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vendredi 12 décembre 2025

Et de 3 pour le Paysage #5 de François Gremaud avec La Magnificité: La poésie du dérisoire

 Avec le collectif Gremaud/Gurtner/Bovay et la pièce La Magnificité nous bouclons le parcours du Paysage #5 consacré à François Gremaud au Maillon. Nous avons eu droit à un solo de sa part qui le mettait au défi de faire une pièce de deux heures qui nous exposait en détail sa construction avec Aller sans savoir où et un autre solo qu'il avait écrit pour son compère Romain Darles avec Phèdre ! qui tout à la fois expliquait et présentait la pièce de Racine et un ensuite duo avec Victor Lenoble Pièce sans acteur(s) où, le challenge était qu'ils soient à la fois là et pas là. Et là, dans cette dernière pièce, nous faisons connaissance avec le collectif Gremaud/Gurtner/Bovay, composé de Tiphanie Bovay-Klameth, François Gremaud et Michèle Gurtner qui font constituent l'association 2bcompany proposant ces diverses formes d'expression artistiques. Avec Tiphanie Bovay-Klameth, qui est passée entre autres chez les Deschiens et la  comédienne Michèle Gurtner, ils créent des spectacles, mais aussi des performances, des films et même des expositions.


La Magnificité - Gremaud/Gurtner/Bovay - Photo: Dorothée Thébert Filliger


 Comme le dit le titre un rien provocateur, la pièce, mise en scène au cordeau avec trois fois rien, la joyeuses troupe se donne à coeur joie dans une succession de scènes relativement courtes qui flirtent avec le théâtre de l'absurde avec causticité. Que ce soient dans un jeu de société digne d'Ionesco ("OK, c'est un jockey" - et pas un joker) et lors de "stand up" explosé, ou encore d'émissions de radio amateur où l'amateurisme dame le pion à la fatigue ou encore pour des séances de karaoké poussées à bout, à fond, ces trois héros malgré eux, entre essais infructueux et ratages, nous décrivent un monde où il vaut mieux rater dans la banalité que de ne rien faire. 


La Magnificité - Gremaud/Gurtner/Bovay - Photo: Dorothée Thébert Filliger


L'immobilité étant la mort, sur ce sujet, il faut saluer la séquence "extinction" dont le minimalisme de la scénographie et des accessoires prouve toute la poésie et l'imagination du trio - un seau pouvant devenir la terre. D'ailleurs tous ces petits accessoires, une banane, un pinceau, un grand balai et une pelle et une balayette, un cintre, se métamorphosent avec une poésie prosaïque en instruments de musique lors d'intermèdes musicaux bienvenus. Nous observons devant nous un théâtre des petites choses du quotidien, du prosaïque, de l'insignifiant, pour lequel on dresse un autel et dont on célèbre les héros inconnus et/ou incompris. Et qui ont le courage d'aller au bout de leur inclinaison.


La Fleur du Dimanche

 



Au Maillon du 12 au 13 décembre 2026

Création collective :
Collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY : Tiphanie Bovay-Klameth, François Gremaud, Michèle Gurtner
Musique, son : Samuel Pajand
Scénographie : Victor Roy
Costumes : Anne-Patrick Van Brée
Couture : Karolina Luisoni
Lumière : Stéphane Gattoni – Zinzoline
Direction technique : William Fournier
Régie lumière : Adrien Gardel
Administration, production, diffusion : Noémie Doutreleau, Morgane Kursner, Michaël Monney

Production : 2b company
Coproduction : Arsenic – Centre d’art scénique contemporain, Lausanne / Théâtre Saint Gervais, Genève
Soutiens : Loterie Romande / Fondation Leenaards / Société Suisse des Auteurs / Fondation suisse des artistes interprètes SIS
Avec le soutien du Consulat Suisse de Strasbourg
La 2b company est au bénéfice d’une convention de soutien conjoint avec La Ville de Lausanne, le Canton de Vaud et Pro Helvetia, Fondation suisse pour la culture.

jeudi 11 décembre 2025

Pièce sans acteur(s) au Maillon dans le Paysage #5 de François Gremaud: Faire voyager l'imagination dans deux enceintes

 Pour qui a déjà vu une pièce de François Gremaud - seul ou avec d'autres de ses complices - connait à la fois son humour et son attrait pour les paris et les expériences. Comme avec Phèdre ! vu la semaine dernière où un seul comédien raconte et joue la pièce devant nos yeux ébahis ou Aller sans savoir où, où il nous gratifie d'une manière limpide et (dé)structurée de ses procédés d'écriture et de création en les découvrant lui-même.

