vendredi 6 octobre 2023

Mothers, A Song for Wartime de Marta Gornicka au Maillon: Le choeur s'en va-t-en guerre

 Marta Gornicka est belliqueuse. Avec son choeur de femmes réfugiées d'Ukraine, elle va en guerre contre la guerre, avec l'arme du chant et de la parole. Elle suit la vision politique de Bertold Brecht "qui expliquait qu'il n'existe pas d'Histoire en dehors de la guerre" elle fait  la démonstration que les femmes aussi peuvent se battre à leur manière. 

Et elle le fait en s'appuyant sur les chants traditionnels et en leur injectant une nouvelle énergie et des paroles d'une lucidité transperçante. Et elle le fait avec toute la force de ces vingt-cinq mères qui ont en elle la souffrance et l'exil. La révolte et la fragilité. Dans ce spectacle Mothers, a Song for Wartime que l'on a pu voir lors de trois soirées au Maillon à Strasbourg. 


Mothers, A Song for Wartime - Marta Gornicka - Photo: Bartek Warzecha


C'est une petite fille de huit ans qui, devant toutes ces mères attendent debout au fond de la scène, ouvre la cérémonie et récite avec entrain un poème que  l'on passe de maison en maison au Nouvel An pour souhaiter le bonheur aux familles. Une cérémonie entre la harangue, la messe engagée, le témoignage des violences et l'insurrection. Le choeur a capella va nous chanter des airs traditionnels. Cela commence par une chanson traditionnelle et rituelle qui souhaite la vie, la renaissance, puis d'autres célèbrent la nature ou l'amour. Mais il y a aussi des chants engagés, qui parlent de la situation actuelle, des violences, de la guerre, qui la dénoncent et parlent de révolte. Les paroles sont revendicatives, combatives, et les femmes sont de vraies combattantes. 


Mothers, A Song for Wartime - Marta Gornicka - Photo: Bartek Warzecha


Elles n'en demeurent pas moins des femmes sensibles et elles évoquent aussi leurs joies, leurs souvenirs et leurs plaisirs et leur situation d'exil, avec les proches, parents, frères et soeurs, enfants quelquefois dont elles sont séparées. Et leur émotion se transmet à travers leurs paroles et leur attitude. On passe ainsi d'une émotion à l'autre, entre empathie dans le malheur et volonté de s'en sortir et de se battre. Et la scénographie et la chorégraphie des corps y participent grandement. Ainsi les voix qui émergent de la masse pour dire les destins individuels ou les mouvements variés qui ressemblent à des manoeuvres presque militaires, avec frappe de tambour, mais aussi quand elles se mettent dans un cercle ouvert et confraternel - sororal même - par lequel passent à la fois la tendresse et la bienveillance. 


Mothers, A Song for Wartime - Marta Gornicka - Photo: Bartek Warzecha


Le spectacle ne tait rien et dénonce, et le nombre de morts de cette guerre, et les méthodes ignobles (violence des viols commis en public comme arme de guerre). Il nous force à nous interroger sur notre attitude vis-à-vis de ces faits et de ces images, que souvent nous évitons pour nous consoler d'images tendres de chats ou de fleurs. Le travail de Marta Gornicka avec ce choeur de femme n'est pas uniquement un choeur de consolation pour permettre la résilience, mais c'est, tout en cherchant à unir, soigner, guérir et chanter la vie, un instrument d'opposition contre l'oppression, une voix contre la répression. Et cette voix a été entendue et a ému.


La Fleur du Dimanche


Pour soutenir l'Ukraine dans cette guerre, d'autres actions sont menées, entre autres à Strasbourg par l'asssociation PromoUkaïna qui annonce un spectacle le 5 (?) ou le 21 octobre. Une autre action, Guernica - Ukraine également prévue à Strasbourg et dont je vais vous parler prochainement.

