mardi 11 avril 2023

Tout mon amour au TNS: Disparaître ou ne pas disparaître, That is the question !

 Dans la pièce de Laurent Mauvignier mise en scène par Arnaud Meunier au TNS, Tout mon amour, il est question de disparition et de fantômes, de revenants également. Sous différentes formes d'ailleurs... Cela pourrait être un polar, mais c'est plutôt un "thriller" psychologico-sociologique dont il vaut mieux ne pas révéler la chute, glaçante. Effectivement la pièce se construit comme une énigme dont on découvre au fur et à mesure des indices qui apparaissent, objets ou éléments de discours, une chemin tortueux qui ouvre des perspectives surprenantes. A l'image de ce décor, scénographié par Pierre Nouvel, fait de panneaux qui se voilent ou deviennent transparents ou qui bougent pour modeler l'espace intérieur et extérieur, trajectoires ou recoins pour s'isoler ou fuir, ou espaces de rencontre plus ou moins conflictuelles.


Tout mon amour - Laurent Mauvignier - Arnaud Meunier - Photo: Pascale Cholette



Avec cet ailleurs aussi, relié par un téléphone qui permet de joindre le bout du monde (le Japon, où le frère a pris ses distances) ou plus proches, d'où on peut faire apparaître d'un simple coup de fil le fils dès qu'il est convoqué. L'on apprend donc très vite que le père, campé dans toute sa puissance volontiers éruptive par Philippe Torreton, est revenu dans la maison familiale qu'il vend à l'occasion de l'enterrement du grand-père. Que des imprévus retardent le retour, ce qui déplait à la mère qu'incarne avec une élégance secrète et grise Anne Brochet. La situation aboutit à une belle déflagration verbale, magistral dialogue de sourds, et permet également dans la foulée, l'apparition d'un revenant, en l'occurrence une jeune fille - incroyable Ambre Febvre - qui se dit être Elisa, leur fille disparue dix ans plus tôt, à six ans, au même endroit.


Tout mon amour - Laurent Mauvignier - Arnaud Meunier - Photo: Pascale Cholette


A l'instar de tous les revenants, elle va donc perturber l'équilibre de ce couple et le déroulement de la suite à travers de situations, certaines auxquelles on s'attend et d'autres beaucoup plus improbables et surprenantes, que je vous laisse découvrir par vous-mêmes. Autre revenant, le grand-père, auquel Jean-François Lapalus donne une réalité bien terre-à-terre. Il est rattaché au père (il n'y a que lui qui le voit - et bien sûr les spectateurs), c'est à la fois sa mauvaise conscience et sa soupape de sécurité, l'occasion aussi de ramener du rire, quelquefois gras ou choquant dans le déroulement de la pièce. 


Tout mon amour - Laurent Mauvignier - Arnaud Meunier - Photo: Pascale Cholette


L'intrigue va ainsi avancer, construisant un univers et des caractères, dévoilant des êtres et des fonctionnement dans ce qui pourrait être un espace mental où chacun dialogue avec lui-même ou monologue avec l'autre, nimbé de la lumière irréelle d'Aurélien Guettard et littéralement baigné dans les nappes de musique de Patrick de Oliveira. Les personnages sont bien servis par les grands comédiens dont j'ai déjà parlé, et les jeunes, sortis de l'école de la Comédie de Saint Etienne (qu'Arnaud Meunier avait dirigé) sont aussi remarquables. Romain Fauroux qui joue le fils, a un présence sensible et un caractère bien trempé et Ambre Febvre arrive à incarner toute la douleur de cette fille qui aurait disparu très jeune, par une attitude physique qui montre l'entrave et le déséquilibre avec brio. 


Tout mon amour - Laurent Mauvignier - Arnaud Meunier - Photo: Pascale Cholette


De manière totalement antinomique à son titre, la pièce de Laurent Mauvignier nous emmène dans les dédales des âmes sombres, des fantômes intérieurs et des revenants qui ramènent les personnages à révéler leur vraie nature qui n'a rien d'angélique et qui nous confronte à des situations qui ne nous laissent pas indemne. 


La Fleur du Dimanche


Tout mon amour


Au TNS du 11 au 15 avril 2023


Texte Laurent Mauvignier
Mise en scène Arnaud Meunier
Avec
Anne Brochet - La mère
Romain Fauroux * - Le fils
Ambre Febvre * - Élisa 
Jean-François Lapalus - Le grand-père
Philippe Torreton - Le père
Collaboration artistique Elsa Imbert
Assistanat à la mise en scène Parelle Gervasoni
Scénographie Pierre Nouvel
Lumière Aurélien Guettard
Musique Patrick De Oliveira
Costumes Anne Autran
Coiffures / Maquillages Cécile Kretschmar
Production MC2: Maison de la Culture de Grenoble - Scène nationale
Production à la création La Comédie de Saint-Étienne - Centre dramatique national
Coproduction Espace des Arts - Scène nationale Chalon-sur-Saône

dimanche 9 avril 2023

Le lapin, le castor et le philosophe de Pâques

 En 2014, pour Pâques, je vous avais offert un lièvre là peint dans l'herbe, aujourd'hui, je vais vous parler des trois lièvres et d'autres animaux, et de philosophie.

