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vendredi 23 octobre 2026

Mathilde Monnier et Lucie Antunes au 104 pour Silence: Du beau son pour les oreilles et plein de mouvement pour les yeux

Nous connaissons la propension naturelle de la chorégraphe Mathilde Monnier à construire des collaborations. Que ce soit avec des philosophes (Jean-Luc Nancy), des écrivains (Christine Angot), d'autres danseurs ou performeurs (La Ribot) ou, bien sûr et très largement, des musiciens (Philippe Katerine, EricM, et récemment Eve Risser - voir Le Mur).

Le projet Silence qu'elle présente avec Lucie Antunes au 104 à Paris dans le cadre du Festival d'Automne, après l'avoir créé à Bonlieu puis joué au Festival d'Avignon cette année, est une nouvelle brique dans cette construction. Il est différent du Ballet Le Mur, créé lors du Festival Musica à Strasbourg par les danseurs du Ballet de l'Opéra National du Rhin avec Eve Risser, compositrice, et interprète de la musique également sur scène. Le Mur est une vraie chorégraphie, tandis que pour Silence, il y a une présence beaucoup plus forte de la musique, des musiciens, des paroles des chansons, en quelque sorte du "concert", et l'imbrication qui se noue entre les danseurs et danseuses et la musique. 


Mathilde Monnier - Lucie Antunes - Silence - Photo: Marc Coudrais


Du côté de Lucie Antunes, il y a aussi un esprit porté sur les collaborations, que ce soit avec d'autres musiciens, des chorégraphes ou des poètes ou des romanciers. Pour le disque Silence, elle a travaillé avec la poétesse Laura Vasquez, l'artiste allemand Wolfgang Tillmans, la chanteuse Clara Ysé (pour la chanson Coupe-moi) et les deux musiciens Canblaster et Vega Voga qui l'accompagnent sur scène.


Mathilde Monnier - Lucie Antunes - Silence - Photo: Marc Coudrais


Silence est conçu comme un concert chorégraphié, les instruments de musique se retrouvent au milieu de la scène, en rond au milieu d'un grand cercle blanc, un peu à l'image de son disque éponyme qu'elle vient de sortir et qui lui est en vinyle cristal transparent. 

Le concert-spectacle commence par un grand rassemblement au centre de ce cercle où les dix interprètes, les trois musiciens et les sept danseurs-euses - performeurs.euses entonnent dans un choral moderne des variations de "silence" pour le briser, en laissant bien sûr un temps pour que l'on en entende l'écho, puis en lançant les modulaires avant que Lucie Antunes se mette à la batterie. 


Mathilde Monnier - Lucie Antunes - Silence - Photo: Marc Coudrais


Les danseurs commencent à tourner tout au bord extérieur du cercle en bougeant uniquement les bras, puis ce mouvement se propage au haut du corps et enfin au corps tout entier. Chacun et chacune ayant sa gestuelle propre. Cette gestuelle expressive est assez singulière, et ce n’est bien sûr pas de la danse à la manière classique. On sent qu’elle vient de l’intérieur. Les morceaux s’enchainent, Lucie Antunes jouant successivement et alternant la batterie et tous ses accessoires et le vibraphone. Elle se met aussi au piano vers la fin du concert pour une magnifique chanson, presque romantique et, bien sûr sa voix, en respirs et en percussions rythme également quelques chansons: une vraie femme-orchestre. Orchestre, et voix que complètent bien  souvent les danseuses et les danseurs, l’un d’eux jouant également de la basse. 


Mathilde Monnier - Lucie Antunes - Silence - Photo: Marc Coudrais


Les danseuses et danseurs naviguent entre la danse, l'interprétation des chants ou des mélodies et jouent également avec les instruments et les percussions. Il n'y a pas de frontière entre la musique et la danse. D'ailleurs c'est une peu le sens de cette pièce, cette traversée des univers, cette perméabilité des corps aux rythmes, à la musique, cette fusion, d'une certaine manière comme une transe due à la musique. Elle emplit l’espace, forme un cocon sonore autour des spectateurs et les mouvements et déplacements des danseurs, coordonnés et variés nous emportent dans un ballet hypnotique, quelquefois magique, quelquefois éclaté, quelquefois plus discret et minimaliste, mais toujours habité et incarné.


Mathilde Monnier - Lucie Antunes - Silence - Photo: Christophe Raynaud de Lage


Les variations sont multiples, entre une ligne tournante qui se dessine autour de l’orchestre ou des corps qui s’entrechoquent, des mains qui s’envolent ou des corps qui décollent, nous sommes fascinés et surpris par les variations qui font écho à la composition de la musicienne et qui transforment ce concert en un ballet magique. Les plages se suivent dans une diversité heureuse, nous n’avons pas l’impression d’être à un concert mais dans une expérience totale où la danse et le musique forme un tout qui nous absorbe, autant que les danseurs et les musiciens dans un voyage sans frontière, où le silence du titre renvoie à une douce sérénité mentale et qui s’achève dans des nappes sonores et vocales bienfaitrices. Et nous repartons sur notre petit nuage, transformés.


