mercredi 30 juin 2021

Rencontres d'été - deuxième ! Accordez-vous, Accordez on !

La deuxième soirée des Rencontres d'été de musique de chambre proposée par l'Accroche Note est consacrée à l'accordéon. La palette est large et nous mène de Mahler à Zorn, et même à une création de "confinement" de Jean-François Charles avec de l'electro.

Luciano Berio - Folk Songs - Françoise Kubler - Marie-Andrée Joerger - Armand Angster - Photo: lfdd


L'accordéon étant considéré comme un instrument populaire, il est logique qu'une transcription des Folk Songs  (1964) de Luciano Bério, composés pour voix et sept instrumentistes spécialement pour Cathy Berberian (les versions voix accompagnées au piano mettaient Berio dans un profond malaise) ait été arrangée pour voix, clarinette et accordéon par l'Accroche Note. Et Françoise Kubler rend un bel hommage à Berberian en interprétant ici cinq "songs": d'abord le "Rossignolet des bois" de tradition française, puis un "Loosin Yelav" arménien suivi de deux chansons auvergnates sur des registres très différents "Malurous qu'o uno Fenno" et "Lo Fiolaire" pour finir par un "Azerbaïdjan Love Song" joyeux et entraînant.

Luciano Berio - Folk Songs - Françoise Kubler - Marie-Andrée Joerger - Armand Angster - Photo: lfdd


"Virgo" 'Allessandro Sbordonni pour clarinette basse et accordéon permet un beau dialogue entre ces deux instruments. Après un début très rythmé à l'accordéon suit une autre partie plus lente puis un nouvel entrain emporte les interprètes Marie-Andrée Joerger (accordéon) et Armand Angster (clarinette basse), le tous se conclut par un puissant éclat final.

Allessandro Sbordoni - Virgo - Marie-Andrée Joerger - Armand Angster - Photo: lfdd


Avec les "Lieder eines fahrenden Gesellen" de Gustav Mahler, également transcrits pour l'accordéon merveilleusement joué par Marie-Andrée Joerger (elle vient de sortir un disque "Bach en miroir" consacré à Bach et ses préludes et fugues, en écho avec d'autres compositeurs, à l'accordéon!), l'ensemble montre une belle maîtrise de ce répertoire du romantisme allemand. Et Françoise Kubler y donne la pleine puissance de ses capacités vocales.

Gustav Mahler - Françoise Kubler - Marie-Andrée Joerger - Armand Angster - Photo: lfdd


Place à "Road Runner" de John Zorn, pièce pour accordéon qui rend un hommage à "Bip Bip" (Roadrunner) le héros du dessin animé de Chuck Jones. L'écriture, entre collage et improvisation ne s'attarde pas plus de 3 à 5 secondes sur un morceau de musique - John Zorn laisse le champ à l'interprète en citant le compositeur (Mozart, Beethoven,..) ou le genre (valse, tango,..) ou l'état d'esprit d'un extrait ou encore une technique, quelquefois quelques notes (Beethoven a droit à quatre). Le résultat est une sorte de dessin animé sonore où l'on reconnait des airs alors que le suivant l'a déjà effacé, mais on en tire une réelle jubilation.


John Zorn  - Road Runner - Marie-Andrée Joerger - Photo: lfdd

 
La pièce "Sarganserland" de Walter Zimmermann, une version créée au départ pour voix, clarinette et Schwyzerörgeli (un petit accordéon diatonique) puis et créée en 2019 voit une nouvelle version de cette "chanson d'ivrogne" du pays de Sargans porté sur l'Anis. On en sort titubant...


Jean-François Charles - Benedictus - Françoise Kubler - Marie-Andrée Joerger - Armand Angster - Photo: lfdd


Et l'on se retrouve "dansant" sur la "Missa Brevis" de Jean-François Charles qu'il a composée en période de confinement en mélangeant les différentes liturgies chantées de la messe avec des textes poétiques. Pour le "Benedictus", la relation se fait avec "L'examen de Minuit" de Baudelaire, dans un mix electronique de rock enlevé et bien rythmé.

La pendule, sonnant minuit,
Ironiquement nous engage
A nous rappeler quel usage
Nous fîmes du jour qui s'enfuit :
- Aujourd'hui, date fatidique,
Vendredi, treize, nous avons,
Malgré tout ce que nous savons,
Mené le train d'un hérétique ;
(...)
Enfin, nous avons, pour noyer
Le vertige dans le délire,
Nous, prêtre orgueilleux de la Lyre,
Dont la gloire est de déployer
L'ivresse des choses funèbres,
Bu sans soif et mangé sans faim !...
- Vite soufflons la lampe, afin
De nous cacher dans les ténèbres !

Walter Zimmermann - Sarganserland - Françoise Kubler - Armand Angster - Photo: lfdd

La soirée s'achève, toujours dansante, avec une populaire valse-tango d'Astor Piazzolla "Chiquillin de Bachin", sur un texte d'Horace Ferrer, inspiré par un garçon qui était rentré dans le café Bachin où Horace Ferrer et Piazzolla étaient attablés. Une réflexion sur la pauvreté et l'engagement..

