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jeudi 1 octobre 2026

Le Mur ou la Peau de Mathilde Monnier et Eve Risser: Au gré du Mur, le corps ose et la musique musarde

 Cà y est, l'événement du Festival Musica (mais pas que...) est arrivé. La création de Le Mur ou la Peau de Mathilde Monnier et Eve Risser est donnée à l'Opéra National du Rhin. Nous connaissons le travail atypique des deux artistes, chacune dans son domaine:  Eve Risser avait participé avec Samuel Achache à la pièce Sans Tambour de Samuel Achache en TNS en 2024 et avait présenté dans le cadre du Festival Musica en 2022 le Concerto contre Piano et Orchestre de l'Orchestre La Sourde) et Mathilde Monnier, qui n'arrête jamais d'interroger chaque mouvement et la danse en elle-même  - on l'a vue au travail dans le film Vers Mathilde de Claire Denis et ses nombreuses pièces le prouvent (nous avions pu voir à Strasbourg Twin Paradox en 2013 et Black Lights récemment).


Le Mur ou la peau - Mathilde Monnier - Eve Risser - Photo: Agathe Poupeney


Elle revient donc, très attendue, pour cette création avec le Ballet de l'Opéra National du Rhin Le Mur ou la Peau, créé à l'initiative d'Eve Risser et invité par Bruno Bouché à travailler avec le Ballet. Ce sont donc douze danseuses et danseurs qui se retrouvent, assis ou à genou, à l'avant-scène, en shorts noirs et maillots "Marcel" multicolores, tandis que trône derrière eux en plein milieu de la scène une grand piano à queue noir où Eve Risser commence doucement à "fabriquer du son", frappant sur le piano lui-même (sonorisé) ou sur les touches, les cordes assourdies ou transformées, les frottant aussi, pour poser un tapis de rythme. Dans une introspection superficielle, de diverses manières, les danseuses et danseurs explorent leur corps, plutôt la surface, la peau, qui des mains, des bras, des jambes, du torse, des épaules, du visage aussi, l'étalent, la massent, la triturent, l'observent, tordent leurs habits aussi, comme s'ils essayaient de passer la frontière de l'extérieur vers l'intérieur. 


Le Mur ou la peau - Mathilde Monnier - Eve Risser - Photo: Agathe Poupeney

Pendant ce temps, Eve Risser glisse de variantions de rythme dans des constructions sonores de plus en plus organisées. Du côté des danseurs, des frappes des mains organisent également un rythme, qui à un moment devient vague roulante de mains qui se tournent comme une marée d'un côté ou de l'autre de la scène.


Le Mur ou la peau - Mathilde Monnier - Eve Risser - Photo: Agathe Poupeney


Les danseurs se lèvent et se meuvent chacun(e) à leur manière pour esquisser quelques duos improbable dans une gestuelle originale et souvent élastique ou désarticulée, toujours impressionnante et très construite esthétiquement. Une grande danseuse fait un solo en mouvements saccadés qui se transforment en une sorte de smurf urbain et élastique sur une musique dansante. Les danseurs enchainent des variations de magnifiques solos, duos ou trios en s'appropriant le mur (superbe création d'Annie Tolleter) qui barre le milieu de la scène sur toute sa largeur. 


Le Mur ou la peau - Mathilde Monnier - Eve Risser - Photo: Agathe Poupeney


Ses couleurs pastel grise, bleue et rose qui varient entre une toile de Rothko et les minimalistes américains, nous fait basculer d'un espace frontal à une plongée en surplomb selon les délicates variations de lumière d'Eric Wurtz. Pendant ces merveilleuses variations, le piano, poussé par Eve Risser, sur une musique percussive a traversé la scène de gauche à droite et un autre, droit, prend sa place de ce côté-là, doté d'un grosse caisse et dont les notes aigües font des bruits de crécelle. 


Le Mur ou la peau - Mathilde Monnier - Eve Risser - Photo: Agathe Poupeney


Dans ce nouvel espace sonore, augmenté par les effets sonores d'Adrian' Bourget, des superbes solos, dont celui des cheveux balancés de Brett Fukuda nous enchantent et des duos masculins qui nous émerveillent. Le mur devient multi-usages, servant autant de support, d'outil de percussion, de soutien ou d'obstacle, sujet de projection du corps ou de protection. A noter l'effet où un danseur habillé en noir se dédouble littéralement. Autre effet de multiplication quand les danseurs, soit se multiplient en duo ou, multiplient en écho presque infini leur gestes qui se répand sur le mur. Ce mur devient aussi instrument de musique, caressé, frappé, heurté, des pieds, des poings, du corps entier qui s'y jette ou s'y écrase. Un moment de surprise quand la musique s'arrête (certains se mettent d'ailleurs à applaudir, pensant que c'est la fin du concert d'Eve Risser), et qu'après un moment de silence, la danse continue, sans tapis sonore, libre, d'autant plus présente et envoûtante, fascinante. 


Le Mur ou la peau - Mathilde Monnier - Eve Risser - Photo: Agathe Poupeney


Mais la musique revient, plus calme; sereine, pour un dernier feu d'artifice de  danse virtuose et d'invention gestuelle, dans un ultime éblouissement, dans une suite de gestes ensorcelants, mettant en valeur les caractéristiques physiques et les aptitudes de chacun. Mathilde Monnier ayant d'ailleurs favorisé pour chacun et chacune des interprètes, via des improvisation la proposition de mouvements, bribes de chorégraphies personnelles, sur lesquelles elle s'est appuyées pour la pièce. 


