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dimanche 10 novembre 2019

Schoenberg et Mendelssohn: Jeunes, audacieux et amoureux: la musique nous porte et nous éclaire avec l'OPS

L'Orchestre Philharmonique de Strasbourg - OPS nous a régalés d'une très belle soirée symphonique au PMC cette semaine (voir le billet du 6 novembre) et remet le couvert le dimanche 10 au matin à la Cité de la Musique et de la Danse en version "Musique de Chambre" dans ses rendez-vous dominicaux. 

Le programme intitulé "Si jeunes et si audacieux" proposé par Jean-Guihen Queyras et Charlotte Julliard, met en correspondance deux compositeurs à priori pas si proches. Mais la jeunesse, sinon la précocité de leur talent - l'oeuvre de Felix Mendelssohn a été écrite et jouée quand il avait 16 ans (et c'est une pièce majeure du compositeur), et celle d'Arnold Schoenberg qui à 25 ans écrit cette première création orchestrale qui va influencer toute la musique du XXème Siècle - n'est pas le seul argument qui procède à la proposition  de ce programme.
Le concert va nous le prouver, d'un côté, une pièce sombre au départ qui va être éclairée pleinement par un amour sans faille, et de l'autre une pièce printanière pleine de sève et d'énergie, hymne à la vie qui surgit.


OPS - Charlotte Julliard, Samika Honda, Angèle Plateau, Agnès Maison, Nicolas Hugon, Jean-Guihen Queyras - Photo: lfdd

L'amour de Schoenberg pour Mathilde (qu'il épousera deux ans après) et le poème de son ami Richard Dehmel "Verklärte Nacht" sont pour lui source d'inspiration et qui lui font composer ce septuor en seulement trois semaines. L'histoire, simple et émouvante de cette femme, enceinte d'un autre et qui le regrette, qui est aimée par-dessus tout par un autre homme avec qui elle va refaire sa vie et  être complètement absoute. Et dont l'octuor va chanter la rédemption et l'amour: 

Zwei Menschen gehn durch kahlen, kalten Hain;
der Mond läuft mit, sie schaun hinein.
Der Mond läuft über hohe Eichen;
kein Wölkchen trübt das Himmelslicht,
in das die schwarzen Zacken reichen.
Die Stimme eines Weibes spricht:  

Deux personnes vont dans la forêt, chauve et froide.
La lune les accompagne, ils regardent en soi.
La lune passe aux dessus des hauts chênes,
Pas un nuage ne trouble la lumière céleste
Vers laquelle les fagots noirs s'étendent;
La voix d'une femme parle.

„Ich trag ein Kind, und nit von Dir,
ich geh in Sünde neben Dir.
Ich hab mich schwer an mir vergangen.
Ich glaubte nicht mehr an ein Glück
und hatte doch ein schwer Verlangen
nach Lebensinhalt, nach Mutterglück  

"Je porte un enfant et pas de toi,
Je vais à côté de toi dans le péché;
Je me suis gravement compromise,
Je ne croyais plus au bonheur
Et j'avais pourtant un lourd désir
D'une raison de vie, de bonheur maternel
....

Du treibst mit mir auf kaltem Meer,
doch eine eigne Wärme flimmert
von Dir in mich, von mir in Dich.

"Que cet enfant qui est conçu

Ne soit pas une charge pour ton âme.
O regarde comme l'univers brille clairement !
Il y a un lustre de toute part.
Tu chasses avec moi sur la mer glaciale,
Mais une propre chaleur rayonne
De toi en moi, de moi en toi.

Die wird das fremde Kind verklären,
Du wirst es mir, von mir gebären;
Du hast den Glanz in mich gebracht,
Du hast mich selbst zum Kind gemacht.“
Er faßt sie um die starken Hüften.
Ihr Atem küßt sich in den Lüften.
Zwei Menschen gehn durch hohe, helle Nacht.  

Elle va transfigurer l'enfant étranger.
Tu vas l'enfanter pour moi, de moi,
Tu as apporté un éclat de lumière en moi,
Tu m'as moi-même refait enfant."
Il embrasse sa forte taille,
Leur souffle se mêle dans les airs.

Deux personnes vont dans la nuit haute et claire."


OPS - Charlotte Julliard, Samika Honda, Angèle Plateau, Agnès Maison, Nicolas Hugon, Jean-Guihen Queyras - Photo: lfdd

La musique s'éveille doucement, sombre et grave, commence effectivement dans une tension, un doute pour continuer par des alternances entre débordements passionnés et fines et discrètes variations, témoin des va-et-vient et des errements sentimentaux du couple pour finir par un jeu en sourdine totalement apaisé.
Nous sentons au niveau des musiciens une très belle cohésion et une complicité qui révèle le bonheur de jouer ensemble.


OPS - Octuor Mendelssohn - C. Julliard, Thomas Gautier, Guillaume Roger, J.-G. Queyras, Marie Viard - Photo: lfdd

Pour l'Octuor à cordes en mi bémol majeur de Mendelssohn, Marie Viard remplaçant Nicolas Hugon au violoncelle, la pièce démarre avec verve et joie, légèreté et énergie. Energie au point qu'à un moment on entend un "plock", un "aïe" et un petit rire. C'est une corde qui s'est cassée au violon de Charlotte Julliard. L'occasion pour Jean-Gihen Queyras de raconter un concert où Martha Argerich fit recommencer par deux fois une pièce (presque terminée) pour raison de corde cassée. Par chance, ici nous n'en étions qu'au début et nous avons pu profiter d'une réécoute de ce début primesautier du long premier mouvement (Allegro moderato ma con fuoco) qui continue en un deuxième mouvement (Andante) virtuose et enjoué. Le troisième (Scherzo : Allegro leggierissimo) est dansant et ludique à souhait.
Tout finit dans un dernier mouvement (Presto) si rapide qu'on a l'impression que le compositeur veut rattraper le temps perdu (bien qu'il soit encore si jeune) ou alors vivre la vie à tombeau ouvert.


