théâtre ?
Ou simplement une traversée ?
Et si c’est un spectateur qui traverse ?
Et si ce spectateur se met à regarder le public de la scène ?
Sommes-nous toujours dans le théâtre ?


Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


La question devient plus troublante encore lorsqu’une scène d’abattage de poulet est évoquée — mais non montrée, puisque la décapitation se produit en coulisses.
Était-ce réel ?
Était-ce simulé ?
Ou bien simplement imaginé ?
Le doute, ici, devient une matière dramaturgique.
C’est le cas par exemple dans cette séquence où une torture nous est imposée… mais une torture imaginaire. Rien n’est montré. Tout repose sur ce que le spectateur accepte - ou refuse -  de produire par son imagination. Avec en prime un spectateur "exemple" et "cobaye" de cette torture. 
Superbe leçon.
Leçon de discernement, d’abord.
Leçon d’analyse ensuite.
Mais aussi leçon de responsabilité.


Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


Car la question devient alors très simple: jusqu’où suivons-nous les conventions de la représentation théâtrale ? Et à quel moment décidons-nous de ne plus les suivre — ou d’y contrevenir ?
Jusqu’où acceptons-nous le discours qui nous est proposé ?
Et à quel moment décidons-nous d’en douter ?
Prenons un exemple presque enfantin : la poule.
À quel moment acceptons-nous de voir une poule dans une cage… alors qu’il n’y en a pas ?
Simplement parce qu’on nous affirme qu’elle est là.
Suivons-nous l’injonction à imaginer ?
Et jusqu’à quel point croyons-nous qu’une poule enfermée dans un cercle… n’en sortira pas* ?

Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


 
C'est donc sur toutes ces interrogations, l'interrogation du réel et la part d'imagination acceptée, de la liberté de choisir, de la confiance ou du doute, de l'engagement ou de l'opposition, de l'échelle de vérité et de fantaisie, de sérieux et d'humour que "joue" la troupe de via de nombreux angles d'approche et des séquences variées et révélatrices. Et si nous en sortons un peu déstabilisé et le cerveau qui mouline encore, le pari est réussi.


La Fleur du Dimanche  


* La poule dans un cercle de craie 
Dans le documentaire de Werner Herzog Au pays du silence et de l'obscurité (1971), de Werner Herzog il nous montre une scène où une poule est placée dans un cercle tracé à la craie. La poule reste immobile à l’intérieur et n’ose pas franchir la ligne, alors que rien ne l’empêche physiquement de sortir. Herzog utilise cette image comme métaphore de limites psychologiques ou sociales: une barrière imaginaire peut suffire à immobiliser un être vivant.
Au XIXᵉ siècle, le physiologiste allemand Wilhelm Preyer avait déjà fait ce type d'expérience.
Mais ce n'est pas forcément un cercle qui fait cet effet, une simple ligne tracée devant le bec de la poule fait le même effet. J'ai moi-même expérimenté cela enfant. Mais tout dépend de la poule (il y en a qui ne réagissent pas ainsi - tout comme cela peut être expérimenté avec d'autres oiseaux.



Au Maillon, du 12 au 14 mars 2026  

Mise en scène : Alexander Devriendt
Avec et par : Mourad Baaiz, Karolien De Bleser, Leonore Spee, Charlotte De Bruyne, Aaron J. Gordon, Aurélie Lannoy, Hervé Guerrisi, Solal Forte
Assistance à la mise en scène : Remi Cosijn
Scénographie : ONBETAALBAAR
Graphisme : Emma Raymaekers, Nick Mattan
Lumière : Dennis Diels
Musique : Joris Blanckaert
Costumes : Charlotte Goethals
Photographie : Michiel Devijver
Dramaturgie : Britt Bakker, Miguel Melgares, Samir Veen
Technique : Nick De Keyser, Frederik Vanslembrouck, Diederik De Cock, Ine Van Bortel, Lucas Van de Voorde

Production : NTGent / Ontroerend Goed
Coproduction : Stadttheater Schaffhausen (CH)
Avec le soutien de : Communauté flamande, Ville de Gand

jeudi 12 mars 2026

Métropole de Volmir Cordeiro au TJP: Chasser le brouillard de la ville

 Créée au sortir de la crise sanitaire en 2021, Métropole de Volmir Cordeiro présenté au TJP - CDN est une pièce où l'énergie a besoin d'exploser. Au départ, un batteur sur son ring au centre de la scène se lance dans un solo qui ne n'achèvera qu'après que le danseur-chorégraphe aura quitté la salle. Magnifique performance de Philippe Foch qui maintient la tension qui court tout au long du spectacle, même si, au niveau de la danse il y a une trajectoire vers plus de générosité et d'empathie. 


Métropole - Volmir Cordeiro - Photo: Marc Chesneau

Sur la scène plongée dans le noir et couverte d'une lourde nappe de nuage de fumigène, des poteaux de guidage enferment la scène d'une barrière identique à celle qui ceinture le podium du batteur. Une silhouette sombre sous sa capuche pointue, à peine discernable, fait le tour de cet enclos, en des aller-retours furtifs, rapides et nerveux, intermittents. Ce courant d'air humain, conjugué à de larges battements des bras - l'envergure du danseur est impressionnante - dissipe peu à peu cette chape tandis que la lumière monte progressivement, laissant transparaître des éclats de rouge sous le noir du manteau. 


