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mercredi 14 octobre 2026

Thésée, sa vie nouvelle: Portrait d'une mémoire familiale fractale et fracturée

 Pour Thésée, sa vie nouvelle de Camille de Tolédo, conçu et mis en scène par Valérie Dréville et Guy Cassiers, présenté au Maillon qui a coproduit cette pièce, on peut sans hésiter parler de performance, celle de Valérie Dréville. Elle y est magistrale, précise, impeccable, supérieure, à dire ce texte qui dénoue les limbes de la mémoire, qui défie les strates du temps, qui s'effeuille dans les récits empilés, qui tire un fil entremêlé d'une histoire entre trame et drame, et chaine et enchainement. Entre dit et non-dit, entre réalité et subjectivité, entre faits et secrets, entre logique et magie, entre hasard et destinée. Elle est d'une précision diabolique, impeccable, posée au bon endroit. Là où elle doit être pour apparaître sur l'écran, là où il faut, dans la position que lui attribuent Guy Cassiers et à la vidéo Bram Delafonteyne, dans une installation multimédia, elle aussi tirée au cordeau. 


Thésée, sa vie nouvelle - Valérie Dréville - Guy Cassiers - Photo: Claudia Nbebele


Mais tout d'abord, et c'est toute la force de cette comédienne hors pair, qui fait passer, d'un souffle à peine esquissé, à la fois un message et un sentiment. Des sentiments profonds rien qu'en disant, doucement, son texte. Elle nous rend attentifs à sa diction, posée, au sens, qui, au fur et à mesure se révèle. Aux variations subtiles de l'énonciation ou d'un imperceptible changement de registre. 

Car, tout au long de ce récit - multiple, plusieurs locuteurs vont être incarnés par l'actrice - qui balaie le temps. De l'histoire récente (qui ouvre la pièce), à un épisode qui se passe lors de la première guerre mondiale avec l'ancêtre Nissim de Toledo, d'Andrinople, un fantassin qui meurt pour la France le 13 avril 2018. Valérie Dréville nous instille une sourde instabilité. 

Ainsi, presqu'imperceptiblement, elle change de voix (avec quelques réglages sonores - grâce à Jeroen Kenens): un peu plus grave quand elle inclut une phrase citée dans son texte. Avec une voix plus aigüe, de tête pour le récit. Plus intérieure pour d'autres textes. Mais toujours dans une retenue dans la force et une douceur qui nous berce et nous fait, à la limite, léviter, pour mieux nous asséner la force et la violence de ces histoires parallèles. Car, à l'instar de l'ancêtre turc, dans la successions des filiations, se découvrent les douleurs, morts, suicides, dans une algèbre macabre: l'un mourant à la date de naissance d'un autre, l'autre se suicidant dans une même logique mathématique cachée. 


Thésée, sa vie nouvelle - Valérie Dréville - Guy Cassiers - Photo: Claudia Nbebele


Ces histoires masquées - palimpsestes douloureux, blessures inscrites dans la chair et les corps des descendants - dessinent ainsi un arbre généalogique qui est aussi une incantation, avec ces noms: Oved, Nathaniel, Thalmaï, Gatsby, Jérôme, et Thésée, le narrateur principal - celui qui va, dans ce dédale, essayer de tisser les liens secrets qui sont tus. Ces noms qui ressurgissent dans une mélopée incantatoire. 

Tout cela est rythmé avec finesse, dans la mise en scène et l'environnement des images qui vont émerger, progressivement, sur le plateau. 

Pour commencer, c'est sous une (presque) unique source de lumière, sans un seul son que va fonctionner l'envoûtement que nous fait subir Valérie Dréville, nous berçant de son débit mesuré, jusqu'à ce que quelques notes de piano, rares et qui se densifient, nous fassent lâcher un peu la bride et qui vont faire s'élargir l'espace. Un son plus tendu plus tard va nous orienter vers une angoisse plus diffuse. Et, après, dans le flux des images, la musique est au diapason.  


Thésée, sa vie nouvelle - Valérie Dréville - Guy Cassiers - Photo: Claudia Nbebele


Cet univers s'ouvre donc, par la biais d'archives photos familiales et de documents d'archives pour faire le lien de ce récit intime avec l'actualité, avec le monde dans lequel nous vivons, englobant les problématiques de la société et de la politique (avec les questions de l'immigration, de l'ordre mondial). Et élargit le dialogue entre les problématiques personnelles et le destin (collectif ?). Nous serons partie prenantes de cette histoire jusqu'à comprendre, lorsque la caméra du plateau prend de la hauteur, que chacun de nous est littéralement constitué de toutes ces histoires, publiques et privées qui nous construisent et nous englobent, à l'image de ce visage qui apparait sous les pieds de Valérie Dréville, somme de toute une vie, de mémoire et de moments vécus à travers le siècle. 

La mise en scène navigue dans une relative sobriété, sur la piste de l'analyse de la faille, à la recherche de la blessure, à la limite du vertige, dans une réalisation d'équipe impeccable. Un travail magnifique pour un résultat époustouflant. Une réussite sur le fil...


La Fleur du Dimanche

    

Thésée, sa vie nouvelle


Au Maillon - Strasbourg - du 14 au 16 octobre 2026 

Texte : d’après le texte Thésée, sa vie nouvelle de Camille de Toledo
Conception et mise en scène : Valérie Dréville et Guy Cassiers
Avec : Valérie Dréville
Vidéo : Bram Delafonteyne
Son : Jeroen Kenens
Lumière : Zélie Champeau
Collaboration artistique : Benoît de Leersnyder
Assistanat mise en scène : Tristan Pannatier
Regard extérieur : Blandine Savetier
Production : Tristan Pannatier, Marion Caillaud
Accessoires, costume et construction du décor : Ateliers du Théâtre Vidy-Lausanne
Régie générale : Guillaume Zemor
Régie vidéo : Sébastien-Philippe Sozedde
Régie lumière : Matthias Schnyder
Régie son : Marc Pieussergues
Production : Théâtre Vidy-Lausanne
Coproduction : Bonlieu, Scène nationale Annecy / Le Volcan, Scène nationale du Havre / TANDEM, Scène nationale Arras Douai / Mixt – terrain d’arts en Loire-Atlantique, Nantes / Théâtre Dijon Bourgogne, Centre dramatique national / Les Gémeaux, Scène nationale / Les Célestins – Théâtre de Lyon / Maison Saint-Gervais – Genève / MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis / Maillon, Théâtre de Strasbourg – Scène européenne
Dans le cadre du Projet Interreg franco-suisse n° 20919 – LACS - Annecy-Chambéry-Besançon-Genève-Lausanne
Avec le soutien de : Fondation Françoise Champoud  / Le Cercle des mécènes du Théâtre de Vidy / Fondation Pro Scientia et Arte / Fondation Corymbo / Fondation Denk an Mich pour le dispositif d'accessibilité

samedi 26 septembre 2026

The Curing Line: un Opéra hybride qui fait bouger les lignes - Musica célèbre l'Irlande

 Cette année, Le Festival Musica célèbre l'Irlande et sa musique dans sa diversité à l'occasion de la Présidence Irlandaise du Conseil de l'Union Européenne. Après Landless et Irish Rising à Saint Paul suivi du concert Stitch'n'Bitch à Karmen Kamina, le week-end est chargé avec pas moins de dix événements dont The Curing Line présenté avec l'Opéra National du Rhin à la Cité de la Musique et de la Danse ce samedi 26 et dimanche 27 septembre.


