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jeudi 22 mai 2025

Symphonie N°2 de Mahler à l'OPS: Une symphonie "hénaurme" revit

 Pour clore les concerts de la saison 2024/2025 - avant la présentation de saison prochaine, le 4 juin et le Concert des Deux Rives, le 28 juin - l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg et son chef Aziz Shokhakimov nous offrent la Symphonie N° 2 en do mineur de Gustav Mahler, appelée aussi "Resurrection". Cette symphonie marque un tournant, sinon une rupture stylistique et métaphysique dans l'oeuvre du musicien. Sa composition s'est étalée sur quelques années à partir de 1888 et ce n'est qu'en 1994, aux obsèques du musicien et chef d'orchestre Hans von Bülow, où il entend le choral  de Friedrich Gottlieb Klopstock Aufersteh’n (Ressusciter), qu'il conçoit la forme définitive de la symphonie dont il n'avait que écrit le premier mouvement, sous forme d'un poème symphonique intitulé Todtenfeier (Cérémonie funéraire), d’après un poème épique d'Adam Mickiewiczt, et une ébauche des deux courts mouvements suivants.


OPS - Aziz Shokhakimov - Mahler - Symphonie N° 2 - Photo: Grégory Massat


La symphonie appelle un effectif assez impressionnant, plus de cent musiciens sur scène et les choeurs à la fois de l'Opéra National du Rhin et du Choeur Philharmonique de Strasbourg ainsi que la mezzo-soprano Anna Kissjudit et la soprano Valentina Farcas pour la partie chantée du quatrième mouvement pour la première et des deux pour le dernier mouvement. 

Le premier mouvement, Allegro maestoso démarre sur une tonalité grave, avec les contrebasses et les violoncelles qui attaquent dans un rythme lancinant, suivis des cors et des vents qui montent en gamme. L'orchestre prend de la puissance et nous prend et nous bouscule. Une tension s'installe et nous saisit. Les cuivres se font éclatants et alternent avec des ambiances plus funèbres. Les deux harpes instillent un semblant de douceur tout comme les flûtes, mais le mouvement passe alternativement de moments plus calmes mais sombres, comme une marche funèbre, à des passages impétueux, pour s'éteindre doucement avant de finir dans un dernier sursaut.


OPS - Aziz Shokhakimov - Mahler - Symphonie N° 2 - Photo: Grégory Massat


Avec le deuxième mouvement, précédé d'une pause, l'Andante modérato - Sehr gemächlich (très modéré), est une forme de danse paysanne, assez lente qui se suspend et repart plus sautillante encore. Comme un air de boite à musique un peu nostalgique, qui se diffuse, suivi de quelques dissonances et ruptures harmoniques.  

Le troisième mouvement, un Scherzo, In Ruhig fliessender Bewegung (En un mouvement tranquille et coulant) est une réécriture de son Lied Des Antonius von Padua Fischpredig - le Sermon aux poissons de Saint Antoine de Padoue. C'est une série de mouvements tournoyants, comme une valse, les vents apportant des éclats colorés et qui culminent dans un fougueux et puissant éclat final, soutenus par les cymbales et le gong.


OPS - Aziz Shokhakimov - Mahler - Symphonie N° 2 - Photo: Grégory Massat


Le quatrième mouvement Uhrlicht (Lumière primaire) - Sehr Feierlich, aber schlicht (Très solennel, mais modeste) démarre très doucement avec la voix posée et presque d'outre-tombe d'Anna Kissjudit qui, accompagnée tout doucement par l'orchestre, chante le récit populaire de Des Knaben Wunderhorn, cet enfant qui souhaite accéder aux cieux: Ich bin von Gott und will wieder zu Gott - Je viens de Dieu et je retournerai à Dieu. Cette prière, très simple, fait la bascule vers le dernier mouvement, le Finale.

Ce dernier mouvement, de plus d'une demi-heure, est une vaste fresque musicale, appelant choeurs, orgue et tout l'orchestre, dont une partie (les vents, trompettes, cors et bassons) va jouer à l'extérieur de la salle, ce qui apporte une impression étrange d'au-delà à l'écoute. Quelques vents jouent également avec des sourdines. Le mouvement commence dans un éclat total, un jaillissement puissant, pour poser tous les éléments et amener dans une tension croissante à l'arrivée des choeurs mystérieux, surprenants au bout de plus de vingt minutes après le début, après une tension des flûtes et des cymbales tenue et ténue. C'est comme une apparition, une lente émergence, mystérieuse, comme venue d'ailleurs: "Lève-toi, oui, tu te lèvera à nouveau, Ma poussière, après un court repos ! La vie éternelle, celui qui t'a appelé va te la donner à nouveau.". Il prend une valeur presque métaphysique, s'élargissant vers le cosmique. C'est une lente montée vers la lumière que l'orchestre, avec les cuivres éclatants, accompagne de fortes frappes de cloches brutes. Et la mezzo et la soprano, de concert, chantent la délivrance de la douleur et de la mort tandis que le choeur lance en puissance son message "Bereite dich zu leben - Prépare-toi à vivre" dans un puissant élan final.


