mercredi 13 novembre 2019

Danser Chostakovitch, Tchaïkokovski: Les méandres de l'âme entre Cirque russe et couloirs de château

Après Danser Bach et puis Mahler, le Ballet de l'Opéra National du Rhin va totalement à l'Est avec les compositeurs russes.

Mais un Est décontenançant, à voir le Pagliaccio de Chostakovitch chorégraphié par Mattia Russo et Antonio de Rosa, avec leur complice de Kor'sia Guiseppe Dagostino.


Ballet de l'Opéra National du Rhin - Pagliaccio - Photo: Agathe Poupeney

Cela démarre dans un décor de cirque rétro avec rideau de velours rouge et procession mortuaire du clown Auguste avec des réminiscences de Fellini et un discours du clown blanc. Les costumes d'Adrian Bernal sont d'une superbe facture et les différents personnages, auront chacun leur part de parade. L'Hercule argenté, la funambule, la femme géante, le jongleur, la femme au monocycle, la femme cymbale, le dompteur et le lion, tout ce petit monde, entre rire et ironie, tendresse et furie, larmes et grotesque vont tirer le réel vers un imaginaire baroque et presque surréaliste, décalé à la limite du grotesque de Freaks. Un Napoléon se cache dans la troupe et la parade militaire sur un choeur de l'armée rouge se décompose et se délite. L'humour, critique et grinçant, souterrain, des compositions de Chostakovitch (par exemple l'ouverture de la pièce "Le Boulon" ou des extraits de poésie populaire juive) éclatent en plein jour. Dans cette communauté qui tient de bric et de broc, chacun aura son heure de gloire, son quart d'heure de célébrité par la grâce des jeux de lumière qui font glisser ce manteau de reconnaissance via le cercle de lumière de l'un à l'autre. Tous artistes et merveilleux, mais le détail qui grince ne tarde pas à ressurgir. 
Bravo les danseuses et les danseurs qui ont dansé cette "parade" et incarné de manière convaincante ces "caractères".

La deuxième pièce, plus discrète, hommage déférent et émouvant à Eva Kleinitz qui avait suggéré de rajouter Scriabine (Étude en Ut dièse mineur N°1) au programme est une variation entre solo - un lent solo de disparition, d'effacement débute la pièce, et duos, doubles pas de deux, tout en finesse et élégance. Le piano de Maxime Georges qui joue en direct l'étude de Scriabine et le Prélude en Si mineur opus 32 de Sergueï Rachmaninov apporte une belle sensibilité et rend émouvant ce jeu d'apparitions - disparitions et tentatives de rencontres.

Danser Chostakovitch, Tchaïkokovski - Photo: Agathe Poupeney

Avec Les Beaux Dormants, chorégraphiés par Hélène Blackburn, qui a aussi fait les costumes et les décors, nous entrons dans une autre dimension. Nous nous retrouvons devant un magnifique décor mouvant, de couloirs traversés par des hommes en costume et chemises blanches (même les danseuses sont habillées ainsi). Une certaine frénésie transpire du plateau, puis une narration tente d'émerger: dans un langage des signes dansé, une histoire émerge, reprise par d'autres danseurs. La techno s'invite, autant dans la danse que dans la musique, Martin Tréteault ayant fait une création musicale - très - originale à partir de la partition - ou plutôt à partir des disques de Tchaïkovski avec des éclats de guitare électrique sur du piano et des pulsations.
Nous partons à la découverte de ce conte de la Belle au Bois Dormant revisité et remixé dans des décors changeants et mouvants - avec de la vidéo morphée sur les décors. Une énergie juvénile comme la relecture de ce conte éclate sur le plateau, et l'on sent que les interprètes (voir plus bas la distribution) ont donné chacun(e) du leur pour se créer son personnage. Quelques apparitions féériques et presque surréalistes ponctuent la suite du conte qui nous emmène dans un très beau film.  