La Fleur du Dimanche



Au 104 - Paris , du 21 au 23 octobre 2026 

Composition, musique
Lucie Antunes
Chorégraphie
Mathilde Monnier
Scénographie
Annie Tolleter
Lumière
Eric Wurtz
Costumes
Laurence Alquier, Harmony Coryn
Musicien·nes
Lucie Antunes, Canblaster, Vega Voga, Makeda Monnet
Interprètes
Hans Peter Diop, Martin Enrique Gil, Thiago Granato, Lucia Garcia Pullès, Sophia Seiss, Carolina Passos Sousa, Judit Waeterschoot
Textes
Laura Vazquez, Louisahhh, Wolfgang Tillmans, Halo Maud
Régie générale, lumière
Emmanuel Fornès
Ingénieurie son
Stéphane Le Brun
Régie son
Antoine Varosa
Production
OTTO Productions / Nicolas Roux

vendredi 2 octobre 2026

Kassia Undead de Lara Barsacq: Briser le silence, danser et chanter pour la liberté

Lara Barsacq, au départ danseuse et qui s'est frottée il y a longtemps à la chorégraphie avec une pièce pour la compagnie Batsheva à la demande d'Ohad Naharin, est retournée à la danse en 2002. Puis en 2016, elle crée de nouvelles pièces en interrogeant l'histoire de la danse, en particulier les Ballets Russes et ses danseuses, dont Ida Rubinstein, et Bronislava Nijinska. On a pu voir d'elle en début d'année dernière à Pôle Sud, la pièce la pièce, La Grande Nymphe qui fait revivre le ballet de Vaslav Nijinski, Le Prélude de l'Après-Midi d'un Faune. Pour sa nouvelle création, Kassia Undead, présenté au Maillon avec Pôle Sud dans le cadre du Festival Musica, Laura Barsacq fait un voyage à Constantinople au IXème siècle pour rendre hommage à Kassia de Constantinople, une higoumène, une abbesse, devenue Sainte et qui était aussi une compositrice dans le monastère qu'elle a fondé après avoir rencontré le jeune empereur Théophile. 


Kassia Undead - Lara Barsacq - Photo: Stanislav Dobak


Lara Barsacq rend hommage à ce personnage en faisant interpréter sur scène quelques-uns de ses chants. Mais tout commence dans le silence. Silence dont Kassia dit "Je hais le silence lorsqu'il est temps de parler". Cette phrase que l'on entend effectivement trouer le silence, accompagnée d'une série d'invocation, d'exhortations à la faire venir sur le plateau, tout en en doutant - "Est-ce que Kassia viendra ce soir ?". On entend également quelques éléments biographiques permettant de situer le personnage célébré ce soir (il est en particulier fait référence à son opposition au pouvoir qu'elle a pleinement assumé face à l'empereur Théophile, toujours amoureux d'elle), ainsi que des éléments de contexte de ces poèmes. 


Kassia Undead - Lara Barsacq - Photo: Stanislav Dobak 


La pièce commence par une procession silencieuse de la troupe qui s'installe. Puis quatre danseurs qui se tiennent les bras défilent sur scène dans un étrange ballet alors que se lève une musique hypnotique, jouée au plateau par la musicienne Cate Hortl (que l'on avait pu apprécier dans la précédente pièce) qui accompagne la voix claire de la chanteuse. Les danseuses et le danseur, également chanteur et chanteuses vont nous interpréter, toujours en dansant, toute une série de mélodies, alternant les langues et les styles, des chants orthodoxes anciens, des poèmes de Kassia ou des airs modernes, accompagnés par les nappes et les rythmes de Cate Hortl. 


Kassia Undead - Lara Barsacq - Photo: Stanislav Dobak


Cette dernière, après une nouvelle procession avec un thérémine, va se retrouver au centre de la scène, dans une cérémonie d'habillage d'apparat avec une superbe couronne et des nappes de vêtements sous lesquels elle disparait presque. 


Kassia Undead - Lara Barsacq - Photo: Stanislav Dobak


D'autres procession suivent, avec les quatre danseurs, avec des figures minimalistes, de temps en temps de petites fioritures comme des enluminures d'un Livre d'Heures qui trouvent écho dans le décor et les bannières suspendues en fond de scène. La danse lorgne du côté du smurf ou de la danse robot. Les tableaux se fondent les uns dans les autres, dans un délassement envoûtant, peuplés de détails surprenants. Et pour finir, la musique prend de l'ampleur, autant avec ces chants magnifiquement interprétés par ces artistes aux talents multiples, que par les vents qui se lèvent et soufflent la fin de partie. 


La Fleur du Dimanche


Kassia Undead


De : Lara Barsacq
Création et interprétation : Marta Capaccioli, Tarek Halaby, Cate Hortl, Emma Laroche-Brassié, Els Mondelaers, Aymara Parola, Agnes Potié, Klara Verkin
Création musicale : Cate Hortl
Musique : Kassia de Constantinople
Musique additionnelle : Salim Bali
Création lumière : Estelle Gautier
Conseils artistiques : Gaël Santisteva
Coach vocal : Jean-Baptiste Veyret-Logerias
Historienne de l’art : Brunella Danna Allegrini
Scénographie : Ateliers Indigo – Alexandra Siebert, Alice Forsberg, Clara Vandebotermet, Jean Everarts, Magali Cote, Patricia Cala (accompagnés par Lily Sato, Adrien Vermont, Maya de Mondragon, Corinne Chotycki)
Sérigraphie : Frédéric Jamagne
Stagiaire en scénographie : Teo Verougstraete
Création costumes : Lara Barsacq
Réalisation costumes : Catherine Somers et les ateliers costumes du Théâtre de Liège
Régie générale : Emma Laroche-Brassié
Régie son : Benoit Pelé, Fred Miclet
Administration et production : Myriam Chekhemani (La chouette diffusion), Mélanie Jourdan
Communication et diffusion : Quentin Legrand (Rue Branly)
Production : Gilbert & Stock
Coproduction : Théâtre de Liège / Charleroi danse – Centre Chorégraphique de la Fédération Wallonie-Bruxelles / Les Brigittines / December Dance (Concertgebouw Brugge & CC Brugge) / DC&J Création / Cité musicale-Metz, La Briqueterie CDCN
Résidences : Charleroi danse / Théâtre de Liège / Grand Studio (BE) / La Briqueterie CDCN / CSC – Centro per la scena contemporanea
Avec le soutien de : Fédération Wallonie-Bruxelles / Wallonie-Bruxelles International / Grand Studio / Tax Shelter du Gouvernement fédéral belge / Inver Tax Shelter
Lara Barsacq est accueillie en compagnonnage au Théâtre de Liège (2024-2028) et en résidence à la Cité musicale-Metz (2024-2026).



