Le Théâtre de Bussang était prédestiné à Rufus au point tel que pour venir dans ce magnifique lieu créé pour l'Art et l'Humanité, ce dernier s'est adressé directement à Frédéric Pottecher pour avoir l'honneur d'y jouer. Frédéric Pottecher ne lui répondant pas, et Rufus ayant une nécessité "vitale*" pour jouer sur la grande scène qui s'ouvre sur la forêt, il ne lui reste qu'à aller à la "Montagne" comme disait d'Alembert à Voltaire.
Mais pour Rufus, pas question de Mahomet, ni de Voltaire, ce qui le meut, c'est bien le coeur de la poésie de Samuel Beckett et ses jeux de mots, ainsi que la pensée de Rabindranath Tagore (Rabi pour les intimes), ce poète bengali qui a été lé premier non européen à obtenir le prix Nobel de Littérature (en 1913) - Samuel Beckett, lui, l'aura en 1969, et n'ira pas le chercher, son éditeur, Jérôme Lindon, distribuera l'argent à ses amis - et qui trace sa voie. Et ainsi arrive dans ce magnifique théâtre pour notre plus grand plaisir et nous emporte dans un voyage "initiatique" et "initial" avec la pièce "Je sens mes larmes qui rigolent".
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| Théâtre de Bussang - Rufus - Je sens mes larmes qui rigolent - Photo: Robert Becker |
A bientôt 84 ans, Rufus que l'on voit souvent comme un clown lunaire ou un "ravi de la crèche" se fait ici dépositaire et passeur de cette pensée beckettienne qu'il incarne réellement et concrètement sur scène. Autant dans son jeu, ses silences et ses repentirs, ses boucles variées de récits qu'il va dévider, dérouler tout au long de la soirée, que dans sa présence "habitée" par l'esprit du grand Sam, il arrive à nous donner l'essentiel de la révolution théâtrale que Samuel Beckett a apporté avec son oeuvre, en particulier: En Attendant Godot, Fin de Partie et le texte L'Innommable qui nous est promis pour le futur. Non seulement il l'incarne mais il nous la rend vivante et d'une certaine manière en fait une sorte de guide pour notre vie. Il nous fait bien comprendre qu'il ne sert plus à rien d'attendre Godot (God = Dieu) (le salut vient de nous-même) et qu'il faut une fois pour toutes ne plus se considérer comme perdant (Fin de partie "perdue"). Rufus nous fait comprendre par son jeu, ses interprétations, que l'on ne doit pas considérer le message de Beckett sous un éclairage pessimiste mais qu'il faut libérer le rire. Ce qui, enfin, semble-t-il, est en train d'arriver. Et c'est ce que Rufus s'évertue de nous faire comprendre en nous gratifiant de nombreuses anecdotes qui nous amusent et, plus, nous font éclater de rire (aux larmes). Non seulement par les événements et péripéties qu'il nous raconte, mais aussi par le comique de ses silences. il devient ainsi le meilleur interprète de la philosophie de Beckett par la transposition sur scène de la recherche du rien ou du presque rien, de l'épure et du récit brisé ou qui se cherche et se contredit.
Balançant entre détails sur les pièces qu'il a jouées, témoignages d'événements vécus avec l'auteur (dont un épisode révélateur sur un tournage de Beckett avec Roman Polanski comme comédien), il nous éclaire des sens du texte de Beckett et de sa pensée, pourtant presque évidents. Rufus tisse un réseau de compréhension tout en nous emmenant dans ses propres récits et histoires que l'on a plaisir à suivre et dont on a hâte de découvrir la suite (ou la fin, s'il y consent), mais pour lesquels il laisse quand même flotter une part de mystère ou d'interprétation. Comme cette "Porte du Paradis" que d'aucuns s'évertuent à chercher toute leur vie et qui serait tout simplement celle de son propre coeur. Tout comme aussi, cette porte de fond de scène du Théâtre du Peuple qui s'ouvre en définitive et qui permet aux spectatrices et spectateurs qui on fait cette lecture, de pénétrer dans la magie de ce lieu en montant vers Fagus, ce hêtre qui accompagne la destinée du Théâtre du Peuple depuis plus de 120 ans.
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| Théâtre de Bussang - Rufus - Je sens mes larmes qui rigolent - Photo: Robert Becker |
Et ainsi Rufus couronne ce magnifique voyage vers la montagne que chacun a pu faire avec lui, sa grâce, sa générosité et toute la puissance de sa présence qui irradie sur scène.
La Fleur du Dimanche
* La pièce que Rufus prévoit de présenter à Bussang est Les mots sont des trous dans le silence (à moins que ce ne soit une autre pièce inédite, on ne sais jamais avec Rufus, il nous égare... gare à lui). Elle raconte les derniers moments d'un foetus avant la naissance - On imagine bien la fonction des portes du Théâtre de Bussang dans ce spectacle.
Je vous offre en bonus un extrait du texte de Samuel Beckett Cap au Pire dont on connait les phrases : "Essayer encore. Rater encore. Rater mieux encore" pour goûter un peu plus le style de Beckett avec ses apories et ses aposiopèses :
D’abord le corps. Non. D’abord le lieu. Non. D’abord les deux. Tantôt l’un ou l’autre. Tantôt l’autre ou l’un. Dégoûté de l’un essayer l’autre. Dégoûté de l’autre retour au dégoût de l’un. Encore et encore. Tant mal que pis encore. Jusqu’au dégoût des deux. Vomir et partir. Là où ni l’un ni l’autre. Jusqu’au dégoût de là. Vomir et revenir. Le corps encore. Où nul. Le lieu encore. Où nul. Essayer encore. Rater encore. Rater mieux encore. Ou mieux plus mal. Rater plus mal encore. Encore plus mal encore. Jusqu’à être dégoûté pour de bon. Vomir pour de bon. Partir pour de bon. Là où ni l’un ni l’autre pour de bon. Une bonne fois pour toutes pour de bon.


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