dimanche 16 février 2025

Valentin et le désossé: Eros et Thanatos, l'amour et l'amor

 Pour la Saint Valentin, on pense à l'amour, et l'amour appelle les fleurs, alors, je vous offre quelques fleurs

Des clématites sauvages, clématites des haies ou vigne blanche, clematis vitalba pour vous:


Clematis Vitalba - Photo: Robert Becker


Sauvage comme l'amour, le premier, le primitif, celui dont on se souvient, qui nous marque. Vous, vous en souvenez-vous, vous a-t-il marqué ?

C'est le premier, ce n'est pas forcément le plus puissant - j'en connais pour qui c'est le seul - mais il y en a tant et ils peuvent être très forts, puissants, extraordinaires.


C'était la Saint Valentin, l'occasion de consommer ensemble, pas seulement au restaurant, ou pas...

D'ailleurs comme premier TVA en rapport avec cette fête, je vous ai trouvé ce trait d'humour:

"Si à la Saint Valentin tu n'es pas amoureux, ce n'est pas grave, à la Toussaint tu nes pas mort non plus."


Et je rebondis sur ce texte de Pierre Michon - dans Libération - qui parle de la mort et aussi curieusement de l'amour - et de l'écriture:

"J'ai eu une inhibition devant l'écriture toute ma vie, sauf dans les moments où ça se décoinçait. Et puis, coup sur coup, deux choses m'ont libéré. D'abord l'amour que j'éprouve depuis cinq ou six ans, avant que je ne tombe malade. Ensuite, j'ai fait l'expérience de celui qui va mourir d'ici très peu de temps. Depuis, je peux dire que je n'ai pas peur de la mort. C'est facile à dire, ça vous parait gratuit, mais c'est vrai.

Cette expérience de la mort et cet amour m'ont débarrassé de toute inhibition envers l'écriture. Je dirais presque de toute inhibition tout court. Je ressens un bonheur presque ininterrompu. C'est peut-être une forme bégnine de dégénérescence sénile, quand on dit "il retombe en enfance". Mais c'est une forme bégnine, je recommande à tout le monde de l'attraper."

 Pour revenir rapidement sur le "premier amour" et son "premier chagrin d'amour", le plus dur souvent, le psychothérapeute Nazyk Faugeras, nous explique dans un article dans Libération sur la Saint Valentin que "si le premier chagrin d’amour est aussi douloureux, c’est qu’il vient «raviver les souvenirs d’une relation très forte vécue antérieurement». Pas dans une autre vie, mais au tout début de celle-ci : «La relation entre la mère et le nourrisson». Resté «totalement inconscient, le conflit psychique lié à cette perte n’a pas été dénoué». Cette nouvelle séparation, ... fait exploser chez les protagonistes un méli-mélo d’émotions difficile à gérer : «attachement, amour, dépendance, haine, rancœur…»


Et avant de boucler sur la mort, non des fleurs mais des feuilles:


Feuilles pas fleurs - Photo: Robert Becker


Et donc, le mot de la fin dans la bouche - ou plutôt sous la plume - d'Olivier Cadiot dans son dernier livre Départs de feu:

"Au moment de mourir, on peut se dire que tout ce qu'on a fait contient aussi ce qu'on n'a pas fait. C'est formidable, non ?" 


Mais j'allais oublier, pour revenir à la Saint Valentin et pour le mettre en perspective avec les injonctions actuelles, en particulier la question du "consentement", je vous mets des extraits très éclairants sur ce sujet avec un point de vue original par une philosophe espagnole Clara Serra, à l'éclairage de l'expérience récente de leur pays. C'est un livre la Doctrine du consentement (la Fabrique, janvier 2025) dont Libération parle dans une article Le consentement, cet obscur objet du désir et je vous en offre quelques extraits:

"Le problème de cette vision «néolibérale» appliquée au désir, objecte Clara Serra, c’est qu’elle s’appuie sur une vision formelle et abstraite des libertés et des droits. Or, l’égalité face au consentement n’est que théorique, et gommer son inscription concrète et sociale, c’est gommer «la condition matérielle de la liberté de choisir» en réalité soumise à des rapports de domination et des inégalités que prendrait davantage en compte un projet d’émancipation réellement progressiste. Pour preuve, l’ancien acquiescement des femmes au mariage, qui était rarement «libre et éclairé».

...

Un paradoxe que pointe Clara Serra : «Penser la sexualité comme si nous étions sans cesse en situation de danger renforce l’image traditionnelle de fragilité, et finit par nous renvoyer au lieu que le patriarcat a toujours assigné aux femmes.»

...

"Pourtant, écrit l’universitaire anglaise Katherine Angel citée par Clara Serra, c’est dans l’interaction qu’émergent nos désirs ; nous ne savons pas toujours ce que nous voulons ; parfois, nous découvrons des choses que nous ignorions désirer ; parfois, nous ne découvrons ce que nous voulons qu’en le faisant. Cette réalité – nous ne savons pas toujours et nous ne pouvons pas toujours dire ce que nous voulons – doit être intégrée dans l’éthique du sexe, et non ignorée parce que gênante.» Position également partagée par Judith Butler qui écrit : «Ne pas savoir est inséparable de la sexualité même.»


Et pour clore en chanson, tout d'abord la chanson La Souterraine d'Emily Loizeau, vue il n'y a pas longtemps au PréO à Oberhausbergen:



Pour revenir aux amour adolescentes, au choix, soit pour quelques "jeunes", Grease avec John Travolta et Olivia Newton-Johns:


En remplacement: 



Pour un souvenir plus lointain, d'Yves Simon: Sur les bords d'la Moselle:

Attention surprise !