OPS - Aziz Shokhakimov - Mahler - Symphonie N° 2 - Photo: Robert Becker


C'est une incroyable prestation, saluée comme il se doit par le public qui applaudit longuement le chef, Aziz Shokhakimov pour sa performance de direction à la fois de l'orchestre et des choeurs, magnifiquement entraînés par Hendrik Haas et Catherine Bolzinger et des deux solistes, toutes les deux magnifiques et sans excès, Anna Kissjudit et Valentina Farkas. Et bien sûr tous les membres de l'orchestre et les solistes qui sont très sollicités, que ce soient les violoncelles au début, et les contrebasses, les timbales et les percussions (les petits coups de clochettes et les gros coups de marteau sur les cloches plates), les clarinettes et hautbois ou les bassons, le trombone, les flûtes et l'orgue en final et bien sûr, j'en ai déjà parlé, les deux harpistes. Car il est vrai que dans cette symphonie, Gustav Mahler arrive à passer d'une puissance d'ensemble à des coups de projecteur et des détails musicaux d'une extrême précision. Cette symphonie faisant un pont entre Beethoven, Wagner et la modernité de la musique du XXème siècle. Et ce concert nous en a donné toutes les sensations, de la plus infime à la plus puissante.


OPS - Aziz Shokhakimov - Mahler - Symphonie N° 2 - Photo: Robert Becker


La Fleur du Dimanche


 

samedi 22 mars 2025

Amérique un concert de l'OPS: du lyrisme romantique aux musiques dansantes

 Avec le programme Amérique, l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg sous la direction d'Aziz Shokhakimov fait le grand écart. Rien à voir bien sûr avec Amériques, l'oeuvre une peu plus radicale d'Edgar Varèse qu'il a créé en 1926 avec percussions et bruit de sirènes.

L'Adagio pour cordes Op.11 (1936) de Samuel Barber qui ouvre le concert est pourtant une oeuvre mondialement connue, au point d'éclipser les autres pièces du compositeur. Elle est souvent jouée aux Etats-Unis pour des cérémonies commémoratives, comme des enterrements de chef d'état et a été utilisée dans de nombreux films (dans Amélie Poulain par exemple, en citation ironique, elle accompagne l'enterrement rêvé de l'héroïne qu'elle suit sur un écran de télé noir & blanc). Elle commence donc très doucement, lentement, comme un long fleuve tranquille qui glisse et s'étale, mélancolique, dans de vastes horizons, prenant quelquefois des respirations. La directions d'Aziz Shokhakimov se fait enveloppante et tout en délicatesse pendant ce voyage intérieur de presque dix minutes qui finit tout en retenue, et s'évanouit.


Amérique - OPS - Aziz Shokhakimov - Sébastien Koebel - Photo: David Amiot


Le style ne change pas vraiment avec le début du Concerto pour clarinette et orchestre d'Aaron Coplan puisque nous démarrons aussi dans la douceur. Une harpe et un piano accompagnent la clarinette de Sébastien Koebel qui prend la suite de Benny Goodman à qui la pièce était dédié et qui l'a crée en 1950, car il était autant musicien de jazz que de musique classique. Cette pièce est emblématique pour Sébastien Koebel, l'ayant entendu jouer par son professeur au Conservatoire de Paris, Richard Vieille et il la jouera même pour son diplôme en 1999 qui lui vaudra le premier Prix à l'unanimité. Après une première partie assez intériorisée et douce, un peu moins triste pourtant que Barber, les cordes font un beau tapis sonore à la clarinette, accompagnés de temps en temps par la harpe et le piano.

 

Amérique - OPS - Aziz Shokhakimov - Sébastien Koebel - Photo: David Amiot


Puis la clarinettiste se lance dans un solo qui accélère et l'on peut apprécier toute la virtuosité de Sébastien Koebel qui se laisse aller à des mouvements de danse - rappelons qu'Aaron Coplan a créé quelques partitions pour des ballets en plus de ses compositions de musique de film pour lesquels il est un peu plus connu. Là-dessus le piano et le reste de l'orchestre nous emmènent dans un rythme sautillant et primesautier où la clarinette entre dans un dialogue entraînant avec le piano en écho et le reste de l'orchestre qui deviennent bien joyeux. Une composition bien imagée qui s'enflamme et part au pas de course dans un élan final qui s'envole.


Amérique - OPS - Aziz Shokhakimov - Sébastien Koebel - Photo: David Amiot


Le public ravi en redemande et Sébastien Koebel nous offre un duo piano clarinette avec le début de la transcription de la Rhapsody in Blue de Gershwin.


Amérique - OPS - Aziz Shokhakimov - Sébastien Koebel - Photo: David Amiot


Suit la composition du poème symphonique Un Américain à Paris qui verra l'adaptation cinématographique - et chorégraphique de Vincent Minnelli. Elle a été créée à New York en 1928 et inspirée par un voyage à Paris. Elle décrit bien les aspects énergiques dynamiques et foisonnants de la grande ville. En plus des klaxons de voitures, les percussions, glockenspiel et timbales, mais aussi une célesta, des saxophone, un tuba et une trompette bouchée nous font voyager dans les bruits de la ville et ses changements de décor, ses moments plus calmes ou langoureux et des parties dansantes bien sûr - Ils ont le rythme ! La direction du chef Aziz Shokhakimov est précise et le jeu de l'orchestre est bien clair et détaillé. Après l'entracte, nous restons avec Gershwin et des musiques "dansantes". Et c'est son Ouverture Cubaine, dont le premier titre Rumba donne bien l'idée du ton rythmé de cette ouverture symphonique créée en 1932. C'est énergique, foisonnant. Le chef dirige en dansant et on passe très vite d'un air à un autre, on n'a pas le temps de s'ennuyer. On part dans de grandes envolées et des solos, dont la clarinette, puis à des moments plus graves et cela redevient entraînant et frais et les airs s'enchaînent, puisant dans des mélodies populaires cubaines. Un petit coup de fouet qui donne envie de se lever de son siège.