Astor Piazzolla - Chiquillin de Bachin - Françoise Kubler - Marie-Andrée Joerger - Armand Angster - Photo: lfdd


  
La Fleur du Dimanche


Programme du 30 juin 2021

Luciano Berio Folksongs pour soprano, clarinette et accordéon
Allessandro Sbordoni Virgo pour clarinette basse et accordéon
Gustav Mahler Lieder eines fahrenden Gesellen, pour soprano, clarinette et accordéon
John Zorn Road runner pour accordéon
Jean-François Charles Benedictus pour clarinette, voix et électronique - Création
Walter Zimmermann Sarganserland pour voix, clarinette et accordéon - Création nouvelle version
Astor Piazzolla Chiquillin de Bachin pour soprano clarinette et accordéon

Avec : Françoise Kubler (soprano), Armand Angster (clarinette), Marie-Andrée Joerger (accordéon)


   

mardi 29 juin 2021

Rencontres d'été de musique de chambre: Voyage de l'est à la mer

 Pour la 21ème saison, l'ensemble Accroche Note offre au public strasbourgeois des notes musicales à l'entrée de l'été. Un formule gagnante si l'on en croit la fréquentation de l'église du Bouclier à Strasbourg dans la rue du même nom. Trois soirées consécutives qui vont offrir une confrontation de la musique classique du XIXème siècle et de la création du XXème - jusqu'à des pièces spécialement commandées par l'ensemble et créées pour le public pour leur plus grand bonheur.

Accroche Note - Il ne reste que vous - Patrick Modiano - Andrew Wagggoner - Photo: lfdd


Ce fut le cas de la pièce "Il ne reste que vous...", cycle de six chansons sur des texte de Patrick Modiano, Prix Nobel de Littérature en 2014, composé par Andrew Waggoner qu'il a dirigé lui-même, spécialement venu des Etats-Unis pour l'occasion. La pièce ressemble à une série de six photographies musicales animées, décrivant les rues de Paris (entre autre sous la neige), où Françoise Kubler a pu donner toute la mesure de son talent de soprano et où l'orchestre avec Christel Rameau à la flûte, Armand Angster à la clarinette, Nathanaëlle Marie au violon, Aleksandra Dzenisenia au cymbalum, Christophe Beau au violoncelle et Wilhem Latchoumia au piano ont éclairé, entre poésie et souffle, surprises et entrain, un tableau mystérieux et fragile.

La géographie de l'ensemble Accroche Note est changeante par définition et autour des piliers que sont Françoise Kubler et Armand Angster, cette première soirée s'est étoffée avec des musiciens du Festival de Belle-Ile-en-mer fondé par Christophe Beau. Juste retour des choses, l'Accroche Note sera aussi présent pour ces "Plages musicales en Bangor" en juillet.


Accroche Note - John Cage - Suite for Toy piano - Wilhem Latchoumia - Photo: lfdd

Wilhem Latchoumia aussi est un fidèle compagnon du groupe et c'est lui qui a ouvert le bal, accroupi sur un piano-jouet avec la "Suite for Toy piano" de John Cage, le précurseur des compositeurs pour cet instrument ludique et insolite. La pièce était au départ composée pour une chorégraphie de Merce Cunningham "A diversion" et les trois mouvements, enjouées et entraînants nous ont emmenés dans un conte de fée très frais.


Accroche Note - La flute de Pan - Jean Cras - Christel Rayneau - Françoise Kubler - Photo: lfdd

La pièce de Jean Cras "La flûte de Pan" du compositeur-marin Jean Cras nous conte elle aussi une belle histoire de l'invention de cett flûte à sept tubes - jouée ici par une flûte traditionnelle (Christel Raynaud) et le poème de Lucien Jacques est chanté par Françoise Kubler accompagnés du violon, de l'alto et du violoncelle.


Accroche Note - Inside - Pascal Dusapin - Laurent Camatte - Photo: lfdd

L'alto sous l'archet virtuose de Laurent Camatte donne son plein élan pour la magnifique pièce pour alto solo de Pascal Dusapin "Inside". Les cordes pincées, grattées, les glissandos et les variations ultra-rapides de ton, un rythme effréné, sans compter la mise en sourdine de cordes transforment le son de l'instrument et nous surprennent par leur ambiance.


Accroche Note - Chop Suey - Mauro Lanza - Aleksandra Dznenienia - Photo: lfdd

Un autre solo, celui d'Aleksandra Dzenisenia au cymbalum pour "Chop Suey" de Maurizio Lanza qui joue le mélange des genres: un compositeur italien résidant en France et cette interprète née en Biélorussie qui a fait ses classes à Strasbourg, jouant sur un instrument typiquement hongrois. Elle joue cette courte pièce avec virtuosité et entrain.


Accroche Note - Wolfgang Rihn- Wilhem Latchoumia - Françoise Kubler - Photo: lfdd


Suivent les trois poèmes de Hölderlin chantés par Françoise Kubler dans la pièce de Wolfgang Rihm "Drei Hölderlin-Gedichte", accompagnée par le toucher toujours délicat de Wilhem Latchoumia.