Sur les bords d'la Moselle

J'avais un amour
Qui m'faisait des quenelles
Des patates au four
J'avais quinze ans à peine et je brûlais
Les vieux navires de guerre qui coulaient

Bon, là c'est autrement:


Et là c'est encore différent, c'est le disque:



Et il faut bien que le premier amour parte... avec le Loup et Gérard Blanchard à Rock Amadour ?


Mon amour est parti avec le loup dans les grottes de Rock-Amadour
Je suis resté là comme deux ronds d'flipp enveloppé dans du papier hygiénique
Mon amour est parti avec le loup dans les grottes de Rock-Amadour
Moi je tricote des napperons avec le reste des nouilles grimpé sur le balcon

AMais il faut que mon amour pense à moi : Piensa en mi - de Luz Casal:




Bon Dimanche, bonne suite de Saint Valentin, jusqu'à la Toussaint...


La Fleur du Dimanche

jeudi 6 février 2025

Voice Noise de Jan Martens au Maillon: Le silence et les oiseaux, et la voix des femmes

 Nous avions laissé Jan Martens il y a deux ans à Nancy, interprétant lui-même en solo la chorégraphie qu'il avait créée sur la musique d'Elisabeth Chojnacka, une maîtresse femme, dans un spectacle fascinant, et précédemment dans le remuant et éclatant Any attempt will end in crushed bodies and shaterred bones présenté ici même au Maillon avec Pôle Sud en 2022. Avec Voice Noise, également présenté avec Pôle Sud, le registre est différent. 


Jans Martens - Voice Noise - Photo: Phile Deprez

Il est question de femmes et de voix de femmes, des sons qu'elles peuvent exprimer de différentes manières, également par le chant. Mais des chants pas ou peu connus, pas ou peu habituels. Les chansons où les sonorités étant singulières, la chorégraphie le sera aussi, plus inscrite dans les corps que dans les mouvements d'ensemble. Et comme ce sont aussi des voix ténues, intériorisées, la gestuelle sera également dans une certaine retenue, intériorisée.


Jans Martens - Voice Noise - Photo: Phile Deprez

Un léger brouillard nous accompagnera pour ce voyage qui commence par une rencontre frontale avec les six danseuses et danseurs immobiles, debout en ligne face à nous et qui vont faire émerger des sons surprenants et variés. D'abord de petits cris, souffles, grondements, claquements de langue, miaulements, ronronnements, cris d'animaux, respirations et onomatopées diverses, langage secret ou caché qui surgissent du silence. Et puis c'est parti pour une série de morceaux de musique, chantés, sifflés, respirés, de diverses origines et tendances, une sélection riche et éclectique. 


Jans Martens - Voice Noise - Photo: Phile Deprez

On y retrouve autant le blues que la chanson ethnique, un raga indien ou les chants de lutte (voir la version de Bella Ciao chantée à l'origine par les femmes ouvrières pauvres des rizières du Nord de l'Italie et qui est devenue une chanson de lutte contre les féminicides). Il y a aussi cette chanson inuite Surge (déferlement) célébrant le coït ou de très belles chansons anciennes comme Sol lucet dans une magnifique interprétation qui appelle au calme et au voyage intérieur. Il y a aussi les compositions plus expérimentales comme Varisevalehti de Cucina Povera qui donne l'occasion à Zora Westbroek de nous faire une très belle démonstration de mouvements saccadés et robotiques en étroite synchronicité avec la chanson. Pour le blues Sometimes i feel like a motherless child, nous avons droit à la version brute du 78 tour avec le son d'origine. Et d'autres fois, les interprètes reprennent eux-mêmes la bande son si ce n'est le silence même dans une presqu'immobilité . 


Jans Martens - Voice Noise - Photo: Phile Deprez

Il faut souligner, en plus de la qualité des chansons qui balayent une large palette d'expressions artistiques, du choix des interprètes, à la fois divers et singuliers. En plus de Zora déjà citée, d'Elisha Mercelina qui assume bien son corps et le fait bouger avec grâce, de Mamadou Wagué qui nous offre ses longs, longs bras et jambes et sa démarche chaloupée et instable - et sa magnifique avancée du fond de la scène. La performeuse Courtney May Robinson que nous avions déjà vue dans Any attempt emplit le plateau de sa présence fascinante, Sue-Yeon Youn tout en cassures et en déhanchements, et Pierre Adrien Touret tout en souplesse et en ondulation.  Cette diversité d'origines et de mouvements, Jan Martens la cultive en laissant à chaque interprète des parts de danse solo, auxquelles, quelquefois, les autres, avec leur vocabulaire propre, amènent leur lecture complémentaire. Et quelquefois, rarement d'ailleurs, ce seront des mouvements d'ensemble bien équilibrés. 


Jans Martens - Voice Noise - Photo: Phile Deprez

Les lumières de Jan Fedinger nous installent dans une atmosphère une peu cotonneuse, surtout quand, délassant les douches qui mettent en valeur les corps, il nous installe dans une contre-jour de paysage de mousson en faisant descendre doucement une rampe. 

Nous ressortons de ce spectacle entre découverte et apaisement, comme si nous avions fait un voyage insolite dans un continent méconnu, plein de sensations inédites et surprenantes, une autre expression, plurielle et dérangeante.


