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mercredi 21 janvier 2026

Louise Vanneste et Sandrine Lescourant à Pôle Sud: De la suite dans les idées, une certaine idée de la parole des femmes... et de leurs gestes

 Louise Vanneste, nous l'avions vue en plein chantier, qui à l'époque,- le 3 février 2024) s'appelait 3 Nuits. Trois jours s'y sont rajoutés et ce soir, elle nous présente 3 jours, 3 nuits. Il n'y a presque rien à rajouter et je vous livre tel quel un bout du texte que j'avais publié et qui parle bien de ce travail:

"Basé au départ sur l’idée de géologie, de tectonique, sur un texte poétique soutenu par une musique envoutante et marqué par des battements sourds installent une atmosphère enveloppante. Elle-même toute de noir vêtue, recouvre le visage également de sa longue chevelure noire et part dans des mouvements intériorisés semblables à une danse chamanique. Les mains remuent, balancent en répétition tandis que le corps plie un peu. Les bras, un moment battent à l’horizontale, puis semblent vouloir s'envoler. Mais ce sont essentiellement ses mains qui dans de superbes variations de soulèvement, de brassage, de frottements, de caresses, nous plongent dans la matérialité de cet univers. Elle danse toute en diagonales en avant en arrière, toujours le visage caché dans sa chevelure, ce qui crée une impression d’étrangeté irréelle d’être sans tête."


Louise Vanneste - 3 jours, 3 nuits

Ce qui change, c'est son costume, qui à première vue dans la pénombre du début ressemble à un pyjama fleuri et qui se révèle être un collant et, pour le haut juste un soutien-gorge. Est-ce pour mettre en opposition le côté minéral et la chair ? Apparemment la couleur noire du premier costume était un meilleur choix esthétique. Sinon, pour ce qui est de cette pièce, complète, le balancement et le jeu des mains, les diagonales en avant et arrière qui se développent et se déploient dans l'espace nous embarquent dans un étrange et intéressant voyage cathartique et les changements d'axe déploient pleinement son propos, donnent à ses mouvements une ampleur qui éclate le carré blanc dans lequel elle se circonscrit. Ses mains, ses doigt libres et véloces nous hypnotisent presque. Et l'ambiance sonore, qui répète en variation et à différentes vitesses les textes poétiques, les battements les grondements et les boucles sonores nous amènent à une conscience semi-cataleptique. 


Louise Vanneste - 3 jours, 3 nuits


Au point de nous projeter comme dans un zoom cinématographique de la matière et l'espace, dans une zone où, du feu qui craque ou de la pluie qui goutte, la pierre devient noire et nous sommes littéralement projetés dans une caverne. De là émerge, mais en retrait, hors du carré blanc de la scène, le corps agenouillé ou assis, à peine visible, la danseuse qui déploie ses bras, ses ailes, en ondulations, nous offrant devant elle, le vaste plateau blanc immaculé que notre esprit explore en y positionnant les mots que nous transmet la bande son: jaune, orange, bleu, rouge, degrés, érosion,,.. Et elle nous laisse continuer dans le noir.....


Changement de style, mais pas de propos avec RAW une pièce présentée avec le TJP - CDN de Strasbourg.La chorégraphe Sandrine Lescourant a fait un parcours singulier et complet dans la danse pour arriver à un engagement social et à la danse hip-hop et aux battles. Dans cet univers très majoritairement masculin, elle offre la plateau à quatre femmes. Curieusement d'ailleurs pour commencer, on pourrait s'y tromper, les quatre silhouettes qui se tiennent immobiles, debout en fond de scène ont une apparence très masculine avec leur pantalons et leur veste à capuche, devant des couvertures de survie argentées qui tapissent le fond de scène et également les deux côtés de la scène. Mais l'incertitude est de courte durée quand elles libèrent leurs cheveux et se mettent à danser en criant "We get war". 


