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dimanche 15 mars 2026

Le Roi d'Ys à l'ONR: Une légende tracée au compas qui ne tourne pas (en) rond

 La production de l'opéra d'Edouard Lalo Le Roi d'Ys dans le cadre du Festival Arsmondo Iles est une heureuse rencontre entre deux intérêts convergents. D'une part la volonté du directeur de l'Opéra National du Rhin, Alain Perroux de faire revivre tout un pan du répertoire français trop peu connu et joué (la pièce n'a plus été jouée à Strasbourg depuis 1954) et l'attrait d'Olivier Py pour cette musique française de la fin du XIXème délaissée et à laquelle il se consacre pour lui donner un coup de brosse revitalisant depuis quelques années et dont nous avons déjà pu apprécier quelques pépites (Ariane et Barbe Bleue de Paul Dukas, Pénélope de Fauré, et quelques Offenbach). Le Roi d'Ys est le seul opéra célèbre de Lalo, dont le public connait surtout La Symphonie Espagnole


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck

Le livret de l'opéra est d'Edouard Blau qui s'est inspiré de légendes bretonnes, et Edouard Lalo a favorisé cette inspiration de par sa deuxième épouse la mezzo-soprano Julie-Marie-Victoire Bernier de Maligny, qui était bretonne et pour qui il a créé le personnage de Margared - sa soeur ayant hérité du rôle de Rozenn - au cours de l'écriture.  


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck

Dans cette version du mythe d'Ys, les deux soeurs, filles du roi d'Ys vont se retrouver dans deux couples opposés, l'ainée Margared dans un mariage forcé pour des tractations guerrières avec Karnac, mariage qu'elle rompt, mais renoue l'alliance en deuxième partie, la face sombre. Et Rozzen, amoureuse (tout comme sa soeur) de Mylio, le revenant, personnage lumineux (mais qui va faire le malheur de Margared), couple dont le bonheur est assuré. Ces deux couples font des duos magnifiques - la soprano Anaïk Morel (Margared) dont la voix forte et de belle tenue impose son personnage volontaire et terrible (fou même) tout comme le baryton Jean-Kristof Bouton (Karnak) qui a une belle ampleur et et qui impressionne par sa force et sa violence. 


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck

Le rôle de la soeur, Rozenn, plus dans les aigus (Lauranne Oliva) travaille sa fragilité et n'est pas en reste pour la qualité vocale de sa voix de soprano claire et délicate mais néanmoins riche et expressive, que ce soit avec son partenaire Mylio, le ténor Julien Henric dont la diction parfaite et la tenue mélodique est impeccable et très homogène même dans les soto-voce magnifiques ou dans les duos des deux soeurs qui sont un régal. Le père, roi d'Ys, interprété par Patrick Bolleire joue de sa voix de basse profonde et puissante. Il impressionne surtout dans son jeu théâtral de vieux roi fatigué, en partie abdiquant, arrivant difficilement à se lever et à marcher, et chutant souvent. 


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Les choeurs de l'Opéra National du Rhin, dirigés par Hendrik Haas ont une importance particulière et sont formidables, en coulisse ou incarnant des tableaux de foule très esthétiquement positionnés sur scène, que ce soit sur le plateau ou dans les construction inventives de Pierre-André Weitz. Ce dernier a fait pour les décors de cette pièce preuve d'une inventivité et d'une qualité extraordinaire, nous faisant passer sans interruption d'un décor de bord de mer à des espaces sous des arcades tirées au cordeau, sur le pont d'un navire fantomatique ou à des intérieurs à la Escher qui se transforment un clin d'oeil de vaste galerie populeuse à une chambre nuptiale, dont le lit fait écho en miroir au lit royal du début qui se rappelle plutôt un lit d'hôpital ou une couche mortuaire. Le décor en lui-même, tournoyant à nous donner le vertige, en continuelle transformation et succession d'espaces, voit glisser des bateaux, bouger des grues, s'élever des arcades, se transformer des constructions avec escalier où nous sommes alternativement en haut et en bas, à l'intérieur et à l'extérieur, dans une église ou une salle du trône, et devant ou derrière les digues de la ville. Et n'oublions pas la mer, cette mer toujours renouvelée, qui donne la mal de mer (c'est le cas de le dire) lors de l'ouverture avec ses mouvements hypnotisants de vagues et qui, pour le dénouement nous impressionne et nous effraye lorsqu'elle commence à tout submerger grâce à des artifices tout simples mais efficaces. 