La Fleur du Dimanche 


Voice Noise


Au Maillon - avec Pôle Sud CDCN - du 5 au 7 février 2025

Chorégraphie : Jan Martens
Co-création et performance : Elisha Mercelina, Steven Michel, Courtney May Robertson, Mamadou Wagué, Loeka Willems, Sue-Yeon Youn et/ou Pierre Adrien Touret, Zora Westbroek
Musique : 13 pièces musicales créées/chantées par des femmes
liste complète disponible sur www.grip.house
Répetitrices : Zora Westbroek, Naomi Gibson
Création lumière : Jan Fedinger
Création costumes : Sofie Durnez
Scénographie : Joris van Oosterwijk
Régie son : Vincent Philippart, Valentijn Weyn, Jo Heijens
Coaching vocal : Ine Claes, Maxime Montjotin
Réalisation costumes et scénographie : Théâtre de Liège
Stage : Malick Cissé, Sien Wils
Conseils artistiques : Marc Vanrunxt, Rudi Meulemans et Femke Gyselinck
Trailer et teasers : Stanislav Dobák
Graphisme : Nick Mattan
Techniciens de tournée : Elke Verachtert, Valentijn Weyn, Vincent Philippart
Production : GRIP (Hanne Doms, Anneleen Hermans, Rudi Meulemans, Lize Meynaerts, Klaartje Oerlemans, Jennifer Piasecki, Sylvie Svanberg, Ruud Van Moorleghem, Nele Verreyken)
Diffusion internationale : A Propic – Line Rousseau, Marion Gauvent
Coproduction : La Comédie de Clermont-Ferrand, Maison de la Danse de Lyon – Pôle européen de production, DE SINGEL international arts center, Théâtre de Liège, Julidans Amsterdam, Le Manège - Scène Nationale de Reims, Romaeuropa festival, DDD – Festival Dias da Dança – Teatro Rivoli - Porto, Le Carreau, Scène Nationale de Forbach, Charleroi danse – centre chorégraphique de Wallonie – Bruxelles, Festspielhaus St-Pölten, Tanzhaus nrw Düsseldorf, Théâtre de la Ville – Paris, Festival d’Automne à Paris, Équinoxe - Scène Nationale de Châteauroux, Theater Rotterdam, Perpodium
Résidences : La Comédie de Clermont-Ferrand, DE SINGEL, Charleroi danse – Centre chorégraphique de Wallonie – Bruxelles
Soutien financier : Gouvernement Flamand, Tax Shelter du gouvernement fédérale Belge par BNPPFFF


mardi 4 février 2025

Emily Loizeau au PréO pour son nouvel album La souterraine - Une voix haut debout et engagée

 Dix-huit ans après son premier album L'Autre Bout du Monde, son premier disque qui l'a fait connaitre, Emily Loizeau sort un nouvel album La Souterraine qui confirme son virage vers une musique plus électrique, avec un trio guitare, basse et batterie. Et c'est avec cette formation qu'elle donne un concert très généreux au PréO à Oberhausbergen. 


Emily Loizeau - Le PréO - Photo: Robert Becker

Sur la gauche de la scène, un grand piano sur une caisse à roulette, drôle d'engin que l'on croirait encore en fabrication, à part la structure et la partie musicale, il n'y a pas d'habillage, mais au final quand elle en joue, la musique qui en sort est magnifique. Pour commencer, ses musiciens arrivent avec des lampes de poche et se positionnent sur la scène - Tomas Poli à la guitare et quelques synthétiseurs, côté gauche, Boris Boublil  à la basse et aux claviers au fond à droite et du côté droit à la batterie, Sacha Toorop - et mettent une ambiance pour annoncer l'arrivée de l'oiseau blanc, Emily, en robe blanche brodée et un haut doré qui se positionne derrière un clavier au milieu sur l'avant de la scène.


Emily Loizeau - Le PréO - Photo: Robert Becker

Elle démarre avec la première chanson Eclaire-moi qui nous éclaircit sur la mise en scène à laquelle nous venons d'assister. Cela commence cool comme la chanson suivante, toujours sur un rythme lent Je vois dans tes yeux, qu'elle interprète sur son "grand" piano. La troisième, presqu'un tube déjà, La route de Vénus la voit siffler la mélodie et nous permet de retrouver les belles caractéristiques de sa voix particulière qui peut aller autant dans les aigus bien soutenus et des sonorités qui vont chercher dans les graves qu'elle porte au fond de sa voix. La mélodie nous berce et les ritournelles s'immiscent insidieusement dans notre cerveau alors que nous nous laissons bercer par l'étoile du Berger.


Emily Loizeau - Le PréO - Photo: Robert Becker

Changement de rythme et de style avec Strong Enough, une chanson en anglais où elle est bien à l'aise, étant bilingue et binationale et où le groupe se laisse aller à des riffs de guitare et quelques éclats. Elle continue avec un mégaphone dans lequel elle chante des slogans en précisant s'adressant à la salle qu'il faut rester vigilant et sauvegarder la culture qui nous élève et nous relie.


Emily Loizeau - Le PréO - Photo: Robert Becker

Sur ce elle dresse elle-même deux tentes couvertes d'ombres de fleurs, et après un morceau instrumental, elle nous offre la chanson qui a donné son titre au disque La souterraine et qu'elle nous chante au piano, une très belle chanson qui parle de fête et de feu, sombre et lumineuse à la fois, qui nous entraine dans son élan.

