Pour Thésée, sa vie nouvelle de Camille de Tolédo, conçu et mis en scène par Valérie Dréville et Guy Cassiers, présenté au Maillon qui a coproduit cette pièce, on peut sans hésiter parler de performance, celle de Valérie Dréville. Elle y est magistrale, précise, impeccable, supérieure, à dire ce texte qui dénoue les limbes de la mémoire, qui défie les strates du temps, qui s'effeuille dans les récits empilés, qui tire un fil entremêlé d'une histoire entre trame et drame, et chaine et enchainement. Entre dit et non-dit, entre réalité et subjectivité, entre faits et secrets, entre logique et magie, entre hasard et destinée. Elle est d'une précision diabolique, impeccable, posée au bon endroit. Là où elle doit être pour apparaître sur l'écran, là où il faut, dans la position que lui attribuent Guy Cassiers et à la vidéo Bram Delafonteyne, dans une installation multimédia, elle aussi tirée au cordeau.
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| Thésée, sa vie nouvelle - Valérie Dréville - Guy Cassiers - Photo: Claudia Nbebele |
Mais tout d'abord, et c'est toute la force de cette comédienne hors pair, qui fait passer, d'un souffle à peine esquissé, à la fois un message et un sentiment. Des sentiments profonds rien qu'en disant, doucement, son texte. Elle nous rend attentifs à sa diction, posée, au sens, qui, au fur et à mesure se révèle. Aux variations subtiles de l'énonciation ou d'un imperceptible changement de registre.
Car, tout au long de ce récit - multiple, plusieurs locuteurs vont être incarnés par l'actrice - qui balaie le temps. De l'histoire récente (qui ouvre la pièce), à un épisode qui se passe lors de la première guerre mondiale avec l'ancêtre Nissim de Toledo, d'Andrinople, un fantassin qui meurt pour la France le 13 avril 2018. Valérie Dréville nous instille une sourde instabilité.
Ainsi, presqu'imperceptiblement, elle change de voix (avec quelques réglages sonores - grâce à Jeroen Kenens): un peu plus grave quand elle inclut une phrase citée dans son texte. Avec une voix plus aigüe, de tête pour le récit. Plus intérieure pour d'autres textes. Mais toujours dans une retenue dans la force et une douceur qui nous berce et nous fait, à la limite, léviter, pour mieux nous asséner la force et la violence de ces histoires parallèles. Car, à l'instar de l'ancêtre turc, dans la successions des filiations, se découvrent les douleurs, morts, suicides, dans une algèbre macabre: l'un mourant à la date de naissance d'un autre, l'autre se suicidant dans une même logique mathématique cachée.
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| Thésée, sa vie nouvelle - Valérie Dréville - Guy Cassiers - Photo: Claudia Nbebele |
Ces histoires masquées - palimpsestes douloureux, blessures inscrites dans la chair et les corps des descendants - dessinent ainsi un arbre généalogique qui est aussi une incantation, avec ces noms: Oved, Nathaniel, Thalmaï, Gatsby, Jérôme, et Thésée, le narrateur principal - celui qui va, dans ce dédale, essayer de tisser les liens secrets qui sont tus. Ces noms qui ressurgissent dans une mélopée incantatoire.
Tout cela est rythmé avec finesse, dans la mise en scène et l'environnement des images qui vont émerger, progressivement, sur le plateau.
Pour commencer, c'est sous une (presque) unique source de lumière, sans un seul son que va fonctionner l'envoûtement que nous fait subir Valérie Dréville, nous berçant de son débit mesuré, jusqu'à ce que quelques notes de piano, rares et qui se densifient, nous fassent lâcher un peu la bride et qui vont faire s'élargir l'espace. Un son plus tendu plus tard va nous orienter vers une angoisse plus diffuse. Et, après, dans le flux des images, la musique est au diapason.
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| Thésée, sa vie nouvelle - Valérie Dréville - Guy Cassiers - Photo: Claudia Nbebele |
Cet univers s'ouvre donc, par la biais d'archives photos familiales et de documents d'archives pour faire le lien de ce récit intime avec l'actualité, avec le monde dans lequel nous vivons, englobant les problématiques de la société et de la politique (avec les questions de l'immigration, de l'ordre mondial). Et élargit le dialogue entre les problématiques personnelles et le destin (collectif ?). Nous serons partie prenantes de cette histoire jusqu'à comprendre, lorsque la caméra du plateau prend de la hauteur, que chacun de nous est littéralement constitué de toutes ces histoires, publiques et privées qui nous construisent et nous englobent, à l'image de ce visage qui apparait sous les pieds de Valérie Dréville, somme de toute une vie, de mémoire et de moments vécus à travers le siècle.
La mise en scène navigue dans une relative sobriété, sur la piste de l'analyse de la faille, à la recherche de la blessure, à la limite du vertige, dans une réalisation d'équipe impeccable. Un travail magnifique pour un résultat époustouflant. Une réussite sur le fil...
La Fleur du Dimanche
Au Maillon - Strasbourg - du 14 au 16 octobre 2026
Conception et mise en scène : Valérie Dréville et Guy Cassiers
Avec : Valérie Dréville
Vidéo : Bram Delafonteyne
Son : Jeroen Kenens
Lumière : Zélie Champeau
Collaboration artistique : Benoît de Leersnyder
Assistanat mise en scène : Tristan Pannatier
Regard extérieur : Blandine Savetier
Production : Tristan Pannatier, Marion Caillaud
Accessoires, costume et construction du décor : Ateliers du Théâtre Vidy-Lausanne
Régie générale : Guillaume Zemor
Régie vidéo : Sébastien-Philippe Sozedde
Régie lumière : Matthias Schnyder
Régie son : Marc Pieussergues
Production : Théâtre Vidy-Lausanne
Coproduction : Bonlieu, Scène nationale Annecy / Le Volcan, Scène nationale du Havre / TANDEM, Scène nationale Arras Douai / Mixt – terrain d’arts en Loire-Atlantique, Nantes / Théâtre Dijon Bourgogne, Centre dramatique national / Les Gémeaux, Scène nationale / Les Célestins – Théâtre de Lyon / Maison Saint-Gervais – Genève / MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis / Maillon, Théâtre de Strasbourg – Scène européenne
Dans le cadre du Projet Interreg franco-suisse n° 20919 – LACS - Annecy-Chambéry-Besançon-Genève-Lausanne
Avec le soutien de : Fondation Françoise Champoud / Le Cercle des mécènes du Théâtre de Vidy / Fondation Pro Scientia et Arte / Fondation Corymbo / Fondation Denk an Mich pour le dispositif d'accessibilité







