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jeudi 22 mai 2025

Symphonie N°2 de Mahler à l'OPS: Une symphonie "hénaurme" revit

 Pour clore les concerts de la saison 2024/2025 - avant la présentation de saison prochaine, le 4 juin et le Concert des Deux Rives, le 28 juin - l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg et son chef Aziz Shokhakimov nous offrent la Symphonie N° 2 en do mineur de Gustav Mahler, appelée aussi "Resurrection". Cette symphonie marque un tournant, sinon une rupture stylistique et métaphysique dans l'oeuvre du musicien. Sa composition s'est étalée sur quelques années à partir de 1888 et ce n'est qu'en 1994, aux obsèques du musicien et chef d'orchestre Hans von Bülow, où il entend le choral  de Friedrich Gottlieb Klopstock Aufersteh’n (Ressusciter), qu'il conçoit la forme définitive de la symphonie dont il n'avait que écrit le premier mouvement, sous forme d'un poème symphonique intitulé Todtenfeier (Cérémonie funéraire), d’après un poème épique d'Adam Mickiewiczt, et une ébauche des deux courts mouvements suivants.


OPS - Aziz Shokhakimov - Mahler - Symphonie N° 2 - Photo: Grégory Massat


La symphonie appelle un effectif assez impressionnant, plus de cent musiciens sur scène et les choeurs à la fois de l'Opéra National du Rhin et du Choeur Philharmonique de Strasbourg ainsi que la mezzo-soprano Anna Kissjudit et la soprano Valentina Farcas pour la partie chantée du quatrième mouvement pour la première et des deux pour le dernier mouvement. 

Le premier mouvement, Allegro maestoso démarre sur une tonalité grave, avec les contrebasses et les violoncelles qui attaquent dans un rythme lancinant, suivis des cors et des vents qui montent en gamme. L'orchestre prend de la puissance et nous prend et nous bouscule. Une tension s'installe et nous saisit. Les cuivres se font éclatants et alternent avec des ambiances plus funèbres. Les deux harpes instillent un semblant de douceur tout comme les flûtes, mais le mouvement passe alternativement de moments plus calmes mais sombres, comme une marche funèbre, à des passages impétueux, pour s'éteindre doucement avant de finir dans un dernier sursaut.


OPS - Aziz Shokhakimov - Mahler - Symphonie N° 2 - Photo: Grégory Massat


Avec le deuxième mouvement, précédé d'une pause, l'Andante modérato - Sehr gemächlich (très modéré), est une forme de danse paysanne, assez lente qui se suspend et repart plus sautillante encore. Comme un air de boite à musique un peu nostalgique, qui se diffuse, suivi de quelques dissonances et ruptures harmoniques.  

Le troisième mouvement, un Scherzo, In Ruhig fliessender Bewegung (En un mouvement tranquille et coulant) est une réécriture de son Lied Des Antonius von Padua Fischpredig - le Sermon aux poissons de Saint Antoine de Padoue. C'est une série de mouvements tournoyants, comme une valse, les vents apportant des éclats colorés et qui culminent dans un fougueux et puissant éclat final, soutenus par les cymbales et le gong.


OPS - Aziz Shokhakimov - Mahler - Symphonie N° 2 - Photo: Grégory Massat


Le quatrième mouvement Uhrlicht (Lumière primaire) - Sehr Feierlich, aber schlicht (Très solennel, mais modeste) démarre très doucement avec la voix posée et presque d'outre-tombe d'Anna Kissjudit qui, accompagnée tout doucement par l'orchestre, chante le récit populaire de Des Knaben Wunderhorn, cet enfant qui souhaite accéder aux cieux: Ich bin von Gott und will wieder zu Gott - Je viens de Dieu et je retournerai à Dieu. Cette prière, très simple, fait la bascule vers le dernier mouvement, le Finale.