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Saluons le magnifique travail d'orfèvre sur les lumières du talentueux Bertrand Killy qui d'un coup de pinceau de projecteur nous transforme tout cela sans que l'on s'en rende compte et crée ou fait disparaitre des pans de réel pour nous introduire dans ce monde rêvé et magique, surprenant. Qui passe du noir à la lumière, du réel aux ténèbres. Il nous offre quelquefois de vrais tableaux vivants, par la grâce aussi des costumes, magnifiques créations dans des noirs et blanc parfaits de Pierre-André Weitz. C'est avec ces moyens, exceptionnels et rares qu'Olivier Py dirige l'action, la pousse et la dynamise. Dès l'ouverture il part sur les chapeaux de roues et fait défiler sur scène les personnages dans une fébrilité active et tout au long de la pièce les éléments de l'histoire se déroulent sous nos yeux sans relâche. La composition d'Edouard Lalo, les textes d'Edouard Bleu n'y sont pas pour rien le texte et la composition rebondissent sans temps mort, s'enchaînent avec une fluidité et dans un flux incessant, alternent scènes de combat, mouvements d'ensembles, tableaux intimes ou duos tendres et duels vocaux énergiques. 


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck

L'Orchestre National de Mulhouse, dans un effectif généreux interprète avec brio, et délicatesse quand il le faut, sous la direction de Samy Rachid, un ancien de l'Opéra Studio cette magnifique partition d'Edouard Lalo. Celui-ci a écrit une oeuvre romantique et colorée, lyrique et bien équilibrée où les tableaux symphoniques puissants, des duos prenants et de grand airs lyriques font avancer la tension dramatique jusqu'à la submersion finale. Une oeuvre qui va à l'essentiel et pour laquelle Olivier Py a su extraire et traduire le meilleur, amplifiant la force du mythe et concentrant l'essence de la musique. Une oeuvre phare, ressurgie des flots et rompant les digues de l'émotion.


La Fleur du Dimanche



Strasbourg, - Opéra du Rhin - du 11 au 19 mars 2026
Mulhouse - La Filature - 27 et 29 mars 2026

Distribution
Direction musicale
Samy Rachid
Mise en scène
Olivier Py
Décors, costumes
Pierre-André Weitz
Lumières
Bertrand Killy
Chœur de l’Opéra national du Rhin, Orchestre National de Mulhouse
Les Artistes
Le Roi d’Ys
Patrick Bolleire
Margared
Anaïk Morel
Rozenn
Lauranne Oliva
Mylio
Julien Henric
Karnac
Jean-Kristof Bouton
Jaël
Jean-Noël Teyssier
Saint Corentin
Fabien Gaschy

mercredi 28 janvier 2026

Logbook à Pôle Sud: Un carnet de bord qui mélange les contraires, la diversité opposée qui fusionne

Nous avions déjà pu apprécier les talents de Solène Wachter et de Bryana Fritz à Pôle Sud lors des précédents Festivals L'Année Commence ave Elles. Bryana Fritz en 2023 avec Submission Submission et Solène Wachter en 2024 avec For You / not for you, de même, Solène Wachter avait fait la chorégraphie de la pièce de Joris Lacoste Nexus de l'Adoration vue récemment au Maillon. 


Logbook - Solène Wachter - Bryana Fritz - Photo: Christophe Raynaud de Lage


La pièce Logbook, a été créée lors du Festival d'Avignon 2025 pour les rencontres Vive le sujet ! Tentatives de la SACD qui propose des créations courtes pluridisciplinaires. C'est l'occasion pour Solène Wachter à qui la pièce avait été commandée de se confronter à Bryana Fritz dans un projet où les deux danseuses chorégraphes, qui ont un certain penchant pour la collaboration à confronter et mixer leurs deux univers. Univers qui ne sont pas forcément très éloignés, puisque les deux chorégraphes danseuses ont eu quelques expériences communes de formation (P.A.R.T.S.) et d'interprétation (chez Anne Teresa De Keersmaeker et Boris Charmatz). Et les deux ont en commun aussi de pratiquer le chant (le chant médiéval pour Bryana Fritz comme on a pu le voir dans Submission Submission). 


