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jeudi 27 mars 2025

Phèdre de Jean Racine vu par Anne-Laure Liégeois à la Filature: Noir sur Noir, la passion incarnée

 Qui n'a pas une fois dans sa vie étudié ou vu Phèdre de Jean Racine, une des pièces les plus emblématiques de théâtre français. Avec la mise en scène sportive d'Anne-Laure Liégeois nous avons droit à la fois à un marathon et à un match de boxe. Elle inscrit la pièce dans une contemporanéité sombre, le noir des costumes, sobres et élégants de Séverine Thibault - sauf la robe jaune d'Aricie à la fin qui apporte la lumière dans la pièce et le futur. Et le décor, avec ces canapés au design moderne qui entourent la scène de chaque côté, où se trouvent dès le départ et où ils resteront tout au long de la pièce certains des protagonistes, sur leur espace, comme autour d'un ring où ils vont s'affronter. Cette scène que traverse en courant Phèdre pour regarder au loin, au fond de la salle, attendant quoi ? L'endroit où Thésée est peut-être, pour le moment absent, disparu ? Mort peut-être ? Et là où Hippolyte veut aller, partir, pour différentes raisons, non avouées, non avouables ou même non connues: chercher son père, fuir sa mère, son amour interdit.

"Je pars, cher Théramène, et je pars ennuyé.
J’ignore où je vais, mais je pars de ce lieu
Où je ne dois plus voir ce que je ne puis voir."


Thésée - Anne-Laure Liégois - Photo: Christophe Raynaud de Lage



La mise en scène du début de la pièce est très intéressante, utilisant les galeries latérales pour montrer cette hésitation d'Hippolyte (très bien rendue par le jeu très versatile et ondoyant d'Ulysse Dutilloy-Liégeois), ses va-et-vient dans la scène entre lui et Théramène, quand ils gardent une distance hiératique entre eux, s'isolant chacun la solitude, comme celle qui va présider aux relations entre ces personnages. Sauf dans la scène où Phèdre avoue son amour à Hippolyte, pleine d'une sourde tension qui explose. 


Thésée - Anne-Laure Liégois - Photo: Christophe Raynaud de Lage


Phèdre, dont Anna Mouglalis incarne à merveille la passion, le corps se courbant, se déformant sous l'effet de la douleur, de l'amour, de la jalousie aussi. Sa voix aussi, forte et puissante, que le désespoir hache en sanglots et en lamentations. 
Piégée entre sa passion et la loi patriarcale. 


Thésée - Anne-Laure Liégois - Photo: Christophe Raynaud de Lage



Jalouse aussi, mais victime. Victime aussi des conseils malheureux de sa confidente Oenone, interprétée avec justesse et discrétion par Laure Wolf, jusque dans sa mort. Les personnages féminins sont d'ailleurs, à part Phèdre et Oenone assez absents. Cette absence est soulignée par leur présence consignée sur les canapés dans une semi-obscurité - Beaux éclairages qui renforcent cette ambiance de clair-obscur de Guillaume. A l'Acte III, l'arrivée de Thésée (Magistral Olivier Dutilloy) annoncée par Panope (Anne-Marie Liégeois elle-même) bouleverse le cours des choses et une suite de surprises vont précipiter l'histoire avec des trahisons, des retournement de situation, des morts - dont le magnifique récit que fait Théramène (impressionnant David Migeot, dans un jeu clair et une diction limpide tout long de la pièce d'ailleurs). Jusqu'au renversement de situations - l'esclave, la prisonnière Aricie, l'ancienne princesse, Aricie (Liora Jaccottet) qui devient reine, et dont l'image éblouissante de dos sera le mot de fin de cette pièce: une femme rachete toutes les autres.


Thésée - Anne-Laure Liégois - Photo: Christophe Raynaud de Lage



Saluons bien sûr le texte de Racine, ces alexandrins éclatants dont les rimes vont bien au-delà de la versification et qui apportent une densité de sens au récit, un concentré de plaisir à l'écoute. Remercions Anne-Laure Liégeois d'en avoir gardé toute la saveur et les comédiens les avoir magnifiquement mis en bouche et de nous en donner toute la saveur, sans emphase. Et de nous confronter aux  interrogations sur le pouvoir, le désir, l'amour, la tradition qui nous sollicitent tout au long de ce très beau spectacle. Une soirée réussie. Et merci à La Filature à Mulhouse de nous avoir permis de voir ce chef d'oeuvre qui nous touche encore aujourd'hui.


La Fleur du Dimanche


Phèdre 

de Jean Racine

A la Filature - Mulhouse - 26 et 27 mars 


mise en scène et scénographie: Anne-Laure-Liégeois 
Phèdre: Anna Mouglalis
Hippolyte: Ulysse Dutilloy-Liégeois
Thésée: Olivier Dutilloy
Aricie: Liora Jaccottet
Oenone: Laure Wolf
Théramène: David Migeot
Ismène: Ema Haznadar
Panope Anne-Laure Liégeois
Lumières: Guillaume Tesson
Production et administration: Mathilde Priolet
Chargée de production: Victoria Bracquemart


Prochaines dates

le 01 avr. 2025 - Le Moulin du Roc - Niort

le 03 avr. 2025 - La maison / Nevers - Scène conventionnée Art en territoire - Nevers

Le 04 nov. 2025 et 05 nov. 2025 - Maison de la Culture d'Amiens - Amiens

Le 13 nov. 2025 et 14 nov. 2025 - Le Bateau Feu - Dunkerque

le 18 nov. 2025 - Le Manège Maubeuge Scène nationale transfrontalière - Maubeuge

Le 25 nov. 2025 et 26 nov. 2025 - Le Méta - Poitiers

mardi 5 novembre 2024

Inconditionnelles au TNS: Kae Tempest en liberté à dorer

 Nous avions gardé de Dorothée Munzyaneza un très bon souvenir de chorégraphe lors de son passage à Pôle Sud pour le Focus Carte Noire avec le Maillon et sa pièce Mailles consacrée à la parole de femmes d'Afrique. Avec Inconditionnelles elle s'intéresse à Kae Tempest, poète anglais.e non binaire dont elle met en scène la pièce Hopelessly Devoted qu'elle a traduit et qu'elle a eu envie de mettre en scène.