 

mercredi 30 septembre 2026

Georges Aperghis Day à Musica: Une journée bien remplie .... et variée

 En ce 30 septembre, c'est la fête de Georges Aperghis, le plus français des musiciens grecs vivants (à moins que l'on me prouve le contraire). Il va fêter ses 80 ans en décembre - un hommage lui sera rendu en Grèce avec 3 jours de concerts du 9 au 11 octobre à Athènes - et le Festival Musica lui dédie une journée qui commence au Cinéma Cosmos avec la projection du film Un mot après l'autre d'Eric Darmon. Il est vrai que très tôt, Georges Aperghis, après avoir côtoyé Pierre Schaeffer et Pierre Henry et travaillé avec Iannis Xenakis (autre musicien grec), a exploré la voix et les mots, la parole, fortement présente dans ses oeuvres - qui ne connaît ses Récitations (1978), entendues à Musica il y a fort longtemps ?

L'après-midi continue avec un programme de musique de chambre à la HEAR par l'ensemble de la Horschule für Musik de Bâle, dont la collaboration avec le festival Musica date d'au moins 2023, et dont le groupe Zig Bang interprète dans une mise en scène de Ko Chaoming quatre pièces du musicien : Rasch (2001), Zig Bang (2004), Trio Funambule (2015 et Crosswind (1997) en regard de Did you picture my face (2026 de Rebecca Saunders.

Le livre d'entretiens de Stéphane Roth avec Georges Aperghis Composer avec langues qui vient de sortir complète et conclut le concert.


Festival Musica - Georges Aperghis - Double récital - Florentin Ginot - Photo: Robert Becker


Rendez-vous est donné pour la suite avec un Double Récital à la salle de la Bourse, double récital, mais aussi double contrebasse pour Florentin Ginot que nous avions déjà pu apprécier (avec l'ensemble Linéa en 2018). Il commence sur une contrebasse sombre pour nous emmener dans la nuit de Black Light (2019), un voyage dans les graves lents et relaxants, ne jouant que les cordes dans des graves profonds. Intercalant de temps en temps des grincements ou des accès de nervosité où les éclats explosent et les cordes réverbèrent. Une pièce magnifique et une interprétation totalement habitée.


Festival Musica - Georges Aperghis - Double récital - Florentin Ginot - Photo: Robert Becker


Festival Musica - Georges Aperghis - Double récital - Florentin Ginot - Photo: Robert Becker


La deuxième pièce, jouée sur une contrebasse blonde, Obstinate (2017-2018) est presqu'un  dialogue assez violent entre l'interprète qui, équipé d'un micro, parle, chantonne et même éructe et siffle comme un fauve en expirant puissamment et la contrebasse qui résonne, grince et crie, tandis que de temps en temps, pour ponctuer les tentatives d'anéantissement, il laisse l'archer rebondir de plus en plus vite sur le bas des cordes. Florentin Ginot mouline et frappe, frotte, prend à bras le corps l'instrument dans une sorte de lutte opiniâtre duquel les crins de l'archet ne s'en sortent pas sans anicroche, dans un combat inégal. Une magnifique performance également.


Festival Musica - Georges Aperghis - Double récital - Marco Blaauw - Photo: Robert Becker


C'est Marco Blaauw qui fait le pendant dans ce Double récital avec une trompette "double", l'un des pavillon étant coiffé d'une sourdine, ce qui produit un son très particulier. Rajoutez-y un dispositif électronique qui fait surgir du son, que ce soit des parties que le musicien déclenche ou qu'il modifie en direct, et vous aurez la pièce qui correspond exactement à son titre Trompe-oreille (2026). Une série de sons dont vous arrivez difficilement, sinon pas du tout, à savoir qui les joue, d'où ils viennent et ce que c'est. 


Festival Musica - Georges Aperghis - Double récital - Marco Blaauw - Photo: Robert Becker


Toute une ménagerie, des animaux de la jungle, des cris, des bruits inidentifiables, de faux chants d'oiseaux, singes rieurs, voisinent avec des battement de cymbales, des souffles transformés, d'étranges sons soufflés ou des râles qui alternent de temps en temps avec des mélodies que Marco Blaauw arrive à tirer en longueur au point qu'on se demande si c'est bien lui qui joue. Un très grand jeu, qui nous offre une air en décrescendo qui s'éteint doucement avec un tout dernier cri bien senti. Un vrai morceau de bravoure.



Festival Musica - Georges Aperghis - Tell Tales - Tabea Zimmermann - Exaudi Vocal Ensemble - Photo: Robert Becker


La soirée s'achève à la Cité de la Musique et de la Danse avec le magnifique Tell Tales (2025) interprété par au violon alto par Tabéa Zimmermann, grandiose et l'Exaudi Vocal ensemble, les interprètes pour lesquels George Aperghis avait composé cette pièce. Le violon alto, à l'égal de la voix d'une chanteuse se place ici en dialogue et s'oppose, enjoint et accompagne, fait contrepoint et se glisse dans le chant des deux chanteuses et quatre chanteurs qui composent l'ensemble vocal. 