Accroche Note - Beyond - Nina Senk - Armand Angster - Photo: lfdd

Dernier solo, "Beyond" de Nina Senk joué à la clarinette basse par Armand Angster. Des sons étranges, percussions venant d'on ne sait z'où, tapotements et sons souterrains, ambiance mystérieuse, chant lancinant, sons qui tournoient et résonnent longtemps, une belle atmosphère et une interprétation magnifique.

La deuxième soirée le 30 juin est consacré au trio soprano, clarinette et accordéon (et électronique) et le 1er juillet verra le Quatuor Adastra et de jeunes musiciens émergents.


La Fleur du Dimanche


Programme du 29 juin 2021

John Cage Suite for Toy piano

Jean Cras La flûte de pan pour chant, flute, violon, alto, violoncelle

Pascal Dusapin Inside pour alto solo

Mauro Lanza Chop suey pour cymbalum

Wolfgang Rihm Drei Hölderlin-Gedichte pour soprano et piano

Nina Senk Beyond pour clarinette basse

Andrew Waggoner Il ne reste que vous… six chansons sur textes de Patrick Modiano pour soprano, flûte, clarinette, violon, violoncelle, cymbalum/percussions, piano - Création


Avec : Françoise Kubler (soprano), Armand Angster (clarinette), Christel Rayneau (flûte), Nathanaëlle Marie (violon), Laurent Camatte (alto), Christophe Beau (violoncelle), Aleksandra Dzenisenia (cymbalum), Wilhem Latchoumia (piano), Andrew Waggoner (direction)



   

samedi 26 juin 2021

Inflammation du verbe vivre au TNS: Une Odyssée entre la vie et la mort

La pièce de Wajdi Mouawad "Inflammation du verbe vivre" qu'il joue au TNS à Strasbourg est un voyage entre la vie et la mort, les origines et la recherche de la finalité de son travail, de sa réflexion, la découverte de ce qui le fait vivre, et qu'il aime à partager avec nous, le public.

C'est un éternel va-et-vient, dans un rythme joyeux et en même temps interrogatif entre ici et là-bas, le faire et le penser, la salle et la scène, la pièce de répétition et la Grèce où il fait des rencontres fructueuses, la grotte de Philoctète et les portes de l'enfer d'Hadès.

Ce récit entre explication de la démarche et histoire du théâtre et de la démocratie (dans la Grèce antique) et rencontre avec la réalité - et l'actualité (au moment de la création de la pièce en 2015) de la Grèce qui fût au bord du gouffre, nous tient en haleine et passe par une multitude de chemins.




Au début était la mort, et l'impossibilité de monter la troisième partie de la trilogie des pièces de Sophocle - après "Des Femmes" et "Des héros", "Des mourants". De multiples raisons (la mort de Robert Davreu, le traducteur de cette suite, les difficultés de montage et de production liées aux financements et au retours violents sur le cycle "des femmes" avec Bertrand Cantat, poussent Wajdi Mouawad qui avait fait, avec Sophocle une pause de son travail d'écriture le forcent à repenser la création.

Et nous assistons donc dans un dispositif brechtien moderne, dans un va-et-vient devant et derrière l'écran (un écran composé de 700 cordes dont se joue et avec lequel Wajdi Mouawad joue allègrement) au travail en train de se faire, de se construire et aux épisodes contés et filmés dans une narration qui ne faiblit pas pendant les quelques heures que dure le spectacle. Son alter ego Wahid va, comme Dante se faire emmener aux portes de l'enfer, mais nos par des dieux, par un chauffeur de taxi affable. Il va expérimenter les épisodes et les épreuves que traversent les héros, risquer la noyade et explirer la solitude de l'île de Lemnos, découvrir la Grèce d'aujourd'hui et la misère qui pousse Zeus et les Dieux à descendre des montagnes de Grèce et à vivre dans la misère, rencontrer la jeunesse à qui on n'a pas appris à défendre une vision de l'avenir et qui se suicident, rencontrer un chien qui incarne son âme et qu iva le guider vers son espace originel, sa motivation, la réponse à la question de la vie: "Faut-il revenir? et pourquoi?".

Et les flèche de Philoctère sont l'occasion pour lui faire dire que "La cible n’existe pas au moment où tu lances la flèche. C’est la course de la flèche qui fait exister la cible à mesure que la flèche s’en approche. La cible existe complètement au moment où la flèche la frappe."



La Fleur du Dimanche


Inflammation du verbe vivre

Jusqu'au 2 juillet au TNS à Strasbourg


Texte et mise en scène Wajdi Mouawad

Avec Dimitris Kranias, Wajdi Mouawad


Assistanat à la mise en scène Alain Roy, Valérie Nègre

Dramaturgie Charlotte Farcet

Scénographie Emmanuel Clolus

Musiques originales Michael Jon Fink

Réalisation sonore Michel Maurer

Lumière Sébastien Pirmet, Gilles Thomain

Costumes Emmanuelle Thomas

Son Jérémie Morizeau


Construction plateau Marion Denier, Magid El Hassouni

Image, son, montage Wajdi Mouawad

Fixing Adéa Guillot, Ilia Papaspyrou

Traductions Françoise Arvanitis

Assistanat à l’image et aux traductions Basile Doganis

Assistanat au montage vidéo Dominique Daviet


Le texte est publié aux éditions Leméac / Actes Sud-Papiers


Production La Colline - théâtre national

Coproduction Au Carré de l’Hypoténuse-France, Abé Carré Cé Carré Québec compagnies de création, Mons 2015 – Capitale européenne de la Culture, Théâtre Royal de Namur, Mars – Mons arts de la scène, Le Grand T – théâtre de Loire-Atlantique