The Curing Line - Michael Gallen - Photo: Maria Lax


The Curing Line est un opéra atypique, oscillant entre l'opéra de chambre, le concert rock, presque punk des fois, une présentation vidéo, un opéra avec choeur et une sorte de comédie musicale avec choeurs flirtant quelquefois avec le cinéma de Charlie Chaplin. Cela commence par une performance avec solo de batterie et one man show du batteur dont le gros plan de la tête est projeté sur deux écrans géants qui encadrent la scène et qui nous accueille par une tirade frénétique. 


The Curing Line - Michael Gallen - Photo: Ros Kavanagh

On y trouve un solo de guitare sur le même schéma, on assiste à une simili émission de télévision où l'animateur s'immerge dans la foule des spectateurs, on passe par des partitions qui font appel à une cheffe d'orchestre avec instruments, chanteurs et choeur mais aussi des duos ou des solos simplement accompagnés au piano. Où encore des mélodies et chants chants traditionnels irlandais. 


The Curing Line - Michael Gallen - Photo: Ros Kavanagh

La vidéo apparaît sous différentes formes, projection en direct, ou faux direct discrètement monté, duplex ou réminiscences de souvenirs jusqu'à l'étape ultime, ce récit dans le noir où nous créons nous-mêmes les images de cette dernière "chevauchée" (en voiture pour l'occasion) qui clôt la pièce.


The Curing Line - Michael Gallen - Photo: Ros Kavanagh


La scénographie et la mise en scène est assez agile, même frénétique des fois, le décor change constamment et nous projette dans différents univers sans transition, sur un rythme soutenu, avec des accessoires, tables, panneaux qui transforment le plateau continuellement. La narration balance entre le récit de la destinée d'une jeune fille abandonnée et adoptée et les dons dont elle hérite de ce père, basculant dans des univers plus ou moins féériques ou magiques, n'hésitant pas non plus à user de la critique des relations sociales, du travail et de la pollution. Les aspects du conte, de la magie et de la réalité des relations humaines et sociales sont intriquées et participent à dessiner les contours d'un univers entre le fabuleux et le surnaturel. Les incantations, les anaphores à partir de la lumière, les invocations des animaux, en particulier le corbeau rouge contribuent à installer un entre deux mystérieux, fait de croyances et de dons transmis. 


The Curing Line - Michael Gallen - Photo: Ros Kavanagh

Le sortilège et le surnaturel peuple le parcours de ces personnages étranges qui nous captivent. La partition et la superbe qualité d'interprétation, autant des chanteuses et des chanteurs que des instrumentistes (qui eux aussi ne sont pas que musiciens) nous ravit et nous émerveille. Tout concourt à nous offrir un superbe spectacle et de magnifiques prestations de l'ensemble de la distribution. Une forme inventive et une prestation impeccable et réussie.


La Fleur du Dimanche


The Curing Line (2026)

Strasbourg - Cité de la Musique et de la Danse - samedi 26 et dimanche 27 septembre 2026

création française
composition, mise en scène, livret Michael Gallen
livret Annemarie Ní Churreáin
mise en scène, création vidéo Shawn Fitzgerald Ahern
création vidéo Laura Rainsford
scénographie, costumes Pai Rathaya
création sonore Simon Cullen
création lumière Yukiko Yoshimoto
Distribution
direction Clara Baget
soprano Amy Ní Fhearraigh, Sarah Shine
batterie, cor, trompette, voix Romain Bly
clarinette, clarinette basse, voix Joséphine Besançon
contrebasse, guitare basse, voix Caimin Gilmore
violon, alto, voix Maria Ryan
piano, harpe celtique, flûte irlandaise, voix Oisín Walsh-Peelo
Ensemble vocal Oscillations
chef de choeur Yann Lauras
interprète à l’écran Colm Breathnach, Ruth McGill, Aaron O’Hare

mardi 22 septembre 2026

Paradis Plage au TNS avec le Festival Musica: La parole tue, le cri libère

  L'artiste et comédienne marocaine Kenza Berrada avait déjà écrit et mis en scène le solo en scène Boujloud, l'homme aux peaux, l'histoire d'un mythe de l'Atlas sur le tabou et la transgression qu'elle avait transposé du côté féminin. Elle revient ici et creuse une autre transgression, encore plus profonde et intime, dans Paradis Plage, une vie comme dans du miel dont la première est présentée au TNS avec le Festival Musica. Cette coopération est totalement justifiée, en dehors des contingences financières qui rendent les collaborations de plus en plus nécessaires, par la problématique sociale soulevée et, bien sûr par la présence originale de la musique qui investit complètement la narration et le spectacle. 


Paradis Plage - Kenza Berrada - Photo: Manuel Schapira


Kenza Berrada travaille ici avec le Kabareh Cheikhats, ce groupe d'hommes de 27 à 70 ans, travestis, qui chantent la aïta pour rendre hommage aux cheikat, ces femmes mises au ban de la société marocaine. Leur destinée est en écho avec l'histoire que nous narre cette pièce et les comédiens la lancent d'une manière dynamique et festive par une première chanson avant d'endosser les différents rôles des membres de cette famille que l'on va suivre sur un certain nombre d'année. De l'enfance de Benti, jusqu'à son mariage, lors duquel le Kabareh Cheikhats va bien sûr enflammer la cérémonie, elle sent le besoin de faire remonter un secret de famille. 


Paradis Plage - Kenza Berrada - Photo: Manuel Schapira


Un des personnages,  la "Dada", une vieille femme qui a été "recueillie" à onze ans par la famille est intéressant de par son statut. Domestique (nourrice, cuisinière et femme de ménage) elle est la "mémoire" de la maison, celle qui accompagne et se tait (c'est d'ailleurs d'elle que vient le sous-titre de la pièce, elle qualifie ainsi sa vie..). Elle sera le miroir et l'écho des souvenirs de Benti à travers les différents tableaux où les comédiens du Kabareh Cheikhats interprètent les grands-parents, mère, tante, frère, neveu, dans les scènes qui font revivre ou montrent des discussions pour arriver au noeud du problème, un inceste adelphique. Ces moments font émerger différentes visions d'une réalité tue, oubliée ou cachée. 


