jeudi 13 février 2020

Histoires d'amour à l'OPS: un Mahler n'arrive jamais seul ou une Saint Valentin poignante

Le titre nous le laissait deviner: d'histoires d'Amour, il y en avait au moins deux. Et comme le veut (un peu) la légende (ou la tradition), qui dit amour - Eros - dit mort - Thanatos.

Le programme du concert à l'affiche de l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg sous le signe (et la date) de la Saint Valentin, en ce 13 et 14 février 2020, voit donc une première pièce de Richard Wagner, un résumé en quelque sorte de l'Opéra Tristan et Isolde qui dure quatre bonnes heures: Le Prélude et la Mort d'Isolde en dix-neuf minutes.


Histoires d'amour - OPS - Wagner - Tristan et Isolde - Photo: lfdd

Cette légende médiévale que Richard Wagner a réécrite pour cette pièce qui marque l'entrée de la Musique dans la modernité, a été créée le 10 juin 1845 à Munich. Une lente introduction qui monte en puissance nous engage vers cet entremêlement du désir et le la mort avec une puissance et une sensualité incroyable. Les nombreuses mélodies se relaient et se répètent. La mort d'Isolde - "Liebestod" - conclut avec passion cette transfiguration de l'Amour éternel.


Histoires d'amour - OPS - Mahler - Symphonie N° 5 -  Photo: lfdd

Ensuite, la Symphonie n°5 en do dièse mineur de Gustav Mahler (1860-1911) qu'il a commencé à écrire en 1901. Le compositeur venait d'échapper de justesse à la mort (une hémorragie intestinale) et il va rencontrer Alma Schindler, qui n'a que 22 ans et avec qui il va vivre une relation passionnée. Cette passion donne également sa couleur à cette cinquième Symphonie.


Histoires d'amour - OPS - Mahler - Symphonie N° 5 -  Photo: Nicolas Rosès

Elle démarre par une puissante sonnerie de trompette (Vincent Gillig). La trompette et les vents vont souffler fortement en solo ou en famille tout au long de la pièce. Les cordes, graves, démarrent cette marche funèbre (Trauermarch: im gemessenen Schritt. Streng. Wie ein Kondukt) et les airs martiaux alternent avec une mélodie plus tendre, rassurante, tout en allant de climax en climax.


Histoires d'amour - OPS - Mahler - Symphonie N° 5 -  Photo: Nicolas Rosès

Le deuxième mouvement (Sturmisch bewegt. Mit grösster Vehemenz) débute par une véritable tempête sonore et les airs sont repris par les différentes familles d'instruments. Avec le troisième mouvement (Scherzo: kräftig, nicht zu schnell), le ciel se découvre, l'air redevient frais et virevoltant, presqu'une fête, des danses rustiques (Ländler) ou des valses viennoises se laissent entendre dans les variations pour se fondre dans un chaos avant le point final. 


Histoires d'amour - OPS - Mahler - Symphonie N° 5  - Direction. Aziz Shokhakimov -  Photo: Nicolas Rosès

Le quatrième mouvement, l'Adagietto: Sehr Lagsam, rendu célèbre par le film de Visconti "Mort à Venise" voit un dialogue apaisé et nostalgique entre les corde et la harpe (Pierre-Michel Vigneau). C'est d'ailleurs par ce mouvement que Mahler a commencé à écrire sa Symphonie. Pour le mouvement final, Rondo-Finale: Allegro c'est un retour aux vents. Quelques airs lancés et repris par les vents (cor, Alban Beunache, hautbois, Sébastien Giot et clarinette, Sébastien Koebel) puis par l'orchestre lancent la folle explosion de joie et les savants mélanges d'airs repris et mixés dans des supperposition et expositions ruptures continues.


Histoires d'amour - OPS - Mahler - Symphonie N° 5 - Direction. Aziz Shokhakimov -  Photo: Nicolas Rosès


Un vrai feu d'artifice et une montée en puissance sans fin où l'orchestre et son chef vont au bout de leur engagement. Un chef-d'oeuvre magnifiquement servi. En plus des solistes, il faut saluer la merveilleuse interprétation de l'ensemble des musicien.ne.s de l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg qui ont magnifiquement alterné ces instants solos avec des mouvements d'ensemble, à l'unisson ou par grandes familles. Et le talent remarquable du chef "prodigue" Aziz Shokhakimov qui a complètement payé de sa personne dans une direction physiquement très engagée - une vrai spectacle à lui tout seul.
Il faut rappeler que ce dernier a apris à six ans le violon, l'alto et la direction d'orchestre à l'âge de six ans et qu'il a dirigé à treize ans l'orchestre symphonique national d'Ouzbekistan, dont il est devenu le chef principal à dix-huit ans. A 21 ans il remporte le Concours international de direction d'orchestre Gustav Mahler de Bamberg. Et il a prouvé tout son talent lors de cette soirée mémorable.

