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lundi 30 mars 2026

Dora et Franz, Sauver le jour au TNS: invités à la noce et témoins d'un amour

Quand nous nous installons dans la salle de l'Espace Klaus Michael Grüber du TNS, spectateurs de la pièce de Caroline Arrouas Dora et Franz, Sauver le jour, nous nous retrouvons comme les invités d'une noce, participants à une fête qui se prépare. Nous sommes en attente, tout comme les deux personnages qui sont "presque avec"* nous. Il y a là, Franz en costume clair et Dora, en robe blanche des années 1920, assis sur leur chaise dans la continuité du premier rang des spectateurs, qui attendent, comme nous. Qui attendent et qui échangent, sur le temps, sur les fleurs, les bouquets, même le coût des fleurs (Nous sommes en Allemagne et c'est l'hyperinflation dans les années d'après-guerre).

"Moi, j'aime les fleurs coupées, parce qu'elles vont faner"


Dora et Franz, Sauver le jour - Caroline Arrouas - Photo: Jean-Louis Fernandez


Ce n'est donc pas une noce.... mais elle va arriver. Là, nous sommes dans un sanatorium, la Pension Glückauf à Graal-Müritz sur la Baltique où Franz se repose et où se noue son idylle avec Dora qu'il vient d'y rencontrer. Par touches impressionnistes, fragments temporels de ces moments où se construit le lien. Et l'on attend, aux aguets, autant dans la relation à l'autre que dans ce qui peut arriver de l'extérieur. L'inquiétude est là, l'espérance et l'enthousiasme aussi. Et les deux comédiens, Caroline Arrouas (qui a aussi construit le texte de la pièce et la mise en scène) et Jonas Marny, par leur jeu sensible et tout en finesse nous plongent littéralement dans ces errements, ces sautes d'humeurs, cette fragilité, cet espoir.

"Il faut avoir de grands projets"    


Dora et Franz, Sauver le jour - Caroline Arrouas - Photo: Jean-Louis Fernandez


Par ce jeu, par ces sorties de scène, de salle, avec pour celui qui reste une certaine attente et une peur contagieuse, et leurs retours surprenants, nous nous focalisons sur le couple que nous découvrons avec sa complexité, sa pensée secrète, révélée par bribes. Mais, grâce à la musique (Franz joue du mélodica - une sorte de piano à bouche - puis du piano), nous plongeons aussi dans une ambiance plus festive avec des mélodies klezmer et des chansons yiddish.

"Trois choses ne peuvent rester cachées: l’amour, la pauvreté et la toux."


Dora et Franz, Sauver le jour - Caroline Arrouas - Photo: Jean-Louis Fernandez


La toux s'invite lorsque Franz joue du mélodica et prend de l'ampleur, accompagnée, discrètement, plus tard, par le rouge sur le mouchoir. La maladie de Franz plane sur le destin du personnage et sur la pièce, comme une épée de Damoclès. De même, la noce, pour laquelle nous attendons la réponse du père de Dora, qui tarde et maintient le suspense. Mais Dora nous chante façon music-hall une chanson de mariage gaie et triste à la fois. Ainsi la tension, amoureuse et dramatique s'envole dans la musique entraînante, libératrice et enjouée.  

"Garçon, comme tu es bien tombé et tu t'es magnifiquement relevé


Dora et Franz, Sauver le jour - Caroline Arrouas - Photo: Jean-Louis Fernandez


De chutes en rebondissements, la pièce avance, nous permettant de rentrer dans l'intimité du couple, presque dans les méandres de leurs sentiments et dans une certaine connaissance de l'esprit et l'écriture de Franz. Nous naviguons entre le centre de la pièce où un un cube recouvert de tulle semble prédestiné à devenir la chambre d'amour, et l'aile gauche, avec son piano, à la fois salon de musique, petite pièce pour l'écriture et boudoir pour les amoureux. Ce cube qui peu à peu se révèle, se dévoile, surchargé de fleurs (à l'image de la chambre de L'écume des jours de Boris Vian), va se métamorphoser en chapelle de noces, chambre nuptiale et caveau funéraire.

"Le jour de l'enterrement je me suis écroulée sur le cercueil


Dora et Franz, Sauver le jour - Caroline Arrouas - Photo: Jean-Louis Fernandez


C'est donc par petites touches, paroles échangées, silences complices que nous voyons naître un amour exceptionnel, entre deux êtres secrets, presque des fantômes, qui voyagent dans le temps, l'espace, mélangeant les souvenirs, les citations et basculant soudain dans de joyeux tableaux festifs, faisant resurgir une culture presque disparue, à la fois gaie et nostalgique de cette Mitteleuropa d'entre deux guerres. Cette alternance entre intimité et spectaculaire, très justement équilibré nous offre une partition dans laquelle nous nous coulons avec délice. Et le récit nous fait découvrir le portrait d'un auteur mystérieux, dont nous ne connaitrons pas tout mais dont nous sommes témoin du bonheur des derniers jours.