"il semble que rien en nous arrête 
il semble que rien ne puisse  troubler la fête"

Emily Loizeau - Le PréO - Photo: Robert Becker

Tout change avec I want to turn the volume down, chanson pour laquelle elle va se mettre à danser avec force et frénésie sur la scène, dans une chorégraphie habitée et sous des éclat de lumière stroboscopiques. La suite est également bien martelée, elle-même battant tambour, bien soutenue par Sacha Toorop et la guitare et la basse se faisant très électrique pour Stuck inside où elle martèle qu'elle entend des voix à l'intérieur d'elle.... 


Emily Loizeau - Le PréO - Photo: Robert Becker

Le chanson suivante, plus calme, toujours en anglais est en hommage à Elaha, une jeune réfugiée afghane de 14 ans pleine d'énergie, assez pour soutenir tout l'espoir de toute la famille qui migre et essaie de venir en Europe. C'est une chanson qu'elle a composé pour le film La vie devant elle que sa soeur Manon Loizeau a réalisé sur Elaha, avec des images que la jeune fille a également tournées et qui respirent le bonheur et l'espoir dans le malheur et les difficultés de leur vie.


Emily Loizeau - Le PréO - Photo: Robert Becker

Emily Loizeau - Le PréO - Photo: Robert Becker

Le tour de chant s'achève, comme le disque, avec la nostalgique chanson, cependant pleine d'espoir et de résilience, Ici commence la mer:

Laissons nos larmes
Irriguer les champs
Et nos yeux sécher dans le vent

Laissons nos rages
Tonner dans la nuit
De nos mains recueillons la pluie

Ici commence la mer
Le paradis sur terre
Nous avons la vie pour le faire

Laissons nos cœurs
Serrés et distants
Nos corps abîmés, chancelants

Laissons nos peaux
Comme le font les serpents
De nos yeux regardons devant

Ici commence la mer
Ici finit l'enfer
Nos peines seront passagères

Ici commence la mer
Le paradis sur terre
Nous avons la vie
Pour le faire.

Emily Loizeau - Le PréO - Photo: Robert Becker

Emily Loizeau - Le PréO - Photo: Robert Becker

Emily Loizeau descend de scène et vient s'immerger dans le public, comme pour prendre un bain de mer, cette mer qui est une ligne d'horizon de ses chansons, tout comme le bout du monde, les frontières, les autres, le vent, la nuit, les orages et les vagues. Les nuages, les rivières et les bouts du Monde... Elle est très consciente - et engagée - dans les actions pour sauvegarder la nature, les arbres, le climat, les animaux, les autres. 


Emily Loizeau - Le PréO - Photo: Robert Becker

Elle a d'ailleurs invité des associations à tenir un stand, dont SOS Méditerranée, et pour le rappel, après une belle interprétation de Sur la route; elle chante s'accompagnant seule au piano une chanson pour les Sioux, Danser sur un volcan où elle dit: "La vie tient du miracle, Il en faudrait si peu pour l'abattre". Elle nous offre bien sûr en très beau cadeau - et sûrement beaucoup sont venus pour communier avec cette chanson - "L'autre bout du monde" avec sa voix inimitable qui nous emporte loin, très loin. 


Emily Loizeau - Le PréO - Photo: Robert Becker

Emily Loizeau - Le PréO - Photo: Robert Becker

Et pour revenir sur terre et nous rappeler que celle-ci est à défendre et que nous aussi nous devons nous lever, elle nous y invite avec son orchestre et Rise, la musique qu'elle a fait pour le film La fabrique des pandémies qui pose un regard positif sur ce genre d'engagement. 


Emily Loizeau - Le PréO - Photo: Robert Becker


Ainsi s'achève un très beau concert plein d'énergie, de sentiments et d'émotions, plein de découvertes aussi, avec une chanteuse qui fait son chemin depuis plus de quinze ans sans perdre sa foi et en se renouvelant, et dont l'énergie d'aujourd'hui s'exprime avec force et électricité.


La Fleur du Dimanche


Chant, piano : Emily Loizeau 
Basse, claviers : Boris Boublil 
Guitare : Thomas Poli 
Batterie : Sacha Toorop 
Régie générale : Nicolas Legendre 
Régie son/façade/retours : Sébastien Bureau 
Régie lumières : Laura Sueur / Lucas Delachaux 
Mise en scène : Julie-Anne Roth 
Scénographie : Salma Bordes Chorégraphie : Juliette Roudet 
Création lumières : Samaële Steiner

lundi 3 février 2025

Los dias afuera au TNS: Paroles et musique pour casser les murs

 Ielles sont six sur scène, des femmes, des femmes transgenres et un homme transgenre qui toustes ont passé un certain temps en prison au Brésil, pour des raisons diverses. Et le spectacle Los dias afuera (les jours dehors) de Lola Arias les fait raconter et chanter leurs vies sous la forme d'un spectacle musical bien construit que vient rythmer de temps en temps une séquence musicale où Ines Corpertino joue de la guitare, du synthétiseur ou de la batterie et quelques autres instruments, tandis que certaines prennent aussi en main un instrument et chantent des épisodes de leurs vies sur des airs de cumbia, de samba ou de rock. Deux des interprètes, Nacho et Estafania avaient d'ailleurs créé un groupe de rock dans la prison et ils nous jouent un rock bien hard vers la fin de la pièce. 