Inconditionnelles - Dorothée Munyaneza - Photo: Christophe Raynaud de Lage


Cela commence par un beau poème dans une langue imagée et riche. Nous sommes dans un décor sobre et symbolique que Camille Duchemin a réduit à l'essentiel de son sens: des quadrillages faisant penser à des grilles de fenêtres qui marquent le sol. L'espace se divise en deux et l'on passe de l'un à l'autre par des sas qui s'ouvrent sur le mur noir du fond.


Inconditionnelles - Dorothée Munyaneza - Photo: Christophe Raynaud de Lage


Le premier, une cellule dans laquelle se fera l'essentiel de la rencontre, le rapprochement des deux femmes, Serena et Chess, et le deuxième, l'espace de "récupération" où Chess va se retrouver elle-même, découvrir sa vérité profonde et sa part créative, son expression vitale grâce à l'accompagnement de Silver. Ces deux espaces, tout comme les personnages sont appelés à changer. Le premier, dévoilant au fur et à mesure le message sous-terrain, l'écriture de Chess qui jaillit littéralement de dessous les barreaux pour s'étendre au fur et à mesure sur le sol de la cellule et même débordant sur le deuxième espace. 


Inconditionnelles - Dorothée Munyaneza - Photo: Christophe Raynaud de Lage


Que ce soit par la scénographie (intéressant travail sur ces espaces de Camille Duchemin) ou la mise en scène - et par les raccourcis des passages d'un espace à l'autre, d'un état à l'autre, le récit garde une bonne dynamique. De même la dynamique des corps, que ce soit par leurs chorégraphies (où transparait le savoir-faire de Dorothée Munzyaneza) et la qualité gestuelle de Bwanga Pilipili mais surtout de Grace Seri qui interprète Chess, et également ses attitudes et gestes plus proches du dérèglement, de la déraison, peut-être un peu moins convaincants, nous rend ces personnages crédibles et l'on arrive bien à suivre leurs trajectoires vers une dépossession et un repli presque funeste qui atteint son summum chez Chess dans cette position catatonique et éprouvante pour le spectateur après sa tentative de suicide. 


Inconditionnelles - Dorothée Munyaneza - Photo: Christophe Raynaud de Lage

Le récit nous présente ainsi les rêves et les espoirs que crée d'une part cet amour naissant et la découverte pour Chess d'une expression poétique et musicale grâce aux séances avec Silver, qui ne manquent pas de rebondissements. Et il ne nous cache rien des déceptions liés à la douleur de la séparation, aux doutes et au désespoir qui en résultent dans des scènes intelligemment mises en espace. Un espace qui change et se dévoile au fil du récit dans une beauté formelle tout en couleurs franche et fortes, de même que les costumes (superbes de Lila John) qui nous font presque croire à un défilé de mode dans une prison - surtout pour les vêtements de Silver (Sondos Belhassen). Mais nous sommes presque dans un conte de fée, pour preuve la fin éblouissante et puissante qui nous transporte ailleurs. Un rêve que le public semble totalement apprécier. Tout comme la musique composée par Dan Carey et Ben LaMar Gay. 

 

La Fleur du Dimanche


Inconditionnelles

Au TNS Strasbourg du 5 au 15 novembre 2024

Aux Théâtre des Bouffes du Nord à Paris du 20 novembre au 1er décembre 2024 

Texte Kae Tempest
Musique Dan Carey
Traduction et mise en scène Dorothée Munyaneza
Arrangements et création sonore Ben LaMar Gay
Scénographie et lumières Camille Duchemin
Costumes Lila John
Assistanat à la mise en scène Lisa Como
Stagiaire assistanat à la mise en scène Eva Zuliani
Coordination artistique Virginie Dupray

Avec

Sondos Belhassen Silver 

Bwanga Pilipili Serena

Davide-Christelle Sanvee La gardienne

Grace Seri Chess

dimanche 20 août 2023

Une page blanche, un tableau blanc, ou noir, une ardoise pour laisser parler les images et poser les mots derrière

 On peut considérer ce billet qui fait écho au dernier, écrit à l'Ascension, maintenant que l'Assomption est passée, comme un grand silence, un espace blanc, une page qui laisse vos pensées errer, aller leur chemin.

Je ne pensais pas, en disant alors dans le titre "Partir à l'Ascension" que je ne reviendrai pas de sitôt, en tout cas avec un billet "du dimanche".

Je ne pensais pas non plus, juste un an après l'exposition des "Fleurs Fabuleuses" en Bourgogne, à la Rebondie, que j'aurais à vous annoncer une nouvelle exposition, avec un travail tout à fait différent, qui mûrit depuis plus de quatre ans.