Avec le soutien de l’École nationale supérieure d’architecture de Nantes et du Château des Ducs de Bretagne

mercredi 23 juin 2021

Terairofeu au TJP pour les Narrations du Futur: Ce n'est pas que du vent, il y a aussi la poésie de l'air et du feu...et de l'eau et de la Terre

Suite du Temps Fort des Narrations du Futur au TJP - Centre dramatique National à Strasbourg avec le spectacle de La Belle Meunière de Pierre Meunier et Marguerite Bordat Terairofeu.

TJP Strasbourg - Terairofeu - La belle Meunière - Louison Alix - Photo: Marguerite Bordat

On n'y brasse pas que du vent, même si le vent, dans nos têtes et dans celle des jeunes têtes blondes sont à l'unisson avec les deux jeunes artistes Louison Alix et Simon Anglès qui sont sur un plateau recouvert d'une bâche plastique et entourés de petits banc. Le spectacle joue sur la proximité et le vent souffle un air de fête, que ce soit avec des sacs en plastique ou des canons à fumée qui font des ronds et illuminent le ciel. On sent une volonté de récupération écologique, dynamique et inventive et les grosses poubelles noires vont rythmer de différentes manière la narration: Chambre d'écho fabuleuse, arbres, colonnes doriques, boites à sons ou à lumière, réserve de boyaux ou d'instruments de musique, gouffres et supports, refuges et boite de résonnance, élevage de pois sauteurs sous les vibrations ultra-basses, foyer intime ou source de reflets qui vont faire voler les oiseaux de mer pour clore le spectacle. 

TJP Strasbourg - Teraireofeu - La belle Meunière - Simon Anglès - Photo: Marguerite Bordat

La mer qui l'avait ouvert en vagues ondulantes ou même dressées et inquiétantes. De même, le couvercle de ces poubelles sera un parapluie d'où ruissellent des flots argentés enveloppant la jeune fille et la transformant en sirène. Sirène qui devient sorcière et taquine le public. La pièce invente un monde de poésie à partir de peu, poésie des objets, poésie des mots-valises qui affublent les personnages de noms de princesses, ducs et duchesses surréalistes et qui se transforment au gré d'accessoires de fortune. Tout un imaginaire, de rêverie simple en partant des quatre éléments primaires, et l'on s'y laisse bercer.

TJP Strasbourg - Terairofeu - La belle Meunière - Photo: Marguerite Bordat

La Fleur du Dimanche.

TERAIROFEU

Au TJP - Du 20 au 23 juin 2021 dans le cadre du Temps fort" "Les Narrations du Futur", présenté par le Maillon et le TJP - Centre Dramatique National - Grand Est


CONCEPTION, MISE EN SCENE MARGUERITE BORDAT ET PIERRE MEUNIER 

TEXTE PIERRE MEUNIER 

JEU LOUISON ALIX, SIMON ANGLES, JEFF PERLICIUS 

LUMIERE HERVE FRICHET 

SON HANS KUNZE 

REGIE GENERALE, CONSTRUCTION JEFF PERLICIUS

lundi 21 juin 2021

Au Bord au TNS: Quand la photo intime l'ordre d'exprimer l'intime

 La photographie dont il est question ne se prend pas de front, de face... Il faut faire face longtemps, tourner autour, la regarder et la dépunaiser...

En début de spectacle elle se révèle progressivement, mais en négatif sur le rideau de scène. Elle ne s'appréhende pas telle quelle, il faut la prendre "Au Bord". C'est là que se tient la comédienne quand le rideau s'ouvre, à gauche, près d'une table et d'une chaise posée dessus à l'envers. Le chemin a été fait, et on peut commencer. Mais commencer par quoi? Par le récit du recommencement. Trente-neuf versions de ce texte "appelé" par cette photo, quinze mois de tourner autour, de recommencer à essayer de dire ce qu'elle appelle.

TNS - Au bord - Claudine Galea - Cécile Brune - Photo de répétition: Jean-Louis Fernandez

"Je suis cette femme"... "Je suis cette laisse". Suivre la laisse, voir l'homme mais le nier, ce n'est pas lui, c'est elle l'histoire. Ce n'est pas la photographie, mais le tremblement qu'elle va générer qui est important.

Parler de la photographie n'est pas possible, c'est d'ailleurs seulement après tout ce chemin que se révèle ce que cette photographie dit, représente. Au début il y a la femme, la fille, il n'y a pas l'homme, surtout pas le garçon, il est nié, il sera exclus tout au long de la pièce, il est superposé à une autre femme, une autre "soi-même" que révèle cette "laisse". Cette autre femme qui a amené l'autrice, Claudine Galea "au bord de la mort" comme elle le dit dans l'entretien avec Fanny de Mentré dans le programme du spectacle.