RAW - Sandrine Lescourant


Mais par la suite, on se rend compte que l'esprit des battles c'est aussi la collaboration, le soutien des unes aux autres, la prise de relais et le dialogue, les renvois, la solidarité, l'individuel et le collectif. Collectif qui s'étend jusqu'à la salle dans laquelle, après que chacune s'est présentée, les spectateurs sont sollicités pour être actifs, en tirant des cartes et désignant successivement celle qui, après avoir parlé de sa motivation, de son parcours, ses préoccupations, ses priorités, elle va se trouver au centre de la scène exposée et active avec "sa" performance. On y découvre Ashley Beckett, et son style plutôt krump, sa famille, ses retrouvailles avec elle-même, son courage, et ses 33 ans (alors qu'elle en paraît 25 ou même 20 !) qui commencent à lui peser sur le souffle. Lauren Lecrique nous conte son "explosion" à l'âge de six ans et le sauvetage par la danse, l' "énergie" que cela lui apporte et qu'elle transmet à ses proches et à sa famille (sa nièce), le calme de son petit village en Provence dont elle a gardé l'accent, la petite chapelle accrochée à la falaise. Mwenda Marchand, qui vient du Kenya et dont la révélation a été le "pardon" de l'être suprême et Sonia Ivashchenko, l'Ukrainienne qui de désarroi déchire sa carte, et, comme les autres bénit l'esprit de groupe, la sororité et la joie, la reconnaissance qu'apporte la danse, cette danse, ce groupe, le Hip-Hop et ses règles sociales en terme de solidarité et d'apaisement dans ce monde qui cherche ses repères. Mais chacune avance, partage et, en dansant exprime ce qui la fait mouvoir, s'intégrer. Et elles dansent, comme si elles étaient dans la rue, avec et au niveau des autres, se rendant bien compte qu'elles sont sur un plateau, au-dessus de nous, à être en spectacle et en représentation, à nous exposer leur vie et leurs soucis. Mais heureusement que leur motivation, ce qui leur donne de l'énergie c'est la danse, les battles, le hip-hop, toutes sortes de hip-hop, et elles en font une démonstration presque pédagogique en invitant le public à monter aussi sur scène (ce qui semble devenir une règle en fin de spectacle - mais là c'est vraiment inscrit dans le programme parce que la DJ Mab'ish (Isabelle Clarençon) fait un DJ set à l'issue de la pièce.


Pôle Sud - DJ Set - Mab'ish - Photo: Robert Becker

Et tout le monde est content, les danseuse et la chorégraphe parce qu'elles ont pu s'exprimer et partager avec le public leurs préoccupations profondes et le public parce qu'il finit la soirée en se lâchant sur scène sur des musiques dansantes. 


La Fleur du Dimanche 


3 jours, 3 nuits

Pôle Sud, le 20 et 21 janvier - 19h00

Conception, chorégraphie et danse : Louise Vanneste
Son : Cédric Dambrain
Dramaturgie : Sara Vanderieck
Scénographie : Arnaud Gerniers en collaboration avec Esther Denis
Éclairage : Arnaud Gerniers
Voix : Véronique Dumont et Betty Lamoulie
Assistante chorégraphique : Anja Röttgerkamp
Regard extérieur : Paula Almmiron
Production, diffusion et administration : Alix Sarrade (Alma Office)

Production : Rising Horses
Coproduction : Charleroi danse, POLE-SUD CDCN Strasbourg et les Brigittines – Bruxelles
Avec le soutien de l’Atelier de Paris
Avec l’aide de la Fédération-Wallonie-Bruxelles



Pôle Sud, le 20 et 21 janvier - 19h00

Chorégraphie : Sandrine Lescourant
Avec : Ashley Beckett, Mwendwa Marchand, Lauren Lecrique, Sonia Ivashchenko
Lumières et scénographie : Esteban Loirat
Production : Garde Robe
Coproduction : Collectif FAIR-E / CCN de Rennes et de Bretagne
Avec le soutien de la coopérative artistique des Micro-Folies, du TPE de Bezons, l’Etoile du Nord ; le Théâtre Louis Aragon, Scène conventionnée d’intérêt national Art et création danse (Tremblay-en-France).
La représentation a bénéficié d’une aide à la reprise et d’une diffusion du réseau Sillage/s avec le soutien de la DGCA/ Ministère de la culture.