Métropole - Volmir Cordeiro - Photo: Marc Chesneau

Les frappes du tambour font des éclats répétés et scintillants, tandis que les allées et venues du danseur, ses apparitions et disparitions se font plus régulières. Alors que le batteur frappe sa batterie en sourdine, la silhouette se distingue de plus en plus, et on découvre ses longs cheveux, on devine un masque, on entr'aperçoit une jambe d'un rouge éclatant. Puis ce sombre personnage, caché derrière une sorte de tour sur laquelle sont disposés des journaux, psalmodie des termes accusateurs en français et en brésilien (affreux, minable, menteur, misérable,...). Il commence à faire sauter les barrières et manipule la foule, fait se lever les spectateurs, les fait applaudir. Le danseur ôte le manteau, enlève son masque, sa danse se fait plus enjôleuse, festive, carnavalesque.


Métropole - Volmir Cordeiro - Photo: Marc Chesneau

Ses gestes se font moins sauvages, plus graciles. Il déploie ses bras, allonge ses grandes jambes, adopte une démarche souple et féline. Le batteur, maintenant pleinement éclairé avec son habit scintillant dans la lumière, fend l'air d'un balai, et le souffle du vent marque une pause relaxante dans cette agitation moléculaire. Les spectateurs - "citoyens" se font héler, solliciter, supplier par le personnage qui s'est presque mis à nu dans son habit rouge-violet. La danse devient parade séductrice, mouvements charmeurs et ensorcelants. Mais l'essai de mise en place d'un pacte via la promesse d'une fleur débouche sur le déplacement de l'arène vers un ailleurs inconnu. Seul le batteur maintient la tension de ses frappes jusqu'à ce qu'une chanson nostalgique, tel un générique de film, signe la fin de la partie. 


Métropole - Volmir Cordeiro - Photo: Marc Chesneau

Dans ce formidable duo débordant d'énergie, Volmir Cordeiro nous offre l'impressionnante métamorphose d'un sinistre personnage en un séducteur gracile. Sa performance lumineuse et pleine de fougue, tenue à bras le corps sur la durée; est époustouflante. Et son agilité ajoutée à sa gestuelle majestueuse nous ont subjugué durant tout le processus de cette transformation.


La Fleur du Dimanche 


Métropole


Au TJP - Grande scène - du 12 au 14 mars 2026

Au TJP Steven Cohen nous transmet son énergie, sa révolte et sa toute sa vie

 Il est des moments rares que l'on ne revivra jamais. La venue de Steven Cohen au TJP - CDN avec sa pièce People will people you est l'un de ces évènements dont on ne peut que se souvenir pendant longtemps. L'artiste sud-africain, maintenant installé en France qui a réalisé ses performances engagées et ses spectacles dans des villes et des festival dans le monde entier, était déjà venu à quelques reprises à Strasbourg, entre autres grâce à la Hear et Pôle Sud pour des performances fortes.


People will People You - Steven Cohen - Photo: Luke Pallett

Dans le cadre des micro Giboulées, c'est une spectacle exceptionnel qui nous attend dans la petite salle du Pont Saint Martin qui nous offre une intimité rare avec le performeur. Il apparait, juché sur ses chaussures à plateau, énormes sculptures d'au moins trente centimètres, coiffé d'une couronne également surélevée. Une chanson belle et triste chantée d'une magnifique voix féminine accompagne son entrée. Il est, comme à son habitude, habillé d'un costume superbe, dont une blouse toute en couleur et son visage est maquillé et dessiné de toute beauté. Des ailes de papillons parsèment son crâne rasé et sont posées sur son nez et font des ailes à ses oreilles. Avançant jusqu'au milieu de la scène, il enflamme les fontaines lumineuses de la couronne sur sa tête avant de s'installer sur une chaise haute, mouvante, de sa création. Après avoir troqué ses superbes croquenots sculptés pour une paire plus épurée en acier, mais pas moins haute, il nous offre en diaporama commenté et extraits vidéos son parcours de vie et nous montre sa "première performance" à six ans, quand il s'est habillé d'un tutu de danse. 


People will People You - Steven Cohen - Photo: Iona Dutz


Il explique sa création et son engagement personnel très critique par son histoire familiale (ses parents, des juifs européens aisés, obligés de s'exiler en Afrique du Sud, où ils deviennent les oppresseur des autochtones noirs). Mais cette présentation ne se fait pas par un exposé froid et distant, Steven Cohen ouvre très vite son coeur et sa vie et invite le public au dialogue en demandant la lumière dans la salle. Il glisse quelques jeux de mots sur sa production, liant au passage les chaussures (Shoes) avec les juifs (Jews) et précisant que sa mauvaise conscience de juif étant passé du statut d'oppressé à celui d'oppresseur dans son pays d'adoption, l'Afrique du Sud, a nourri sa réflexion et construit son statut décalé de "mâle blanc blond queer et juif" - il se définit d'ailleurs plus queer qu'homosexuel, et sa performance Chandelier (dont il passe, comme pour d'autres, les images) qu'il réalise dans un quartier de Soweto en démolition, habillé d'un chandelier allumé en tutu, montre sa manière de mettre en lumière les contradictions de notre société. 