Mais pour commencer, comme c'est vraiment le Printemps et aussi Pâques, je vous offre les fleurs du jour. Pour commencer les fleurs de poirier :


Fleurs de poirier du jour - 9 avril 2023 -Photo: lfdd


En TVA (Texte à Valeur Ajoutée), j'ai pas mal de choses à vous dire (et à vous demander). Je commence avec le lapin (ou lièvre?) de Pâques. Je vous rappelle que le lièvre n'est pas un lapin et que ça pose problème (d'ailleurs j'ai parlé du Problème lapin ici en février 2022). Pour faire court, le lièvre est plutôt sauvage et court plus vite que le lapin (45-50 km/h contre 30-40). Et le lièvre n'est pas domestique. 

Est-ce pour cette raison que le "lièvre de Pâques" (tradition germanique) est devenu le lapin de Pâques. En France c'étaient les "cloches" qui apportaient les oeufs... Pâques fait référence dans les langues anglo-saxones à la divinité Eostre, qui a donné Ostern en Allemand et Eastern en Anglais, déesse de la fertilité (tout comme le lièvre) et du Printemps. Ma quête du lièvre a débuté par le questionnement d'un ami qui recherchait des informations sur le restaurant "Aux trois lièvres" de Strasbourg, rue du Parchemin, aujourd'hui disparu.




Si vous avez des images ou des souvenirs sur ce restaurant, je vous remercie de me les transmettre. Moi-même j'ai connu et ai mangé dans cette winstub traditionnelle.


Voici les deux lapins de Jacques van Maerlant (Der naturen bloeme (détail), vers 1340-1350, 35 x 55 mm, Bibliothèque royale, Utrecht) qui attendent le troisième:


Jacques van Maerlant - Der naturen bloeme (détail) - Bibliothèque royale, Utrecht


Ces recherche m'ont fait découvrir le Blog de Michel Terrier (ça ne s'invente pas), un Spinalien qui chasse les trois lièvres, et trois Anglais du Devon - où se trouvent pas mal de représentations de cette image des trois lièvres qui ont leurs oreilles en commun: Tom Greeves (archéologue et historien), Sue Andrew (chercheur) et le photographe Chris Chapman. 


3 lièvres, 3 oreilles, aucun n'en a perdu une


On apprend que la première représentation connue de cette figure se trouve dans la grotte Mogao en Chine et date des années 581-618, Dynastie Suy. D'autres se trouvent dans les civilisations aisiatiques ou peut-être sur une céramique du Pakistan. Le voyage de l'Est (East/Ost-ern) vers l'Europe s'est fait plus tard et l'on trouve des traces de ces trois lapins autant dans l'iconographie juive que chrétienne.


Le Vitrail aux 3 lièvres de la cathédrale de Paderborn 

On en trouve des exemples en Ukraine, en Allemagne (à la Cathédrale de Paderborn), en France (pas mal dans les Vosges) ou le Devon en Angleterre (où c'était l'emblème des mineurs d'étain). 

Surtout ne vous fiez pas à l'IA Chat-GPT qui vous raconte qu'il y en a dans la civilisation péruvienne Mochica ou sur la "maison des 3 lièvres" à Dijon (en fait le bâtiment est nommé "maison aux trois visages" ou aussi aux trois pignons), par contre il y en a à Luxeuil - la Carte Postale faisant foi:




Alors, trinité, éternité, ou cycle du jour et de la vie, à vous de voir...

Pour ma part, je penche pour la "collaboration" ou l'écoute de l'autre... Ne dit-on pas "prête moi une oreille" et ces lapins se les prêtent à volonté.

Et en guise de symbole du renouveau de la nature, je vous offre les fleurs de pommier du jour:


Fleurs de pommier du jour - 9 avril 2023 - Photo: lfdd

Pour continuer avec les TVA et en sautant du coq à l'âne ou plutôt de l'oeuf du lapin (de Pâques), ou de la poule du coq, je passe à la queue, que le castor a ronde:


Où est la queue du castor ? - Photo: lfdd


Si vous avez vu la queue d'un castor sur la photo ci-dessus, je vous offre des oeufs de Pâques (il y a quand même des trace de castor).


A propos du castor et du philosophe, il ne s'agit pas de Sartre (et de Simone), mais de Baptiste Morizot qui replace l'homme à sa juste et modeste place dans la nature et qui remplace le terme "l'homme" par "l'humain". Il ne faut pas oublier que si on met l'existence de la terre sur une échelle d'une journée (24 heures), la vie n'est apparue qu'à la dernière minute et l'homme à la dernière seconde... Tout est relatif comme dirait Albert Einstein. Et pour ce qui est du castor, cet animal qui a un cerveau de la taille d'une noix, "l'homme" qui se croit supérieur à toute entité vivante parce qu'il a relativement le plus gros cerveau, ferait bien de s'associer avec cet animal pour "guérir" la terre de certains maux qui le menacent. En particulier le manque d'eau, domaine dans lequel le castor excelle. "Le castor a transformé la plupart des milieu de plaines depuis des millions d'années: il crée des barrages et, ce faisant, ralentit l'eau sur la terre, la stocke dans les sols et la partage avec toutes les formes de vie. Il se trouve que les sciences hydrologiques contemporaines, confrontées aux sécheresses du changement climatique, défendent l'idée qu'il faut changer de paradigme dans notre gestion des rivières: passer de l'ère du drainage, où l'on a évacué l'eau vers la mer pour assécher les zones humides vers une ère de la réhydratation des continents, pour garder cette eau précieuse sur les terres. La beauté de cette affaire, c'est que ce programme d'action scientifique n'est ni plus ni moins que ce que fait le castor depuis sept millions d'années - quand on le laisse revenir et activer sa médecine spontanée."