La Fleur du Dimanche

Concert du 13 février 2020 - 20h00 - Orchestre Philharmonique de Strasbourg
Premier violon - super soliste: Charlotte Juillard
Direction: Aziz Shokhakimov
Encore une représentation le 
14 février à 20h00 au Palais de la Musique et des Congrès de Strasbourg





dimanche 9 février 2020

Siam, Indochine, Cambodge.. Faire barrage

Les rêves et la réalité se croisent dans ces territoires lointains, appelés autrefois "Indochine" ou "Indochine française", dont des souvenirs et des péripéties viennent encore jusqu'à  nous...
Duras, Rithy Panh, Gilles Caron, entre autres, dont on entend parler récemment, sont liés à ces pays par des souvenirs anciens ou plus proches, nostalgiques ou plus douloureux...
Des souvenirs de sang, aussi, rouge comme les fleurs du jour:


Fleurs rouges - Photo: lfdd

Dans cette actualité qui nous parle de ces pays, la pièce de Marguerite Duras "L'Eden Cinéma" qui passe actuellement au TNS à Strasbourg (voir mon billet du 4 février) dont voici un extrait du dialogue du frère et de la soeur:
Suzanne
Écoutez les paysans de la plaine, eux aussi, elle les avait convaincus. Depuis des milliers d’années que les marées de juillet envahissaient les plaines… 
Non… disait-elle. Non… Les enfants morts de faim, les récoltes brûlées par le sel, non ça ne pouvait aussi pas durer toujours.
Ils l’avaient crue.
Joseph
Des milliers d’hectares allaient être soustraits au Pacifique.
Tous seraient riches.
L’année prochaine
Suzanne
Les enfants ne mourraient plus. Ni de la faim. Ni non plus du choléra.
On aurait des médecins. Des institutrices comme jeune, elle, elle l’avait été.
Joseph
On construirait une longue route qui longerait les barrages et qui desservirait les terres libérées du sel. On serait heureux. D’un bonheur mérité.

La pièce a été adapté du livre "Un barrage contre le pacifique", dont Rithy Panh a fait un film qui sera visible au Cinéma Star le 16 février (gratuit).


Les fraises vertes - Photo: lfdd

Rithy Panh est un cinéaste franco-cambodgien, rescapé des camps des Kmer Rouges mais y a perdu sa famille. Son travail est une quête impossible pour en retrouver le souvenir. Il en a aussi récemment fait un livre avec Christophe Bataille, "La Paix avec les morts".
En voici un "extrait".


Extrait - La Paix avec les morts - Rothy Panh

Du Cambodge, il dit aussi:
"... Il n'y a plus d'intellectuels au Cambodge, plus de penseurs, d'historiens. Ils ont tous été liquidés. Il faut des générations pour en refaire. Alors quand un type dit des conneries, il n'y a plus personne pour lui répondre."

Le Cambodge, c'est aussi le pays où a "disparu" en 1970 le photographe Gilles Caron, au début de la révolte des Khmers Rouges de Pol Pot.
Un magnifique portrait de ce photographe au travers de la lecture de ses photos de différents reportages (Mai 68, la guerre des 6 jours en Israël, le Vietnam, L'Irlande du Nord, etc.) où l'on comprend qu'il a été à l'avant-scène de ces "théâtres" de l'actualité. Ne ratez pas ce portrait sensible et intelligent: "Histoire d'un regard"

En voici la bande annonce:





Pour les chansons de ce dimanche, je vous propose la chanson de Gérard Manset "Royaume de Siam":




Et pour rester dans l'actualité culturelle, la venue à Strasbourg de Babx, à Pôle Sud, dans le spectacle Multiple-s de Salia Sanou me donne l'envie et l'occasion de vous en proposer quelques chansons.
Pour commencer Omaya (BabX / Anil Eralsan / Wassim Halal):

 


Puis Suzanne aux yeux noirs:



Naomi aime:


Jean Genet:



Et la version en public:





Bon Dimanche 

La Fleur du Dimanche 
  

vendredi 7 février 2020

Au TNS: Le reste vous le connaissez par le cinéma: Cadmos et les dents du dragon

Le cinéma s'invite sur scène pour un court instant au TNS à Strasbourg dans le spectacle "Le reste vous le connaissez par le cinéma" un texte de Martin Crimp, mis en scène par Daniel Jeanneteau. C'est le "Choeur" des "Filles" qui nous projette un "moment clé" de l'histoire de Thèbes dont nous assistons à un autre épisode, celui de la malédiction des Labdacides.


