jeudi 12 mars 2026

Au TJP Steven Cohen nous transmet son énergie, sa révolte et sa toute sa vie

 Il est des moments rares que l'on ne revivra jamais. La venue de Steven Cohen au TJP - CDN avec sa pièce People will people you est l'un de ces évènements dont on ne peut que se souvenir pendant longtemps. L'artiste sud-africain, maintenant installé en France qui a réalisé ses performances engagées et ses spectacles dans des villes et des festival dans le monde entier, était déjà venu à quelques reprises à Strasbourg, entre autres grâce à la Hear et Pôle Sud pour des performances fortes.


People will People You - Steven Cohen - Photo: Luke Pallett

Dans le cadre des micro Giboulées, c'est une spectacle exceptionnel qui nous attend dans la petite salle du Pont Saint Martin qui nous offre une intimité rare avec le performeur. Il apparait, juché sur ses chaussures à plateau, énormes sculptures d'au moins trente centimètres, coiffé d'une couronne également surélevée. Une chanson belle et triste chantée d'une magnifique voix féminine accompagne son entrée. Il est, comme à son habitude, habillé d'un costume superbe, dont une blouse toute en couleur et son visage est maquillé et dessiné de toute beauté. Des ailes de papillons parsèment son crâne rasé et sont posées sur son nez et font des ailes à ses oreilles. Avançant jusqu'au milieu de la scène, il enflamme les fontaines lumineuses de la couronne sur sa tête avant de s'installer sur une chaise haute, mouvante, de sa création. Après avoir troqué ses superbes croquenots sculptés pour une paire plus épurée en acier, mais pas moins haute, il nous offre en diaporama commenté et extraits vidéos son parcours de vie et nous montre sa "première performance" à six ans, quand il s'est habillé d'un tutu de danse. 


People will People You - Steven Cohen - Photo: Iona Dutz


Il explique sa création et son engagement personnel très critique par son histoire familiale (ses parents, des juifs européens aisés, obligés de s'exiler en Afrique du Sud, où ils deviennent les oppresseur des autochtones noirs). Mais cette présentation ne se fait pas par un exposé froid et distant, Steven Cohen ouvre très vite son coeur et sa vie et invite le public au dialogue en demandant la lumière dans la salle. Il glisse quelques jeux de mots sur sa production, liant au passage les chaussures (Shoes) avec les juifs (Jews) et précisant que sa mauvaise conscience de juif étant passé du statut d'oppressé à celui d'oppresseur dans son pays d'adoption, l'Afrique du Sud, a nourri sa réflexion et construit son statut décalé de "mâle blanc blond queer et juif" - il se définit d'ailleurs plus queer qu'homosexuel, et sa performance Chandelier (dont il passe, comme pour d'autres, les images) qu'il réalise dans un quartier de Soweto en démolition, habillé d'un chandelier allumé en tutu, montre sa manière de mettre en lumière les contradictions de notre société. 


People will People You - Steven Cohen - Photo: Iona Dutz


Contradictions qu'il cultive en exhibant son corps et en lui faisant subir de nombreuses violences. Mettant le doigt sur ce qui ne fonctionne pas, cultivant le choc des oppositions et des antagonismes. Ne craignant pas de choquer (même sa mère à qui il demande d'allumer un cierge magique qu'il a mis dans son derrière), coiffant son sexe d'un chausson de danse, ou dansant nu en tutu devant les bourgeois d'un restaurant qui mangent sur une terrasse - ce qui lui fait dire: "Les dominants dînent tandis que les dominés travaillent (le gardien noir qui le chasse)". Il pousse l'ironie à qualifier le policier qui l'emmène au poste lors de sa performance sous la tour Eiffel de "co-costumier, co-chorégraphe et co-auteur des textes" quand celui-ci s'interpose lors de Coq, cock (coq, bite), une performance au pied de la tour Eiffel lorsqu'il s'attache un coq à sa queue. Il y a des performances plus douloureuses comme quand il en sort avec de graves brûlures et d'autres non moins douloureuses mais plus belles lorsqu'il se couche nu, au soleil couchant, sur la tombe de sa mère. 


People will People You - Steven Cohen - Photo: Iona Dutz

 Il affirme cependant qu'il n'est pas performeur mais "artiste", et qu'il fait des sculptures - dont des créations de chaussures, une paire d'entre-elles, où il intègre deux crânes à 2.000 $ issus d'un magasin "branché" à New-York, lui permettent d'interroger la "valeur" et la moralité de l'argent, et de la vie humaine, chaussures qui lui ont inspirées des performances à Wall Street, Time Square et Ground Zero, de même que le film Money. Il rappelle d'ailleurs que l'essentiel de son travail artistique (en dehors de ses créations) se fait dans la rue, interrogeant le rapport à l'autre et à la normalité des corps et des relations sociales. Et de préciser que ce spectacle a ceci de particulier que, pour une fois, il n'est pas, d'une certain manière, dans sa "bulle" (comme il l'est totalement lors sa performance à la Hear Free Jew is Cheap at Twice the Price  (Un Juif libre vaut deux fois son prix) qui a donné iBall en 2020 après le Covid. Il avoue d'ailleurs que ce rapport frontal avec les spectateurs de ce soir l'intimide particulièrement et il nous dit "Si vous êtes mal à l'aise, c'est aussi le cas pour moi". 


People will People You - Steven Cohen - Photo: Iona Dutz


Mais sa bienveillance et aussi celle de la salle, ainsi que les échanges libres et sans interdit avec le public et les questions venant de la salle auxquelles il répond de manière très modeste et simple, mais forte, dénouent cette ambiance et construisent une belle complicité. Une complicité qu'il creuse jusqu'à transporter sa loge sur scène. Et ainsi il nous faire participer à son "démaquillage", acte intime de mise à nu qui est aussi une action de création artistique. Il décolle littéralement son maquillage en une quinzaines de bandes qu'il assemble dans un tableau qui représente à la fois la fragilité et l'éphémère singularité du moment que nous venons de vivre avec lui. Ce temps qu'il semble apprécier puisqu'après une dernière vidéo, il repart dans un nouvel échange et nous dit finalement adieu avec une émotion bien visible. 


People will People You - Steven Cohen - Photo: Robert Becker


De notre côté aussi l'émotion est à son comble et nous sommes conscient de la force et la puissance de ce que cet artiste immense a partagé avec nous et nous lui en sommes très reconnaissants. Reconnaissants aussi de son courage et de sa lucidité, et de la considération et du respect pour son jeune public, à qui il avoue que lui et les hommes ont cassé le monde et que les jeunes vont le réparer.


La Fleur du Dimanche 


People will people you

Au TJP - Petite Scène, du 12 au 14 mars 2016


Performance Steven Cohen

Lumière Yvan Labasse
Production & management Samuel Mateu
Crédit photos Luke Pallett
Production Compagnie Steven Cohen
Coproduction Théâtre National de Bretagne (Rennes), Festival Euro-scene (Leipzig)

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