Baptiste Morizot sait de quoi il parle, il revient d'une mission sur les rivières aux Etats-Unis et vient de sortir un livre L'inexploré qui lui vaut d'être l'invité de Jérémie Cousson dans le Télérama du 29 mars 2023. 

Sa pensée est intéressante, et plutôt que d'opter pour une "boussole" qui serait une "pensée unique", il préfère pour la philosophie un "art de fabrication de cartes multiples, ajustées chaque fois à des problèmes, pour mieux comprendre où nos sommes et où aller dans les grands enjeux du temps."

Il cite Camus:

"Mal nommer les choses, c'est ajouter au malheur du monde."

Et complète avec Flaubert:

"La meilleure manière de critiquer quelque chose, c'est de le décrire."

Avec comme exemple: "Décrivez le format économique dans lequel nous vivons, avec ses inégalités de revenus et de patrimoine, ses milliardaires qui se construisent des fusées pour faire du tourisme spatial dans un monde qui doit mettre fin aux énergies fossiles... Vous n'aurez même pas à forcer le trait pour rendre visible de l'injustice inacceptable de ce système."

Et dire qu'il y en a qui se trompent encore de cible (ou les ignorent).

Ou qui pensent qu'ils ne peuvent rien faire dans leur vie quotidienne.  C'est comme pour la biodiversité, dont tout un chacun est responsable à son niveau, il suffit de "décrire" et puis de "réfléchir" un petit peu pour "s'engager" aussi un petit peu (ou plus...). Pour rappel, la sauvegarde de la biodiversité est aussi un levier contre le réchauffement climatique. Et Baptiste Morizot rappelle que "les abeilles portent sur leurs frêles épaules la pollinisation permettant les trois quart de notre alimentation, et que nos pratiques agricoles détruisent cette alliance ancienne".

Pour celles et ceux qui douteraient qu'il faut, à un moment, changer de paradigme, je vous mets deux "extraits" de la réflexion de Baptiste Morizot.

Le premier concerne la philosophie et le castor:




Et le deuxième concerne notre "attitude" "juste":




En guise de conclusion, je vous offre, non pas la queue du castor, ni les queues de cerises, mais les fleurs qui attendent d'être pollinisées:


Fleurs de cerisier du jour - 9 avril 2023 - Photo: lfdd


Bon dimanche

La Fleur du Dimanche

jeudi 6 avril 2023

Single Room avec Emilie Lesbros et Rafaelle Rinaudo: une voix enchantée et une harpe magique

 Dans le cadre de son programme "Ah ! Les femmes !", la saison musicale au féminin de Sturm Production, une conférence de Jean-Paul Boutellier, fondateur du Festival Jazz à Vienne sur la place des femmes dans le jazz illustrée d'extraits vidéo s'est tenue dans l'amphithéâtre de la BNU à Strasbourg.


Single Room - Emilie Lesbros - Rafaelle Rinaudo - Photo: lfdd


Et un concert du groupe Single Room a prouvé que les femmes pouvaient aussi faire du jazz. Le duo Emilie Lesbros (composition et voix) et Rafaelle Rinaudo (harpe électrique) nous a offert une prestation variée de plus d'une heure. Navigant entre le chant des oiseaux et les histoires, contes, poèmes et les improvisations, Emilie Lesbros, de sa belle voix claire et qui est autant à l'aise dans les graves que quand elle grimpe dans les aigus, nous enchante d'une variété de compositions. 


Single Room - Emilie Lesbros - Rafaelle Rinaudo - Photo: lfdd


Certaines de sa plume ou de poètes comme Jean-Baptiste Clément avec un poème de la Commune de Paris, La semaine sanglante:

Oui mais ! Ça branle dans le manche,
Les mauvais jours finiront.
Et gare ! à la revanche
Quand tous les pauvres s’y mettront.
Quand tous les pauvres s’y mettront.


Single Room - Emilie Lesbros - Rafaelle Rinaudo - Photo: lfdd



Elle passe aisément d'une improvisation toute en fusion avec la harpe électrique de Rafaelle Rinaudo qui transforme le son, en boucles et variations osées à des reprises, comme celle presque romantique de la chanson d'Arthur H La Boxeuses Amoureuse. Le duo, qui s'était rencontré il y a plus de dix ans, a développé sa collaboration dans le groupe Single Room à partir de 2019. Emilie Lesbros avait passé quelques années à New-york où elle a joué avec pas mal de musiciens, dont Barre Phillips. Rafaelle Rinaudo aussi a été active dans le Free Jazz et a collaboré avec Claire Diterzi.
 