Los dias afuera - Lola Arias - Photo: Eugenia Kais

Lola Arias, partant d'entretiens avec chacun.e.s a conçu un texte qui présente de manière variée les différents parcours de vie, relations avec la famille, enfants ou non, les multiples épisodes, problèmes et malheurs auxquels ielles ont été confrontés: drogue, violence, rejet, harcèlement, surveillance et répression policière, vie en prison. Lola Arias avait auparavant réalisé avec elles et d'autres détenues un film musical REAS qui décrivait leur vie en prison. Pour la pièce elle s'est un peu plus penchées sur les personnalités et les vies de chacune et leur parcours, inscrivant cela dans les problématiques plus spécifiques au pays sur la répression liée au genre et sur des problématiques plus universelles comme l'intégration et les freins sociaux liés à la conjugaison de leur séjour en prison et de leurs profils personnels. 


Los dias afuera - Lola Arias - Photo: Eugenia Kais

Tout cela est mené rondement, comme par exemple la présentation de leur parcours de vie, menée comme un jeu télévisé où les unes répondent aux autres par ricochet, les entretiens d'embauche filmés avec une même chute qui pourrait être comique si elle n'était désespérante ou des épisodes de vie commune rejouées sur scène ou un plateau mobile. La voiture prenant aussi l'air du temps, montrant à la fois la vie de l'un d'entre eux, mais aussi espace d'échange plus intime ou, quelquefois, source de danger. Accessoire aussi des séquences chorégraphiques, tout comme le plateau - scène de music hall avec son podium, ses escaliers et sa barre de pôle danse qui est aussi barre de descente accélérée. 


Los dias afuera - Lola Arias - Photo: Eugenia Kais

Les rideaux modulables sont aussi un outil dynamique, espace de projection ouvrant vers le monde extérieur, de même que le podium mobile, apportant sur scène des "coins de vie" transitoires. C'est toute la qualité de cette scénographie et mise en scène, conjuguées aux séquences chantées et chorégraphiées qui nous emportent dans un monde que l'on découvre. Que l'on découvre surtout par la qualité de jeu de ces six comédien.nes que l'on aurait tendance à qualifié d'amateur mais dont le jeu, la qualité d'interprétation sont exceptionnelles. 


Los dias afuera - Lola Arias - Photo: Eugenia Kais

Parce que Yoseli, Nacho, Estefania, Noelia, Carla, Paula, dont nous arrivons bien à comprendre qui elles sont comme personnes, sont aussi de magnifiques actrices, jouant, disant les textes de leur témoignage et leurs récits avec un professionnalisme impeccable. Ce vécu qui ne les empêche pas d'y insuffler une chaleur, une vérité et une émotion rare, et quand elles se laissent submerger par leur émotion propre, cela n'a que d'autant plus de justesse et de force. Et nous leur souhaitons d'en sortir par le haut, même si "on ne choisit pas son destin". Pour le moment, celui-ci semble aller dans le bon sens. Encore ! 


La Fleur du Dimanche 


Los dias afuera


Au TNS à Strasbourg -  du 3 au 7 février 2025


[Conception, texte, mise en scène]
Lola Arias
[Avec]
Yoseli Arias, Paulita Asturayme, Carla Canteros, Estefania Hardcastle, Noelia Perez, Ignacio Rodriguez
[Et la musicienne] Inés Copertino
[Dramaturgie] Bibiana Mendes
[Composition musicale] Ulises Conti, Inés Copertino
[Chorégraphie] Andrea Servera
[Assistanat à la mise en scène] Pablo García
[Collaboration artistique] Alan Pauls
[Scénographie] Mariana Tirantte
[Lumière] David Seldes
[Costumes] Andy Piffer
[Vidéo] Martin Borini
[Son] Ernesto Fara
[Direction technique] David Seldes, Facundo David, Matías Pagliocca 
[Régie plateau] Roberto Baldinelli, Andrés Pérez Dwyer, Manuel Ordenavia
Direction de tournée Lucila Piffer
Montage de la production et des tournées Emmanuelle Ossena & Lison Bellanger | EPOC productions
Production, administration en Argentine Luz Algranti & Sofia Medici
Production, administration de la compagnie Lola Arias Mara Martinez
Production technique Ezequiel Paredes
Assistanat à la production Juan Zuluaga, Marcia Rivas 
Assistanat à la scénographie Lara Stilstein
Casting Tálata Rodriguez (GEMA Films)
Conseil juridique Felix Helou
Travail social Soledad Ballesteros
Construction du décor Théâtre National Wallonie Bruxelles

Production Compagnie Lola Arias 
Producteur associé Gema Films
Coproduction Complejo Teatral de Buenos Aires, Festival d'Avignon (France), Festival d'Automne à Paris, Théâtre de la Ville Paris (France), Comédie de Genève(Switzerland), Théâtre National Wallonie-Bruxelles (Belgium), Festival Tangente St Pölten, Festival für Gegenwartskultur (Austria),Theaterfestival Basel, Kaserne Basel (Switzerland), Maxim Gorki Theater Berlin (Germany), Nationaltheatret Oslo (Norway), Scène nationale du Sud-Aquitain (Bayonne, France), Le Parvis Scène nationale Tarbes-Pyrénées (France), La Rose des vents Scène nationale Lille Métropole Villeneuve-d'Ascq (France), NEXT Festival (France), Théâtre National de Strasbourg (France), International Sommerfestival Kampnagel (Germany), Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine (France), Zürcher Theater Spektakel (Switzerland), Künstler*innenhaus Mousonturm (Germany), The Brighton Festival (England), CDN Orléans / Centre-Val de Loire (France), Fonds TransFabrik - deutsch-französischer Fonds für darstellende Künste.


mardi 28 janvier 2025

Le Tir sacré et R.osa à Pôle Sud: La balance entre déceptivité et empathie

Dernière soirée du Festival L'Année commence avec elles à Pôle Sud (Voir les billets sur la première, la deuxième soirée et celle qui a été présentée à la Pokop sous les liens). Et toujours place aux femmes. 