Festival Musica - Georges Aperghis - Tell Tales - Tabea Zimmermann - Exaudi Vocal Ensemble - Photo: Robert Becker



L'altiste, née à Lahr et récompensée de nombreux prix est effectivement une incomparable virtuose et son jeu est d'une vivacité et d'un virtuosité remarquable. Les chanteuses et chanteurs ne sont pas en reste avec cette partition qui fait presqu'une heure où ils passent de solos à des ensembles où chacun(e) a sa place. Il arrive aussi que le chant glisse de l'un(e) à l'autre ou qu'il soit en contrepoint ou en opposition. 


Festival Musica - Georges Aperghis - Tell Tales - Tabea Zimmermann - Exaudi Vocal Ensemble - Photo: Robert Becker


Les énergies se transmettent des un(e)s au autres, les mots aussi, quelquefois un solo, telle une prière soufie ou un genre de tirade shakespearienne essoufflée et ânonnée. Parfois des silences, à d'autre moments, toute la puissance éclate, des mots rebondissent et se heurtent. On sent que les interprètes ont une réelle complicité et chacun et chacune est complètement investi(e) dans la partition qui n'a plus de secret pour eux. 


Festival Musica - Georges Aperghis - Tell Tales - Tabea Zimmermann - Exaudi Vocal Ensemble - Photo: Robert Becker


Saluons donc Juliet Fraser la soprano qui tient les aigus sans aucun problème, la Mezzo Lucy Godard dont l'interprétation est remarquable, le contre-ténor Tom Williams, le ténor David de Winter, le baryton Michael Hickman et la basse James Weeks qui arrive à fait surgir des basses ben profondes. 


Festival Musica - Georges Aperghis - Tell Tales - Tabea Zimmermann - Exaudi Vocal Ensemble - Photo: Robert Becker


Et pour la direction précise de cette partition très sportive James Weeks. On n'oublie pas de saluer (et de célébrer) le travail de dentelle de cette pièce inclusive et interactive. Une fable pour les temps idéaux.


Festival Musica - Georges Aperghis - Tell Tales - Tabea Zimmermann - Exaudi Vocal Ensemble - Photo: Robert Becker


La Fleur du Dimanche

mercredi 23 septembre 2026

Avec Musica au Maillon: Hunter: Björk et le management dans le même panier

Dans la suite du programme du Festival Musica, le Maillon présente une oeuvre singulière de Liesa Van der Aa: Hunter. La compositrice, metteuse en scène, directrice et cheffe d'orchestre flamande a fait du basket, du violon, elle a touché à l'art visuel et à la performance. Elle était chanteuse et a sorti plusieurs disques (du pop au baroque et au jazz), réalisé et collaboré sur des films et du théâtre musical. Elle était déjà actrice et performeuse et parmi ses nombreuses collaboration elle a réécrit I Want Absolute Beauty de PJ Harwey mis en scène par Ivo van Hove et dansé par la Horde pour la Ruhrtrienale de 2024. Le projet Hunter lui a été commandé par le Neuköllnoper à Berlin. Il s'agissait de créer une oeuvre à partir du mythique album de Björk Homogenic. 


Hunter - Liesa Van der Aa - B O D I E S Ensemble - Photo: Peter van Heesen


Elle a donc travaillé sur certaines phrases ou expressions de ce disque, et, inspirée par le background de sentiments qui en sous-tend l'ambiance, à savoir une impression de rupture, de conflits, elle bascule dans le monde du sport, de la performance, du surpassements de soi et du management. D'où l'idée du terrain de basket qui constitue une partie du décor, l'endroit où se situe l'action de la pièce. Et c'est donc autour de l'entraînement et de la compétition, du challenge, éléments, expériences qu'elle a bien connus, pour construire cette oeuvre pleine de tensions, d'essais, de ratages ou de répétition. 


Hunter - Liesa Van der Aa - B O D I E S Ensemble - Photo: Peter van Heesen


Liesa Van der Aa en est donc arrivée à une oeuvre très écrite, complexe dans sa structure, ses sautes, ses arrêts, ses décalages. Une partition complexe, presque slammée, qui s'appuie sur un tissus de nappes sonores en boucles répétitives et ponctuations. Une construction qui se présente de manière assez austère, presque mécanique, mais décalée, heurtée. Une partition sur laquelle le magnifique l'ensemble vocal allemand de Berlin Bodies a travaillé avec la compositrice - un vrai challenge vocal et rythmique - pour aboutir à cette mise en scène qui, dans cette construction en quatre parties (Andante religioso, Adagio espressivo, Adagio ma non troppo, Allegro moderato) passe d'une mise en place (exposition) à l'engagement, une partie beaucoup plus dansée puis un mouvement de révolte, une destitution, en quelque sorte. 


Hunter - Liesa Van der Aa - B O D I E S Ensemble - Photo: Peter van Heesen


Les antagonismes et les frottements sont bien rendus,, que ce soient entre l'équipe de huit filles menées par la volontaire, et délicate aussi Kat Frankie, et leur coach Naomi Beeldens qui maîtrise parfaitement cette énergie contenue, qu'avec la cheffe d'orchestre dont le pouvoir est également disputé. La composition fait de chocs et d'entrechocs nourrit bien cette tension, et la partie plus dansée, chorégraphiée par Jacquelyn Elder de La Horde qui arrive très bien à faire bouger les chanteuses de l'ensemble Bodies. 