Il mûrit et nourrit souvent ces pages dominicales avec les TVA que je distille au fil des billets. Mais c'est un autre chemin, une autre approche, un "détournement", un renversement presque, que je vais vous proposer. Bien sûr, il sera dans le fil de mes réflexions et pérégrinations mentales et textuelles, en rapport avec des images et des mots: interroger justement ce rapport et ces mots, ce qu'elles - les images - et ils - les mots, peuvent bien vouloir se dire, vous dire, pour aller plus loin, et par étapes.

En fait je ne vais pas vous dire beaucoup plus, peut-être un tout petit peu à la fin, après les fleurs du jour que je trouve tout à fait de circonstance, et une photo - image teaser de ce qui a fait que ce projet se soit concrétisé là, maintenant.


La fleur du dimanche 20 août 2023 - Photo: lfdd

La deuxième va dans le même sens du souvenir, de la mémoire, de l'enfance et de ....  à vous de compléter.


Fleurs du dimanche 20 août 2023 - Photo: lfdd

A moi, elle me font penser à de grandes gerbes de lumière qui partent en feu d'artifice, tout comme les synapses du cerveau pourraient fuser sous la boîte crânienne à essayer de faire des liens, des relations, comme l'on en a dessinées sur le tableau noir de notre enfance en essayant de comprendre le monde, que ce soit le monde physique, chimique, botanique, mathématique, philosophique ou inventé, romancé, imaginaire. Alors je vous donne rendez-vous très bientôt pour faire "tourner vos méninges".


Et je vous offre en avant-première une première surface pour vous entraîner:


Ardoise - Derrière l'image - sans titre (avant l'image) - Photo: lfdd


Donc, comme je vous l'avais promis, et que vous l'avez peut-être deviné, le projet a a voir avec des "ardoises" et se nomme "Derrière l'image".... La suite très bientôt.



.
Bon Dimanche

La Fleur du Dimanche


vendredi 7 juillet 2023

Derrière l'image - 20230707 - L'Annunciata - Peindre avec les mots

 Catalogue des oeuvres : Derrière l'Image - Oeuvre N° 1 

DLI_20230707_LMDL_202300707_3_Annunciata_Peindre_avec_les_mots     


Sources: 

Le Monde des Livres - 7 juillet 2023 - Page 3-4 - L'Annunciata - Antonello de Messine - Croquis palermitains avec Vierge - Fabrice Gabriel - Peindre à Palerme - Yvan Chaudouet


Oeuvre - Ardoise:

Face:


Dos :


Dos ouvert :



Texte Final


Il arrive que les livres aient besoin d'un peu de lenteur.

Regarder. … être capable de prendre le temps.

Un portrait n'est qu'un support mais sans lui tu n'es rien.

Ne pas peindre avec les mots.

… ne pas écrire. « rédiger ».

Langue de coton

écriveron.



Texte intermédiaire:



Il arrive que les livres aient besoin d'un peu de lenteur. F.G.

Fisch à rendez-vous avec L'Annonciation, d'Antonello de Messine (1475), qui l'attend au musée du Pallazzo Abatellis, à deux pas du port de Palerme. Il s'y présente donc, et le tableau - une célèbre Vierge au voile bleu - lui parle littéralement.  F.G.

Je reste ? Au moins un moment. Repartir pour aller où ? Alors pour l'instant je resterai. Regarder. J'ai pu prendre la route, je devrais être capable de prendre le temps. Toutes les mues sont tombées. Je retournerai voir le tableau. Je regarderai la mer et les parcs, les gens et les rues Y.C

L'auteur réinvente la tradition ancienne du "voyage en Italie". F.G.

Un portrait n'est qu'un support mais sans lui tu n'es rien. Si le modèle est absent, aucun stimulus de peinture valable ni suffisamment durable. L'histoire est tout entière contenue dans l'être.  Y.C.

Au bout d'une demi-heure, grâce à la concentration induite par son travail Fisch parvient à s'affranchir complètement du regard de reptile de Frederico. Son propre regard peut à présent se porter sur la zone glacée des yeux du modèle sans s'embourber dans d'autres considérations, sans y voir autre chose que des fentes ménagées dans la chair devenue sujet, c'est-à-dire formes et couleurs précises. Fisch se répète sans cesse une phrase d'Annunciata : ne pas peindre avec les mots. Ce qu'il voit ne sont plus des yeux, des cils, des paupières, un nez, des lèvres, des poils, mais des masses et des vides dont les couleurs s'interpénètrent en fonction des jeux de la lumière.  Y.C.


Projet Wotan - Joëlle Stolz - Pas d'espace intersidéral pour Lutz Kayser - Denis Cosnard: 

Des rêves d'apesanteur qui les ont fait vibrer tant d'années, de la petite fortune qu'ils ont cru accumuler, des amis puissants qui les ont protégés puis lâchés, ne subsiste presque plus rien. D.C.

La Rédactrice - Michèle Cohen - Sans plus de platitude - Raphaëlle Leyris

Comment imaginer un destin littéraire quand vous escorte le cuisant souvenir d'un commentaire professoral sanctionnant votre style "d'une platitude gênante"? En semblant surtout ne pas s'y employer. En rusant. En prenant garde à ne pas écrire. Tout au plus à rédiger. R.L.

A 20 ans, j’ai fait connaissance de l’écriture radiophonique et sa grammaire de base, combinatoire de voix/musique, voix/bruitage, voix/silence, voix/voix, musique/bruitage et musique/silence : et encore ruptures, cadences, durée, espace, écho, réverbération, tout ce dont disposait l’outil radiophonique pour inventer une forme, un fond, du texte, de l’écriture, un style.

