dimanche 27 décembre 2020

Noël passé, la nostalgie ossi, vient la solastalgie et le solstice agit

 Les fêtes familiales sont passées, Noël n'est plus ce qu'il était, le froid par contre pointe son nez et le réchauffement climatique ne se laisse deviner que par la force des vents qui traversent le pays.

J'espère que vous avez été gâtés et que vous pensez un peu à l'avenir, pas  qu'au passé... à ce propos si vous avez raté le lien entre Pâques et Noël; c'est ici (le film manquait)

A ce sujet, j'ai un TVA pour vous, la nostalgie n'étant plus ce qu'elle était, elle se fait remplacer par un nouveau concept.

Mais place à la fleur, ou plutôt le fruit.... du fusain, pour écrire le futur:

Fusain de Noël - Photo: lfdd


Pour vous parler de ce nouveau concept, je vais vous citer un extrait de l'un entretien paru dans le Monde du 23 décembre avec Thomas Dodman "Les populismes montrent l’emprise d’une politique de la nostalgie"

Thomas W. Dodman est historien, il a fait paraître aux Etats-Unis une "Histoire de la nostalgie" (What Nostalgia Was: War, Empire, and the Time of a Deadly Emotion, University of Chicago Press, 2018), qui sera publiée en France par les éditions du Seuil en 2022.

Après la nostalgie, il a découvert une nouvelle émotion: la "solastalgie":

"L’apparition de la solastalgie et d’un nouveau vocabulaire pour exprimer la façon dont nous ressentons les effets du changement climatique montre comment les affects évoluent au fil de l’histoire. Cela ne va pas de soi : selon une idée répandue, nos émotions seraient universelles, ancrées dans notre évolution génétique et régies en premier lieu par des processus biologiques. Pourtant, les sciences sociales montrent, depuis un certain temps déjà, toute la variété des sensibilités : difficile pour un peuple autochtone vivant dans l’isolement de reconnaître nos émojis, ou pour nous de nous retrouver pleinement dans l’analyse des émotions que donnait Aristote il y a plus de deux mille ans dans sa Rhétorique. »  C’est le philosophe Glenn Albrecht qui « invente le terme [en 2003] pour décrire les effets des mines à ciel ouvert dans la Upper Hunter Valley en Australie, il parle à la fois d’une détresse « psychoterratique » due à la destruction du paysage naturel et de certaines formes de vie sociale, et d’une maladie « somaterratique » causée par la pollution atmosphérique, sonore, lumineuse…"

En ce qui concerne la « nostalgie, c’est un "jeune étudiant en médecine mulhousien Johannes Hofer (un médecin alsacien de 19 ans)  (qui) crée le néologisme, en 1688, c’est pour diagnostiquer une maladie causée par l’expatriation plus ou moins contrainte." - voir le "Heimweh" - la douleur des mercenaires suisses de l’armée de Louis XIV. 

…  « la « nostalgie », appelée communément « mal du pays », sera donc un terme médical, utilisé pour les soldats, les esclaves, les migrants et les colons, et se solde par la mort, faute de traitement approprié. »

… « J’ai été complètement captivé par des rapports de médecins parlant de soldats qui mouraient de nostalgie pendant les guerres révolutionnaires et j’ai voulu comprendre ce que cela pouvait bien dire, à la fois de cette époque et de comment nos émotions changent dans le temps. »

… « la nostalgie s’inscrit dans une double temporalité contradictoire et typique de l’époque capitaliste, où tout se transforme et se reconstitue en permanence. C’est pendant la colonisation de l’Algérie que les Français « apprennent » à ne plus mourir de nostalgie, se ressourçant dans une sorte de placebo avec la création de villages typiquement français, pour donner à la colonie un air du pays. »