Hunter - Liesa Van der Aa - Photo: Angela Vanderstraeten


Ces moments, et quelques autres de complicité entre les huit membres (comme les huit tentacules d'un poulpe qui appartiennent à une même entité - rappelons que le poulpe a neuf cerveaux) apporte une touche de douceur, d'harmonie et de bienveillance dans cette construction d'affrontement et de combat. Un monde sans répit et sans pardon, sans faiblesse possible. Une formidable leçon de contrôle de l'authenticité et de la justesse. A méditer...


La Fleur du Dimanche


Dans le cadre du Festival Musica au Maillon le 23 et 24 septembre 2026


Mise en scène et direction musicale : Liesa Van der Aa
Avec : B O D I E S Ensemble (Barbara Greshake, Erika Emerson, Kat Frankie, Tara Nome Doyle, Liza Wolowicz, Trinidad Doherty, Jenniffer Kae, Anna-Lucia Rupp), Liesa Van der Aa et Naomi Beeldens
Arrangements : Liesa Van der Aa, Boris Van Overschee, Rocco Segers
Chorégraphie : Jacquelyn Elder
Dramaturgie : Naomi Beeldens, Anne van de Wetering
Scénographie : Bert Depuydt
Costumes : Wim Muyllaert
Son : Christian Döpping
Direction technique : Moritz Schick
Assistante à la mise en scène, directrice de production : Cara Freitag
Tournées en Belgique et en Allemagne : Sarie Van der Aa, Boke Marissen
Tournées : ehrliche arbeit – freelance office for culture
Un projet de l’Opéra de Neukölln en collaboration avec One Trick Pony
Avec le soutien de : Hauptstadtkulturfonds Berlin
Une collaboration avec le Musicboard Berlin

dimanche 20 septembre 2026

Musica et Roomful of Teeth, seconde - S'amuser avec les mots et les sons, du désespoir à la renaissance

 Le groupe vocal Roomful of Teeth qui nous vient des Etats-Unis et a déjà performé vendredi lors de l'ouverture du Festival Musica avec Gabriel Kahane nous présente ce dimanche une deuxième proposition à la Cité de la Musique et de la Danse avec deux créations et leur pièce emblématique, la Partita for 8 voices de Caroline Shaw (Prix Pulitzer 2013, déjà présentée lors l'ouverture du Festival Musica en 2021). Le groupe Roomful of Teeth avait d'ailleurs été fondé par Caroline Shaw et Brad Wells ainsi que, entre autres, Cameron Beauchamp qui en assure la direction artistique. 


Musica -Roomful of Teeth - Alyssa Regent - Rumors of war - Photo: Robert Becker


La première pièce, Rumors of War d'Alyssa Regent (qui avait présenté ce samedi avec l'ensemble 2e2m et la soprano Juliette Allen Mors Oculi sur des textes de Louise Labé) s'intéresse à une autre poétesse, ici en l'occurrence Sylvia Plath dont le poème Lady Lazarus a permis à la compositrice guadeloupéenne d'enchevêtrer trois niveaux de récits sur ce personnage "Elle" qui semble dissociée et qui se raconte dans trois langues, l'anglais, le français et le Silt, une langue imaginaire qu'Alyssa Regent a inventée et qu'elle continue de développer. Le dispositif en cercle avec quatre chanteuses du côté gauche et les quatre chanteurs du côté droit en fait un intéressant déploiement spatial où les voix, les paroles, les respirs, les soupirs, les vibrations se diffusent et bougent dans l'espace, et la partition construit peu a peu une présence, une existence, un être-là. Les huit interprètes incarnent et interprètent avec délicatesse et précision ce parcours intime.


Musica - Alyssa Regent - Forent Ghys - Stéphane Roth - Photo: Robert Becker


La deuxième pièce, une composition du musicien (double-bassiste) et compositeur bordelais Florent Ghys - installé, lui aussi, comme Alyssa Regent aux Etats-Unis - Gourmandise, est vrai plaisir. C'est un jeu sur les mots, essentiellement des interjections, ces mots courts, nombreux dans la langue française et à qui on peut faire dire plein de choses, selon la manière dont on les prononce. Leur intérêt est aussi leur brièveté et l'unité de sens et de rythme qu'elles portent en elles. Après une courte variations sur le titre du morceau, découpé et remonté à l'envi, une vidéo présentant un semblant de leçon de français traitant de ces interjections, et qui dialogue avec l'ensemble sur scène. 


Musica - Roomful of Teeth - Forent Ghys - Gourmandises - Photo: Robert Becker


Il est suivi d'une montée en puissance d'un sampling vidéo et sonore des interprètes, chanteurs et chanteuses en gros plan, filmés et inclus dans des clips structurés et organisés. Et leurs alter egos sur scène en font une lecture "augmentée". Objet inclassable, bourré d'humour et cependant structuré comme la plus sérieuse des musiques minimaliste new-yorkaise, nous assistons à un véritable déluge visuel et un flot saccadé qui structure cette composition englobante jusqu'à l'exténuement. Jubilatoire et vivifiant. Pour vous donner un aperçu à la fois du sérieux et de l'humour dont Florent Ghys est capable, je vous offre une petite pépite où il a fait un montage dans lequel Steve Reich "chante" la mélodie du Sacre du Printemps  de Stravinski:




Après la Gourmandise, la cerise sur la gâteau sera la Partita for 8 voices (2009-2012) de Caroline Shaw; cette pièce multiprimée (un Grammy Award pour leur disque en 2012).