Danser Chostakovitch, Tchaïkokovski - Photo: Agathe Poupeney


La Fleur du Dimanche

Danser Chostakovitch, Tchaïkovski... 
le Ballet du Rhin à l'Opéra de Strasbourg. 
Pagliaccio de Mattia Russo et Antonio de Rosa, 
avec Monica Barbotte, Noemi Coin, Marin Delavaud, Pierre Doncq, Cauê Frias, Eureka Fukuoka, Rubén Julliard, Pierre-Émile Lemieux-Vienne, Jesse Lyon, Olivier Oguma, Alice Pernao, Hénoc Waysenson et Julia Weiss
Maître de Ballet: Claude Agrafeil

4OD de Bruno Bouché 
avec Eureka Fukuoka, Céline Nunigé, Audrey Becker, Ana-Karina Enriquez-Gonzalez, Thomas Hinterberger, Alice Pernao et Jean-Philippe Rivière 
Piano: Maxime Georges

Les Beaux Dormants d'Hélène Blackburn 
avec Audrey Becker, Monica Barbotte, Noemi Coin, Cauê Frias, Thomas Hinterberger, Mikhael Kinley-Safronoff, Céline Nunigé, Olivier Oguma, Marwik Schmitt, Ryo Shimizu, Valentin Thuet et Alain Trividic. 
Maître de Ballet: Adrien Boissonet

Jusqu'au 13 novembre 2019

mardi 12 novembre 2019

Hiroaki Umeda à Pôle Sud: Vertige du chaos dansé

Hiroaki Umeda n'est pas qu'un danseur, d'ailleurs il ne l'était pas au départ. Son premier intérêt était la photographie. C'est Absolute Zero de Saburo Teshigawara, presque trois heures de danse entre passé et futur, entre immobilité et frénésie qui le poussent vers cette forme de danse mixant la gestuelle du hip-hop, l'environnement vidéo, la lumière, le son et le mouvement. Et qui vont le faire connaître sur les grandes scènes du monde entier (Paris, Londres, New-York, Berlin, Sydney, Vienne, Bruxelles, Berlin,...).

A Pôle SudHiroaki Umeda va présenter deux  courtes pièces, la première Accumulated Layout de 2007 et la deuxième, de 2018, Median qui vont nous prouver qu'il est autant bon danseur que magicien de l'image.


Hiroaki Umeda - Accumulated Layout - Photo: Dominique Laulanné

Avec Accumulated Layout, il s'agit presque de la fabrication d'un mille-feuille sonore en totale synchronisation avec la lumière et le mouvement. A partir d'un rythme sourd qui vas sous-tendre la pièce, des couches sonores discrètes, très discrètes quelquefois - par exemple dans les aigus à la limite de l'ultra-son- ou des frottements ou petits craquements comme des décharges électriques également des nappes continues ou des grondements ou des percussions vont s'enchaîner, et faire varier l'atmosphère, l'écoute.
La lumière là-dessus, variant en intensité, modulée mais aussi brusquement changeante, d'abord en douche puis rasante et pour finir, éblouissante dans un éclat stroboscopique qui fait disparaître le danseur.   
Celui-ci arrive très discrètement, positionné de biais, ne bougeant que délicatement une main puis, de face les deux, le mouvement se répand dans les bras, corps rivé au sol jusqu'à ce que, après que le torse a pris toute son ampleur, tout le reste suit, d'abord en pliures, articulations et désarticulations puis en ondulations en suivant une séquence sonore aquatique. Les mouvements, très souvent en totale synchro son, s'électrisent, au risque d'électrocution visuelle et sonore pour arriver au court-circuit final. La performance nous permet de constater la totale maîtrise corporelle d'Hiroaki Umeda et son écoute, autant de son corps que de la musique.