Paradis Plage - Kenza Berrada - Photo: Manuel Schapira


Le plateau et son décor simple et variable permet de représenter ces différents lieux - de l'espace intime d'un lit à la grande salle de fête du mariage - grâce à des rideaux, des sortes de matelas noirs mobiles et des accessoires (candélabres ou longs vases) qui transfigurent la scène. On passe ainsi d'une grande proximité à un large espace destiné à la fête. Les comédiens, travestis pour mieux incarner la scène, de par leur vécu portent aussi une grande complicité, une complicité avec la thématique traitée. Et ainsi, par leur jeu, mais aussi par leur chant crié, ils permettent cette sorte de catharsis, la réparation et la réconciliation. Par le cri, la parole se libère et brise le silence. 


Paradis Plage - Kenza Berrada - Photo: Manuel Schapira


Le propos est bien sûr intime, la problématique n'en est pas moins universelle, et ce qui se passe et s'est passé dans cette demeure bourgeoise de Fès, au Maroc, n'est pas circonscrit à ce lieu, cet environnement, cette culture, il suffit de suivre les actualités pour s'en convaincre. Et la pièce de Kenza Berrada, avec beaucoup de sensibilité, participe à briser ce silence et à aider à libérer la parole et grâce à son théâtre à porter plus loin une lumière réparatrice.


Paradis Plage - Kenza Berrada - Photo: Manuel Schapira


La Fleur du Dimanche


Paradis Plage, une vie comme dans du miel


Au TNS du 18 septembre au 8 octobre 2026

[Texte et mise en scène] Kenza Berrada
[Avec] le Kabareh Cheikhats : Amine Naouni الشيخة وردة الحداوية موالت الحمر, Ali Lamaadli الشيخة العالية, Ghassan Elhakim الشيخة حورية العوّ امة, El Mostafa Boutankite الشيخة مصطفى, Walid Rakik الشيخة العويتقة ڤيرجين
et Kenza Berrada كنزة برادة 
[Collaboration à l’écriture] Raphaël Chevènement
[Son] Kinda Hassan
[Vidéo] Maud Neve
[Scénographie] Florian Sanson
[Assistanat à la scénographie] Noa Gimenez
[Lumière et régie générale] Pierre Daubigny
[Costumes] Judith de Luze
[Mouvement] Annabelle Chambon et Cédric Charron
[Assistanat à la mise en scène] Elios Lévy
[Coaching vocal] Hippolyte Broud
[Dialogue dramaturgique] Hippolyte Lykiaveris, Chlo Lavalette
[Musique additionnelle] Emma Le Masne et Nathan Herveux
[Régie générale] Ludovic Heime
[Surtitrage] Arthur Dutertre 
[Administration et production] Martin Lorenté 
[Diffusion et production] Marko Rankov
Et l’équipe technique du TnS
[Régie générale] Swen Ferbach 
[Régie plateau] Jeanne Dubos 
[Machiniste] Jean De Luca 
[Régie lumière] Simon Anquetil 
[Régie son] Mathieu Martin 
[Régie vidéo] Xīng Weì 
[Habilleuse] Selma Kalt 
[Accessoiriste] Anne Joyaux

Le décor et les costumes sont réalisés par les ateliers du TnS.
Production Compagnie BANJALIKO 
Production déléguée Cyclorama
Coproduction Théâtre National de Strasbourg ; T2G Théâtre de Gennevilliers – Centre Dramatique National ; Saison Méditerranée 2026 de l’Institut Français ; Festival d’Automne à Paris ; structure production incubateur ; Points communs – Nouvelle scène nationale de Cergy-Pontoise / Val-d’Oise ;Festival Musica - Strasbourg
Soutiens Fonds de dotation Porosus ; Jeune Théâtre National ; Commission Internationale du Théâtre Francophone ; Institut Français du Maroc ; Spedidam
Accueils en résidence Institut Français de Casablanca ; Le Point Éphémère ; Théâtre Silvia Monfort ; La Maison des Métallos pour le festival Fragments ; « Cartes Blanches » du Nouveau Studio Théâtre – Nantes
Ce projet est créé dans le cadre de la Saison Méditerranée 2026.
Présenté avec le Festival Musica
Avec le soutien de la Fondation Crédit Mutuel Alliance Fédérale pour les représentations surtitrées dans ta langue.
France Culture, partenaire de la saison du TnS, et plus particulièrement de Paradis Plage cette saison 26-27.


mercredi 3 juin 2026

Les Petites Filles modernes (titre provisoire) de Joël Pommerat au TNS: des voix qui nous guident, des images qui nous mentent, entre visions et illusions

 Avec la dernière pièce de Joël Pommerat présentée au TNS, Les Petites Filles modernes (titre provisoire) nous plongeons carrément dans un autre univers. Ce récit, qui se veut un conte pour adolescent(e)s nous fait revivre une ambiance qui nous rappelle les songes éveillés quand nous étions alités, cloîtrés dans notre chambre, sous le coup d'une forte fièvre et que, derrière la porte de la chambre d'enfant, le monde, par des échos de voix arrivait à nous par bribes. 


Les Petites Filles modernes (titre provisoire) - Joël Pommerat - Photo: Agathe Pommerat


Les lumières, baignant d'un éclat léger un espace changeant, plus encore les projections vidéo qui transforment et déforment, modifient et font bouger l'espace mouvant, nous déstabilisent. Elles rendent les déplacements des deux jeunes personnages sur scène instable, comme hors-sol, et nous immergent dans un univers onirique chancelant et fluctuant, tout comme la bande son qui appuie et accentue les ruptures, glissements et stridences qui nous font chavirer.


Les Petites Filles modernes (titre provisoire) - Joël Pommerat - Photo: Agathe Pommerat


Nous ne savons pas vraiment où nous sommes avec ces deux personnages à peine esquissés, dans un clair-obscur savamment distillé, plutôt traités comme des silhouettes, des attitudes, des paroles de jeunes, et dont nous nous questionnons sur le niveau de réalité. Car cette trajectoire de rapprochement entre Marjorie (Caroline Kerléo, qui l'incarne avec force) et Jade (Marie Malaquias toute en intériorité) dont nous observons les étapes et les épreuves d'une quête en quelques sorte semblable à un voyage initiatique, nous pouvons nous demander quelle est la part d'imaginaire produite par ces deux personnages. 


Les Petites Filles modernes (titre provisoire) - Joël Pommerat - Photo: Agathe Pommerat


Cet imaginaire qui nous est offert, construit par leur dialogue, mais également par les projections sonores du monde extérieur à la chambre de Jade, et surtout par les concrétisations très réelles des ces univers transposés (la boite, le couloir, le puits) que la scénographie arrive à rendre à la fois réels mais en même temps impalpables et immatériels: le couloir, dans une ligne de fuite sans fin, la boite dans un espace sans perspective, les murs mouvants, sans oublier les effets bluffants de la chute immobile.