Logbook - Solène Wachter - Bryana Fritz - Photo: Christophe Raynaud de Lage


Dans Logbook la référence est d'ailleurs le chant polyphonique, qui avait été introduit dans les chants religieux au XIIIème siècle à Avignon lors du Grand Schisme comme nous l'explique Bryana Fritz dans la pièce. Ainsi, nous avons cette sorte de confrontation-fusion entre les deux interprètes qui font se côtoyer et superposer lors de la pièce plusieurs chants, mélodies ou morceaux de musiques qui se frottent ou se marient au fur et à mesure du déroulement. Avec pour commencer un chanson rock qui voisine avec Se Canto, un chant occitan du XIVème siècle, Britney Spears et Purcell, Terry Riley et Frank Ocean, une chanson de Joan Baez et du RnB ou une chanson de Dalida (Moi je veux mourir sur scène) et un choral de Bach. Cette concomitance de style de rythme et d'esprit apporte une surprise et une richesse dans le fil la pièce, même si cela peut étonner ou rendre au premier abord difficile la réception, de même que les polyphonies ont compliqué l'écoute des prières auparavant monodiques. 


Logbook - Solène Wachter - Bryana Fritz - Photo: Christophe Raynaud de Lage


L'opposition est aussi visible dans le costume des deux interprètes qui portent en opposé l'une un haut transparent l'autre le bas, avec en impression un texte d'une chanson punk, l'autre un poème de Pablo Neruda. Le sort a voulu ce soir que l'opposition aille jusqu'au bout avec l'une qui danse, l'autre pas (parce qu'elle était blessée), mais en fait les deux danseuses ont chacune leur style très physique et énergique et c'est dommage - et l'on compatit pour la blessure de Solène Wachter - parce que connaissant son engagement et sa qualité, leur différents duos dansés nous auraient emportés loin. 


Logbook - Solène Wachter - Bryana Fritz - Photo: Christophe Raynaud de Lage


Nous nous sommes satisfaits de la prestance et l'envergure de Bryana Fritz et sa capacité à s'envoler, autant par ses sauts que par les élégants et aériens mouvements de bras et les quelques mouvements en tandem avec elle de Solène Wachter, économisant (et nous imaginons son stoïcisme face à la douleur) sa cheville et profitant des mouvements au sol et de quelques figures avec les bras pour apprécier ces notations croisées et complémentaires. Un condensé de notes, d'idées qui fusent, s'entrechoquent et font des étincelles. L'énergie de la vie en somme.


La deuxième partie de la soirée, est consacrée  à la pièce de Leila Ka Maldonne qui avait déjà fait la clôture du Festival L'Année Commence ave Elles en 2024, une sorte de séance de rattrapage. 

Leïla Ka - Maldonne - Photo: Nora Houguenade


Dans mon billet je disais alors:

"Le dernier spectacle du Festival, Maldonne de Leïla Ka est une très belle conclusion de cette programmation qui donne voix - et corps - aux femmes. Elles sont cinq, debout immobile au centre de la scène, le temps que les spectateurs en arrivent à oublier leurs discussions et se concentrent, avec les danseuses, éclairées à contrejour, la tête légèrement penchées dans une introspection sereine."

En concluant : "Un spectacle puissant et prenant mené de main de maîtresse par Leïla Ka avec cette bande des cinq qui ne nous ménage pas et porte haut la parole des femmes.

