jeudi 5 février 2026

A Pôle Sud, le corps au centre de la scène: Les Idoles et Strip - Arthur Perole avec Tendre Carcasse

 A Pôle Sud, la soirée en deux temps nous offre une présentation de "Travaux Publics" de Strip à 19h00 et le spectacle Tendre Carcasse d'Arthur Perole à 20h30 et à priori ces deux présentations n'ont aucun rapport. Mais curieusement, une problématique sous-tend les réflexions de ces deux pièces, le rapport au corps. Bien sûr vous me direz que la danse a forcément à voir avec le corps dans tous ses états, mais ici, avec ces deux versants d'une approche de réflexion sur le corps, autant dans sa sensibilité intime que dans sa transformation et dans sa relations aux autres, nous avons deux lectures en écho de cette matérialité physique, mais pas que.


Chandra Granjean - Lise Messina - Les Idoles - Photo: Thom Grand Mourcel


 Nous avions déjà pu apprécier l'année dernière lors du Festival L'Année Commence avec Elles la pièce Reface de Chandra Granjean et Lise Messina avec ce travail précis et minutieux sur la transformation des visages. Le chantier en cours s'ouvre et s'élargit à un groupe de six danseuses et danseurs mais considérés comme une entité. Leurs silhouette, habillées de gris, coiffées de perruques peroxydées ou noires et leurs visages semblable à des masques impassibles nous apparaissent soudés, dans un lent balancement qui s'amplifie en symbiose avec la musique. Celle-ci faite de bruissements, de craquements et de sons mélangés va faire monter une tension constante qui augmente en battements et pulsations, avec quelques rares accords de guitare et en nappes sonores qui nous enveloppe dans un bain qui nous focalise sur ces corps et que même le plein feu dans la salle ne peut briser. En plus du balancement, de minuscules mouvements de mains ou de bras, en l'air ou se posant sur le visage ou les cheveux, passant de l'un(e) à l'autre, dans une continuité indistincte font de cette masse une sorte d'organisme, un blob en quelque sorte qui a une vie propre et dont les mouvements sembles n'appartenir à personne. Quelquefois des sparadraps sont posés sur les visages, ou les cheveux de la perruque sont déplacés par l'un(e) ou l'autre. Les balancements s'amplifient, se diversifient, les perruques se soulèvent, dans une atmosphère mystérieuse. On se croirait dans un film expressionniste ou une pièce de Berthold Brecht ou de Tadeusz Kantor dans un temps indéfini. Sous les perruques, les cheveux plaqués laissent passer d'autres cheveux, colorés, qui ne sont pas les vrais. Le groupe, toujours avec ce balancement, cette respiration, voit ses mouvements s'élargir, s'aérer et les personnages se délitent, se dépouillent de leurs accessoires, leurs masques, qui sont jetés à terre ou ingurgités. La bande arrête l'effeuillage, la pièce Strip est à venir. Et nous, nous sortons par la petite porte de cet univers étrange.


Arthur Perole - Tendre Carcasse - Photo: Nina Flore Hernandez


Avec Tendre Carcasse, ce sont quatre corps alignés sur le devant de la scène, habillés de costumes bariolés qui nous font face et essayent de parler. De parler de leur corps et des sensations et souvenirs qui leurs sont liés. Dans la vague dans laquelle nous sommes où la danse, d'une part reproduit les gestes du quotidien et, d'autre part donne la parole (intime) aux danseurs qui, souvent nous content leur histoire, leurs souvenirs et leur vécu, Arthur Pérole fait le lien des deux dans un savant et réussi mélange des tendances. En scénarisant - et dramatisant - les bouts de souvenir de chacun dans un intelligent "feuilletage" de l'expression de chacun et chacune, il apporte un suspense et un rythme bienvenu à une parole qui en devient à la fois poétique et presqu'universelle. La peau très blanche et les taches de rousseur d'Agathe Saurel, ou sa petite taille devenant relative en face d'une consoeur selon la perspective ou carrément une observation sociologique d'une saillie comique acide quand elle parle de sa grand-mère s'extirpe de l'anecdote pour devenir réflexion profonde. 


Arthur Perole - Tendre Carcasse - Photo: Nina Flore Hernandez


Tout comme la mer qui emplit l'espace et le récit de Mathis Laine Silas, au même titre que la taille des ongles qui emporte tout le monde dans un voyage intime sur et dans le corps de chacun(e). Les souvenirs en relation avec le corps, son acceptation, ses accidents ou malformations renvoient chacun et chacune à ces problématiques qu'il ou elle a traversés, à des rejets ou agressions qu'il ou elle a dû subir pour ces questions d'image, d'orientation sexuelle ou de race. Remarquable la réponse d'Elisabeth Merle face à une agression raciste qui la fait délirer dans un poème-chanson délirant avec un flot (flow) d'expressions sur les parties du corps qui fait décoller tout le monde dans une danse-transe libératrice, apogée du spectacle. 


Arthur Perole - Tendre Carcasse - Photo: Nina Flore Hernandez


Mais auparavant et tout au long, nous avons de la part d'Arthur Pérole une très intelligente chorégraphie qui, joue sur les échos et les contrastes et oppositions de ces geste, tics ou habitudes du quotidien, ces attitudes que l'on oublie et qui ici sont mis en scène dans une explosion graduelle avec beaucoup d'humour et de distanciation. Les confidences qui, au fur et à mesure nous sont confiées, quelquefois susurrées à l'oreille nous tiennent en haleine tandis que nous sommes également happés par l'ensemble des mouvements en choeur ou en opposition ou les efforts de "transports imaginaires" d'une masse de concept virtuel.

 

Arthur Perole - Tendre Carcasse - Photo: Nina Flore Hernandez


Un savant mélange qui voit jongler entre corps et objet, une pensée en mouvement et la trajectoire de la réflexion et ses hoquets, ses sursauts jusqu'à une explosion d'énergie libératrice. Une vitalité rédemptrice qui nous rassemble dans un éclat de joie.