Et ce soir donc, un nouveau challenge à son actif pour répondre à un nouveau pari: écrire et jouer une Pièce sans acteur(s) avec son complice Victor Lenoble.

Sur scène, en lieu et place des acteurs donc, deux majestueuses enceintes constituées à priori d'au moins deux haut-parleurs chacunes, superposés, les basses en bas et les aigus à priori en haut, mesurant au moins deux mètres de hauteur. Présence impressionnante de chaque côté de la scène au fond du plateau. Et un  silence assourdissant, qui nous rend ces deux "meubles" presqu'inquiétants.


Pièce sans acteur(s) - François Gremaud - Victor Lenoble - Photo: François Gremaud

On en est à se demander comment va se passer cette pièce "sans acteur", que va-t-il se passer sur scène, quand, subitement; sur le ton de la confidence, une voix presque chuchotée, qui s'adresse presqu'à elle même, mais facilement audible vu qu'elle est amplifiée et portée par l'enceinte de droite se présente "Victor Lenoble", dit qu'elle est "boulanger" et que son objectif est, "avec François Gremaud" -puisque c'est un challenge qu'ils se donnent à deux - de concevoir et réaliser, représenter, une pièce sans acteur. un spectacle qu'il imagine "drôle, simple, émouvant, poétique, philosophique". Et nous, d'imaginer ce qu'ils pourront bien inventer pour cela, qui semble une belle gageure. Mais faisant confiance au duo, ayant vus que ce type de pari a déjà été tenu par François Gremaud dans sa pièce précédente. Sauf que là, pour le moment, on ne voit rien, et on imagine qu'ils ne vont pas apparaître sur scène pour nous raconter quoi que ce soit. Et c'est effectivement le cas. 


Pièce sans acteur(s) - François Gremaud - Victor Lenoble - Photo: François Gremaud

Alors que, précédemment, dans les autres pièces, tout le travail gestuel, les expressions, la spatialisation, la mimesis, l'imitation des personnages ou le mime participaient au moteur du récit, ici, rien de tout cela. C'est uniquement sur le récit, dit, enrichi d'un certain nombre de trouvailles qui va à la fois nous tenir en haleine, amener notre imaginaire en ébullition, nous charmer, nous faire réfléchir et nous surprendre, nous emmener vers la fable, le poétique, même le fantastique ou nous faire prendre conscience de la force de l'imagination ou de la puissance d'un récit oral. 


Pièce sans acteur(s) - François Gremaud - Victor Lenoble - Photo: François Gremaud

Par des surprises successives, des revirements imprévus, des procédés originaux et des moyens "extrêmes" que je ne vous dévoilerai pas, les deux complices - parce qu'à un moment, la présence de François Gremaud (toujours aussi absent de la scène) apparaît aussi puis participe à ce ping-pong d'idées - nous initient à une ouverture fabuleuse de l'esprit, plantant sous nos yeux des fraises et autres plantes vertes, mais aussi des décors de contes de fées avec des biches, nous emmenant dans le royaume des objets qui prennent corps devant nous, et même des concepts et de sentiments, jusqu'à convoquer un vrai ballet de Nijinski.


Et c'est tout le charme et toute l'habileté de ce duo d'artistes oulipiens au possible de se jouer de règles à priori absurdes et de défis inaccessibles pour nous régaler d'un spectacle totalement habité tout en n'étant pas là et de nous mettre face à un notre créativité propre avec humour et poésie, et beaucoup de magie. Presqu'un voyage dans le temps à l'époque des cavernes (de Platon) et d'Artémis, déesse de la chasse et des accouchements. Et qui nous présente concrètement ce que "représentation" peut vouloir dire dans tous les sens du terme et pas que pour les comédiens, pour nous aussi, et cela ouvre beaucoup de portes.