Hiroaki Umeda - Median - Photo: lfdd

Median est une autre expérience. C'est presqu'une installation d'art vidéo. Immersive et engloutissante, au point que l'on oublie le danseur - mais non, il est juste sorti de scène quelques instants. Le dispositif utilise le même procédé que la pièce précédente pour la partie danse et musique. Mais cette fois-ci, à part sur la fin, la lumière est très sophistiquée et traître. Ce sont de magnifiques animation projetées sur toute la largeur du fond de scène mais aussi sur le sol, et qui l'air de ne pas y toucher, démarrent par de courtes barres blanches qui prennent vie et se multiplient, mais très vite, remplissent l'écran d'un quadrillage impeccable de petits carreaux.
C'est là que tout se corse, les carreaux mutent, se déforment vrillent et vivent leur vie, se multiplient, se rapprochent et s'éloignent, bougent et envahissent tout. L'effet est hallucinant, presque hallucinogène, les perceptions sont déformées, les repères distordus, l'instabilité se répand et déborde de la scène. Les cellules, telles des fractales ou des bulles de savon ont leur vie propre, quitte à engloutir le danseur - et le public. Heureusement que le danseur de son coté à sa vie propre d'organisme vivant et bougeant, ayant son impulsion par la musique et une vie superficielle grâce à d'autres animations qui sculptent son corps et ses mouvements.
Nous aurons eu le plaisir d'explorer deux facettes, très riches et engageantes d'une expression totalement de notre temps qui conjugue habilement le corps en mouvement, la musique, la lumière et un univers virtuel. Du grand spectacle.

Pour vous en donner un apperçu - mais il vaux mieux en vvre l'expérience immersive - en voici un extrait:





La Fleur du Dimanche
       

dimanche 10 novembre 2019

Schoenberg et Mendelssohn: Jeunes, audacieux et amoureux: la musique nous porte et nous éclaire avec l'OPS

L'Orchestre Philharmonique de Strasbourg - OPS nous a régalés d'une très belle soirée symphonique au PMC cette semaine (voir le billet du 6 novembre) et remet le couvert le dimanche 10 au matin à la Cité de la Musique et de la Danse en version "Musique de Chambre" dans ses rendez-vous dominicaux. 

Le programme intitulé "Si jeunes et si audacieux" proposé par Jean-Guihen Queyras et Charlotte Julliard, met en correspondance deux compositeurs à priori pas si proches. Mais la jeunesse, sinon la précocité de leur talent - l'oeuvre de Felix Mendelssohn a été écrite et jouée quand il avait 16 ans (et c'est une pièce majeure du compositeur), et celle d'Arnold Schoenberg qui à 25 ans écrit cette première création orchestrale qui va influencer toute la musique du XXème Siècle - n'est pas le seul argument qui procède à la proposition  de ce programme.
Le concert va nous le prouver, d'un côté, une pièce sombre au départ qui va être éclairée pleinement par un amour sans faille, et de l'autre une pièce printanière pleine de sève et d'énergie, hymne à la vie qui surgit.


OPS - Charlotte Julliard, Samika Honda, Angèle Plateau, Agnès Maison, Nicolas Hugon, Jean-Guihen Queyras - Photo: lfdd

L'amour de Schoenberg pour Mathilde (qu'il épousera deux ans après) et le poème de son ami Richard Dehmel "Verklärte Nacht" sont pour lui source d'inspiration et qui lui font composer ce septuor en seulement trois semaines. L'histoire, simple et émouvante de cette femme, enceinte d'un autre et qui le regrette, qui est aimée par-dessus tout par un autre homme avec qui elle va refaire sa vie et  être complètement absoute. Et dont l'octuor va chanter la rédemption et l'amour: 

Zwei Menschen gehn durch kahlen, kalten Hain;
der Mond läuft mit, sie schaun hinein.
Der Mond läuft über hohe Eichen;
kein Wölkchen trübt das Himmelslicht,
in das die schwarzen Zacken reichen.
Die Stimme eines Weibes spricht:  

Deux personnes vont dans la forêt, chauve et froide.
La lune les accompagne, ils regardent en soi.
La lune passe aux dessus des hauts chênes,
Pas un nuage ne trouble la lumière céleste
Vers laquelle les fagots noirs s'étendent;
La voix d'une femme parle.

„Ich trag ein Kind, und nit von Dir,
ich geh in Sünde neben Dir.
Ich hab mich schwer an mir vergangen.
Ich glaubte nicht mehr an ein Glück
und hatte doch ein schwer Verlangen
nach Lebensinhalt, nach Mutterglück  

"Je porte un enfant et pas de toi,
Je vais à côté de toi dans le péché;
Je me suis gravement compromise,
Je ne croyais plus au bonheur
Et j'avais pourtant un lourd désir
D'une raison de vie, de bonheur maternel
....