La Fleur du Dimanche 


Tendre Carcasse

Le 5 et 6 février à Pôle Sud

Conception et mise en scène : Arthur Perole
Chorégraphie en collaboration avec les interprètes : Arthur Bateau, Matthis Laine Silas, Elisabeth Merle, Agathe Saurel
Collaboration artistique : Alexandre Da Silva
Création lumières : Anthony Merlaud
Création musicale : Benoit Martin
Création costumes : Camille Penager
Régie générale, lumières : Nicolas Galland
Régie son : Benoit Martin ou Yann Sandeau
Production diffusion : Sarah Benoliel
Administration : Anne Vion, Maureen Pette

Production : Compagnie F
Coproduction : Ballet Preljocaj / CCN d’Aix-en-Provence, Carreau du temple, Établissement culturel et sportif de la Ville de Paris, Le Gymnase – CDCN Roubaix, 3BisF – centre d’art contemporain à Aix-en-Provence, La Commanderie – Saint-Quentin-en-Yvelines
Avec le mécénat du groupe de la Caisse des dépôts
Avec le soutien de KLAP Maison pour la danse
Mise à disposition de studio au CND Centre national de la danse
La compagnie est soutenue par la DRAC Provence-Alpes-Côte d’Azur, la Région Sud Provence-Alpes-Côte d’Azur, le département des Bouches-du-Rhône, la ville de Marseille.

vendredi 30 janvier 2026

Au Festival Premières au Maillon: Das Wetter zuhause. Ein Wohnzimmerballett - Il fait - enfin - beau à la maison... Mais où est ma maison?

 La météo est le sujet idéal pour lancer une conversation. Est-ce la raison pour laquelle la télévision russe a intitulé l'émission Pogoda doma - Le temps qu'il fait à la maison - pour interviewer des artistes chez eux? En tout cas c'est sur cette émission qui interroge l'âme slave des deux artistes que sont ses parents - et par ricochet lui-même enfant et sa grande soeur, qu'Aleksander Kapeliush se base pour illustrer - et justifier son parcours de danseur qui a viré en metteur en scène qu'il nous présente dans sa pièce Das Wetter Zuhause. Ein Wohnzimmerballet - La météo à la maison, un ballet de salon dans le cadre du Festival Premières du Maillon, accueilli à la HEAR


Aleksandr Kapeliush - Das Wetter zuhause. Ein Wohnzimmerballett - Photo: Steven M. Schultz


Le récit d'Aleksander Kapeliush est ponctué par ses multiples voyages, symbolisés par cette valise qu'il transporte et d'où il sort les objets fétiches qu'il dépose lors de ses différentes étapes: une photo de lui avec sa mère, un cygne (hautement symbolique) et une grenade rouge en céramique, une sorte de chez-soi portatif. Ces voyages dans les différents pays où il a habité après avoir quitté la Russie et Saint Pétersbourg après l'invasion de l'Ukraine, Israël et l'Allemagne, Berlin et Ludwigsburg sont matérialisé par ses entrées et sorties du plateau, qui se structurent en 4 actes avec une "Ouverture" et une fin "Happy End" où à priori tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes et la météo du foyer est au beau fixe: "Zuhause ist es gutes Wetter".


Aleksandr Kapeliush - Das Wetter zuhause. Ein Wohnzimmerballett - Photo: Steven M. Schultz


La révélation dans cette émission de vouloir devenir danseur et aussi de "construire une maison", un "théâtre" prouvent sa constance et sa ténacité. La présence continue de l'archétype du Lac des Cygnes, autant jeu d'enfant, thème musical, symbole de la Nation Russe et de la liberté et de la Perestroika (comme le 19 août 1991 jour du Putsch de Moscou) et oeuvre éminemment symbolique de son orientation sexuelle sous-tend et balance aussi continuellement son histoire. Directement dans son parcours de vie et également dans le déroulé de ce drame musical de Tchaïkovski en quatre actes qui rythme la narration.

Ainsi, de ce parcours forcé, qui lui permet d'avoir appris quatre langues (russe, allemand, hébreux, anglais), bientôt cinq, d'avoir deux passeports (des deux pays en occident en guerre, la Russie et Israël), qui lui fait se rendre compte qu'il est plutôt calme et effacé et plus proche de Rothbat que d'Odette, il nous livre une chronique équilibré, entre confidence et questions-réponses à un simili interrogatoire administratif, non dénué d'un humour aigre-doux. Et il entrecoupe cela de courts apartés artistiques dans un coin, voyage dans le temps, ou de musique et chansons, qu'il a écrite, s'accompagnant à la guitare ou au piano pour une chanson de son idole Taylor Swift.  


Aleksandr Kapeliush - Das Wetter zuhause. Ein Wohnzimmerballett - Photo: Steven M. Schultz


La scénographie et le décor minimaliste nous projettent dans les différentes périodes et lieux dans lesquels il nous mène en distillant de temps en temps quelques notations politiques ou sentimentales, aidé par les effets de lumière minimalistes sur le plateau et les scènes parallèles. Les effets de mise en scène, en particulier cette "grande chaise" qui avait servi à le montrer enfant et qui montre sa fragilité ou le plateau qui lui devient inaccessible sont plus parlants que mille explications tout comme les "entremets" dansés ou les "cartons" du ballet en référence, dont il prouve bien que même une histoire écrite peut évoluer et finir autrement que la fin - qui n'est jamais définitive. 

Avec Das Wetter zuhause. ein Wohnzimmerballett, Aleksander Kapeliush, en nous plongeant dans une partie de sa vie intime nous montre que le privé et l'intime ne se réduit pas à ce qui se passe entre quatre murs d'une chambre et que le climat politique a aussi une influence sur le destin de chaque individu.


La Fleur du Dimanche


A voir aussi lors du Festival Premières au Maillon du 29 au 31 janvier 2026:

Language: No Problem de Marah Haj Hussein

Bidibibodibidoo de Francesco Alberici

Et le 6 et 7 février:

It’s the end of the amusement phase de Chara Kotsali 

Qui a peur  de Davide-Christelle Sanvee


Das Wetter Zuhause. Ein Wohnzimmerballet

Avec le Maillon à la HEAR du 29 au 31 janvier 2026

De : Aleksandr Kapeliush
Avec : Aleksandr Kapeliush et Amin Zariouh
Textes et chansons : Aleksandr Kapeliush
Conseils chorégraphiques : Leonid Leontev
Son : Dmitry Klenin
Invitée spéciale : M. Amin Zariouh
Voix : Germaine Sollberger
Pour, avec et sur : Marina Solopchenko, Emil Kapeliush, Vera Latysheva
Production: Akademie für Darstellende Kunst Baden-Württemberg GmbH
© ADK Baden-Württemberg (première en novembre 2024, ADK)
Direction artistique : Prof. Ludger Engels
Avec le soutien de l’Onda – Office national de diffusion artistique




jeudi 29 janvier 2026

Seppuku el funeral de Mishima d'Angélica Liddell au TNS: Mishima mon Amour

 Dire d'Angélica Liddell qu'elle est une artiste singulière serait presque trop sympathique pour cette actrice, danseuse, chorégraphe, performeuse et écrivaine catalane dont le terme d'"enragée" est plus souvent utilisé pour la qualifier. Ses pièces "performances" sont des événements qui secouent, dérangent, agressent même. Mais elle-même n'aime pas le terme de "performance", préférant celui de "représentation", qu'elle dit "intimement liée à la sincérité intérieure, au besoin intérieur, à l'idée de mort"... "un désir profond abyssal". Angelica Liddell ne "joue" pas, elle est totalement dans ce qu'elle dit et fait sur scène, sans filtre, sans distance.  


Angélica Liddell - Seppuku el Funeral de Mishima - Photo: Ximena y Sergio


Dans la pièce Seppuku el funeral de Mishima o el placer de morir qui est créée à Strasbourg au TNS (le TNS coproduit cette création),  il est question à la fois de Mishima, de Seppuku (qui définit la cérémonie du Hara-kiri en langage japonais écrit) et de la mort (le "plaisir de mourir"), tout est dit dans le titre et Angelica Liddell n'y va pas par quatre chemins. Mishima est son idole, à la fois littéraire mais surtout en raison de son acte extraordinaire et courageux de son suicide, son Seppuku (dont le film film de Mishima Yukuku qui le met en scène sort au moment où elle est dans le ventre de sa mère), lui attribuant ainsi la paternité de son propre désir de suicide, suicide dont elle montre le simulacre photographié pour introduire la pièce. 


Angélica Liddell - Seppuku el Funeral de Mishima - Photo: Ximena y Sergio

Car le suicide (celui de Mishima, réel ou à travers ses oeuvres avec un de ses textes où ce dernier annonce le sien, ou celui de nombreux suicidés ou morts dont la litanie est l'objet d'une longue et douloureuse cérémonie) est une des trames qui est la base du spectacle. Cette longue litanie est l'occasion de matérialiser la mort, les mort(e)s à qui elle rend hommage, à la foi en enfilant une pièce de vêtement (alors qu'elle était nue sur le plateau) en leur mémoire et en ajoutant à un court parcours de vie une sorte de "Jisei no ku", un "Adieu au coquillage", ce poème qui permet au mort de passer du monde flottant dans le monde des morts. Ces courts poèmes subliment d'une certaine façon la brutale matérialité de ces gestes (les différents types de suicides énoncés - médicaments, train, saut dans le vide, pendaison,..). Ce cérémonial répété avec les vêtements et la parole poétique en gagne une beauté universelle, Surtout avec cette lente procession des deux comédiens japonais Ichiro Sugae et Masanori Kikuzawa. 


Angélica Liddell - Seppuku el Funeral de Mishima - Photo: Ximena y Sergio

Ces derniers font un très beau duo tout au long du spectacle,  qui réfère au couple Yukio Mishima et Masakatsu Morita, jouant avec retenue la relation sensuelle de ces deux samouraï tout comme le simulacre de Seppuku que Mishima avait décrit dans un de ses livres, et dans un film. Ils offrent aussi la lecture d'autres textes de Mishima, sous forme de théâtre Nô, avec une très belle intervention dansée pour La légende du manteau de plume par Ichiro Sugae. Il récidive dans une danse lascive avec la culturiste (champion du monde) Alberto Alonso Martínez dans une scène presque surréaliste. La scène où Angélica Liddell brûle de l'encens mélangé aux cendres des parents sur fond de musique apporte un répit, un apaisement dans la narration. 


Angélica Liddell - Seppuku el Funeral de Mishima - Photo: Ximena y Sergio

Mais c'est pour mieux rebondir parce qu'elle va s'engouffrer dans un très long monologue sous forme d'anaphore qui va en accélérant où elle réclame avec force la fin de vie, la mort, pour elle et les autres, emportant dans ce geste la monde entier. Elle déclare "Je ne veux pas mourir en paix, je veux mourir en guerre" et elle souhaite à elle-même et aux autres un destin funeste, avouant son désir forcené de ne plus vivre, sa haine de la vieillesse, sa haine des autres et même sa haine d'elle-même et de son corps qui vieillit. 


Angélica Liddell - Seppuku el Funeral de Mishima - Photo: Ximena y Sergio

Ce procédé, alternant avec des scènes en contrepoint célébrant le corps, la beauté, le désir, le sexe ou la littérature de Mishima sera repris en accumulation se clôt en final par la chanson préférée de Mishima puis un tube disco des années 80 qui nous laisse un peu groggy tandis qu'Angélica Liddell nous annonce que "mourir n'est pas dangereux". 


Angélica Liddell - Seppuku el Funeral de Mishima - Photo: Ximena y Sergio

Egale à elle-même, l'artiste ne laisse personne indifférent, n'hésitant pas à bousculer son public, l'accusant de ne pas écouter, de ne pas comprendre, prenant à bras-le-corps des sujet dont on ne parle qu'idéalisés dans des récits mythiques ou héroïques. Alors qu'elle, elle transpose ses propres peurs et douleurs dans un déluge verbal - dans l'esprit de son compatriote Salvador Dali - et qu'elle rehausse les faits-divers en des moments de pure poésie angélique. Elle souffle le chaud et le froid, faisant de la haine son "moteur de la création", poussant le corps à ses limites, se nourrissant de son insatisfaction pour créer. Elle détruit pour construire, liant la vie et la mort dans un même élan, ne survivant que grâce à l'art tout en prônant la destruction libératrice.


La Fleur du Dimanche


Seppuku el funeral de Mishima o el placer de morir


Au TNS Strasbourg du 29 janvier au 7 février 2026


[Texte, scénographie, costumes et mise en scène] Angélica Liddell

Adaptation de la pièce de théâtre NOH Hagoromo – Le Manteau de plumes (XIVe siècle).

Avec des extraits de Patriotisme et Le Marin rejeté par la mer, de Yukio Mishima.