Mais effectivement, il est impossible de parler de cette photo, d'en dire quelque chose, de la commenter, de dire ce qu'elle montre - d'ailleurs que montre-t-elle, que signifie-t-elle? Et qui sommes-nous où nous situons-nous pour la commenter?

Commenter, c'est cela aussi le piège. Ce n'est pas cela le but, l'objectif de la photo.

On a trop tendance à commenter, à s'enflammer, à plonger dedans et à surplomber de notre discours cette photo et bien d'autres... Depuis 2004 où elle a été publiée dans le Washington Post, combien d'images insoutenables, qui laissent sans voix, qui montrent l'innommable, le non-montrable, la négation de l'être ont-elles été "partagées". Comme le dit encore Claudine Galea:

"Il fallait pouvoir respirer, «penser» justement, en contrepoint avec le fait que j’étais en train de me coltiner le mur de l’innommable et de l’impensable − or, je pense que tout peut être nommé, tout peut être pensé et tout doit l’être. C’est ce qu’a réaffirmé en moi la lecture d’Arendt, ce que j’avais ressenti très profondément en lisant Robert Antelme : c’est la seule réaction possible face au « je ne veux pas que tu sois » pensé par les SS qu’il rapporte dans L’Espèce humaine."

Et c'est donc dans ce flot de pensées, dans la deuxième partie de la pièce, dans la "pièce du fond", comme dans un cocon, un antre de psychanalyste, que nous assiterons à l'accouchement de ce tremblement, de ces surgissement qui arrivent du plus profond, révélés à la fois par la photographie qui sera "dépunaisée" et brûlée, réduite en cendres - comme la mère dont c'est l'anniversaire de la mort, ce 21 août, début de l'écriture de la version "finale". Et cette mère aussi qui va révéler les liens qui se tissent dans ce récit multiple, qui passe de la photo, de cette fille-femme, de cette laisse et de la domination, vers la douleur et le désir, vers la douceur et les voix graves des femmes, vers la séduction et le sexe, vers la soumission et la mort, vers le trouble et le tremblement. Vers l'attachement et la dépendance.

La "photo interdit de penser", mais en se mettant au bord, sur les deux versants, Claudine Galéa arrive à faire son chemin entre l'amour et le deuil, "les photos ne savent pas" mais dans le trouble qu'elles révèlent, dans le vertige qu'elles procurent, elles disent leur "vérité", dans la chair, elles permettent d'"écrire des deux côtés" - être à la fois la laisse et les personnes aux deux bouts de la laisse, "être dans la blessure".

TNS - Au bord - Stanislas Nordey - Cécile Brune - Photo de répétition: Jean-Louis Fernandez



Et comme le dit Cécile Brune, magnifique comédienne, le juste choix de Stanislas Nordey, le metteur en scène qui arrive sobrement à lui faire incarner ce texte simplement et intimement dans son corps:

On est pris dans un tourbillon de la pensée première, brute, immédiate, comme emporté par une sorte de tsunami émotionnel.

...

Cette photo fonctionne comme un révélateur. Elle fascine et conduit peu à peu l’écrivaine à faire émerger ce qui est enfoui au plus profond, ce qu’elle gardait en elle depuis longtemps, et peut-être ce qu’elle refusait aussi d’admettre. Elle dit «je», et on se projette tout de suite dans ce «je». On se prend l’impudeur et l’honnêteté de ce coup de poing en pleine figure et en plein coeur.

...

Tout cela est relié au leitmotiv de la laisse. Le maître-mot du texte. Et cela fait miroir avec soi : on a tous en nous une part de la laisse, une part de la soldate, une part du supplicié. C’est une réflexion qui part de l’observation de l’atrocité brute de la torture et qui se heurte à la découverte de l’attirance/répulsion pour la soldate. Cela conduit à réinterroger le désir sexuel, la prédisposition à un sadomasochisme latent, enfoui, au fond de soi."

Et pendant qu'elle s'efface dans le cadre blanc qu'elle occupe au centre, au terme de cette magnifique prestation où elle a révélé à la fois l'intime d'une femme et l'ambiguîté du désir, nous nous disons que ce n'est pas fini, qu'une image, qu'un texte n'est jamais fini et qu'il va encore nous "travailler", qu'il va être nécessaire de reprendre cette distance, au bord, à la marge, et non en surplomb, où il va nous dire des choses sur nous-même, sur l'homme, sur la femme, sur la peau douce et sur la peau martyrisée.

TNS - Au bord - Claudine Galea -Stanislas Nordey -Photo: Jean-Louis Fernandez



Et je cède la parole une dernière fois à la femme écrivain qui, plus de dix ans après avoir réussi à écrire ce texte a cette réflexion sur lui et ces images (également les autres qui l'accompagnaient à l'époque): 

"Je me suis interrogée sur ce que ces images ont de politique. On pourrait se dire qu’il y a, derrière tout ça, l’idée de se poser en «justiciers » américains après le 11 septembre 2001. Mais ce serait simpliste et ce ne sont pas des images de justice, mais d’humiliation. Elles sont certes politiques dans le sens où l’Arabe, homme, maltraité par un Blanc qui a le pouvoir − et d’autant plus par une femme soldate blanche qui a le pouvoir −, avec l’assentiment du gouvernement américain qui savait pertinemment qu’il y avait des tortures à Abou Ghraib, c’est politique. Mais il n’y a pas de raison politique à ces images. La politique devrait être le contraire de ça. Au-delà des Américains et des Irakiens à l’époque, ça interroge la position de qui a le pouvoir, quel que soit le territoire. 

