Quand nous nous installons dans la salle de l'Espace Klaus Michael Grüber du TNS, spectateurs de la pièce de Caroline Arrouas Dora et Franz, Sauver le jour, nous nous retrouvons comme les invités d'une noce, participants à une fête qui se prépare. Nous sommes en attente, tout comme les deux personnages qui sont "presque avec"* nous. Il y a là, Franz en costume clair et Dora, en robe blanche des années 1920, assis sur leur chaise dans la continuité du premier rang des spectateurs, qui attendent, comme nous. Qui attendent et qui échangent, sur le temps, sur les fleurs, les bouquets, même le coût des fleurs (Nous sommes en Allemagne et c'est l'hyperinflation dans les années d'après-guerre).
"Moi, j'aime les fleurs coupées, parce qu'elles vont faner"
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| Dora et Franz, Sauver le jour - Caroline Arrouas - Photo: Jean-Louis Fernandez |
Ce n'est donc pas une noce.... mais elle va arriver. Là, nous sommes dans un sanatorium, la Pension Glückauf à Graal-Müritz sur la Baltique où Franz se repose et où se noue son idylle avec Dora qu'il vient d'y rencontrer. Par touches impressionnistes, fragments temporels de ces moments où se construit le lien. Et l'on attend, aux aguets, autant dans la relation à l'autre que dans ce qui peut arriver de l'extérieur. L'inquiétude est là, l'espérance et l'enthousiasme aussi. Et les deux comédiens, Caroline Arrouas (qui a aussi construit le texte de la pièce et la mise en scène) et Jonas Marny, par leur jeu sensible et tout en finesse nous plongent littéralement dans ces errements, ces sautes d'humeurs, cette fragilité, cet espoir.
"Il faut avoir de grands projets"
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| Dora et Franz, Sauver le jour - Caroline Arrouas - Photo: Jean-Louis Fernandez |
Par ce jeu, par ces sorties de scène, de salle, avec pour celui qui reste une certaine attente et une peur contagieuse, et leurs retours surprenants, nous nous focalisons sur le couple que nous découvrons avec sa complexité, sa pensée secrète, révélée par bribes. Mais, grâce à la musique (Franz joue du mélodica - une sorte de piano à bouche - puis du piano), nous plongeons aussi dans une ambiance plus festive avec des mélodies klezmer et des chansons yiddish.
"Trois choses ne peuvent rester cachées: l’amour, la pauvreté et la toux."
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| Dora et Franz, Sauver le jour - Caroline Arrouas - Photo: Jean-Louis Fernandez |
La toux s'invite lorsque Franz joue du mélodica et prend de l'ampleur, accompagnée, discrètement, plus tard, par le rouge sur le mouchoir. La maladie de Franz plane sur le destin du personnage et sur la pièce, comme une épée de Damoclès. De même, la noce, pour laquelle nous attendons la réponse du père de Dora, qui tarde et maintient le suspense. Mais Dora nous chante façon music-hall une chanson de mariage gaie et triste à la fois. Ainsi la tension, amoureuse et dramatique s'envole dans la musique entraînante, libératrice et enjouée.
"Garçon, comme tu es bien tombé et tu t'es magnifiquement relevé"
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| Dora et Franz, Sauver le jour - Caroline Arrouas - Photo: Jean-Louis Fernandez |
De chutes en rebondissements, la pièce avance, nous permettant de rentrer dans l'intimité du couple, presque dans les méandres de leurs sentiments et dans une certaine connaissance de l'esprit et l'écriture de Franz. Nous naviguons entre le centre de la pièce où un un cube recouvert de tulle semble prédestiné à devenir la chambre d'amour, et l'aile gauche, avec son piano, à la fois salon de musique, petite pièce pour l'écriture et boudoir pour les amoureux. Ce cube qui peu à peu se révèle, se dévoile, surchargé de fleurs (à l'image de la chambre de L'écume des jours de Boris Vian), va se métamorphoser en chapelle de noces, chambre nuptiale et caveau funéraire.
"Le jour de l'enterrement je me suis écroulée sur le cercueil"
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| Dora et Franz, Sauver le jour - Caroline Arrouas - Photo: Jean-Louis Fernandez |
C'est donc par petites touches, paroles échangées, silences complices que nous voyons naître un amour exceptionnel, entre deux êtres secrets, presque des fantômes, qui voyagent dans le temps, l'espace, mélangeant les souvenirs, les citations et basculant soudain dans de joyeux tableaux festifs, faisant resurgir une culture presque disparue, à la fois gaie et nostalgique de cette Mitteleuropa d'entre deux guerres. Cette alternance entre intimité et spectaculaire, très justement équilibré nous offre une partition dans laquelle nous nous coulons avec délice. Et le récit nous fait découvrir le portrait d'un auteur mystérieux, dont nous ne connaitrons pas tout mais dont nous sommes témoin du bonheur des derniers jours.
Le Fleur du Dimanche
* La proximité "intime" avec le public sur la partie gauche de la scène peut se révéler un peu plus "distante" pour les spectateurs placés à droite et au fond da la salle. Mais c'était une "première", ce sera sûrement ajusté.
Au TNS - Espace Grüber - du 30 mars au 11 avril 2026
[Avec] Caroline Arrouas et Jonas Marmy
[Dramaturgie] Adèle Chaniolleau
[Scénographie et costumes] Clémence Delille assistée de Elise Villatte
[Création sonore] Samuel Favart Mischka
[Création lumière] Germain Fourvel
[Assistanat à la mise en scène] Elsa Revcolevschi
[Administration, production et développement] Virginie Hammel et Nora Fernezelyi - le petit bureau
Et l’équipe technique du TnS
[Régie générale] Swen Ferbach
[Régie plateau] Jeanne Dubos
[Régie lumière] Simon Anquetil
[Régie son] Maxime Daumas [Habilleuse] Blandine Hermant
[Accessoiriste] Pauline Krier
[Régie des titres – surtitrage des Spectacles dans ta langue] Jean-Christophe Bardeaux
Production délégué le petit bureau
Coproduction Théâtre national de Strasbourg,Théâtre Dijon Bourgogne – Centre Dramatique National
Avec le soutien des Lilas en scène et de la Fondation pour la mémoire de la Shoah





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