Du treibst mit mir auf kaltem Meer,
doch eine eigne Wärme flimmert
von Dir in mich, von mir in Dich.

"Que cet enfant qui est conçu

Ne soit pas une charge pour ton âme.
O regarde comme l'univers brille clairement !
Il y a un lustre de toute part.
Tu chasses avec moi sur la mer glaciale,
Mais une propre chaleur rayonne
De toi en moi, de moi en toi.

Die wird das fremde Kind verklären,
Du wirst es mir, von mir gebären;
Du hast den Glanz in mich gebracht,
Du hast mich selbst zum Kind gemacht.“
Er faßt sie um die starken Hüften.
Ihr Atem küßt sich in den Lüften.
Zwei Menschen gehn durch hohe, helle Nacht.  

Elle va transfigurer l'enfant étranger.
Tu vas l'enfanter pour moi, de moi,
Tu as apporté un éclat de lumière en moi,
Tu m'as moi-même refait enfant."
Il embrasse sa forte taille,
Leur souffle se mêle dans les airs.

Deux personnes vont dans la nuit haute et claire."


OPS - Charlotte Julliard, Samika Honda, Angèle Plateau, Agnès Maison, Nicolas Hugon, Jean-Guihen Queyras - Photo: lfdd

La musique s'éveille doucement, sombre et grave, commence effectivement dans une tension, un doute pour continuer par des alternances entre débordements passionnés et fines et discrètes variations, témoin des va-et-vient et des errements sentimentaux du couple pour finir par un jeu en sourdine totalement apaisé.
Nous sentons au niveau des musiciens une très belle cohésion et une complicité qui révèle le bonheur de jouer ensemble.


OPS - Octuor Mendelssohn - C. Julliard, Thomas Gautier, Guillaume Roger, J.-G. Queyras, Marie Viard - Photo: lfdd

Pour l'Octuor à cordes en mi bémol majeur de Mendelssohn, Marie Viard remplaçant Nicolas Hugon au violoncelle, la pièce démarre avec verve et joie, légèreté et énergie. Energie au point qu'à un moment on entend un "plock", un "aïe" et un petit rire. C'est une corde qui s'est cassée au violon de Charlotte Julliard. L'occasion pour Jean-Gihen Queyras de raconter un concert où Martha Argerich fit recommencer par deux fois une pièce (presque terminée) pour raison de corde cassée. Par chance, ici nous n'en étions qu'au début et nous avons pu profiter d'une réécoute de ce début primesautier du long premier mouvement (Allegro moderato ma con fuoco) qui continue en un deuxième mouvement (Andante) virtuose et enjoué. Le troisième (Scherzo : Allegro leggierissimo) est dansant et ludique à souhait.
Tout finit dans un dernier mouvement (Presto) si rapide qu'on a l'impression que le compositeur veut rattraper le temps perdu (bien qu'il soit encore si jeune) ou alors vivre la vie à tombeau ouvert.


OPS - Octuor Mendelssohn - C. Julliard, Thomas Gautier, Guillaume Roger, J.-G. Queyras, Marie Viard - Photo: lfdd

Ce bonheur de vivre, de la musique, jouée avec amour et fraternité par cette petite compagnie, bonheur contagieux, nous l'avons également vécu lors de cette très belle matinée de découverte de très belle musique. Et nous avons gagné en énergie au moins pour la journée sinon pour le mois, en attendant le prochain concert.  


P.S. Et nous dédions ce bonheur au jeune couple qui a assisté à ce concert et dont la femme se préparait à accoucher dans la semaine. Le bonheur aussi pour l'enfant...


La Fleur du Dimanche


Musique de Chambre
Cité de la Musique et de la Danse
Dimanche 10 novembre 2019
Schönberg : Verklärte Nacht.
Mendelssohn : Octuor à cordes en mi bémol majeur.

