dimanche 15 mars 2026

Le Roi d'Ys à l'ONR: Une légende tracée au compas qui ne tourne pas (en) rond

 La production de l'opéra d'Edouard Lalo Le Roi d'Ys dans le cadre du Festival Arsmondo Iles est une heureuse rencontre entre deux intérêts convergents. D'une part la volonté du directeur de l'Opéra National du Rhin, Alain Perroux de faire revivre tout un pan du répertoire français trop peu connu et joué (la pièce n'a plus été jouée à Strasbourg depuis 1954) et l'attrait d'Olivier Py pour cette musique française de la fin du XIXème délaissée et à laquelle il se consacre pour lui donner un coup de brosse revitalisant depuis quelques années et dont nous avons déjà pu apprécier quelques pépites (Ariane et Barbe Bleue de Paul Dukas, Pénélope de Fauré, et quelques Offenbach). Le Roi d'Ys est le seul opéra célèbre de Lalo, dont le public connait surtout La Symphonie Espagnole


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck

Le livret de l'opéra est d'Edouard Blau qui s'est inspiré de légendes bretonnes, et Edouard Lalo a favorisé cette inspiration de par sa deuxième épouse la mezzo-soprano Julie-Marie-Victoire Bernier de Maligny, qui était bretonne et pour qui il a créé le personnage de Margared - sa soeur ayant hérité du rôle de Rozenn - au cours de l'écriture.  


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck

Dans cette version du mythe d'Ys, les deux soeurs, filles du roi d'Ys vont se retrouver dans deux couples opposés, l'ainée Margared dans un mariage forcé pour des tractations guerrières avec Karnac, mariage qu'elle rompt, mais renoue l'alliance en deuxième partie, la face sombre. Et Rozzen, amoureuse (tout comme sa soeur) de Mylio, le revenant, personnage lumineux (mais qui va faire le malheur de Margared), couple dont le bonheur est assuré. Ces deux couples font des duos magnifiques - la soprano Anaïk Morel (Margared) dont la voix forte et de belle tenue impose son personnage volontaire et terrible (fou même) tout comme le baryton Jean-Kristof Bouton (Karnak) qui a une belle ampleur et et qui impressionne par sa force et sa violence. 


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck

Le rôle de la soeur, Rozenn, plus dans les aigus (Lauranne Oliva) travaille sa fragilité et n'est pas en reste pour la qualité vocale de sa voix de soprano claire et délicate mais néanmoins riche et expressive, que ce soit avec son partenaire Mylio, le ténor Julien Henric dont la diction parfaite et la tenue mélodique est impeccable et très homogène même dans les soto-voce magnifiques ou dans les duos des deux soeurs qui sont un régal. Le père, roi d'Ys, interprété par Patrick Bolleire joue de sa voix de basse profonde et puissante. Il impressionne surtout dans son jeu théâtral de vieux roi fatigué, en partie abdiquant, arrivant difficilement à se lever et à marcher, et chutant souvent. 


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Les choeurs de l'Opéra National du Rhin, dirigés par Hendrik Haas ont une importance particulière et sont formidables, en coulisse ou incarnant des tableaux de foule très esthétiquement positionnés sur scène, que ce soit sur le plateau ou dans les construction inventives de Pierre-André Weitz. Ce dernier a fait pour les décors de cette pièce preuve d'une inventivité et d'une qualité extraordinaire, nous faisant passer sans interruption d'un décor de bord de mer à des espaces sous des arcades tirées au cordeau, sur le pont d'un navire fantomatique ou à des intérieurs à la Escher qui se transforment un clin d'oeil de vaste galerie populeuse à une chambre nuptiale, dont le lit fait écho en miroir au lit royal du début qui se rappelle plutôt un lit d'hôpital ou une couche mortuaire. Le décor en lui-même, tournoyant à nous donner le vertige, en continuelle transformation et succession d'espaces, voit glisser des bateaux, bouger des grues, s'élever des arcades, se transformer des constructions avec escalier où nous sommes alternativement en haut et en bas, à l'intérieur et à l'extérieur, dans une église ou une salle du trône, et devant ou derrière les digues de la ville. Et n'oublions pas la mer, cette mer toujours renouvelée, qui donne la mal de mer (c'est le cas de le dire) lors de l'ouverture avec ses mouvements hypnotisants de vagues et qui, pour le dénouement nous impressionne et nous effraye lorsqu'elle commence à tout submerger grâce à des artifices tout simples mais efficaces. 


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck


Saluons le magnifique travail d'orfèvre sur les lumières du talentueux Bertrand Killy qui d'un coup de pinceau de projecteur nous transforme tout cela sans que l'on s'en rende compte et crée ou fait disparaitre des pans de réel pour nous introduire dans ce monde rêvé et magique, surprenant. Qui passe du noir à la lumière, du réel aux ténèbres. Il nous offre quelquefois de vrais tableaux vivants, par la grâce aussi des costumes, magnifiques créations dans des noirs et blanc parfaits de Pierre-André Weitz. C'est avec ces moyens, exceptionnels et rares qu'Olivier Py dirige l'action, la pousse et la dynamise. Dès l'ouverture il part sur les chapeaux de roues et fait défiler sur scène les personnages dans une fébrilité active et tout au long de la pièce les éléments de l'histoire se déroulent sous nos yeux sans relâche. La composition d'Edouard Lalo, les textes d'Edouard Bleu n'y sont pas pour rien le texte et la composition rebondissent sans temps mort, s'enchaînent avec une fluidité et dans un flux incessant, alternent scènes de combat, mouvements d'ensembles, tableaux intimes ou duos tendres et duels vocaux énergiques. 


Le Roi d'Ys - Opéra National du Rhin - Photo: Klara Beck

L'Orchestre National de Mulhouse, dans un effectif généreux interprète avec brio, et délicatesse quand il le faut, sous la direction de Samy Rachid, un ancien de l'Opéra Studio cette magnifique partition d'Edouard Lalo. Celui-ci a écrit une oeuvre romantique et colorée, lyrique et bien équilibrée où les tableaux symphoniques puissants, des duos prenants et de grand airs lyriques font avancer la tension dramatique jusqu'à la submersion finale. Une oeuvre qui va à l'essentiel et pour laquelle Olivier Py a su extraire et traduire le meilleur, amplifiant la force du mythe et concentrant l'essence de la musique. Une oeuvre phare, ressurgie des flots et rompant les digues de l'émotion.


La Fleur du Dimanche



Strasbourg, - Opéra du Rhin - du 11 au 19 mars 2026
Mulhouse - La Filature - 27 et 29 mars 2026

Distribution
Direction musicale
Samy Rachid
Mise en scène
Olivier Py
Décors, costumes
Pierre-André Weitz
Lumières
Bertrand Killy
Chœur de l’Opéra national du Rhin, Orchestre National de Mulhouse
Les Artistes
Le Roi d’Ys
Patrick Bolleire
Margared
Anaïk Morel
Rozenn
Lauranne Oliva
Mylio
Julien Henric
Karnac
Jean-Kristof Bouton
Jaël
Jean-Noël Teyssier
Saint Corentin
Fabien Gaschy

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