Et l'on termine avec Leonard Bernstein et la version des Danses symphoniques de West Side Story, créé en 1960 à partir du matériau de la comédie musicale qui avait été créée en 1957 avec Jerome Robbins - Le film réalisé avec succès par Robert Wise sortira lui en 1961. Leonard Bernstein s'appuie sur le matériau de la comédie musicale et après un prologue qui plante le décor de la rivalité des Sharks et des Jets, sept tableaux s'enchainent avant le finale tragique. Les airs (Somewhere) et les danses (Mambo, Cha-Cha) bien expressives qui voient Stephan Fougeroux bien actif et les musiciens donner de la voix ! Sandrine François a également droit à un superbe solo rejointe doucement par les cordes et les cors pour le finale, poignant.

Une bis énergique avec trombone et flûte clôt cette soirée où l'on se rêve dans une Amérique un peu nostalgique. 


La Fleur du Dimanche

mercredi 26 février 2025

Alexandre Kantorow avec l'OPS: l'âme de la musique au bout des doigts

 Alexandre Kantorow est une musicien prodige, et célèbre, un musicien des sommets. Après avoir joué pour l'ouverture des Jeux Olympiques 2024 Jeux d'eau de Ravel sous la pluie, il "monte" à Verbier pour jouer dans ce célébrissime festival des cimes. Non seulement pianiste concertiste précoce - il a donné ses premiers concerts à 16 ans - il a aussi été le seul Français a remporter le Concours Tchaïkovski (à 22 ans) à Moscou en 2019. C'est dire que ce concert de l'OPS est attendu et que les deux soirées sont demandées (il était déjà venu en 2022 pour jouer Saint-Saëns et en 2023 pour Tchaïkovski).  


OPS - Alexandre Kantorow - Aziz Shokhakhimov - Photo Teona Goreci


Le programme, conçu par Aziz Shokakimov et qu'il dirige ce soir, prouve sa volonté d'ouverture et c'est avec une pièce très contemporaine de Nina Senk, Shadows of Stillness crée en 2021 et dont l'orchestre avait déjà joué des extraits dans le programme pour jeune public "Silences" en 2021. L'OPS avait aussi créé la pièce Eléments, pour grand orchestre en 2023 de la jeune compositrice slovène. Le public ne s'attendait peut-être pas à une entrée en matière autant en douceur, avec un délicat son de cor comme un murmure et une suite très délicate et en retenue, variations de vents discrets qui se répondent, surgissent et repartent. Les masses sonores quelquefois en dissonance émergent et meurent comme des fils qui se tressent et se nouent, laissant une grande place à la sérénité et au calme. La musique très intériorisée crée une tension et demande une grande concentration. La pièce est courte, dans les cinq minutes, et s'achève dans la même délicatesse avec laquelle elle a commencé, portée par les vents légèrement soutenus par les cordes.


Alexandre Kantorov - Photo: Sasha Gusov


Le programme continue avec le Concerto pour Piano et Orchestre N° 4 en sol majeur opus 58 de Ludwig van Beethoven et c'est les doigts agiles d'Alexandre Kantorow qui de son toucher enchanteur lance au piano et avec douceur, la mélodie de l'Allegro non troppo, reprise par l'orchestre avec joie et énergie. Puis, dans une partie plus allègre et lyrique qui fait revenir le piano et introduit une dialogue complice. Kantorow aligne ave délice des gammes montantes et descendantes dans une liaison incroyablement liées en glissades folles. Les passages sont charmeurs après une dernière phrase très inspirée au piano l'orchestre clôt le mouvement et le public, conquis ne peut qu'applaudir pour saluer la performance. Pour le deuxième mouvement, l'Andante con moto, l'orchestre impose une tension grave que la piano reprend, s'ensuit un dialogue entre l'orchestre, surtout les cordes majestueuses et le piano qui calme le jeu et ce sont de magnifiques alternances entre le piano qui prend sa liberté, et quelquefois se permet des pauses, pour mettre en lumière les accords, et les mélodies qui surgissent ainsi en pleine conscience, magnifiques. L'équilibre entre le pianiste que l'on sent très libre dans son élan et le chef Aziz Shokakimov qui mène avec précision les musiciens de l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg au meilleur de sa forme se fait en toute complicité. 


OPS - Alexandre Kantorow - Aziz Shokhakhimov - Photo Teona Goreci


Après un dernier souffle qui s'éteint, s'enchaîne sans pause le Rondo vivace nerveux et virevoltant, plein d'énergie ou le dialogue entre piano et orchestre se fait plus serré, plus nerveux. Le jeu se fait plus rapide, une vraie course se met en place et l'atmosphère se fait plus altière, avec des ruptures et des syncopes, jusqu'à l'accord final. 


OPS - Alexandre Kantorow - Photo Teona Goreci


Le public jubile et bisse deux fois le jeune prodige qui joue d'abord une transcription pour piano d'une pièce de Richard Wagner puis une pièce une peu plus romantique, comme une rêverie. Et l'on s'étonne de la grande décontraction de ses longs bras quand il salue le public.


OPS - Aziz Shokhakimov 


Après l'entracte, place à la Symphonie N°4 en mi mineur op.98 de Johannes Brahms, cette dernière symphonie du maître, son chef-d'oeuvre en quelque sorte, va chercher du côté de Beethoven pour la forme et de Bach pour le dernier mouvement avec la repris d'un thème repris à de très nombreuses reprises. Elle démarre doucement en Allegro non troppo en une mélodie chantante que viennent bousculer vivement les vents. Dans le deuxième mouvement, Andante moderato, ce sont alternativement les cors, qui démarrent, puis les bassons et hautbois puis les flûtes qui nous emmènent dans la mélodie. Puis ce sont les cordes qui nous apaisent et qui teintent de nostalgie la narration. L'Allegro giocoso éclate en sonneries de corps et coups de timbales - et frappe du triangle, alternant ces mouvements puissants et des passages beaucoup plus doux, contrastant entre force et légèreté. Et terminant avec entrain et puissance.  Tout cela finit donc avec ce mouvement puissant et chantant de l'Allegro energico e passionato avec ce thème énoncé et repris en variations à de multiples reprises, alternant les ambiances et avec ce solo de flûte qui lui-même joue ces variations et effectivement pour finir, ces reprises avec les cymbales qui ponctuent la fin du mouvement et pour finir, cette coda finale  pathétique.