Je pense que ça a insupporté beaucoup de gens, surtout des hommes, que j’écrive à ce sujet. Mon texte a agacé, dérangé parce que c’était une femme qui s’emparait de ces questions. De la même façon, je mettais à jour l’impact érotique de ces images, qui n’était pas reconnu − or, la relation entre le sexe et la mort, ce n’est pas un scoop! Je pense aussi qu’en France, ça a réveillé des choses dans notre inconscient, liées à la Guerre d’Algérie. C’est une question qui m’est sensible, familiale.

Pour toutes ces raisons, ces images sont politiques, mais il n’y a aucune justification politique possible de ces images. C’est clairement de l’abus de pouvoir. Je pense que qui que tu sois, d’où que tu viennes, le désir d’humilier, tu te l’autorises quand tu possèdes le pouvoir. Or, ce désir d’humilier, il est en chacun de nous, on l’a tous vécu à un moment ou un autre, dès la cour de récréation. Et ça, c’est très dérangeant. Ça dérange les gens quand on les interroge sur leur capacité à humilier. Et encore plus si c’est une femme qui le dit. D’où l’intérêt que ce soit une femme qui tienne en laisse: parce qu’on est «ça» aussi. Je ne me serais pas arrêtée sur cette photo si c’était un homme qui tenait un homme en laisse."

 

La Fleur du Dimanche


Au Bord

CRÉATION AU TNS

Du 21 au 29 juin 2021 à 20h00 

(sauf le 24 - le 27 à 16h00) 


Texte: Claudine Galea

Mise en scène: Stanislas Nordey

Avec: Cécile Brune

Collaboration artistique: Claire ingrid Cottanceau

Scénographie: Emmanuel Clolus

Lumière: Stéphanie Daniel

Costumes: Raoul Fernandez

Production: Théâtre National de Strasbourg

Claudine Galea est autrice associée au TNS

Les décors et les costumes sont réalisés par les ateliers du TNS

Le texte est publié aux éditions Espaces 34

dimanche 20 juin 2021

Farm Fatale: c'est la fin des épouvantails

Pour Farm Fatale, Philippe Quesne formé aux arts plastiques et scénographe donne le "la" dès l'entrée de la salle. Son univers est visuellement orienté vers le monde paysan... Des bottes de paille jonchent la scène et des sacs en toile de jute sont suspendus sur le côté. Un panneau "Umleitung" (déviation) nous rend attentif à un possible détournement, détournement que nous avons déjà soupçonné dans le titre où nous cherchons la femme du côté d'Andy Warhol et de Nico du Velvet Underground. 

Mais le "la" sera aussi le chant (ou la "parole") des oiseaux que de curieux épouvantails - mi-clown, mi-musiciens, mi-philosophes enregistrent avec une fourche-micro et envoient sur les ondes d'une radio "écolo-révolutionnaire" dans le but de diffuser le silence et de donner la parole aux animaux, oiseaux, insectes et autres engeances. Cette bande de quatre épouvantails dans le vent, portant masques et perruques vont nous divertir de quelques reprises "low cost" de tubes (dont "Stand by me" et "Being Green") sur des instruments de fortune (dont un "cochon-piano") et faire du "Kammerspiel" en déconstruisant la réalisation de "Hörspiel" (pièce radiophonique). 

Farm Fatale - Philippe Quesne - Vivarium Studio - Le Maillon Strasbourg


Car cette pièce a été créée - et est jouée au Münchner Kammerspiel - et de ce fait cette pièce est hautement internationale, déjà franco-allemande par la présence de "Pécuchet", dit "Pec" l'épouvantail français qui débarque dans cette troupe et le mélange des langues (Allemand, anglais et même suisse-allemand pour l'interview d'une abeille ("To bee or not to bee") qui ne parle qu'en présence de son traducteur - et encore. L'humour décapant - ou déconcertant est de mise, l'absurde ou la contradiction ne sont pas loin, les personnages font penser au théâtre de Kantor ou aux Hillbillies, ces bouseux de l'Arizona. 

Farm Fatale - Philippe Quesne - Vivarium Studio - Le Maillon Strasbourg


Mais ce sont de vrais épouvantails qui ont tout perdu leur boulot ou leur statut, qui se retrouvent au chômage (leur "paysan" s'étant soit suicidé soit fait déposséder de leur terre, soit ruiner par l'exploitation et les contraintes économiques et qui ont chevillé au corps le besoin de se défendre, se révolter ou même se venger face aux paysans industriels. Ils propagent ainsi une philosophie "verte" et engagée (surtout le Français qui pourrait bien vêtir un gilet jaune sur ses frusques). Et cette petite tribu en arrive à se poser la question de leur rôle, à savoir de "scarecrow" (effrayeur de corbeau = épouvantail) devenir "carecrow" (soigneur de corbeau) pour sauver la terre (nourricière) des méfaits de pesticides, insecticides, fongicides et autres causes d'homicides ou de maladies. Quelques moment de poésie surgissent également de temps en temps et le propos est souvent juste, même si on aimerait que le sillon soit un peu plus creusé et la pensée un peu moins brouillonne, moins collage. Mais nous sommes dans un univers à part, dans un autre monde et les règles ne sont pas les mêmes, ni la logique.