La Fleur du Dimanche

samedi 6 décembre 2025

François Gremaud dans le Paysage #5 du Maillon: Aller sans savoir où et Phèdre ! La joie et l'étonnement partagés

 Avec François Gremaud, Le Maillon présente la cinquième édition de son format Paysage. C'est drôle d'ailleurs que le terme "format paysage" en graphisme - mise en page s'oppose à celui de portrait - l'un signifiant un format vertical et la paysage, comme on le comprend, une vue horizontale en largeur. Soit! Disons donc que pour ce "Paysage" consacré à François Gremaud, il pourrait s'agir d'un portrait de lui en largeur à travers un panorama de quelques-unes de ses oeuvres pour un "tour d'horizon" qui nous permettrait de faire son "portrait". L'auteur ne nous est pas inconnu si nous suivons la programmation du Maillon. De sa "trilogie" nous avions déjà vu la Carmen. (le point est dans le titre, ce n'est pas la fin de la phrase) et la Giselle... (les point de suspension sont aussi dans le titre) respectivement en 2024 et 2022. Il nous manquait l'origine, la (pièce) Phèdre! (le point d'exclamations est de l'auteur François Gremaud) qui est donc présentée dans ce Paysage (et dont nous parlerons plus bas) dans le cadre d'une soirée "large" ce samedi, où nous avons aussi le plaisir de découvrir la pièce Aller sans savoir où, une commande de la Manufacture - Haute Ecole des Arts de la Scène à Lausanne, une pièce - un chalenge - écrite entre la fin 2020 et mars 2021, alors qu'il montait Giselle...


François Gremaud - Phèdre ! - Aller sans savoir où - Photo: Marie Clauzade


Aller sans savoir où


Aller sans savoir où est conçu comme une conférence performée pour laquelle l'auteur va, ainsi, méthodiquement avancer dans l'écriture - et la réflexion - sur ce processus d'écriture autoréflexive et d'autoanalyse en construisant idée après idée, structure après structure, réflexion après réflexion, inspiration après inspiration, surprise après surprise, joie après joies ( ou déception) pour, au final arriver à un texte dont il va "déplier" la "liste exhaustive" des phrases successives (qu'au départ il compte et numérote - et plus tard de temps en temps, pour faire un bilan) et - comme c'est "performé" - mettre en scène, jouer, comme une pièce de théâtre. Une sorte de conférence gesticulée - il va nous expliquer un moment pourquoi ses paroles sont soulignées par des gestes - d'ailleurs cette gestuelle et cette "mise en espace" est très importante et je vous conseille d'être très attentifs à ces gestes quelquefois minimalistes comme par exemple le mot "mot", "petit bloc poétique" qui devient un geste dans l'espace, figé à l'endroit où il a été exprimé - de même, les espaces qu'il délimite qui représentent soit des lieux (une cuisine, son bureau avec l'ordinateur sur lequel il tape son texte - à deux doigts), soit des endroits où il range les concepts (qui peuvent devenir très concrets comme "le coin des idées moisies") - ou des personnages qui débarquent dans le récit (ses héros: Carmen et Phèdre, ses références: Borgès, Deleuze, Proust, Pina Bausch, Mnouchkine ou ses ami(e)s, ou le futur (à Cour) - où il jette les choses inutiles (mais qui vont lui "tomber dessus dans le futur"!). 