Le reste vous le connaissez par le cinéma - Martin Crimp - Daniel Jeanneteau - TNS - Photo: Mammar Benranou


L'épisode, extrait d'un peplum, décrit la fondation de Thèbes par le Phénicien Cadmos, qui après avoir tué le dragon et semé ses dents, assiste à la naissance de guerriers qui vont s'entretuer, mais dont les cinq survivants construisent la ville.
Ce "choeur de Filles" - les "Phéniciennes", femmes en transit de la  pièce, sont une résurgence du choeur antique de la pièce d'Euripide "Les Phéniciennes" sur laquelle Martin Crimp se base pour ce spectacle. Et ces filles ont le rôle, à la fois de regard moderne, de démiurge, grandes organisatrices de la représentation, et de "poseuses de questions", d'énigmes, les Sphinges.


Le reste vous le connaissez par le cinéma - Martin Crimp - Daniel Jeanneteau - TNS - Photo: Mammar Benranou


Ce sont elles qui, après avoir posé le décor - une salle de classe déjà chamboulée, et qui va encore être le champ de batailles d'affrontements familiaux (des Labdacides) et le champ sémantique décalé: interrogations, exposés, démonstration par l'absurde, vont faire littéralement accoucher Jocaste de cette l'histoire de famille des plus emblématique. A savoir le mythe d'Oedipe et la guerre fratricide de ses deux fils Etéocle et Polynice sous les yeux (ou plutôt sous les oreilles, car cette histoire est un "récit") des soeurs qui restent Antigone et Ismène et de leur mèrJocaste. 
Ce seront donc de multiples rebondissements dont nous connaissons déjà la trame (et le drame) qui vont jalonner cette pièce pleine de cris et de fureur, de vol planés de chaises et de tables, d'amour et de haine. Mais avec cette distanciation à la fois du jeu (le Choeur, manipulateur de marionnettes et souffleur des personnages) et témoin décalé (dans le temps avec les accessoires et le regard du monde actuel) qui s'insinue dans le mythe au point de le désacraliser: A la fin Oedipe, ce roi légendaire, père d'un concept phare de la psychanalyse) sortant enfin de sa "caverne" (une cabane perchée) ne rêve que de chocolat et d'écouter de la musique à la radio.


Le reste vous le connaissez par le cinéma - Martin Crimp - Daniel Jeanneteau - TNS - Photo: Mammar Benranou


Cela nous met en face de ces mythes tout en nous remettant en perspective notre époque actuelle qui oublie les questions fondamentales: la violence, le pouvoir, l'accueil, les liens entre les peuples, et les relations familiales proches.

La pièce mélange les genres et l'on passe de moments presque comiques à des épisodes poignants ou carrément révoltants. Les questions de morale, de courage et d'engagement ne sont pas oubliés: L'épisode  de la décision exemplaire du fils de Créon, le frère de Jocaste, Ménécée (présent dans la pièce d'Euripide et non dans d'autres versions du mythe) est un moment intense (une pensée particulière aux très jeunes comédiens Clément Decout et Victor Katzatov en alternance).


Le reste vous le connaissez par le cinéma - Martin Crimp - Daniel Jeanneteau - TNS - Photo: Mammar Benranou

Martin Crimp a tenté de rendre avec un regard actuel nos mythes fondateurs et le choix de Daniel Jeanneteau d'inclure dans le jeu ces jeunes filles presque vierges de théâtre avec la complicité de la comédienne Elsa Guedj apporte un vent de fraîcheur, d'humour et d'innocence dans cette représentation. Sans oublier l'émotion.

A propos d'émotion, le cinéma est sollicité une autre fois dans la pièce, lorsque l'on parle du plan de fin du film de Pasolini avec la caméra qui monte vers les arbres et "qu'on a envie de pleurer".
Et dans le film (pas dans la pièce, Oedipe dit: "O lumière que je ne verrai jamais plus! Lumière qui autrefois étais mienne. Tu m'illumines pour la dernière fois. Je suis arrivé. La vie finit là où elle a commencé." 