Ce dernier mouvement, de plus d'une demi-heure, est une vaste fresque musicale, appelant choeurs, orgue et tout l'orchestre, dont une partie (les vents, trompettes, cors et bassons) va jouer à l'extérieur de la salle, ce qui apporte une impression étrange d'au-delà à l'écoute. Quelques vents jouent également avec des sourdines. Le mouvement commence dans un éclat total, un jaillissement puissant, pour poser tous les éléments et amener dans une tension croissante à l'arrivée des choeurs mystérieux, surprenants au bout de plus de vingt minutes après le début, après une tension des flûtes et des cymbales tenue et ténue. C'est comme une apparition, une lente émergence, mystérieuse, comme venue d'ailleurs: "Lève-toi, oui, tu te lèvera à nouveau, Ma poussière, après un court repos ! La vie éternelle, celui qui t'a appelé va te la donner à nouveau.". Il prend une valeur presque métaphysique, s'élargissant vers le cosmique. C'est une lente montée vers la lumière que l'orchestre, avec les cuivres éclatants, accompagne de fortes frappes de cloches brutes. Et la mezzo et la soprano, de concert, chantent la délivrance de la douleur et de la mort tandis que le choeur lance en puissance son message "Bereite dich zu leben - Prépare-toi à vivre" dans un puissant élan final.


OPS - Aziz Shokhakimov - Mahler - Symphonie N° 2 - Photo: Robert Becker


C'est une incroyable prestation, saluée comme il se doit par le public qui applaudit longuement le chef, Aziz Shokhakimov pour sa performance de direction à la fois de l'orchestre et des choeurs, magnifiquement entraînés par Hendrik Haas et Catherine Bolzinger et des deux solistes, toutes les deux magnifiques et sans excès, Anna Kissjudit et Valentina Farkas. Et bien sûr tous les membres de l'orchestre et les solistes qui sont très sollicités, que ce soient les violoncelles au début, et les contrebasses, les timbales et les percussions (les petits coups de clochettes et les gros coups de marteau sur les cloches plates), les clarinettes et hautbois ou les bassons, le trombone, les flûtes et l'orgue en final et bien sûr, j'en ai déjà parlé, les deux harpistes. Car il est vrai que dans cette symphonie, Gustav Mahler arrive à passer d'une puissance d'ensemble à des coups de projecteur et des détails musicaux d'une extrême précision. Cette symphonie faisant un pont entre Beethoven, Wagner et la modernité de la musique du XXème siècle. Et ce concert nous en a donné toutes les sensations, de la plus infime à la plus puissante.


OPS - Aziz Shokhakimov - Mahler - Symphonie N° 2 - Photo: Robert Becker


La Fleur du Dimanche


 

dimanche 26 janvier 2025

Les Contes d'Hoffmann à l'Opéra du Rhin: L'expérience de la perte pour se retrouver

 Les Contes d'Hoffmann est le premier opéra (fantastique) de Jacques Offenbach qui a fait sa renommée dans le milieu lyrique. Il est aussi un des opéras le plus joués dans le monde et est parmi les cinq le plus représentés à l'Opéra de Strasbourg depuis la guerre. Mais cela fait vingt ans qu'il n'y a plus été montré. Curieusement, ou malheureusement, ce succès, pour Offenbach, est un succès posthume, qu'il espérait connaître mais en vain. Il est mort le 5 octobre 1880, quatre mois avant la première. Il n'avait pas fini d'écrire l'opéra en entier (il n'y avait pas l'orchestration) sur le livret de Jules Barbier et Michel Carré. C'est Ernest Guiraud aidé d'Auguste, le jeune fils d'Offenbach, qui l'ont fait. D'ailleurs, Offenbach étant réputé pour réorganiser et couper des parties dans les pièces jusqu'à la première, ce n'est qu'en 2005 qu'avec l'analyse de manuscrits divers qu'une version complète et critique a vu le jour. A partir de ces éléments, la metteuse en scène Lotte de Beer a également fait sa propre adaptation, dont par exemple le choix de présenter les échanges entre le personnage d'Hoffmann et sa Muse sous une forme théâtrale et non de récitatif, gardant ainsi une dynamique d'Opéra Bouffe. L'histoire se présente sous forme d'un long flash-back où l'Acte I, le prologue et l'Acte V, l'épilogue, deux scènes où l'on assiste aux échanges entre le personnage d'Hoffmann et sa Muse enserrent les récits sur les épisodes amoureux du personnage poète et amoureux. Il l'est successivement d'Olympia, d'Antonia et de Giulietta. Et pour commencer de Stella, la chanteuse qui joue Donna Anna dans un Dom Juan présenté à côté. 