François Gremaud - Aller sans savoir où - Photo: Marie Clauzade


L'espace de la scène qu'il occupe ainsi de manière très structurée est aussi une construction "temporelle" puisque l'espace part du degré zéro (de l'écriture), à Jardin pour avancer progressivement (avec l'accumulation des phrases, des idées, des concepts, etc.) vers Cour (dont j'ai déjà prédit l'inoxerable retour de ce qui a été jeté) vers il va ! - Remarque: Il sait très bien où il va sur scène (enfin, c'est pour la mise en scène qu'il s'est décidé - peut-être avant - pour cette direction), mais bien sûr, il ne sait pas comment, et avec quels mots (les mots étant aussi des idées, des réflexions, ses explications, mais pas que; cela peuvent être des suspensions tout comme ce peuvent être des prétextes ou des citations et pourquoi pas, et il ne se gène pas, des moment d'humour ou des jeux de mots) et quelle structure. En tout cas, ces mots, notés les uns après les autres qui doivent constituer le texte de cette conférence sans fin qui est quand même annoncée (dès le départ) durer deux heures (parce que François Gremaud est précis et sait compter - et conter) vont baliser la route et montrer le cheminement de la pensée de l'auteur François Gremaud. Et nous présenter certains aspects de sa philosophie, de son sens de la vie - comme par exemple son désir d'émerveillement qu'il essaie de partager avec le public - avec l'envie de "changer les gens", se référant à Brecht, Deleuze et nous invitant à - comme dit Bernard Stiegler "Penser, c’est toujours commencer par ne pas savoir." - partir "au risque de se perdre" et nous émerveiller, comme "l'idiot", à la quête d'idées "singulières", que nous recevons "sans jugement" pour construire, comme lui, avec une pluralité d'idées, un objet "insolite" qui, in fine devient un spectacle, une parenthèse qui s'ouvre dans nos vies, qui apporte fraîcheur, humour et  plaisir, joie, bonheur d'être ensemble et de penser et de rire ensemble - et même comme il a osé nos le faire faire, d'être créatif - un tout petit peu, poète d'une seconde. Et c'est tout le charme, l'intelligence (à la fois le fait d'être ensemble et en connivence) et l'art (multiple) de François Gremaud de nous avoir emmenés dans son parcours, sans nous avoir perdus en chemin. Et nous ne regrettons pas du tout ce voyage qui grâce à l'expressivité du comédien au demeurant aussi philosophe, pédagogue et à certains aspects comique nous invite à ouvrir notre esprit et à tenter des expériences pas si désagréables. 



Phèdre !


Je l’avais dit il y a quelques mois, à propos de la présentation de la tragédie de Jean Racine, Phèdre à La Filature de Mulhouse : "Qui n'a pas une fois dans sa vie étudié ou vu Phèdre de Jean Racine, une des pièces les plus emblématiques de théâtre français. ?". Cette pièce immense, un des chef-d’oeuvres de Racine sinon du théâtre français a aussi intéressé François Gremaud. Mais cela aussi, je vous l’ai dit, puisque c’est la première pièce de sa trilogie (avant Giselle… et Carmen.). Et qu’en ponctuation il a mis un point d’exclamation "!" pour marquer son admiration. La pièce de Gremaud, avec sa forme d’interjection souligne à la le ravissement de l’auteur pour cette histoire et son émerveillement pour le style unique de Racine, son usage de l’alexandrin et du vocabulaire, de la narration pour la présenter. D’ailleurs, pour exprimer cela, François Gremaud use d’un autre artifice de narration en mettant en scène un comédien qui va à la fois présenter la pièce de Racine, l’expliquer et la mettre dans son contexte, éclaircir justement les formes et figures de style et de narration et, également raconter cette histoire, en la résumant mais aussi en la jouant. En quelque sorte en jouant en pratique une explication de texte et une analyse théâtrale – montrant ce qu’est la narration et ce qu’est l’imitation (diegesis et mimesis, les fondements du théâtre antique selon Platon). 


François Gremaud - Phèdre ! - Romain Daroles - Photo: Loan Nguyen


 Et pour rajouter un peu de sel, le personnage qui présente tout cela s’appelle Romain Daroles, comme le comédien (l’Acteur: Romain, façon d’orateur). Pour rester sur le plan de l’analyse littéraire, il est également dit que la tragédie de Racine doit agir d’une certaine manière comme une "catharsis" sur les spectateurs une sorte de purification en relation avec l’histoire d’amour et de meurtres – car dans une tragédie il y a des morts – que l’on voit représentés et dont on s’en sort par l’émotion transférée au cours de la pièce. Ce n’est pas aussi simple avec Phèdre ! puisque cette dernière (pièce) est qualifiée de "comédie" parce qu’elle balance continuellement entre l’histoire "originelle" de Racine (il est bien dit : "d’après Racine") et le regard ou l’interprétation et les explications que continuellement – et sur un rythme sans faille - l’on pose sur elle. 