La Fleur du Dimanche


Le reste vous le connaissez par le cinéma

du 7 au 15 février 2020 - TNS Strasbourg

Création:
Gennevilliers
Du 9 janvier au 1er février 2020 au T2G – Théâtre de Gennevilliers – Centre dramatique national 

Tournée:
Lille
Du 10 au 14 mars 2020 au Théâtre du Nord
Lorient

Les 20 et 21 mars 2020 au Théâtre de Lorient − Centre dramatique national

Texte Martin Crimp
D’après Les Phéniciennes d’Euripide
Traduction de l’anglais Philippe Djian
Mise en scène et scénographie Daniel Jeanneteau
Avec Solène Arbel, Stéphanie Béghain, Axel Bogousslavsky, Yann Boudaud, Quentin Bouissou, Jonathan Genet, Elsa Guedj, Dominique Reymond, Philippe Smith, et en alternance Clément Decout, Victor Katzarov
Et le choeur, en alternance
Delphine Antenor, Marie-Fleur Behlow, Diane Boucaï, Juliette Carnat, Imane El Herdmi, Chaïma El Mounadi, Clothilde Laporte, Zohra Omri

Assistanat et dramaturgie Hugo Soubise
Conseil dramaturgique Claire Nancy
Collaboration artistique / Choeur Elsa Guedj 
Assistanat à la scénographie Louise Digard
Lumière Anne Vaglio
Son Olivier Pasquet
Ingénierie sonore et informatique musicale IRCAM Sylvain Cadars
Costumes Olga Karpinsky

Dominique Reymond est actrice associée au TNS
Le décor est réalisé par les ateliers du TNS
Le texte, dans la traduction de Philippe Djian, est publié chez L’Arche Éditeur

Production T2G - Théâtre de Gennevilliers – Centre dramatique national
Coproduction Théâtre National de Strasbourg, Ircam – Centre Pompidou, Festival d’Avignon, Théâtre du Nord - CDN Lille Tourcoing Hauts-de-France, Théâtre de Lorient – Centre dramatique national
Action financée par la Région Île-de-France
Avec le soutien de la Fondation SNCF
Remerciements à la MC93 – Maison de la culture de la Seine-Saint-Denis Bobigny
Création le 16 juillet 2019 au Festival d’Avignon

mercredi 5 février 2020

Multiple-s de Salia Sanou à Pôle Sud: Passage-s et transmission-s

Le spectacle Multiple-s de Salia Sanou à Pôle Sud est une célébration de la passation, du déplacement, du voyage, du mouvement, un hommage aux rencontres et aux échanges.
Salia Sanou invite dans ce spectacle à trois faces, trois artistes qui ont compté pour lui. D'une part, la chorégraphe Germaine Acogny, qui lui avait enseigné la danse. Puis, l'auteure Nancy Huston qui partage avec lui la qualité d'exilé et pour finir, le musicien et chanteur Babx avec lequel, après un voyage en terre de poésie francophone, ils vont partager le rythme, et pour finir tous ensemble dans une danse d'adieu.



Le plateau est presque nu, juste deux barrières lumineuses de néon, mobiles, et se transformant selon le contexte en cloison éclairante, en rayonnages de bibliothèque ou en barreaux, ou encore servant à marquer des entrées imaginaires, ouvrant ou fermant donc l'espace de la scène sur laquelle se trouve un plateau rond qui quelquefois se met à tourner. Et la danse presqu'immobile qui s'y déroule y gagne en volume. 


Multiple-s - Pôle Sud  - Salia Sanou - Germaine Acogny 

C'est avec Germaine Acogny que cela prend le plus d'ampleur, le langage de la danse, des danses (danse des pays: pays d'Afrique, de France, d'Allemagne,..) est interrogé, réactivé, la mémoire et le geste se retransmet, les souvenirs ressurgissent dans ce dialogue où les rôles s'échangent et où le maître qui dansait avec un grand bras, danse maintenant avec un troisième pied (une canne rouge) en duo avec son élève qui récupère la canne en bois d'origine. Le tout sur des airs de piano brinque(bach)lant...


Multiple-s - Pôle Sud  - Salia Sanou - Nancy Huston 

Avec Nancy Huston, l'échange s'installe au niveau de la langue et de la question de la séparation, de la coupure. Coupure des corps et des vies, des esprits, coupure des souvenirs et de la relation. Dichotomie entre le pays d'origine et le pays d'adoption, entre l'enfance perdue et le présent, entre le souvenir et la relation sociale, forcément coupée; l'expérience, basée ailleurs n'étant pas partageable et la vie présente étant intransmissible aux relations passées. En somme une coupure muette et impossible à guérir. Une opposition insurmontable, un hiatus permanent. D'où l'on ne peut se sortir que par la poésie ou le silence du corps qui cherche l'autre dans la danse des mots et de la musique du vent, de la flute ou du saxophone.