[Avec] Nonoka Kato en alternance avec Ichiro Sugae, Masanori Kikuzawa, Angélica Liddell, Alberto Alonso Martínez, Gumersindo Puche, Kazan Tachimoto
[Lumière] Javier Alegría
[Son] Antonio Navarro
[Direction technique] Maxi Gilbert
[Coordination technique] Javier Castrillón
[Régie lumière] Francisco Jesús Galán
[Machinerie] Helena Galindo
[Régie générale] Michel Chevallier, Nicolas Guy 
[Construction du décor] Alfonso Reverón Díaz
[Logistique] Helena Pastor
[Production] Gumersindo Puche
[Assistanat de production] Jaime Del Fresno
tut Cervantès de Tokyo et à l’acteur de théâtre Nô de l’école Konparu, Tsunao Yamai
Coproduction Festival Temporada Alta, Théâtre National de Strasbourg, Wiener Festwochen | Free Republic of Vienna, Festival Grec, avec le soutien de la Comunidad de Madrid

Remerciements à l’Institut Cervantès de Tokyo et à l’acteur de théâtre Nô de l’école Konparu, Tsunao Yamai

mercredi 28 janvier 2026

Logbook à Pôle Sud: Un carnet de bord qui mélange les contraires, la diversité opposée qui fusionne

Nous avions déjà pu apprécier les talents de Solène Wachter et de Bryana Fritz à Pôle Sud lors des précédents Festivals L'Année Commence ave Elles. Bryana Fritz en 2023 avec Submission Submission et Solène Wachter en 2024 avec For You / not for you, de même, Solène Wachter avait fait la chorégraphie de la pièce de Joris Lacoste Nexus de l'Adoration vue récemment au Maillon. 


Logbook - Solène Wachter - Bryana Fritz - Photo: Christophe Raynaud de Lage


La pièce Logbook, a été créée lors du Festival d'Avignon 2025 pour les rencontres Vive le sujet ! Tentatives de la SACD qui propose des créations courtes pluridisciplinaires. C'est l'occasion pour Solène Wachter à qui la pièce avait été commandée de se confronter à Bryana Fritz dans un projet où les deux danseuses chorégraphes, qui ont un certain penchant pour la collaboration à confronter et mixer leurs deux univers. Univers qui ne sont pas forcément très éloignés, puisque les deux chorégraphes danseuses ont eu quelques expériences communes de formation (P.A.R.T.S.) et d'interprétation (chez Anne Teresa De Keersmaeker et Boris Charmatz). Et les deux ont en commun aussi de pratiquer le chant (le chant médiéval pour Bryana Fritz comme on a pu le voir dans Submission Submission). 


Logbook - Solène Wachter - Bryana Fritz - Photo: Christophe Raynaud de Lage


Dans Logbook la référence est d'ailleurs le chant polyphonique, qui avait été introduit dans les chants religieux au XIIIème siècle à Avignon lors du Grand Schisme comme nous l'explique Bryana Fritz dans la pièce. Ainsi, nous avons cette sorte de confrontation-fusion entre les deux interprètes qui font se côtoyer et superposer lors de la pièce plusieurs chants, mélodies ou morceaux de musiques qui se frottent ou se marient au fur et à mesure du déroulement. Avec pour commencer un chanson rock qui voisine avec Se Canto, un chant occitan du XIVème siècle, Britney Spears et Purcell, Terry Riley et Frank Ocean, une chanson de Joan Baez et du RnB ou une chanson de Dalida (Moi je veux mourir sur scène) et un choral de Bach. Cette concomitance de style de rythme et d'esprit apporte une surprise et une richesse dans le fil la pièce, même si cela peut étonner ou rendre au premier abord difficile la réception, de même que les polyphonies ont compliqué l'écoute des prières auparavant monodiques. 


Logbook - Solène Wachter - Bryana Fritz - Photo: Christophe Raynaud de Lage


L'opposition est aussi visible dans le costume des deux interprètes qui portent en opposé l'une un haut transparent l'autre le bas, avec en impression un texte d'une chanson punk, l'autre un poème de Pablo Neruda. Le sort a voulu ce soir que l'opposition aille jusqu'au bout avec l'une qui danse, l'autre pas (parce qu'elle était blessée), mais en fait les deux danseuses ont chacune leur style très physique et énergique et c'est dommage - et l'on compatit pour la blessure de Solène Wachter - parce que connaissant son engagement et sa qualité, leur différents duos dansés nous auraient emportés loin. 


Logbook - Solène Wachter - Bryana Fritz - Photo: Christophe Raynaud de Lage


Nous nous sommes satisfaits de la prestance et l'envergure de Bryana Fritz et sa capacité à s'envoler, autant par ses sauts que par les élégants et aériens mouvements de bras et les quelques mouvements en tandem avec elle de Solène Wachter, économisant (et nous imaginons son stoïcisme face à la douleur) sa cheville et profitant des mouvements au sol et de quelques figures avec les bras pour apprécier ces notations croisées et complémentaires. Un condensé de notes, d'idées qui fusent, s'entrechoquent et font des étincelles. L'énergie de la vie en somme.


La deuxième partie de la soirée, est consacrée  à la pièce de Leila Ka Maldonne qui avait déjà fait la clôture du Festival L'Année Commence ave Elles en 2024, une sorte de séance de rattrapage. 

Leïla Ka - Maldonne - Photo: Nora Houguenade


Dans mon billet je disais alors:

"Le dernier spectacle du Festival, Maldonne de Leïla Ka est une très belle conclusion de cette programmation qui donne voix - et corps - aux femmes. Elles sont cinq, debout immobile au centre de la scène, le temps que les spectateurs en arrivent à oublier leurs discussions et se concentrent, avec les danseuses, éclairées à contrejour, la tête légèrement penchées dans une introspection sereine."

En concluant : "Un spectacle puissant et prenant mené de main de maîtresse par Leïla Ka avec cette bande des cinq qui ne nous ménage pas et porte haut la parole des femmes.