…. « Si aujourd’hui les populismes montrent toute l’emprise d’une politique de la nostalgie, c’est aussi parce qu’ils transcendent le clivage gauche¬-droite, fédérant les ressentiments des uns et des autres. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, il y a des similitudes troublantes entre la solastalgie et le discours des électeurs d’un Donald Trump. Eux aussi ont l’impression d’être devenus des « étrangers chez eux » – c’est d’ailleurs le titre d’une enquête menée en Louisiane par la sociologue Arlie Hochschild : Strangers in Their Own Land (The New Press, 2016) –, d’avoir été remplacés par de nouveaux « assistés » : Noirs, Latinos, femmes, personnes LGBT, réfugiés ou musulmans… Les cibles peuvent changer d’un pays à l’autre, mais l’on retrouve ce même discours un peu partout, car ce qui unit toutes les nostalgies souverainistes et néo¬impériales d’aujourd’hui (au même titre que celles, étonnantes, pour le colonialisme en Afrique ou le socialisme soviétique dans l’ancien bloc de l’Est) est la peur du déclassement, la conviction que nous viv(r)ons moins bien que nos parents. »

… « Si les grandes pandémies de l’histoire ont souvent provoqué des transformations sociales et politiques profondes, elles redécoupent aussi l’univers des sensibilités. Les vagues de choléra qui traversent l’Europe tout au long du XIXe siècle cristallisent le dégoût et la peur qui collent depuis aux migrants étrangers et aux classes populaires. Et si le sida bouleverse l’intimité des uns et des autres, il provoque aussi une colère et une joie de vivre que l’on retrouve dans la mobilisation d’Act-Up. » 

… « Glenn Albrecht regrette aujourd’hui d’y avoir initialement vu un syndrome psychopathologique, préférant désormais parler d’une révolte douce, en phase avec le mode de vie durable des peuples indigènes les plus exposés au réchauffement climatique. Un sentiment éthique, en somme, toile de fond à la colère indignée qu’expriment les jeunes manifestants des marches pour le climat. Il ne s’agit ni d’être naïf ni d’être passif, mais à l’écoute de ce que Du Bois appelait "un espoir non pas désespéré, mais sans illusions" »


Autre fruit, pas fleur, appelé "amour en cage" ou alkekenge:

Physalis ou alkekenge - Photo: lfdd

Le terme « alkékenge », qui est apparu dans la langue française au XIVe siècle, vient de l'ancien français «alquequange» ou «alcacange», lequel dérive de l'arabe al-kakanj. Dans son sens étroit, il désigne la lanterne chinoise, plante ornementale de l'espèce Physalis alkekengi dont les fruits sont enfermés dans une enveloppe d'un orange vif. Toutefois, dans la langue populaire, le mot peut désigner n'importe quelle plante du genre Physalis.


Bon, la solastalgie n’a rien à voir avec le solstice d’hiver... d’ailleurs saviez-vous qu’après le solstice d’hiver – le jour le plus court, le soleil continue de se lever plus tard? 

Le vrai Soleil n'est pas aussi régulier que l’heure officielle. Parfois il a de l'avance et d'autres fois du retard. Cet écart ou cette correction porte le nom « d'équation du temps ». Cette irrégularité se produit suite à l'inclinaison de l'orbite de la Terre par rapport à l'équateur et suite à l'ellipticité de l'orbite sur laquelle la Terre tourne autour du Soleil. Cette correction se fait donc en deux étapes: A cause de l'inclinaison de l'orbite de la Terre par rapport à l'équateur, et comme l'orbite est elliptique et la vitesse est la plus élevée lorsque la Terre se situe au plus près du Soleil. Cela se produit au début du mois de janvier.

La longueur de la journée est déterminée en fonction des intervalles entre les passages successifs du Soleil au sud. Jusqu'au 21-22 décembre, les journées deviennent moins longues et le Soleil se lève plus tôt et se couche plus tard. Mais pour l'équation du temps, le Soleil traverse le sud de plus en plus tard pendant les mois de décembre et de janvier (par jour entre 20 et 30 secondes plus tard). À partir du 12 décembre cette différence est plus grande que l'avance du coucher du Soleil. Les jours deviennent alors plus court, le lever du Soleil se fait aussi de plus en plus tard, mais aussi la traversée dans le sud et le coucher du Soleil commence par être retardés. À partir du 21-22 décembre, les jours deviennent à nouveau plus longs. Le Soleil se couche plus tard, mais reste encore plus longtemps dans le sud. C'est pourquoi il faut encore un certain temps avant que le lever du Soleil soit tôt assez pour que le retard du midi réel puisse diminuer. Après le 31 décembre, le lever du Soleil est vraiment plus tôt. Tout le phénomène se fait remarquer beaucoup plus dans la période du 21 décembre qu'aux environs du 21 juin, puisque pendant les mois de novembre, décembre et janvier, la différence du temps est la plus grande. 