DJ SET
Avec DJ Mab’ish
ME 21 JAN à l’issue de la représentation

dimanche 5 octobre 2025

Dance Marathon Express de Kaori Ito au TJP: De l'énergie, de la vitalité, du sacrifice

 Le marathon c'est de l'énergie, une course, une trajectoire et de la durée. C'est aussi un certain état de corps, de la dépense, de l'épuisement, de la fatigue, une épreuve. Historiquement, un marathon c'est une très, très longue course pour annoncer une victoire (en Grèce il y a plus de 2.500 ans) et aux Etats-Unis, les marathons de danse se développent à la fin des années 20, au moment de la Grande Dépression, et on y assiste à des compétition de danse de couples qui peuvent durer des jours, ceux qui tiennent le coup empochant des primes.


Dance-Marathon-Express - Kaori Ito - ©大洞博靖


Le spectacle de Kaori Ito au TJP, Dance Marathon Express, s'appuie bien sûr sur cette idée de compétition, comme dans la Break Dance ou les compétitions de chansons ou de danse. Il y a même un combat de catch chorégraphié avec humour. Mais le moteur essentiel du spectacle, qui lance le rythme, c'est la danse, toutes sortes de danses, au Japon, à travers le siècle qui vient de passer. Le récit se fait par un retour en arrière avec le contexte qu'on nous présente en commentaire et qui nous permet de découvrir les différentes vagues et modes de musique et de danse qui ont traversé la culture du pays, avec, en éclairage, le contexte culturel, économique et politique lié à ces changements. Et cela d'un manière simple et claire, dans une dramaturgie sans point mort, à couper le souffle, comme dans un marathon. 


Dance-Marathon-Express - Kaori Ito - ©大洞博靖


Dès le premier tableau, les huit danseuses et danseurs, cinq japonais et coréen et trois européens, dans de magnifiques costumes créés par Aya Kakino, nous éblouissent par des démonstrations de danses, du classique au contemporain en passant par des acrobaties, du cirque, de la gestuelle break dance ou de robot ou plus romantique. Chaque interprète se construit son caractère tout en collaborant à une dynamique pour le groupe. C'est d'ailleurs par une chorégraphie de groupe que l'on commence à remonter le temps pour l'année 2010 où tout s'accélère encore et où l'on est emporté par le tourbillon. On plonge dans la fin des année 1990 avec une superbe interprétation à couper le souffle de Léonore Zurfluh du tube planétaire I Will Alvays Love You de Whitney Houston. Cette pause "émotion" offre au reste de l'équipe une judicieuse parenthèse "changement de costumes". 


Dance-Marathon-Express - Kaori Ito - ©大洞博靖 Hiroyasu Ōhora


Il faut avouer que les suivants - et ils sont nombreux - passent totalement inaperçus et à chaque fois nous sommes émerveillés par leur beauté et leur justesse, que ces soient des tenues discos, des vêtements colorés et fleuris de la période "Peace and Love", des vestes à paillettes tout à fait rock n'roll, ou plus sérieux à l'époque des danses de couples. Pour en arriver, au début du siècle dernier, à l'époque où s'enracine le récit qui émerge au fur et à mesure de ce parcours rétrospectif: ce récit de sacrifice de l'auteur Kenji Miyazawa, à ces costumes sobres et noirs des paysans qui dansent en rond, pieds nus, une danse de fertilité. Le récit de sacrifice et de rédemption est une ligne à suivre dans le contexte de pauvreté et de misère - même pas de chocolat - qui a engendré les kamikazes et les kaitens (hommes-torpilles). Et le pays s'est raccroché, suites aux désastres de la guerre contre les Américains, et la Corée, aux chansons et aux danses, qu'elles soient autochtones, comme avec Shizuko Kasagi, devenue la "reine du boogie woogie" d'après guerre, de France avec Edith Piaf entre autres ou plus tard les musiques venues d'Amérique. Un enchainement de superbes chansons donc, qui font la formidable bande son du début de ce spectacle.