La recension complète est là:

Maldonne de Leila Ka: L'habit fait la nonne et le geste donne



La Fleur du Dimanche


Logbook


Pôle Sud, le 28 et 29 janvier 2026 


Chorégraphie et Interprétation : Bryana Fritz et Solène Wachter
Régie son : Justine Pommereau
Régie lumière : (en cours)
Développement et production : Margaux Roy
Production et logistique : Claire Heyl
Administration : Florence Péaron

Production : Supergroup
Coproduction : Festival d’Avignon, SACD, Ménagerie de Verre (Paris), Espace Pasolini (Valenciennes), QWERTY (Marseille)
Avec le soutien de La Place de la Danse – CDCN Toulouse – Occitanie, Théâtre Garonne (Toulouse)
Résidences : Teatro comunale di Badolato, KLAP – Maison pour la Danse (Marseille), La Place de la Danse – CDCN Toulouse – Occitanie, Théâtre Garonne (Toulouse), Pavillon Noir – CCN Aix en Provence  

dimanche 25 janvier 2026

Le Miracle d'Héliane à l'ONR à Strasbourg, une première: L'amour sublimé par le chant et la musique

 C'est une première en France: Erich Wolfgang Korngold, appelé "Wunderkind" (jeune prodige) pour ainsi dire le Mozart du XXème siècle - qui présentait son premier ballet à Vienne à 13 ans, deux opéras à 16 ans et qui a eu un énorme succès à 23 ans avec son opéra La Ville Morte (qui avait été joué dans plus de 80 théâtres dans le monde entier - même à New-York en 1920) - voit le suivant, Le Miracle d'Héliane (créé en 1927) enfin repris et joué à Strasbourg pour la première fois depuis sa création. C'est Jakob Peters-Messer, qui avait monté La Ville Morte en 2016 à Magdebourg, qui ressuscite Le Miracle d'Héliane en 2023 et nous le présente dans une nouvelle mise en scène ici à Strasbourg. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


Un événement qui rend hommage à ce musicien dont le destin a tourné peu après la création de cet opéra en 1927. D'obscures raisons ont fait que la pièce n'est plus programmée en 1932 et l'arrivée au pouvoir des nazis oblige Korngold à émigrer définitivement aux Etats-Unis avec son épouse Louise von Sonnenthal, leurs enfants et ses parents - il était déjà parti travailler à Hollywood à partir de 1933. Ces circonstances ont totalement fait disparaître l'oeuvre classique de Korngold en Europe, et l'escamoter derrière sa production de musique de films. Cette production qui l'a rendu célèbre et reconnu, (plus de 5 films ont été primés aux Oscars). Il a également eu une très forte influence sur de nombreux compositeurs de musique de films hollywoodienne dont par exemple John Williams. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


La musique de la pièce Le Miracle d'Héliane, bien qu'écrite à un moment où arrive l'expressionnisme, le dodécaphonisme et tous les nouveaux courants musicaux du début du XXème siècle, reste très post-romantique avec comme références Wagner, Mahler et Strauss - il écrit d'ailleurs des arrangements de quelques oeuvres de Johann Strauss et d'Offenbach. Sa musique est ample et colorée en grandes nappes, ses ouvertures d'acte sont généreuses et ses développements exubérants. Les vents, trompettes et trombones, apportent un air de solennité tandis que les apparitions du célesta nous emmènent vers un univers magique et mystérieux. L'histoire, découpée en trois longs actes plonge à la fois dans l'univers mystérieux et moyenâgeux d'un royaume dont le souverain soumet le peuple à un état de soumission et à la découverte du destin d'une reine empreinte d'un idéal de bonté et d'amour, de compassion charitable. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


La mise en scène de Jakob Peters-Messer, très épurée et le décor et la scénographie de Guido Petzlod, d'un modernisme design à la fois froid et sujet à des transformations presque magiques (par exemple le plafond en miroir ondulé qui transforme la cellule froide et aseptisée en un environnement foisonnant, irréel et magique) donne à cette fable une force intemporelle et universelle. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


L'histoire est simple mais pas simpliste, elle traite à la fois du pouvoir et de l'amour. Le pouvoir du despote sur son peuple mais aussi sa volonté de forcer son épouse à l'aimer, tout comme son pouvoir de vie et de mort envers celui qui s'oppose à lui, l'Etranger devenue prisonnier et accusé devant le tribunal. Et du côté de l'amour, ce mystère qu'il veut forcer sans y arriver alors que, par ailleurs, par on ne sait quelle raison, il s'abat sur la Reine qui est, face à l'Etranger emprisonné, on ne sait pourquoi, subjuguée et ensorcelée. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


Cet amour, platonique (mais la mise en scène, avec ces chaussures qui sont abandonnées au sol soutient une tension sensuelle qui croît au long des trois actes) et célébrant un amour universel et rédempteur (agapé) joue sur toutes les variations de ce sentiment jusqu'à le lier avec la puissance de son opposé thanatos lorsque l'on assiste aux multiples résurrections qui ponctuent la pièce. Pour résumer, dans le premier acte, la Reine offre son corps nu à la vue de l'étranger prisonnier (parce qu'il a apporté la joie et la révolte au royaume) qui était condamné. Mais le Souverain lui offre la grâce s'il arrive à lui donner l'amour de la Reine. Notons la présence fantomatique de l'Ange, sorte d'ange gardien, comme un double bienveillant d'Héliane sortie des chromos populaires accroché autrefois dans le salon ou la chambre d'enfant, interprété ici par la danseuse et chorégraphe Nicole van den Berg qui nous offre une danse déliée, souple et enveloppante, protectrice autour des deux amants.


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


Le deuxième acte voit le procès de la Reine accusée d'adultère sous la direction de la messagère ancienne amante du Souverain. L'Etranger appelé comme témoin embrasse la Reine et se suicide. La Reine en ressuscitant l'Etranger gagne son innocence. Dans cet acte, le décor du tribunal, avec ses chaises oranges et les tables avec des micros au longs pieds filiformes se réfèrent au design des années 70 dans une atmosphère lourde, avec les hommes en long manteaux noirs qui nous projettent dans une ambiance des années de plomb en Allemagne. C'est le choeur de l'Opéra National du Rhin, sous la direction du chef de choeur Hendrik Haas, qui va, pour ces multiples scènes de foule, sous des costumes variés et originaux mais adaptés aux circonstances (les costumes sont de Tanja Liebermann), incarner les apparitions successives avec un jeu très convaincant et de superbes prestations vocales. Pour le troisième acte justement ils sont, au départ une foule grouillante et informe, inquiétante, dans un monde interlope et embrumé. Cette foule se transforme en un sorte peuple mystique qui va suivre son émissaire, tel Moïse - ou le Christ, vers leur destinée. Dans cet acte Héliane doit se défendre et se sauver mais échoue et meurt sous les coups de poignard du Souverain avant que tout le monde ne resuscite et part dans un paradis éblouissant qui s'ouvre sur la scène. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