People will People You - Steven Cohen - Photo: Iona Dutz


Contradictions qu'il cultive en exhibant son corps et en lui faisant subir de nombreuses violences. Mettant le doigt sur ce qui ne fonctionne pas, cultivant le choc des oppositions et des antagonismes. Ne craignant pas de choquer (même sa mère à qui il demande d'allumer un cierge magique qu'il a mis dans son derrière), coiffant son sexe d'un chausson de danse, ou dansant nu en tutu devant les bourgeois d'un restaurant qui mangent sur une terrasse - ce qui lui fait dire: "Les dominants dînent tandis que les dominés travaillent (le gardien noir qui le chasse)". Il pousse l'ironie à qualifier le policier qui l'emmène au poste lors de sa performance sous la tour Eiffel de "co-costumier, co-chorégraphe et co-auteur des textes" quand celui-ci s'interpose lors de Coq, cock (coq, bite), une performance au pied de la tour Eiffel lorsqu'il s'attache un coq à sa queue. Il y a des performances plus douloureuses comme quand il en sort avec de graves brûlures et d'autres non moins douloureuses mais plus belles lorsqu'il se couche nu, au soleil couchant, sur la tombe de sa mère. 


People will People You - Steven Cohen - Photo: Iona Dutz

 Il affirme cependant qu'il n'est pas performeur mais "artiste", et qu'il fait des sculptures - dont des créations de chaussures, une paire d'entre-elles, où il intègre deux crânes à 2.000 $ issus d'un magasin "branché" à New-York, lui permettent d'interroger la "valeur" et la moralité de l'argent, et de la vie humaine, chaussures qui lui ont inspirées des performances à Wall Street, Time Square et Ground Zero, de même que le film Money. Il rappelle d'ailleurs que l'essentiel de son travail artistique (en dehors de ses créations) se fait dans la rue, interrogeant le rapport à l'autre et à la normalité des corps et des relations sociales. Et de préciser que ce spectacle a ceci de particulier que, pour une fois, il n'est pas, d'une certain manière, dans sa "bulle" (comme il l'est totalement lors sa performance à la Hear Free Jew is Cheap at Twice the Price  (Un Juif libre vaut deux fois son prix) qui a donné iBall en 2020 après le Covid. Il avoue d'ailleurs que ce rapport frontal avec les spectateurs de ce soir l'intimide particulièrement et il nous dit "Si vous êtes mal à l'aise, c'est aussi le cas pour moi". 


People will People You - Steven Cohen - Photo: Iona Dutz


Mais sa bienveillance et aussi celle de la salle, ainsi que les échanges libres et sans interdit avec le public et les questions venant de la salle auxquelles il répond de manière très modeste et simple, mais forte, dénouent cette ambiance et construisent une belle complicité. Une complicité qu'il creuse jusqu'à transporter sa loge sur scène. Et ainsi il nous faire participer à son "démaquillage", acte intime de mise à nu qui est aussi une action de création artistique. Il décolle littéralement son maquillage en une quinzaines de bandes qu'il assemble dans un tableau qui représente à la fois la fragilité et l'éphémère singularité du moment que nous venons de vivre avec lui. Ce temps qu'il semble apprécier puisqu'après une dernière vidéo, il repart dans un nouvel échange et nous dit finalement adieu avec une émotion bien visible. 


People will People You - Steven Cohen - Photo: Robert Becker


De notre côté aussi l'émotion est à son comble et nous sommes conscient de la force et la puissance de ce que cet artiste immense a partagé avec nous et nous lui en sommes très reconnaissants. Reconnaissants aussi de son courage et de sa lucidité, et de la considération et du respect pour son jeune public, à qui il avoue que lui et les hommes ont cassé le monde et que les jeunes vont le réparer.


La Fleur du Dimanche 


People will people you

Au TJP - Petite Scène, du 12 au 14 mars 2016


Performance Steven Cohen

Lumière Yvan Labasse
Production & management Samuel Mateu
Crédit photos Luke Pallett
Production Compagnie Steven Cohen
Coproduction Théâtre National de Bretagne (Rennes), Festival Euro-scene (Leipzig)

mardi 10 mars 2026

Shiraz d'Armin Hokmi: L'infime devient l'infini

 Le chorégraphe et danseur Armin Hokmi, venu d'Iran, passé par la Suède et Berlin se révèle en France en particulier grâce au Festival Montpellier Danse où il est remarqué comme interprète en 2022 puis comme chorégraphe avec Shiraz en 2023 et le solo Of the heart - An Etude (voir mon billet du 23 juin 2025) en 2025. Nous y verrons en juin sa création Bazm. Sa pièce, Shiraz, révélation emblématique, qui a été jouée dans le monde entier, est repartie en tournée après trois dates en Allemagne et en Suède puis une dizaine de villes en France où les premières dates sont à Pôle Sud le 10 et 11 mars.