Danser Schubert au XXIe siècle: une grande vague de créations romantiques

 Après Bach, Wagner et d'autres, le nouveau programme de Bruno Bouché Danser... au XXIème Siècle est consacré à un musicien romantique prolixe: Schubert. Cette cinquième édition par laquelle le directeur du Ballet de l'Opéra National du Rhin cherche à interroger la création ici et maintenant dans un rapport au langage académique. Sa volonté, c'est de faire émerger des créateurs qui tout en rompant avec la tradition et le répertoire classique arrivent aussi à se positionner dans une création à côté des écoles néo-classiques allemandes, hollandaises ou américaines. Et pour ce faire, de donner les opportunités à ses danseuses et danseurs du Ballet du Rhin de se frotter à la création sans exclusion.


Ballet de l'Opéra National du Rhin - Danser Schubert - Photo: Agathe Poupeney


Le contexte de la pandémie et des conditions restrictives qu'elle a induite (confinement, fin des déplacements et plus de représentations) a été une opportunité pour démarrer ce travail. Le musicien choisi pour ce programme, Schubert est un auteur prolixe, bien que mort jeune à 31 ans, il a quand même écrit plus de mille compositions, dont plus de six cent Lieder et neuf symphonies, quinze quatuors à corde. Le plus surprenant, c'est qu'il n'y a eu de représentation publique que d'une seule pièce. Le reste était donné lors de soirées privées, les Schubertiades.


Ballet de l'Opéra National du Rhin - Danser Schubert - Photo: Agathe Poupeney


 Pour cette soirée, pour les douze chorégraphies abouties (il y a eu seize volontaires, ce qui est un très bon signe qui justifie la volonté de Bruno Bouché de solliciter les trente deux danseurs composant la troupe), ce sont donc des Lieder, des impromptus, des sonates, des trios et des quatuors plus ou moins célèbres  qui sont ainsi choisis et joués dans une dramaturgie musicale conçue par Bruno Anguerra Garcia qui était le pianiste répétiteur du Ballet ces trois dernières années.

 

Ballet de l'Opéra National du Rhin - Danser Schubert - Photo: Agathe Poupeney


Cela donne une unité à ce programme - d'ailleurs une des chorégraphies, Zwischen // HerztöneEntre // Battements de cœur) de Julie Weiss ponctue la soirée de ses tics-tacs et irruptions en interludes et respirations soit à l'aide d'une table transportée qui devient espace de jeu (clin d'oeil à la Table Verte ? ) ou des pas de deux frais et vivifiants. Les chorégraphies sont très variées et cela peut aller à ce solo, très court de Marwin Schmitt Adam dansé par Ryo Schimizu sur le Voyage d'hiver introduit par des rugissements de lion à la chorégraphie de Pierre Doncq qui lui succède (introduite par le porté de table) Etanos où l'on voit arriver au fur et à mesure des danseurs deux par deux avant l'arrivée du gros de la troupe et d'avoir seize danseuses et danseurs sur le plateau. La pièce qui dure vingt minutes (le premier mouvement de la sonate N° 21 pour piano) est un challenge et l'on a quelquefois de moments de pur plaisir et plénitude. 


Ballet de l'Opéra National du Rhin - Danser Schubert - Photo: Agathe Poupeney


C'est Maxime Georges qui accompagne en direct cette pièce, tout comme Thérapie d'un couple d'Alain Tridivic. La pièce, une belle chorégraphie gestuelle fine et précise d'un couple sur une chaise qui décrit leurs relations qui se dégradent pour se retrouver à la fin comme au début.  Une peu plus classique, le solo de Jean-Philipe Rivière Opus avec Audrey Becker, puis Double-Double de Noemi Coin. Le Baryton Bruno Khouri de l'Opéra Studio accompagné par le pianiste Hugo Mathieu interprète le Rois des Aulnes et le Chant du Cygne pour le duo dansé par Ana Enriquez et Ruben Julliard.