La recension complète est là:

Maldonne de Leila Ka: L'habit fait la nonne et le geste donne



La Fleur du Dimanche


Logbook


Pôle Sud, le 28 et 29 janvier 2026 


Chorégraphie et Interprétation : Bryana Fritz et Solène Wachter
Régie son : Justine Pommereau
Régie lumière : (en cours)
Développement et production : Margaux Roy
Production et logistique : Claire Heyl
Administration : Florence Péaron

Production : Supergroup
Coproduction : Festival d’Avignon, SACD, Ménagerie de Verre (Paris), Espace Pasolini (Valenciennes), QWERTY (Marseille)
Avec le soutien de La Place de la Danse – CDCN Toulouse – Occitanie, Théâtre Garonne (Toulouse)
Résidences : Teatro comunale di Badolato, KLAP – Maison pour la Danse (Marseille), La Place de la Danse – CDCN Toulouse – Occitanie, Théâtre Garonne (Toulouse), Pavillon Noir – CCN Aix en Provence  

dimanche 13 avril 2025

GRENZ-Thérapie avec les Clandestines: Passer les frontières à la lisière du théâtre, de la musique, des langues

 Les frontières sont faites pour être dépassées. D'ailleurs ne dit-on pas que lorsqu'elles sont dépassées il n'y a plus de limites. Et pourtant.... Les frontières et les passages qu'elles supposent sont devenus un sujet brûlant d'actualité. Tout comme, en 2020, lorsque la pandémie a figé le monde, la frontière s’est soudain rétrécie, jusqu’à se fixer parfois à un kilomètre de chez soi, parfois même au seuil de sa porte.  C'est dans ce contexte de confinement qu'a germé l'idée d'un spectacle né de la collaboration entre l'équipe des Clandestines, troupe strasbourgeoise active depuis plus de 25 ans - et la musicienne, performeuse et compositrice Abril Padilla, installée à Bâle. De cette rencontre est née une première version portée par des musiciens et compositeurs et musiciens surtout bâlois - Robert Torche (CH), Joëlle Salomé Götz (CH), Annette Schlünz (DE). Elle fut donnée en 2023 au Kasko dans le bâtiment de l'ancienne brasserie Warteck à Bâle.


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

Pour les deux représentations strasbourgeoises au CRIC, rue de la Coopérative, ce sont Mathieu Goust aux percussions et à la batterie et Christophe Rieger au saxophone, toujours avec Abril Padilla, qui ont assuré avec brio la partie musicale. Tandis que Béatriz Beaucaire, Carole Breyer, Naton Goetz, Dominique Hardy, Virginie Meyer, Régine Westenhoeffer et Emmanuelle Zanfonato occupaient l'espace avec le chant, la danse et les textes. 


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

Il est des spectacles qui ne se contentent pas de se jouer. Ils s’expérimentent, se traversent. Ils vous prennent par la main, ou par surprise et vous entraînent là où les murs sont des prétextes, et les règles, des invitations à les contourner. Les Clandestines savent cet art rare de déplacer les lignes, de tendre des miroirs à nos limites, de rendre palpable ce que, souvent, nous croyons abstrait. Grenz-Thérapie interroge avec poésie, humour et malice ce que nous faisons des frontières. Celles qui séparent les pays, les langues, les esprits. Mais aussi celles que nous érigeons à l’intérieur de nous-mêmes.


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker


D'emblée nous franchissons les frontières de la salle traditionnelle. Dans une apparition surprise, au loin, tout au bout de la cour du "Garage Coop" du côté des "Ateliers éclairés", la petite troupe des Clandestines, munies de leur immense porte-voix rouge, exécute une traversée du vaste espace de la cour et passe sous la porte du garage d'où monte depuis quelques temps un sacré raffut. L'occasion pour nous de faire concrètement l'expérience de ce qu'est une frontière: qu'elle soit virtuelle (au loin, de l'autre côté) ou tangible (ces rubalises rouges et blanches tendues devant nous) ou encore cette énorme porte de garage qui se dresse devant nous et que nous n'osons pas passer accroupis. 


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

Et n'oublions pas cette frontière sensorielle, ce vacarme assourdissant dissuadant toute tentative d'intrusion. S'y ajoute également la frontière des langues, que nous découvrons avec les lettres collées sur les vitres du bâtiment: des mots écrits en français et en allemand et parlant de "frontière" - "Grenze", de "lieu" - "Ort", de "Land" (pays) ou de "hören" (entendre).