Armin Hokmi - Shiraz - Photo: Bertrand Delous

Shiraz est effectivement une pièce magnifique dans laquelle Armin Hokmi montre son talent de chorégraphe qui revisite toute une tradition de la danse de son pays. En même temps il interroge la réception de cette danse par le public. Ainsi, alors que la danse est totalement proscrite par les dirigeants actuels dans l'espace public, et ce d'autant plus si ce sont des femmes qui dansent, il transforme cette tradition festive d'une corporalité engagée, il nous présente dans Shiraz une danse toute en retenue, en intériorité, une danse presqu'uniquement "pensée", minimale. Elle ressemble à la tradition soufie des derviches de par son mouvement continuel, où les danseurs tournent en rond, mais là où tout était virevolte, énergie et vitesse, il nous offre concentration, intériorité et lenteur. Là où la gestuelle pourrait être généreuse et expansive, c'est la sobriété et la maîtrise qui guide le pas des danseurs et des danseurs. 


Armin Hokmi - Shiraz - Photo: Bertrand Delous

Ce sont cinq femmes et deux hommes qui, à très petits pas, tournent et avancent imperceptiblement dans des figures qui se composent et se décomposent, formant de temps en temps une ligne ou une configuration. Ils étaient déjà là à l'entrée des spectateurs et le noir final laisse à penser qu'ils continuent de danser. Par d'infimes mouvements, surtout du haut du corps - bascule infime des hanches, micro-mouvements de la tête, quelques mouvements des épaules, ou tête levée - ils expriment des choses enfouies qui émergent doucement. Une atmosphère s'installe dans une longue introduction soutenue par une musique percussive répétitive à souhait qui marque le rythme de manière lancinante. Elle est ponctuée de temps en temps par de petites variations d'orgue ou une plage plus aérée. 


Armin Hokmi - Shiraz - Photo: Bertrand Delous

Ce procédé nous emporte dans une sorte d'hypnose, presqu'un état second, dont émergent des détails de gestes captés ici ou là, au hasard. Et, de temps en temps, comme par miracle, dans une synchronicité  stupéfiante où l'on imagine une transmission de pensée entre les interprètes, des moment de mouvements d'ensemble tout aussi ténus nous émerveillent dans notre songe éveillé. La conjonction des battement de la musique et des gestes délicats, discrets et presqu'intériorisés nous plonge dans une étrange atmosphère. Les interprètes, absorbés en eux-mêmes, quelquefois la main devant le visage soit pour cacher leur regard, soit pour les maintenir dans une concentration extrême, semblent être mus par une force intérieure qui sourd à peine de leur corps et nous happe littéralement. 


Armin Hokmi - Shiraz - Photo: Bertrand Delous

Après ce voyage intérieur introductif et une bascule dans un univers rouge, les mouvements glissent vers des expressions qui se diversifient, et où, dans un minimalisme toujours animé nous décelons des remontées de gestes qui pourraient poindre de la danse classique ou contemporaine. Quelques attitudes et positions d'un vocabulaire familier tentent de se se mettre en place, et, dans un deuxième temps des résurgences de danses folkloriques les pousse presque à battre les sol. Dans ce mécanisme de voiler/dévoiler, la pièce ouvre et ferme tout à la fois un univers, une expression et fait se rencontrer des cultures, entre l'Orient et l'Occident. Et nous plongeons dans l'infime et l'imperceptible pour nous ouvrir à un univers qui dépasse nos perceptions. La danse minimale qui sourd sur le plateau nous donne accès à un monde caché et révélé, sorte d'entre-deux qui nous enchante et nous ensorcèle. Un songe stupéfiant, envoûtant et sensuel.


La Fleur du Dimanche


Shiraz

Tournée 

10-11 mars - POLE SUD CDCN Strasbourg, France
13 mars - Le Carreau - Scène nationale Forbach, France
17-18 mars - Maison de la Danse Lyon, France
21 mars - CNDC Angers, France
25-28 mars - Théâtre de la Ville Paris, France
31 mars - 1 avril - Festival À Corps 2026- TAP Poitiers, France
4 avril - Festival Le Grand Bain - Roubaix, France
9-10 avril - CCN de Caen, France
23 avril - Opera Limoges, France
28 avril - Pavillon Noir- Aix en Provence, France

Générique:
Concept et chorégraphie : Armin Hokmi
Danse et interprétation : Daniel Sarr, Aleksandra Petrushevska, Efthimios Moschopoulos, Johanna Ryynänen, Emmi Venna, Leonie Türke, Xenia Koghilaki en alternance avec Charlott Madeleine Utzig, Luisa Fernanda Alfonso et Katherina Jitlatda Horup Solvang
Musique originale : EHSXN, Reza R
Scénographie et conception lumière : Felipe Osorio Guzmán
Création lumière : Vito Walter
Costumes : Moriah Askenaizer
Confection et retouches des costumes pour la tournée : L’atelier Bas et Hauts Paris
Consultation et étude archivistique du festival des Arts de Shiraz (1966-1977) : Vali Mahlouji
Assistante à la direction artistique : Emmi Venna