Cette année, le soleil s'est couché à 16:53 du 9 au 13 décembre et à 16.54 le 14 puis 16.55 le 18. Le matin il se lève à 8:36 le 13 puis 8 :37 le 15, 8:38 le 16 et 8:42 du 23 au 25 jusqu’à 8:43 du 26 au 31 pour ne rallonger que le 1er janvier. Même si les jours rallongent déjà à partir du 21 décembre (où le jour ne dure que 8 heures 15 tout rond). 


Bon, là c'est bien une fleur que je vous mets, fleur que vous avez plus l'habitude de boire! Il s'agit du houblon:

Fleur de houblon - Photo: lfdd

 

 Et pour finir, une pensée et un hommage à un poète ouïghour Abduqadir Jalalidin enfermé - comme beaucoup de ses compatriotes par la Chine.

C'est son élève, Joshua L. Freeman, historien de la Chine et de l'Asie intérieure et est actuellement chercheur postdoctoral Cotsen à la Princeton Society of Fellows qui l'a publié pour sauvegarder la parole de ce peuple.

Voici le poème:

Dans cet endroit oublié, je n'ai pas de touche amoureuse

Chaque nuit apporte des rêves plus sombres, je n'ai pas d'amulette

Ma vie est tout ce que je demande, je n'ai pas d'autre soif

Ces pensées silencieuses tourmentent, je n'ai aucun moyen d'espérer


Qui j'étais autrefois, ce que je suis devenu, je ne peux pas savoir 

A qui pourrais-je dire les désirs de mon cœur, je ne peux pas dire

Mon amour, le tempérament des destins que je ne peux pas deviner

J'ai envie d'aller vers vous, je n'ai pas la force de bouger


A travers les fissures et les crevasses, j'ai regardé les saisons changer

J'ai cherché en vain des bourgeons et des fleurs pour avoir de vos nouvelles

Jusqu'à la moelle de mes os, j'ai eu envie d'être avec vous

Quelle route menait ici, pourquoi je n'ai pas de route pour rentrer chez moi 


Et un extrait de ce que nous dit Joshua L. Freeman - paru en français sur le site de Médiapart "La Chine a fait disparaître mon professeur":

"La dernière fois que j'ai vu mon ancien professeur Abduqadir Jalalidin à son appartement d'Urumqi, c'était fin 2016. Devant des nouilles maison et quelques bouteilles de liqueur chinoise, nous avons parlé et ri de tout, de la littérature ouïghoure à la politique américaine. Plusieurs années auparavant, lorsque j'avais soutenu ma thèse de maîtrise sur la poésie ouïghoure, Jalalidin, lui-même un poète célèbre, s'était assis en face de moi et avait posé des questions difficiles. Maintenant, nous n'étions plus que des amis.

Ce fut une soirée mémorable, à laquelle j'ai pensé à maintes reprises depuis que j'ai appris, début 2018, que Jalalidin avait été envoyé, avec plus d'un million d'autres Ouïghours, dans les camps d'internement chinois.

Comme pour mes autres amis et collègues qui ont disparu dans ce vaste goulag secret, des mois se sont écoulés sans que Jalalidin ne donne de nouvelles. Et puis, à la fin de cet été, le silence s'est rompu. Même dans les camps, ai-je appris, mon ancien professeur avait continué à écrire de la poésie. D'autres détenus avaient gardé en mémoire ses nouveaux poèmes et avaient réussi à transmettre l'un d'entre eux au-delà des portes du camp."