Single Room - Emilie Lesbros - Rafaelle Rinaudo - Photo: lfdd


Du Free Jazz, elle en ont toute l'inventivité et la richesse, et autant musicalement que vocalement, elles nous surprennent. Comme quand Emilie Lesbros imite une voix qui aurait pu être une voix enregistrée qui accélère à fond. Elles sont aussi complices pour faire participer le public et le faire chanter, et, pourquoi pas, danser, en faisant reprendre en choeur "La liberté, ça fait flipper".
Et elles gratifient le public généreusement d'un bis improvisé et virtuose.


La Fleur du Dimanche

mercredi 5 avril 2023

Carcass de Marco da Silva Ferreira au Maillon: La danse en transe et la trancendance (Trans en danse)

Sur le grand plateau du Maillon, un tapis blanc encadré de lumière occupe une grande partie de l'espace, à gauche une batterie au complet et à droite, une table avec une table de mixage et un ordinateur. Le batteur João Pais Filipe s'installe derrière ses instruments et Luis Pestana se place derrière son ordinateur, envoyant des boucles sonores. Une danseuse dans un justaucorps noir découpé se positionne devant le tapis blanc et commence une danse solo entre combat et séduction, bientôt rejointe par trois autres danseur.euse.s, toujours habillé.e.s de noir mais dans des découpages différents. La lumière de la salle est encore allumée, et, rythmées par les battements de la caisse claire, du tambour et des percussions, les mouvements de danse se font énergiques. Six autres danseur.euse.s les rejoignent et dansent autour du tapis blanc. Les mouvements se rejoignent parfois, se transmettent, se retrouvent repris par quelques autres en ensemble, entre danses chtoniennes, acrobaties et gestuelle baroque mêlés à de la danse des rues. 


C A R C A S S - Marco da Silva Ferreira - Photo: Jose Caldeira


La batterie marque une pause et tous.tes se rassemblent à l'arrière de la scène. La pénombre se fait et le tapis s'éclaire. Après quelques séquences dansées à l'arrière, le long du tapis, peu à peu le tapis blanc se conquiert par l'arrière. Des mouvements d'ensemble à deux, trois ou quatre alternent avec des démonstrations de l'ensemble de la troupe. Quelquefois, l'un.e ou l'autre se retire sur les côtés. A un moment, une curieuse danse des "pieds élastiques" fait vaciller tout le monde sur un appui changeant et mobile. Puis, au fur et à mesure, chacun.e se couvre de couleurs. Qui une jupe ou un pantalon ou un haut multicolore qui complète le noir. 


C A R C A S S - Marco da Silva Ferreira - Photo: Jose Caldeira


Les percussions se font entendre de plus belle et toute l'énergie des corps se déploie sur la scène sans limite dans des tournoiement et des sauts. Une "danse de particules" se met en place où, presque géométriquement, les mouvements et déplacements rebondissent à 90 degrés lorsqu'un.e partenaire se trouve sur le chemin et cela donne des trajectoires comme dans les jeux vidéo  S'ensuit une pause réparatrice qui aboutit à, surprise, une trace laissée par les corps qui étaient allongés sur le tapis de danse. Tapis qui se révèle être phosphorescent et qu'on soulève à la verticale. Le tapis devient écran sur lequel défilent les paroles d'un chant de lutte qu'entonnent tou.te.s les danseur.euse.s. 


C A R C A S S - Marco da Silva Ferreira - Photo: Jose Caldeira


Le drapeau rouge est agité, en fait un t-shirt qui est tendu à bout de bras et devient drapeau, masque ou cagoule, camisole, entrave ou camouflage, et même, en somme surréaliste, une grande bouche sourainte et parlante comme les amoureux de Man Ray.  Un slogan "Tous les murs tombent" est écrit  au pinceau de lumière sur l'écran et un dernier long set de danse énergique et puissante, dans lequel les interprètes lâchent toutes leurs forces et leur virtuosité et une partie de leur habillement, avant de partir en procession vers le fond de la scène dans la lumière déclinante. La troupe de Marco da Silva Ferreira, que l'on devine disparate et variée, multiple, en tout cas est une belle conjonction de talents, chacun et chacune à sa manière une personnalité, un personnage que l'on devine original, mais toutes et tous d'une énergie folle et doué.e.s d'une agilité certaine. Une conjugaison d'individualités fortes dans un collectif combatif et convaincant. Une énergie folle dans ce CARCASS !


La Fleur du Dimanche


* rappel des pièces de Marco da Silva Ferreira déjà vues et commentées:

Corpos de Baile au 104 à Paris:

https://lafleurdudimanche.blogspot.com/2022/10/s-et-corpos-de-baile-au-104-paris-la.html 

Siri à Pôle Sud 

https://lafleurdudimanche.blogspot.com/2022/05/siri-de-marco-da-silva-fereira-et-jorge.html