Où se rencontrent liberté et savoir-faire – attention, pas « habileté », un terme qui la chiffonne

Langue de coton

C'est en écrivant que l'on devient écriveron. Raymond Queneau.

Les débuts – par où recommencer ? – Claire Marin – Roger-Pol Droit

Aventure grandiose ou infime, tout se joue et s’annonce depuis le début. Mais comment sait-on qu’une nouvelle vie commence ? Il se pourrait qu’on ne discerne un début qu’en le reconstituant.

Le catalogue complet des oeuvres "Derrière l'image" est disponible ici:

Catalogue des oeuvres "Derrière l'Image"



lundi 1 mai 2023

Le muguet et l'ail des ourses: dans la forêt d'Orion et le parti pris des Ponge

 Premier mai, jamais recommencé, toujours à inventer. Aujourd'hui avec des casseroles ? Ou un silence plein d'espoir ?

Il y a deux ans, je vous donnais déjà (prémonitoire?) "L'appel de la forêt... lointaine"  écrit le deux mai pour vous offrir un cor au fond des bois que je vous invite à regarder et écouter (en cliquant sur le lien du titre), souvenir du deuxième confinement,  non "freinage", annoncé par le Président de la République. Le muguet, je vous l'offrais le 1er avril avec un mois d'avance. Cette année il a un peu de retard, alors je vous montre l'ail des ours qu'il ne faut pas confondre avec le muguet (comme je vous l'expliquais un jour avant en complétant les informations sur l'histoire du 1er mai et du muguet (si vous vous posez des questions c'est par ici: Premier mai ? Travail, famille, royauté ? Où est le parfum de la révolution ?).


Ail des ours du 1er mai - Photo: lfdd


La première partie de ces explications se trouve l'année d'avant dans le billet "Mai commencé, mais re-commencer, comment c'est?" intéressant également pour son aspect "mémoire" parce qu'il nous replonge dans l'ambiance du premier confinement (et si vous avez le temps et voulez vous plonger vous aussi dans cette période qui s'éloigne et se perd dans nos mémoires, je vous invite à parcourir les courts épisodes avec des vidéo de deux minutes ou moins Court -19  qui courraient du 17 mars au 1er avril et dont le résumé se trouve le 3 avril avec Résumé des Court-19, les 14 épisodes précédents avec Fleurs, TVA, vidéos et chansons. Et pour conclure j'au annoncé le vert le dimanche 5 avril avec Couleur 19: Peur bleue, colère noire et verte nature.

Après toutes ces explications et ces souvenirs, vous pourrez recommencer à défiler tranquille et puis aller cueillir le muguet s'il ne pleut pas trop... Le mien est encore timide. D'ailleurs je vous invite à le trouver sur la photo. Si vous l'avez trouvé je vous offre un cadeau...


Muguet du 1er mai - Photo: lfdd


Passons aux TVA et aux explications de titre avec à la fois un retour à la nature et un crochet par le bac. 

Retournons, non pas sur les bancs d'école mais dan la forêt avec Hélène Dorion, une autrice québécoise dont le livre de poésies vient d'être mis au programme du baccalauréat littéraire pour l'année 2023/2024. C'est la première fois que le choix est fait avec une femme poète encore vivante. Pour la célébrer - et célébrer la forêt, je vous offre un extrait de son livre Mes forêts (vous en aurez un autre dans le Monde des Livres du 14 avril dans l'article de Raphaëlle Leiris intitulé "Ecrire pour apprendre à être et à aimer".  


Mes forêts

Mes forêts sont de longues traînées de temps
elles sont des aiguilles qui percent la terre
déchirent le ciel
avec des étoiles qui tombent
comme une histoire d’orage
elles glissent dans l’heure bleue
un rayon vif de souvenirs
l’humus de chaque vie où se pose
légère      une aile
qui va au cœur
mes forêts sont des greniers peuplés de fantômes
elles sont les mâts de voyages immobiles
un jardin de vent où se cognent les fruits
d’une saison déjà passée
qui s’en retourne vers demain
mes forêts sont mes espoirs debout
un feu de brindilles
et de mots que les ombres font craquer
dans le reflet figé de la pluie
mes forêts
sont des nuits très hautes

Dans l'article elle dit à Raphaëlle Leiris, après avoir expliqué qu'elle a découvert la poésie grâce à une professeure qui soudain s'est mise à réciter un poème en se promenant dans la classe:

"J'ai compris que, si j'engageais pour la vie dans ce chemin qu'était l'écriture, il ne s'agirait pas seulement de "faire des livres", l'un après l'autre, mais que ce serait une manière d'apprendre à vivre, à être, à aimer,- pour le dire banalement, mais sincèrement: à devenir un meilleur être humain. Et, très vite, le dépouillement m'est apparu comme la voie à suivre pour l'écriture et la vie."


Allez, je vous offre quand même un joli bouquet du premier mai:


Muguet du 1er mai - le bouquet - Photo: lfdd



L'autre auteur sélectionné pour le programme est Francis Ponge dont on connait Le Parti pris des Choses et le livre sélectionné est un recueil de textes et de notes en cours La rage de l'expression publié dix ans après, en 1952 et dont il dit:

"Il s'agit de savoir si l'on veut faire un poème ou rendre compte d'une chose (dans l'espoir que l'esprit y gagne, fasse à son propos quelque pas nouveau). C'est le second terme de l'alternative que mon goût (un goût violent des choses, et des progrès de l'esprit) sans hésitation me fait choisir. Ma détermination est donc prise... Peu m'importe après cela que l'on veuille nommer poème ce qui va en résulter. Quant à moi, le moindre soupçon de ronron poétique m'avertit seulement que je rentre dans le manège, et provoque mon coup de reins pour en sortir."