Pour finir, et c'est très intéressant, on se retrouve sur des territoires à la frange de la danse, même si avec Silvia Gribaudi on interroge une certaine forme de danse. Mais ce qui caractérise cette soirée, c'est justement que la danse se frotte à des sujets voisins, d'une part le sport et d'autre part l'aérobic et le spectacle. Vous n'êtes pas obligés d'assister aux deux spectacles mais je recommande vivement à celles et ceux qui sont des vrais "fans" de sport d'aller voir Le Tir Sacré de Marine Colard et surtout de ne pas rater R.OSA de Silvia Gribaudi, d'autant plus qu'à l'issue du spectacle du samedi 29 janvier vous pourrez rencontrer et échanger avec l'interprète Claudia A. Marsicano, une personne qui a l'air formidable et toute l'équipe artistique lors d'un échange sympathique organisé avec l'Institut Culturel Italien.


Le Tir Sacré - Marine Colard


Marine Colard est comédienne, danseuse et chorégraphe et sa pièce Le Tir Sacré interroge le rapport du public et des fans en particulier au sport et à la compétition, également à l'image que le sport peut avoir sans image, par le commentaire en particulier. Elle nous fait expérimenter cela sur le mode déceptif dès le départ avec un "chauffeur de salle" - pas moins que Frédéric Voegel, l'animateur de la radio du Racing de Strasbourg qui essaie de nous mettre dans le bain du spectacle avec un décompte de sept minutes savamment orchestré avant une petite douche froide. 


Le Tir Sacré - Marine Colard - Photo: Anthony Devaux


Le spectacle est à l'avenant, mix de musique entraînante et d'extraits de commentaires sportifs dans différentes disciplines (foot, escrime, boxe, badminton,...) qu'elle emprunte à de vrais journalistes (Fanny Lechevestrier et Bruno Salomon) ou qu'elle-même a enregistrés ou qu'elle fait en direct. Là dessus nous assistons à des variations gestuelles symboliques plus ou moins transposées de ces sports qu'elle fait en duo très danse contact avec Sophie Billon (qui a remplacé Esse Vanderbruggen qui avait créé la pièce avec Marine Colard) dont on peut admirer le corps sportif et sculptural (celui de Marine Colard étant le pendant critique de cette tendance, justifiant ironiquement son amour du sport par son envie de devenir journaliste n'ayant pas pu devenir chanteuse punk). 


Le Tir Sacré - Marine Colard - Photo: Anthony Devaux


Cette vision distanciée et déconstruite atteint son sommet lors d'une course hippique où les protagonistes sont presqu'immobiles - nous n'avons qu'à faire marcher notre imagination (c'est la raison même du commentaire sportif à la radio). Déconstruction aussi avec la gymnastique qui lorgne du côté de Marey et distanciation-fusion dans la fausse proximité avec ces membres de l'équipe de foot féminine d'Auxerre (en silhouettes de carton) avec lesquelles elles viennent saluer. Un regard bien caustique sur le sport et ses afficionados.



R.OSA - Silvia Gribaudi


Avec R.OSA de Silvia Gribaudi où elle met en scène Claudia A. Marsicano, le challenge est ailleurs, et autrement plus risqué et délicat. Et toute l'intelligence et la sensibilité de Silvia Gribaudi va être d'amener étape par étape à transformer la perception du corps de l'interprète par le spectateur du statut d'un corps que l'on pourrait qualifier de corps étrange, étranger, que nous ne n'avons du tout, dans notre société hygiénisée, excluante et normative, l'habitude de voir, en un corps qui nous devient presque tellement familier parce qu'on l'a adopté, en tout cas que la personne est presque devenue notre amie. On pourrait même penser d'une manière symbolique au Petit Prince de Saint Exupéry et à sa rencontre avec le renard .


R.OSA - Silvia Gribaudi - Photo: Gianfranco Rota


Dans cette découverte du corps, étrange et insolite au premier regard, par petites touches: d'abord la voix qui sort de ce bloc immobile, puis la tête, le haut - dans une gestuelle fluide lente et qui s'accélère - qui aboutit à une démonstration agile de morphing dansé, et qui concentre notre attention sur l'agilité et la précision des gestes et leur beauté esthétique. Ensuite à nous incluant dans cette succession d'"exercices" (N°1, N°2,N° 3,...) de simili aérobic dans lesquels, en devenant "actifs" nous ne pouvons que comparer le geste et les performances aux nôtres sans compétition ni critique. Et où ne faisons plus qu'un seul organisme, spectateurs et actrice inclus. 


R.OSA - Silvia Gribaudi - Photo: Manuel Cafini


Ainsi, elle nous donne le change et nous inclus dans ce combat pour une reconnaissance et une acceptation de soi, nous mêmes aussi devenons "rois et reines" en bombant le torse, ou les maîtres du rythmes en frappant, nous aussi toutes les parties de notre corps, qui nous appartient et qui n'est pas plus ou moins bien que le sien.  Claudia Marsicano nous embarque avec encore plus d'empathie en jouant les grâces agiles, en référence à la peinture classique. Elle nous rappelle même avec tendresse les femmes de Botero. Et, après avoir dévoilé son corps auquel nous nous sommes familiarisé, elle le dénude encore plus pour nous mettre dans sa poche en nous montrant qu'elle aussi peut s'affranchir d'une certaine manière de la pesanteur et avoir sa propre légèreté. 