Distribution :
Jean-Guihen QUEYRAS : violoncelle - Charlotte JUILLARD : violon - Samika HONDA : violon - Thomas GAUTIER : violon - Guillaume ROGER : violon - Angèle PATEAU : alto, Agnès MAISON : alto - Nicolas HUGON : violoncelle - Marie VIARD : violoncelle.

samedi 9 novembre 2019

Jazzdor: Aki et Daniel et Unbroken: Le Chat et la souris, et les cordes versus l'électronique

Je vous l'avais annoncé hier (voir "Le Jazz nouveau arrive..."), le festival Jazzdor a démarré. Deuxième soirée de concert avec une soirée JazzPassage, la dix-septième année de collaboration de Jazzdor avec le Kulturbureau d'Offenburg pour proposer des concerts partagés. 
Cette année, plusieurs soirées, celle de ce samedi avec des artistes trans-frontière: la japonaise Aki Takase (habitant Berlin) au piano et l'Allemand Daniel Erdmann (habitant en France) au saxophone en première partie de Unbroken (ensemble cosmopolite France-Italie-Norvège) à découvrir dans une "première française".
Le duo très amical et complice alterne les compositions de chacun à tour de rôle, Aki Takase au piano, avec un jeu très enjoué et coquin, faisant le miaulement du chat en final du Cat de Daniel Erdmann. Ce dernier, sortant des très enjôlantes sonorités de son saxophone ténor et poussant vers la nostalgie pour le frais "Cherry Blossom" d'Aki Takase rendant hommage aux fleurs de cerisier de son pays, à la manière d'une musique de film muet. Les pièces s'enchaînent, dansantes et pleines d'humour jusqu'au dernier train "Berlin Express" d'Aki Takase où l'on se laisse emporter dans un beau voyage dans la nuit du jazz. 


Jazzdor - Aki Takase, Daniel Erdmann - Photo: lfdd


Jazzdor - Aki Takase, Daniel Erdmann - Photo: lfdd


La deuxième partie de la soirée voit un autre duo, en fait le dialogue entre deux trios, d'une part le trio de cordes Régis Huby au violon, Guillaume Roy au violon alto et Vincent Courtois au  violoncelle qui vont improviser sans fin pendant une bonne heure et se voir répondre, relancés ou remixés par le mixeur Jan Bang qui sample le tout en le remixant en direct, Eivind Aarset qui répond à la guitare et Michele Rabbia qui oscille entre percussions et électronique, grattements et tintements.
Les trilles et mélodies engagées par le trio de cordes gonflent, enflent et montent en puissance, sont reprises à l'unisson. Les cordes quelquefois chantent, quelquefois donnent le rythme, puis refont silence avant de reprendre leur air, une mélodie, une narration, qui se suspend dans l'air et s'achève.
Une formation originale qui nous a emmenés dans un étrange voyage. 



Jazzdor - Unbroken - Régis Huby, Guillaume Roy, Vincent Courtois, Jan Bang, Eivind Aarset, Michele Rabbia - Photo: lfdd


Jazzdor - Unbroken - Régis Huby, Guillaume Roy, Vincent Courtois, Jan Bang, Eivind Aarset, Michele Rabbia - Photo: lfdd


Jazzdor - Unbroken - Régis Huby, Guillaume Roy, Vincent Courtois, Jan Bang, Eivind Aarset, Michele Rabbia - Photo: lfdd


La Fleur du Dimanche

vendredi 8 novembre 2019

Le Jazz nouveau arrive à nouveau à Strasbourg et plus personne ne dort

La trente-quatrième édition du Festival Jazzdor a débuté sur les chapeaux de roues ou plutôt avec deux magnifiques concerts fleuves de James Brandon Lewis et Aruan Ortiz d'un côté et Marc Ribot et ses acolytes de l'autre.
Une soirée dense et fournie qui nous a emmenés jusqu'au bout de la nuit - on a failli rater le carrosse!  