Ballet de l'Opéra National du Rhin - Danser Schubert - Photo: Agathe Poupeney


Après l'entracte, c'est parti pour des tableaux humains animés dans une pantomime de précision Le temps d'une bise où les cinq danseurs Marin Delavaud, Pierre-Emile Lemieux-Vienne, dont c'est la chorégraphie, Jesse Lyon et Hénoc Waysenson et Alice Pernao nous offrent un chassé-croisé millimétré et inventif. Dongting Xing nous offre avec Les Vagues de la rivière du temps un duo d'un romantisme symbolique avec le magnifique couple Di He et Ryo Schimizu sur le lied Aus dem Wasser zu singen chanté par la mezzo-soprano Bernadette Johns. C'est dans une belle robe de velours rouge qu'Alice Pernao danse Nuit et rêve de Christina Ceccini en proximité de Bernadette Jones. 


Ballet de l'Opéra National du Rhin - Danser Schubert - Photo: Agathe Poupeney


Marin Fukuda dans le très physique Anonyme  avec la Belle Meunière interprétée par Maxime Georges. C'est la chorégraphie qui intègre le plus le décor de Sylvère Jarrosson, de grandes toiles à la fois abstraites mais totalement emplies de mouvement qui depuis le début de la soirée se déplacent au gré des pièces, au départ en fond de scène pour se positionner et se repositionner au gré des mises en espace et des chorégraphies. C'est derrière un des panneaux, enfin rassemblés en fond de scène que va partir la mort de la dernière chorégraphie de Jesse Lyon La Jeune Fille et la Mort. Juste avant, il y a aussi eu un départ, regretté, lui par ce mur qui n'était pas encore fermé. Pour cette chorégraphie Dualité, Caue Frais interroge l'ambiguïté de l'amour entre deux hommes et une femme dont on se demande qui aime qui (enfin presque). Nous ne serions pas complets si nous ne citions pas les très belles créations (variées) de costumes de Constant Chiassai-Polin et l'orfèvre de la lumière Aymeric Cottereau.

La soirée qui dure deux bonnes heures prouve dans cette variété mais aussi une certaine unité et qualité, que l'objectif du directeur du Ballet semble atteint. Surtout à entendre l'enthousiasme du public, on peut dire que le pari est réussi.


La Fleur du Dimanche   


Danser Schubert au XXIe siècle

A Strasbourg jusqu'au 8 octobre 2023

A Mulhouse, le 9 octobre 2023

Chorégraphes
Christina Cecchini, Noemi Coin, Pierre Doncq, Cauê Frias, Brett Fukuda, Pierre-Émile Lemieux-Venne, Jesse Lyon, Jean-Philippe Rivière, Marwik Schmitt, Alain Trividic, Julia Weiss, Dongting Xing
Musique
Franz Schubert
Dramaturgie musicale
Bruno Anguera Garcia
Scénographie
Silvère Jarrosson
Lumières
Aymeric Cottereau
Mezzo-soprano
Bernadette Johns
Baryton
Bruno Khouri
Piano
Maxime Georges, Hugo Mathieu
CCN • Ballet de l'Opéra national du Rhin, Opéra Studio de l’Opéra national du Rhin

mercredi 4 octobre 2023

La tendresse au TNS: une sensibilité partagée

 Après le succès de sa précédente pièce Désobéir, présentée au TNS en 2019 dans le cadre de l'Autre Saison, Julie Berès s'est penchée sur le versant masculin de sa réflexion pointue d'observatrice de l'évolution des sentiments et des rôles dans la société actuelle. Et elle revient chez nous avec cette pièce, La Tendresse créée en 2021.


TNS - La Tendresse - Julie Berès - Photo: Axelle de Russé

Pour y arriver, une longue réflexion avec ses collaborat.eur.rices de la pièce précédentes Kevin Keiss et Alice Zeniter, auxquels s'est rajoutée Lisa Guez, a permis de s'immerger dans l'air du temps, autant en réel que sur les aspects de réflexion et d'analyse dans des échanges avec des chercheurs, sociologues ou autre. Comme elle le dit dans le livret programme: "De fait, nous avons beaucoup questionné les héritages, les millénaires de modèles, d'archétypes, de stéréotypes qui construisent le masculin aujourd'hui: le rapport au courage, à la force physique, les injonctions qui concernent la violence." Et bien sûr, tout ce matériau qui a infusé pendant deux ans pour donner une série de textes sur des thématiques diverses (violence, séduction, homophobie, viol, #meeTo,...) a été confronté sur le terrain aussi avec des rencontres avec des jeunes pour, en final, se retrouver dans une adaptation finale avec comédiens qui allaient être sélectionnés pour incarner les personnages construits à partir de tout ce processus.