Les Petites Filles modernes (titre provisoire) - Joël Pommerat - Photo: Agathe Pommerat


Dans cette construction du récit d'apprentissage de ces deux jeunes adolescentes qui se servent de leur imaginaire pour avancer, comprendre le monde, celui des adultes, des voisins, de la vie, la mort, l'amour, les frontières sont bousculées. Et différents modes d'expressions sont sollicités, même le cinéma, dont elles se servent comme outil de compréhension et de progression. Mais ne soyons pas dupe, nous n'arriverons pas à entrer dans leur "âme" et cette fausse réalité, et les émois de leur coeur, nous n'y accédons pas, car, à l'image du faux miroir qui les dédouble, l'inversion finale des rôles des comédiennes nous pointe le fugace et le transitoire de ce passage. Et le spectacle est une démonstration magistrale de cette impermanence et du flottement de la pensée et des êtres. Un beau parcours entre ombre et lumière.


La Fleur du Dimanche


Les Petites Filles modernes (titre provisoire)


Au TNS du 3 au 18 Juin 2026


Générique
[Création théâtrale] Joël Pommerat
[Avec] Éric Feldman, Coraline Kerléo, Marie Malaquias
[Et les voix de] David Charier, Delphine Huot, Roxane Isnard, Pierre Sorais et Faustine Zanardo
[Scénographie et lumière] Éric Soyer
[Vidéo] Renaud Rubiano
[Costumes] Isabelle Deffin
[Perruques] Julie Poulain
[Son] Philippe Perrin, Antoine Bourgain
[Musique originale] Antonin Leymarie
[Collaboration artistique] Garance Rivoal
[Assistanat à la mise en scène] David Charier
[Renfort assistanat] Roxane Isnard
[Collaboration à l’écriture] Zareen Benarfa
[Participation au travail de recherche] Pierre Sorais
[Direction technique] Emmanuel Abate
[Direction technique adjointe] Thaïs Morel
[Régie son] Antoine Bourgain
[Régie vidéo] Grégoire Chomel
[Régie lumière] Gwendal Malard
[Régie plateau] Jean-Pierre Constanziello, Inês Correia Da Silva Mota
[Habillage] Lise Crétiaux, Manon Denarié
[Réalisation maquette et accessoires] Claire Saint-Blancat
[Construction accessoires] Christian Bernou
[Construction décors] les ateliers du TNP / Théâtre National Populaire de Villeurbanne
[Renfort costumes] Jeanne Chestier
[Renforts plateau] Lior Hayoun, Faustine Zanardo
[Diffusion internationale, missions spéciales et agent] Anne de Amézaga
[Administratrion] Elsa Blossier
[Co-directrion] Magali Briday-Voileau
[Chargée de production] Alice Caputo
[Responsable des tournées] Pierre-Quentin Derrien
[Direction de production] Lorraine Ronsin-Quéchon
Remerciements à Maurine Tainguy et Rose Trecan
Et l’équipe technique du TnS 
[Régie générale] Cyrille Siffer
[Régie plateau] Denis Schlotter
[Machiniste] Daniel Masson, Margaux Fabre
[Régie lumière] Christophe Leflo de Kerleau, Sophie Prietz (en alternance)
[Régie son] Maxime Daumas
[Régie vidéo]Tiphaine Steiner
[Habilleuse] Bénédicte Foki 
 
Production Compagnie Louis Brouillard
Coproduction TNP / Théâtre National Populaire de Villeurbanne, CDN ; Châteauvallon-Liberté, Scène nationale de Toulon ; Mixt, Terrain d’arts en Loire-Atlantique ; Les Tréteaux de France, CDN ; Théâtre Nanterre-Amandiers, CDN ; Espaces Pluriels, Scène conventionnée d'intérêt national art et création danse de Pau ; Festival d’Automne à Paris ; L'Azimut, Pôle national cirque d’Antony et de Châtenay-Malabry ; Le Canal, Théâtre du Pays de Redon, Scène conventionnée d’intérêt national art et création pour le théâtre et la DRAC Bretagne ; Théâtre Le Bateau Feu, Scène Nationale Dunkerque ; Le Théâtre de Suresnes Jean Vilar ; La Coursive, Scène nationale de La Rochelle ; Théâtre français du Centre national des Arts du Canada - Ottawa ; Le National Taichung Theater.
Avec le soutien de La maisondelaculture de Bourges, Scène nationale.
Les répétitions du spectacle ont lieu à la Maison de la Culture de Bourges ; au Théâtre Ducourneau d’Agen ; à La Coursive, Scène nationale de La Rochelle ; aux Tréteaux de France d’Aubervilliers, Centre dramatique national ; au Théâtre Silvia Montfort de Paris ; et au théâtre Châteauvallon-Liberté, Scène nationale. Des étapes de travail en amont ont été menées aux Plateaux Sauvages – Fabrique artistique et culturelle à Paris 20e, et à la MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis à Bobigny.
Action financée par la Région Île-de-France. La Compagnie Louis Brouillard est conventionnée par la DRAC Île-de-France et la Région Île-de-France.
Joël Pommerat et la Compagnie Louis Brouillard sont associés à Nanterre-Amandiers, à La Coursive, Scène nationale de La Rochelle, et au TNP / Théâtre National Populaire de Villeurbanne.
Les textes de Joël Pommerat sont édités chez Actes Sud-Papiers.
Créé le 24 avril 2025 à Châteauvallon-Liberté, Scène nationale.

lundi 30 mars 2026

Dora et Franz, Sauver le jour au TNS: invités à la noce et témoins d'un amour

Quand nous nous installons dans la salle de l'Espace Klaus Michael Grüber du TNS, spectateurs de la pièce de Caroline Arrouas Dora et Franz, Sauver le jour, nous nous retrouvons comme les invités d'une noce, participants à une fête qui se prépare. Nous sommes en attente, tout comme les deux personnages qui sont "presque avec"* nous. Il y a là, Franz en costume clair et Dora, en robe blanche des années 1920, assis sur leur chaise dans la continuité du premier rang des spectateurs, qui attendent, comme nous. Qui attendent et qui échangent, sur le temps, sur les fleurs, les bouquets, même le coût des fleurs (Nous sommes en Allemagne et c'est l'hyperinflation dans les années d'après-guerre).