Jazzdor - James Brandon Lewis, Aruan Ortiz - Photo: lfdd


En première partie du concert, pendant une bonne heure de bonheur, James Brandon Lewis au saxophone et Aruan Ortiz ont dialogué sans fin enroulant les sonorités tournoyantes du saxophone ténor et le piano soyeux, poussant de temps en temps vers des accents "free" ou dans des mélodies enroulées. Aruan Ortiz expérimentant également les sons percussifs du piano, les cordes et le cadre en tenant le rythme. Puis quelques variations plus sautillantes du duo amenant à un climax. Et une plage de calme où le piano, résonnant encore dans les graves égrène quelques notes aigrelettes et relance le rythme pour retourner dans les mélopées enroulantes en circonvolutions mélodiques et enchaînées. Un très beau dialogue en somme...

Jazzdor - James Brandon Lewis, Aruan Ortiz - Photo: lfdd


La deuxième partie de la soirée le guitariste américain Marc Ribot qui a accompagné de nombreux artistes pop (Tom Waits, Elvis Costello, Maraine Faithfull, Alain Bashung ou Johne Zorn) nous propose sa vision de la guitare jazz dans un quatuor explosif avec Chad Taylor à la batterie, Nick Dunston à la contrebasse et Jay Rodriguez  au saxophone ténor et à la flute. On sent avec ce dernier une profonde empathie et une réelle fusion sur de nombreux morceaux où ils vont impeccablement superposer leurs notes ou les conjuguer. Car même si Marc Ribot est courbé sur son instrument pour lui sortir des sons invraisemblables et magnifiques, il est en symbiose avec ses trois partenaires qui lui font face. Le guitariste virtuose dialogue avec le batteur fougueux, le bassiste aux mains agiles, rapide comme l'éclair et le saxophoniste complice. Les pièces, hommage à Albert Ayler, John Coltrane ou Frantz Casseus avec des échappées vers le tango.
Une musique totalement habitée par ses interprètes qui nous emporte dans un beau voyage musical, avant la grande traversée du festival sur les semaines qui viennent.

Jazzdor - Marc Ribot, Chad Taylor, Jay Rodriguez, Nick Duston - Photo: lfdd

azzdor - Marc Ribot, Chad Taylor, Jay Rodriguez, Nick Duston - Photo: lfdd

azzdor - Marc Ribot, Chad Taylor, Jay Rodriguez, Nick Duston - Photo: lfdd

A commencer par un programme déjà bien chargé ce samedi:
Trois concerts gratuits, le premier à 11h00 avec Olivier Lété à la Basse électrique à la Médiathèque Malraux.
Egalement à la Médiathèque, François Merville à la batterie à 15h00
Puis au CEAAC à 17h00 le Quintet de Mussina Ebobissé, avant le vernissage des photographies de Patrick Lambin à 18h00 - trois ans dans les coulisses et sur scène avec Jazzdor.
Puis le soir à 20h30 à la Cité de la Musique et de la Danse, le premier concert JazzPassage avec Aki Takase au piano et Daniel Erdmann au Saxophone en première partie de Unbroken à découvrir dans une "première française".

Le reste du programme, de Strasbourg, Offenbourg, Schirmek, Lingolsheim, Schiltigheim, Bischwiller et même Mulhouse (une soirée France Musique) avec des noms connus (Joachim Kühn, Henri Texier, Michael Wollny, Emile Parisien, Bernard Struber, l'Arfi, Omar Sosa,..) et d'autre moins, à découvrir, avec entre autres, Lucian Ban et Mat Materi qui proposent le projet "Oedipe Rex" basé sur l'opéra "Oedipe" de Georges Enescu.
Tout est ici: Jazzdor

Bon Festival

La Fleur du Dimanche

mercredi 6 novembre 2019

Ivresses Sonores avec l'OPS: Suite symphonique de la saison russe

La Soirée "Ivresses Sonores" de l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg au PMC, salle Erasme est l'occasion de mettre en lumière les deux Serge compositeurs, Sergueï Prokofiev (dont nous avions déjà pu entendre le Concerto pour piano n° 2 en sol mineur opus 16 à la rentrée) et Sergueï Rachmaninov au travers de pièces symphoniques.