Les Contes d'Hoffmann - Jacques Offenbach - Photo: Klara Beck

La pièce, et la mise en scène joue d'ailleurs beaucoup sur la dualité et le double, les deux maîtres de la narration passant de l'avant-scène (rideau tombé et même ouvert) à la scène, dont ils dirigent en démiurge d'une certaine manière l'action, mais dont ils ne sont pas toujours totalement maîtres. Hoffmann tombant toujours, et dans ses travers, et dans une certaine malédiction ou fatalité qui fait de chaque histoire d'amour un échec. Les trois sont traitées avec des thématiques diverses et des styles différents. 


Les Contes d'Hoffmann - Jacques Offenbach - Photo: Klara Beck

Pour Olympia, ce sera l'aveuglement (même avec les lunette magiques de Coppélius) d'Hoffmann devant un automate (ici sous la forme double à des échelles opposées d'une poupée). Pour Antonia, c'est dans une ambiance plutôt fantastique et magique, "fantasmagorique", que se déroule l'histoire de la chanteuse muette qui meurt de trop bien re-chanter jusqu'à l'extase, pour son amour. 


Les Contes d'Hoffmann - Jacques Offenbach - Photo: Klara Beck

Et avec Giulietta, nous tombons dans la malédiction de l'amour où l'amant se fait voler son âme - et son ombre, son image - par la mort dans un jeu dangereux d'Eros et de Thanatos où les morts s'accumulent, de même que les "reflets" dans très une belle mise en scène.  Les décors de Christophe Hetzer apportent dans leur étrangeté une touche de surnaturel dans les effets de perspective, de perte d'échelle, d'apparition et d'escamotage subtil, tout comme la poupée créée par Jorine van Beek, également créatrice des costumes qui naviguent entre atmosphère fin de siècle et milieux troubles et dont étincelle en beauté le costume de scène de Stella. 


Les Contes d'Hoffmann - Jacques Offenbach - Photo: Klara Beck

La partition musicale, très varié, montre tout le talent de compositeur et de créateur d'opéra d'Offenbach, qui reprend en citation quelques-uns des airs de ses autres pièces. On y trouve tout autant des airs à boire que la devenue célèbre Barcarolle (Belle nuit, O douce nuit d'amour) et les solos, duos, trios et choeur mettent en valeur les interprètes et le choeur de l'Opéra du Rhin sous la direction de Hendrik Haas. Le chef Pierre Dumoussaud, à la tête de l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg arrive à naviguer entre les multiples climats de cette pièce et lui donne le bon rythme, sans s'essouffler.

 

Les Contes d'Hoffmann - Jacques Offenbach - Photo: Klara Beck

Les interprètes, confrontés à des tableaux très différents, en particulier la soprano Lenneke Ruiten qui assure quatre rôles et les styles variés qu'elle doit interpréter, passant de la fougue au dramatique et à la virtuosité, est magistrale. De même le ténor Attilio Glaser en Hoffmann, avec toute la puissance de feu qu'il offre du début à la fin de cette pièce. La mezzo Floriane Hasler jongle entre ses airs chanté et ses parties théâtrale sans souci et les autres interprètes, le baryton Jean-Sébastien Bou (Lindorf, Coppélius, le docteur Miracle et Dapertutto), le ténor Raphaël Brémard (Andrès, Cochenille, Frantz, Pitichinaccio) et le baryton Marc Barrard (Crespel, le tenancier Luther), Pierre Romainville (Nathanël, Spalanzani, le capitaine des sbires) et Pierre Gennaï (Hermann et Schlémil) troquent aussi aisément les rôles, les costumes et les personnages de cette distribution fourmillante. Et la mezzo-soprano Bernadette Johns fait une spectrale mère d'Antonia. 