François Gremaud - Phèdre ! - Romain Daroles - Photo: Loan Nguyen


Cela va même plus loin, et c’est aussi tout le talent du comédien (à plusieurs niveaux) qui instantanément et sans transition peut passer de l’interprétation du texte d’un personnage (et Romain Daroles est plus qu’un "homme-orchestre" parce qu’il joue tous les rôles – il y en a 9 ! non seulement "dans le texte" - de Racine – mais aussi dans son texte (celui que François Gremaud a spécifiquement écrit pour lui) et qui se caractérisent par un regard à la fois humoristique et "typé", différent pour chaque personnage (par exemple à la manière de Jean Vilar pour Théramène – avec sa barbe (le livret), Oenone en "tante méridionale", Thésée en "gros bras", …) un vrai feu d’artifice et de multiples occasions de rire.


François Gremaud - Phèdre ! - Romain Daroles - Photo: Loan Nguyen


Effectivement la pièce est drôle, comique mais en même temps instructive. On y apprend au début toute la généalogie de la famille de ces rois – et leurs amours curieuses – et extraordinaires, présenté comme un feuilleton Tik-Tok avant l’heure, mais ne prend pas de libertés avec l’authenticité. Et après ce quart de tour d’introduction, nous plongeons dans le vif de l’action, essayant de comprendre les motivations et les inclinations – et les inimités - des différents personnages les uns envers les autres, les stratégies de séduction et de haine, les manigances et les retournements, traités à la manière d’un feuilleton en cinq épisodes (pardon 5 actes) que le texte (résumés et plongeons dans le bain de la pièce authentique) de François Gremaud et magnifiquement interprété par le virtuose Romain Daroles (qui se permet autant de rajouter de didascalies et des analyses littéraires) nous servent sur la plateau non pas comme un mets spartiate mais comme une comédie burlesque et roborative


François Gremaud - Phèdre ! - Romain Daroles - Photo: Loan Nguyen


Et l’on rêve d’être leurs élèves en classe de littérature pour en bénéficier semaine après semaine (on prend l’abonnement et on retourne au lycée ! – en Suisse on dit "collège"). Saluons encore la facilité avec laquelle, sans que l’on s’en rendre compte tellement cela devient évident et naturel, Romain Daroles passe dans TOUS les registres de la parole, une formidable prouesse d’acteur. Et aussi le très bon choix de François Gremaud d’avoir élu ce comédien et d’avoir su trouver les mots qu’il faut, au moment où il les dit, pour nous emmener dans cette heure quarante où les mots et les phrases coulent sans que l’on se rende compte que ce sont des mots « écrits » jusqu’au moment où l’on se fait offrir le texte "gravé dans le marbre" et où l’on est abasourdi et émerveillé d’y avoir cru.


La Fleur du Dimanche

vendredi 14 mars 2025

Actuelles au TAPS - 27ème avec Gosses du béton: En des rives jusqu'à la mer (mère)

 Cela fait 27 ans que le "Festival" des Actuelles fait office de "découvreur" de textes dans l'air du temps, des textes vraiment actuels, récents, écrits par de jeunes (en général) auteurs et portés par une formidable équipe à tous les étages. Une centaine de textes ont été lus et sélectionnés par un comité de lecture composé de quatorze membres animé par Houaria Kaidari et Logan Person d'où sont sortis cinq textes proposés à des directeur.trice.s de lecture qui ont supervisé le travail d'acteur.trice.s qui lisent ces textes sur scène. 


TAPS - Actuelles - Gosses du béton - Photo: Robert Becker


Et un.e musicien.ne compose et joue la musique relative au spectacle.  Et ce n'est pas tout ! Pour la scénographie, une équipe d'étudiants de la HEAR sous la direction de François Duconseille crée le décor (différent pour chaque spectacle) et des étudiants du département Arts du spectacle de l'Université, encadrés par Sylvain Diaz, maître de conférence s'occupent de produire un livret de présentation de A à Z avec les illustrations et tous les textes jusqu'à l'impression. Une affiche est aussi créée par l'atelier de communication graphique de la HEAR. Pour le spectacle A bon port, les élèves de 5ème du collège Erasme avec leur professeur Mme Sarah Bardot ont travaillé avec la comédienne Juliette Petitjean et pour L'esprit de sel, ce sont les élèves du lycée Louis Marchal avec leur professeur Mélissa Reymann qui ont travaillé avec Eva Courget. La cuisinière Léonie Durr adapte un met surprise chaque soir selon la pièce et pour clore, ne pas oublier l'équipe technique du TAPS sous la direction de Barthélémy Small qui s'occupe de toute la technique et du démontage-remontage chaque jour. La production déléguée de ce festival est assurée par Joël Beyler et Marine Lambert. En plus des deux titres déjà cités, le programme est composé de la pièce Les Glaces de Rébecca Déraspe, de Chevaleresses de Nolwenn Le Doth et de Gosses du béton de Thibaut Galis.


