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dimanche 5 octobre 2025

Dance Marathon Express de Kaori Ito au TJP: De l'énergie, de la vitalité, du sacrifice

 Le marathon c'est de l'énergie, une course, une trajectoire et de la durée. C'est aussi un certain état de corps, de la dépense, de l'épuisement, de la fatigue, une épreuve. Historiquement, un marathon c'est une très, très longue course pour annoncer une victoire (en Grèce il y a plus de 2.500 ans) et aux Etats-Unis, les marathons de danse se développent à la fin des années 20, au moment de la Grande Dépression, et on y assiste à des compétition de danse de couples qui peuvent durer des jours, ceux qui tiennent le coup empochant des primes.


Dance-Marathon-Express - Kaori Ito - ©大洞博靖


Le spectacle de Kaori Ito au TJP, Dance Marathon Express, s'appuie bien sûr sur cette idée de compétition, comme dans la Break Dance ou les compétitions de chansons ou de danse. Il y a même un combat de catch chorégraphié avec humour. Mais le moteur essentiel du spectacle, qui lance le rythme, c'est la danse, toutes sortes de danses, au Japon, à travers le siècle qui vient de passer. Le récit se fait par un retour en arrière avec le contexte qu'on nous présente en commentaire et qui nous permet de découvrir les différentes vagues et modes de musique et de danse qui ont traversé la culture du pays, avec, en éclairage, le contexte culturel, économique et politique lié à ces changements. Et cela d'un manière simple et claire, dans une dramaturgie sans point mort, à couper le souffle, comme dans un marathon. 


Dance-Marathon-Express - Kaori Ito - ©大洞博靖


Dès le premier tableau, les huit danseuses et danseurs, cinq japonais et coréen et trois européens, dans de magnifiques costumes créés par Aya Kakino, nous éblouissent par des démonstrations de danses, du classique au contemporain en passant par des acrobaties, du cirque, de la gestuelle break dance ou de robot ou plus romantique. Chaque interprète se construit son caractère tout en collaborant à une dynamique pour le groupe. C'est d'ailleurs par une chorégraphie de groupe que l'on commence à remonter le temps pour l'année 2010 où tout s'accélère encore et où l'on est emporté par le tourbillon. On plonge dans la fin des année 1990 avec une superbe interprétation à couper le souffle de Léonore Zurfluh du tube planétaire I Will Alvays Love You de Whitney Houston. Cette pause "émotion" offre au reste de l'équipe une judicieuse parenthèse "changement de costumes". 


Dance-Marathon-Express - Kaori Ito - ©大洞博靖 Hiroyasu Ōhora


Il faut avouer que les suivants - et ils sont nombreux - passent totalement inaperçus et à chaque fois nous sommes émerveillés par leur beauté et leur justesse, que ces soient des tenues discos, des vêtements colorés et fleuris de la période "Peace and Love", des vestes à paillettes tout à fait rock n'roll, ou plus sérieux à l'époque des danses de couples. Pour en arriver, au début du siècle dernier, à l'époque où s'enracine le récit qui émerge au fur et à mesure de ce parcours rétrospectif: ce récit de sacrifice de l'auteur Kenji Miyazawa, à ces costumes sobres et noirs des paysans qui dansent en rond, pieds nus, une danse de fertilité. Le récit de sacrifice et de rédemption est une ligne à suivre dans le contexte de pauvreté et de misère - même pas de chocolat - qui a engendré les kamikazes et les kaitens (hommes-torpilles). Et le pays s'est raccroché, suites aux désastres de la guerre contre les Américains, et la Corée, aux chansons et aux danses, qu'elles soient autochtones, comme avec Shizuko Kasagi, devenue la "reine du boogie woogie" d'après guerre, de France avec Edith Piaf entre autres ou plus tard les musiques venues d'Amérique. Un enchainement de superbes chansons donc, qui font la formidable bande son du début de ce spectacle.