Multiple-s - Pôle Sud  - Salia Sanou - Babx 

Les mots, la poésie sont également le terrain de Babx, qui accompagne au piano les mots en poésie d'Aimé Césaire (Cristal Automatique) ou du canadien François Miron (La marche à l'amour). Bach se cache également derrière tout cela, le toucher velouté de Babx nous envoûte, et Salia Sanou, l'arrachant à son piano solitaire et l'amenant, face au public sur le terrain commun du rythme, partant des mains pour en arriver aux pieds, à se retrouver, se rencontrer et également entrer en dialogue avec le corps.
Les corps se rencontrent, ouvrent l'espace, invitent à l'échange, communient.


La Fleur du Dimanche

Multiple-s
Salia Sanou / Cie Mouvements Perpétuels
Pôle Sud, le 4 et 5 février


Multiple-s
France, Burkina Faso / 3 duos / 75'

De vous à moi : Création mai 2018, Le Kiasma, Castelnau-le-Lez

De beaucoup de vous : Création septembre 2018, les Quinconces l’Espal, Scène nationale du Mans et Les Francophonies, Limousin

Et vous serez-là : Création juin 2019, Charleroi Danse

Conception et chorégraphie : Salia Sanou
Interprétation : Nancy Huston, Germaine Acogny, Babx, Salia Sanou
Lumière : Marie-Christine Soma
Scénographie : Mathieu Lorry Dupuy
Musique : Babx
Régie générale : Rémi Combret
Régie lumière : Eric Corlay
Régie son : Delphine Foussat
Administration de production : Stéphane Maisonneuve
Production : Compagnie Mouvements Perpétuels
Coproductions : Théâtre national de Chaillot - Charleroi Danse - Centre chorégraphique de la Fédération Wallonie-Bruxelles - les Francophonies en Limousin - Espace Malraux, Scène nationale Chambéry et de la Savoie - Centre national de danse contemporaine, Angers - le Kiasma de Castelnau-le-lez - Ambassade de France au Sénégal.
Avec le soutien du CN D, Centre national de la danse, de l’Ecole des Sables de Toubab Dialaw au Sénégal, de la Termitière - CDC de Ouagadougou au Burkina Faso, de Montpellier Danse - Agora Cité internationale de la Danse.
La Compagnie Mouvements Perpétuels est conventionnée par le ministère de la Culture – DRAC Occitanie et par la Région Occitanie, elle reçoit le soutien de la Ville de Montpellier et de Montpellier Métropole Méditerranée  

mardi 4 février 2020

L'Eden Cinéma au TNS: La vie n'est pas un long film tranquille

Ne vous fiez pas à la chronologie dans cette pièce de Marguerite Duras, "L'Eden Cinéma", adaptée en 1977 de son livre "Un barrage contre le Pacifique", son troisième roman, édité en 1950.
Ni au déroulement de la pièce mise en scène par Christine Letailleur. 


L'Eden Cinéma - Photo: Jean-Louis Fernandez

L'histoire, essentiellement racontée par Suzanne (et son frère Joseph) commence par le parcours de leur mère, venue du Nord de la France dans cette Indochine française à l'époque, comme institutrice, et suivant son mari - ce "père, inconnu" de Suzanne, vu qu'il est mort rapidement - à l'origine de leur malheur. Ou plutôt révélatrice des difficiles conditions de vie d'une institutrice, veuve avec ses deux enfants, obligée de travailler comme pianiste dans un cinéma. Et surtout, de son impossible rêve où elle se bat à la fois contre la nature - les grandes marées du Pacifique - et l'administration coloniale - qui trompe et exploite les pauvres en leur vendant plusieurs fois des terres incultes - pour exploiter ces terres salées. Au point de jeter la famile dans le dénuement et la mère dans la folie.


L'Eden Cinéma - Photo: Jean-Louis Fernandez

Cette histoire, pleine de rebondissements, même si la mère garde son idée fixe, est racontée sur trois niveaux: la narration, qui quelquefois se transforme en dialogues, et en scènes jouées et les commentaires en voix off. C'était l'objectif de Marguerite Duras de secouer les règles théâtrales lors de la création de la pièce en 1977 (voir plus bas la vidéo d'achive sur la création par Claude Régy avec Madeleine Barraud, Bulle Ogier et Michael Lonsdale), de perturber le niveau de discours, d'avoir la description qui s'insinue dans le texte et les actions qui ne se sont pas jouées. Christine Letailleur joue le jeu et garde également les mêmes acteurs pour les personnages dans les différentes temporalités (les détails vestimentaires servent de repère, alors soyez attentifs!), parce que la temporalité est également bousculée.