Alors, pour sortir du ronron, je vous offre quelques chansons d'un groupe Sages Comme Des Sauvages: Ismaël Colombani et Ava Carrère à découvrir:

Sages Comme Des Sauvages - Les Jeunes Des Villes:


Et leur version de Melocoton de Colette Magny:


Sages comme des Sauvages - Inattendu


Sages comme des sauvages - Lailakomo:


Bon défilé

La Fleur du Dimanche


vendredi 28 avril 2023

Derrière l'image - 20160428 - Purity - Secret

 Catalogue des oeuvres : Derrière l'Image - Oeuvre N° 2

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 Sources: 

Le Monde des Livres - 28 avril 2016 – Sans Titre – Sergio Aquindo - Frantzen lève le secret – Florence Noirville  - Purity - Jonanthan Frantzen - Le roman est une forme vivante qui doit s’adapter à la technologie - Corinne Lesnes


Oeuvre - Ardoise:

Face:


Dos :


Dos ouvert :


Texte Final


L’expérience de ce que signifie « être vivant »

Comment construit-on la proximité ? En partageant des secrets.

Ce n’est pas seulement du gouvernement dont nous devons nous méfier désormais, mais aussi des Apple, Google, Facebook, Microsoft, Amazon…

Lecteur, je me sens beaucoup plus proche de Proust ou d’Edith Wharton que de beaucoup de gens que je croise tous les jours.

La démocratie numérique est là.

Le gouvernement est l’ennemi.

Et ça, ce n’est déjà plus un secret.


Texte intermédiaire:


Doorstopper

Jadis, il suffisait d’écrire Le bruit et la fureur ou Le soleil se lève aussi. Mais à présent, la taille est essentielle. L’épaisseur, la longueur… (2)

Ce miroir qu’on promène le long du chemin. (Stendhal)

Je veux faire passer dans le langage l’expérience de ce que signifie « être vivant » J.F.

En gardant certaines choses pour toi. C’est le secret qui te permet de savoir que tu as un for intérieur. Un exhibitionniste est une personne qui a renoncé à son identité. Mais l’identité au milieu du vide est dénuée de sens. Tôt ou tard, l’intérieur de toi a besoin d’un témoin. Sinon tu n’es qu’une vache, un chat, une pierre. Pour avoir une identité, tu dois croire que d’autres identités existent. Tu as besoin de proximité avec d’autres. Et comment construit-on la proximité ? En partageant des secrets. (2)

Et ça, ce n’est déjà plus un secret. (1)

Purity est un livre sur l’idéalisme de jeunesse. Et la marque de l’idéalisme quand on est jeune, c’est l’obsession pour toute forme de pureté.

Ce n’est pas seulement du gouvernement dont nous devons nous méfier désormais, mais aussi des Apple, Google, Facebook, Microsoft, Amazon… (3)

 Ce qui m’attire, c’est de créer une réalité identifiable pour raconter une histoire captivante. (3)

Lecteur, je me sens beaucoup plus proche de Proust ou d’Edith Wharton que de beaucoup de gens que je croise tous les jours. (3)

Dans le roman du XIXème siècle, l’histoire repose souvent sur un élément d’information qui n’est pas connu. Que devient ce type de narration au XXIème siècle quand aucune information ne peut plus rester secrète ? (3)

La Silicon Valley nous a promis un monde meilleur. Les défenseurs des réseaux sociaux, comme la fraction libertarienne de la Silicon Valley, nous l’assènent : la démocratie numérique est là. On peut s’adresser directement au peuple. Plus besoin d’experts en politiques publiques. Ce qui se passe aux Etats-Unis est la conclusion logique d’une idéologie qui s’est développée non seulement à droite, mais aussi du côté de ce qu’on penserait être la gauche. L’idée que la démocratie directe via les réseaux sociaux et Internet est supérieure à la politique traditionnelle. Le gouvernement est l’ennemi. Quand on entend cette expression, on ne sait plus si on est en plein milieu de l’Alabama ou à Mountain View, Californie (siège de Google). Ces gens disent exactement la même chose. Le gouvernement est l’ennemi. Le résultat ? Donald Trump. (3)



1. Frantzen lève le secret – Florence Noirville - LMDL

2. Purity - Jonanthan Frantzen

3. Le roman est une forme vivante qui doit s’adapter à la technologie - Corinne Lesnes – LMDL - Entretien


Le catalogue complet des oeuvres "Derrière l'image" est disponible ici:

Catalogue des oeuvres "Derrière l'Image"


mercredi 8 mars 2023

Droit des Femmes et primevères du huit mars: trois femmes (plus deux) témoignent à travers les siècles

 La journée de la Femme, une "vieille histoire" que la Fleur du Dimanche essaie de revoir d'année en année... Enfin pas toutes...

Tout au début de l'aventure de la Fleur du Dimanche en 2011 et 2012, cette journée - et les femmes  (et les hommes) - eurent droit à des fleurs - et des TVA !  

En 2022, j'offris une rose et un récapitulatif que je vous invite à parcourir. Mais en 2021, il n'y eut rien. 2020, année chamboulée il y eut quand même un texte sur le "féminisme et le féllinisme".