CARCASS


Au Maillon le 5 et 6 avril présenté avec Pôle Sud 


Conception et chorégraphie : Marco da Silva Ferreira
Avec : André Garcia, Fábio Krayze, João Pais Filipe, Leo Ramos, Luís Pestana, Marc Oliveras Casas, Marco da Silva Ferreira, Maria Antunes, Max Makowski, Mélanie Ferreira, Nala Revlon et Nelson Teunis
Assistance artistique : Catarina Miranda
Lumière : Cárin Geada
Régie générale et régie son : João Monteiro
Musique : João Pais Filipe et Luís Pestana
Costumes : Aleksandra Protic
Scénographie : Emanuel Santos
Études anthropologiques : Teresa Fradique
Danses folkloriques : Joana Lopes
Production : Joana Costa Santos, Mafalda Bastos
Structure des Productions : Pensamento Avulso
Diffusion : ART HAPPENS
Co-production : Teatro Municipal do Porto / Centro Cultural de Belém / Big Pulse Dance Alliance / New Baltic Dance (Lithuania) / Julidans (The Netherlands) / Tanz im August/HAU Hebbel am Ufer (Germany) / Dublin Dance Festival (Ireland) and ONE Dance Week (Bulgaria)
Co-financement : the Creative Europe programme of the European Union / Centre Chorégraphique National de Caen en Normandie / La briqueterie - CDCN du Val-de-Marne / Maison des arts de Créteil / KLAP- Maison pour la danse / CCN-Ballet National de Marseille / Charleroi danse, centre chorégraphique de Wallonie – Bruxelles / December Dance (Concertgebouw et Cultuurcentrum Brugge) / La rose des vents – scène nationale Lille Métropole – Villeneuve d’Ascq / TANDEM Scène Nationale Arras-Douai
Soutiens : República Portuguesa – Cultura, DGARTES – Direção Geral das Artes

mardi 4 avril 2023

Carmen version concertante à l'OPS: la Passion poussée à son comble

 Quand on dit Carmen, on est sûr que la plupart des interlocuteurs connaissent au moins un des airs de cet opéra. Il est classé parmi les premiers, sinon le premier en termes de popularité. Et la musique de Bizet, sur un livret des réputés librettistes Henri Meilhac et Ludovic Halévy, adapté de la nouvelle Carmen de Prosper Mérimée contient plus d'un air qui a vocation à devenir un "tube". Certains sont connus dans le monde entier, la preuve, un souvenir de voyage d'il y a plus de quarante ans, en Chine où, sur un sentier dans des montagnes reculées, un groupe de Chinois chantait plein d'allant la marche "Avec la garde montante" . Sinon, qui ne connait la célèbre  habanera  L'amour est un oiseau rebelle, le duo Parle-moi de ma mère, la séguedille Près des remparts de Séville, les célèbres couplets du toréador et Si tu m'aimes Carmen et d'autres airs solos, duos ou d'ensembles dont l'air Écoute, compagnon, écoute introduit par l'air de flûte bien connu. L'Opéra-comique, composé par Georges Bizet n'eut pas, lors des premières représentations le succès qu'il a aujourd'hui, il fut d'ailleurs très mal accueilli à sa création en 1875 du fait de son sujet et de sa fin inhabituelle (le meurtre d'une femme "libre") et Bizet qui est mort jeune (à 37 ans), juste trois mois après la première n'en a pas goûté le succès. Succès qui s'est installé mondialement dans les dix années qui suivirent. 


Carmen - Bizet - OPS- Aziz Shokhakimov - Photo: Nicolas Rosès


C'est donc un plaisir immense de pouvoir assister à la version concertante de cet opéra à Strasbourg, avec l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg car, même si nous n'avons pas le décor et la mise en scène de ce remarquable opéra, nous en avons une représentation de qualité. Le chef John Nelson qui se faisait un grand plaisir de diriger cette production a du, pour des raisons de santé y renoncer et la diva Joyce DiDonato qui voulait chanter Carmen avec lui a également fait défaut. C'est le directeur artistique de l'OPS Aziz Shokhakimov qui dirige le concert et démarre le prélude avec un train d'enfer. Sur un rythme bondissant, les  motifs militaires et de la corrida gais et sautillants nous emportent dans l'aventure avant un thème plus grave, suivi par les airs de la garde montante chantés par les jeunes enfants de la Maîtrise de l'opéra National du Rhin sous la houlette du chef de choeur Luciano Bibiloni. 


Carmen - Bizet - OPS- Aziz Shokhakimov - Photo: Nicolas Rosès


Le soldat Morales, Thomas Dolié et sa belle voix de baryton donne le ton de la pièce en campant le sujet - et l'esprit de la pièce en décrivant un triangle amoureux parmi les passants qu'il aperçoit et arrive Micaëla, la soprano Elsa Dreisig et sa voix claire et lumineuse avec une très belle tenue dans les aigus à la recherche de Don José, notre héros. C'est le remarquable Michael Spyre qui habite bien son rôle et qui est très à l'aise vocalement, autant en amplitude qu'en puissance, qu'il dose savamment. Il rencontre Carmen, dont la mezzo-soprano Elena Maximova reprend le rôle. Elle l'a interprété de nombreuses fois sur les scènes européennes et elle incarne une Carmen forte et puissante, volontiers charmante et ce n'est pas une surprise si Don José tombe sous son charme.  Le retour de Micaëla donne un beau duo avec Don José, plein d'émotion et de nostalgie avec des baisers timides échangés. Puis nous assistons à la rixe de Carmen, son arrestation et le dilemme de Don José.