OPS - Kochanovsky - Jean-Guihen Queuyras - Ivresses Sonores - Prokofiev - Photo: lfdd

Pour la Symphonie concertante pour violoncelle op. 125 (1950) de Prokofiev qui débute la soirée, l'orchestre, dirigé par le jeune et prometteur Stanislav Kochanovsky, dialogue allègrement avec le violoncelle de Jean-Guihen Queyras*. Pour l'Andante, une mer de cordes répond au soliste et de temps en temps deux flutes, une clarinette ou les bassons reprennent la mélodie.
Pour l'Allegro, le rythme se fait un peu plus sautillant jusqu'à une fin endiablée et le Finale - Andante con motto voit les airs tournoyer et être repris par les instruments en nous invitant à la danse. Le célèbre Pierre et le Loup se cache dans les bois (et les hautbois)... Le public est ravi, et Jean-Guihen Queyras aussi, qui offre en contrepoint à l'exubérance de Prokofiev un bis comme moment de sérénité avec la Sarabande de la Première Suite pour violoncelle solo de Bach en nous envoûtant de son toucher doux et soyeux.


OPS - Kochanovsky - Jean-Guihen Queuyras - Ivresses Sonores - Prokofiev - Photo: lfdd

En deuxième partie, la Symphonie N° 2 en mi mineur op. 27 de Rachmaninov, longue et riche oeuvre démarre avec lenteur et gravité par un Largo - Allegro moderato, à l'image d'un grand paquebot roulant sur les flots, dirigé par son capitaine serein et précis, Stanislav Kochanovsky. 
L'Allegro molto nous offre quelques envolées d'une très belle virtuosité et l'Adagio qui suit est plus calme avec une belle interprétation du clarinettiste solo Sébastien Koebel.
L'Allegro vivace qui clôt la pièce est bien plus emphatique avec des envolées lyriques, un beau foisonnement de mélodies et un final éblouissant où l'orchestre donne la pleine mesure de son énergie.


OPS - Kochanovsky - Ivresses Sonores - Rachmaninov - Photo: lfdd

Pour la petite histoire, cette symphonie fut lourde à accoucher de la part de Rachmaninov, sa première ayant été massacrée en 1897 par un chef d'orchestre ivre et l'ayant amené dans une dépression il se jura de ne plus en écrire d'autre - il en composa quand même une troisième (de 1956 à 1936) mais il écrivit en bas du manuscrit "Fini! Dieu soit loué!"
Concernant la Symphonie concertante pour violoncelle de Prokofiev, cette oeuvre est la réécriture en 1950 et 1951 d'un Concerto pour violoncelle de 1933 qu'il retravailla avec et pour Mstsislav Rostropovitch. C'est une des oeuvres ultimes, après son retour en Russie. et l'on comprend à l'écoute de sa pièce qu'il ait dit : 
"Le mérite principal de ma vie (ou, si vous préférez, son principal inconvénient) a toujours été la recherche de l'originalité de ma propre langue musicale. J'ai horreur de l'imitation et j'ai horreur des choses déjà connues."


La soirée bien équilibrée, même avec une oeuvre fleuve (60 minutes pour Rachmaninov) ne fut pas si longue que cela et ce fut un suprebe plaisir de découvrir - ou redécouvrir ces pièces magnifiquement interprétées par l'orchestre et le soliste Jean-Guihen Queyras.

La Fleur du Dimanche

* Si vous souhaitez encore écouter ce magnifique violoncelliste qu'est Jean-Guihen Queyras, vous pouvez assister le dimanche 10 novembre à 11h00 à l'Auditorium de la Cité de la musique et de la danse à un programme "Musique de chambre - Si jeunes et si audacieuxSchoenberg - Mendelssohn, avec des oeuvres écrites très jeunes - 16 ans pour Mendelssohn et 25 pour Schoenberg: Verklärte Nacht et Octuor à cordes en mi bémol majeur.
Avec Jean-Guihen QUEYRAS violoncelle et la "crème" de l'OPS:
Charlotte JUILLARD violon, Samika HONDA violon, Thomas GAUTIER violon, Guillaume ROGER violon, Angèle PATEAU alto, Agnès MAISON alto, Nicolas HUGON violoncelle, Marie VIARD violoncelle

lundi 4 novembre 2019

Le Misanthrope au TNS: Un homme à part dans un monde qui change

Le décor du Misanthrope mis en scène par Alain Françon au TNS à Strasbourg donne le ton:
Le grand salon tout en largeur et son carrelage froid noir et blanc, donnant d'un côté sur un soleil qui ne rentre que rarement et de l'autre sur les appartements de Célimène où presque personne ne rentre non plus.