Je vous offre le "Teaser" du spectacle:



La Fleur du Dimanche


Farm Fatale

Au Maillon le 19 et 20 juin 2021 dans le cadre du "Temps fort" "Les Narrations du Futur", présenté par le Maillon et le TJP - Centre Dramatique National - Grand Est

Créé et interprété par : Raphael Clamer, Léo Gobin, Nuno Lucas (rôle créé par Damian Regbetz), Julia Riedler, Gaëtan Vourc'h

Conception, scénographie, mise en scène : Philippe Quesne

Collaboration scénographique : Nicole Marianna Wytyczak

Collaboration costumes : Nora Stocker

Masques : Brigitte Frank

Création lumière : Pit Schultheiss

Création son : Robert Göing, Anthony Hughes

Assistants mise en scène (création) : Jonny-Bix Bongers, Dennis Metaxas

Assistant mise en scène (en tournée) : François-Xavier Rouyer

Dramaturgie : Martin Valdés-Stauber, Camille Louis

Traduction surtitrage : Harold Manning

Régie générale : Loïc Even

Régie lumière : Fabien Bossard

Régie son : Félix Perdreau

Production de la création : Münchner Kammerspiele

Production tournée : Vivarium Studio

Spectacle créé le : 29 mars 2019 pour le répertoire des Münchner Kammerspiele

samedi 19 juin 2021

York de Shakespeare au Théâtre Forestier de la Faveur: Crimes et bombardements

 Le théâtre de Shakespeare est un théâtre de la Nature par essence: de la nature et de ses éléments, quelquefois fabuleux souvent hostiles  (et ce sera le cas dans ce York adapté par Serge Lipszyc des pièces "Henri VI" (3ème partie) et "Richard III" pour la compagnie du Matamore et le Théâtre de la Faveur), de la "nature humaine" aussi et de ses travers - et dans York nous sommes servis. 

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd


Cette représentation en plein air dans la "Vallée de la Faveur" - Guenstal - magnifique endroit dans les Vosges du Nord qu'il faut avoir mérité après une belle traversée de la forêt profonde est bénie, dans la fraîcheur (relative en ces temps de canicule) de la fin d'après-midi est un vrai plaisir. Le temps (météoroloqique) est d'ailleurs à l'unisson avec la pièce: le soleil (Soleil d'York) est là quand il est nommé et quand, dans la pièce, le ciel se couvre de noir, les nuages d'orage répondent présents sans écourter la représentation.

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd


La pièce commence dans des conditions dignes d'une superproduction cinématographique avec cris et des bruits de mitraille. Elle raconte les viscicitudes du pouvoir, les combats pour le trône d'Angleterre, entre les frères, cousins, alliés, ennemis, un tableau explicite des travers et des passions qui guident ces princes et monarques. Cela se joue en batailles, des tableaux de combats chorégraphiés majestueusement avec la forêt en toile de fond, des alliances nouées et dénouées, des mariages arrangés et des vies raccourcies - on ne compte pas le nombre de têtes portées dans un seau et destinées à être exposées sur des piques sur les murs de la ville. 

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd


On se laisse emporter dans ce maelstrom d'alliances, de traîtrises et de séduction jusqu'à l'ivresse. On jubile avec les comédiens tous magnifiques dans le jeu vif et emporté qui nous transporte et nous engloutit. Les variations, entre des moments de pure poésie, des instants de bravoure, des moments de virtuosité textuelles, des clins d'oeil d'humour, de surprenantes scènes de séduction. On est surpris par tous ces revirements et on se demande où cela va s'arrêter et on est surpris, au crépuscule quand le couperet final tombe sur Henri III qui lance un dernier "Un cheval ! Mon royaume pour un cheval!" et que dans un éclair blanc, un dernier mariage "Happy End" tourne la page (définitivement ?) des assassinats et mariages en série. 

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd


Les "blancs" et les "rouges" ont finalement arrêté de "roquer" avec la "Tour" de Londres et les "Bleus" de France. Et nous gardons en tête ce magnifique tourbillon endiablé que les onze comédiennes et comédiens endossant plus de cinquante personnages nous ont fait vivre. 

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

York - Shakespeare - Yann Siptrott - Serge Lypszyk - Photo: lfdd

Merci à Geoffrey Goudeau, Bruno Journée, Jérôme Lang, Marlène Le Goff, Pauline Leurent, Serge Lipszyc,  Isabelle Ruiz, Sophie Thomann, Marc Schweyer, Yann Siptrott, Patrice Verdeil. Il y a vraiment eu des personnages mémorables, et il faut saluer la "performance" physique assumée pendant presque cinq heures par Yann Siptrott dans ce rôle surprenant et magnifique de Richard, duc de Gloucester qui arrivera à ses fins, mais par quel tortueux chemin, en devenant Richard III. Saluons aussi le discret travail sonore (en plus des détonations rythmées) de Stéphane Moucha et la scénographie de Sandrine Lamblin. La mise en scène de Serge Lipszyk et les costumes originaux de... 