Les Contes d'Hoffmann - Jacques Offenbach - Photo: Klara Beck

Ainsi, entre rebondissements, changements d'atmosphère et de style, successions ininterrompues d'événements en tout genre, mélodies entraînantes et pièces vocales captivantes, les aventures de ce poète désenchanté nous entraînent sur de multiples chemins mystérieux et les arcanes mouvantes de l'amour. Jusqu'à la morale finale, la voix de la raison de la Muse qui somme Hoffmann d'arrêter de s'apitoyer sur son sort et de ne s'aimer que soi-même mais de s'ouvrir à l'autre et de reconstruire avec génie à partir de sa douleur: 

"On est grand par l'amour 
Et plus grand par les pleurs."   

Tous ces ingrédients en font une représentation fort enlevée et agréable, d'une très belle tenue artistique - et de l'humour - et dont les performances des artistes et de l'orchestre sont justement saluées par le public ravi.


La Fleur du Dimanche


Les Contes d'Hoffmann


A Strasbourg - Opéra National du Rhin - du 20 au 30 janvier 2025

A Mulhouse - La Filature - les 7 et 9 février 2025

Distribution

Direction musicale: Pierre Dumoussaud
Mise en scène: Lotte de Beer
Décors: Christof Hetzer
Costumes: Jorine van Beek
Lumières: Alex Brok
Réécriture des dialogues et dramaturgie: Peter Te Nuyl
Dramaturgie: Christian Longchamp
Chef de Chœur de l’Opéra national du Rhin: Hendrik Haas
Les Artistes
Hoffmann: Attilio Glaser
Olympia, Antonia, Giulietta, Stella: Lenneke Ruiten
Nicklausse, La Muse: Floriane Hasler
Lindorf, Coppélius, Miracle, Dapertutto: Jean-Sébastien Bou
Andrès, Cochenille, Frantz, Pitichinaccio: Raphaël Brémard
Crespel, Luther: Marc Barrard
Nathanaël, Spalanzani: Pierre Romainville
Hermann, Schlémil: Pierre Gennaï
La Mère: Bernadette Johns
Orchestre philharmonique de Strasbourg, Chœur de l’Opéra national du Rhin

dimanche 17 septembre 2023

Don Giovanni aux Enfers à Musica: Bienvenue dans la 5ème dimension de l'Enfer

 Les propositions du Festival Musica sont souvent étonnantes et décoiffantes - je vous ai parlé de la soirée à la Laiterie avec une soirée mélangeant tous les genres, de la tendance hip-hop mâtinée de trip-hop au baroque en passant par la musique répétitive et la new vawe. De même la soirée "cauchemar" avec lovemusic. L'autre moment attendu par le public et qui a ramené les projecteurs sur elle, c'est la relecture de Don Giovanni par l'enfant rebelle et prodige de la musique contemporaine, le compositeur danois Simon Steen-Andersen à l'Opéra du Rhin à Strasbourg.

Nous l'avions déjà vu à Strasbourg où, en 2019 il nous avait proposé l'air de la Reine de la nuit en version "autotuné" dans le Grand Bain avec Ictus. En 2020, Musica lui a consacré un large portrait avec, en particuliers deux pièces magistrales qui montrent bien sa problématique et son style, d'une part run-time error @Opel, une longue ballade genre "Der Lauf der Dinge", travelling suivant une balle dans l'usine Opel abandonnée, et son Piano concerto iconoclaste - le piano s'écrase pendant le concert !