Coproduction : Festival Montpellier Danse 2024 ; Rosendal Teater, Dansehallerne ; Black Box teater ; Tanzfabrik. Avec le soutien de Arts Council Norway ; Nordic Culture Fund ; FFUK ; Nordic Culture Point.
Accueil en résidences : Montpellier Danse à l’Agora, cité internationale de la danse ; Tanzfabrik ; Lake Studios ; Uferstudios ; DAVVI Center for Performing Arts Hammerfest.
Période de recherche soutenue par Dis-Tanzen.
Remerciements : Anne-Cécile Sibué, Rasmus Jensen, Diletta Sperman, Ellen Söderhult, Theatre Haus Berlin

vendredi 6 mars 2026

Ambra Senatore à Pôle Sud avec Par d'autres voix: Le corps dansant parlant chantant

 L'année a commencé avec elles à Pôle Sud et elle continue aussi très bien avec elle, Ambra Senatore qui nous offre son solo Par d'autres voix. Elle n'y va d'ailleurs pas par quatre chemin et annonce dès la départ la couleur avec sévérité mais non sans contradictions. Les consignes sont transgressées puis fortement rappelées, "Interdiction de sortie, pas de photo, même pas de téléphone". Mais alors qu'elle est sortie de scène, nous l'entendons en réflexion sur l'inhumanité de ces règles, nous mettant en face de certaines contraintes et même nous faisant constateur que les règles peuvent être basculées en leur contraire: certains sont obligés de partir, on ne les accueille pas. Ce procédé nous amène à une certaine déstabilisation, à nous surprendre, tout comme sa gestuelle quelquefois partant à l'opposé de ce que l'on attendait. Ou, en terme de mimiques et d'attitudes, elle peut passer instantanément de quelque chose à son contraire.




Elle a à la fois cette précision du geste, de la position, du mouvement (on se dit que sa formation avec Carolyn Carlson y est pour quelque chose) et cette capacité de nous surprendre par ses mouvements saccadés, ses gestes vifs. Sa présence est forte, même de dos, quand elle est assise au fond de la scène, en jean bleu et en pull rouge, et que ses bras tels des sémaphores forgent une grammaire géométrique du mouvement en angles et en figures géométriques tout en liaisons. Quand elle continue debout, articulant et reliant jambes et bras, sa grâce, sa souplesse et sa précision sont éblouissantes. Son vocabulaire et sa gestuelle est très inspirée du quotidien et elle le transcende avec brio. Qu'elle le fasse debout ou assise sur une chaise, ses enroulés et ses torsions, ou ses chutes souples et rebondissantes sont d'adorables sculptures vivantes de toute beauté. Cependant elle ne se restreint pas à des figures spectaculaires, elle endosse aussi des personnages de mère, de femme, pour lesquelles ses expressions - que ce soit la peur, la colère, l'amusement, l'empathie - sont tout aussi précis que ses gestes dansés, quelquefois infime comme un nez à peine froncé. Et aussi, et ce n'est pas la moindre de ses expressions, elle donne de la voix. Que celle-ci renforce ses gestes et ses attitudes, ou qu'elle, nous conte des histoires (de poissons et de sirènes ou de la liberté de l'oiseau) ou encore qu'elle nous fait prendre conscience par des remarque bien senties de l'oppression de la femme (et de la seule chose qu'elles ont le droit de faire: "le crochet"). 


Ambra Senatore - Pôle Sud - Par d'autres voix

Elle est également très à l'aise dans la performance et l'improvisation verbale jusqu'à cette synchronisations parfaite entre geste et parole - toujours aussi précise, même dans l'immobilité. Et au niveau de la voix, elle nous gratifie, dans une étroit et complice dialogue avec la musique et la régie son, de quelques belles interprétations vocales, autant dans la chanson que dans une magnifique improvisation. Ce mélange de poésie, d'humour (également dansé, par exemple dans une chorégraphie musicale qui s'emballe), de narrations, de danse et de performances nous présente les multiples voies que peut prendre Ambra Senatore et qui en font un spectacle complet. Mais aussi la beauté du corps et la beauté du geste alliées à la précision et la qualité de la chorégraphie et la force et la surprise de la narration font de cette soirée un moment précieux et sensible. Une représentation belle, rare et sensible


La Fleur du Dimanche


Par d'autres voix


A Pôle Sud le 5 et 6 mars 2026


Chorégraphie, textes, interprétation et voix : Ambra Senatore
Citations d’autrices : Shokoofeh Azar, Parwana Fayyaz, Nawal El Saadawi, Benedetta Tobagi, Teresa Vergalli, Homeira Qaderi
Musique originale : Jonathan Kingsley Seilman
Musiques additionnelles : Tomaga, Rita Iannotta
Régie son et manipulation live en dialogue avec Ambra Senatore : Jonathan Kingsley Seilman ou Solène Le Thiec
Lumières : Fausto Bonvini
Regard extérieur : Agustina Sario
Remerciements : Caterina Basso, Claudia Catarzi, Andrea Roncaglione