Musica - Roomful of Teeth - Caroline Shaw - Partita for 8 voices - Photo: Robert Becker


 Cette pièce en quatre mouvements - Allemande, Sarabande, Courante, Passacaglia - commence parlée par les huit musiciens qui enchaînent des airs chantés, des onomatopées, du texte, des soupirs, des respirations, des phrases et des airs en choeur et des variations, incluant également des technique de chants de gorge inuit. Gabriel Kahane, qui a rejoint le groupe, prend le rôle de multiples voix de speakers. Les voix sont magnifiquement rythmées, quelquefois tuilées et nous font vivre un moment exceptionnel de puissance et de beauté. Après un grande montée en intensité pour le troisième mouvement, le dernier qui semble plus aéré et uni, calme un peu le jeu, avec un peu plus de paroles. Mais il reste cependant toujours virtuose et dynamique et nous amène de belles sensations de plénitude. Une magnifique soirée, un très bon début de Festival.


Musica - Roomful of Teeth - Caroline Shaw - Partita for 8 voices - Photo: Robert Becker


La Fleur du Dimanche

vendredi 18 septembre 2026

Avec Gabriel Kahane à Musica: Book of Travelers et Elevator Song - Différents trains et différentes musiques d'ascenseur

Gabriel Kahane est un musicien qui voyage. Avec cette soirée au Maillon à Strasbourg, proposé par le Festival Musica, nous allons le suivre pour ce concert dans deux parcours particuliers, complémentaires, l'un à la rencontre de l'autre et l'autre à la découverte des voix et des histoires dans un voyage aléatoire dans différents étages d'un hôtel en faisant connaissance de destinée originales via des voix particulières du groupe Roomful of Teeth.


Gabriel Kahane - Book of Travelers - Photo: DR


Gabriel Kahane est aussi un conteur, un pianiste, un compositeur, surtout quelqu'un qui s'intéresse à l'autre. Ainsi de Book of Travelers, ce concert-déambulation qui a son origine dans un voyage en train qu'il a effectué suite à l'élection de Donald Trump en 2016 à travers les Etats-Unis à bord d'une demi-douzaine de trains (qui, aux Etats-Unis ne dépassent pas les 80 km/h) et, parcourant 8.980 miles et rencontrant des dizaines de voyageurs. Nous voici donc embarqués pendant une heure à écouter ses poèmes instantanés chantés, qu'il accompagne accompagnés. Ce sont des paysages, des portraits intérieurs, les sentiments défilent, il croise des destinées, la violence, d'autres voyageuses et voyageurs, la solitude, la misère, la séparation, quelquefois des surprises, normal, il ne faut pas juger les gens à leurs habits... tout cela avec un regard aiguisé, parsemé de suspens et d'humour, et beaucoup d'humanité. Un épisode qui nous invite à "Chanter avec un étranger" (Singing with a stranger) Une belle leçon de vie à retenir dans notre contexte actuel, en France. Peut-être un "mode d'emploi" pré-électoral. 


Gabriel Kahane - Book of Travelers - Photo: Robert Becker


Sa voix, entre le chanteur folk à la voix aigüe mais douce et apaisante, qui va quelquefois chercher du côté de William Sheller pour la nostalgie qui pince, nous nous laissons aller dans son odyssée, non pas d'Ulysse, mais à la rencontre de l'autre, généreuses curieuse, partageuse et humaine surtout. Un voyage, ponctué de messages de sa Pénélope, mais qui semble nécessaire pour avancer dans le vivre-ensemble.



Gabriel Kahane - Roomful of Teeth - Elevator Song - Photo: Anja Schutz

Autre véhicule, autre univers, dans la deuxième partie du programme avec Elevator Song, où les stations sont des chambres à différents étage d'un hôtel, marqués par la sonnerie de l'ascenseur correspondant à des univers divers, incarnés par les voix particulières des neuf chanteurs et chanteuses du groupe Roomful of Teeth. Chacun dans le groupe aura voix au chapitre, mêlant ses vocalises et variations , magnifiques solos avec le reste du groupe dans des chorals plus classiques ou des dissonances crissantes. Ici, les récits seront plus littéraires ou carrément documentaires comme ce mode d'emploi de la drague ou sous forme de mini-nouvelles. 


Gabriel Kahane - Roomful of Teeth - Elevator Song - Photo: Robert Becker

L'on peut se laisser à admirer les superbes voix de ces neuf interprètes, celle claire et limpide de la soprano Esteli Gomez, à la magnifique voix ultra-grave de Cameron Beauchamp en passant par la voix, plus pop et chaleureuse d'Eliza Bagg.


Gabriel Kahane - Roomful of Teeth - Elevator Song - Photo: Robert Becker

Une formidable palette sonore qui permet à Gabriel Kahane de naviguer autant dans l'expérimentation sonore que dans des univers qui vont du classique au pop ou à des variations à rechercher du côté du music-hall tout en nous faisant découvrir des univers singuliers, presque surréalistes. Une belle perspective et un très beau travail de collaboration, fidèle et fructueux.


La Fleur du Dimanche

Musica 2026, c'est parti tout seul : The Alonetimes - le coeur éclaté

 La 45ème édition du Festival Musica a débuté avec un madrigal contemporain, The Alonetimes, co-écrit par Jennifer Walshe et Philip Venables que le festival Musica a produit sur une commande de la Fondation Cartier pour l'Art Contemporain. La pièce a été présentée en avril dans les nouveau locaux de la Fondation, place du Palais Royal et elle est accueillie à Strasbourg  avec le Maillon pour trois représentations. 