OPS - Aziz Shokhakimov - Alexandre Kantorow - Photo: Robert Becker 


Une magnifique soirée offerte par un chef et un orchestre au sommet, sans oublier la guest star du moment, Alexandre Kantorow.


La Fleur du Dimanche. 

jeudi 25 mai 2023

Harmonies Sonores avec l'OPS: Les vibrations de l'orchestre traversent les siècles

 Pour cette dernière soirée de l'OPS - Orchestre Philharmonique de Strasbourg au PMC - Palais de la Musique et des Congrès de Strasbourg avant l'ultime concert de saison (gratuit) au Jardin des Deux Rives pour la Symphonie des Arts, le programme Harmonies Sonores est alléchant.

Cela commence par la création française de la version pour grand effectif de la pièce Eléments, pour grand orchestre de Nina Senk. La version "restreinte", composée en 2013 ayant été jouée par l'Orchestre symphonique de la Radio-Télévision de Slovénie le 9 octobre 2014. Elle s'inscrit dans une commande à cinq compositeurs de différents pays dans le cadre du projet ONE - Orchestra Network Europe et les réunit autour du thème du Mont-Blanc. Cette montagne, la plus haute d'Euripe que nous gravisson (en pensée) au long de cette (courte) pièce de moins de sept minutes. 


OPS - Harmonies Sonores - Aziz Shokhakimov - Photo: Nicolas Rosès


Les sons divers, cordes et cuivres s'assemblent pour monter en puissance. Les percussions se frayent un passage en petits sons mystérieux, chutes de cailloux ou autres. Les éléments se calment à nouveau. Un bruissement, quelques respirations de cordes, un roulement de grosse caisse. Une vague tenue par les cordes, reprises par les vents, un dialogue entre les deux familles, d'une part la nature, les métaux, les vents, et d'autre part l'humanité en mouvement permanent, les cordes. Ca tire vers les aigus et le violon solo donne le dernier souffle (magnifique Philippe Lindecker). Comme le dit Nina Senk: " "l'équilibre parfait que tente d'obtenir l'individu au coeur de la nature".


OPS - Harmonies Sonores - Nina Senk - Photo: lfdd



Le programme continue avec le Concerto pour violon et violoncelle en la mineur, opus 102, dit Double Concerto de Johannes Brahms. Celui-ci offrit la composition au célèbre violoniste Joseph Joachim en signe de réconciliation - il s'était brouillé avec lui en prenant parti pour son épouse lors de la séparation du couple. La pièce est très virtuose et après une courte introduction des cordes, Jean-Guihen Queyras au violoncelle solo entame la présentation de la mélodie, la mélodie est reprise par Isabelle Faust sur un Stradivarius de 1704 surnommé "La Belle au Bois dormant" - le violoncelle de Jean-Guihen Queyras est un violoncelle de Goffredo Cappa de 1696. S'ensuit un duo virtuose puis une reprise par l'orchestre. 


OPS - Harmonies Sonores - Isabelle Faust - Jean-Guihen Queyras - Photo: Nicolas Rosès


Très souvent, les deux interprètes vont ainsi alterner leurs duos chantants, soit en décalage, alternant leur mode de jour, soit dans un unisson joyeux. L'Allegro  rapide se terminant par une fin altière, l'Andante qui suit sera plus calme et lent, plus en rondeurs avec des duos doux et tendres puis le Vivace non troppo se fera dansant, alternant des moments plus calmes avec de belles envolées. On sent une belle complicité entre les deux solistes qui ont l'habitude de jouer ensemble mais aussi avec l'Orchestre philharmonique de Strasbourg et le chef Aziz Shokhakimov qui mène la phalange avec énergie et doigté, et enthousiasme comme à son habitude. La prestation a convaincu le public chaleureux qui a droit à un bis des solistes. 


OPS - Harmonies Sonores - Johannes Brahms - Photo: lfdd


Ce sera une Gavotte de Jean-Sébastien Bach où nous pouvons apprécier un tout autre jeu, différencié et complémentaire, des deux instrumentistes mais tout aussi dansant.


OPS - Harmonies Sonores - Jean-Guihen Queyras - Isabelle Faust - Photo: lfdd


Après l'entracte, au tour de la Symphonie no 3 en ut mineur op. 78, dite "Symphonie avec orgue", une des œuvres symphoniques les plus célèbres de Camille Saint-Saëns dédiée à Frantz List. Une oeuvre majestueuse en quatre parties - mais jouée plutôt en deux parties, dans laquelle on entend, outre l'orchestre en grande formation, un piano joué à quatre mains (pour les deux dernières parties) et bien sûr l'orgue (pour la deuxième et la dernière partie). Ces deux instruments n'ont pas de partie solistes à proprement parler, et sont intégrés dans l'ensemble de l'orchestre. L'oeuvre qui démarre doucement avec l'Adagio, tout en gravité, monte en puissance et fait preuve d'une belle nervosité, de mouvements très rapides et hachés, quelques pizzis et une belle emphase. Dans le Poco Adagio, l'orgue amène délicatement sa touche grave. Pour l'Allegro moderato les mouvements se font plus rapides et plus dansants et nerveux, avec des changements de rythme fréquents .