Production déléguée : Cie EDA
Production : CCN de Nantes
Coproduction : Théâtre de Suresnes Jean Vilar ; L’Espace Michel Simon – Noisy-le-Grand
Soutiens : Le CND, Centre National de la Danse – Pantin ; La Briqueterie-CDCN du Val-de-Marne ; Le Théâtre Jacques Carat – Cachan ; Le Carreau du Temple – Paris ; Le Théâtre du Garde-Chasse – Les Lilas ; Le Théâtre Francine Vasse – Les Laboratoires Vivants – Nantes ; Le Conservatoire de Bagneux ; Angers Nantes Opéra – Nantes ; La SACD / Maison des Auteurs – Paris

jeudi 5 mars 2026

Piano Man ou le récit parlant de l'homme qui se tait ou "comment (se) raconter des histoires"

 Troisième soirée de Galas: L'histoire d'un homme découvert sur la plage d'une île anglaise, habillé en costume de soirée, mutique et amnésique, c'est Piano Man de Marcus Lindeen, la pièce qu'il a crée à partir de ce fait divers qui l'a fasciné dans sa jeunesse (il avait 25 ans à l'époque). Ce qui intéresse Marcus Lindeen dans ce sujet est triple (au moins). La première de ces choses est le mystère que le sujet peut porter en lui-même, son originalité, le sens caché, inconnu et qui peut d'ailleurs le rester. 

En introduction, parmi un certain nombre de dossiers qu'il archive comme documentation dans cette idée, il nous montre le film "I'm too sad to tell you" - "Je suis trop triste pour te le dire" (1970) de l'artiste performeur néerlandais Bas Jan Ader où nous le voyons pleurer sans explication. Nous reviendrons à cet artiste dans la dernière partie de la pièce intitulée Acte V - In Search of the Miraculous - A la recherche du Miracoulous qui se parle, entre autres de la dernière et inachevée performance de Bas Jan Ader et dont le titre se réfère au livre du philosophe russe P. D. Ouspensky sur l'enseignement de George Gurdjieff. Cela nous amène à la deuxième raison qui motive Marcus Lindeen sur ce projet. Et c'est la question de "comment raconter une histoire". Comment structurer la narration, comment remplir (ou pas) la page blanche pour laisser au spectateur le soin de remplir lui même ce blanc, de se projeter dans l'histoire ou de se la réinventer. 


Piano Man - Marcus Lindeen - Photo: Jean-Louis Fernandez


A ce propos, je veux vous conter ici l'épisode extraordinaire vécu à la sortie de la pièce et concernant la réception de ce récit par un spectateur. Il s'agit de définir la part de vérité ou d'invention, de réalité et de fiction dans cette histoire extraordinaire. A savoir la simulation et le statut des "acteurs" et de leur "rôle" dans la pièce: Est-ce que cette histoire est vraie ? Est-elle pure fiction ? Les acteurs sont-ils les vrais protagonistes de l'histoire ? Antony Bambury est-il ce clergyman de l'hôpital, Bridget O'Loughlin cette assistante sociale qui a côtoyé au plus près ce Piano Man et fait toutes les recherches pour essayer de savoir d'où il venait ? Et Niranjani Lyer est-elle ce neuropsychologue spécialiste des "fugues dissociatives" et des syndromes de Munchhausen. Et qui a réalisé ce film mixte entre retour au pays (dans les Pyrénées) et performance dansée du Boléro par François Chaignaud ? Il se trouve que le petit groupe de spectateurs qui discutait de cela à la sortie de la salle, parmi lesquels de trouvait celui qui a lu l'interview de Marcus Lindeen dans le livret programme des Galas (et donc qui a lu la réponse à toutes ces questions) tous se sont posé ces questions et ont essayé de démêler la réalité de la fiction.... Avec quand même en conclusion quelques réponses qui tenaient la route.

Mais en fait, comme pour les Mille et une nuits, l'important, c'est le récit, la narration et par où nous nous faisons emmener. Et le fait que les différents personnages sont très attachants apporte un charme certain au déroulé de cette histoire. Et en plus, avec cette pièce, nous nous faisons promener de manière magistrale de rebondissement en rebondissement, après l'introduction qui est surtout destinée à ancrer l'histoire dans un contexte actuel puisqu'elle s'est passée en 2005!). La preuve:




Donc, telle une véritable enquête policière, nous découvrons les hypothèses successives qui vont être tentées, analysées, mises de côté, alors qu'en parallèle nous découvrons "l'évolution" de ce malade, qui ne parle ni n'écrit, qui va s'exprimer grâce au dessin - ce piano - qui va, d'une part lui permettre de s'exprimer et, miracle, communiquer - si peu - avec le clergyman. Jusqu'à certaines révélations que je vous laisse découvrir. Mais d'un autre côté, et c'est aussi cela l'intérêt des récits, telle "une symphonie jamais finie", tandis que les différents éléments commencent à être révélés et que le mystère se lève en partie (au grand dam des tabloïds) avec comme conséquence le fait que ce qui était adulé sera sévèrement critiqué voire déconsidéré, oublié, il restera une part de mystère ou de non abouti.