R.OSA - Silvia Gribaudi - Photo: Gianfranco Rota


Une démonstration gagnante en dix exercices dispensés dans la joie et la bonne humeur nous fait nous sentir plus légers et heureux. Comme quoi l'inclusion bien vécue, avec empathie, peut faire tourner le monde dans le bon sens. Une belle leçon d'égalité, une leçon de poids.



La Fleur du Dimanche


A voir à Pôle Sud encore le 29 janvier 2025 à 19h00 et 20h30

lundi 27 janvier 2025

A la Pokop: To be schieve de Fanny Brouyaux - Le corps sensible

 C'est à la salle de la Popok sur le Campus Universitaire de l'Esplanade à Strasbourg que le Festival L'Année commence avec elles de Pôle Sud se pose pour un spectacle presqu'intimiste: To be schieve or a romantic attempt de Fanny Brouyaux. Tout un programme.

Les spectateurs entourent le plateau à niveau et l'interprète chorégraphe Fanny Brouyaux nous accueille assise au sol, en short habillé noir et chemise bleue, le bout des pieds et des mains peints en argenté et en train de finir avec deux touches bleues sur les lèvres, comme une version froide de la virgule d'un clown blanc.


To be schieve - Fanny Brouyaux - Photo: Stanislav Dobak

En silence elle se lève et commence à faire vibrer et agiter ses doigts, les mains, intériorisant et transformant une musique qui affleure et fait vivre son corps. Les mouvements s'amplifient, les gestes se font plus expansifs avec des jetés de bras vers le ciel. Elle ne mime pas le jeu d'un violon ou d'un piano, elle est le mouvement de la musique et de multiples variations s'enchainent dans le silence tandis qu'elle occupe la scène. 


To be schieve - Fanny Brouyaux - Photo: Stanislav Dobak

Une ambiance de silence habité sous lequel de légers larsens sourdent meublent l'espace puis arrive la musique. Des airs de violon, du Paganini. Tandis que la lumière change. La danseuse se change elle aussi, troquant sa chemise pour une veste noire. Elle se tient droite, la tète au ciel, bouche ouverte dans un cri silencieux. Les trois néons qui éclairaient la scène sont remplacés par des douches blanches qui apportent une lumière violente. La danseuse se met à bouger de manière beaucoup plus expressive, affolée, en pulsations cathartiques, se tordant quelquefois au sol, comme submergée par des émotions, extatique. 


To be schieve - Fanny Brouyaux - Photo: Stanislav Dobak

Le corps en transe s'agite tandis que la musique se transforme aussi, lentement noyée sous du bruit blanc et des pulsations qui recouvrent le violon. La lumière varie, se colore de rouge et la danseuse à terre s'épuise jusqu'au noir. On a l'impression que c'est la fin. Mais elle revient, se plaçant face aux spectateurs après s'être essuyé le maquillage de sa bouche, dans une attitude duelle, entre rire et larmes, inquiétante et quelquefois aimable, puis désespérée. L'émotion atteint un pic. Une vraie "performance". Fanny Brouyaux arrive à nous faire ressentir des sentiments et des sensations avec beaucoup de finesse, à fleur de peau, de la tension à l'attention.  Son corps est telle une corde tendue, bruissante et sonnante.


La Fleur du Dimanche 

dimanche 26 janvier 2025

Les Contes d'Hoffmann à l'Opéra du Rhin: L'expérience de la perte pour se retrouver

 Les Contes d'Hoffmann est le premier opéra (fantastique) de Jacques Offenbach qui a fait sa renommée dans le milieu lyrique. Il est aussi un des opéras le plus joués dans le monde et est parmi les cinq le plus représentés à l'Opéra de Strasbourg depuis la guerre. Mais cela fait vingt ans qu'il n'y a plus été montré. Curieusement, ou malheureusement, ce succès, pour Offenbach, est un succès posthume, qu'il espérait connaître mais en vain. Il est mort le 5 octobre 1880, quatre mois avant la première. Il n'avait pas fini d'écrire l'opéra en entier (il n'y avait pas l'orchestration) sur le livret de Jules Barbier et Michel Carré. C'est Ernest Guiraud aidé d'Auguste, le jeune fils d'Offenbach, qui l'ont fait. D'ailleurs, Offenbach étant réputé pour réorganiser et couper des parties dans les pièces jusqu'à la première, ce n'est qu'en 2005 qu'avec l'analyse de manuscrits divers qu'une version complète et critique a vu le jour. A partir de ces éléments, la metteuse en scène Lotte de Beer a également fait sa propre adaptation, dont par exemple le choix de présenter les échanges entre le personnage d'Hoffmann et sa Muse sous une forme théâtrale et non de récitatif, gardant ainsi une dynamique d'Opéra Bouffe. L'histoire se présente sous forme d'un long flash-back où l'Acte I, le prologue et l'Acte V, l'épilogue, deux scènes où l'on assiste aux échanges entre le personnage d'Hoffmann et sa Muse enserrent les récits sur les épisodes amoureux du personnage poète et amoureux. Il l'est successivement d'Olympia, d'Antonia et de Giulietta. Et pour commencer de Stella, la chanteuse qui joue Donna Anna dans un Dom Juan présenté à côté. 


Les Contes d'Hoffmann - Jacques Offenbach - Photo: Klara Beck

La pièce, et la mise en scène joue d'ailleurs beaucoup sur la dualité et le double, les deux maîtres de la narration passant de l'avant-scène (rideau tombé et même ouvert) à la scène, dont ils dirigent en démiurge d'une certaine manière l'action, mais dont ils ne sont pas toujours totalement maîtres. Hoffmann tombant toujours, et dans ses travers, et dans une certaine malédiction ou fatalité qui fait de chaque histoire d'amour un échec. Les trois sont traitées avec des thématiques diverses et des styles différents. 