Le Fleur du Dimanche


* La proximité "intime" avec le public sur la partie gauche de la scène peut se révéler un peu plus "distante" pour les spectateurs placés à droite et au fond da la salle. Mais c'était une "première", ce sera sûrement ajusté. 


Dora et Franz, Sauver le jour


Au TNS - Espace Grüber - du 30 mars au 11 avril 2026


[Texte et mise en scène] Caroline Arrouas 
[Avec] Caroline Arrouas et Jonas Marmy 
[Dramaturgie] Adèle Chaniolleau 
[Scénographie et costumes] Clémence Delille assistée de Elise Villatte 
[Création sonore] Samuel Favart Mischka 
[Création lumière] Germain Fourvel 
[Assistanat à la mise en scène] Elsa Revcolevschi 
[Administration, production et développement] Virginie Hammel et Nora Fernezelyi - le petit bureau
Et l’équipe technique du TnS
[Régie générale] Swen Ferbach 
[Régie plateau] Jeanne Dubos 
[Régie lumière] Simon Anquetil
[Régie son] Maxime Daumas [Habilleuse] Blandine Hermant
[Accessoiriste] Pauline Krier 
[Régie des titres – surtitrage des Spectacles dans ta langue] Jean-Christophe Bardeaux 
Production délégué le petit bureau 
Coproduction Théâtre national de Strasbourg,Théâtre Dijon Bourgogne – Centre Dramatique National 
Avec le soutien des Lilas en scène et de la Fondation pour la mémoire de la Shoah

  

mercredi 13 décembre 2023

Evangile de la Nature de Lucrèce au TNS: Une magnifique célébration de la Nature

 Stanislas Nordey pour son dernier geste artistique au TNS nous offre une magnifique célébration de la nature, une surprise et un bonheur qui nous comble avec ce seul en scène pour ce texte de Lucrèce Evangile de la Nature (De Rerum Natura) traduit dans une vraie langue poétique par Marie NDiaye et Christophe Perton qui le met en scène. 


Evangile de la nature - Lucrèce - Photo: Jean-Louis Fernandez


C'est un monument, un texte foisonnant qui englobe la terre, les hommes et tout l'univers dans une longue poésie qui nous emporte plus d'une heure et demie. Bien sûr, Stanislas Nordey n'est pas seul et pour porter ce texte, la musique d'Emmanuel Jessua et Maurice Marius qui se marie à chaque instant à la respiration du texte, qui rythme le sens et construit les atmosphères, donne le ton, enveloppe dans un cocon, accélère ou amplifie l'énergie, est un soutien et un guide à cette interprétation du texte. De même que la lumière précise et pointue d'Eric Soyer nous concentre sur l'essentiel dans cet univers mouvant dont beaucoup de choses restent dans le noir. Le texte que Stanislas nous apporte presqu'intériorisé, comme si la pensée de Lucrèce coulait en doux filets de sa bouche, comme une confidence, un conseil, nous enveloppant dans son cours et nous guidant dans le déroulé au fil de cet immense essai de compréhension du monde. Il faut aussi noter le discret mais remarquable travail du son, invisible, mais qui nous offre une qualité d'écoute spatialisée impeccable et confortable. Et qui met ce texte en avant. 


Evangile de la nature - Lucrèce - Photo: Jean-Louis Fernandez


Les très belles images vidéo de Baptiste Klein qui entourent la scène des trois côtés et nous montrent des paysages presqu'abstraits, des nuées, des ciels, des rochers, des plages, du sable, des forêts, des plantes et fougères, avec quelquefois juste un humain qui s'y inscrit en partie, sont également des moyens de nous englober dans ces descriptions et explications que nous donne le philosophe poète. Tout comme le dispositif scénographique, ce plateau circulaire découpé en deux cercles qui ont quelquefois leurs vies autonomes et où l'on se projette totalement comme sur une immense voie lactée ou des anneaux de Jupiter, qui tourneraient dans l'univers et qu'explore la pensée de l'homme qui essaie de le comprendre. Cette pensée est à la fois claire, englobante, et précise, juste, et curieusement, alors qu'elle nous vient de plus de deux mille ans, furieusement actuelle. Les questions soulevées et les sujets traités nous sont d'une curieuses actualité. Que ce soient la peste, qui nous remet aux premiers temps de l'épidémie du COVID (un peu à l'origine de ce projet) - "nul n'était épargné" - ou les cataclysmes terrestres (inondations, tremblements de terre,…) ou encore les questionnements sur l'évolution de la science ou les aveuglements de la religion, ou encore les massacres belliqueux, les questionnements n'ont pas énormément changés. 