Carmen - Bizet - OPS- Aziz Shokhakimov - Photo: Nicolas Rosès


Dans l'acte II nous avons droit aux mauvaises fréquentations dans l'auberge de Lillas Pastia, les bohémiennes Frasquita, la soprano Florie Valiquette et  Mercédès, la mezzo-soprano Adèle Charvet, bien hispanisantes, et les contrebandiers le Dancaïre, le baryton Philippe Estèphe et le Remendado, le ténor Cyrille Dubois qui manigancent une traversée d'un col avec l'aide des filles. L'arrivée du torero Escamillo donne l'occasion au baryton Alexandre Duhamel de montrer sa puissance dans le célèbre Votre toast je peux vous le rendre, "Toréador" repris par tous avec entrain et lui fait rencontrer (et remarquer Carmen). Les clairons qui sonnent "dehors" et qui rappellent Don José et sont l'objet du premier accroc dans la relation Carmen Don José qui lui fait chanter son poignant et transperçant La fleur que tu m'avais jetée...  suivi de la rixe entre Don José et son officier Zuniga, Nicolas Courjal et sa belle voix de basse Et pour finir l'acte II, après avoir loué le pouvoir des femmes, tous ensemble convainquent Don José d'opter pour La Liberté, dans la montagne.


Carmen - Bizet - OPS- Aziz Shokhakimov - Photo: Nicolas Rosès


Dans l'acte III nous avons droit au mauvais présage des cartes tirées par les bohémiennes Frasquita et  Mercédès qui annoncent "la mort" sans relâche à Carmen, qui a troqué sa robe rouge contre une robe noire couverte de fleurs. Nous avons droit au duel de Don José avec Escamillo, le toréador, son rival, qui se termine heureusement par les contrebandiers qui s'interposent. Le retour de Micaëla nous offre un magnifique passage poignant et émouvant sur la peur, avant qu'elle annonce la mort prochaine de sa mère de Don José, et qui vaut à Elsa Dreisig une longue ovation du public transporté:

Je dis que rien ne m'épouvante,
je dis, hélas! que je réponds de moi;
mais j'ai beau faire la vaillante,
au fond du coeur je meurs d'effroi!
Seule en ce lieu sauvage,
toute seule j'ai peur,
mais j'ai tort d'avoir peur;
vous me donnerez du courage,
vous me protégerez, Seigneur!


Carmen - Bizet - OPS- Aziz Shokhakimov - Photo: Nicolas Rosès



Dans le dernier acte, nous nous retrouvons à Séville où Escamillo avait donné rendez-vous à tout le monde. Après une mise en situation de l'ambiance de la corrida, Escamillo déclare son amour à Carmen avant de partir dans l'arène. Et ce sera le retour de Don José, et son dernier tête à tête avec Carmen avec le célèbre C'est toi ! – C'est moi !,  pendant qu'au dehors on entend la corrida et l'air du toréador qui va sortir vainqueur de son combat avec le taureau. Et la pièce se termine par ces paroles de Don José:
Vous pouvez m'arrêter c'est moi qui l'ai tuée! 
Ah! Carmen! ma Carmen adorée! 

Carmen - Bizet - OPS- Aziz Shokhakimov - Photo: Nicolas Rosès


La variété des traitements et des sujets de cet opéra par Bizet en font un bijou de diversité où l'on passe d'airs inoubliables à des choeurs impressionnants - rappelons qu'en plus de la Maîtrise de l'Opéra du Rhin, il y a aussi sur les gradins le Choeur de l'Opéra National du Rhin au complet, sous la direction de Hendrik Haas. Et que l'on trouve des duos intimes qui côtoient des hymnes où les chanteurs et chanteuses et les deux chœurs et tout l'orchestre Philharmonique de Strasbourg s'unissent en puissance. 


Carmen - Bizet - OPS- Aziz Shokhakimov - Photo: lfdd

Carmen - Bizet - OPS- Aziz Shokhakimov - Photo: lfdd


Saluons aussi la souplesse du chef Aziz Shokhakimov qui arrive à piloter ce grand orchestre en rythme avec les solistes dans ce magnifique opéra en donnant le meilleur de chacun et chacune. Une magnifique prestation, très justement applaudie.

La Fleur du Dimanche
 

lundi 3 avril 2023

Mon absente au TNS: La mère sur son autel, les enfants sacrifiés?

 Cela commence dans le noir, avec un grondement dans les basses, comme un orage ou un tremblement de terre, comme souvent ces derniers temps dans les pièces de théâtre. La fin du monde serait-elle proche? En tout cas la fin est là, puisque ce qu'on devine au fur et à mesure dans cette pénombre qui ne se dissipera presque jamais au cours des deux heures que dure la dernière pièce de Pascal Rambert Mon Absente, c'est le cercueil qui est celui de cette absente. 