Le livret, basé sur une pièce du poète Hans Kaltneker - dont la conception de l'amour convenait à l'idée Korngold - et qu'il a fait développer et adapter par Hans Muller pour arriver à un texte lumineux et poétique d'une subtile beauté. L'interprétation des rôles principaux est de première qualité. Le Souverain, Joseph Wagner, assure autant par sa présence que par sa belle voix de basse. Le ténor Eric Furman, l'Etranger a la stature d'un émissaire très convaincant, une diction personnelle mais assurée, et une voix, stable, durable et ni trop aigue ni trop grave mais chaleureuse. La messagère qu'interprète Kai Rüütel-Pajula a un timbre clair et lumineux. Et surtout la soprano Camille Schnorr dans le rôle la Reine Héliane, claire et lumineuse, elle emplit de sa beauté l'ensemble de l'opéra et émeut au plus profond. Saluons aussi l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg, dirigé avec doigté par le chef Robert Houssart qui arrive à équilibrer ce flot symphonique dense pour laisser de l'air et un espace d'expression aux voix des interprètes. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


Nous ne pouvons que remercier Jakob Peters-Messer d'avoir ressuscité cette oeuvre d'Erich Wolfgang Korngold tombée dans l'oubli en lui redonnant des habits neufs, dont on a ôté la poussière moyenâgeuse parce que les sujets qu'elle traite sont toujours d'actualité (rappelons qu'à l'époque le sujet avait été considéré par certains comme blasphématoire). Et la découverte de la partition ici remarquablement interprétée par l'OPS sous la direction de Robert Houssart et les superbes voix des chanteuses et des chanteur est un vrai bonheur par sa richesse, sa finesse et sa délicatesse. Un long moment de bonheur qu'on ne voit presque pas passer. Une belle réussite et une initiative heureuse que l'Opéra National du Rhin nous a proposé avec raison.


La Fleur du Dimanche


Le Miracle d'Héliane


A Strasbourg à l'Opéra NAtional du Rhin, du 21 janvier au 1er février 2026


Distribution

Direction musicale
Robert Houssart
Mise en scène
Jakob Peters-Messer
Décors, lumières, vidéo
Guido Petzold
Costumes
Tanja Liebermann
Chorégraphie
Nicole van den Berg
Chœur de l’Opéra national du Rhin, Orchestre philharmonique de Strasbourg
Les Artistes
Héliane
Camille Schnoor
Le Souverain
Josef Wagner
L'Étranger
Ric Furman
La Messagère
Kai Rüütel-Pajula
Le Geôlier
Damien Pass
Le Juge aveugle
Paul McNamara
Le jeune Homme
Massimo Frigato
Les six Juges
Thomas Chenhall, Glen Cunningham, Daniel Dropulja, Eduard Ferenczi Gurban, Michał Karski, Pierre Romainville
L'Ange
Nicole van den Berg

vendredi 23 janvier 2026

Les Scouts à Schiltigheim - Bloody Mairie - Marie tu ne dors pas encore, et nous en rions encore

 A presque quarante ans de collaboration avec la Mairie de Schiltigheim, les Scouts courent toujours. Et leurs idées vagabondent et pétillent. Comme un cocktail à base de Champagne (ou de bière de la cité des brasseurs) ou de tout autre breuvage aphrodisiaque, psychotrope ou tout simplement euphorisant, ils nous apportent sur un plateau délirant un tir nourri de salves d'humour. Leur nouvelle revue Bloody Mairie est un mélange savant de gags, de mots d'esprit, de chansons (aux paroles bien sûr adaptées aux préoccupations du moment), de chorégraphies fort bien écrites (par le fidèle Bruno Uytter) et allègrement interprétées par l'ensemble de la troupe. C'est aux accents martiaux de la chanson de Jacques Brel  "Au Suivant" que démarre l'enrôlement au Service national volontaire du maigre soldat (Jean-Philippe Meyer, vrai caméléon tout au long da la pièce puisqu'il incarne entre autres Poutine, Bernard Arnaud, Pierre Jakubowzic ou un "maire amer" d'un petit village à côté de Schiltigheim) qui sera chargé de "sauver la France" du désamour de la politique locale. La politique, elle sera à tous les étages bien sûr avec une très belle parodie de "L'homme de Cro-magnon" qui voit s'affronter l'homme de Cro-Macron avec l'homme de Cro-Matignon. Sauver son argent est aussi le slogan du trio d'ultra-riches qui quittent le paquebot France en croisant un certain Frédéric Bierry avec sa bouée qui essaye de quitter le Grand Est.


Les Scouts - Bloody Mairie - Schiltigheim - Photo: Robert Becker


Notons que cette année, c'est sur deux très grands écrans judicieusement disposés sur la scène que le décor change et nous emmène d'un tableau à l'autre, ce qui donne un petit côté bande dessinée à l'ambiance. Sur ces écrans sont à l'occasion diffusées des Images Animées plus vraies que nature pour la campagne électorale de la candidate qui n'a pas peur de toucher à l'Intelligence (Artificielle) de ses électeurs et les effrayer avec des monceaux de détritus que traverse le tram, ou des rats géants qui envahissent la place Kléber.

L'humour est souvent acerbe, les Scouts n'ayant pas la dent douce rongée de caries, et, ni les postiers, ni les fonctionnaires avec leurs RTT et leurs congés maladies bien organisés, ni les banquiers ne sont épargnés.


Les Scouts - Bloody Mairie - Schiltigheim - Photo: Robert Becker


Le public lui-même - que Patricia Weller par exemple secoue un peu pour le réveiller - n'est pas préservé, qui se fait traiter de "Boomer",  avec ses illusions et souvenirs de jeunesse libérée des années 60-70, fumeur et b...eur inconscient. Et son ignorance du vocabulaire des djeuns l'oblige à se raccrocher à sa copine La Rousse et son copain Robert Petit pour ne pas être en PLS et se faire troller, mais je ne vais pas tout vous spoiler


Les Scouts - Bloody Mairie - Schiltigheim - Photo: Robert Becker


L'humour semble aussi porter une dose d'autodérision quand il est question de fuites urinaires et de fatigue des Pyrénées (la géographie est aussi malmenée, avec le Lac de Gérardmer qui navigue entre la Bretagne et le Jura). Mais dans ce type de revue, il est normal de renverser les règles, comme dans le jeu télévisé de Pascal Praud sur WCNews Pétain Express où le candidat qui gagne perd. 