En hommage à ces voix muselées, une fleur de bois qui a traversé les années:

Fleur de bois - Photo: lfdd


Pour finir (en chansons), quelques airs chantés par deux femmes qui nous ont quittés cette année, deux Anne: Anne Sylvestre et Anne Vanderlove (oh, non c'était déjà en 2019 - il y a quelquefois comme un air de famille, ne trouvez-vous pas?

Anne Sylvestre - T'en souviens-tu, la Seine ? (télévision, 1965)


Anne Vanderlove " Je me suis souvent demandé":



Anne VANDERLOVE - mes beaux amours - 1966


 

Ballade en novembre


Anne Sylvestre - Ca n'se voit pas du tout - Chanson française


Mon mari est parti:


Anne Sylvestre et Boby Lapointe "Depuis l'temps que j'l'attends mon prince charmant" 



Et pour finir, une chanson de circonstance: Anne Sylvestre "Le père Noël et la petite fille" d'un poète-chanteur qui disait beaucoup de bien d'elle et l'a soutenue



Alors, en attendant, encore Joyeux Noël et bonnes fêtes de fin d'année à toutes et tous


La Fleur du Dimanche





vendredi 25 décembre 2020

Entre le boeuf et l'âne, l'agneau et l'agnotologie, le Père Noël vous y croyez?

 Ane, agneau, agnotologie.... Quelle suite... Quelle question?

Mais tout d'abord Joyeux Noël à toutes et à tous, quelque soit votre foi, votre pays...

Et pour commencer, le sapin brûle:

Le sapin brûle - Photo: lfdd

Il brûle mais il illumine la nuit et comme le dit Victor Hugo:

"L'ignorance est la nuit qui commence l'abîme."

Victor Hugo - Les Quatre vents de l'esprit - 1881

L'ignorance, serait-ce une piste un peu trop suivie ces derniers temps?

"L'impression de savoir est bien plus dangereuse pour la connaissance que l'ignorance."
Gérald Bronner - Déchéance de rationalité, 2019

Quels que soient les progrès des connaissances humaines, il y aura toujours place pour l'ignorance et par suite pour le hasard et la probabilité."
Emile Borel - Le Hasard, 1914

Ne vous noyez pas dans le sapin liquide:

Sapin liquide - photo: lfdd



"Le principal fléau de l'humanité n'est pas l'ignorance, mais le refus de savoir."
Simone de Beauvoir

Un brin de connaissance fait reculer l'agnotologie - et... savez-vous ce qu'est l'agnotologie?
L’agnotologie est l'étude de la production culturelle de l'ignorance
Le terme est inspiré du mot grec ἀγνῶσις / agnôsis, « ne pas savoir ». Il a été inventé par l'historien des sciences Robert Proctor en 1992. Il a donné une visibilité nouvelle à un courant d'histoire des sciences, qui fait de l'ignorance elle-même un sujet d'étude.


Un brin de sapin - Photo: lfdd


Je vous mets ici ce qu'en dit Wikipedia:

Agnotologie comme étude de la production délibérée de l'ignorance

Plutôt que de demander, de manière classique, ce qu'est la science (question classique de l'épistémologie) ou quelles sont les conditions sociales et historiques de notre connaissance (question classique pour la sociologie et l'histoire des sciences), cet historien du tabac, de son Cancer Wars: How Politics Shapes What we Know and Don't Know About Cancer de 1995 au récent Golden Holocaust en passant par l’ouvrage collectif Agnotology, demande comment et pourquoi «nous ne savons pas ce que nous ne savons pas», alors même qu'une connaissance fiable et attestée est disponible. Selon cet auteur, l'agnotologie n'est pas seulement l'étude de l'ignorance, mais désigne aussi les pratiques qui permettent de la produire : 