OPS - Harmonies Sonores - Orgue et piano - Photo: Nicolas Rosès


Et pour le dernier mouvement, Presto, Maestoso – Allegro, avec le retour de l'orgue et du piano à quatre mains, ont monte en emphase et en puissance dans de belles envolées lyrique galopantes. Une oeuvre épique et puissante où toutes les familles de l'orchestre trouvent voix au chapitre. Un beau challenge bien assumé par tous les interprètes sous la baguette avisée et précise d'Aziz Shokhakimov. Une très belle soirée.


OPS - Harmonies Sonores - Camille Saint-Saëns - Photo: lfdd


La Fleur du Dimanche

mardi 4 avril 2023

Carmen version concertante à l'OPS: la Passion poussée à son comble

 Quand on dit Carmen, on est sûr que la plupart des interlocuteurs connaissent au moins un des airs de cet opéra. Il est classé parmi les premiers, sinon le premier en termes de popularité. Et la musique de Bizet, sur un livret des réputés librettistes Henri Meilhac et Ludovic Halévy, adapté de la nouvelle Carmen de Prosper Mérimée contient plus d'un air qui a vocation à devenir un "tube". Certains sont connus dans le monde entier, la preuve, un souvenir de voyage d'il y a plus de quarante ans, en Chine où, sur un sentier dans des montagnes reculées, un groupe de Chinois chantait plein d'allant la marche "Avec la garde montante" . Sinon, qui ne connait la célèbre  habanera  L'amour est un oiseau rebelle, le duo Parle-moi de ma mère, la séguedille Près des remparts de Séville, les célèbres couplets du toréador et Si tu m'aimes Carmen et d'autres airs solos, duos ou d'ensembles dont l'air Écoute, compagnon, écoute introduit par l'air de flûte bien connu. L'Opéra-comique, composé par Georges Bizet n'eut pas, lors des premières représentations le succès qu'il a aujourd'hui, il fut d'ailleurs très mal accueilli à sa création en 1875 du fait de son sujet et de sa fin inhabituelle (le meurtre d'une femme "libre") et Bizet qui est mort jeune (à 37 ans), juste trois mois après la première n'en a pas goûté le succès. Succès qui s'est installé mondialement dans les dix années qui suivirent. 


Carmen - Bizet - OPS- Aziz Shokhakimov - Photo: Nicolas Rosès


C'est donc un plaisir immense de pouvoir assister à la version concertante de cet opéra à Strasbourg, avec l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg car, même si nous n'avons pas le décor et la mise en scène de ce remarquable opéra, nous en avons une représentation de qualité. Le chef John Nelson qui se faisait un grand plaisir de diriger cette production a du, pour des raisons de santé y renoncer et la diva Joyce DiDonato qui voulait chanter Carmen avec lui a également fait défaut. C'est le directeur artistique de l'OPS Aziz Shokhakimov qui dirige le concert et démarre le prélude avec un train d'enfer. Sur un rythme bondissant, les  motifs militaires et de la corrida gais et sautillants nous emportent dans l'aventure avant un thème plus grave, suivi par les airs de la garde montante chantés par les jeunes enfants de la Maîtrise de l'opéra National du Rhin sous la houlette du chef de choeur Luciano Bibiloni. 


Carmen - Bizet - OPS- Aziz Shokhakimov - Photo: Nicolas Rosès


Le soldat Morales, Thomas Dolié et sa belle voix de baryton donne le ton de la pièce en campant le sujet - et l'esprit de la pièce en décrivant un triangle amoureux parmi les passants qu'il aperçoit et arrive Micaëla, la soprano Elsa Dreisig et sa voix claire et lumineuse avec une très belle tenue dans les aigus à la recherche de Don José, notre héros. C'est le remarquable Michael Spyre qui habite bien son rôle et qui est très à l'aise vocalement, autant en amplitude qu'en puissance, qu'il dose savamment. Il rencontre Carmen, dont la mezzo-soprano Elena Maximova reprend le rôle. Elle l'a interprété de nombreuses fois sur les scènes européennes et elle incarne une Carmen forte et puissante, volontiers charmante et ce n'est pas une surprise si Don José tombe sous son charme.  Le retour de Micaëla donne un beau duo avec Don José, plein d'émotion et de nostalgie avec des baisers timides échangés. Puis nous assistons à la rixe de Carmen, son arrestation et le dilemme de Don José.


Carmen - Bizet - OPS- Aziz Shokhakimov - Photo: Nicolas Rosès


Dans l'acte II nous avons droit aux mauvaises fréquentations dans l'auberge de Lillas Pastia, les bohémiennes Frasquita, la soprano Florie Valiquette et  Mercédès, la mezzo-soprano Adèle Charvet, bien hispanisantes, et les contrebandiers le Dancaïre, le baryton Philippe Estèphe et le Remendado, le ténor Cyrille Dubois qui manigancent une traversée d'un col avec l'aide des filles. L'arrivée du torero Escamillo donne l'occasion au baryton Alexandre Duhamel de montrer sa puissance dans le célèbre Votre toast je peux vous le rendre, "Toréador" repris par tous avec entrain et lui fait rencontrer (et remarquer Carmen). Les clairons qui sonnent "dehors" et qui rappellent Don José et sont l'objet du premier accroc dans la relation Carmen Don José qui lui fait chanter son poignant et transperçant La fleur que tu m'avais jetée...  suivi de la rixe entre Don José et son officier Zuniga, Nicolas Courjal et sa belle voix de basse Et pour finir l'acte II, après avoir loué le pouvoir des femmes, tous ensemble convainquent Don José d'opter pour La Liberté, dans la montagne.