Dance-Marathon-Express - Kaori Ito - ©大洞博靖


Ce voyage qui remonte le temps pour plonger dans la culture et l'âme nipponne se construit aussi avec un "lieu" insolite et inattendu, les toilettes. Le lieu où les danseurs font étape, pour différentes raisons, pour se reposer, s'isoler, se retrouver seul(e) avec soi-même, dans sa bulle, tranquille et invisible. C'est là aussi que l'on peut lire et s'évader ailleurs sans se faire déranger, et là où l'on va trouver, dans les toilettes, le livre de Miyazawa Les pieds nus de lumière. C'est là qu'on lira les premières phrases de ce livre grâce auxquelles vont se matérialiser les personnages. Ceux-ci prendront le relais de la fête pour nous emmener dans un voyage dans la montagne, les brumes et la neige. Un voyage initiatique où l'on va comprendre le monde d'alors où les règles, même si elles semblent cruelles, seront  acceptées parce qu'elles annoncent avec bonheur et espérance un monde meilleur. 


Dance-Marathon-Express - Kaori Ito - Photo: Anais Baseilhac


Kaori Ito, avec l'assistance d'Adeline Fontaine, arrive, à l'instar du livre de Kenji Miyazawa, à nous embarquer dans un récit lucide et une analyse simple mais efficace d'une culture et d'un pays en insufflant une dynamique à ce spectacle dont le rythme dans faille nous accroche. Et son choix des danseuses et des danseurs - certain(e)s avec qui elle a l'habitude de travailler - et avec lesquel(le)s elle a travaillé un certain temps, entre autre au Kanagawa Art Theater de Yokonawa - est judicieux. L'idée de mélanger des artistes venus de pays différents, ne sachant pas parler la langue de l'autre a aussi permis d'approfondir le dialogue corporel. Et il faut surtout noter la grande qualité de ces interprètes, chacun dans son style de danse (dont la danse du singe), mais aussi capable d'être acteur et de dire son texte et de chanter - une mention à Yu Okamoto et sa voix qui monte haut pour interpréter un magnifique tube japonais. 


Dance-Marathon-Express - Kaori Ito - Photo: Anais Baseilhac


Par la grâce de ces multiples qualités, la petite troupe nous embarque sur un rythme tonitruant à un très beau panorama de la culture musicale d'un pays pour nous introduire dans le mystère des récits ancestraux, basculant d'un univers vers un autre, dont l'un et l'autre s'éclairent d'une lumière réciproque, la philosophie cachée du marathon de danse et les traditions séculaires d'un pays qui se construit sur la pauvreté, aboutit à une certaine idolâtrie des stars de la chanson. Au final un spectacle décoiffant et enthousiasmant à découvrir et à creuser.


La Fleur du Dimanche


DANCE MARATHON EXPRESS
Du 3 au 11 octobre
Tournée 2025
→ 15 et 16 octobre : CDN de Normandie-Rouen, les Anges au plafond, Rouen
→ 17 octobre : Théâtre de l’Arsenal, Val-de-Reuil


Distribution

Interprètes Aokid, Noémie Ettlin, Yu Okamoto, Issue Park, Rinnosuke, Sato Yamada, Ema Yuasa, Léonore Zurflüh
Direction artistique et chorégraphique Kaori Ito
Dramaturgie Keishi Nagatsuka & Améla Alihodzic
Collaboration artistique : Adeline Fontaine
Assistance à la chorégraphie Marvin Clech
Lumières Maki Ueyama, Thibaut Schmitt & ArnO Veyrat
Son Yuko Nishida & Eric Fabacher
Costumes Aya Kakino
Scénographie Kaori Ito & Anthony Latuner
Traduction et création sous-titre Ritsuko Kato
Construction Anthony Latuner
Coaching Drag Queen Bibiy Gerodelle
Régisseur général Mehdi Ameur
Production Mélodie Derotus, Hugo Prévot, Pauline Rade, Naomi Ushiyama, Chihiro Ogura
Développement Pauline Rade
Photos Anaïs Baseilhac & 大洞博靖  Hiroyasu Ōhora

samedi 6 mai 2017

Kaori Ito relit et relie la fille au père: "Kaori Ito - Je danse parce que je me méfie des mots - Théâtre de la Ville de Paris