La piano dessiné par Piano Man


Et c'est là que l'on arrive à la troisième raison, ou motivation de la pièce: c'est la situation de la personne qui n'est pas dans la norme, le gay, le queer, le trans, et l'évolution dans le temps, entre 2005 et aujourd'hui, de ce sujet. Et donc la force qu'il faut pour accepter, l'assumer, défendre ce statut, cet état. Et, en face, dans la société en général, comment on peut l'intégrer socialement, sachant que le combat pour cette reconnaissance n'est pas terminé. 


Piano Man - Marcus Lindeen - Photo: Jean-Louis Fernandez

Et parmi ces nombreux combats, reste la question du sens que chacun et chacune donne à sa vie. Avec comme seule solution peut-être, d'effacer la mémoire, de faire disparaître l'histoire.. Et, alors même lorsqu'on a fait "oeuvre", il faut la laisser ainsi, inachevée, en attente. En attente d'une nouvelle vie, d'une autre vie... Peut-être que la "vraie" vie est ailleurs. Et c'est ce mystère posé par Piano Man que Marcus Lindeen nous invite à creuser, tout en stimulant notre cerveau. En nous offrant un peu de dopamine et de plaisir cognitif. Grâce à ce spectacle qui ne nous laisse pas totalement passif dans notre fauteuil et qui fait bouger notre raisonnement et nos certitudes.


La Fleur du Dimanche


P.S. Question subsidiaire: Si vous allez voir le spectacle, quelle est votre explications sur le petit bandeau bleu sur les yeux de Piano Man ? Vous pouvez me répondre par mail ou en commentaire (merci de signer avec au moins votre prénom)


Piano Man

   

Au TNS à Strasbourg du 5 au 13 mars 2026


[Texte et mise en scène] Marcus Lindeen
[Dramaturgie, traduction et collaboration artistique] Marianne Ségol
[Conception] Marcus Lindeen et Marianne Ségol
[Dramaturgie et traduction] Marianne Ségol
[Avec]
Anthony Bambury, Niranjani Iyer, Nans Laborde-Jordàa et Bridget O’Loughlin
[Scénographie] Hélène Jourdan
[Lumière] Diane Guérin
[Composition musicale] Hans Appelqvist  
[Son] Nicolas Brusq  
[Vidéo] Marcus Lindeen, Hans Appelqvist 
[Régie vidéo] Xīng Weì 
[Assistanat à la mise en scène et à la dramaturgie] Louison Ryser  
[Régie générale compagnie Wild Minds] David Marain  
[Casting] Lola Diane  
[Voix] Manon Clavel, David Houry, Julien Lewkowitz, Julie Pilot, Marianne Ségol
Et l’équipe technique du TnS
[Régie générale] Yann Argenté 
[Régie plateau] Jeanne Dubos 
[Régie lumière] Simon Drouart 
[Régie son] Thibaud Thaunay
[Régie vidéo] Lucie Franz 
[Habilleuse] Bénédicte Foki, Angèle Gaspar 
[Régie des titres — surtitrage des Spectacles dans ta langue] Jean-Christophe Bardeaux
[Production] Théâtre national de Strasbourg, Compagnie Wild Minds
[Coproduction] CDN d’Orléans, les Célestins – théâtre de Lyon, Festival d’Automne
Avec la participation du Jeune théâtre national
Avec le soutien de l'Institut Français de Suède
Avec l’accompagnement du Centre des Récits
Le décor et les costumes sont réalisés par les ateliers du TnS.
Création le 5 mars 2026 dans le cadre du festival Les Galas du TnS, 2e édition  
Avec l'aimable autorisation de :  
L'auteur Bogomir Ecker pour les images issues du livre Idylle + desaster - die fotosammlung bogomir ecker
Le créateur vidéo Bobby Fingers pour la vidéo Fabio and the Goose
Le photographe et biologiste Andreas Kay pour la vidéo de la nymphe de Flatidae.

mercredi 4 mars 2026

KO Brouillard aux Galas du TNS: un monde nappé de poésie et de musique

Nous sommes tout de suite dans le bain lorsque nous entrons dans la grande salle de l'Espace Gruber du TNS rue Jacques Kablé pour voir la pièce KO Brouillard de Maxence Vandevelde. Devant nous un mur de lumières aveuglantes fait office de rideau de scène et d'où coulent des nappes de musique. Nous nous trouvons être à la place de la phalène, ce papillon de nuit fragile et éphémère qui vient s'éblouir avant de mourir aux lampadaires et autres lumières nocturnes. C'est une nouvelle de Virginia Woolf, La mort de la phalène qui a inspiré Maxence Vandevelde, après Les Vagues de la même Virginia qui avait sous-tendu la pièce Lucarne Année#1 qu'il avait créée l'année dernière dans le même cadre. La pièce travaille cette fragilité et cette délicatesse, sur un fil ténu. 


KO Brouillard - Maxence Vandevelde - Photo: Jean-Louis Fernandez

D'ailleurs, pour commencer, une ombre, assise sur un rocher va se lever et essayer d'une certaine manière de s'envoler, à contrejour puis disparaître dans le mur de lumière. Ce dernier, partant mystérieusement en arc-de-cercle va se positionner sur les côtés pour dévoiler la "scène". Nous découvrons cette scène devant un rideau transparent borduré d'un découpage végétal, avec d'un côté, à cour, ce rocher, cette pierre au-dessus duquel flotte une feuille et à jardin une chaise. Un tableau onirique, sorte de poésie visuelle surréaliste dans laquelle ne manquent que les ciseaux. Cela ne va pas tarder. 