TAPS - Actuelles - Gosses du béton - Photo: Robert Becker


Gosses du béton

Pour nous mettre dans l'ambiance de la pièce de Thibaut Galis, un parcours insolite, jamais exploré en général pour aller au théâtre dans ces anciens bâtiments de la laiterie de Strasbourg, nous mêne par un étroit couloir vers une place bitumée et close, puis à travers une porte de secours dérobée, nous débouchons dans la salle où nous découvrons un genre de podium entre deux rangées de gradins sur lesquels nous nous installons. Un comédien, Quentin Brucker, nous y attend. Et nous apercevons au fond de la salle, sous une boule à facette, derrière sa console, le musicien Nils Boyny qui nous enveloppe dans quelques nappes de musique et de beat de techno. La musique baisse pour laisser la parole à Nathan qui dans une forme d'anaphore nous plonge au plus profond dans une poésie crue, toute en répétition, allers et retours, montée de tension et recommencements et nous faire vivre jusqu'à l'os un acte sexuel avec un autre homme. 


TAPS - Actuelles - Gosses du béton - Photo: Robert Becker


Sur le plateau éclairé en vert se dresse un mât que couronne un slip en dentelle rouge, entre la barre de pole dance et le mât d'un radeau à la dérive. On nous dit "quelques années plus tard" et  arrivent les deux autres comédien.ne.s, Noé Laussedat (Vincent, Paolo) et Mécistée Rhea (Olga) qui se retrouvent dans un club. C'est là que Vincent, Paolo a donné rendez-vous à Nathan pour une première rencontre. On devine Vincent hésitant, frileux, inquiet mais l'ambiance du Club, le couple Vincent et Olga et les chemsex vont faire leur effet. 


TAPS - Actuelles - Gosses du béton - Photo: Robert Becker


Nous assistons alors à la construction hésitante, difficile, erratique d'une communauté à trois en même que la révélation de l'identité et l'introduction dans la "vie professionnelle" de Vincent comme travailleur du sexe. Passant dans différents lieux symboliques, éclairant des moments de vie où chacun essaie de se trouver, se retrouver, de s'oublier, de partir ailleurs, de fusionner - le club, le studio de Vincent, une chambre du Formule 1 Sud, une Love Room, un appartement de PDG, des toilettes - un portrait en creux, de l'intérieur, se dessine. Avec les failles, le désespoir qui s'instille, la recherche du plaisir ou la soumission acceptée, une écriture au couteau, un vocabulaire cru et coupant, une oralité très branchée nous dévoile le décalage, la fêlure et le mal-être de ces personnages. Et l'on doute que le bain final dans le milieu aquatique de la mer soit la rédemption. On leur souhaite en tout cas qu'il les apaise et les réconcilie avec eux-mêmes, qu'il les amène en adelphie et en harmonie.


TAPS - Actuelles - Gosses du béton - Photo: Robert Becker


La langue de Thibaut Galis est brute, imagée, forte, sentie de l'intérieur, d'une poésie âpre et vive. Et même si ce n'est qu'une lecture, sans mise en scène, les comédiens ont le texte en bouche et l'incarnent pleinement. Quentin Brucker y met toute la force et la puissance d'un maître de cérémonie, Noé Laussedat fait passer la virginité et l'indécision du personnage de Vincent/Paolo et Mécistée Rhea, navigue entre les deux et fait le lien de communauté avec maîtrise et autorité. Thibaut Galis en maître des consoles assume aussi les voix de différents "clients" avec des effets spéciaux qui accentue le côté ludique de ces personnages. Mais malgré toutes ces failles et ces doutes, une douceur et sensibilité sourd de ces gosses du béton et de leurs rêves. Merci à toute cette équipe de rendre une certaine visibilité à ce monde "à la fois beau et violent" à travers cette langue presqu'étrangère.


La Fleur du Dimanche


P.S. On aura bien noté que c'est la mort de la mère qui leur permet d'aller faire leur voyage du béton à la mer....




dimanche 24 janvier 2021

Le temps, encore, suspendu, pour le conjurer et sauver le moment où: Ils ont aimé !