Dance-Marathon-Express - Kaori Ito - ©大洞博靖


Ce voyage qui remonte le temps pour plonger dans la culture et l'âme nipponne se construit aussi avec un "lieu" insolite et inattendu, les toilettes. Le lieu où les danseurs font étape, pour différentes raisons, pour se reposer, s'isoler, se retrouver seul(e) avec soi-même, dans sa bulle, tranquille et invisible. C'est là aussi que l'on peut lire et s'évader ailleurs sans se faire déranger, et là où l'on va trouver, dans les toilettes, le livre de Miyazawa Les pieds nus de lumière. C'est là qu'on lira les premières phrases de ce livre grâce auxquelles vont se matérialiser les personnages. Ceux-ci prendront le relais de la fête pour nous emmener dans un voyage dans la montagne, les brumes et la neige. Un voyage initiatique où l'on va comprendre le monde d'alors où les règles, même si elles semblent cruelles, seront  acceptées parce qu'elles annoncent avec bonheur et espérance un monde meilleur. 


Dance-Marathon-Express - Kaori Ito - Photo: Anais Baseilhac


Kaori Ito, avec l'assistance d'Adeline Fontaine, arrive, à l'instar du livre de Kenji Miyazawa, à nous embarquer dans un récit lucide et une analyse simple mais efficace d'une culture et d'un pays en insufflant une dynamique à ce spectacle dont le rythme dans faille nous accroche. Et son choix des danseuses et des danseurs - certain(e)s avec qui elle a l'habitude de travailler - et avec lesquel(le)s elle a travaillé un certain temps, entre autre au Kanagawa Art Theater de Yokonawa - est judicieux. L'idée de mélanger des artistes venus de pays différents, ne sachant pas parler la langue de l'autre a aussi permis d'approfondir le dialogue corporel. Et il faut surtout noter la grande qualité de ces interprètes, chacun dans son style de danse (dont la danse du singe), mais aussi capable d'être acteur et de dire son texte et de chanter - une mention à Yu Okamoto et sa voix qui monte haut pour interpréter un magnifique tube japonais. 


Dance-Marathon-Express - Kaori Ito - Photo: Anais Baseilhac


Par la grâce de ces multiples qualités, la petite troupe nous embarque sur un rythme tonitruant à un très beau panorama de la culture musicale d'un pays pour nous introduire dans le mystère des récits ancestraux, basculant d'un univers vers un autre, dont l'un et l'autre s'éclairent d'une lumière réciproque, la philosophie cachée du marathon de danse et les traditions séculaires d'un pays qui se construit sur la pauvreté, aboutit à une certaine idolâtrie des stars de la chanson. Au final un spectacle décoiffant et enthousiasmant à découvrir et à creuser.


La Fleur du Dimanche


DANCE MARATHON EXPRESS
Du 3 au 11 octobre
Tournée 2025
→ 15 et 16 octobre : CDN de Normandie-Rouen, les Anges au plafond, Rouen
→ 17 octobre : Théâtre de l’Arsenal, Val-de-Reuil


Distribution

Interprètes Aokid, Noémie Ettlin, Yu Okamoto, Issue Park, Rinnosuke, Sato Yamada, Ema Yuasa, Léonore Zurflüh
Direction artistique et chorégraphique Kaori Ito
Dramaturgie Keishi Nagatsuka & Améla Alihodzic
Collaboration artistique : Adeline Fontaine
Assistance à la chorégraphie Marvin Clech
Lumières Maki Ueyama, Thibaut Schmitt & ArnO Veyrat
Son Yuko Nishida & Eric Fabacher
Costumes Aya Kakino
Scénographie Kaori Ito & Anthony Latuner
Traduction et création sous-titre Ritsuko Kato
Construction Anthony Latuner
Coaching Drag Queen Bibiy Gerodelle
Régisseur général Mehdi Ameur
Production Mélodie Derotus, Hugo Prévot, Pauline Rade, Naomi Ushiyama, Chihiro Ogura
Développement Pauline Rade
Photos Anaïs Baseilhac & 大洞博靖  Hiroyasu Ōhora