KO Brouillard - Maxence Vandevelde - Photo: Jean-Louis Fernandez

Une femme en longue robe arrive qui les apporte et s'assied sur la chaise. Elle nous rend attentifs à un texte projeté sur l'écran où il est fait référence à des recherches scientifiques qui ont décelé dans les arcanes du cerveau une région dans laquelle se niche la mémoire poétique. Ce deuxième indice nous montre encore la direction que prend cette pièce et dès lors, les textes dits par cette femme, dans une langue que l'on s'efforce de comprendre, aux très belles sonorités, qui a des accents entre l'allemand, l'hébreux et le japonais mais qui se révèle être du farsi, très belle langue, qui nous raccroche à l'actualité immédiate - le rêve est fragile ! De temps en temps, les mots sont traduits en sous-titres, des phrases très poétiques vont nous accompagner dans ce voyage poétique tout en douceur et en rêveries et en songes semi-éveillés. L'on s 'attend à ce que les ciseaux coupent la feuille, mais non, les rêves ne sont pas toujours prévisibles, c'est le fil qui suspend la feuille qui va être coupé.


KO Brouillard - Maxence Vandevelde - Photo: Jean-Louis Fernandez

D'autres femmes arrivent et se positionnent sur la scène. Elles parlent, elles aussi, dans leur langue ou dans des langues étrangères - allemand, anglais, français,... Les paroles font référence à la pierre, la rivière, la douceur et la mémoire. Les six "interprètes" se posent des questions, sur elles, "si je devais être moi-même", d'être - ou ne pas être - "la narratrice", échangent leur rôle, deviennent l'autre, une parole qui semble être tissée du même fil et sort de ces différents corps, qui les traverse et les porte. Nous sommes subjugués de la performance de ces six femmes, volontaires, habitantes de Strasbourg et environ, qui réalisent ici une époustouflante performance de jeu dans une douceur et une retenue qui nous emporte et nous entraine dans ce monde onirique. Toutes sont formidables et une mention spéciale à la jeune Mia Depoutot pour sa magnifique diction. 


KO Brouillard - Maxence Vandevelde - Photo: Jean-Louis Fernandez

Les nappes musicales de Maria Laurent contribuent pour beaucoup à faire exister cet univers brumeux et presqu'irréel, dans lequel les choses s'installent et bougent lentement. Un théâtre d'images et de mots, de sons, où les lettres R, A, I, N appellent la pluie et un B suffit à nous rappeler le cerveau qui mouline à toute vitesse dans ses lobes, cortex et circonvolutions. 


KO Brouillard - Maxence Vandevelde - Photo: Jean-Louis Fernandez

Un voyage mental tout en sérénité et en bienveillance, comme dans un film de Bela Tar, et où l'on dit "Vais-je me souvenir des instants passés à vos côtés ?". Nous allons essayer de garder au chaud cette sororité, cette quiétude, ces voix qui nous parlent au creux de l'oreille et font surgir des souvenirs, des moments de grâce, trop rares ces derniers temps. Merci à Maxence Vandevelde et à ces sept femmes pour leur présence, leurs mots, leurs sons, et tout ce qu'iels nous ont fait passer. 


La Fleur du Dimanche


KO Brouillard


Au TNS à Strasbourg, du 4 au 12 mars - Salle Gruber
[Mise en scène] Maxence Vandevelde
[Textes] Maxence Vandevelde et Milène Tournier
Avec Lil Anh Chansard, Mia Depoutot, Hassenaa Hassibout, Tugba Naimoglu, Maryam Yazdan Bakhsh, Zahra Yazdan-Bakhsh   
[Musique] Maria Laurent 
[Scénographie] Alice Duchange 
[Assistanat à la scénographie] Lino Pourquié 
[Costumes] Salomé Vandendriessche 
[Lumière] Nicolas Joubert 
[Son]Julien Feryn 
[Assistanat à la création son] Macha Menu
[Régie générale] Zélie Champeau 
[Création installation vidéo] Gabriel Laurent 
[Regard dramaturgique] Fanny Mentré 
[Assistanat à la mise en scène et à la dramaturgie] Tristan Schinz 
Et l’équipe technique du TnS
[Régie générale] Zélie Champeau, Charles Ganzer
[Régie plateau] Fabrice Henches 
[Régie lumière] Nicolas Joubert 
[Électricien] Lou Paquis
[Régie son / Régie vidéo] Macha Menu
[Habilleuse] Selma Kalt
[Régie des titres — surtitrage des Spectacles dans ta langue] Jean -Christophe Bardeaux
[Production]Théâtre national de Strasbourg
Avec la participation du Jeune théâtre national
Avec l’accompagnement du Centre des Récits
[Administration de production] Dorine Blaise
[Chargée de production] Rachel Morville
Le décor et les costumes sont réalisés par les ateliers du TnS.
Création le 4 mars 2026 au Théâtre national de Strasbourg dans le cadre du festival Les Galas du TnS, 2e édition