Son idée de s'intéresser au monument Don Giovanni de Mozart en le "continuant" dans une intrication totale avec le bâtiment dans lequel se déroule la représentation - ici en l'occurrence l'Opéra National du Rhin (qui est coproducteur du spectacle avec l'Opéra National du Danemark et Musica, ainsi que La Muse en Circuit, Centre National de la Création Musicale) ne pouvait qu'attiser la curiosité des mélomanes.


Don Giovanni aux Enfers - Simon Steen-Andersen - Photo: Clara Beck


Mais si on connait le bonhomme, on sait aussi que l'on va faire face à quelques surprises. Donc, qu'on ne s'attende pas à un recueil d'airs célèbres mis bout à bout dans une élégante suite chantée. Monsieur Simon Steen-Andersen est spécialiste dans l'art du "collage" au point que même son Polystphélès - les multiples versions de Méfistophéles dans les opéras du répertoire - est lui-même un collage du bout de mot "poli" (de politique) de La Damnation de Faust de Berlioz et du "stofele" de Mefistofele du Faust de Boito, avec bien sûr l'accompagnement orchestral correspondant. La partition est donc l'adaptation à partir des toutes les notes accompagnant les choix divers de textes dans plus de vingt-quatre oeuvres qui ont à voir avec l'enfer, Faust, le diable, Mephisto et autre personnages du monde souterrain. Et tout cela à la fois dans une belle cohérence pour tous ces style assemblés tout en sautant allègrement - même en cours de mot ou de phrase - d'un air à un autre. Mais cela c'est une marque de fabrique du compositeur et il y excelle.


Don Giovanni aux Enfers - Simon Steen-Andersen - Photo: Clara Beck


Vous le savez peut-être déjà, la pièce commence par la scène du dîner chez Don Giovanni, celle où apparaît le commandeur et où Don Giovanni disparait en enfer. Dans la pièce de Simon Steen-Andersen, l'escamotage est ingénieux et heureux, et nous retrouvons donc le chanteur (et son personnage) en double parcours à la fois dans un songe comateux (pour le chanteur qui s'interroge sur son état, sa situation, son passé d'interprète et les rôles qu'il a joué) et dans un parcours en Enfer dans l'histoire de la musique que l'on va parcourir en exploration thématique et historique.


Don Giovanni aux Enfers - Simon Steen-Andersen - Photo: Clara Beck


Cette "descente aux enfers" se doublant d'une chute dans les tréfonds de l'opéra, le virtuose compositeur qui est aussi un vidéaste inventif, va non seulement nous promener dans les recoins cachés du bâtiment dont on reconnaît quelques détails, mais aussi nous faire perdre les repères entre la scène et les images du décor que sont le film. Ainsi, nous allons retrouver les interprètes qui quittent la scène pour plonger dans l'écran - et l'inverse, ou nous nous promenons - ou volons littéralement dans les escaliers virevoltants qui nous donnent le vertige (mais certains aussi secrets). Une des plus impressionnante scène pour le spectateur est celle où il a l'impression de devenir acteur du film - de la représentation - quand la caméra tourne de 180° pour faire de lui le spectateurs qu'il voyait assistant à un concert avec le chanteur de dos au fond de la scène. 


Don Giovanni aux Enfers - Simon Steen-Andersen - Photo: Clara Beck


Le compositeur-réalisateur aime bien nous faire perdre les repères. Ainsi les images où l'on se retrouve dans les ors et les dorures de la salle de concert, mais à l'envers alors que sur scène le chanteur vole. Ou encore vers le début où pendant que le char de Charon avance poussé sur la scène, le décor recule. L'inversion est un procédé également utilisé pour les rôles (Don Giovanni interprète les paroles de Zerline ou pour le jeu des instrumentistes (les musiciens de l'ensemble Ictus jouent dans leur dos la vielle de gambe et les percussions). 