"Moi, j'aime les fleurs coupées, parce qu'elles vont faner"


Dora et Franz, Sauver le jour - Caroline Arrouas - Photo: Jean-Louis Fernandez


Ce n'est donc pas une noce.... mais elle va arriver. Là, nous sommes dans un sanatorium, la Pension Glückauf à Graal-Müritz sur la Baltique où Franz se repose et où se noue son idylle avec Dora qu'il vient d'y rencontrer. Par touches impressionnistes, fragments temporels de ces moments où se construit le lien. Et l'on attend, aux aguets, autant dans la relation à l'autre que dans ce qui peut arriver de l'extérieur. L'inquiétude est là, l'espérance et l'enthousiasme aussi. Et les deux comédiens, Caroline Arrouas (qui a aussi construit le texte de la pièce et la mise en scène) et Jonas Marny, par leur jeu sensible et tout en finesse nous plongent littéralement dans ces errements, ces sautes d'humeurs, cette fragilité, cet espoir.

"Il faut avoir de grands projets"    


Dora et Franz, Sauver le jour - Caroline Arrouas - Photo: Jean-Louis Fernandez


Par ce jeu, par ces sorties de scène, de salle, avec pour celui qui reste une certaine attente et une peur contagieuse, et leurs retours surprenants, nous nous focalisons sur le couple que nous découvrons avec sa complexité, sa pensée secrète, révélée par bribes. Mais, grâce à la musique (Franz joue du mélodica - une sorte de piano à bouche - puis du piano), nous plongeons aussi dans une ambiance plus festive avec des mélodies klezmer et des chansons yiddish.

"Trois choses ne peuvent rester cachées: l’amour, la pauvreté et la toux."


Dora et Franz, Sauver le jour - Caroline Arrouas - Photo: Jean-Louis Fernandez


La toux s'invite lorsque Franz joue du mélodica et prend de l'ampleur, accompagnée, discrètement, plus tard, par le rouge sur le mouchoir. La maladie de Franz plane sur le destin du personnage et sur la pièce, comme une épée de Damoclès. De même, la noce, pour laquelle nous attendons la réponse du père de Dora, qui tarde et maintient le suspense. Mais Dora nous chante façon music-hall une chanson de mariage gaie et triste à la fois. Ainsi la tension, amoureuse et dramatique s'envole dans la musique entraînante, libératrice et enjouée.  

"Garçon, comme tu es bien tombé et tu t'es magnifiquement relevé" 


Dora et Franz, Sauver le jour - Caroline Arrouas - Photo: Jean-Louis Fernandez


De chutes en rebondissements, la pièce avance, nous permettant de rentrer dans l'intimité du couple, presque dans les méandres de leurs sentiments et dans une certaine connaissance de l'esprit et l'écriture de Franz. Nous naviguons entre le centre de la pièce où un un cube recouvert de tulle semble prédestiné à devenir la chambre d'amour, et l'aile gauche, avec son piano, à la fois salon de musique, petite pièce pour l'écriture et boudoir pour les amoureux. Ce cube qui peu à peu se révèle, se dévoile, surchargé de fleurs (à l'image de la chambre de L'écume des jours de Boris Vian), va se métamorphoser en chapelle de noces, chambre nuptiale et caveau funéraire.

"Le jour de l'enterrement je me suis écroulée sur le cercueil" 


Dora et Franz, Sauver le jour - Caroline Arrouas - Photo: Jean-Louis Fernandez


C'est donc par petites touches, paroles échangées, silences complices que nous voyons naître un amour exceptionnel, entre deux êtres secrets, presque des fantômes, qui voyagent dans le temps, l'espace, mélangeant les souvenirs, les citations et basculant soudain dans de joyeux tableaux festifs, faisant resurgir une culture presque disparue, à la fois gaie et nostalgique de cette Mitteleuropa d'entre deux guerres. Cette alternance entre intimité et spectaculaire, très justement équilibré nous offre une partition dans laquelle nous nous coulons avec délice. Et le récit nous fait découvrir le portrait d'un auteur mystérieux, dont nous ne connaitrons pas tout mais dont nous sommes témoin du bonheur des derniers jours.


Le Fleur du Dimanche


* La proximité "intime" avec le public sur la partie gauche de la scène peut se révéler un peu plus "distante" pour les spectateurs placés à droite et au fond da la salle. Mais c'était une "première", ce sera sûrement ajusté. 


Dora et Franz, Sauver le jour


Au TNS - Espace Grüber - du 30 mars au 11 avril 2026


[Texte et mise en scène] Caroline Arrouas 
[Avec] Caroline Arrouas et Jonas Marmy 
[Dramaturgie] Adèle Chaniolleau 
[Scénographie et costumes] Clémence Delille assistée de Elise Villatte 
[Création sonore] Samuel Favart Mischka 
[Création lumière] Germain Fourvel 
[Assistanat à la mise en scène] Elsa Revcolevschi 
[Administration, production et développement] Virginie Hammel et Nora Fernezelyi - le petit bureau
Et l’équipe technique du TnS
[Régie générale] Swen Ferbach 
[Régie plateau] Jeanne Dubos 
[Régie lumière] Simon Anquetil
[Régie son] Maxime Daumas [Habilleuse] Blandine Hermant
[Accessoiriste] Pauline Krier 
[Régie des titres – surtitrage des Spectacles dans ta langue] Jean-Christophe Bardeaux 
Production délégué le petit bureau 
Coproduction Théâtre national de Strasbourg,Théâtre Dijon Bourgogne – Centre Dramatique National 
Avec le soutien des Lilas en scène et de la Fondation pour la mémoire de la Shoah

  

lundi 23 mars 2026

Au TNS L'infiltré de et par Océan: des boites et des cases ou comment déboiter et casser les codes

 Océan, comédien et réalisateur a suivi un long chemin de transition et propose une étape de ce parcours au TNS avec L'infiltré.

Nous l'avions rencontré en décembre 2019 au cinéma Star à Strasbourg où il présentait son film Océan, témoignage de l'intérieur de se "transition" toute fraîche. Dans le débat qui a suivi, il disait "l'identité c'est quelque chose de mouvant, de changeant, de fugace". Cette réflexion sur l'identité ne l'a pas quittée, mais alors qu'à l'époque il était totalement plongé dans le processus, pour le spectacle qu'il vient de créer et pour lequel il a réalisé une série d'ateliers avec des étudiant.e.s en partenariat avec le SUAC - Service universitaire de l'action culturelle - de l'Université de Strasbourg pour interroger les injections normatives concernant le genre, il prend un peu d'altitude. 

Avant tout, petite définition d'un mot qui n'est entré dans le dictionnaire Oxford English Dictionary qu'en 2015, et, à priori, né en après 1998 suite à l'invention du terme cissexuel par le sexologue allemand Volkmar Sigusch. Il s'est diffusé après 2006. La cisidentité désigne "la situation d'une personne dont l'identité de genre correspond au genre qui lui a été assigné à sa naissance". Le terme transgenre: "personne dont l'identité de genre ne coïncide pas avec le sexe assigné à la naissance" étant plus courant depuis les années 1990.