The Alonetimes - Jennifer Walshe - Philipp Venable - Photo: Cyril Marcilhacy 


La mezzo-soprano Loré Lixenberg nous accueille, assise sur sa chaise en chuchotements, souffles, respirs et sifflements. Elle est rejointe à la lueur de leurs lampes de torches par le local de l'étape Adam Starkie (de lovemusic) à la clarinette (et à la voix, impressionnant de vérité), Diamanda La Berge Dramm, la violoniste et performeuse hollandaise, le violoniste danois Andreas Borregaard, la percussionniste allemande Vanessa Porter et le baryton écossais Oskar MacCarthy. Il y est question de rencontres, à la fois amoureuses et sexuelles, de la solitude et le l'abandon, basée sur des souvenirs mais s'ouvrant sur une mémoire plus large et universelle, qui balaye l'évolution des techniques et des outils de communication des trente dernières années et de leur usage. Des souvenirs, écrits ou dits, chantés forment un puzzle des vies intimes qui émergent de la nuit ou dans les mémoires. Entre regard sociologique au introspectif, dans un dialogue complémentaire des deux auteurs se dessine les désirs, déceptions, colères ou plaisirs fugaces ou plus durables, des rencontres et des amours. Ponctuées par les énergiques et rapides introductions aux percussions, les modes de récit, la narration alterne des parties chantées par la mezzo-soprano et le baryton, des airs d'accordéon plutôt tendres ou nostalgiques et des séquence d'opéra de chambre dans une ambiance de discothèque avec sa boule à facette qui projette des milliers de scintillements dans la salle et au plafond. 


The Alonetimes - Jennifer Walshe - Philipp Venable - Photo: Cyril Marcilhacy


Des scènes totalement habitées, très bien incarnées par Adam Starkie, impressionnant de justesse et de vérité, nous plongent dans des épisodes vécus qui resurgissent devant nous. Les angles d'attaque musicaux varient, tout autant que les multiples destins qui éclairent de manière complémentaire ces moments de solitudes, même dans la relation, et  qui peuvent à la fois nous faire réfléchir sur notre propre expérience et nos souvenirs et, avec l'humour qui surgit, volontairement ou involontairement, nous consoler et nous sensibiliser à l'importance des liens que nous avons ou devons tisser.


La Fleur du Dimanche

dimanche 12 juillet 2026

Jazz à la Petite France, dernière: du Grand Jazz avec une belle voix, un duo original et LA magnifique trompettiste espagnole de New-York

Nous sommes déjà arrivé à la troisième et dernière journée - soirée - du Festival de Jazz à la Petite France et le programme promet encore de belles découvertes, avec que des "première fois". Pour commencer la Lorraine Audrey Pierre qui a séjourné à New-York et qui, enfin, est disponible pour la Festival, puis le duo Obradovic-Tixier qui va fêter ses dix ans et qui nous offre sa singularité piano-batterie et, pour finir, la trompettiste espagnole de New-York (aussi) Milena Casado.


Jazz à la Petite France - Audrey Pierre - Photo: Robert Becker

Audrey Pierre ouvre le programme à 17h30 avec, au piano Damien Groleau, à la contrebasse Vladimir Torres et à la batterie Tom Moretti. Dans un pantalon flottant rouge bordeaux, en haut noir et chaussée de lunettes de soleil, qu'elle va rapidement quitter, et talons hauts, elle démarre avec What a day, le morceau qui ouvre le disque qu'elle a édité en 2025: Magic Place. Le ton est donné. 


Jazz à la Petite France - Audrey Pierre - Photo: Robert Becker

Avec sa superbe voix profonde et charmeuse, elle nous installe dans une ambiance très cool. Changement de registre avec le morceau suivant, Blason Doré, plutôt poétique, une poésie en français dont elle récite le début, puis bien sûr, se met à la chanter avec rythme. Elle continue avec N.O.W (No other way) une chanson mélancolique et une une belle déclaration d'amour. Le quatrième morceau Mister Brown est un hommage au pharmacien de New-York qui, en douce lui procurait de quoi soulager une fièvre de cheval avec des remèdes... de cheval. 


Jazz à la Petite France - Audrey Pierre - Photo: Robert Becker

C'est bien balancé et ça swingue, Damien Groleau au piano pose la ligne mélodique avec quelques improvisations rondement menées, tandis que la contrebasse de Vladimir Torres tisse la trame et égrène de temps en temps quelques petites notes discrètes. Tom Moretti à la batterie fait tenir tout cela dans un ensemble sans faille. Audrey Pierre nous offre en avant-première une chanson-poème destinée au prochain album, morceau qui fait penser aux chansons de Michel Legrand. 


Jazz à la Petite France - Audrey Pierre - Photo: Robert Becker

Elle continue avec Secret Place de sa voix chaleureuse et douce. Calao l'histoire presque philosophique d'un oiseau qui vit en société lui permet de scatter magnifiquement. D'oiseau, il sera également question avec la dernière chanson, une reprise à sa sauce de Blackbirds des Beatles qu'elle chante de sa voix mielleuse dans une dynamique, découpée et sur le chapeau de roues, avec ses trois musiciens, tous formidables. Un tour de chant dans lequel nous pouvons apprécier toute la variété de sa voix magnifique et profonde ainsi que la qualité des trois musiciens qui l'accompagnent. 


Jazz à la Petite France - Damien Groleua - Audrey Pierre - Vladimir Torres - Tom Moretti - Photo: Robert Becker

D'ailleurs, cela leur vaut un rappel où elle chante Insane, chanson qui dit en résumé: "si j'avais su, si j'avais pu, si j'avais moins peur". 