Le Mur ou la peau - Mathilde Monnier - Eve Risser - Photo: Agathe Poupeney


Et les douze danseuses et danseurs, volontaires pour ce projet, s'en sortent admirablement. Au point que, lorsque c'est vraiment la fin, on a envie de dire "Encore !" pour ce spectacle enthousiasmant et entraînant. Une vraie réussite, une belle collaboration inventive entre musique et danse et une interprétation exceptionnelle de ces douze danseuses et danseurs toutes et tous uniques: Brett Fukuda, Julia Juliard, Zazie Schmidlin, Emmy Stoeri, Orania Varvaris, Lara Wolters, Jasper Arran, Marc Comellas, Marin Delavaud et Jérémie Neveu en alternance, Erwan Jeammot, Pierre-Emile Lemieux-Vienne et Miguel Lopez. Une belle et valeureuse équipe pour un spectacle impeccable. 


La Fleur du Dimanche


Le Mur ou la Peau


Strasbourg - Opéra du Rhin - du 1er (création) au 4 octobre 2026

Spectacle présenté dans le cadre du festival Musica
avec le soutien de Fidelio présenté avec l'Opéra national du Rhin et Jazzdor

Mulhouse - La Filature - le 5 et 6 novembre 2026

 

Metz - Cité Musicale Metz - 15 octobre 2026t


Chorégraphie et costumes
Mathilde Monnier
Composition originale et pianos
Ève Risser
Scénographie
Annie Tolleter
Lumières
Eric Wurtz
Son, effets
Adrian' Bourget

samedi 26 septembre 2026

The Curing Line: un Opéra hybride qui fait bouger les lignes - Musica célèbre l'Irlande

 Cette année, Le Festival Musica célèbre l'Irlande et sa musique dans sa diversité à l'occasion de la Présidence Irlandaise du Conseil de l'Union Européenne. Après Landless et Irish Rising à Saint Paul suivi du concert Stitch'n'Bitch à Karmen Kamina, le week-end est chargé avec pas moins de dix événements dont The Curing Line présenté avec l'Opéra National du Rhin à la Cité de la Musique et de la Danse ce samedi 26 et dimanche 27 septembre.


The Curing Line - Michael Gallen - Photo: Maria Lax


The Curing Line est un opéra atypique, oscillant entre l'opéra de chambre, le concert rock, presque punk des fois, une présentation vidéo, un opéra avec choeur et une sorte de comédie musicale avec choeurs flirtant quelquefois avec le cinéma de Charlie Chaplin. Cela commence par une performance avec solo de batterie et one man show du batteur dont le gros plan de la tête est projeté sur deux écrans géants qui encadrent la scène et qui nous accueille par une tirade frénétique. 


The Curing Line - Michael Gallen - Photo: Ros Kavanagh

On y trouve un solo de guitare sur le même schéma, on assiste à une simili émission de télévision où l'animateur s'immerge dans la foule des spectateurs, on passe par des partitions qui font appel à une cheffe d'orchestre avec instruments, chanteurs et choeur mais aussi des duos ou des solos simplement accompagnés au piano. Où encore des mélodies et chants chants traditionnels irlandais. 


The Curing Line - Michael Gallen - Photo: Ros Kavanagh

La vidéo apparaît sous différentes formes, projection en direct, ou faux direct discrètement monté, duplex ou réminiscences de souvenirs jusqu'à l'étape ultime, ce récit dans le noir où nous créons nous-mêmes les images de cette dernière "chevauchée" (en voiture pour l'occasion) qui clôt la pièce.


The Curing Line - Michael Gallen - Photo: Ros Kavanagh


La scénographie et la mise en scène est assez agile, même frénétique des fois, le décor change constamment et nous projette dans différents univers sans transition, sur un rythme soutenu, avec des accessoires, tables, panneaux qui transforment le plateau continuellement. La narration balance entre le récit de la destinée d'une jeune fille abandonnée et adoptée et les dons dont elle hérite de ce père, basculant dans des univers plus ou moins féériques ou magiques, n'hésitant pas non plus à user de la critique des relations sociales, du travail et de la pollution. Les aspects du conte, de la magie et de la réalité des relations humaines et sociales sont intriquées et participent à dessiner les contours d'un univers entre le fabuleux et le surnaturel. Les incantations, les anaphores à partir de la lumière, les invocations des animaux, en particulier le corbeau rouge contribuent à installer un entre deux mystérieux, fait de croyances et de dons transmis. 


The Curing Line - Michael Gallen - Photo: Ros Kavanagh

Le sortilège et le surnaturel peuple le parcours de ces personnages étranges qui nous captivent. La partition et la superbe qualité d'interprétation, autant des chanteuses et des chanteurs que des instrumentistes (qui eux aussi ne sont pas que musiciens) nous ravit et nous émerveille. Tout concourt à nous offrir un superbe spectacle et de magnifiques prestations de l'ensemble de la distribution. Une forme inventive et une prestation impeccable et réussie.