Don Giovanni aux Enfers - Simon Steen-Andersen - Photo: Clara Beck


Au niveau musical comme on pourrait s'en douter, on passe allègrement et sans prévenir d'un air baroque à un air classique, de Mozart à Wagner et Verdi ou à Berlioz, Bizet, Lully ou Offenbach et bien sûr il y a une guitare électrique avec Tom Pauwels. On y trouve aussi du folk et du blues, de la musique punk et de rave party tout comme des airs "autotunés" et le jingle de jeux télévisés s'inspirant de l'Orphéo de Monteverdi. Au niveau narration l'on parcourt ainsi les histoires de Don Juan et celles de Faust, toutes les scènes possibles en relation avec de l'enfer (Charon, Cerbère, Macbeth, les Parques, Faust et Marguerite, Iago et Turandot, Paolo et Francesca et bien sûr Orphée) pour finir là où cela a commencé, par une vision baroque de la Renaissance, chantant les amours antiques et bucoliques (mais toujours distanciés).


Don Giovanni aux Enfers - Simon Steen-Andersen - Photo: Clara Beck

Toutes ces histoires sont assemblées, presque bricolées, mais d'un bricolage qui montre son savoir-faire pour mieux déconstruire le récit d'une réelle virtuosité et d'une grande prouesse d'écriture nous emmènent dans un tourbillon d'enfer. Et pour les interprètes, c'est une réelle prouesse d'interprétation, que ce soit l'orchestre Philharmonique de Strasbourg et le chef Bassem Akiki pour qui il ne s'agit surtout pas de se laisser aller à jouer les airs connus, vu que cela change tout le temps, ou pour les autres musiciens dont l'ensemble Ictus et les six solistes ainsi que les basses du Choeur de l'Opéra National du Rhin qui contribuent aussi au jeu dans les scènes multiples et variées. L'écriture à niveaux multiples, autant pour le texte que la musique, pour la scène que pour tous les passages vidéo omniprésents, transforment ce spectacle en un spectacle "augmenté", une sorte d'énorme "sampling", comme on le connait déjà en musique. Il se déploie ici dans toutes ses dimensions, mêlant le spectacle vivant, la musique et l'opéra avec la vidéo avec toutes ses virtualités et interactions possibles, tant ses côtés magiques, que la déconstruction de la fabrication des images. Et les sautes temporelles mais également le passage brusque d'un espace à un autre, d'un personnage à l'autre nous font l'effet de nous retrouver dans des univers parallèles. Le spectacle nous ouvre les portes d'une autre dimension où nous nous perdons pour mieux nous retrouver.


La Fleur du Dimanche

vendredi 7 octobre 2022

Le concert de l'OPS: Bonds et rebonds

Saccades et Métamorphoses, c'est ce que nous promet le programme de l'Orchestre Philhamonique de Strasbourg ce vendredi soir au Palais de la Musique et des Congrès de Strasbourg avec, pour commencer le poème symphonique L'Apprenti sorcier (1897) de Paul Dukas. 


OPS - Saccades - Paul Dukas - l'Apprenti Sorcier - Photo: lfdd


La pièce, adaptée du poème Der Zauberlehrling de Goethe est archi-connue et popularisié par le dessin animé de Walt Disney qui a bercé notre enfance et qui continue d'abreuver la jeunesse avec cette magnifique court-métrage plein d'humour et de rythme. Ici nous n'avons pas le film mais le plaisir de voir l'orchestre interpréter cette courte pièce et se concentrer sur la composition et la distribution des rôles: Les flûtes et clarinettes, accompagnées du glockenspiel pour l'apprenti sorcier téméraire et les bassons - et un contrebasson bien lourd pour le et les balais qui, d'abord lui obéissent pour chercher l'eau à la rivière puis, comme il a oublié le moyen de stopper le prodige, dépassent sa volonté et le débordent. Nous assistons au début à des essais, très expressifs, de mise en place de ce processus et très vite à la marche sautillante et allègre du jeune apprenti et deu balais, soutenu par les violons. Le phénomène prend de l'ampleur et les percussions marquent les rebondissements et tout s'emballe jusqu'à la fin quand la flûte désespérée tente de se sauver mais que les quatre coups finaux sont assénés. L'orchestre sous la baguette vive et expressive de Pierre Bleuse, chef invité qui ne ménage pas son engagement.