« Cette notion englobe aussi la production culturelle d'ignorance — tout comme la biologie recouvre à la fois l'étude de la vie et la vie elle-même. Nous devons prendre conscience que l'ignorance n'est pas seulement un vide où verser du savoir, ni une frontière que la science n'a pas encore franchie. Il existe une sociologie de l'ignorance, une politique de l'ignorance; elle a une histoire et une géographie — et elle a surtout des origines et des alliés puissants. La fabrication de l'ignorance a joué un rôle important dans le succès de nombreuses industries ; car l'ignorance, c'est le pouvoir. » 

Il s'agit de voir l'ignorance non pas seulement comme une fatalité, ou comme une conséquence nécessaire des priorités de nos programmes de recherche, ou encore comme un échec partiel du système éducatif, comme le veut le modèle du « déficit » (deficit model), mais bien comme produite, que cette production soit intentionnelle ou non. Selon le premier volet, l'ignorance peut être créée de toutes pièces, par des stratégies de désinformation, de censure, ou bien entretenue par des stratégies de décrédibilisation de la science ou d'institutions scientifiques, par des acteurs individuels ou collectifs, qu'il s'agisse d'États, de fondations ou de groupes de pression. Formuler la question ainsi ouvre des perspectives inédites dans des domaines aussi divers que l’industrie du tabac, l'amiante, le réchauffement climatique, l’utilisation de certains plastiques, la migration des savoirs des colonies vers les métropoles, les perturbateurs endocriniens ou les cellules souches. 

Agnotologie comme étude de l'ignorance

L'agnotologie se réfère aussi à l'étude de l'ignorance dans un sens plus général. Dans son ouvrage, Robert Proctor distinguait deux autres catégories d'ignorance en plus de l'ignorance produite, à savoir l'ignorance comme une question posée et encore irrésolue, et l'ignorance qui résulte de l'absence d'étude d'un sujet. Dans le premier cas, l'ignorance peut être un moteur pour la recherche scientifique. Dans le second cas, elle n'est pas forcément due à une volonté délibérée d'ignorer mais peut découler de l'évolution des centres d'intérêt des chercheurs.


Et les méfaits de l'agnotologie (et de l'industrie du tabac)! 

L'agnotologie analyse les mécanismes cognitifs qui conduisent à la formation du doute dans la population, notamment les méthodes utilisées par les lobbies lorsque leurs intérêts sont menacés par des révélations scientifiques. C'est ainsi que l'industrie américaine du tabac a longtemps financé et mis en avant des "études" trompeuses sur de supposés bienfaits de la cigarette.
"On le sait moins, mais les entreprises du tabac ont aussi subventionné, avec des sommes considérables, de la très bonne recherche biomédicale, dans des domaines comme la virologie, la génétique, l'immunologie, par exemple. Plusieurs Prix Nobel ont eu leurs travaux financés ainsi. Mais cette recherche n'était suscitée qu'à des fins de documenter ce qui pouvait causer des maladies possiblement attribuables au tabac : lors des procès contre l'industrie, les avocats des industriels mettaient toujours en avant les risques viraux, les prédispositions familiales, etc., pour dédouaner la cigarette."
Robert Proctor cité par Le Monde - L'ignorance : des recettes pour la produire, l'entretenir, la diffuser - 3 juin 2011)

Et pour conclure - ou ouvrir le débat, un extrait d'une tribune d'Eva Illouz  - Croire à la science ou pas: la question qui pourrait décider de l’avenir du monde - parue dans le monde du 10 décembre 2020

Cette façon critique d’interroger le monde aboutit à ce que l’historien de la littérature John Farrell appelle une «imagination paranoïaque », qui est, selon lui, une des grandes figures de la modernité. Pour Farrell, l’individu moderne perd progressivement de son pouvoir sur son environnement et perçoit le monde comme indifférent ou même hostile à ses besoins, d’où l’émergence du doute systématique. Le résultat, nous dit-il, est qu’il n’est plus possible de trouver une autorité épistémique ou morale. C’est d’autant plus le cas qu’un pan entier de la pensée philosophique du XXe siècle a eu pour but de remettre en question la notion de vérité et le bienfondé – moral et épistémique – de la recherche de la vérité. Des générations  entières formées au foucaldisme ont appris que le savoir était une technique de pouvoir et sont devenues des virtuoses de la suspicion – malgré le désaveu de Michel Foucault pour toute méthodologie de la suspicion. Il avait éludé la question de l’intérêt, mais sa philosophie eut pour effet de faire de la science, au sein même de la communauté scientifique, une question de croyance, position intellectuelle qui ne pouvait que légitimer en retour le camp des non-croyants. Cette remise en question du savoir officiel s’est manifestée avec acuité pendant la crise sanitaire qui a exposé le spectacle des désaccords scientifiques, de la fragilité du consensus scientifique et du caractère construit de ses vérités.