La Fleur du Dimanche


The Curing Line (2026)

Strasbourg - Cité de la Musique et de la Danse - samedi 26 et dimanche 27 septembre 2026

création française
composition, mise en scène, livret Michael Gallen
livret Annemarie Ní Churreáin
mise en scène, création vidéo Shawn Fitzgerald Ahern
création vidéo Laura Rainsford
scénographie, costumes Pai Rathaya
création sonore Simon Cullen
création lumière Yukiko Yoshimoto
Distribution
direction Clara Baget
soprano Amy Ní Fhearraigh, Sarah Shine
batterie, cor, trompette, voix Romain Bly
clarinette, clarinette basse, voix Joséphine Besançon
contrebasse, guitare basse, voix Caimin Gilmore
violon, alto, voix Maria Ryan
piano, harpe celtique, flûte irlandaise, voix Oisín Walsh-Peelo
Ensemble vocal Oscillations
chef de choeur Yann Lauras
interprète à l’écran Colm Breathnach, Ruth McGill, Aaron O’Hare

samedi 27 juin 2026

Ballets Russes à l'Opéra National du Rhin: Un siècle après, Nijinski revient... Toujours aussi décoiffant

 Pour clore la saison, le Ballet de l'Opéra National du Rhin nous propose sous l’intitulé Ballets Russes trois pièces emblématiques du répertoire de la danse contemporaine qui chacune a marqué une révolution au début du XXème siècle. Ce sont Le Sacre du Printemps, L'après-midi d'un Faune et le Boléro de Ravel. Ces trois pièces qui avaient été créées à l'origine par Valslav Nijinski - et par sa sœur Bronislava Nijinska pour le Boléro - entre 1912 et 1928. 


Ballets Russes - Hunt - Tero Saarinen - Photo: Agathe Poupeney


La soirée débute par la pièce Hunt que le chorégraphe Tero Saarinen a créée en 2002 sur la musique de la Danse Sacrale du Sacre du Printemps de Stravinski, une pièce commandée par la Biennale de Venise. Elle est dansée par Suzie Buisson (en alternance avec Lara Wolter). Pour commencer, la danseuse est en fond de scène, de dos sous une douche de lumière. En contre-jour, elle danse au rythme de la musique dans un espace qui s'ouvre au fur et à mesure avec les projecteurs qui encerclent la scène. La musique de Stravinsky démarre doucement dans une ambiance bucolique puis dans une danse plus nerveuse suivie de grands éclats de trompettes et des staccatos de violons. La danseuse avance au fur et à mesure sur la scène où elle est maintenant éclairée par l'arc de cercle des projecteurs. Vêtue d'une simple robe en tissu, elle va être transformée par un écran qui descend des cintres sur lequel est projetée une danse circulaire vue en plongée. 


Ballets Russes - Hunt - Tero Saarinen - Photo: Agathe Poupeney


Cet écran devient une partie de sa robe à volants, ces volants qui vont virevolter autour d'elle. Tout en continuant de danser cette robe devient la surface de projection d'une vidéo en puzzle à la Nam June Paik, avec de superbes images crées par Marita Liulia qui se marient avec bonheur aux lumières de Mikki Kuntu. Elles animent et font vibrer le plateau par séries de flashes vibrants. L’interprète incarne magnifiquement les différentes danses et occupe maintenant l’espace du plateau et la vidéo fait d’elle un corps "augmenté", avec son visage qui en contient une multitude d’autres et toute la surface de sa robe, et même plus, qui ouvre à d’autres images et une multitude d'espace. Et la pièce se conclut pour son sacrifice par un magnifique "saut de l’ange". 


Ballets Russes - L'après-midi d'un faune - Photo: Agathe Poupeney


Pour L’Après-midi d’un faune (2012), de Claude Debussy, la chorégraphe Dominique Brun s’est appuyée sur des documents d’époque: photos, films et notes et documents de Nijinski, sur sa chorégraphie, en particulier avec la notation Laban, pour restituer au plus près cette création historique qui a révolutionné la danse au début du siècle dernier, rompant avec la tradition classique. La musique est interprétée au piano à quatre mains par Sandrine le Grand et Jérôme Granjon. Julia Weiss et Erwan Jeammot ou Jesse Lyon ou Afonso Nunes, interprètent le faune et la nymphe, dans de magnifiques costumes de Sylvie Skinazi. 


Ballets Russes - L'après-midi d'un faune - Photo: Agathe Poupeney


La danse, première chorégraphie de Nijinski, est très symbolique. Les mouvements et les pauses font penser à des figures de vase grecs ou de bas-relief égyptiens. Ils sont presque expressionnistes et ne manquent pas d'humour, comme dans un comique décalé. La danse et le décor sont réduits au minimum. Le rocher, une estrade avec un escalier, et de nymphes, il n'y en a qu'une qui jette ses voiles et les abandonne au désir du faune. On se croirait revenu à l'époque de Diaghilev et de Nijinsky. En tout cas, que ce soit le mouvement ou les pauses, les ralentis, l'immobilité, surprenante pour l'époque, des danseurs, nous sommes subjugués par leur qualité d'interprétation. 


Ballets Russes - Le Bolero - François Chaignaud - Photo: Agathe Poupeney


Le summum est atteint par la version au piano à quatre mains du Boléro de Ravel chorégraphiée par Dominique Brun et François Chaignaud. Cette version va à l'essentiel et François Chaignaud, dans sa robe magnifique en tulle coloré - comme un truc en plumes multicolores, créée par Romain Brau - nous montre ici le sommet de son art de la danse et sa qualité d'interpétation. 


Ballets Russes - Le Bolero - François Chaignaud - Photo: Agathe Poupeney


Ses variations, changements de rythme et de style, ses pas de flamenco, son énergie habitée, son art d’occuper l’espace par sa simple présence. Ici nul besoin de meubler avec la présence de tous les danseurs qui pourraient entourer le soliste, sa présence sur ce praticable de fortune ouvre l’imaginaire et l’on se met à repenser à La Argentina vue par Kazuo Ono. 