L'infiltré - Océan - Photo: Pauline Legoff


Cet aspect un peu didactique passé, revenons-en à notre Océan, qui sur scène devient le professeur Michel, Océan Michel, qui, bien qu'il annonce un "spectacle assumé comme pédagogique" s'engouffre dans une conférence à cent à l'heure et sans pupitre - ponctué d'exercices physiques pour faire baisser son taux de testostérone sur les conseils de son surveillant médical IA, Cette intelligence artificielle qui accélère aussi les différents chapitres de sa "conférence" qui est à la fois variée, plaisante et intelligemment illustrée par les dessins d'Anaïs Caura. Balayant l'histoire du "transgenre" autant historiquement que géographiquement, nous y découvrons des femmes ayant vécu en secret sous des apparences d'homme, ainsi que des cultures ayant par exemple totalement accepté la féminité ouvertement assumée de certains hommes que ce soit en Amérique du Sud, en Inde ou l'exemple du Chevalier d'Eon, en France sous Louis XV.  

Océan fait le parallèle entre sa propre manie de classer et ranger ses Tupperware et cette propension à mettre des cases à remplir (comme sur les formulaires et les cartes d'identité "Monsieur ou Madame", sans autre choix), des règles de classification - qui sont forcément mouvantes - selon les périodes ou les pays. Cette injonction à rentrer dans les cases justifiée par des règles variable, Océan s'en moque gaiement, démontrant l'absurdité et l'instabilité de ces critères par des exemples croustillants - par exemple très explicites - ou curieux - dans le monde animal. Pointant aussi la misogynie qui frappe les scientifiques femmes qui osent découvrir des exemples flagrants qui cassent les règles du "mâle dominant". Ou encore dans le domaine du sport féminin où dès qu'une femme dépasse les capacités que l'on daigne accepter de athletes femmes, elles son exclues de la compétition. 

Sur quoi vient se greffer un racisme certain, la plupart n'étant pas "blanches". ces enchainements permettant de dévoiler autant les préjugés liés au statut de la femme que de la race. Tout cela orchestré par les "Mâles blancs dominants" qui légifèrent, dénigrent et discréditent, agressent violentent et tuent par préjugé, idée préconçue. Ainsi aussi ces "protecteurs" qui sous prétexte de protéger et de défendre, s'adonnent (en secret et souvent en toute impunité) à toutes sortes de violences. Les exemples que nous offre Océan vont de son expérience personnelle de jeune fille abusée ou de la prise de conscience du rôle assignée à la police dans le maintien de cet "ordre da la société dominante, et même dans la lecture lucide des "meurtres des Zoulous" dont on laisse sous silence la nécessité de se défendre contre les actes racistes. 


L'infiltré - Océan - Photo: Pauline Legoff

Passant ainsi d'une présentation presque scientifique mais à la fois ludique et instructive de cette réalité fluctuante vis-à-vis du corps et de ses multiples variantes dans sa réalité et ses sensations, vers une lecture plus sensible et aussi plus politisée, Océan plonge dans une introspection dans la mouvance des sentiments, entre violence et amour dans cette identité changeante. L'obligeant, lui mais aussi nombre de ces personnes à la recherche de leur vrai "soi" à s'interroger sur les relations d'amour et de violence envers l'autre. Allant jusqu'à en référer à Abraham (qui lui aussi est "transformé" en gagnant un "h", tout comme sa femme Saraï en Sarah) dont le bélier apporte la puissance alors qu'Océan s'interroge sur son statut d'agneau déguisé en louveteau. Mais il conclut sur une note en équilibre, mettant en balance sa "paternité" et la fragilité de quelques une de ces "adoptés".  

L'aventure continue, passionnante, et Océan continue son voyage au long cours après nous avoir embarqué dans la découvertes des iels.


La Fleur du Dimanche


L'infiltré


Au TNS à Strasbourg, du 23 mrs au 1er avril 2026

[Conception et écriture] Océan
[Mise en scène] Océan et Flore Vialet
[Lumière] Léa Maris
[Son] Elisa Monteil 
[Vidéo] Jean Doroszczuk
[Dessin] Anaïs Caura
[Chorégraphie] Marlène Rostaing
[Dramaturgie] Leïla Adham
[Régie générale] Marie-Lou Poulain
[Composition] Thibault Frisoni
[Scénographie] Marco Ievoli
[Costumes] Colombe Lauriot Prévost
[Direction de production] Olivier Talpaert et Nathalie Untersinger
[Répétition] Debi Debbie
[Avec les étudiant·es] Estelle Akakpo, Coline Forster, Charlie Fouché, Lou-Ann Graindorge, Clarisse Haton, Ameline Jung, Geoffrey Ridet dit Lewyn, Pauline Roche, Noa Schublin, Tiphaine Vauje

Production déléguée En Votre Compagnie
Coproduction MIXT – Terrain d’arts en Loire-Atlantique, les Plateaux Sauvages, Châteauvallon - Liberté, scène nationale , le Théâtre National de Strasbourg, l’Avant-Poste, Bordeaux
Accueil en résidence Chartreuse - CNES - Villeneuve-lez-Avignon
Coréalisation Les Plateaux Sauvages
Avec l’accompagnement du Centre des Récits du Théâtre national de Strasbourg.
Avec le soutien et l’accompagnement technique des Plateaux Sauvages
Avec le soutien de la DRAC Ile-de-France et de la Ville de Paris.
En partenariat à Strasbourg avec le SUAC de l'Université de Strasbourg et son dispositif Carte Culture
Les décors sont réalisés par les ateliers du Théâtre National de Strasbourg.
Spectacle créé le 9 mars 2026 aux Plateaux Sauvages.    

lundi 16 mars 2026

Rituel 4: Le Grand Débat au Maillon: Du face à face politique au dos à dos - Le débat en forme de cadavre exquis

 Dans le cadre du Temps Fort: Démocratie en jeu au Maillon, la pièce Rituel 4: Le Grand Débat d'Emilie Rousset et Louise Hémon au Maillon rejoue en version "flash" moderne ce qui, juste avant l'éclatement de l'ORTF est devenu un rituel de la vie républicaine en France: Le Grand Débat entre les deux tours des élections présidentielles. De Louise Hémon, nous connaissions déjà la précédente pièce "documentaire" présentée lors du précédent "Temps Fort" au Maillon en 2024: Reconstitution: Le procès de Bobigny, crée déjà en 2019, sur le procès de Marie-Claire Chevalier et de sa mère pour l’avortement de la jeune fille suite à un viol, défendue par Gisèle Halimi. Elle s'est associée avec Louise Hémond, dont le premier film, l'Engloutie vient de sortir au cinéma et qui a déjà travaillé avec elle sur d'autres Rituels, dont La Mort. 