Evangile de la nature - Lucrèce - Photo: Jean-Louis Fernandez 


Les leçons de l'évolution de la planète, des sciences, de la civilisation, du langage, des arts, et leurs contreparties de violences et d'affrontements, d'exploitation sont clairement décrits. Les interrogations sur notre univers et ses limites, la temporalité et les questions liées à la matière et à l'âme humaine sont présentées avec une acuité incroyable et dans un récit jamais obscur et plaisant, souvent avec une voix douce et rassurante, avec des variés, bien choisis. Les réflexions s'ancrent dans la civilisation et la philosophie grecque, en particulier Homère et Epicure et prônent une philosophie de la vie simple et positive tout en constatant le transformation des êtres et des choses. C'est un très bel adieu que nous offre donc ici Stanislas Nordey qui nous éblouit de sa prestation et à qui nous souhaitons encore de belles explorations à venir.


La Fleur du Dimanche


Evangile de la Nature 

Au TNS à Strasbourg du 13 au 21 décembre 2023

D’après
De rerum natura 
de Lucrèce
Traduction
Marie NDiaye
Christophe Perton
avec la collaboration
d’Alain Gluckstein
Adaptation, mise en scène et scénographie
Christophe Perton
Avec
Stanislas Nordey
Composition musicale
Emmanuel Jessua
Maurice Marius
Lumière
Éric Soyer
Vidéo
Baptiste Klein
Photographie
Smith
Assistanat à la mise en scène et aux costumes
Ninon Le Chevalier
Assistanat à la scénographie
Clara Hubert
Création le 13 décembre 2023 au Théâtre National de Strasbourg.Production Scènes&Cités
Production Scènes&Cités
Coproduction Théâtre National de Strasbourg
Avec le soutien du Jeune Théâtre National
La Compagnie Scènes&Cités est conventionnée par le ministère de la Culture et la région Auvergne-Rhône-Alpes.
Le décor est réalisé par les ateliers du Théâtre National de Strasbourg.

mardi 15 janvier 2019

I am Europe de Falk Richter au TNS: La performance de l'être ensemble

Une fois que l'on a dit "I am Europe" que peut-on dire encore?
Parler de frontière, de langue, d'histoire, de nations, de migrations, de mariage, d'amour et de sexualité, de religion, de guerre, de politique....
C'est effectivement de tout cela que va parler le spectacle qui démarre par un tir groupé à table avec les huit "performeurs" comme les appelle Falk Richter, comédiens, danseurs, chanteurs, auteurs, qui vont en une salve mitrailleuse soulever toutes ces questions, poser toutes les pierres qui délimitent le concept de la pièce:
"Qu'est-ce qu'être un "individu" européen aujourd'hui dans la mouvance des dernières années."
Et c'est vrai que tout au long des quatre années d'ateliers avec des individus divers et variés - plus de cent cinquante participants pour une série de workshops à Venise, Berlin, Madrid, Paris, Tel-Aviv,... - le monde, l'Europe a changé, s'est transformé.
La pièce sera un peu le révélateur, le sismographe de cette évolution, tout en étant une mise en perspective de la vision de ces jeunes artistes - leur plus vieux souvenirs c'est le début des années 60 avec un triste épisode qui s'ancre dans une histoire encore plus ancienne...


I am Europe - Falk Richter - TNS Strasbourg - Photo: Jean-Louis Fernandez


Une fois que cette dynamique lancée, la pièce ne faiblit pas, entre une musique dynamique de Matthias Grübel qui booste les corps, dans une chorégraphie-mise en mouvement de Nir de Volff. Nous sommes entrainés dans des flots de "statements", de récits, de discours, d'informations, de points de vues, de démonstrations ,avec quelquefois des récits d'expériences calment le jeu.
Les différents protagonistes dans leur singularité et leur diversité nous déploient une mosaïque riche de vécu. Falk Richter s'étant nourri des échanges avec chacun met cela en forme avec le bon équilibre. Il met le doigt là où cela coince ou nous propose des moments émouvants. Il force le public à réagir (quelques spectateurs prennent parti lors de l'épisode des Gilets Jaunes), à s'émouvoir - par exemple devant le récit poignant de la "Yougoslave" apatride qui au fur et à mesure du récit de son expérience de la guerre va se retrouvée littéralement emmurés dans son malheur.
Les moments d'humour alternent avec les témoignages humains, les rappels historiques ou les sujets à débat.
La diversité et la richesse des personnes, des individus, quatre femmes et quatre hommes aux origines géographiques, culturelles, et aux parcours divers, qui participent à fond dans ce projet nous permettent de nous rendre compte de la situation de l'Europe, du Monde, de ce qui bouge, des solutions ou des avancées qui devraient se construire ou des dangers qui pointent.