Ballets Russes - Le Bolero - François Chaignaud - Photo: Agathe Poupeney


Et la magnifique interprétation des deux pianiste contribue pleinement à faire de cette pièce un succès. et de la soirée un événement unique. Mémorable


La Fleur du Dimanche 


Ballets Russes 

L’Après-midi d’un faune
Duo.
Conception, recréation chorégraphique
Dominique Brun
Chorégraphie, notation
Vaslav Nijinski
Traduction en système Laban
Ann Hutchinson Guest, Claudia Jeschke
Musique
Claude Debussy
Poème
Stéphane Mallarmé
Costumes
Sylvie Skinazi
Décors
Léon Bakst
Ballet de l'Opéra national du Rhin
Piano
Jérôme Granjon, Sandrine Le Grand

Un Boléro
Solo.
Chorégraphie
Dominique Brun, François Chaignaud
Interprétation
François Chaignaud
Musique
Maurice Ravel
Piano
Jérôme Granjon, Sandrine Le Grand
Costumes
Romain Brau
Scénographie
Odile Blanchard
Association Les porteurs d'ombre

HUNT
Solo
Chorégraphie
Tero Saarinen
Musique
Igor Stravinski
Costumes
Erika Turunen
Décor, lumières
Mikki Kunttu
Multimedia
Marita Liulia
Photographie en projections
Mikki Kunttu
Directeur des répétitions
Henrikki Heikkilä
Ballet de l'Opéra national du Rhin


samedi 20 juin 2026

Danser Mozart par le Ballet de l'Opéra National du Rhin: Dans la série Danser.... je choisis Mozart.... pour petits et grands

Nous connaissons maintenant bien la "série" Danser .... au XXIème siècle, ou au moins devrions nous en avoir entendu parler. Après Chostakovitch, Tchaïkokovski, Bach, Wagner, Schubert, et d'autres, voici Mozart, musicien prodige et virtuose s'il en est, que Bruno Bouché, dans sa relecture du répertoire chorégraphique à la lumière du 21ème siècle confie à deux danseurs, passés par le Ballet de l'Opéra National du Rhin et également chorégraphes, pour qu'ils portent leur regard contemporain sur ce musicien que le grand public, grâce au cinéma lie au rire extraordinaire de son interprète Tom Hulce dans le film aux 8 oscars Amadeus de Milos Forman. 


Danser Mozart - Amadé - Ruben Julliard - Photo: Agathe Poupeney

La soirée est composée en deux volets et le premier, Amadé, ce nom coupé comme la destinée de ce musicien de génie mort déjà à 35 ans, chorégraphié par Rubén Julliard ressemble à un gracieux conte de fées. Dans une ambiance brumeuse et colorée, Mozart en habits, interprété pour cette dernière représentation par Marc Comellas, est entouré de quatre muses (Alice Pernão, Julia Juillard, Emmy Stoeri et Milla Look) dans de très beaux et originaux costumes en noir et blanc. 


Danser Mozart - Amadé - Ruben Julliard - Photo: Agathe Poupeney


Leurs mouvements sont délicats et altiers, les pointes des pieds posées au loin sont souples et élégantes. les mouvements d'ensembles sont magnifiques et il nous semble assister à un conte de fées où, comme dans une maison de poupée, la vie du compositeur virevolte avec entrain dans tout son parcours de vie et de création grâce à l'énergie et au mouvement des cinq interprètes. 


Danser Mozart - Amadé - Ruben Julliard - Photo: Agathe Poupeney


Les ambiances changent, les partitions volent et se fixent en oeuvres au mur, dans une succession de courts tableaux soutenus par des moments musicaux très bien choisis. La musique enregistrée fait succéder à un choeur un piano seul, et puis l'orchestre, une voix de soprano monte haut et la gravité du Requiem se clôt par l'image d'un commandeur qui annonce la deuxième partie.


Gangflow, chorégraphié par Marwik Schmitt, comme le titre le laisse deviner, lorgne plutôt du côté des danses urbaines et commence dans un grand fracas et des tremblements. 


Danser Mozart - Gangflow - Marwick Schmitt - Photo: Agathe Poupeney


L'atmosphère est sombre, la lumière rare (un peu trop rare même) et le noir du bas des costumes sur le noir du sol et de la scène occulte pas mal des gestes et des mouvements des jambes des danseuses qui interprètent les soeurs Weber (Ana Enriquez, Nirina Olivier et Orania Varvaris) face à Mozart (Miguel Lopes) . Elles virevoltent autour de lui, affublées, l'une, de deux branches de violon, comme des épées plantées dans son dos, ailes sans plumes, et une autre avec le même accessoire coincé dans sa bouche (pas évident de danser avec cela). 


Danser Mozart - Gangflow - Marwick Schmitt - Photo: Agathe Poupeney


La danse est moins virtuose et classique, elle lorgne donc plutôt du côté du mimodrame ou de la street danse, ce qui semble plaire au public jeune qui applaudit au passage ressemblant à de la street dance dans une rave party sur la musique de Gessafelstein, qui tout comme Para One ou Brian Eno, apporte une touche contemporaine au Requiem de Mozart. La lecture contemporaine est bien présente, l'essai a été tenté, côté musique, pour la danse on peut mieux faire. Mais cela reste dans l'ambiance désespérée et noire qui a accompagné la destinée du compositeur. Heureusement qu'il nous lègue de plusierus centaine d'oeuvres magnifiques qui continuent d'inspirer les créateurs.