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

La toponymie de la pièce posée, il ne reste plus qu'à la déconstruire, à briser les "limites" de "Da" (ici) pour franchir l'"orée" de l'oreille et plonger dans le chahut et le raffut qui s'efface peu à peu pour céder la place à une musique métissée: électronique, percussions et objets du quotidien: moule à kouglof ou kougelhopf (qui fera l'objet d'une séquence avec des références historiques, géographique et même, symboliquement, vestimentaire car Gugel en allemand signifiant turban) et divers objets, dont des livres "sonores". 


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker


De cette pièce faisant office de "salle d'embarquement", nous sommes invités à passer par un - long - couloir de transit avec contrôles obligatoires vers une première étape dans un nouvel espace, dans un petit pays, le Liechtenstein où les timbres se moquent des frontières.


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker


En petits groupes, nous partons, emportés par le texte du poète Bernard Heidsiek, dans une poésie tourbillonnante - c'est le cas de le dire - en spirale excentrique, à la découverte des peuples, tribus et populations, habitant "autour, tout autour de Vaduz", la capitale. Sans oublier les "émigrés, les désintégrés, et bien d'autres, et bien d'autres,...". Manière insidieuse de faire sauter les frontières, surtout que la lecture du texte en français et en allemand se superposent. 


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

Une autre jeu s’installe ensuite: interroger le public, le faire réfléchir à sa propre conscience de la frontière, aux sensations, aux sentiments, aux attitudes qui lui sont attachés. Puis matérialiser cette diversité dans l’espace: démontrer par l’exemple que les groupes auxquels nous croyons appartenir, au gré des questions et des catégories, sont mouvants, instables.. Ce procédé permet aussi au spectateur de devenir acteur, agissant, de se confronter à l'autre, aux autres, semblables et différents selon les critères.


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker


Cette question de la différence se prolonge dans une séquence où les langues et dialectes deviennent source d’émerveillement poétique, presque surréaliste. Tantôt en allemand, tantôt en alsacien, suisse allemand ou français, les poèmes nous emmènent dans un labyrinthe sonore, tandis que les chanteuses, entre humour et poésie, nous conduisent aux confins de la poésie sonore.  


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker


Des livres-objets — des leporellos — se déploient alors, comme des oiseaux dans le ciel, avant de redescendre au sol, dressant de fragiles frontières symboliques. Les Clandestines, elles, se réfugient sur leur "tour d’ivoire", dominant la foule pour offrir un concert "perché".


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker


Après une séquence de nomenclature du public et de tentative de classement et de regroupements, une nouvelle étape s'annonce: le mouvement (vers l'autre), la danse, en tant que "langage des corps" qui dans une ronde simple et entraînante tente de nous faire expérimenter ce chemin vers l'autre. Le groupe invite le public au dialogue, à la participation. Mais les barrières sont encore là, tenaces dans nos têtes: peu osent franchir ce seuil invisible. Même le jeu, on préfère encore le regarder que s’y abandonner.


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker


 Alors commence ce que l’on pourrait nommer une escalade des hostilités. Les Clandestines nous renvoient, nous débarquent, dans cette salle d’embarquement, pour continuer entre elles, de l’autre côté, à jouer, chanter, nous laissant là, esseulés, âmes en peine livrées à elles-mêmes. L’expérience devient alors tangible : la séparation est là, réelle, elles (ou nous ?) derrière des grilles closes, entonnant des chants de lutte. 


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker


Mais la lutte doit continuer. Elles reviennent, par un chemin détourné, nous offrir une danse de chiffons multicolores qui flottent comme des drapeaux et qui, par un effet de magie scénique, se révèlent, à la fin, chacun barré d’une bande noire, image saisissante d’un pays scindé.


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker


Et pour ne pas perdre le fil, ces drapeaux deviennent coiffes. Kugelhopf sur le Kopf. Et, dans un ultime chant de lutte, nos chères Clandestines s’éclipsent, partant affronter de nouvelles frontières et d’autres publics.