Jazz à la Petite France - Lada Obradovic - Photo: Robert Becker

Pour continuer nous avons le duo, Lada Obradovic et David Tixier. C'est une formation originale qui marie piano et batterie. Ils se sont rencontrés il y a 10 ans, elle venant de Croatie, lui de Paris, et depuis ils forment ce duo qui invente un dialogue nouveau et très prometteur. Il y a entre eux une belle synchronisation, une entente parfaite. Le premier morceau Watch Your Step nous emporte dès le départ dans cet échange piano-batterie effréné. 


Jazz à la Petite France - David Texier - Photo: Robert Becker


Le deuxième, Dear You rappelle a Milana ses débuts en Suisse, quand pour gagner sa vie et se payer ses cours de batterie, elle était hébergée par une dame qui lui laissait des petits mots tous les matins, les consignes de la journée qui commençaient toujours par "Dear You" et se terminaient par "Don't Touch the walls". Elle commence d'ailleurs le morceau avec un certain nombre de ce messages qui lui disent ce qu'elle doit faire dans la journée. La pièce a donné un clip* qu'ils ont financé grâce au prix qu'ils ont eu de la Défense Jazz Festival. 


Jazz à la Petite France - Lada Obradovic - David Texier - Photo: Robert Becker


C'est un magnifique dialogue avec un piano très doux, quelquefois un clavier synthétiseur, et la batterie. Suit un berceuse pour enfant et Professor Seek and Mister Hide qui lui rappelle un professeur qu'elle a eu à ses débuts, comme dans le film de Damien Chazelle Whiplash, qui torturait ses élèves. C'est puissant et angoissant, le prof et l'élève se mélangent et le prof est un peu violent. 

Jazz à la Petite France - Lada Obradovic - David Texier - Photo: Robert Becker


La pièce suivante Under Grace, parle de la guerre en Croatie et permet à Lada de rappeler les différentes associations caritatives qu'ils ont créées, entre autres pour l'accueil de chien abandonnés, le tremblement de terre à Sisak ou pour vendre des baskets de batteuse qu'elle a créées pour financer l'association Adèle de Glaubnitz et une association dans les Philippines, ou encore une association en Ukraine.

Jazz à la Petite France - Lada Obradovic - Photo: Robert Becker


 
Autre pays, autre ambiance, l'Inde et Dehli's Dream où Didier Tixier joue des percussions indiennes et du sitar sur son clavier. Les deux artistes composent chacun à leur tour un morceau et l'autre l'arrange ou bien ils collaborent plus étroitement. Le dernier morceau Check Point Charlie va être sur leur prochain disque où ils proposent une compilation de leurs productions pour fêter leur 10e anniversaire. Lada remercie le public, qu'elle trouve très silencieux. Ça lui fait un peu peur... "Heureusement qu'il y a le bruit du vent". Mais cela prouve aussi l'intérêt du public strasbourgeois pour cette formation originale et les superbes créations qu'ils nous ont proposées.




Jazz à la Petite France - Milena Casado - Photo: Robert Becker


Et pour finir, avec un tout petit peu de retard, dû à un voyage en avion une peu mouvementé, nous arrive Milena Casado qui fait un check rapide sur scène avant de se concentrer pour l show. C'est Gautier Garrigue, magnifique batteur, qui fait l'introduction avant que Milena et sa troupe s'installe. Elle commence par des morceaux calmes, pianissimo. Quelques moments de trompette acoustique avec des effets, puissants. 


Jazz à la Petite France - Milena Casado - Photo: Robert Becker


Son son a quelquefois des accents qui ressemblent à Miles Davis. Une belle masse sonore. Tout comme Lada, Milena aime bien parler, elle bascule de l'anglais à l'espagnol, le français un peu, très peu. Le public comprend son espagnol, elle  parle des conflits qu'elle garde à l'intérieur, du fait qu'il faut s'exprimer i
mais d'abord avoir un espace pour soi, parle de frictions, raconte son ostracisation de femme noire, de sa chevelure fournie et crépue, qu'elle assume maintenant totalement (elle a d'ailleurs fait une pièce de 30 secondes qui s'appelle THIS IS MY HAIR (!) - en majuscules). 


Jazz à la Petite France - Milena Casado - Photo: Robert Becker


On sent une belle unité dans le groupe dans lequel Gautier Garrigue s'intègre parfaitement. Milena, de temps en temps, plonge dans sa trompette, joue même des claviers de synthétiseur et se met à chanter. Sa musique lui permet d'exprimer ses états d'âme. Par exemple sa différence et affirme avec nous "Soyons différente ensemble". 


Jazz à la Petite France - Milena Casado - Photo: Robert Becker


Elle nous offre une nouvelle composition, si neuve qu'elle doit lire la partition: If only we could  dream. Autre morceau O.C.T Oda to the crazy times où elle joue de la trompette plus du sampling et du chant en dégradé avec une fausse fin. "We can change this crazy times. Hope and courage. Let's paint the world".... 

Jazz à la Petite France - Milena Casado - Photo: Robert Becker


Elle est surprise des applaudissements et nous exhorte à nous engager, comme elle, tout en gardant ses distances: "You are clappers. No given up. I don't care what you think"... tous les musiciens repartent, bien énergiques, dans une version rapide.... elle accélère avec eux sur un train d'enfer pour finir sur un dernier morceau Resillience ...  être différente être regardée et regarder en retour.  "Lets be différent together...".


Jazz à la Petite France - Gautier Garrigue - Photo: Robert Becker



On sent une balance entre les sentiments qui de l'intérieur s'expriment dans cette musique, très sensible. Le public est ravi et en communion.



La Fleur du Dimanche


* Le clip Dear You est là :