Carmen - Bizet - OPS- Aziz Shokhakimov - Photo: Nicolas Rosès


Dans l'acte III nous avons droit au mauvais présage des cartes tirées par les bohémiennes Frasquita et  Mercédès qui annoncent "la mort" sans relâche à Carmen, qui a troqué sa robe rouge contre une robe noire couverte de fleurs. Nous avons droit au duel de Don José avec Escamillo, le toréador, son rival, qui se termine heureusement par les contrebandiers qui s'interposent. Le retour de Micaëla nous offre un magnifique passage poignant et émouvant sur la peur, avant qu'elle annonce la mort prochaine de sa mère de Don José, et qui vaut à Elsa Dreisig une longue ovation du public transporté:

Je dis que rien ne m'épouvante,
je dis, hélas! que je réponds de moi;
mais j'ai beau faire la vaillante,
au fond du coeur je meurs d'effroi!
Seule en ce lieu sauvage,
toute seule j'ai peur,
mais j'ai tort d'avoir peur;
vous me donnerez du courage,
vous me protégerez, Seigneur!


Carmen - Bizet - OPS- Aziz Shokhakimov - Photo: Nicolas Rosès



Dans le dernier acte, nous nous retrouvons à Séville où Escamillo avait donné rendez-vous à tout le monde. Après une mise en situation de l'ambiance de la corrida, Escamillo déclare son amour à Carmen avant de partir dans l'arène. Et ce sera le retour de Don José, et son dernier tête à tête avec Carmen avec le célèbre C'est toi ! – C'est moi !,  pendant qu'au dehors on entend la corrida et l'air du toréador qui va sortir vainqueur de son combat avec le taureau. Et la pièce se termine par ces paroles de Don José:
Vous pouvez m'arrêter c'est moi qui l'ai tuée! 
Ah! Carmen! ma Carmen adorée! 

Carmen - Bizet - OPS- Aziz Shokhakimov - Photo: Nicolas Rosès


La variété des traitements et des sujets de cet opéra par Bizet en font un bijou de diversité où l'on passe d'airs inoubliables à des choeurs impressionnants - rappelons qu'en plus de la Maîtrise de l'Opéra du Rhin, il y a aussi sur les gradins le Choeur de l'Opéra National du Rhin au complet, sous la direction de Hendrik Haas. Et que l'on trouve des duos intimes qui côtoient des hymnes où les chanteurs et chanteuses et les deux chœurs et tout l'orchestre Philharmonique de Strasbourg s'unissent en puissance. 


Carmen - Bizet - OPS- Aziz Shokhakimov - Photo: lfdd

Carmen - Bizet - OPS- Aziz Shokhakimov - Photo: lfdd


Saluons aussi la souplesse du chef Aziz Shokhakimov qui arrive à piloter ce grand orchestre en rythme avec les solistes dans ce magnifique opéra en donnant le meilleur de chacun et chacune. Une magnifique prestation, très justement applaudie.

La Fleur du Dimanche
 

vendredi 9 septembre 2022

Pour la rentrée de l'OPS, un Requiem de Verdi spectaculaire

 Le concert d'ouverture de la saison de l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg est spectaculaire cette année. Pas moins de cent musiciens et cent choristes, et quatre solistes dans la salle Erasme du Palais de la Musique et des Congrès de Strasbourg pour un Requiem de Verdi sous la direction d'Aziz Shokhakimov, le directeur artistique et musical de l'orchestre.  Le hasard du calendrier fait de ce concert un implicite hommage à Elisabeth II, la reine d'Angleterre qui est morte la veille. La politique est partout... 


OPS - Verdi - Requiem - Photo: Nicolas Rosès


D'ailleurs, ce Requiem n'a-t-il pas été écrit - finalisé - pour rendre hommage au grand poète et écrivain italien Alessandro Manzoni, qui était également un acteur, comme Verdi, de la force politique qui allait faire émerger la nation italienne, le Risorgimento. Verdi l'a écrit et joué le 22 mai 1874, un an après sa mort à la Scala de Milan. Il avait déjà composé le célèbre Libera Me pour un autre Requiem qu'il voulait en hommage à Rossini en 1868 avec d'autres compositeurs. Ce Requiem, venant de la part de ce maître de l'Opéra italien (il en a écrit plus de 30, la plupart très célèbres) donne à l'écriture de cette pièce une tonalité très spéciale. Il était de plus athée, et nous nous retrouvons avec une composition très variée, très dramatisée, avec ces quatre solistes, deux femmes, deux hommes qui vont se partager des morceaux de bravoure ou des duos, trios et quatuors, ou encore des dialogues avec l'orchestre ou les choeurs. Le tout avec des changements de rythme ou de puissance et de mode orchestral qui dynamisent la narration. 


OPS - Verdi - Requiem - Photo: Nicolas Rosès


Ce Requiem n'est pas une pièce liturgique et dès le début nous nous retrouvons dans une ambiance surprenante avec, tout en retenue, les voix, comme venant d'outre-tombe "Requiem aeternam dona eis, Domine et lux perpetua lucea eis." - "Donne-leur le repos éternel, Seigneur, et que la lumière éternalle brille sur eux" soutenues par un filet de cordes avant un puissant "Te decet Hymnus Deus", "A toi Dieu, il convient de chanter un hymne" renforcé par les presque cent choristes des Choeurs de l'Opéra National du Rhin, associés au Choeur Philharmonique de Brno, avant d'alterner retenue et puissance. 


