samedi 22 août 2026

Hériter des Brumes à Bussang: Du théâtre de l'Utopie à l'Uchronie avec ironie et énergie

 Pour les 130 ans du Théâtre du Peuple de Bussang, fondé en 1895 par Maurice Pottecher, fils d'un industriel bussenet avec sa femme Camille de Saint Maurice dans une idée d'utopie humaniste et dont la devise "Par l'Art, Pour l'Humanité" orne le fronton de la scène, Julie Delille a commandé à Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi, artistes associés au Théâtre du Peuple un récit fleuve Hériter des brumes, résultat d'un travail de documentation et d'écriture qui a déjà été présenté l'an dernier (voir mon billet du 30 août 2025 sur les derniers épisodes) dans une première version, légère et bucolique dans les bois. La pièce devient cette année la pièce maîtresse de la saison d'été du Théâtre, longue fable épique de plus de six heures en six épisodes: Naître (1880-1895), Grandir (1896-1918), Survivre (1921-1939), Transmettre (1940-1960) Muer (1961-1985) et Hériter (1986-2025) qui peuvent se digérer en un ou deux jours.


Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Robert Becker

Le récit et le jeu sont dynamiques, on bascule de la narration - presque chronologique - de la fondation du théâtre avec la première pièce jouée dans les prés à Bussang, jusqu'à une époustouflante galerie de portraits des metteurs en scènes successifs qui ont oeuvré ici et porté le flambeau et l'esprit du théâtre populaire (pour et avec le peuple) de Maurice Pottecher. Le dernier épisode est donc l'occasion d'un véritable feu d'artifice du fantastique comédien Axel Godard qui "enfile" les costumes des plus de 7 directeurs qui ont succédé à Tibor Egervari dans des descriptions plus délirantes et explosives les unes que les autres et une mise en scène de superproduction télévisée. 


Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Fabrice Robin


Il faut noter qu'Axel Godard est tout aussi incroyable dans tout le parcours de vie de Pierre-Richard Willm - que ce soit l'ami du fils Jean Pottecher à 15 ans, le comédien qui remplace ce fils mort au combat au coeur de la famille après la première guerre mondiale, devenus star de cinéma dans les années 1930 ou  l'esthète délicat attiré par la couture et les costumes (adroite et surprenante trouvaille que le décor de son atelier en début de scène), à la succession de Maurice Pottecher après la seconde guerre mondiale et qui continue son parcours à la direction à plus de 70 ans. 


Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Fabrice Robin


Il passera le relais à Tibor Egervari, interprété par Antoine Sastre, qui lui aussi campe avec conviction le rôle de ce jeune comédien hongrois débarquant du TNS de Strasbourg à la fin des années 1950 pour redonner du sang neuf, puis revenir diriger le théâtre de 1972 à 1976 après un passage au Canada. Antoine Sastre endosse aussi avec le sérieux qui convient le personnage du "padre" Maurice Pottecher pendant tout le début de la saga. C'est Raphaëlle de la Bouillerie qui tient le rôle de la femme de Maurice Pottecher, la comédienne Camille de de Saint-Maurice (qui, soit dit en passant n'a pas (encore) droit à une page Wikipédia et n'est même pas citée sur celle du Théâtre du Peuple - espérons que l'Enquête théâtralisée d'Alix Fournier-Pittaluga A la Recherche de Tante Cam le 29 août 2026 à 11h00 remédiera à cette lacune). Son jeu est admirable et elle fait partie des trois comédiens professionnels qui jouent dans la pièce. 


Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Fabrice Robin


Les comédiens "amateurs" (dont certains sont dans des parcours professionnalisants) ne sont pas en reste et ne déméritent en aucun cas. Ainsi de Benjamin Pourchet, qui joue le fils des Pottecher, grand ami de Pierre-Richard Willm, humaniste et idéaliste, âme sensible qui flotte sur la pièce comme un fantôme, ou Charlotte Gérard qui endosse au moins dix-huit personnages, dont la fille des Pottecher, un personnage féministe et engagé ou encore Jennifer Halter, qui réalise ici son rêve de faire du "vrai" théâtre. Tout comme Monique Cordella qui cultive aussi cette passion depuis quelques années et qui n'a pas à craindre la comparaison avec les pros, assurant des beaux personnages de femmes fortes - car ici il y en a eu aussi, des femmes de caractère, comme on dit, entre autres l'administratrice Germaine Kiener (les Conseils d'administration successifs sont un régal de mise en scène - mise en espace). N'oublions pas Quentin Dupetit qui varie entre au moins deux rôles dont l'associé de Pottecher, l'entrepreneur Hans (qui a construit le théâtre), et Charlotte Gérard qui arrive à camper quelques personnages pittoresques ou drôles.


Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Fabrice Robin


Le traitement et la mise en mise en scène de Julie Delille, avec Alix Fournier-Pittaluga à la dramaturgie nous offrent une belle variété de traitements de ce récit, Egalement des changements de style de jeu nombreux qui rythment la narration, amenant quelquefois une distanciation brechtienne quand les comédiens commentent le récit. Nous avons aussi droit à tout un panorama du jeu dans l'histoire du théâtre, des déclamation de la fin du XIXème siècle (et de la réflexion sur la poésie post naturaliste ou de l'arrivée des utopies) au jeu tonitruant des "amateurs" du théâtre populaire. L'observation des milieux culturels variés - les salons parisiens et de ses artistes (parisiens et "de la Province") avec leurs règles et leurs ostracismes, et le décalage culturel avec cette vallée des Vosges profondes (qui ne semble toujours pas comblé) est très bien observé et décrit. Nous croisons quelques noms connus ou moins connus (Jules Renard - ami provincial aussi de Pottecher dont nous avons droit à un extrait de Poil de Carotte joué à Bussang, Mounet-Sully de la Comédie Française, Léon Daudet, Paul Claudel, sa soeur Camille (dont une très belle lettre "imaginaire" ponctue de sa réflexion féministe et révoltée la pièce) et la fille de Victor Hugo. Nous avons bien sûr aussi le questionnement sur le "paternalisme" du fondateur, patron de l'usine qui "embauche" les bénévoles au théâtre (notons aussi la réflexion sur l'anonymat de ces comédiens amateurs dont on demande un moment la levée, tout comme les "gratifications" des comédiens - et leur professionnalisation). Bien sûr l'évolution sociale et économique est traitée - comme les besoins financiers du théâtre, les conflits aussi (l'assassinat de Jaurès et le théâtre est fermé pendant sept ans à la Première Guerre Mondiale et le bâtiment détruit à la seconde), et Georges Orwell est convoqué pour parler de la fin des Utopies avec sa Ferme des Animaux


Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Fabrice Robin


Nous avons à des aperçus de la prose théâtrale de Maurice Pottecher qui a longtemps écrit lui-même les pièces présentées, de sa première, Le Diable marchand de goutte (une fable moraliste contre l'alcool) à son best-seller L'Anneau de Sakountala, légende dramatique en 7 actes d'après Kalidasa, présentée à de nombreuses reprises ou Le Mystère de Judas Iscariote émouvante scène entre le fils Jean et Pierre-Richard Willm. Le traitement en de magnifiques et  surréels "Arrêts sur image" commentés de quelques pièces permet de multiplier les lectures, et le poignant extrait de Ruy Blas de Victor Hugo tombe à pic !

Nous pourrions encore citer de multiples détails et lectures de l'histoire et de son contenu, profitons dans un flash-back de saluer l'équipe "lumière" avec Elsa Revol qui, pour ouvrir la pièce apporte de rayons de soleil dans la salle grâce à ces miroirs accrochés à la porte fermée - qui s'ouvre pour les moments opportuns - et qui "ambiance" subtilement le spectacle. 


Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Robert Becker


Tout comme la composition musicale du fidèle Julien Lepreux qui par ses nappes ou ses envolées nous apporte l'émotion supplémentaire utile à notre sensibilité. Les costumes de Clémence Delille, que ce soient pour la narration historique ou pour les costumes de scène des pièces sont magnifiques. L'aventure étant partagée par une nombreuses "Ruche" d'abeilles ouvrières, saluons leur implication, bien sûr les figurants et toute l'équipe administrative, technique et de l'accueil aussi qui au long de l'année permettent à ce qui reste de cette utopie de théâtre pour tous - Le Théâtre du peuple pour le peuple, tout le peuple - de nous permettre d'assister à ces magnifiques représentations. Et cette année, de célébrer ici même l'histoire de cette épopée humaniste avec courage et audace !  Nous avons encore besoin de rêver un monde futur ensemble. 


Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Robert Becker

Hériter des Brumes - Théâtre du Peuple Bussang - Photo: Robert Becker


L'histoire de cette ruche dans les montagnes à l'ombre de Fagus, ce hêtre plus que centenaire, à qui nous souhaitons encore une belle vie, doit être notre vigie et cultiver notre fraternité, notre sororité aussi.


La Fleur du Dimanche


Hériter des brume


texte Alix Fournier-Pittaluga et Paul Francesconi
mise en scène Julie Delille
dramaturgie Alix Fournier-Pittaluga
costumes Clémence Delille
création musicale Julien Lepreux
lumières Rosemonde Arrambourg, Florent Jacob, Elsa Revol, Mathilde Robert, Maureen Sizun Vom Dorp
accessoires Élise Villatte
scénographie Clémence Delille, Julie Delille, Élise Villatte 
régie générale Alain Deroo
assistanat mise en scène Sandrine Pirès
stagiaire assistanat mise en scène Aurélie Sarr
stagiaire scénographie Louise Meyer
avec Raphaëlle de La Bouillerie, Axel Godard, Antoine Sastre, et 5 comédien·nes amateurices : Monique Cordella, Quentin Dupetit, Charlotte Gérard, Jennifer Halter, Benjamin Pourchet et des figurant·es de l’atelier du mercredi
production Théâtre du Peuple - Maurice Pottecher
chargée de production Gwénola Bastide
avec le soutien de l’Union Européenne, de la Direction Régionale des Affaires Culturelles du Grand-Est, du Pays de Remiremont et ses Vallées, du programme LEADER, de la SACD - Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques, de la culture avec la copie privée

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