Les Scouts - Bloody Mairie - Schiltigheim - Photo: Robert Becker

Les Scouts - Bloody Mairie - Schiltigheim - Photo: Robert Becker


Pour la séquence "artistique" aussi, où le Louvre et son affaire du collier de la Reine donne lieu à un dévoilement surréaliste d'une "oeuvre" lorgnant autant du côté de Marcel Duchamp que de Johannes Tyba. Sur le registre du suspense, la sobriété et l'austérité de la séquence du commissariat est un petit bijou d'angoisse très bien distillé. 


Les Scouts - Bloody Mairie - Schiltigheim - Photo: Robert Becker

Les jeunes recrutés au Service national volontaire ne sont pas non plus protégés, tout comme les pauvres, qui bouffent mal et qui économisent un Euro soixante sur les frais d'obsèques grâce à leur carte de fidélité . 


Les Scouts - Bloody Mairie - Schiltigheim - Photo: Robert Becker

Mais les meilleures situations, analyses et caricatures sont celles qui traitent des élections municipales, comme le titre alléchant le laisse espérer. Le processus de constitution d'une liste électorale lors d'une réunion mémorable par un maire omnipotent est un sommet à la Kafka qui culmine par la constitution, dans un objectif démocratique, d'une liste d'opposition par le même maire. 


Les Scouts - Bloody Mairie - Schiltigheim - Photo: Robert Becker

Les Scouts - Bloody Mairie - Schiltigheim - Photo: Robert Becker

Les deux séquences consacrées à l'arène strasbourgeoise sont d'un humour extrême, que ce soit le regard caustique sur les deux candidates "soeurs ennemies", Catherine Trautmann et Jeanne Barseghian dans une magnifique séquence de travestissement en miroir (Saluons au passage la costumière Rita Tataï et ses petites mains Ségolaine et Hélène ainsi que Florence Bohnert et Magali Rauch pour la variété et la créativité des costumes). 


Les Scouts - Bloody Mairie - Schiltigheim - Photo: Robert Becker

Le jeu des comédiens et comédiennes est impeccable et leur changement de costume et de personnage nous surprend au point que quelquefois nous ne les reconnaissons pas sous leur déguisement, même si nous identifions quelquefois Patricia Weller, toujours aussi montée sur ressort et prête à bondir, Nathalie Mercier qui pousse bien la chansonnette; Murielle Rivemale en mère et femme au commissariat, Sophie Nehama qui a toujours sa belle voix, Raphaël Scheer magistral, Alexandre Sigrist et sa barbe et sa belle voix puissante et le nouveau Jules Pan, bien en juvénile.


Les Scouts - Bloody Mairie - Schiltigheim - Photo: Robert Becker

 La Revue doit aussi beaucoup aux "musiciens de l'ombre" sous la direction de Michel Ott qui ponctuent les tableaux (par exemple un "I can Get No" que l'on croirait joué par les Rolling Stones ou toutes les mélodies qui s'enchainent, dont la série "Bleue") - sauf Sylvain Troesch qui se met en pleine lumière avec sa guitare acoustique pour le tableau final pour un "Foutez-moi la Paix" qui "ruine" la chanson de Stephan Eicher en une chanson scoute ("Toujours prêt") - et donc Pilou Wurtz, Anne List, Laura Strubel, Romain Bolli, Mathias Hecklen Obernesser, Mathieu Zirn, Sébastien Kanmacher et toutes les équipes techniques. 


Les Scouts - Bloody Mairie - Schiltigheim - Photo: Robert Becker


Sans oublier le regard artistique de Denis Germain et la scénographie de Bruno Boulala. Et Marie Chauvière et Faysal Benbahmed qui jouent en alternance avec Raphaël et Murielle. Et surtout le grand ordonnateur et dynamiteur de Cocktail, Daniel Chambet-Ithier, appelé Molotov, le mixologue metttreur en scène de ce magnifique spectacle explosif et tonitruant, digne héritier de l'esprit, Hamster Jovial de la troupe a qui nous souhaitons encore une longue vie*.


La Fleur du Dimanche


* Nous savons d'ores et déjà que le personnage de la Maire de Schiltigheim, Danielle Dambach va disparaître de la revue car Patricia Weller lui a rendu un muet et émouvant hommage en mimant les événements et rebondissements qui ont parqué son mandat. 

mercredi 21 janvier 2026

Louise Vanneste et Sandrine Lescourant à Pôle Sud: De la suite dans les idées, une certaine idée de la parole des femmes... et de leurs gestes

 Louise Vanneste, nous l'avions vue en plein chantier, qui à l'époque,- le 3 février 2024) s'appelait 3 Nuits. Trois jours s'y sont rajoutés et ce soir, elle nous présente 3 jours, 3 nuits. Il n'y a presque rien à rajouter et je vous livre tel quel un bout du texte que j'avais publié et qui parle bien de ce travail:

"Basé au départ sur l’idée de géologie, de tectonique, sur un texte poétique soutenu par une musique envoutante et marqué par des battements sourds installent une atmosphère enveloppante. Elle-même toute de noir vêtue, recouvre le visage également de sa longue chevelure noire et part dans des mouvements intériorisés semblables à une danse chamanique. Les mains remuent, balancent en répétition tandis que le corps plie un peu. Les bras, un moment battent à l’horizontale, puis semblent vouloir s'envoler. Mais ce sont essentiellement ses mains qui dans de superbes variations de soulèvement, de brassage, de frottements, de caresses, nous plongent dans la matérialité de cet univers. Elle danse toute en diagonales en avant en arrière, toujours le visage caché dans sa chevelure, ce qui crée une impression d’étrangeté irréelle d’être sans tête."


Louise Vanneste - 3 jours, 3 nuits

Ce qui change, c'est son costume, qui à première vue dans la pénombre du début ressemble à un pyjama fleuri et qui se révèle être un collant et, pour le haut juste un soutien-gorge. Est-ce pour mettre en opposition le côté minéral et la chair ? Apparemment la couleur noire du premier costume était un meilleur choix esthétique. Sinon, pour ce qui est de cette pièce, complète, le balancement et le jeu des mains, les diagonales en avant et arrière qui se développent et se déploient dans l'espace nous embarquent dans un étrange et intéressant voyage cathartique et les changements d'axe déploient pleinement son propos, donnent à ses mouvements une ampleur qui éclate le carré blanc dans lequel elle se circonscrit. Ses mains, ses doigt libres et véloces nous hypnotisent presque. Et l'ambiance sonore, qui répète en variation et à différentes vitesses les textes poétiques, les battements les grondements et les boucles sonores nous amènent à une conscience semi-cataleptique. 