OPS - Verdi - Requiem - Photo: Nicolas Rosès

Suit le long Dies Irae, démarrant avec force et rapidité, avec les 8 trompettes, puissantes, qui se trouvent dans la salle. Les neuf versets de cette partie permettent d'apprécier la richesse de la composition et les talents de l'orchestre, autant les vents, les clarinettes, les hautbois, les bassons - et même un ophicléïde - que les timbales et les percussions, bien sollicitées, ou les cordes. Et surtout les interprétations des solistes, la basse d'Ain Anger pour le sombre Tuba mirum et le Confutatis ou les voix féminines, la soprano Serena Farnocchia (remplaçant au dernier moment Krassimira Stoyanova) avec une voix claire et forte et de la mezzo-soprano Jamie Barton, en particulier dans le Rex tremendo qui nous offre un beau moment vocal de partage avec les choeurs (les Salva me - sauve-moi) ou l'Ingemisco avec le ténor Benjamin Berneim dont on apprécie la voix forte et claire et la magnifique diction.


OPS - Verdi - Requiem - Photo: Nicolas Rosès


L'Offertorio se présente presque comme un poème symphonique porté par un orchestre tout en finesse et de très beaux passages vocaux doux et calmes. Le Sanctus arrive avec puissance et sonneries de trompettes puis se fait léger, presque dansant - d'ailleurs le chef Aziz Shokhakimov donne l'impression de danser en dirigeant - puis finit en apothéose. L'Agnus Dei, démarant par un duo des voix féminines reprises par le choeur se construit ensuite en alternance dans ce mouvement doux et grave. Le Lux eternae voit le trio vocal (mezzo, basse, ténor) dialoguer accompagné des cordes.


OPS - Verdi - Requiem - Photo: Nicolas Rosès


Et pour finir, le Libera me démare avec la récitation de la prière "Libera me, Domine, de morte eaternam " "Libérez-moi Seigneur de le mort éternelle" suivi de la puissance conjuguée des choeurs et de l'orchestre. La tension monte en alternant des moments plus retenus et des poussées de puissance, entre la soliste (ici la magnifique Serena Farnocchia), les choeur et l'orchestre et ce "Libera me" - "Délivre-moi" qui revient, avant le grand silence final en point d'orgue.

 Un silence impressionnant, suivi, comme il se doit par les applaudissements redoublés du public qui a vécu intensément ce moment qui a duré plus d'une heure et demie, un Requiem très singulier.


OPS - Aziz Shokhakimov - Requiem - Verdi - Saluts - Photo: lfdd


La Fleur du Dimanche 

jeudi 3 février 2022

Dialogues à l'OPS avec Jérôme Comte: quand les clarinettes se répondent

 Cette soirée de concert "Dialogues" de l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg, placé sous la direction du jeune chef Aziz Shokhakimov est l'occasion de découvrir le talent du soliste Jérôme Comte avec deux pièces qui lui permettent de pleinement dévoiler son talent de clarinettiste.

Dialogues - Jörg Widmann- OPS - Aziz Shokhakimov - Jérôme Clément - Photo: lfdd

La première pièce "Con Brio, ouverture de concert d'après Beethoven" de Jörg Widmann est bien nommée pour débuter les réjouissances. Ecrite par Jörg Widmann en 1973, alors qu'il avait 35 ans pour répondre à une demande du chef Marriss Johnson pour être jouée par l'Orchestre symphonique de la radio bavaroise dans un programme consacré à Beethoven, il dialogue effectivement avec les symphonies N° 7 et 8, mais uniquement dans l'esprit. Effectivement, le style y est, le rythme, les sonorités, les timbres rappellent le maître. Avec les percussions, les trompettes, les cordes, l'esprit plane. Mais le jeu est nerveux, saccadé,  haché, de belles envolées en vol plané et les flutes trillent, les vents murmurent,  les cordes sont frappées. Le pièce est un beau challenge pour l'orchestre. Mais comme le dit Jorg Widmann, surpris lui-même, cette pièce "complexe", c'est une des pièces les plus jouée par les orchestres du monde entier.

Dialogues - Philippe Hurel - OPS - Aziz Shokhakimov - Jérôme Clément - Photo: lfdd


Avec "Quelques traces dans l'air", le concerto pour clarinette et orchestre de Philippe Hurel, Jérôme Comte retrouve une pièce qui lui était dédiée par le compositeur et qu'il avait créée le 1er juin 2018. C'est également une pièce difficile pour les musiciens et l'orchestre. Dans son dispositif, le soliste se retrouve "multiplié" et dialogue avec les deux clarinettes de l'orchestre et quelquefois avec d'autres instruments (flutes, hautbois, cors,..) et même l'ensemble de l'orchestre. Le résultat tend vers un effet de composition électrocacoustique par les effets d'écriture en échos, delay, superpositions, où le son se spatialise et quelquefois semble issu de nulle part. On croit par exemple que c'est le clarinettiste qui joue et c'est un son de flute seul. La pièce démarre assez calmement et s'énerve en deuxième partie. L'effet d'ensemble est assez étonnant.

Jérôme Comte gratifie le public d'un bis en solo duveteux.


