"Qu'est-ce qui nous meut ?" pourrait être la question fondamentale à laquelle se réfère Kaori Ito lorsqu'elle envisage son projet qui aboutit à cette pièce, Migratrice, dont elle annonce en introduction que c'est sa dernière présentée ici en tant que directrice du TJP CDN. Sachant qu'elle est partie du Japon quand elle avait 18 ans pour faire du théâtre et de la danse, qu'elle est passée par Londres, New York, Bruxelles, retour au Japon, Paris, et plein d'autres villes, pour se retrouver en tant que directrice de ce lieu en 2022 - elle y avait d'ailleurs dansé dans une pièce d'Aurélien Bory en 2015, Plexus - on comprend aisément qu'elle a la bougeotte. Mais le propos va plus loin que d'essayer de comprendre ce besoin de bouger, plus loin aussi que d'interroger ses origines qui, on le verra bien dans la pièce, prouvent elles aussi que cette mobilité, les voyages et les exils en sont partie constitutives, sinon même fondamentales. Car, cette recherche des racines, entre autre de la parole et de l'histoire des parents et des ancêtres, elle l'a entamée depuis quelques temps déjà avec son père, ce qui avait abouti à sa pièce de 2015, Je danse parce que je me méfie des mots.
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| Migratrice - Kaori Ito - Photo: Anais Baseilhac |
Avec Migratrice, qu'elle a écrit après des enquêtes approfondies sur sa famille et ses ancêtres, mais aussi avec des bribes de vie et de passé des autres interprètes, Gil Hyoungkwon, Issue Park et Nonoka Kato et de leurs familles et Catherine Germain, (mais elle c'est plutôt son double, son âme-soeur, sa personnification sur le plateau), elle élargit le champ en même temps qu'elle essaie de focaliser sur les femmes, leur statut, leur destinée, leur malheur. Ainsi, elle tricote à la fois les destinées personnelles et le cours de l'histoire. Et tout cela sans ennui, la mise en situation inaugurale, avec l'émigration des ancêtres d'une île au Sud du Japon jusqu'en Mongolie en passant par l'île principale, se présente presque comme un pugilat dans un cours de géographie. Mais on n'en oublie pas la volonté expansionniste du Japon qui colonie ce pays et la Corée et dont les conséquences se lisent aujourd'hui encore dans les films japonais (à défaut de visiter le pays et de discuter avec ses habitants).
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| Migratrice - Kaori Ito - Photo: Anais Baseilhac |
Sur scène, le vécu individuel renvoie aux problématiques historiques, la désorientation de l'ancêtre sur scène (très bien interprétée par Catherine Germain) fait écho aux problématiques du Japon d'avant-guerre. La capitulation du 12 septembre 1945 après les bombardement d'Hiroshima et de Nagasaki ne font qu'appuyer cette situation, de même que les relations avec la Corée. La narration qui sollicite autant la danse (virtuose Issue Park en soldat virevoltant), la musique - impressionnant et émouvant Gil Hyoungkwon dans son magnifique solo de percussion qui nous emporte au fur et à mesure dans une tempête qui se lève) et qui, en plus nous arrache des larmes avec sa chanson du soldat (la Lettre du jeune soldat), le mime (une belle séquence de danse au ralenti) ou la breakdance, varie les plaisir et l'attention portée à la narration. Nous passons de moments très drôles à des épisodes dramatiques (les différentes morts, dont on parle, que ce soit le bébé jeté à la mer ou la tante "oubliée" dans son appartement) et nous devinons les épisodes encore plus horribles, et non racontés. Il est vrai que le silence et le secret, les secrets de famille et l'oubli des membres de la famille qui ont "disparu" jusqu'à ce qu'ils ressurgissent dans le récit - et le réel - sous-tendent cette histoire. Les migrant(e)s, émigrant(e)s, migratrices sont faits pour, d'une certaine manière, disparaître volontairement (est-ce ce qui a poussé Kaori Ito à partir?) ou se faire oublier.
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| Migratrice - Kaori Ito - Photo: Anais Baseilhac |
La pièce, jouant avec différents niveaux et les mode de narration, changeant tout le temps de style de représentation, avec son décor qui n'arrête pas de bouger, de montrer les multiples facettes de ces "maisons à trou", ne nous lâche pas un instant. Et la danse, l'humour, et les chansons, nous gardent en rythme. On se retrouve même dans une tendance rock avec une chanson de Francis Cabrel. Ainsi, en essayant de comprendre d'où on vient, où on va, on prend un peu de recul et on s'assied pour regarder le monde et "voir ce que les hommes en ont fait". Avec Kaori Ito, le regard est lucide, et gai cependant, on voit un peu mieux, à la fois les histoires des destins individuels des "anciens" et comment le monde a tourné pour en arriver ici et maintenant. Une belle leçon de mémoire, qui nous pousse (peut-être?) à nous interroger nous mêmes et nos parent. Pourquoi pas ?
La Fleur du Dimanche
Au TJP - CDN - Strasbourg - du 7 au 13 octobre 2026
Avec Catherine Germain, Gil Hyoungkwon, Issue Park et Nonoka Kato
Direction artistique et chorégraphique Kaori Ito
Collaboration artistique et dramaturgie Adeline Fontaine
Texte Kaori Ito et Adeline Fontaine
Assistance à la chorégraphie et dramaturgie Louis Gillard
Scénographie, construction et régie générale Anthony Latuner
Construction Atelier du TJP
Direction musicale et composition François Caffenne
Espace sonore et régie son Éric Fabacher
Participation musicale et composition Gil Hyoungkwon
Création et régie lumière Thibaut Schmitt
Régie costumes Camille Humbert
Production Hélène Pouvreau-Séjourné, Pauline Rade
Développement et diffusion Pauline Rade, Mélodie Derotus
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