Les Contes d'Hoffmann - Jacques Offenbach - Photo: Klara Beck

Pour Olympia, ce sera l'aveuglement (même avec les lunette magiques de Coppélius) d'Hoffmann devant un automate (ici sous la forme double à des échelles opposées d'une poupée). Pour Antonia, c'est dans une ambiance plutôt fantastique et magique, "fantasmagorique", que se déroule l'histoire de la chanteuse muette qui meurt de trop bien re-chanter jusqu'à l'extase, pour son amour. 


Les Contes d'Hoffmann - Jacques Offenbach - Photo: Klara Beck

Et avec Giulietta, nous tombons dans la malédiction de l'amour où l'amant se fait voler son âme - et son ombre, son image - par la mort dans un jeu dangereux d'Eros et de Thanatos où les morts s'accumulent, de même que les "reflets" dans très une belle mise en scène.  Les décors de Christophe Hetzer apportent dans leur étrangeté une touche de surnaturel dans les effets de perspective, de perte d'échelle, d'apparition et d'escamotage subtil, tout comme la poupée créée par Jorine van Beek, également créatrice des costumes qui naviguent entre atmosphère fin de siècle et milieux troubles et dont étincelle en beauté le costume de scène de Stella. 


Les Contes d'Hoffmann - Jacques Offenbach - Photo: Klara Beck

La partition musicale, très varié, montre tout le talent de compositeur et de créateur d'opéra d'Offenbach, qui reprend en citation quelques-uns des airs de ses autres pièces. On y trouve tout autant des airs à boire que la devenue célèbre Barcarolle (Belle nuit, O douce nuit d'amour) et les solos, duos, trios et choeur mettent en valeur les interprètes et le choeur de l'Opéra du Rhin sous la direction de Hendrik Haas. Le chef Pierre Dumoussaud, à la tête de l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg arrive à naviguer entre les multiples climats de cette pièce et lui donne le bon rythme, sans s'essouffler.

 

Les Contes d'Hoffmann - Jacques Offenbach - Photo: Klara Beck

Les interprètes, confrontés à des tableaux très différents, en particulier la soprano Lenneke Ruiten qui assure quatre rôles et les styles variés qu'elle doit interpréter, passant de la fougue au dramatique et à la virtuosité, est magistrale. De même le ténor Attilio Glaser en Hoffmann, avec toute la puissance de feu qu'il offre du début à la fin de cette pièce. La mezzo Floriane Hasler jongle entre ses airs chanté et ses parties théâtrale sans souci et les autres interprètes, le baryton Jean-Sébastien Bou (Lindorf, Coppélius, le docteur Miracle et Dapertutto), le ténor Raphaël Brémard (Andrès, Cochenille, Frantz, Pitichinaccio) et le baryton Marc Barrard (Crespel, le tenancier Luther), Pierre Romainville (Nathanël, Spalanzani, le capitaine des sbires) et Pierre Gennaï (Hermann et Schlémil) troquent aussi aisément les rôles, les costumes et les personnages de cette distribution fourmillante. Et la mezzo-soprano Bernadette Johns fait une spectrale mère d'Antonia. 


Les Contes d'Hoffmann - Jacques Offenbach - Photo: Klara Beck

Ainsi, entre rebondissements, changements d'atmosphère et de style, successions ininterrompues d'événements en tout genre, mélodies entraînantes et pièces vocales captivantes, les aventures de ce poète désenchanté nous entraînent sur de multiples chemins mystérieux et les arcanes mouvantes de l'amour. Jusqu'à la morale finale, la voix de la raison de la Muse qui somme Hoffmann d'arrêter de s'apitoyer sur son sort et de ne s'aimer que soi-même mais de s'ouvrir à l'autre et de reconstruire avec génie à partir de sa douleur: 

"On est grand par l'amour 
Et plus grand par les pleurs."   

Tous ces ingrédients en font une représentation fort enlevée et agréable, d'une très belle tenue artistique - et de l'humour - et dont les performances des artistes et de l'orchestre sont justement saluées par le public ravi.


La Fleur du Dimanche


Les Contes d'Hoffmann


A Strasbourg - Opéra National du Rhin - du 20 au 30 janvier 2025

A Mulhouse - La Filature - les 7 et 9 février 2025

Distribution

Direction musicale: Pierre Dumoussaud
Mise en scène: Lotte de Beer
Décors: Christof Hetzer
Costumes: Jorine van Beek
Lumières: Alex Brok
Réécriture des dialogues et dramaturgie: Peter Te Nuyl
Dramaturgie: Christian Longchamp
Chef de Chœur de l’Opéra national du Rhin: Hendrik Haas
Les Artistes
Hoffmann: Attilio Glaser
Olympia, Antonia, Giulietta, Stella: Lenneke Ruiten
Nicklausse, La Muse: Floriane Hasler
Lindorf, Coppélius, Miracle, Dapertutto: Jean-Sébastien Bou
Andrès, Cochenille, Frantz, Pitichinaccio: Raphaël Brémard
Crespel, Luther: Marc Barrard
Nathanaël, Spalanzani: Pierre Romainville
Hermann, Schlémil: Pierre Gennaï
La Mère: Bernadette Johns
Orchestre philharmonique de Strasbourg, Chœur de l’Opéra national du Rhin