Kaori Ito, partie à vingt ans de son Japon natal pour l’Europe pour une grande aventure de la Danse à New York, puis dans des compagnies avec Philippe Découflé, Angelin Preljocaj, Sidi Larbi Cherkaoui, Alain Platel ou James Thiérée ou Aurélien Bory (voir mon billet sur le spectacle Plexus). Elle a également fait du théâtre - avec Edouard Baer ou Denis Podalydès, entre autres à la comédie Française ou du cinéma avec Jodorowsky. Elle a créé de nombreuses chorégraphies avec sa compagnie Himé. 

Kaori Ito - Je danse parce que je me méfie des mots - Théâtre de la Ville de Paris


Quand elle est revenue au Japon à l’occasion de la catastrophe du tsunami, ce fut pour elle ce fut aussi un tremblement, mais intime. De voir sa chambre d’adolescente identique à l’état où elle l’avait quitté, comme un sanctuaire. Elle s’est sentie étrangère dans son propre pays et a éprouvé le besoin d’interroger ses racines et sa famille, surtout sa relation avec son père. Elle qui, culture japonaise oblige, n’a jamais osé interroger son père entreprend de l’interroger, comme une petite fille le ferait quotidiennement. 
Et cela a donné un spectacle en 2015, spectacle avec ce père qui, depuis tourne dans le monde entier et qui les relie très régulièrement: "Je danse parce que je me méfie des mots".

Kaori Ito - Je danse parce que je me méfie des mots - Théâtre de la Ville de Paris


A l'espace Cardin, où sont décentralisés cerains spectacles du Théâtre de la Ville, les spectateurs sont accueillis dans la salle par les questions – régulièrement mises à jour, celles du spectacle ayant pour certaines trait à l’actualité politique en France – sont diffusées en bande sonore pendant que Kaori Ito se déplace sur scène dans un costume traditionnel et que le père est assis, immobile sur une chaise. Le spectacle sera le trajet de rencontre entre la fille et le père en un raccourci de la vie de Kaori, de sa naissance, son apprentissage de la marche et de la danse, l’abandon de sa culture traditionnelle (elle ôte son costume coloré) pour engager son corps dans la danse et interroger son passé et son père avec une série ininterrompue de questions comme "Pourquoi tu bois du café ? - Pourquoi tu fumes ? – Pourquoi tu n’aimes pas mes copains ? – Est-ce que tu as souffert dans ta vie ? - Pourquoi à Noël tu il y avait des dinosaures à la maison, au lieu d’un sapin ? – Pourquoi au restaurant c’est toi qui payais avec le porte-monnaie de maman ? – Pourquoi tu nous racontais des histoires d’horreur pour nous endormir ?".

Kaori Ito - Je danse parce que je me méfie des mots - Théâtre de la Ville de Paris


En réinvestissement ce passé, et en rappelant le fait qu’il mettait un disque de musique classique, elle va renouer la relation par l’intermédiaire d’une sculpture sur scène (le père était sculpteur entre autres, il a aussi fait du théâtre autrefois apprendrons-nous dans le dialogue final)   autour de laquelle il commence à tourner puis à danser - un genre de jerk sur une sonate de Scarlatti. Par la musique, par la danse, par les chansons, le  mouvement est engagé, le dialogue, d’abord alterné, va les unir dans des chorégraphies modernes ou même traditionnelles (un air grec : "Pourquoi tu nous écoutais de la musique grecque quand on était petits ?")  pour arriver à un duo sur le même Scarlatti où – même avec un formalisme un peu froid et réservé -  le père et la fille vont se toucher dans une danse de salon. 