En bonus (merci à Thomas Hahn pour la découverte), entre le XVIIIème siècle de Mozart et le XXIème siècle du "Danser Mozart", un détour par le lointain XXème siècle avec Falco, le chanteur autrichien (le seul chanteur allemand qui est entré dans les charts américains) avec une version rap allemande Rock me Amadeus sortie en 1986 que voici:



La Fleur du Dimanche


Mozart

Du 21 mai au 20 juin 2026


Amadé
Chorégraphie, scénographie, costumes
Rubén Julliard
Musique
Wolfgang Amadeus Mozart
Lumières
Marco Hollinger
Ballet de l'Opéra national du Rhin
Gangflow
Chorégraphie, scénographie, costumes
Marwik Schmitt
Musique
Para One, Gesaffelstein, Wolfgang Amadeus Mozart, Brian Eno
Lumières
Marco Hollinger
Ballet de l'Opéra national du Rhin

mercredi 25 mars 2026

Caravage à l'Opéra National du Rhin: Beau comme un tableau animé - Noir et vivant...

 C'est suite à la venue du Ballet de l'Opéra National du Rhin à Chemnitz à l'occasion des festivités de Capitale Européenne de la Culture en 2025 que Bruno Bouché a découvert le Ballet de cette ville et que le Ballet du Rhin y a dansé à l'invitation de Sabrina Sadowska. Cette danseuse chorégraphe née à Bâle, et qui dirige le Ballet de Chemnitz, a lancé à Chemnitz le festival TANZ | MODERNE | TANZ. Mulhouse étant un ville jumelée avec Chemnitz, c'était presque naturel qu'une collaboration se mette en place et c'est ainsi qu'en 2025 Bruno Bouché se retrouve à créer une nouvelle pièce avec le ballet de la ville. Le hazard (?) faisant aussi qu'une des danseuse de la troupe de Chemnitz, Anna-Maria Maas est passée par le Ballet National du Rhin avant 2020.


Caravage - Bruno Bouché - Ballet du Théâtre de Chemnitz - Photo: Ida Zenna


Pour Bruno Bouché la volonté de s'approcher de la peinture du Caravage (et pas forcément de sa vie aventureux et mystérieuse) renforcé par la lecture du livre de Yannick Haenel La solitude Caravage (2019) trouve ici l'occasion de prendre forme. Un travail d'improvisation en regard des peintures du maître ont permis au chorégraphe a permis d'ouvrir les prémices de cette approche de la lumière, des chairs, de l'esprit de la peinture, sa sensualité et sa violence et la mystique contenue dans les tableaux. La collaboration avec des compagnons de route proches, avec lesquels il a déjà l'habitude de travailler - Frédérique Lombard à la dramaturgie, Romain de Lagarde, à la fois aux costumes et aux lumières et Julien Lepreux - vont permettre de transposer sur scène cet univers d'ombre et de lumière dans la pièce Caravage ou le silence de nos battements de coeur.


Caravage - Bruno Bouché - Ballet du Théâtre de Chemnitz - Photo: Ida Zenna


C'est d'ailleurs dans le noir que tout commence. Pas dans le silence, un son continu irritant troublé par des coups de tonnerre - ou des fracas de bombes qui explosent - ponctuent les mouvements hachés d'une figure christique dans la pénombre, titubant et errant, entre Christ en croix sans sa croix ou homme essayant vainement de décoller. L'image se révèle lentement et la musique s'amplifie, des mélodies sombres et puissante à l'orgue renforçant cette ambiance solennelle. Cet homme seul sur le plateau est rejoint par d'autres personnages qui ne semblent que passer, traverser quand un deuxième rideau se lève au milieu de la scène dévoilant encore une autre séparation. Ce procédé de dévoilement d'un monde "à l'arrière" se répète amenant à chaque fois cette surprise, surtout que s'y rajoute un effet de "fuite" et de perspective difficile à mesurer sur ce plateau très profond. Presque comparable, l'effet de ces énormes pièces de tissus en plis impressionnants qui lévitent à un moment au-dessus des interprètes, les "encadrant" dans des tableaux.


Caravage - Bruno Bouché - Ballet du Théâtre de Chemnitz - Photo: Ida Zenna


Des tableaux, mais animés, changeants, dans lesquels soit les personnages presque figés sur place dans leurs position ne bougent que les mains ou la tête, dans une gestuelle harmonieuse, ou encore des séquences de déplacements des différentes figures d'un tableau qui se défont et se réorganisent différemment dans une chorégraphie inventive, pour figurer de multiples scènes contiguës dans une fluidité parfaite. Par la variété et l'originalité des costumes, nous voyons ainsi se côtoyer des pages du moyen-âge et des dames de cour dans leurs tissus moirés. Mais également des costumes blancs légers ou des fraises en accessoires. Ou encore, pour un très bel ensemble en "tenue légère" - une simple chemise - qui met le corps au premier plan, que ce soit pour quelques solos (un envol majestueux), de beaux duos avec portés audacieux ou des mouvements d'ensemble très bien exécutés (avec cette gestuelle de signe de croix inaboutis). 


Caravage - Bruno Bouché - Ballet du Théâtre de Chemnitz - Photo: Ida Zenna

Et surtout, comme dans les toiles du Caravage, ces corps nus (ou presque), souffrants, se heurtant, se battant, se frottant, se soutenant, tombant, se cherchant, se poussant, se repoussant, exténués et malades, et, quelquefois victorieux. La construction de la pièce, toujours mouvante, équilibre à merveille ces différents épisodes, ces duos douloureux, ces grandes fresques avec la foule qui s'amasse puis disparait, tout comme ce moment surprenant où, en un instant, tous les danseurs se jettent ensemble et forment une masse d'où émerge une femme en robe rouge alors que tout s'effondre. La construction - déconstruction de ces scènes, éclairées avec une finesse qui ennoblit les corps et les costumes, nous laisse approcher de l'esprit sombre et baroque de l'expression de cette force tragique faite de contrastes et de réalisme. 