 S'arrêter, faire une pause, laisser passer le temps pour mieux le sentir, sentir le présent, sentir la présence, être présent, là dans l'instant totalement. Le sentir, l'instant, intensément, au moment où il passe.

Je vous avais préparé des réflexions d'actualité mais finalement, je laisse filer, cela arrivera à temps, d'autant plus que la thématique du temps lancée le 3 janvier ici même n'est pas (dé)passée....

Je vais en TVA vous parler du spectacle vivant, sujet d'actualité, Art qui nous manque douloureusement et qu'un comédien, qui vient de sortir un livre, nous fait sentir au plus près.

Mais place à la photo - je ne dis pas fleur parce que cette fleur est devenue fruit et même symbole, un peu sapin de Noël, et elle va bien avec le titre, ce temps suspendu, cette attente.... 

Quand va-t-elle tomber, vont-elles tomber? Isaac?

Pommes ... du temps de Noël .. suspendues - Photo: lfdd


Donc, je disais, Nicolas Bouchaud, grand comédien que nous avons pu voir de nombreuses fois au TNS, puisqu'il y est "artiste associé", à l'occasion de la parution de son livre "Sauver le moment" parle de son métier dans une interview dans le Monde du 23 janvier 2021 intitulée "Jouer, c’est inventer du temps". Pour commencer, il explique l'origine du titre de son livre: c'est une expression de Serge Daney qui qualifie le cinéma de John Ford dans son livre "La Loi du Marcheur" où il dit:

"Ford filme si vite qu’il fait deux films à la fois: un film pour conjurer le temps (en étirant les récits par peur d’en finir) et un autre pour sauver le moment (celui du paysage, deux secondes avant l’action)."

Ce qui, chez John Ford, dans le film "sauve le moment", c'est pour Serge Daney ceci:

"On sort d’une cabane ou d’un plan et il y a là des nuages rouges au­-dessus d’un cimetière, un cheval abandonné dans le coin droit de l’image, le grouillement bleu de la cavalerie, le visage bouleversé de deux femmes: ce sont des choses qu’il faut voir tout au début du plan, car il n’y aura pas de deuxième fois."

Parce que pour regarder un film de John Ford il faut avoir "l'oeil vif":

"Impossible de regarder un film de Ford d’un oeil torve. L’oeil doit être vif parce que, dans n’importe quelle image d’un film de Ford, il risque d’y avoir quelques dixièmes de seconde de contemplation pure juste avant que l’action n’arrive."

Et donc, ce qui chez Nicolas Bouchaud "sauve le moment", ce peut être:

"Ces moments suspendus que l’on peut vivre au théâtre, quelques secondes avant l’action, c’est une des plus belles choses qui soient, je trouve. Je l’ai vécu, en compagnie de Norah Krief, quand nous jouions Le Roi Lear dans la cour d’honneur du palais des Papes, à Avignon, en 2007. Juste avant la scène de la tempête, nous ménagions un petit moment de silence. Cette pause, ce suspens donnent une extraordinaire sensation du temps à l’acteur comme au spectateur. C’est très concret, absolument pas théorique.

Cette faille dans le temps, ce temps que l’on éprouve sur scène et dans la salle, c’est ce que j’appelle un « reste », quelque chose qui nous appartient en propre: c’est le temps de l’expérience. Un temps d’ouverture, un temps de rien, sans action, où l’on sent, au sens propre, la vie qui passe." 

Et à propos du "jeu", Nicolas Bouchaud précise:

"Si ce que l’on cherche à atteindre sur un plateau ce sont des moments d’intensité de vie, on ne peut pas se mettre dans une position de sagesse, de sachant. Etre à l’endroit de la vie, c’est être à celui de la métamorphose, et donc se laisser traverser par des états et des émotions contradictoires. Cela rejoint Brecht, d’ailleurs, qui disait qu’un acteur peut jouer deux choses complètement opposées dans une même phrase."

Et il précise ce qu'est la "présence du comédien" pour lui, comment il y est arrivé:

"La première chose qui se manifeste chez un être humain qui monte sur un plateau, c’est la fragilité. La présence, c’est peut­ être d’accepter cette fragilité et d’en faire un élément de son travail. Il y a autant de façons de jouer que d’acteurs, et la présence, c’est sans doute accepter d’apparaître, soi."