Kaori Ito - Je danse parce que je me méfie des mots - Théâtre de la Ville de Paris


Pour finir dans une fusion dans la joie de la musique, de la danse et des chansons – tout en restant très réaliste vis-à-vis de la vie (A la question de la fille : "C’est quoi vivre ?", le père répond : "Aller vers la mort"). Mais si en y allant, nous pouvons profiter de la beauté de la danse de Kaori Ito  - et de la grâce découverte de son père Hiroshi, allons-y gaiement.

Kaori Ito - Je danse parce que je me méfie des mots - Théâtre de la Ville de Paris

Bon Spectacle

La Fleur du Dimanche


Je danse parce que je me méfie des mots
au Théâtre de la Ville de Paris - à l'Espace Cardin
Jusqu'au 11 mai 2017

Texte, mise en scène & chorégraphie 
Kaori Ito 
assistant à la chorégraphie 
Gabriel Wong 
dramaturgie & soutien à l’écriture 
Julien Mages 
scénographie 
Hiroshi Ito 
lumières 
Arno Veyrat 
musique 
Joan Cambon & Alexis Gfeller 
conception des masques & regard extérieur 
Erhard Stiefel 
costumes 
Duc Siegenthaler (Haute Ecole d’art et de design de Genève) 
coaching acteurs 
Jean-Yves Ruf
avec 
Kaori Ito (fille) & Hiroshi Ito (père) 

samedi 11 avril 2015

PLEXUS: Aurélien Bory, le magicien des (t)rai(t)s de lumière

Aurélien Bory est un artiste qui aime créer des liens...
Des liens entre la scène et la science, il a fait des études d'acoustique architecturale - des liens entre les différents arts: théâtre, vidéo, cinéma, danse, cirque, performance, marionnette, mouvement,... il est programmé au TJP (jusqu'au 11 avril 2015) dans le cadre de la manifestation Corps-Objet-Image (ex. Festival de la Marionnette) - des liens avec d'autres artistes, sa collaboration avec des artistes venant de courants et d'horizons variés sont habituels - et pour ce spectacle, il fait danser Kaori Ito, une chorégraphe-danseuse japonaise.

Plexus - Kaori Ito - Aurélien Bory
Faire danser est d'ailleurs un terme inapproprié parce qu'aimant les liens, il va enfermer le corps - qui s'en sort magnifiquement - de la japonaise dans un réseau de 5.000 rets-liens qui sont autant une prison qu'un outil de libération.
Et comme Aurélien Bory est un magicien de la lumière, il va jouer de ce cube de fils comme d'un écran vidéo en 3D sur lequel il va faire passer des images enchanteresses et envoûtantes, par la grâce et le mouvement de Kaori Ito et la magique lumière pilotée par Arno Veyrat. Le son, à la fois son en direct (Stépahne Ley) et la musique de Joan Cambo, elle aussi soutenant l'action et prenant le spectateur de ses filets auditifs vont enserrer le spectateur dans un filet qui va le porter en apesanteur, presque en plongée en apnée pendant une belle heure de voyage.


Plexus - Kaori Ito - Aurélien Bory

Voyage autour d'un cube de fil(in)s 

A eux deux, elle sur scène et lui au pilotage, ils vont explorer tout un univers de possibilité que permet ce cube de fil et chaque "tableau" dansé est une enchantement et une surprise. La facilité avec laquelle la danseuse assume toute sa liberté de mouvement dans ce "piège" est époustouflante, au point que de marionnette attachée à ses fils, elle s'envole et se libère de la pesanteur, décollant vers le ciel, jusqu'à voler sous nos yeux ébahis.

Kaori Ito et Aurélien Bory nous tricotent (le sens grec du mot) un beau parcours en nous emmenant trouver le fil d'Ariane dans ce labyrinthe ouvert vers le ciel.




Bon Spectacle

La Fleur du Dimanche