Caravage - Bruno Bouché - Ballet du Théâtre de Chemnitz - Photo: Ida Zenna

Et la musique de Julien Lepreux, qui navigue entre les sons ténus et mesurés des synthés jusqu'à des partitions orchestrales plus baroques, arrive à s'adapter de manière appropriée à chaque scène ou atmosphère. A l'image de cette épée (suspendue comme pour marquer la violence qui sous-tend le récit) qui peut aussi se lire comme une croix, la pièce balance entre la mort et le spirituel, entre la lumière et les ténèbres, entre la foule et la solitude, dans une énergie opposée et une beauté traîtresse. 


La Fleur du Dimanche


Caravage ou le silence de nos battements de coeur


A Strasbourg - du 27 mars au 1er avril 2026

Chorégraphie: Bruno Bouché
Musique: Julien Lepreux
Dramaturgie: Frédérique Lombart
Scénographie et costumes: Bruno Bouché, Romain de Lagarde: 
Lumières: Romain de Lagarde
Assistante scénographie et costumes: Adéla Libbra

Ballet du Théâtre de Chemnitz (compagnie invitée)
Artistes principaux:
Anna-Maria Maas
Dávid Janik
Benjamin Kirkman
Koh Yoshitake
Kirill Kornilov
Miguel Eugênio
Victoria Dorodna
Lívia Pinheiro
Ellis Campbell

Artistes
Alexander Gore
Andrea Johns
Ilya Manaenkov
Margaux Pagès
Ella Puurtinen
Aleksandr Solovei
Hanna Szychowicz
Irisa van Niekerk
Beatrice Carmans *
Adéla Marešová *
* Stagiaires de l’école de danse du Ballet de Hambourg – John Neumeier

dimanche 8 février 2026

Hamlet par Bryan Arias avec le Ballet de l'ONR: Etre ou ne pas être dans le crâne d'Ophélie et danser avec Shakespeare

 Bruno Bouché porte particulièrement à coeur de constituer un répertoire chorégraphique du XXIéme avec la volonté de confronter le regard historique sur le patrimoine en l'ancrant dans le monde actuel. Outre la revisitation de la musique classique, Bach, Mahler, Schubert,... avec un regard d'aujourd'hui avec "Danser...", il se frotte autant à la littérature (Yours Virginia, On achève bien les chevaux), au cinéma (Chaplin, Les Ailes du Désir) ou aux contes et aux mythes (Alice). Pour Hamlet, il confie à Bryan Arias l'adaptations de cette pièce emblématique de William Shakespeare. De cette histoire remplie de spectres et de morts, avec huit personnages masculins pour deux femmes, Bryan Arias va en faire une lecture féminine, privilégiant le personnage d'Ophélie, qui d'ordinaire subit son sort en la faisant témoin et actrice du destin, lui laissant même le rôle assumé du spectre puis une présence post-mortem qui la fait trôner au royaume des morts. 


Hamlet - Bryan Arias - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney


Pour finaliser sa chorégraphie, Bryan Arias a travaillé dans deux directions, d'une part un travail d'improvisation avec les danseurs du Ballet de l'Opéra National du Rhin, ce qui a abouti à une adaptation des styles, expressions et gestes des danseuses et des danseur et donc une très belle qualité d'interprétation. D'autre part, il a confié au pianiste et chef d'orchestre Tanguy de Williencourt le choix de la structure musicale en lui indiquant le synopsis et les atmosphères des différents tableaux. Ce dernier a principalement choisi des oeuvres de Jean Sibelius, dont les climats nordiques convenaient parfaitement pour l'ambiance générale. Il a complété avec Tchaïkovski, Chostakovitch et Grieg. 


Hamlet - Bryan Arias - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney


Ayant fait le choix d'assembler des mouvements complets, la partition garde une belle homogénéité et rien de mieux que de la diriger lui-même avec l'Orchestre Symphonique de Mulhouse qui en fait une très belle et limpide lecture. Cela commence par une ouverture grave, annonciatrice du malheur à venir, en particulier, très vite la mort du roi. Cela devient plus joyeux pour la suite, à savoir le mariage de Claudius avec la reine Gertrude. Une mention spéciale à ce couple de danseurs, Miguel Lopes et surtout Emmy Stoeri pour les quelques duos aériens énergiques et envolées joyeuses qu'il nous offrent. Les deux amis d'Hamlet Rosencrantz et Guildenstern interprétés par Nirina Olivier et Jasper Arran ont aussi un style comique assez particulier. 


Hamlet - Bryan Arias - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney


Il faut noter que Bryan Arias qui a débuté dans les danses urbaines en distille un peu dans le spectacle, même si ce n'est pas forcément le style inné du Ballet du Rhin. L'épisode "spectacle dans le spectacle" va mieux pour les interprètes qui peuvent faire des déboulés, des traversées et des diagonales, des pirouettes et des tours en l'air. La chorégraphie, où l'on sent une certaine influence dans les mouvements de Jiri Kylian et dans la dramaturgie de Crystal Pite est cependant variée et bien construite. L'écueil de la pantomime que l'on pourrait attendre pour un tel sujet est heureusement évitée et les multiples et surprenants rebondissements sont bien lisibles, de même que les errements des personnages - même si l'on n'a pas leurs monologues shakespeariens - transparaissent dans leurs interprétations. 


Hamlet - Bryan Arias - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney


La scénographie, le décor et les lumières de Lukas Marian rendent bien la désolation de la situation. Et le premier épisode d'apparition du spectre, tel un fantôme double, où l'on ne sait plus qui est véritablement enfermé derrière les grilles, est révélateur. Tout comme la métaphore du corps de Claudius sous le tissu qui annonce le cimetière et le cercueil d'Ophélie, tout comme le mélange des vivants et des morts que sont Ophélie et Yorick, nous font nous interroger sur l'authenticité de la réalité. Peut-être que la vie n'est qu'un songe. 