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker


Au bout du compte, en un peu plus d’une heure, nous aurons expérimenté, par la danse, le chant, la musique, les échanges, différentes situations où les frontières — physiques, réelles, symboliques, mentales, corporelles, sociales — auront été mises à l’épreuve. Bougées, peut-être. Ce que proposent et concrétisent dans le vécu les Clandestines, dans ce mélange des genres et des sensibilités, c’est la preuve qu’il est possible, dans la joie et la jubilation, de faire sauter les limites qu’on s’impose et les empêchements qu’on trimballe.


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker

Et à nous, de découvrir qu’au fond, l’essentiel n’est pas tant de franchir les frontières, mais de cesser de les croire infranchissables.


GRENZ-Thérapie - Les Clandestines - Photo: Robert Becker


La Fleur du Dimanche


Le spectacle a été présenté dans dans le cadre du festival Lire notre monde-Strasbourg capitale mondiale du livre-Unesco 2024


dimanche 5 janvier 2025

Catherine Ringer à la MAC à Bischwiller: La Volupté de la Vie

 Quatorze ans après la fin des Rita Mitsouko, revoila Catherine Ringer en concert à Bischwiller à la MAC, ou plutôt en spectacle dans L'érotisme de vivre. Il ne faut pas s'attendre au groupe mythique qu'elle avait créé en 1979 avec son compagnon Fred Chichin et les 11 disques et nombreuses chansons dont certaines sont devenues des tubes des année 80 et après, dont Andy ou Le Petit Train. Non, pour cette fois, Catherine Ringer fait dans la sobriété.


Catherine Ringer - L'érotisme de Vivre - Photo: Robert Becker


C'est un piano à queue noir qui nous accueille sur la scène, à gauche, avec Grégoire Hetzel, qui l'accompagne et qui a composé la musique. Il introduit le spectacle, doucement, avec d'agréables mélodies modernes et calmes. Puis Catherine apparaît dans une belle et longue robe rouge feu et n ous interprète, quelquefois en les lisant, quelquefois en les introduisant par de courtes mélodies presque ritournelles, des poèmes ou des pages du journal de la poétesse Alice Mendelsohn. 


Catherine Ringer - L'érotisme de Vivre - Photo: Robert Becker

Celle-ci était professeur de français et n'avait rien publié avant ses 90 ans. Son père est mort en déportation pendant la guerre. Elle et sa mère s'en sont sorties. Elle a écrit dès après la guerre et Catherine Ringer nous lit des extraits de ces feuilles secrètes qu'elle publie à 95 ans en 2022. Rythmées par les dates, ou ponctuées de "sans date" que le public accueille avec des rires, passent les moments de vie, des observations dans la rue, des réflexions sur les observations au fil du temps, la célébration de l'amour, le vrai, le physique, le corps, le sien, celui des autres, découverts, aimés, loués, célébrés dans la joie et le plaisir. Le plaisir de répondre, même à des âges avancés à ses envies de vivre et de partager la douceur et la puissance de la relation. Les mots sont simples, tendres, choisis. On y sent l'amour de l'autre, l'acception de soi. 


Catherine Ringer - L'érotisme de Vivre - Photo: Robert Becker

Le désir pointe, déjà dans la mémoire du salon de coiffure paternel à Paris, où elle, "la fille qui bouillonne" est fascinée par la peau, les sens. La beauté est louée -  "belle, pour toi je suis belle" - les échanges se font par le regard - "à te voir entrer, mes yeux te font l'amour" - mais a distance est vite bannie - "dans nos main dans nos yeux, un seul corps pour nous deux" et le corps de l'homme passe au "tamis de la langue".