Le grand Debat - Émilie Rousset - Louise Hémon - Photo: Lebruman


Le dispositif est spécial, puisque nous assistons "en direct" à la réalisation d'un débat télévisé entre deux personnages, interprété l'un par Laurent Poitrenaux et l'autre par Emmanuelle Laffon, qui a participé à L'Encyclopédie de la Parole de Joris Lacoste. Nous sommes donc installé (un peu en surplomb) face à un studio télé et voyons sur l'écran au-dessus d'eux, le résultat ce ce qui est filmé par les trois caméras, une fixe en plongée et les deux autres qui vont, au fil du temps et de la pièce, bouger et changer de position. Ces déplacements font d'ailleurs totalement partie de la dramaturgie, comme on le verra plus tard. En introduction et pour poser ce décor, la voix de Leïla Kaddour Boudali nous explique les règles très strictes - entre le légal et les négociations des deux candidats - les conditions matérielles de ce rituel formalisé: longueur de la table, température de la pièce, règles des prises de vues et de la parole. Par exemple, le fait de ne filmer - à l'origine - que la personne qui parle. Les temps de paroles - chronométrées - et les interruptions doivent aussi être régulés par une autorité de surveillance.  


Le grand Debat - Émilie Rousset - Louise Hémon - Photo: Lebruman

Pour le texte de la pièce, ce sont des extraits des vraies paroles qui ont été échangées par les deux candidat(e)s. Et ce qui à la fois dynamise le déroulé de la pièce et introduit une étrange impression de texte un peu "hors du temps", c'est que très rapidement, le texte se heurte, s'entrechoque, un collage en quelque sorte, sous forme de cadavre exquis. Cela, combiné au fait que, sans prévenir, les deux interprètes changent régulièrement de personnage de référence et les candidats, qui se répondent bien sûr, peuvent tout à coup ne plus être les mêmes. Nous passons ainsi du "couple" Mitterand-Giscard en 1974 et 1981, au couple Mitterand-Giscard,  Mitterand-Chirac, Chirac-Jospin, Chirac-Le Pen, Sarkozy-Royal, Sarkozy-Hollande, et les deux Macron-Marine Le Pen. 


Le grand Debat - Émilie Rousset - Louise Hémon - Photo: Lebruman

Des phrases "punchline" mémorables apparaissent, comme "Vous n'avez pas le monopole du coeur" ou "Vous avez tout à fait raison, Monsieur le Premier Ministre" ainsi que des épisodes drolatiques comme l'argumentation sur l'augmentation de la TVA sur les croquettes pour chien (tout en se félicitant chacun d'en avoir aussi - des chiens). Des mots-emblèmes surgissent, qui devraient nous permettre d'identifier de quel bord (droite, centre, gauche, ou extrême droite) vient le discours: rassemblement, travailleurs, politique planétaire, mutations technologiques, authenticité, apaiser le conflit, changement, égalité, destin, "Blablacar", Licorne, et même des "c’est faux", "vous mentez" ou "mensonge" répétés ad nauseam, procédé surprenant pour un débat de deuxième tour d'élections présidentielles... Cette construction permet de comprendre les stratégies mises en place dans ces échanges, et quelquefois l'image (qui s'est affranchie de la règle "c'est celui qui parle qui est à l'écran" révèle aussi des stratégies de déstabilisation ou de mépris de la part de l'interlocuteur muet. D'autres fois le ressort dramatique est plus orienté vers la distraction voire le gag. 


Le grand Debat - Émilie Rousset - Louise Hémon - Photo: Lebruman

L'évolution de la scénographie et du jeu évolue vers la fin de la pièce pour faire apparaitre métaphoriquement la distance qui se creuse vis à vis du discours politique et qui se fait soporifique. Et l'on présente le désintérêt pour la chose débattue dans un clin d'oeil assassin. La performance des comédiens Laurent Poitrenaux et Emmanuelle Laffon, qui réagissent au quart de tour aux textes qui leur sont envoyés dans leur oreillette, est époustouflante. Du côté du choix des textes, les deux co-conceptrices et metteuses en scène trouvent un bel équilibre entre des passages où l'on analyse les discours, formatés ou convenus, les quelques saillies ou bon mots, et les parties plus loufoques, à la limite, pour varier les ambiances. Au final, une très bonne alternance entre pédagogie citoyenne et ironie critique.


La Fleur du Dimanche


Rituel 4: Le Grand Débat


Au Maillon - Strasbourg du 7 au 14 mars 2026

Conception, mise en scène et scénographie : Émilie Rousset et Louise Hémon
Avec : Emmanuelle Lafon et Laurent Poitrenaux
Et la voix de : Leïla Kaddour Boudadi
Création lumière et image : Marine Atlan
Cheffe opératrice / caméra : Alexandra de Saint Blanquat
Caméra : Mathieu Gaudet
Montage vidéo : Carole Borne
Musique : Émile Sornin
Maquillage : Amanda Silaen
Régie vidéo et son : Romain Vuillet et Jérôme Tuncer
Régie générale et plateau : Jérémie Sananes
Régie lumière et régie générale : Clarisse Bernez-Cambot Labarta
Production pour la reprise : CDNO – Centre Dramatique National d’Orléans
Production pour la création : Cie John Corporation
en association avec Agathe Berman Studio
Avec le soutien de : Fondation d’entreprise Hermès dans le cadre de son programme New Settings / DICRéAM, Hors-Pistes / Centre Pompidou
Action financée par la Région Île-de-France.
Ce spectacle a bénéficié de l’aide à la reprise de la DRAC Île-de-France.
Coproduction : Festival d’Automne à Paris


vendredi 13 mars 2026

C'est le Summit Strasbourg au Maillon: C'est du théâtre et c'est vrai, mais on peut en douter

 Au départ il y a méprise, double méprise (ou peut-être plus)... Mais où est la vérité ? 
Le spectacle Summit Strasbourg présenté au Maillon dans le Temps Fort "Démocratie en Jeu" arrive pour moi chargé d'une double attente.
La première tient à la précédente pièce de la troupe Ontroerend Goed, la "très joueuse compagnie de Gand" dont le nom mêle l’idée de bien et d’émotion et qui peut se traduire par "émobilier" (comme émouvoir ?) Cette pièce a été programmée au Maillon en 2019. Dans cette pièce £¥€$, où "le public est invité à se mettre dans la peau du “1 %”, c’est-à-dire les super-riches qui contrôlent l’économie mondiale" on mettait le public "aux commandes" pour apprendre et comprendre réellement les mécanismes économiques en les expérimentant. Ne l'ayant pas vue, je l'imaginais (selon les échos recueillis) comme une expérience pédagogique au sens noble. Mais chacun arrive au théâtre avec ses projections, et ses interprétations. D'ailleurs, prenez le titre £¥€$, que lisez-vous ? Eyes, les yeux pour voir ? Ou Lies - les mensonges qu'on vous cache ? 
Et voilà... C'est déjà vous qui décidez. 


Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


Eh bien, c'est la même chose pour Summit Strasbourg où l'on projette une attente, voire un contenu alors qu'il faudrait être totalement à l'écoute. Or à Strasbourg, ce mot Summit, n’est jamais tout à fait neutre. On y a connu quelques sommets — dont celui de 2009, que certains n’ont sans doute pas oublié. De plus cette pièce s’inscrit dans ce temps fort consacré à « la culture du débat à l’épreuve du présent », et il est assez naturel d’imaginer une expérience interactive, participative, peut-être même une sorte d’expérimentation du débat - sinon politique, du moins démocratique. Le contexte actuel n’y est évidemment pas pour rien. Les élections locales réveillant aussi l’appétit de discussion publique.

Car il ne faut pas se méprendre : la troupe Ontroerend Goed ne nous méprise pas. La règle du jeu est annoncée dès notre arrivée : « Vous êtes invité·e à un sommet. Ou plutôt : vous êtes invité·e à une pièce de théâtre intitulée SUMMIT Strasbourg, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. »
Tout est dit....


Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


Et même répété. La seule ironie serait peut-être de répéter cette phrase. Encore et encore... Au risque de tomber dans le comique de répétition. Mais "un homme averti en vaut deux".  Ainsi, lorsque l’on nous parle de « la scène » alors même que le plateau est vide - ou qu’il n’est traversé que fugitivement - il faut rester vigilant. De même lorsqu’on vous affirme que vous êtes ici, ou que vous n’y êtes pas. Que vous êtes au théâtre - ou que vous n’y êtes pas. Plus troublant encore lorsque l’on nous explique que ce mot, théâtre, possède même une existence juridique. Dans ces conditions, mieux vaut ne pas signer n’importe quoi. Et faire attention quand on vote à main levée....


Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


Dire que quelque chose est du théâtre parce qu’un comédien prononce un "texte qui a été écrit": voilà peut-être déjà une épreuve de discernement. 
Car c’est bien là le cœur du dispositif de Summit: nous amener à interroger sans cesse ce qui relève du réel et ce qui relève du jeu. Et surtout à mesurer dans quelle mesure nos propres réactions - face aux injonctions des comédiens - restent celles de spectateurs assis dans l’ombre… ou deviennent, volontairement ou non, une part du dispositif prévu par la mise en scène.

Ainsi, pour revenir à cette question simple: qu’est-ce qui fait théâtre ?
Prenons un exemple simple.
Un comédien traverse le plateau. Est-ce du théâtre ?
Ou simplement une traversée ?
Et si c’est un spectateur qui traverse ?
Et si ce spectateur se met à regarder le public de la scène ?
Sommes-nous toujours dans le théâtre ?


Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


La question devient plus troublante encore lorsqu’une scène d’abattage de poulet est évoquée — mais non montrée, puisque la décapitation se produit en coulisses.
Était-ce réel ?
Était-ce simulé ?
Ou bien simplement imaginé ?
Le doute, ici, devient une matière dramaturgique.
C’est le cas par exemple dans cette séquence où une torture nous est imposée… mais une torture imaginaire. Rien n’est montré. Tout repose sur ce que le spectateur accepte - ou refuse -  de produire par son imagination. Avec en prime un spectateur "exemple" et "cobaye" de cette torture. 
Superbe leçon.
Leçon de discernement, d’abord.
Leçon d’analyse ensuite.
Mais aussi leçon de responsabilité.


Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


Car la question devient alors très simple: jusqu’où suivons-nous les conventions de la représentation théâtrale ? Et à quel moment décidons-nous de ne plus les suivre — ou d’y contrevenir ?
Jusqu’où acceptons-nous le discours qui nous est proposé ?
Et à quel moment décidons-nous d’en douter ?
Prenons un exemple presque enfantin : la poule.
À quel moment acceptons-nous de voir une poule dans une cage… alors qu’il n’y en a pas ?
Simplement parce qu’on nous affirme qu’elle est là.
Suivons-nous l’injonction à imaginer ?
Et jusqu’à quel point croyons-nous qu’une poule enfermée dans un cercle… n’en sortira pas* ?

Summit Strasbourg - Ontroerend Goed - Photo: Michiel Devijvier


 
C'est donc sur toutes ces interrogations, l'interrogation du réel et la part d'imagination acceptée, de la liberté de choisir, de la confiance ou du doute, de l'engagement ou de l'opposition, de l'échelle de vérité et de fantaisie, de sérieux et d'humour que "joue" la troupe de via de nombreux angles d'approche et des séquences variées et révélatrices. Et si nous en sortons un peu déstabilisé et le cerveau qui mouline encore, le pari est réussi.


La Fleur du Dimanche  


* La poule dans un cercle de craie 
Dans le documentaire de Werner Herzog Au pays du silence et de l'obscurité (1971), de Werner Herzog il nous montre une scène où une poule est placée dans un cercle tracé à la craie. La poule reste immobile à l’intérieur et n’ose pas franchir la ligne, alors que rien ne l’empêche physiquement de sortir. Herzog utilise cette image comme métaphore de limites psychologiques ou sociales: une barrière imaginaire peut suffire à immobiliser un être vivant.
Au XIXᵉ siècle, le physiologiste allemand Wilhelm Preyer avait déjà fait ce type d'expérience.
Mais ce n'est pas forcément un cercle qui fait cet effet, une simple ligne tracée devant le bec de la poule fait le même effet. J'ai moi-même expérimenté cela enfant. Mais tout dépend de la poule (il y en a qui ne réagissent pas ainsi - tout comme cela peut être expérimenté avec d'autres oiseaux.



Au Maillon, du 12 au 14 mars 2026  

Mise en scène : Alexander Devriendt
Avec et par : Mourad Baaiz, Karolien De Bleser, Leonore Spee, Charlotte De Bruyne, Aaron J. Gordon, Aurélie Lannoy, Hervé Guerrisi, Solal Forte
Assistance à la mise en scène : Remi Cosijn
Scénographie : ONBETAALBAAR
Graphisme : Emma Raymaekers, Nick Mattan
Lumière : Dennis Diels
Musique : Joris Blanckaert
Costumes : Charlotte Goethals
Photographie : Michiel Devijver
Dramaturgie : Britt Bakker, Miguel Melgares, Samir Veen
Technique : Nick De Keyser, Frederik Vanslembrouck, Diederik De Cock, Ine Van Bortel, Lucas Van de Voorde

Production : NTGent / Ontroerend Goed
Coproduction : Stadttheater Schaffhausen (CH)
Avec le soutien de : Communauté flamande, Ville de Gand