SUBJECTIVATION DE LA VÉRITÉ

La critique du pouvoir, de l’autorité experte et de la science s’est adossée à un autre phénomène, lui aussi central à la culture du doute: le subjectivisme ou l’idée que chacun a le droit de définir sa vérité. Porter atteinte à la vision du réel tel que chacun le définit est devenu une atteinte à la personne elle-même. Cette subjectivation de la vérité a été le résultat conjugué du psychologisme, qui octroie à l’individu la légitimité de ses émotions et de ses interprétations du monde, et des valeurs du pluralisme et de la tolérance, apanage des démocraties qui se doivent de respecter les individus et leurs visions du monde, aussi idiosyncratiques soient-elles. Toutes ces perspectives – du doute, de la critique systématique, de la défiance des autorités, du respect de l’intériorité des individus — ont été centrales à la mise en place et au déploiement de la culture démocratique.


Pour terminer et pour vous demander si vous croyez à Pâques aux tisons et au Père Noël au balcon, un court métrage portugais de David Pinheiro Vicente: L'agneau de Dieu - passé sur Arte et visible encore quelques mois:

Si vous n'arrivez pas à le voir, c'est ici:

https://www.arte.tv/fr/videos/087387-000-A/l-agneau-de-dieu/


Et "Joyeux Noël" à toutes et à tous !

Bon, comme je parlais du doute, je vous offre en prie la chanson d'Anne Sylvestre qui nous a quitté "J'aime les gens qui doutent" interprétée par Loulou:



Et une autre chanson par une autre louloute: Lulu qui a commencé à chanter à 3 ans et qui, à 15 ans chante "Shout"



Vous allez être surpris, sept ans après elle chante... "The Man who sold the world" une chanson de David Bowie - qui l'accompagne sur ce disque:



Chanson qu'elle chante encore en 2012



Et elle a fait une tournée en 2019, 55 ans après la prestation du début:


Joyeux Noël et Bonne fin d'année

La Fleur du Dimanche 

dimanche 13 décembre 2020

13 à la douzaine: des Fleurs Fabuleuses pour voyager en pays magique avec quatre yeux de biais et 24 textes en double vue

Il est des calendriers qui invitent au voyage.... Ceux de la Fleur du Dimanche* font voyager douze mois par an. Mais ils permettent aussi voyager dans des contrées fabuleuses, au pays des fleurs mythiques et magiques.

Tout a commencé par une jonquille qui paraissait inoffensive mais cachait une "foule d'individualités" qu'un peintre à tendance paréidolique a un jour retourné à l'envoyeur - le photographe - qui aime aussi cette lecture de "figures" dans la nature. S'ensuivit quelques autres re-lectures visuelles pour aboutir en un dialogue plus poussé et encadré: Créer une douzaine d'oeuvres à quatre mains et deux paires d'yeux - et demander pour chaque oeuvre, à deux auteur.trice.s de toutes obédiences (poète, philosophe, écrivain, journaliste, psychanalyste, touriste,...) de produire deux lectures stéréoscopiques pour "ouvrir" le champ du visible à l'interprétation du spectateur.
Et voilà ce que devient par exemple notre "jonquille" sous le pinceau de Dominique Haettel:


Fleur Fabuleuse - Jonquille - Photo: Robert Becker - Peinture: Dominique Haettel


Et sous la plume de Florence Rudolf:

"Mutine s’étire et s’étonne au petit matin. Toute imprégnée des émotions d’une nuit riche en rêves, elle prend son temps. Dépliant ses pétales, tout en clignant des yeux aux premiers rayons de soleil, elle accueille les personnages qui habitent ses songes."
(...).