Je vous laisse lire le reste de l'article en ligne et vous offre la conclusion avec la question de Fabienne Darge:

"Est-­ce là la grandeur et la misère du métier, pour vous? 

- C’est sa grandeur, sans la misère. Justement parce que ce temps éphémère que l’on crée et que l’on vit en tant qu’acteur est d’autant plus intense qu’il s’enfuit au moment où on l’éprouve."

Pommes ... du temps de Noël .. suspendues - Photo: lfdd


Mais dites-moi, le temps, suspendu, ça ne vous rappelle pas quelque chose, quelqu'un ?

Si, là: Le Lac, Lamartine, 

Ainsi, toujours poussés vers de nouveaux rivages,
Dans la nuit éternelle emportés sans retour,
Ne pourrons-nous jamais sur l'océan des âges
Jeter l'ancre un seul jour ?

Ô lac ! l'année à peine a fini sa carrière,
Et près des flots chéris qu'elle devait revoir,
Regarde ! je viens seul m'asseoir sur cette pierre
Où tu la vis s'asseoir !

Tu mugissais ainsi sous ces roches profondes,
Ainsi tu te brisais sur leurs flancs déchirés,
Ainsi le vent jetait l'écume de tes ondes
Sur ses pieds adorés.

Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions en silence ;
On n'entendait au loin, sur l'onde et sous les cieux,
Que le bruit des rameurs qui frappaient en cadence
Tes flots harmonieux.

Tout à coup des accents inconnus à la terre
Du rivage charmé frappèrent les échos ;
Le flot fut attentif, et la voix qui m'est chère
Laissa tomber ces mots :

" Ô temps ! suspends ton vol, et vous, heures propices !
Suspendez votre cours :
Laissez-nous savourer les rapides délices
Des plus beaux de nos jours !

" Assez de malheureux ici-bas vous implorent,
Coulez, coulez pour eux ;
Prenez avec leurs jours les soins qui les dévorent ;
Oubliez les heureux.

" Mais je demande en vain quelques moments encore,
Le temps m'échappe et fuit ;
Je dis à cette nuit : Sois plus lente ; et l'aurore
Va dissiper la nuit.

" Aimons donc, aimons donc ! de l'heure fugitive,
Hâtons-nous, jouissons !
L'homme n'a point de port, le temps n'a point de rive ;
Il coule, et nous passons ! "

Temps jaloux, se peut-il que ces moments d'ivresse,
Où l'amour à longs flots nous verse le bonheur,
S'envolent loin de nous de la même vitesse
Que les jours de malheur ?

Eh quoi ! n'en pourrons-nous fixer au moins la trace ?
Quoi ! passés pour jamais ! quoi ! tout entiers perdus !
Ce temps qui les donna, ce temps qui les efface,
Ne nous les rendra plus !

Éternité, néant, passé, sombres abîmes,
Que faites-vous des jours que vous engloutissez ?
Parlez : nous rendrez-vous ces extases sublimes
Que vous nous ravissez ?

Ô lac ! rochers muets ! grottes ! forêt obscure !
Vous, que le temps épargne ou qu'il peut rajeunir,
Gardez de cette nuit, gardez, belle nature,
Au moins le souvenir !

Qu'il soit dans ton repos, qu'il soit dans tes orages,
Beau lac, et dans l'aspect de tes riants coteaux,
Et dans ces noirs sapins, et dans ces rocs sauvages
Qui pendent sur tes eaux.

Qu'il soit dans le zéphyr qui frémit et qui passe,
Dans les bruits de tes bords par tes bords répétés,
Dans l'astre au front d'argent qui blanchit ta surface
De ses molles clartés.

Que le vent qui gémit, le roseau qui soupire,
Que les parfums légers de ton air embaumé,
Que tout ce qu'on entend, l'on voit ou l'on respire,
Tout dise : Ils ont aimé !
 


Et le reste n'est que silence...

Pommes ... du temps de Noël .. suspendues - Photo: lfdd


Allez, une petite chanson d'Alexis HK pour finir: Un beau jour




Bon Dimanche

La Fleur du Dimanche