Hamlet - Bryan Arias - Ballet de l'Opéra National du Rhin - Photo: Agathe Poupeney

Mais une chose est sûre, Hamlet est une magnifique pièce très bien interprétée par le Ballet de l'Opéra National du Rhin et par les musiciens de l'Orchestre Symphonique de Mulhouse.


La Fleur du Dimanche


Hamlet


A la Filature - Mulhouse - 30 janvier - 1er février 2026

A l'Opéra National du Rhin - Strasbourg - du 8 au 13 février 2026


Chorégraphie: Bryan Arias
Direction et dramaturgie musicale: Tanguy de Williencourt
Musiques: Jean Sibelius - Piotr Ilitch Tchaïkovski - Dmitri Chostakovitch - Edvard Grieg
Dramaturgie: Gregor Acuña-Pohl
Costumes: Bregje Van Balen
Décors, lumières: Lukas Marian
Mise en répétition: Claude Agrafeil
Assistante à la chorégraphie: Alba Castillo
Assistante aux costumes: Carlijn Petermeijer
Pièce pour l’ensemble de la compagnie.
Avec le soutien de Fidelio et de la Caisse des Dépôts.
Ballet de l’Opéra national du Rhin
Ophélie: Lara Wolter
Prince Hamlet: Marin Delavaud
Reine Gertrude: Emmy Stoeri
Roi Claudius: Miguel Lopes
Roi Hamlet: Cauê Frias
Polonius: Pierre-Émile Lemieux-Venne
Horatio: Alice Pernão
Laërte: Afonso Nunes
Danseurs de ballet: Marta Dias, Afonso Nunes et Miquel Lozano
Rosencrantz et Guildenstern: Nirina Olivier et Jasper Arran
Yorick: Marc Comellas
Deux fossoyeurs: Di He et Leonora Nummi
Un prêtre: Jesse Lyon
Courtisans: Marc Comellas (acte 1) et Afonso Nunes
Courtisanes: Christina Cecchini, Di He, Milla Loock, Julia Juillard, Orania Varvaris et Leonora Nummi
Soldats: Wilson Baptista, Rubén Julliard, Hénoc Waysenson et Alexandre Plesis
Orchestre national de Mulhouse

dimanche 25 janvier 2026

Le Miracle d'Héliane à l'ONR à Strasbourg, une première: L'amour sublimé par le chant et la musique

 C'est une première en France: Erich Wolfgang Korngold, appelé "Wunderkind" (jeune prodige) pour ainsi dire le Mozart du XXème siècle - qui présentait son premier ballet à Vienne à 13 ans, deux opéras à 16 ans et qui a eu un énorme succès à 23 ans avec son opéra La Ville Morte (qui avait été joué dans plus de 80 théâtres dans le monde entier - même à New-York en 1920) - voit le suivant, Le Miracle d'Héliane (créé en 1927) enfin repris et joué à Strasbourg pour la première fois depuis sa création. C'est Jakob Peters-Messer, qui avait monté La Ville Morte en 2016 à Magdebourg, qui ressuscite Le Miracle d'Héliane en 2023 et nous le présente dans une nouvelle mise en scène ici à Strasbourg. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


Un événement qui rend hommage à ce musicien dont le destin a tourné peu après la création de cet opéra en 1927. D'obscures raisons ont fait que la pièce n'est plus programmée en 1932 et l'arrivée au pouvoir des nazis oblige Korngold à émigrer définitivement aux Etats-Unis avec son épouse Louise von Sonnenthal, leurs enfants et ses parents - il était déjà parti travailler à Hollywood à partir de 1933. Ces circonstances ont totalement fait disparaître l'oeuvre classique de Korngold en Europe, et l'escamoter derrière sa production de musique de films. Cette production qui l'a rendu célèbre et reconnu, (plus de 5 films ont été primés aux Oscars). Il a également eu une très forte influence sur de nombreux compositeurs de musique de films hollywoodienne dont par exemple John Williams. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


La musique de la pièce Le Miracle d'Héliane, bien qu'écrite à un moment où arrive l'expressionnisme, le dodécaphonisme et tous les nouveaux courants musicaux du début du XXème siècle, reste très post-romantique avec comme références Wagner, Mahler et Strauss - il écrit d'ailleurs des arrangements de quelques oeuvres de Johann Strauss et d'Offenbach. Sa musique est ample et colorée en grandes nappes, ses ouvertures d'acte sont généreuses et ses développements exubérants. Les vents, trompettes et trombones, apportent un air de solennité tandis que les apparitions du célesta nous emmènent vers un univers magique et mystérieux. L'histoire, découpée en trois longs actes plonge à la fois dans l'univers mystérieux et moyenâgeux d'un royaume dont le souverain soumet le peuple à un état de soumission et à la découverte du destin d'une reine empreinte d'un idéal de bonté et d'amour, de compassion charitable. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


La mise en scène de Jakob Peters-Messer, très épurée et le décor et la scénographie de Guido Petzlod, d'un modernisme design à la fois froid et sujet à des transformations presque magiques (par exemple le plafond en miroir ondulé qui transforme la cellule froide et aseptisée en un environnement foisonnant, irréel et magique) donne à cette fable une force intemporelle et universelle. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