Catherine Ringer - L'érotisme de Vivre - Photo: Robert Becker

Il y a beaucoup de tendresse qui passe dans les mots dit et aussi dans ce que l'on peut imaginer, la tendresse et le plaisir sont célébrés, avec joie. La liberté aussi, on sent que les plaisirs sont multiples, les hommes et les relations aussi. Et au fur et à mesure que le temps passe dans les textes, des années cinquante, puis soixante,  même après quatre-vingt, même en maison de convalescence et même dans les années deux mille cette énergie vitale reste forte. Au point de dire "à quatre-vingt-treize ans, il fait avoir la vice de la joie


Catherine Ringer - L'érotisme de Vivre - Photo: Robert Becker

Catherine Ringer assure totalement cette image de femme qui incarne le désir et les sens en joie, elle qui a eu également un vie sans barrières. Sur scène, elle personnifie ce désir dans sa robe rouge, sa natte de côté, complice avec la public, en dialogue avec le pianiste, l'accompagnant un moment sur une mélodie au synthé, le laissant poser des respirations, dansant sur un air de java ou au rythme de la mélodie. Et également en laissant également vivre et se déployer ces morceaux choisis, ces morceaux de vie qui débordent de tendresse et de force et qui posent la femme maitresse de sa destinée et de ses choix. 


Catherine Ringer - L'érotisme de Vivre - Photo: Robert Becker

Les spectatrices, nombreuses dans la salle en prennent de la graine. Ce portrait de femme qui s'assume jusque dans ses vieux jours, posé par petites touches, se construit sur une petite heure pour dire "le temps trop court" dans la joie, la tendresse et le désir. Par la voix unique de Catherine Ringer la joie de vivre et la volonté de " ne jamais bâcler de vivre" se transmet au public qui ne peut qu'y adhérer. Et y trouver y trouver un réel plaisir. 


Catherine Ringer - L'érotisme de Vivre - Photo: Robert Becker

Plaisir qui se double sous une autre forme, tout aussi agréable quand, en guise de bis la chanteuse offre à la salle trois chansons qui prouvent qu'elle est aussi un grande chanteuse et interprète autant de Mouloudji  "Marcel"  quand il célèbre la rencontre dans "Un  jour tu verras" de circonstance. 


Catherine Ringer - L'érotisme de Vivre - Photo: Robert Becker

Egalement dans l'esprit du spectacle, la chanson de Georges Brassens "Je me suis fait tout petit" et bien sûr, tout honneur au groupe Les Rita Mitsouko, la chanson fort à propos "Triton".

On ne peut pas dire que cela se termine pas par une "queue de poisson"....

Alors je vous offre en prime le clip original:




La Fleur du Dimanche


P.S. Une pensée à Alice Mendelsohn qui a célébré la vie, l'amour et la joie et qui s'est éteinte la veille du concert à presque cent ans - elle était née en 1925. Les conjonctions....

dimanche 8 décembre 2024

Geneviève Charras performe avec Raynaud et expose son petit "Petit Musée de la Danse"

 Geneviève Charras ne tient en place. Un jour elle est à Auch pour dialoguer avec Jean Pierre Raynaud qui soutient l'Ukraine en offrant au pays son oeuvre "Sans titre - Ukraine" et la semaine d'après elle est au four et au moulin en présentant son livre "Panpan sur le Tutu" en l'accompagnant bien sûr d'une performance adéquate et dansée.


Guernica - Ukraine


Guernica/Ukraine - Performance: Aphorismes dansés - Geneviève Charras - Baudouin Jannink - Photo: Robert Becker

Dans le Gers, aux Archives Départementales à Auch, pour apporter un éclairage aux deux oeuvres de l'installation Guernica - Ukraine, donc le tableau de Raynaud cité plus haut qui fait face à la reproduction du tableau de Picasso, elle improvise chants, danses et réponses aux aphorismes de Jean Pierre Raynaud qui, en plus d'être un artiste mondialement connu, écrit des aphorismes sur l'art, la vie, la violence et la guerre. Baudouin Jannink, à l'initiative de ce généreux et exceptionnel projet - les deux toiles font chacune 7 mètres 70 de long et 3 mètres 50 de haut - accompagne le circuit d'expositions qui marque le soutien au pays en guerre en nous confrontant à ces impressionnantes toiles, et lit avec un calme imperturbable des phrases qui sont comme des coups de poing. Autant que la toile de Raynaud, sa pensée ne laisse pas indifférent, en particulier quand il dit "La violence n’est acceptable qu’en Art car la cible ce n’est pas les autres mais soi-même." Et l'on aimerait le croire quand, pour conclure, il dit "La guerre est finie..." (?).