Cette année, je vous dois des fleurs, des primevères, premières fleurs du Printemps:


Primevères du 8 mars 2023 - Photo: lfdd


Et comme promis, en TVA je laisse trois femmes vous parler de leur condition qui n'a que peu changé. Une amie me disait que "Rien ne change"... Si les choses bougent et les textes vont mettre ce (ces) changement(s) en perspective. Alors, lisez:


D'abord, une féministe qui l'est dans sa vie mais refuse de l'être, répondant à Maurice Dekobra, l’auteur de la Madone des sleepings :

"Ah ! non ! Les suffragettes me dégoûtent. Et si quelques femmes en France s’avisent de les imiter, j’espère qu’on leur fera comprendre que ces mœurs-là n’ont pas cours en France. Savez-vous ce qu’elles méritent, les suffragettes ? Le fouet et le harem…"

Elle insiste au sujet de la politique:

"Il y a trois parures qui me vont très mal, a-t-elle dit : les chapeaux empanachés, les idées générales et les boucles d’oreilles."

Ce qui ne l'a pas empêchée d'être l'autrice la plus citée dans le livre de Simone de Beauvoir "Le Deuxième Sexe" (voir l'article de Johanna Luyssen dans Libération le 15 février 2023 " Sidonie-Gabrielle Colette, féministe sans le vouloir".


Primevères du 8 mars 2023 - Photo: lfdd


Autre figure féminine, dont les "Nouvelles Lettre retrouvées" ont paru (cité par le Monde des Livres du 3 février 2023) et George Sand écrit au jeune clerc de son avoué. Je vous mets un '"extrait":


Plus près de nous, Gloria Steinem qui voir paraître la nouvelle traduction de son livre paru en 1990 "Une révolution intérieure, renforcer l'estime de soi" et qui répond à Sophie Benard dans le même supplément du Monde des Livres:

...
...


Une deuxième fleur, symbole de ce chemin qu'il reste encore à faire...


C'est le bouquet du 8 mars 2023 - Photo: lfdd


Et pour finir et dans le domaine de la fiction, très actuelle, en l'occurrence Natascha Brown, qui, avec son premier roman Assemblage (160 pages) a été comparée à Virginia Woolf et qui après avoir réussi dans la finance en a eu assez, entre autre  de l'intersectionnalité et la met en scène dans son roman, disant par exemple:

"Pliez vos os jusqu'à ce qu'ils craquent, se fendent, jusqu'à ce que ça rentre. Forcez-vous à épouser leur forme. Assimilez-vous, voilà à quoi ils vous exhortent. Et toujours en ligne de basse, sous le vocabulaire insistant de la tolérance et de la convivialité - disparaissez!". 

Si je vous précise qu'elle est d'origine jamaïcaine, vous allez peut-être mieux comprendre le sens de cette exhortation.

Et comme pour faire avancer le droit des femmes il faut aussi des chansons (pour réfléchir), je vous en offre quatre, de Colette ... Renard:


Mon Homme est un vrai guignol



Mon Homme (tout court):


Et Les Nuits d'une demoiselle:



Et pour finir, sur la même pente Le doigt gélé:



Bonne Fête des Droits de la Femme..... tous les jours à venir


La Fleur du Dimanche

mardi 16 novembre 2021

J'aime "J'aime", j'aime Laure Werckmann et j'aime Nane Beauregard...

 Une déclaration d'amour, c'est en général pour quelqu'un d'autre. Dans la pièce "J'aime" adaptée du livre ("Roman" de Nane Beauregard édité chez POL en 2006), c'est un long monologue d'une femme, seule avec elle-même. Et Laure Werckmann, comédienne et metteuse en scène, se la joue seule en scène. Mais magnifiquement!

J'aime - Laure Werckmann - TAPS 


Pendant une belle heure elle va nous éblouir de son jeu habile et surprenant et passer par tous les stades possible des émotions, que ce soit par les expressions de son visage qui nous en dit deux fois plus que ce que dit le texte et lui apporte une variété d'interprétations, ou par les différentes attitudes et son voyage à travers le décor. Un décor somme toutes assez épuré dont je vous laisse découvrir les aspects cachés (un fauteuil, quelques ampoules et au sol ce qui ressemble à un tapis).

J'aime - Nane Beauregard - Laure Werckmann - TAPS - photo de répétitions


Dès l'entrée en scène elle va nous surprendre avec sa fausse timidité quand elle arrive et se rencogne sur son fauteuil qui a vécu, pour dérouler, avec malice son passé, ses pensées, ses souvenirs qu'elle réactive pour marquer, nommer cet amour pour son homme, son mari, son amoureux. Et elle va passer en revue toutes sortes de situations ou d'attitudes, comme tous les détails de son corps qui le lui font aimer. Parler de son corps, son physique, sa peau, sa présence, leur intimité, leur sexualité, leur sociabilité, ses attitudes, ses relations, leur relations, des généralités comme des détails de lui, d'eux, de leur vie, mis en scène avec surprise. Quelques-unes de ces surprises tenant à peu de choses, un détail dans le changement d'éclairage, une nouvelle ambiance qui introduit une nouvelle relation, une pluie d'étoile qui nous emporte dans les rêves, une atmosphère étrange, de conte de fées ou une ambiance intime et sensuelle... Des changements de tons et de rythme, un cheminement où la comédienne nous emmène dans son intimé, dans sa tête, dans sa quête d'amour, d'amour de lui, d'amour de soi, où l'aveu de l'amour (j'aime... "qu'il m'aime,... l'aimer...") n'est pas le dernier mot mais l'invitation à nous spectateurs à nous en emparer également pour nous faire nôtre ce sentiment et le partager, le jouer, le dérouler encore.