OPS - Saccades - Philippe Manoury - Pierre Bleuse- Emmanuel Pahud - Photo: lfdd


La deuxième pièce, Saccades, pour flûte et orchestre (2018) de Philippe Manoury, a la forme d'un concerto pour flûte écrit pour Emmanuel Pahud, soliste à l'Orchestre Philharmonique de Berlin et François-Xavier Roth, Generalmusikdirektor à la Philhamonie de Cologne où la pièce a été créée en 2018. Philippe Manoury qui a eu un long compagnonnage avec le Festival Musica et a créé à Strasbourg l'Académie de composition s'est installé dans la ville et fête ses soixante-dix ans. Il fait se côtoyer autant la musique instrumentale que la musique électronique. Son travail sur la modifications en temps réel de la musique jouée est très abouti et très intéressant. Pour Saccades, pour flûte et orchestre, cependant, rien d'électronique mais une réelle virtuosité de la part d'Emmanuel Pahut qui nous fait dès le départ un solo avec du "Flaterzunge" (frullato en italien) où son mouvement de langue produit des trémolos que vient soutenir une note tenue par les violons. Philippe Manoury avoue beaucoup aimer que le son de la flûte ne soit pas "pur" mais haché - "Shakuhachi" en Japonais, quand il a plus de matérialité et d'aspérités. Puis il part en trilles et les violons jouent des pizzicatos alors que les percussions et le célesta jouent des notes aiguës. Un dialogue s'instaure entre l'orchestre, essentiellement les cordes qui répondent ou reprennent les phrases jouées par le soliste et de longues séquences où la flûte trace son chemin sont soutenues par un tapis de cordes alternent avec des éclats de l'orchestre. Et la flûte termine seule après avoir "éteint" les différents pupitres, après avoir prouvé sa sensualité et sa virilité (aux dires de Philippe Manoury).


OPS - Saccades - Philippe Manoury - Pierre Bleuse- Emmanuel Pahud - Photo: lfdd

OPS - Saccades - Philippe Manoury et ses jeunes fans - Photo: lfdd


Après l'entracte, place à un autre anniversaire, celui de César Franck avec un autre poème symphonique, Psyché ((1888) pour célébrer le bicentenaire de la naissance de ce musicien virtuose. Ses compositions sont plutôt d'inspiration religieuse mais ce long poème symphonique avec choeur (cinquante minutes), rarement joué avec les choeurs voit dans leurs rangs à la fois les Choeurs de l'Opéra National du Rhin et le Choeur Philharmonique de Strasbourg, choeur amateur animé par Catherine Bolzinger qui n'a pas a rougir de son niveau de qualité. Ils assurent pleinement et avec une belle puissance (soixante-dix chanteuses et chanteurs) les deux parties chantées de Sicard et Louis de Fourcaud inspiré d'un des épisodes des Métamorphoses d'Apulée où Psyché peut rencontrer l'Amour à la condition de ne jamais le voir... et bien sûr...


OPS - Saccades - César Franck - Psyché - Photo: lfdd


La pièce s'étale toute en délicatesse et chante l'amour qui s'étire et se répand, servie par des bois qui se relaient pour des soli et ponctuée de moment plus altiers avec sonneries de trompettes. Et c'est un plaisir de voir le chef d'orchestre mener cette large troupe en balançant entre délicatesse et moments de puissance éclatante et virile.


La Fleur du Dimanche