Guernica/Ukraine - Performance: Aphorismes dansés - Geneviève Charras - Baudouin Jannink - Photo: Robert Becker

Cette installation a déjà voyagé à Paris (Université de la Sorbonne) en 2023 où elle a marqué le premier anniversaire de la guerre, Strasbourg (St-Art, le Conseil de l'Europe et l'Hôtel de Région), Châlons-en-Champagne (Hôtel de Région) et donc actuellement Auch avec le Département du Gers qui soutient ce projet (l'exposition est visible jusqu'au 9 janvier). D'autres villes l'accueilleront en 2025 et 2026... avant qu'elle n'aille en Ukraine quand ce sera possible.  Je vous informerai de la suite...


Panpan sur le Tutu

La suite très proche, c'est le livre "Panpan sur le Tutu", un livre à l'image de Geneviève Charras et de sa passion - pour le moment cachée - qu'elle offre et partage en partie avec nous en présentant une partie de son hénorme collection d'objets ayant trait à la danse et au mouvement. Ses critères sont stricts mais le résultat est à la fois surprenant et impressionnant dans la diversité des objets, poupées, peluches, gadgets, livres, oeuvres d'art et jouets, toujours en rapport avec la danse. C'est tout Geneviève si vous la connaissez. Et si vous ne la connaissez pas, sachez que quand elle était petite, elle croyait que les bébés naissaient dans des tutus. Et c'est pour cela qu’elle est venue s’installer en Alsace, à Strasbourg, près des champs de choux de Krautergersheim, ces choux qu’elle imaginait affublés d’un tutu. Elle croyait aussi que les cigognes portaient des tutus plateaux. 




Elle a déjà, toute petite, gardé les objets, cadeau Banania, poupées Barbies danseuses, livres et revues sur la danse et cette manie s'est aggravé avec l'âge. Ce qui fait que ses armoires sont pleines de sa collection. Vous en verrez une partie en vrai, accrochée aux murs de la Trézorerie ou présentée dans des vitrines. Et une autre partie est dans ce livre de plus de 200 pages édité par Chicmédias dans lequel elle sollicite aussi des amis et des professionnels pour réagir à des objets choisis de cette collection.


Panpan sur le Tutu - Collection Geneviève Charras - Photo: Robert Becker

Cerise sur le gâteau, comme elle est aussi performeuse (elle en a déjà faite plus de 100) elle va faire in situ une performance lors du vernissage de l'exposition le vendredi 13 décembre au 35 de la rue du Fossé-des-Treize à la bien nommée Trézorerie. Attention ce n'est pas à treize, mais à dix-huit heures (treize plus cinq). Et sachez qu'elle est ponctuelle!

Si vous voulez venir, merci, pour des raisons d'organisation, de confirmer votre venue - mail en haut de la page. L'exposition est visible les deux samedis et dimanches avant Noël de 14h00 à 18h00 (sauf si vous arrivez à venir pour une visite privée - contact également par mail).

Et le livre Panpan sur le Tutu (240 pages) est disponible sur le site de Chicmédias à partir du 16 décembre - vous pouvez aussi me faire un mail (cf adresse en haut de page).



Calendrier 2025 de la Fleur du Dimanche

Pour finir, un rappel sur des informations récentes sur La Fleur du Dimanche qui vous on peut-être échappés: Le compte-rendu des spectacles (musique, théâtre, danse, opéra, etc.) est toujours bien fourni. 

Si vous ne voulez pas rater les publications vous pouvez vous abonner. 

Le billet sur le salon ST-ART est encore en cours de complétion et il y aura peut-être un billet sur la Biennale de Lyon.

Sinon, comme chaque année depuis 11 ans, un calendrier, et même deux versions différentes ont déjà été imprimées. Si vous en voulez un ou deux, vous pouvez le choisir et le réserver par mail (choix 1 ou choix 2) sur le billet du 24 novembre, là:

https://lafleurdudimanche.blogspot.com/2024/11/le-calendrier-de-la-fleur-du-dimanche.html


En attendant passez de belles fêtes de fin d'année.


La Fleur du Dimanche