J'aime - Nane Beauregard - Laure Werckmann - TAPS - photo de répétitions


Et nous disons aussi "J'aime"...    

J'aime ce texte qui navigue entre Godard, Duras et l'Oulipo de Perec mais néanmoins plein de tendresse et d'amour.

J'aime ce jeu qui nous embarque dans une danse de séduction où nous nous demandons si ce n'est pas de nous qu'elle parle, en tout cas c'est ce que l'on aimerait.

J'aime  cette mise en scène fragile, sur la pointe des pieds où l'on partage une vraie complicité avec le personnage.

J'aime cette ambiance de boudoir où nous passons un moment agréable et intime avec cette femme fragile et forte à la fois, qui sait ce qu'elle a, ce qu'elle veut et se le dit et le répète à l'envi.

J'aime aussi les belles lumières de Philippe Berthomé, l'aide à la scénographie d'Angeline Croissant, La très belle musique qui nous embarque à la fin (un tout petit peu trop forte pour le voyage le soir de la première) d'Olivier Mellano et la présence et l'agilité à la régie de Virgine Watrinet, et toute l'équipe qui a permis ce spectacle, et les coproducteurs qui vont le tourner. 

J'aime cette expérience théâtrale, ce pari de présenter ce texte sans artifice, rien que dans le souffle habité et convaincant de cette femme qui ose dire "J'aime" à elle et à nous.


La Fleur du Dimanche


J'aime

Au TAPS Strasbourg, du 16 au 20 novembre 2021

Texte : Nane Beauregard
Adaptation, mise en scène et jeu : Laure Werckmann
Collaboration à la mise en scène : Noémie Rosenblatt
Lumières : Philippe Berthomé
Musique : Olivier Mellano
Costumes : Christian Lacroix
Production : La compagnie Lucie Warrant / Artenréel#1
Administration : Artenréel#1- Joël Beyler
Coproductions (en cours) : TAPS – Théâtre actuel et public de Strasbourg, Théâtre de la Cité – CDN Toulouse Occitanie…

samedi 6 novembre 2021

Ce qu'il faut Dire au TNS: le dire, le redire et se le répéter, ce beau poème noir

 Avant d'écouter "Ce qu'il faut dire" au TNS, ou même après l'avoir écouté et avant de le relire, ce qu'il faut savoir, ce sont deux trois choses: 

Tout d'abord ce texte, et l'autrice Léonora Miano le dit dans le livret du spectacle, ce n'est pas un texte de théâtre, ce n'est d'ailleurs pas un texte, c'en sont trois. Mais ces trois, rassemblés dans ce livre sous ce titre sont des poèmes, des déclamations, des "adresses". Au départ, ce sont des textes que l'autrice a "performés" sur une scène accompagnée d'un batteur-lecteur, Francis Lassus. Et je dis bien scène et non "plateau". Et le titre vient du fait que les spectateurs de ces récitals lui demandant les textes et "qui les avaient entendus pensaient que c'était ce qui n'avait pas été dit.

TNS -Océane Caïraty- Mélody Pini - Ysanis Padonou - Photo: Jean-Louis Fernandez


Donc, "Ce qu'il faut dire", il faut l'entendre, mieux, il faudrait l'entendre avec la voix de Léonora Miano (comme le suggère Mélodie Pini (toujours dans le livret programme): "la voix de Léonora Miano m’a beaucoup éclairée sur ses écrits. J’avais très vite cherché à l’écouter − dès la découverte de son écriture − et dans son ton, dans son état, je perçois d’emblée où elle se situe, ce qu’elle raconte me parvient encore plus fort. Elle a un timbre de voix particulier, un calme, une intelligence, une confiance, une ironie qui m’aident à saisir l’étendue de sa parole. [...] La première fois que j’ai lu Écrits pour la parole, je ne connaissais pas sa voix, sa manière de dire. J’étais plus jeune aussi, et je me souviens que le texte m’avait paru très dur. Elle est tellement directe ! Le texte m’avait non pas agressée mais troublée: je la trouvais très vindicative. À partir du moment où je l’ai entendue, j’ai senti à quel point elle avait dépassé ça, il y avait quelque chose d’apaisé, mais qui reste très clair − elle n’y va pas par quatre chemins."

Et ce que Stanislas Nordey a réussi à faire dans cette mise en scène, c'est de faire passer ces trois textes avec un apaisement et une force sans violence (la violence est dans le texte et ce qu'il peut provoquer en nous) et de nous l'amener dans les trois "états" dans lesquels sont les narrateurs de ce trois textes.

TNS - Ce qu'il faut Dire - Ysanis Padonou - Portrait - Photo: Jean-Louis Fernandez

Pour le premier, "la question blanche" avec le dispositif de cette caméra qui montre en gros plan le visage de la jeune comédienne Ysanis Padonou dans toute sa proximité et son charme, devient un genre de confession intime. Le texte est poétique, mis en espace et parle aussi du livre des morts et de la peur de mourir.  Elle s'adresse à l'auditeur, individuellement, et nous chuchote cette remise en question de l'usage des termes "noir", "blanc", "Afrique". Elle nous bouleverse, nous met en déséquilibre et nous interroge, interroge nos certitudes et les fait vaciller. Elle nous fait "bouger", individuellement, nous sommes tous concernés, chaque spectateur est "adressé", à nous de nous en sortir, pas aux autres. C'est un premier coup qui nous est asséné. 