Mon absente - Pascal Rambert - Photo: Jean-Louis Fernandez


Ce cercueil posé sur son support et entouré de fleurs, personnage principal et muet est au centre d'un vaste espace vide, entouré d'un bordure ovale noire et de rideaux noirs qui l'encerclent. Dans le cercueil se trouve cette mère, ou grand-mère, belle-soeur, à qui l'on rend une dernière visite sous forme d'hommage double, à la fois adieu et rappel. Ainsi, dans un long défilé recommencé, souvent en deux stations, les proches vont, la plupart du temps en tête-à-tête, ranimer leurs souvenirs puis prendre un congé définitif de la défunte. Ils vont l'invoquer, la convoquer, la provoquer, la solliciter, la houspiller, la prier, la célébrer, la chérir, la haïr, jusqu'à la battre. Mais elle reste murée dans son silence, même si l'on veut croire qu'elle répond, par sms au téléphone ou à travers le chant des oiseaux. 


Mon absente - Pascal Rambert - Photo: Jean-Louis Fernandez


La pièce a été spécialement écrite pour les artistes associé(e)s au TNS à la demande de Stanislas Nordey. Et ce sont donc les fils, Laurent (Sauvage), Claude (Duparfait), Vincent (Dissez), et pour finir, Stan (Stanislas Nordey) ainsi que la fille Audrey (Bonnet) - pour les artistes associés - auxquels se rajoutent les actrices et acteurs qui sont sorti(e)s de l'école du TNS dans le Groupe 44 et que Pascal Rambert a rencontré(e)s pour sa pièce Mont Vérité. S'y est encore rajoutée Mata (Gabin), la "belle-mère" de Houédou (Dieu-Donné Parfait Dossa), le fils "africain" de l'Absente.


Mon absente - Pascal Rambert - Photo: Jean-Louis Fernandez


Pascal Rambert a écrit des personnages sur mesure pour ces actrices et ces acteurs, taillant un costume pour chacun , à l'image de Claude, engoncé dans son costume un peu étriqué, gêné aux entournures, mal à l'aise et mal aimé, plein d'emphase mais étroit dans ses pensées et qui reproche à sa fille - Claire (Toubin), ses choix de compagne - Ysanis (Padonou). Laurent débordant de désir et d'être ailleurs, Audrey fusionnelle et presque chamane, pleine d'amour (et suicidaire?), faisant le lien avec toutes et tous. Vincent, à part dans sa singularité, son originalité, offrant une dernière (déca)danse à l'absente sur un tube de Kate Bush qu'elle chérissait. Et pour finir, Stan, celui qui se fait attendre, qui porte la part noire de l'héritage et toute sa violence, qui se traduit en maladie et s'exprime en haine contenue envers la mère mais aussi les autres. 


Mon absente - Pascal Rambert - Photo: Jean-Louis Fernandez


Tous ceux-là - et les autres personnages - petites-filles, belle-mère et autre - font revivre, resurgir un personnage haut en couleur, une femme écrivain, féministe, alcoolique, vivant dans un appartement immense (250 m²) du Bd Haussmann qu'elle refuse de chauffer et dans lequel elle écrit, dans son "trou", une pièce haute sans fenêtre, juste un oeil-de-boeuf, juste au-dessus de l'appartement d'un autre écrivain célèbre (Proust, non cité). 


Mon absente - Pascal Rambert - Photo: Jean-Louis Fernandez


Une vie étrange, faite de voyages, et de maris, en Afrique (Ouagadougou), de souvenirs, d'objets, de mots dits ("vieille(s?) canaille(s?)). Une vie difficile, voire impossible à reconstituer, puisque comme le dit Pascal Rambert, "les souvenirs sont tous contradictoires".  Mais ces paroles permettent de reconstituer des événements de la vie d'une famille, des couples, des relations d'amour ou d'amitié et des moments graves, comme la perte d'un être cher. Et éventuellement, pour le spectateur de mettre en perspective des événements similaires qu'il a vécus à un moment ou à un autre, ou de lui faire entrevoir à quoi il peut s'attendre un jour. On ne lui souhaite pas la même chose, bien sûr.

 

Mon absente - Pascal Rambert - Photo: Jean-Louis Fernandez


Notons que la pièce n'est pas déconnectée de notre monde actuel, avec l'irruption du téléphone et des sms, non sans une dose d'humour, ni des problèmes politiques, en Afrique, avec les questions de terrorisme ( "la terre, la guerre") qui apparaissent au détour d'un dialogue. La scénographie et la mise en scène concourt à la force de la pièce et les éclairages d'Yves Godin, tout en finesse de variations modulées ainsi que le "tapis" musical d'Alexandre Meyer participent à cette ambiance de recueillement intériorisé.


La Fleur du Dimanche


Mon Absente


Au TNS du 28 mars au 6 avril 2023 -   /!\ Attention horaire: 19h00

Texte, mise en scène et installation Pascal Rambert*
Avec
Audrey Bonnet*
Océane Caïraty
Houédo Dieu-Donné Parfait Dossa
Vincent Dissez*
Claude Duparfait*
Mata Gabin
Stanislas Nordey
Ysanis Padonou
Mélody Pini
Laurent Sauvage*
Claire Toubin
Lumière Yves Godin
Costumes Anaïs Romand
Musique Alexandre Meyer
Collaboration artistique Pauline Roussille
Régie générale Alessandra Calabi
Régie lumière Thierry Morin
Régie son Chloé Levoy
Régie plateau Antoine Giraud
Habilleuse Marion Regnier
Répétiteur Davide Brancato 