Louise Vanneste - 3 jours, 3 nuits


Au point de nous projeter comme dans un zoom cinématographique de la matière et l'espace, dans une zone où, du feu qui craque ou de la pluie qui goutte, la pierre devient noire et nous sommes littéralement projetés dans une caverne. De là émerge, mais en retrait, hors du carré blanc de la scène, le corps agenouillé ou assis, à peine visible, la danseuse qui déploie ses bras, ses ailes, en ondulations, nous offrant devant elle, le vaste plateau blanc immaculé que notre esprit explore en y positionnant les mots que nous transmet la bande son: jaune, orange, bleu, rouge, degrés, érosion,,.. Et elle nous laisse continuer dans le noir.....


Changement de style, mais pas de propos avec RAW une pièce présentée avec le TJP - CDN de Strasbourg.La chorégraphe Sandrine Lescourant a fait un parcours singulier et complet dans la danse pour arriver à un engagement social et à la danse hip-hop et aux battles. Dans cet univers très majoritairement masculin, elle offre la plateau à quatre femmes. Curieusement d'ailleurs pour commencer, on pourrait s'y tromper, les quatre silhouettes qui se tiennent immobiles, debout en fond de scène ont une apparence très masculine avec leur pantalons et leur veste à capuche, devant des couvertures de survie argentées qui tapissent le fond de scène et également les deux côtés de la scène. Mais l'incertitude est de courte durée quand elles libèrent leurs cheveux et se mettent à danser en criant "We get war". 


RAW - Sandrine Lescourant


Mais par la suite, on se rend compte que l'esprit des battles c'est aussi la collaboration, le soutien des unes aux autres, la prise de relais et le dialogue, les renvois, la solidarité, l'individuel et le collectif. Collectif qui s'étend jusqu'à la salle dans laquelle, après que chacune s'est présentée, les spectateurs sont sollicités pour être actifs, en tirant des cartes et désignant successivement celle qui, après avoir parlé de sa motivation, de son parcours, ses préoccupations, ses priorités, elle va se trouver au centre de la scène exposée et active avec "sa" performance. On y découvre Ashley Beckett, et son style plutôt krump, sa famille, ses retrouvailles avec elle-même, son courage, et ses 33 ans (alors qu'elle en paraît 25 ou même 20 !) qui commencent à lui peser sur le souffle. Lauren Lecrique nous conte son "explosion" à l'âge de six ans et le sauvetage par la danse, l' "énergie" que cela lui apporte et qu'elle transmet à ses proches et à sa famille (sa nièce), le calme de son petit village en Provence dont elle a gardé l'accent, la petite chapelle accrochée à la falaise. Mwenda Marchand, qui vient du Kenya et dont la révélation a été le "pardon" de l'être suprême et Sonia Ivashchenko, l'Ukrainienne qui de désarroi déchire sa carte, et, comme les autres bénit l'esprit de groupe, la sororité et la joie, la reconnaissance qu'apporte la danse, cette danse, ce groupe, le Hip-Hop et ses règles sociales en terme de solidarité et d'apaisement dans ce monde qui cherche ses repères. Mais chacune avance, partage et, en dansant exprime ce qui la fait mouvoir, s'intégrer. Et elles dansent, comme si elles étaient dans la rue, avec et au niveau des autres, se rendant bien compte qu'elles sont sur un plateau, au-dessus de nous, à être en spectacle et en représentation, à nous exposer leur vie et leurs soucis. Mais heureusement que leur motivation, ce qui leur donne de l'énergie c'est la danse, les battles, le hip-hop, toutes sortes de hip-hop, et elles en font une démonstration presque pédagogique en invitant le public à monter aussi sur scène (ce qui semble devenir une règle en fin de spectacle - mais là c'est vraiment inscrit dans le programme parce que la DJ Mab'ish (Isabelle Clarençon) fait un DJ set à l'issue de la pièce.


Pôle Sud - DJ Set - Mab'ish - Photo: Robert Becker

Et tout le monde est content, les danseuse et la chorégraphe parce qu'elles ont pu s'exprimer et partager avec le public leurs préoccupations profondes et le public parce qu'il finit la soirée en se lâchant sur scène sur des musiques dansantes. 


La Fleur du Dimanche 


3 jours, 3 nuits

Pôle Sud, le 20 et 21 janvier - 19h00

Conception, chorégraphie et danse : Louise Vanneste
Son : Cédric Dambrain
Dramaturgie : Sara Vanderieck
Scénographie : Arnaud Gerniers en collaboration avec Esther Denis
Éclairage : Arnaud Gerniers
Voix : Véronique Dumont et Betty Lamoulie
Assistante chorégraphique : Anja Röttgerkamp
Regard extérieur : Paula Almmiron
Production, diffusion et administration : Alix Sarrade (Alma Office)

Production : Rising Horses
Coproduction : Charleroi danse, POLE-SUD CDCN Strasbourg et les Brigittines – Bruxelles
Avec le soutien de l’Atelier de Paris
Avec l’aide de la Fédération-Wallonie-Bruxelles



Pôle Sud, le 20 et 21 janvier - 19h00

Chorégraphie : Sandrine Lescourant
Avec : Ashley Beckett, Mwendwa Marchand, Lauren Lecrique, Sonia Ivashchenko
Lumières et scénographie : Esteban Loirat
Production : Garde Robe
Coproduction : Collectif FAIR-E / CCN de Rennes et de Bretagne
Avec le soutien de la coopérative artistique des Micro-Folies, du TPE de Bezons, l’Etoile du Nord ; le Théâtre Louis Aragon, Scène conventionnée d’intérêt national Art et création danse (Tremblay-en-France).
La représentation a bénéficié d’une aide à la reprise et d’une diffusion du réseau Sillage/s avec le soutien de la DGCA/ Ministère de la culture.

DJ SET
Avec DJ Mab’ish
ME 21 JAN à l’issue de la représentation