TNS - Ce qu'il faut Dire - Mélody Pini - Portrait - Photo: Jean-Louis Fernandez


Le deuxième, "le fond des choses" est encore plus fort. Comme le titre l'indique, nous allons à la racine en interrogeant, mais pas seulement, en remettant aussi à leur place les fausses idées ou les oublis, volontaires ou non sur lesquels nous avons construit notre savoir et nos certitudes d'aujourd'hui. Il y est question de colonisation, et même avant "d'immigration non désirée". L'on se met à la place des Amérindiens voyant débarquer les migrants européens qui les spolient de leurs terres. Léonora Miano écrit "La confusion pathologique / Entre rencontre et assujettissement / Entre contact et viol / Entre échange et pillage." Le "découpage" (artificiel sur un bureau) de l'Afrique par les Européens qui veulent profiter de ses richesses (naturelles et humaines) ou la "séparation" du nord du continent "le Maghreb", du sud du Sahara, l'"Afrique" est aussi mis en perspective. Toute une séries de fondamentaux sont interrogés, dans une poème épique et dynamique, interprété dans une dynamique positive et accueillante par Mélody Pini qui arpente la scène dans un magnifique costume rouge alors que sur l'écran de fond de scène très coloré affiche en capitales les termes en question(nement): Les autres; l'Europe, Assimilation, Kamerun (au sujet de l'indépendance réprimée). Pour finir, elle quitte son micro pour se rapprocher du public et signifier "On peut en parler, si vous voulez, du sujet de l'immigration des indésirables, c'est un vrai sujet". Mais c'est vrai qu'on est au théâtre. A nous d'en parler après...

TNS - Ce qu'il faut Dire - Océane Caïraty - Protrait - Photo: Jean-Louis Fernandez


Pour le troisième texte, une surprise, un homme (Gaël Baron) débarque sur scène pour nous conter son "rêve" - un peu le monde à l'envers, un monde idéal pour lui qui serait l'inverse de ce que nous vivons, la glorification ou au moins la reconnaissance, chez nous de cette Afrique et des Africains par le remplacements des noms des rues sur les plaques par des noms de leurs pays (par exemple Louis Delgrès remplaçant Colbert). Il va aussi parler de sa double identité, pas facile à joindre. Et ce passage par le rêve va amener le troisième récit, dit par Océane Caïraty, qui partant du rêve de Maka, de son désir, mais aussi du présent, de l'endroit où il parle, et du chemin  faire. Elle va projeter une discussion, un dialogue idéal avec lui pour le convaincre de changer, de faire avancer les choses, interrogeant par là même ses semblables et leurs positions. L'impossibilité aussi quelquefois de bouger: "Comment fraterniser", si "Ici ce ne sera jamais chez nous" et "Les héros des uns sont les bourreaux des autres". Et elle va s'éloigner au propre et au figuré, vers les racines, les souches, la poésie, vers l'"ensauvagement du monde", rentrer plus en elle, essayer de trouver la sérénité, pour tout à la fin s'assoir en bord de plateau et nous confier, calme ses rêves et son chemin: "La soirée promet d'être longue, et long la route de la fraternité." Nous aurions aimé un peu de lâcher prise un peu plus tôt (même déjà au micro), mais c'était une "première" et il faut rappeler que les trois comédiennes viennent tout juste de sortir de l'école du TNS (Groupe 44). Saluons à ce propos l'engagement de Stanislas Nordey pour cette ouverture et aussi son programme 1er Acte.
L'on ne serait pas complet si nous ne notions la très belle performance de la percussionniste Lucie Delmas qui ponctue, très discrètement pour le premier texte, de manière un peu plus appuyée pour le troisième la parole des comédiennes sur une composition d'Olivier Mellano. Elle intervient aussi sur les interludes où des vidéos noir et blanc illustrent à merveille le discours de la colonisation et de la soumission dans un choix approprié (vidéo de Jérémie Bernaert). La scénographie d'Emmanuel Clolus arrive à faire vivre suffisamment cet espace imaginaire, terrain de jeu et de compétition avec ses barrières et ses écrans, tandis que les costumes de Raoul Fernandez apportent la couleur qu'éclaire justement Stéphanie Daniel qui apporte l'atmosphère propice à chaque scène.

TNS - Ce qu'il faut Dire - Léonora Miano - Photo de répétition: Jean-Louis Fernandez 

Et même si ce n'est pas du théâtre au sens classique - mais faut-il absolument qu'il soit classique, le théâtre, c'est un beau spectacle qui, comme devrait le faire chaque pièce, nous reste au fond de la mémoire et nous porte à bouger, en tout cas qu'il faut aller voir.


La Fleur du Dimanche


Ce qu'il faut dire

Du 6 au 20 Novembre 2020

CRÉATION AU TNS
Texte Léonora Miano
Mise en scène Stanislas Nordey
Avec Gaël Baron, Océane Caïraty, Ysanis Padonou, Mélody Pini et la percussionniste Lucie Delmas
Collaboratrice artistique Claire ingrid Cottanceau
Scénographie Emmanuel Clolus
Costumes Raoul Fernandez
Musique Olivier Mellano
Lumière Stéphanie Daniel
Vidéo Jérémie Bernaert
Stagiaire à la mise en scène Yéshé Henneguelle
Le décor est réalisé par les ateliers du Grand-T Nantes et du TNS 
Les costumes sont réalisés par les ateliers du TNS
Ce qu'il faut dire de Léonora Miano est publié et représenté par L’Arche - Éditeur & agence théâtrale.
Production Théâtre National de Strasbourg
Remerciements aux Percussions de Strasbourg