Marguerite Duras (Donnadieu) jeune 

Comme au cinéma, nous avons droit à des flashes-back ou des projections dans l'avenir.
Christine Letailleur le justifie dans  l'interview par Fanny Mentré dans le dossier d'accompagnement de la pièce:
"On pourrait faire jouer la période de l’adolescence par d’autres acteurs que ceux du début, par des acteurs plus jeunes. Tout est une question de parti pris de mise en scène. Le mien est que ce soient les mêmes acteurs qui interprètent les scènes du présent et du passé. C’est plus fort, à mon sens ; je crois qu’à partir d’un certain âge, on revisite les scènes du passé, celles de l’enfance, peut-être pour mieux se réconcilier avec sa propre histoire, retrouver des émotions enfouies, réinventer cette période...
Cette histoire, ces émotions enfouies, les quatre comédiens nous le présentent avec sensibilité et nous permettent de les imaginer et même de les inventer. Cette découverte de l'amour et de la liberté par cette adolescente ambigüe, Suzanne (superbe Caroline Proust), sa relation ambivalente avec son frère, chasseur, aventurier et violent (bien campé par Alain Fromager), le jeu de l'amour et de l'argent avec son soupirant-amant Mr Jo (Hiroshi Ota, qui avait joué l'Homme dans la pièce "Hiroshima, mon amour" précédemement mis en scène par Christine Letailleur) et la poignante mère (incroyable Annie Mercier), à la fois mère courage, mère vengeresse et mère complètement folle. Son monologue (la lettre "finale" aux fonctionnaires) est un climax de la pièce. Comme le dit Suzanne dans la pièce: 
"Elle veut avoir raison de l'injustice, la mère, de l'injustice fondamentale qui régit le monde, encore. Elle veut avoir raison de la force des vents, de la force des marées, encore."


Marguerite Duras et sa mère Marie Donnadieu

C'est une pièce engagée, même si le résultat n'est pas gagné, mais nous y adhérons. Et nous nous laissons porter par cette ambiance, cette moiteur, cette nonchalance, avec les ambiances des îles d'Emmanuel Léonard, quelques pièces au piano - dont la Valse de l'Eden (Carlos d'Alessio voir plus bas), entêtante ritournelle qui tourne les têtes - et les lumières de Grégoire de Lafond avec la complicité de Philippe Berthomé qui nous transportent dans un India Song crépusculaire, transcendé par une scénographie minimale d'Emmanuel Clolus, avec ce bungalow mobile qui peut s'effacer et devenir la projection des fantasmes, dont le film de Gustav Machaty "Erotikon".
     
La Valse de l'Eden - Carlos d'Alessio:


 


Extrait de la pièce L'Eden Cinéma avec Bulle Ogier et Michael Lonsdale après l'interview de Claude Régy lors de la création de la pièce en 1977:  





La Fleur du Dimanche

L'Eden Cinéma
TNS du 4 au 20 février

Autour du spectacle: 
projection du film de Rithy Panh
"BARRAGE CONTRE LE PACIFIQUE
le 16 février 2020 à 11h00 au cinéma Star à Strasbourg - Gratuit

Tournée (en cours)
Théâtre de la Ville - Paris - au 19 décembre 2020  

CRÉATION AU TNS
PRODUCTION

Texte Marguerite Duras
Mise en scène Christine Letailleur
Avec Alain Fromager, Annie Mercier, Hiroshi Ota, Caroline Proust
Scénographie Emmanuel Clolus, Christine Letailleur
Lumière Grégoire de Lafond avec la complicité de Philippe Berthomé
Son Manu Léonard
Vidéo Stéphane Pougnant
Assistanat à la mise en scène Stéphanie Cosserat

Christine Letailleur est metteure en scène associée au TNS
Le décor et les costumes sont réalisés par les ateliers du TNS
Le texte est publié aux éditions Gallimard


Production Théâtre National de Strasbourg, Compagnie Fabrik Théâtre

dimanche 2 février 2020

De deux devins (2.2.2020) trois M (aime) et un N (haine)

Ce titre un peu énigmatique vient à la fois de la date de ce jour: Deux février deux mille vingt, qui peut se lire ainsi: 2, 2,  2, 2 20) et renvoie aux trois M, initiales des noms de Michaux, Maulpoix et du prénom de Martin Adamiec, ainsi que de celle du nom de Jean-Luc Nancy. Bon, ce n'est pas que j'aime les uns et pas les autres mais c'est juste pour le jeu... Vous en saurez plus plus tard...
Mais avant, la fleur du dimanche:


Fleur du dimanche 2/2/2020 - Photo: lfdd


Je ne vais pas vous faire patienter plus longtemps, les 3 M se sont donné rendez-vous à la Galerie Chantal Bamberger à Strasbourg, à l'occasion de l'exposition des oeuvres graphiques des deux premiers:
Le poète Jean-Michel Maulpoix, qui s'est mis sur la tard à faire de la peinture, plutôt tendance calligraphie, mais narrative - un trait fin, acéré, gai et tendre à la fois - dialogue sur les murs avec l'encre de Chine, la peinture et la gravure d'Henri Michaux. 


Henri Michaux - Galerie Chantal Bamberger

Et quelquefois, l'on ose se demander de qui est l'oeuvre dans cet accrochage volontairement mixé. Jean-Michel Maulpoix connaissait bien Michaux et avait écrit quelques livres et articles sur lui. 
La lecture de Martin Adamiec a d'ailleurs débuté par un texte du premier sur le second. 


Jean-Michel Maulpoix - Galerie Chantal Bamberger

Jean-Michel Maulpoix - Tentative de resurrection des âmes - Galerie Chantal Bamberger

Je vous conseille vivement d'assister à une des prochaines lectures - il y en a tous les vendredis à 20h00 jusqu'à fin février. Les textes choisis de Michaux suivis par quelques extraits de livres de Maulpoix "vivent" littéralement dans la bouche et le corps du comédien. La poésie devient présente, le récit s'illumine, est projeté devant nous, les détails et les sentiments surgissent et nous sommes happés par les multiples "tableaux" vivants qui se déroulent devant nos yeux, que ce soient des histoires de "Plume", de poissons, de fourmis ou des lettres qui nous arrivent "d'un pays lointain"...  


Fleur du dimanche 2/2/2020 - Photo: lfdd

Pour ne pas déflorer le contenu, je vous propose d'autres textes que ceux lus à cette occasion.

Henri Michaux

"J'écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire: me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie" affirme Henri Michaux dans Passages (1950). et Jean-Michel Maulpoix continue: 
"Toute l'oeuvre de ce poète, né à Namur, consiste en effet en une périlleuse traversée de ce qu'il appelle "l'espace du dedans". Et c'est l'un de ses traits les plus remarquables que de nous parler de l'être, et donc de nous-mêmes, comme d'un territoire à explorer, d'un paysage dont l'apparente stabilité dissimule de minuscules ou spectaculaires événements."

Voici un poème de Michaux:

Emportez-moi

Emportez-moi dans une caravelle,
Dans une vieille et douce caravelle.
Dans l'étrave, ou si l'on veut, dans l'écume,
Et perdez-moi, au loin, au loin.

Dans l'attelage d'un autre âge.
Dans le velours trompeur de la neige.
Dans l'haleine de quelques chiens réunis.
Dans la troupe exténuée des feuilles mortes.

Emportez-moi sans me briser, dans les baisers,
Dans les poitrines qui se soulèvent et respirent,
Sur les tapis des paumes et leur sourire,
Dans les corridors des os longs, et des articulations.

Emportez-moi, ou plutôt enfouissez-moi.


Jean-Michel Maulpoix

Et une "Confession" de Jean-Michel Maulpoix (dans "Précis de théologie à l'usage des anges" - Fata Morgana):
"Je ne puis croire qu'à des dieux morts, des anges bannis aux ailes brisées, des vierges de bois peint qui s'écaillent, et des christs de pierre dont les intempéries ont effacé les traits aux portes des églises.
 Quand la mer se retire, je ramasse les squelettes des anges parmi les coquillages blancs fracassés et les plumes des goélands. L'infini tient dans la paume de la main.
Rien n'est si précieux que ce qui n'existe pas.

Dans le pollen des fleurs
"On les rencontre dans un souffle, dans le pollen des fleurs ou les mots dans le dictionnaire, un clin d'oeil ou un rêve, au café du commerce ou dans l'au-delà, derrière la première porte close ou sous un lampadaire. Il pleut, il se fait tard. L'heure de partir approche. Inutile de perdre patience; vous ne les verrez pas venir. Ils s'insinuent et se déplacent dans le corps des hommes, sans palabres ni bruit de pas. Ils sont le plancton phosphorescent de la croyance et de l'effroi."