L'histoire est simple mais pas simpliste, elle traite à la fois du pouvoir et de l'amour. Le pouvoir du despote sur son peuple mais aussi sa volonté de forcer son épouse à l'aimer, tout comme son pouvoir de vie et de mort envers celui qui s'oppose à lui, l'Etranger devenue prisonnier et accusé devant le tribunal. Et du côté de l'amour, ce mystère qu'il veut forcer sans y arriver alors que, par ailleurs, par on ne sait quelle raison, il s'abat sur la Reine qui est, face à l'Etranger emprisonné, on ne sait pourquoi, subjuguée et ensorcelée. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


Cet amour, platonique (mais la mise en scène, avec ces chaussures qui sont abandonnées au sol soutient une tension sensuelle qui croît au long des trois actes) et célébrant un amour universel et rédempteur (agapé) joue sur toutes les variations de ce sentiment jusqu'à le lier avec la puissance de son opposé thanatos lorsque l'on assiste aux multiples résurrections qui ponctuent la pièce. Pour résumer, dans le premier acte, la Reine offre son corps nu à la vue de l'étranger prisonnier (parce qu'il a apporté la joie et la révolte au royaume) qui était condamné. Mais le Souverain lui offre la grâce s'il arrive à lui donner l'amour de la Reine. Notons la présence fantomatique de l'Ange, sorte d'ange gardien, comme un double bienveillant d'Héliane sortie des chromos populaires accroché autrefois dans le salon ou la chambre d'enfant, interprété ici par la danseuse et chorégraphe Nicole van den Berg qui nous offre une danse déliée, souple et enveloppante, protectrice autour des deux amants.


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


Le deuxième acte voit le procès de la Reine accusée d'adultère sous la direction de la messagère ancienne amante du Souverain. L'Etranger appelé comme témoin embrasse la Reine et se suicide. La Reine en ressuscitant l'Etranger gagne son innocence. Dans cet acte, le décor du tribunal, avec ses chaises oranges et les tables avec des micros au longs pieds filiformes se réfèrent au design des années 70 dans une atmosphère lourde, avec les hommes en long manteaux noirs qui nous projettent dans une ambiance des années de plomb en Allemagne. C'est le choeur de l'Opéra National du Rhin, sous la direction du chef de choeur Hendrik Haas, qui va, pour ces multiples scènes de foule, sous des costumes variés et originaux mais adaptés aux circonstances (les costumes sont de Tanja Liebermann), incarner les apparitions successives avec un jeu très convaincant et de superbes prestations vocales. Pour le troisième acte justement ils sont, au départ une foule grouillante et informe, inquiétante, dans un monde interlope et embrumé. Cette foule se transforme en un sorte peuple mystique qui va suivre son émissaire, tel Moïse - ou le Christ, vers leur destinée. Dans cet acte Héliane doit se défendre et se sauver mais échoue et meurt sous les coups de poignard du Souverain avant que tout le monde ne resuscite et part dans un paradis éblouissant qui s'ouvre sur la scène. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


Le livret, basé sur une pièce du poète Hans Kaltneker - dont la conception de l'amour convenait à l'idée Korngold - et qu'il a fait développer et adapter par Hans Muller pour arriver à un texte lumineux et poétique d'une subtile beauté. L'interprétation des rôles principaux est de première qualité. Le Souverain, Joseph Wagner, assure autant par sa présence que par sa belle voix de basse. Le ténor Eric Furman, l'Etranger a la stature d'un émissaire très convaincant, une diction personnelle mais assurée, et une voix, stable, durable et ni trop aigue ni trop grave mais chaleureuse. La messagère qu'interprète Kai Rüütel-Pajula a un timbre clair et lumineux. Et surtout la soprano Camille Schnorr dans le rôle la Reine Héliane, claire et lumineuse, elle emplit de sa beauté l'ensemble de l'opéra et émeut au plus profond. Saluons aussi l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg, dirigé avec doigté par le chef Robert Houssart qui arrive à équilibrer ce flot symphonique dense pour laisser de l'air et un espace d'expression aux voix des interprètes. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


Nous ne pouvons que remercier Jakob Peters-Messer d'avoir ressuscité cette oeuvre d'Erich Wolfgang Korngold tombée dans l'oubli en lui redonnant des habits neufs, dont on a ôté la poussière moyenâgeuse parce que les sujets qu'elle traite sont toujours d'actualité (rappelons qu'à l'époque le sujet avait été considéré par certains comme blasphématoire). Et la découverte de la partition ici remarquablement interprétée par l'OPS sous la direction de Robert Houssart et les superbes voix des chanteuses et des chanteur est un vrai bonheur par sa richesse, sa finesse et sa délicatesse. Un long moment de bonheur qu'on ne voit presque pas passer. Une belle réussite et une initiative heureuse que l'Opéra National du Rhin nous a proposé avec raison.


La Fleur du Dimanche


Le Miracle d'Héliane


A Strasbourg à l'Opéra NAtional du Rhin, du 21 janvier au 1er février 2026


Distribution

Direction musicale
Robert Houssart
Mise en scène
Jakob Peters-Messer
Décors, lumières, vidéo
Guido Petzold
Costumes
Tanja Liebermann
Chorégraphie
Nicole van den Berg
Chœur de l’Opéra national du Rhin, Orchestre philharmonique de Strasbourg
Les Artistes
Héliane
Camille Schnoor
Le Souverain
Josef Wagner
L'Étranger
Ric Furman
La Messagère
Kai Rüütel-Pajula
Le Geôlier
Damien Pass
Le Juge aveugle
Paul McNamara
Le jeune Homme
Massimo Frigato
Les six Juges
Thomas Chenhall, Glen Cunningham, Daniel Dropulja, Eduard Ferenczi Gurban, Michał Karski, Pierre Romainville
L'Ange
Nicole van den Berg