Le Misantrope -Molière - Alain Françon - Photo: Jean-Louis Fernadez

A l'arrière, un vrai couloir - le passage vers l'extérieur, où attendent les cochers et par où arrivent les huissiers - où l'on assiste quelquefois à une chorégraphie un peu comique des entrées-sorties des marquis.
En fond de décor, une photographie de la forêt de Versailles, au lointain, un jour d’hiver (prise par Michel Corbou) et qui va révéler sa froideur au fur et à mesure de la pièce.
Et devant, l'avant-scène, cet espace où souvent Alceste se met pour s'adresser - aussi - au public et sur le bord duquel il se précipite immédiatement en entrant en scène (et souvent tout au long de la pièce), à l'ombre des hautes colonnes, pour se plaindre du monde et de ses turpitudes.
La pièce démare sur les chapeaux de roues, dans un rythme effréné où Alceste et Philinte échangent comme au ping-pong des considérations sur le monde et l'amour en justifiant l'un une franchise crue et l'autre une politesse de circonstance.


Le Misantrope -Molière - Alain Françon - Photo: Jean-Louis Fernadez

La scène suivante met en face l'amour d'Alceste, Célimène et ses multiples prétendants - amants - dans un éblouissant tour de description critique - portraits à charge - des courtsan.e.s - comme un sport social.
Il faut noter qu'effectivement Molière, dans cette pièce un peu à part, critique vertement les coutumes de son temps tout en déconstruisant le monde qui change - la cour de Louis XIV et les courtisans.


Le Misantrope -Molière - Alain Françon - Photo: Jean-Louis Fernadez

En parallèle à la mise au ban d'un Alceste qui ne comprend plus ces règles du jeu où le pouvoir n'est plus dans le même camp et la justice varie, nous assistons à son lent isolement de par son caractère (l'attrabilaire amoureux) dans un jeu d'échec dont il n'est plus le roi.
Les comédiens interprétant avec coeur les vers de Molière nous les font entendre (ou réentendre en les faisant vibrer dans notre mémoire) et nous ne pardons pas un fil de ces rebondissments en attendant avec impatience le dénouement tout en nous désolant pour Alceste le mal-aimé.


Le Misantrope -Molière - Alain Françon - Photo: Jean-Louis Fernadez

Les costumes, actuels, et les coiffures,quelques-unes très branchées, nous rendent attentifs au fait que de nos jours, encore, les moeurs - et les règles de fonctionnement du monde politique n'ont pas énormément changé. Et nous sommes reconnaissant à Alain Françon et son équipe de nous donner à voir un peu comme dans une salle de dissection, la vie de ce petit monde.


Le Fleur du Dimanche  


Le Misantrope

Au TNS jusqu'au 9 novembre 2019

Texte Molière
Mise en scène Alain Françon
Avec
David Casada (Clitandre)
Pierre-Antoine Dubey (Acaste)
Daniel Dupont (Du Bois)
Pierre-François Garel (Philinthe)
Gilles Privat (Alceste)
Lola Riccaboni (Éliante)
Joseph Rolandez (Un garde)
Régis Royer (Oronte)
David Tuaillon (Basque)
Dominique Valadié (Arsinoé)
Marie Vialle (Célimene)

Assistanat à la mise en scène − Dramaturgie David Tuaillon
Décor Jacques Gabel
Lumière Joël Hourbeigt
Son Léonard Françon
Costumes Marie La Rocca
Musique Marie-Jeanne Séréro
Coiffure – Maquillage Cécile Kretschmar

Production Théâtre des nuages de neige

Coproduction Théâtre de Carouge – Atelier de Genève, Théâtre de la Ville Paris, Théâtre National de Strasbourg, MC2: - Maison de la Culture de Grenoble, Théâtre du Nord – CDN Lille Tourcoing Hauts-de-France.