Martin Adamiec

Pour rester dans les vagues et la mer, donnonsla parole (aussi) au lecteur, au comédien qui a commis récemment un livre "Fatiguer la réalité":

"Square Diderot, 
un enfant me questionne
Est-ce qu’il faut jouer le jeu de la vie adulte, Monsieur?
Je suis né ennuyé. Vous qui avez de la bouteille, vous êtes-vous déjà lancé à la mer?

Rue des vivants, 
je m’entends dire
Offrirais-tu à la grande faucheuse une vie sans vagues, au bord de l’eau, qu’elle ne voudrait pas de toi. Pour qu’elle vienne, prend plus de risque."


Jean-Luc Nancy

Je vous avais promis un "N", il s'agit de Jean-Luc Nancy, mais son "N" se transforme et se lit "A" comme amour, donc également "M" et "I" comme intérieur. A cela l'on peut rajouter un "P" comme philosophie.
A ce sujet, juste rappeler la projection du film de Philippe Poirier "L'expérience intérieure", entretiens qu'il a fait avec le philosophe strasbourgeois, sans mots mais par le biais d'images sur le corps et dont il a tiré deux films. Le premier a été montré vendredi dermier à Vidéo les Beaux Jours et le plus long sera projeté le 4 février à 19h00 à la HEAR: "L'expérience intérieure - penser dedans": Penser le dedans du corps conduit à penser dedans: à ressaisir ce corps dont l’épaisseur nous fixe dans le monde et nous expose aux autres corps, corps à corps, bord à bord. Images et pensée se répondent en contrepoint dans une expérience intérieure qui rencontre l’âme au plus vif comme au plus périssable des chairs. "Être mortels configure notre accès à l’infini, et c’est sur ce fond d’infini que nous sommes ensemble."
Et j'en profite pour citer une phrase de Jean-Luc Nancy qui a également écrit un livre qui s'intitule: "Je t'aime, un peu, beaucoup, passionnément... ", titre qui va bien à la Fleur du Dimanche et qui parle de l'Amour, ce " rapport unique avec ce que l’autre est et avec le fait que l’autre soit".


Plume 

Pour Plume, je ne vais pas faire le jeu de mot, je vous le laisse l'exprimer vous-même..

Mais je traverse les océans et vais vous chercher un chanteur canadien - qui s'exprime en Français avec l'accent chantant du Quebec. Je vous en offre un petit panorama de sa diversité et vous conseille de l'écouter jusqu'au bout pour en découvrir les surprises et les rebondissements.
Si vous n'avez pas le temps de lire, et d'écouter celà jusqu'au bout, revenez-y!


Plume Latraverse - Chambre à louer




Quand tous le monde est couché
moi, je commence à chanter tout en tapan du pied
Mon père qui dors pas répète dans sa tête tout bas
Il faut que j’alle jouer à la balle avec mon gant
il faut que j’alle jouer à balle sur le banc
Je frappe la balle, je la ramasse,
j’me dis que pour pénitence faut que je réchauffe le banc
À mesure que je grandissait j’avait un idéal,
c’était de jouer à la balle
Et Lorsque qu’il y a un un grand changement
losque j’ai eu mon deuxième gant

Je m’en alla, un soir comme ça
Moé l’inconnu, moé l’étranger
Je cherche coûte que coûte un p’tit coin pour m’réchauffer
Mais où est-il le nid si doux le savez-vous?

{Refrain:}
Chambre à louer, chambre à louer
Chambre chauffée, meublée, située rue De l’Ormier
Chambre à louer, chambre à louer
Mais des chambres y’en a icitte et là mais pas pour moé.

Je marche, il fait froid
Je n’ai pas de pain
Mais faut ben que j’marche parce qu’les autobus sont pleins
Mais où est-il le nid si doux le savez-vous?

Chambre à louer, chambre à louer
Chambre avec le lit fourni, 48 St-Denis
Chambre à louer, chambre à louer
Mais des chambres y’en a icitte et là mais pas pour moé

Oui ça y’est, je l’ai trouvé
Le palais que j’ai tant cherché
C’est icitte, c’est mon beau jour
Aujourd’hui j’en fait la guerre du Vietnam, un nid d’amour.

{Refrain:}
Chambre à louer, chambre à louer
Chambre chauffée, meublée, située rue De l’Ormier
Chambre à louer, chambre à louer
Mais des chambres y’en a icitte et là mais pas pour moé.



Plume Latraverse - Calvaire:





Plume Latraverse - Jonquière/Rock N' Roll Du grand Flan Mou:




Bon Dimanche


La Fleur du Dimanche

Si vous voulez davantage de Plume, je vous renvoie à un billet du 19 juillet 2015 (Bopépine - Ne pleure pas petite fille - Le Vaste Monde)