Ou sous celle de Valérie Bisson:

"Cuisine de sorcière
 
Chaudron brûlant de l’évidence, par quels chemins détournés te promènes-tu, frêle jonquille ? Je peux te penser fleur de vignes et des champs du printemps,
Je peux te rêver collerette de fée, jambes gainées de collants verts, pailletée de pollen, malicieuse jonquille.
Les mondes immatériels se révèlent par touche, geste du peintre, oeil pointilliste ou cubiste.
Tu ne te laisses pas effeuiller, pleine corolle ouverte sur une autre réalité.
Estampille décidée à changer nos regards, ligne de faille, lector in fabula... 
(...).

Le résultat de ce jeu de dialogue à deux, puis encore à deux aboutit à un joli petit livre d'artiste d'un format original (42 cm X 15 cm), pas trop petit doc, tout en longueur pour mettre en valeur à la fois la photo repeinte et les deux textes qui se regardent de part et d'autre. Le tout dans un joli petit écrin fermé. Une bel objet édité par l'association LAC - Lire Objet**, à s'offrir ou à offrir pour faire plaisir.


Les auteurs, Albert Strickler - Alix Haettel - Ambroise Perrin - Baudouin Jannink - Bénédicte Bach - Benjamin Kiffel – Catherine Jordy - Daniel Payot - Danièle Schiffmann - Dominique-Anne Offner - Florence Rudolf - Geneviève  Charras - Hervé Lévy - Jacques Weiss - Jean Hansmaennel - Jean Vermeil - Jean-Michel Maulpoix - Marie-Christine Streicher - Marie-Françoise Grislin - Martin Adamiec - Sylviane Lokay-Joly - Valérie Bisson - Véronique Moser, chacun(e) avec sa sensibilité ont écrit, qui un poème, un récit ou un texte court dont je vous propose quelques extraits ici, en regard des oeuvres référentes:

Fleur Fabuleuse - Clématite - Photo: Robert Becker - Peinture: Dominique Haettel


La parisienne

 

Perchée sur ses Stiletto,

du coeur de son trench façon jeune styliste,

pointe une dentelle pas très sage.

Dans son sillage flottent des effluves de «24 Faubourg» d’Hermès.

La croiser fait naître une émotion olfactive chaude et sensuelle,

une invitation au voyage, destination soleil…

Où va-t-elle avec son air altier et légèrement hautain,

coiffée d’un couvre-chef digne des courses d’Ascot ?

Ses pas la mènent vers le Palais de Tokyo,

Showroom de la Fashion Week.

Elle fera ensuite sur son site un compte rendu

sur les nouvelles tendances de la saison prochaine.

Une parisienne d’aujourd’hui…


Sylviane Lokay Joly




Fleur Fabuleuse - Iris bleu - Photo: Robert Becker - Peinture: Dominique Haettel


Le cyclope bleu

 

Connaissez-vous le cyclope bleu ? Ce n’est pas un géant brutal. Semblable au tissu de nos songes, sa peau est soyeuse, sensible au soleil et au vent. Son œil unique ne s’entrouvre que le soir. Les lucioles, dit-on, viennent souvent s’y poser : elles éclairent d’une lumière étrange ce trou laissé naguère par le pieu d’Ulysse. Trou de mémoire, dit-on : le cyclope bleu ne se souvient de rien et répète du fond de sa nuit : « je ne suis personne ! »


Jean-Michel Maulpoix


Fleur Fabuleuse - Coquelicot - Photo: Robert Becker - Peinture: Dominique Haettel