Vive le théâtre, et vive le théâtre en plein air....


Le Fleur du Dimanche


York 

Au Guensthal. Tous les weed-ends à 16 h du 12 juin au 4 juillet 2021

Réservations ici

A Colmar - Salle Europe du 5 au 10  octobre 2021

A Saverne - Espace Rohan le 12 janvier 2023


De la même troupe: "Sauvage" (joué l'année dernière au Guenstahl) d'après Tchekov: Fin juillet au festival de Phalsbourg  - voir le billet de Geneviève Charras ici 

 

 

mardi 8 juin 2021

Le Festival de Caves prend l'air: Quand caresse le loup - Simon Vincent joue double jeu

 Alors que les restaurants vont à nouveau accueillir les clients en intérieur, le Festival de Caves pour sa quinzième édition prend l'air - le plein air, à la porte du garage même.

Après une année blanche pour cause de pandémie(souvenez-vous nous en étions resté en 2019 avec "La Baleine" comme dernier spectacle), pour le plaisir des spectateurs, le Festival essaime à nouveau ses pièces de proximité (tout en respectant les gestes barrière) dans le Jura, le Doubs, la Côte d'Or et la Haute-Saône mais également dans seize départements qui de mai à juin vont voir dans 95 localités et 189 soirées 21 projets porté par l'Association Européenne basée à Besançon et qui a trouvé un relais en Nouvelle Aquitaine avec le Collectif Mixeratum Ergo Sum à Bordeaux.

Et nouveauté, deux spectacles "pour les familles" (petits et grands): "Mes formules magiques" et "La Fugitive" que nous pourrons voir à Wangen le 11 juin et à Strasbourg (Bischheim) le 12 et 13 juin.


Festival de Caves - Quand caresse le loup - Simon Vincent - Photo: lfdd


"Quand caresse le loup" a inauguré le festival le 7 juin à Bischheim, y continue le 8 et sera visible à Wangen le 9 juin.

La pièce est une création, sur un texte de Simon Vincent (qui a également écrit le texte de "La Fugitive"), et il en est l'unique interprète. Mais ce n'est pas aussi simple que cela. C'est un spectacle qui réserve des surprises, qui nous mène par le bout du nez jusqu'en haut de la montagne en jouant sur une série d'ambiguïtés et de déséquilibres qui nous demandent de ne pas prendre pour argent comptant ce que nous croyons comprendre ou interpréter.


Festival de Caves - Quand caresse le loup - Simon Vincent - Photo: lfdd


L'interprète se joue de nous en jouant avec les sujets - et le sujet de la pièce qui sera le point final (un peu comme un uppercut que nous encaissons avec douceur). Car dans cette dureté, cette violence de la nature hostile et enneigée dans laquelle iI nous "promène" à plusieurs reprises, en de multiples va-et-vient, d'alternance de points de vues et de recommencements du récit et de la quête-ballade, il nous accueille aussi dans "son" refuge qu'il "construit", comme il construit le feu qui nous réchauffe.

Festival de Caves - Quand caresse le loup - Simon Vincent - Photo: lfdd


Parce qu'il y a du Jack London (avoué) là-dessous, et aussi du Lenz de Büchner (ignoré dit-il). L'univers est poétique, nature et brut, sensible et envoûtant. Oscillant entre angoisse, peur et danger mais aussi plaisir de la découverte, rêverie caressante, et symbiose avec les éléments.


Festival de Caves - Quand caresse le loup - Simon Vincent - Photo: lfdd


Le texte constamment bascule de la douceur à l'aigu, de la montagne à une salle de techno, d'un rêve à un fantasme, d'une chute dans l'eau glacée au cocon du refuge près du feu de bois. Il s'enroule et se déroule, rebifurque entre trajet et description, sensation et réflexion, réalité et rêve. Il essaie d' "enclore", de "circonscrire", d'encercler cette réalité fugace qui se fond dans le brouillard ou se cache de l'autre côté du col. Et la vallée connue se révèle étrange et étrangère, "sauvage", comme le loup.


Festival de Caves - Quand caresse le loup - Simon Vincent - Photo: lfdd


Le récit, basculant entre "je" et "il", entre le texte dit et le jeu chaleureux et balancé, nous apprend que l'on "croit que voir c'est reconnaitre, ... atteindre" mais qu'en fait il "défigure" et on comprend aussi que le "il" que l'on entend, n'est pas celui auquel on s'est attendu, mais exprime la possibilité d'un "il" autre finalement.


Festival de Caves - Quand caresse le loup - Simon Vincent - Photo: lfdd


Mais cette fin, heureuse, nous réconcilie avec la nature et ce rêve, brossé par petites touches, s'il faut qu'on en démêle les fils en essayant de les brosser dans le sens du poil, nous permet de vivre ce rêve, d'affleurer à une perception différente, à laquelle nous ne sommes pas habitués.


La Fleur du Dimanche