I am Europe - Falk Richter - TNS Strasbourg - Photo: Jean-Louis Fernandez

A travers le constat de Falk Richter que "L'Europe se trouve dans une situation particulière - on dirait qu'elle est sur le point de se désagréger", les discours semblent déconstruire des certitudes mais cherchent à reconstruire un nouvel avenir avec une "pluralité des voix". 
Et c'est aussi cela qui fait la richesse de la pièce, que l'auteur et metteur en scène n'oblitère aucunement. Les frictions et les oppositions sont visibles et montrées, exprimées. Nous ne vivons pas dans un monde de bisounours, mais le danger ne vient pas de l'autre, mais plutôt de la sourde et inoxérable montée du nationalisme et de l'extrême droite. 
Nils Haarman, le dramaturge qui a accompagné Falk Richter dans cette aventure a raison de noter que l'endroit idéal pour travailler ce sujet c'est le théâtre: C'est l'endroit où "un public se réunit, qui ne partage pas forcément la même opinion, mais qui s'ouvre au dialogue et est prêt à partager, à discuter. Avec une pluralité de perspectives et de voix par rapport aux questions actuelles: où allons-nous, sommes-nous en mouvement, sommes-nous dans un effondrement total, comment nous comportons-nous vis-à-vis de notre famille, de nos relations, de notre héritage colonial, de notre héritage chrétien? Tenter d'y répondre, même si c'est de manière incomplète, rend cette tentative tout à fait originale."

Et le choeur antique final qui nous assène tout une liste de réflexions et de fragments de discours alimente notre réflexion pour l'après-spectacle.


I am Europe - Falk Richter - TNS Strasbourg - Photo: Jean-Louis Fernandez


Mais une chose est sûre, ce qui a été dit sur scène a été entendu, incarné par des femmes et des hommes qui y ont mis toute leur conviction, leurs tripes et leurs émotions pour partager avec nous des expériences de vie et nous ouvrir un peu les yeux sur ceux que nous croisons quelquefois sans deviner ces destins uniques. 

La Fleur du Dimanche

I Am Europe

Au TNS Strasbourg jusqu'au 24 janvier 

Tournée:
Hambourg | 1 - 3 fév 19 | Thalia Theater
Bologne | 9 et 10 mars 19 | Emilia Romagna Teatro Fondazione – VIE festival
Stockholm  | 5-6 avril 19 | Dramaten - Royal Dramatic Theatre of Sweden
Sarrebrück Juin 19 | Festival Perspectives
Groningen  Août 19 | Noord Nederlands Toneel
Weimar     29 août 19 | Kunstfest Weimar
Paris      18 sept - 11 oct 19 | L’Odéon – Théâtre de l'Europe
Genève     20-23 nov 19 | La Comédie de Genève
Liège      Nov 19 | Théâtre de Liège
Zagreb     Janv 20 | HNK Croatian national theatre

Luxembourg Mai 20 | Grand Théâtre de la Ville de Luxembourg


CRÉATION AU TNS

PRODUCTION
Spectacle en français et en langues étrangères surtitrées 

Texte et mise en scène: Falk Richter
Traduction française: Anne Monfort
Avec: Lana Baric, Charline Ben Larbi, Gabriel Da Costa, Mehdi Djaadi, Khadija El Kharraz Alami, Douglas Grauwels, Piersten Leirom, Tatjana Pessoa
Chorégraphie: Nir de Volff
Dramaturgie: Nils Haarmann
Scénographie et costumes: Katrin Hoffmann
Musique: Matthias Grübel
Vidéo: Aliocha Van der Avoort
Lumière: Philippe Berthomé
Assistanat à la mise en scène: Christèle Ortu
Assistanat à la scénographie et aux costumes: Émilie Cognard
Stagiaire assistanat à la mise en scène Barthélémy Fortier

Production Théâtre National de Strasbourg
Coproduction Odéon - Théâtre de l'Europe, Comédie de Genève, Thalia Theater - Hambourg, Noord Nederlands Toneel (NNT) - Groningen, HNK - Croatian National Theatre in Zagreb, Théâtre de Liège et DC&J Créations, Dramaten – The Royal Dramatic Theatre of Sweden, Emilia Romagna Teatro Fondazione
Avec le soutien du Goethe – Institut Nancy / Strasbourg dans le cadre du projet Freiraum
Avec le soutien du Tax Shelter du Gouvernement fédéral de Belgique et d‘Inver Tax Shelter
Avec le soutien de l'Institut français dans le cadre de son programme Théâtre Export

Falk Richter est auteur associé au TNS
Le décor et les costumes sont réalisés par les ateliers du TNS
Falk Richter est représenté par L’Arche, agence théâtrale

Création le 15 janvier 2019 au Théâtre National de Strasbourg