        Comme un p'tit coquelicot mon âme 

         comme un p'tit coquelicot 

 

j’aimais  entendre cette chanson et la voix chaude  de Mouloudji

au timbre jaune  

 

 ce coquelicot   

 

 un souvenir  surgit   et s’impose   sous forme de charade

 

trois fleurs de chrysanthèmes  ressuscitées

le doigt    la lumière rouge  

une touchante amitié et une intelligence  étrange

 

together    

 un vélo  s’envole   au-dessus de la forêt 

 

      home                     come           stay

 

la lumière  rouge   est     éblouissante   

avant  de disparaitre   

 

je serais toujours là

 

E-T       E-T      E-T

E-T L’EXTRATERRESTRE

 

la musique  est de John Williams

 

Danièle Schiffmann



Fleur Fabuleuse - Pétunias - Photo: Robert Becker - Peinture: Dominique Haettel

Echos d’écume et autres pensées.

Au fond de l’océan, les courants d’émotions circulent au fil de l’eau. Ambivalentes et fragiles, elles voyagent en banc. C’est plus sûr dans cette étendue bleue, écrasante et hostile. A peine palpables, juste assez pour se laisser porter dans cette ultime matrice, elles déploient leurs corolles dans une brassée de zébrures mates et brillantes.

Au début – mais qui s’en souvient aujourd’hui ? – des panaches de couleurs illuminaient le monde, l’air vibrait dans un feu d’artifice permanent. La poésie se respirait à pleins poumons. L’enthousiasme, l’optimisme et la passion agrandissaient le ciel, la liberté allégeait le quotidien. Et l’amour. Oui, l’amour aussi. Mais qui s’en souvient aujourd’hui ?

Et puis, il y a eu la première vague. Imperceptiblement, la frénésie et le bruit ont envahi l’espace.  
(....)

Bénédicte Bach


Fleur Fabuleuse - Iris volant - Photo: Robert Becker - Peinture: Dominique Haettel


Darwinites et spinozoses

Il faut peu de choses pour accélérer l’évolution du règne végétal vers le règne animal. On fait pousser des yeux, une bouche dentée, deux petites pattes griffues et hop, ce qui était pétales touffus, chaos de corolles crénelées et de feuilles ondulant au vent devient tête et ailes, regard et désir, sens et âme.

Tout en polissant ses lentilles, le vieux philosophe se réjouissait de ces transformations. Il levait le nez, contemplait avec satisfaction l’être hybride qui peuplait la solitude de son atelier et s’adressait à lui avec tendresse. Nature naturée tu étais, engoncée dans la passivité, résultat magnifique d’opérations décidées à ton insu. Maintenant tu es acteur, nature naturante, éclosion et déploiement, renouvellements incessants. Tu t’appelles iris et, le sais-tu ?, iris est aussi le nom d’une partie de l’œil pour lequel je règle les surfaces de mes verres. Toi aussi tu as maintenant de grands yeux qui me fixent, tu sais que la lumière entre en nous. Mais pourquoi cela n’a-t-il pas l’air de te rendre heureux ?

(....)


Daniel Payot


Voilà, vous avez un petit aperçu de ce qui vous attend... Dans le livre, vous avez 12 oeuvres et donc 24 textes....


Si vous voulez voir le "vrai" livre, qui s'intitule "Fleurs Fabuleuses", il est visible à partir du vendredi 18 décembre jusqu'au dimanche 20 décembre à la galerie La Pierre Large - 36 rue des Veaux à Strasbourg de 14h00 à 19h00. Sinon, si vous avez raté ce rendez-vous, libre à vous d'en refixer un en envoyant un mail à lafleurdudimanche (at)gmail (point)com

Bon dimanche

La Fleur du Dimanche

* Si vous n'avez pas encore votre calendrier de l'année 2021 de La Fleur du Dimanche (voir mon billet du 29 novembre), dépêchez-vous il n'en reste plus beaucoup, un mail avec votre commande à la même adresse devrait régler le manque. 
** Les éditions Lire Objet avaient déjà publié le précédent livre d'artiste "...des fleurs..." avec des oeuvres de Louis Danicher, Michel Déjean, Catherine Gangloff, Marie-Amélie Germain, Sylvie Lander et Germain Roesz en dialogue avec les photos et les poèmes de Robert Becker. Il reste un seul exemplaire disponible.