* Audrey Bonnet, Vincent Dissez, Claude Duparfait, Pascal Rambert et Laurent Sauvage sont artistes associé·es au TNS.
Production structure production, Châteauvallon-Liberté, Scène nationale
Coproduction Théâtre National de Strasbourg, Théâtre national de Bretagne à Rennes, Châteauvallon-Liberté, Scène nationale
Avec le soutien d’Extrapôle
Remerciements Yanne Lefèvre Lempereur, Carrier Feige Renaud pour le prêt des tréteaux, Les Menuiseries Ariégoises et Sapi Funéraire pour le cercueil
Le texte Mon absente est à paraître aux éditions Les Solitaires Intempestifs.
Les costumes sont réalisés par les ateliers du TNS
Création le 23 mars 2023 à Châteauvallon-Liberté, Scène nationale

    

samedi 1 avril 2023

Suzanne d'Emanuel Gat au 104 pour le Festival Séquence Danse: Un grand moment d'émotion dansée

 Depuis dix ans, le 104 à Paris propose un festival au Printemps, Séquence Danse qui sur plus d'un mois propose un savant équilibre entre des pièces connues et d'autres à découvrir. Cette année, onze spectacles s'égrènent entre le 1er  avril et le 17 mai. Cela va, pour le premier jour du festival de Leïla Ka, 1er prix du concours Danse Élargie 2022 pour sa courte pièce Bouffées à Christian Rizzo, Olivier Dubois ou William Forsythe et Pierre Pontvianne.


Suzanne - Emanuel Gat - Inbal Dance Theatre


Emanuel Gat, lui, avait créé Suzanne en 2021 à Tel Aviv avec la troupe Inbal Dance Theater au Centre Suzanne Dellal pour fêter les trente ans de ce lieu, berceau de la création contemporaine internationale, à l'origine destiné pour la Batshewa Dance company, fondée par Martha Graham. Le titre de la pièce est sûrement un clin d'oeil à la fille du fondateur du Centre Jack Dellal, mais c'est bien sûr aussi le titre de la célèbre chanson de Leonard Cohen. Et pour cette pièce, ce sera la version chantée par Nina Simone au Philharmonic Hall de New York en octobre 1969 qui sera le fil conducteur de la chorégraphie.


Suzanne - Emanuel Gat - Inbal Dance Theatre


La pièce démarre dans le silence, le plateau est nu et seule une douche au centre l'éclaire. Les danseuses et les danseurs du Inbal Dance Theater vont tour à tour se positionner sous la lumière ou se répartir sur les bords du plateau, dans la pénombre, se regroupant et se dispersant, jouant des recontres fortuites ou volontaires, dialoguant par gestes, approches, recul, mouvements des bras et des jambes, délicats et fragiles. Soudain, la bande son arrive et l'on est plongé, au moins par le son dans un concert en public, des applaudissements et la voix de Nina Simone qui dialogue avec le public, chaleureusement et très décontractée. 


Suzanne - Emanuel Gat - Inbal Dance Theatre


Les lumières s'étalent sur le plateau et les danseuses et les danseurs vont suivre les variations de la musique, au départ une simple guitare et la voix de la divine Nina. Non dans une chorégraphie plaquée mais dans une diversité de mouvements qui font écho aux variations des cordes de l'intrument et de la voix chaleureuse de l'interprète. On prend un plaisir délicieux à essayer de voir où les vagues sonores influent les danseurs, souvent très indépendants, se retrouvant ou se séparant, ayant de temps en temps quelques mouvements d'ensemble par deux ou trois, puis reprenant leur autonomie. Les mouvements sont fluides, délicats, aériens, gracieux et subtils. Les morceaux se suivent, s'enchaînent, plus ou moins énergiques, quelquefois plus rapides ou plus rythmés, et les huit danseurs et danseuses ne ménagent pas leur engagement, occupant la scène, passant de temps en temps sur le bord, dans la pénombre pour laisser un couple ou un trio pour un petit moment mener la danse et se retrouver de plus belle pour mieux se séparer. 


Suzanne - Emanuel Gat - Inbal Dance Theatre


Quelques sauts, des acrobaties aussi, des courses poursuites, selon l'athmosphère de la chanson qui passe.  Nous avons le double plaisir de participer à ce magnifique concert (avec au moins cinq chansons, Ain't Got No - I Got Life  - To Be Young, Gifted and Black - Black Is the Colour of My True Love's Hair, dont certaines durent dix minutes de bonheur, tenues par la Grande Nina) que nous pouvons d'autant plus apprécier que nous ne sommes pas perturbés par la vision de la chanteuse ou de la salle et du public - nous sommes immergés dans le son - et que nous avons comme image cette magnifique troupe de danseurs qui interprètent en gestes et mouvements, la transcription chorégraphique qu'en a inventée Emanuel Gat, toute en flots, flux, ondes et variations, énergie et vibration.


Suzanne - Emanuel Gat - Inbal Dance Theatre


Un nouvelle séquence de silence comme une respiration pour nous permettre de reprendre à la fois l'air et pied, pour rebondir encore mieux pour l'acmé de la pièce, cette Suzanne où les interprètes donnent tout leur coeur et leur corps pour ces (trop courtes) dix minutes d'émotion. La conclusion d'une magnifique soirée.


 La Fleur du Dimanche