Dialogues - 7ème Symphonie - Beethoven - OPS - Aziz Shokhakimov - Photo: lfdd


Après l'entracte, la pièce de résistance sera la 7ème symphonie de Beethoven avec son Allegretto ultra-célèbre. Le premier mouvement Poco sostenuto - vivace est dansant et léger, sautillant puis plus sérieux et martial. Le deuxième mouvement est celui que tout le monde connait par son battement soutenu et la mélodie qui s'étend en nappes, des contrebasses aux violoncelles, aux altos puis aux violons avant d'être repris à l'unisson. "Une apothéose de la Danse", comme disait Richard Wagner.   Le 3ème mouvement Presto est un peu altier, bien rythmé et le dernier, Allegro con brio est enlevé et rapide effectivement. Le chef Aziz Shokhakimov


La Fleur du Dimanche

jeudi 13 février 2020

Histoires d'amour à l'OPS: un Mahler n'arrive jamais seul ou une Saint Valentin poignante

Le titre nous le laissait deviner: d'histoires d'Amour, il y en avait au moins deux. Et comme le veut (un peu) la légende (ou la tradition), qui dit amour - Eros - dit mort - Thanatos.

Le programme du concert à l'affiche de l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg sous le signe (et la date) de la Saint Valentin, en ce 13 et 14 février 2020, voit donc une première pièce de Richard Wagner, un résumé en quelque sorte de l'Opéra Tristan et Isolde qui dure quatre bonnes heures: Le Prélude et la Mort d'Isolde en dix-neuf minutes.


Histoires d'amour - OPS - Wagner - Tristan et Isolde - Photo: lfdd

Cette légende médiévale que Richard Wagner a réécrite pour cette pièce qui marque l'entrée de la Musique dans la modernité, a été créée le 10 juin 1845 à Munich. Une lente introduction qui monte en puissance nous engage vers cet entremêlement du désir et le la mort avec une puissance et une sensualité incroyable. Les nombreuses mélodies se relaient et se répètent. La mort d'Isolde - "Liebestod" - conclut avec passion cette transfiguration de l'Amour éternel.


Histoires d'amour - OPS - Mahler - Symphonie N° 5 -  Photo: lfdd

Ensuite, la Symphonie n°5 en do dièse mineur de Gustav Mahler (1860-1911) qu'il a commencé à écrire en 1901. Le compositeur venait d'échapper de justesse à la mort (une hémorragie intestinale) et il va rencontrer Alma Schindler, qui n'a que 22 ans et avec qui il va vivre une relation passionnée. Cette passion donne également sa couleur à cette cinquième Symphonie.


Histoires d'amour - OPS - Mahler - Symphonie N° 5 -  Photo: Nicolas Rosès

Elle démarre par une puissante sonnerie de trompette (Vincent Gillig). La trompette et les vents vont souffler fortement en solo ou en famille tout au long de la pièce. Les cordes, graves, démarrent cette marche funèbre (Trauermarch: im gemessenen Schritt. Streng. Wie ein Kondukt) et les airs martiaux alternent avec une mélodie plus tendre, rassurante, tout en allant de climax en climax.


Histoires d'amour - OPS - Mahler - Symphonie N° 5 -  Photo: Nicolas Rosès

Le deuxième mouvement (Sturmisch bewegt. Mit grösster Vehemenz) débute par une véritable tempête sonore et les airs sont repris par les différentes familles d'instruments. Avec le troisième mouvement (Scherzo: kräftig, nicht zu schnell), le ciel se découvre, l'air redevient frais et virevoltant, presqu'une fête, des danses rustiques (Ländler) ou des valses viennoises se laissent entendre dans les variations pour se fondre dans un chaos avant le point final. 


Histoires d'amour - OPS - Mahler - Symphonie N° 5  - Direction. Aziz Shokhakimov -  Photo: Nicolas Rosès

Le quatrième mouvement, l'Adagietto: Sehr Lagsam, rendu célèbre par le film de Visconti "Mort à Venise" voit un dialogue apaisé et nostalgique entre les corde et la harpe (Pierre-Michel Vigneau). C'est d'ailleurs par ce mouvement que Mahler a commencé à écrire sa Symphonie. Pour le mouvement final, Rondo-Finale: Allegro c'est un retour aux vents. Quelques airs lancés et repris par les vents (cor, Alban Beunache, hautbois, Sébastien Giot et clarinette, Sébastien Koebel) puis par l'orchestre lancent la folle explosion de joie et les savants mélanges d'airs repris et mixés dans des supperposition et expositions ruptures continues.


Histoires d'amour - OPS - Mahler - Symphonie N° 5 - Direction. Aziz Shokhakimov -  Photo: Nicolas Rosès


Un vrai feu d'artifice et une montée en puissance sans fin où l'orchestre et son chef vont au bout de leur engagement. Un chef-d'oeuvre magnifiquement servi. En plus des solistes, il faut saluer la merveilleuse interprétation de l'ensemble des musicien.ne.s de l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg qui ont magnifiquement alterné ces instants solos avec des mouvements d'ensemble, à l'unisson ou par grandes familles. Et le talent remarquable du chef "prodigue" Aziz Shokhakimov qui a complètement payé de sa personne dans une direction physiquement très engagée - une vrai spectacle à lui tout seul.
Il faut rappeler que ce dernier a apris à six ans le violon, l'alto et la direction d'orchestre à l'âge de six ans et qu'il a dirigé à treize ans l'orchestre symphonique national d'Ouzbekistan, dont il est devenu le chef principal à dix-huit ans. A 21 ans il remporte le Concours international de direction d'orchestre Gustav Mahler de Bamberg. Et il a prouvé tout son talent lors de cette soirée mémorable.

La Fleur du Dimanche

Concert du 13 février 2020 - 20h00 - Orchestre Philharmonique de Strasbourg
Premier violon - super soliste: Charlotte Juillard
Direction: Aziz Shokhakimov
Encore une représentation le 
14 février à 20h00 au Palais de la Musique et des Congrès de Strasbourg