OPS - Octuor Mendelssohn - C. Julliard, Thomas Gautier, Guillaume Roger, J.-G. Queyras, Marie Viard - Photo: lfdd

Ce bonheur de vivre, de la musique, jouée avec amour et fraternité par cette petite compagnie, bonheur contagieux, nous l'avons également vécu lors de cette très belle matinée de découverte de très belle musique. Et nous avons gagné en énergie au moins pour la journée sinon pour le mois, en attendant le prochain concert.  


P.S. Et nous dédions ce bonheur au jeune couple qui a assisté à ce concert et dont la femme se préparait à accoucher dans la semaine. Le bonheur aussi pour l'enfant...


La Fleur du Dimanche


Musique de Chambre
Cité de la Musique et de la Danse
Dimanche 10 novembre 2019
Schönberg : Verklärte Nacht.
Mendelssohn : Octuor à cordes en mi bémol majeur.

Distribution :
Jean-Guihen QUEYRAS : violoncelle - Charlotte JUILLARD : violon - Samika HONDA : violon - Thomas GAUTIER : violon - Guillaume ROGER : violon - Angèle PATEAU : alto, Agnès MAISON : alto - Nicolas HUGON : violoncelle - Marie VIARD : violoncelle.

jeudi 18 octobre 2018

Verklärte Nacht d'Anne Teresa de Keersmaeker: Et souffrir de plaisir

Dans le cadre du Festival d'Automne, le portrait consacré à Anne Teresa de Keersmaeker en douze stations - douze spectacles tout au long d'une carrière qui se continue depuis plus de trente-cinq ans - marque la fidélité au Théâtre de la Ville et montre également le talent de découvreur que Gérard Violette a prouvé en l'inscrivant au programme en 1983 pour sa troisième pièce, la très connue "Rosas danst Rosas" de sa troupe Rosas créée deux ans plus tôt et les nombreuses fois où elle est repassée avec ses nouvelles créations. 
C'est donc l'occasion de voir - ou revoir - cette énergie de la danse qui passe dans tous ces spectacles, que ce soit sur un air minimaliste ou plus classique, ou version jazz ("A love supreme" de John Coltrane, nouvelle version - version masculine - chorégraphiée avec Salva Sanchis).


Anne Teresa De Keersmaeker - Verklärte Nacht - Photo: Anne van Aerchot

Au Théâtre de la Ville - Espace Cardin, c'est la version "double duo" de "Verklärte Nacht" qui est présentée avec Samantha van Wissen, débordante d'énergie et de sensualité, dans sa danse alternée entre Mark Lorimer puis Bostjan Antoncic. Le sextuor à cordes d'Arnold Schönberg enregistré par l'Orchestre Philharmonique et New-York sous la direction de Pierre Boulez, tout en variations entre des débordements passionnés et de fines et discrètes variations expriment à merveille l'état d'esprit encore romantique du jeune compositeur qui a écrit cette pièce pour son amour Mathilde von Zemlinski - dont le destin sera tout aussi romantique, et même tragique.


Anne Teresa De Keersmaeker - Verklärte Nacht - Photo: Anne van Aerchot

Cette histoire d'un amour coupable (la femme est enceinte d'un autre homme avant d'aimer son amour) est traduite avec tension - la première rencontre - et séparation - se fait dans le silence et la deuxième rencontre n'en est que plus poignante. Les interprètes, surtout Samantha van Wissen toute en balance entre passion, souffrance et désir (en Allemand la passion "Leidenschaft" est construit avec le mot "Leiden" et signifie littéralement "qui procure de la souffrance") et  totalement incarnée par les interprètes. 

"Sie geht mit ungelenkem Schritt.
Sie schaut empor; der Mond läuft mit.
Ihr dunkler Blick ertrinkt in Licht.

Elle va d'un pas incertain.
Elle relève le regard, la lune la suit.
Son regard sombre se noie dans la lumière."

La Femme et le monde (Weib und Welt) de Richard Dehmel


Anne Teresa De Keersmaeker - Verklärte Nacht - Photo: Anne van Aerchot

Nous assistons, nous aussi, souffrant en empathie avec le couple dans cette danse, à la fois de séduction, de désir, de rupture, d'acceptation qui passe d'un corps à l'autre et bascule de la proximité la plus sensuelle à l'inquiétude ou la folie presque. La danse se fait sur le fil, en déséquilibre et en symbioses violentes.
Le plateau de l'Espace Cardin qui favorise la proximité renforce cette union avec les protagonistes qui nous impliquent à merveille dans leur élan. La lumière, en clair-obscur qui révèle, cache ou met entre parenthèse l'un ou l'autre des deux protagosiste contribue à cette belle atmosphère de tension "éclairée" et transfigurée... 
Et, bien que la pièce soit courte, elle nous laisse exténués et hors d'haleine, mais avec le sentiment d'avoir vécu une très belle histoire d'amour.


 


La Fleur du Dimanche  

Verklärte Nacht
Théâtre de la Ville
Jusqu'au 24 octobre - 20h00