TNS - La Tendresse - Julie Berès - Photo: Axelle de Russé

Mais rassurez-vous, La Tendresse n'est ni un pensum, ni une leçon de sociologue, ni une conférence. La pièce à la jeunesse et le dynamisme de ses héros du quotidien. Ceux-ci déboulent sur scène plein d'énergie et taguent à la craie le bout de décor qui leur sert de lieu de rencontre, cet espace à la marge, lieu de passage transformable, à la fois tunnel et pont, entrée d'espaces intime et place publique où le groupe se rassemble. Un groupe constitué dont nous allons découvrir les individualités, les destins particuliers, les parcours personnels variés. A la fois tribu et espace d'expression collectif, juge et noyau d'amis, microcosme de la société et miroir de soi et de l'autre. Le groupe a quelquefois son unité, dans la parole mais aussi dans les séquences de chorégraphies de groupe dans lesquelles Jessica Noita donne une image d'ensemble dynamique à cette assemblage de corps très divers. Ces corps qui dans leur diversité d'expérience, de parcours et d'appréhension ont également leur propre rythme ou représentation. On a ainsi le sportif, le coureur, l'athlète, l'ex-danseur classique, le timide en surpoids, la fille cachée, le beau mec, toute une diversité d'attitudes qu'elle arrive aussi à faire bouger chacun à sa manière. 


TNS - La Tendresse - Julie Berès - Photo: Axelle de Russé


Cette diversité au niveau des corps se retrouve aussi dans la diversité des expériences. L'intelligence de la mise en scène - bien sûr permise par cette écriture qui donne à chaque personnage sa propre parole et ses propres expériences - fait que l'on est sollicité, impliqué, apostrophé par tous ces individus qui se racontent, à nous directement ou au groupe dans ce besoin d'être écoutés, de se confronter à une certaine "normalité" en train de se construire, soit pour se faire accepter - ou arriver à s'accepter soi-même - soit pour essayer d'avancer dans cette construction de soi. 


TNS - La Tendresse - Julie Berès - Photo: Axelle de Russé

Et l'on va ainsi passer dans une belle dynamique alterner des séquences variées, certaine plus visuelles, ou dansées, ou chantées, des moments choraux, de parole collective qui se construit, à des introspections plus intimes ou des confessions. Quelquefois aussi, le spectateur se retrouve impliqué, apostrophé, sollicité même, car l'empathie et la compréhension fonctionne mieux quand on est partie prenante. Demandez aux filles qui ont été l'objet de travaux pratiques de "dragues". Les angles d'attaque sont variés, l'humour n'est pas loin et les rires fusent facilement à l'écoute de certaines confidences, d'autres sont un peu plus délicates mais interrogent tout autant (l'addiction au porno) bien que cette révélation soit faite dans une séquence originale de distanciation que l'on ne nommerait pas "brechtienne". 


TNS - La Tendresse - Julie Berès - Photo: Axelle de Russé

Les  sujets très actuels et sensibles (la drague, la première fois, les parents, les relations homme-femme, le consentement, la violence, l'échec,..) sont passés en revue, non pas comme dans un catalogue mais reliés à du vécu et de la relation, une expérience unique qui fait réfléchir. Quelques constantes émergent aussi, par exemple le manque de communication avec les parents, surtout le père qui lui semble avoir beaucoup souffert et raté sa vie. Le message qui semble se dessiner c'est que tous ces jeunes gens doivent pour s'en sortir accepter leur fragilité et assumer leur versant de douceur en freinant leur impétuosité.  Une belle leçon de vie, joliment transmise et convaincante. Et nous suivons tout à fait la volonté de Julie Berès qui annonçait que "La Tendresse est un spectacle politique mais pas militant".


La Fleur du Dimanche'  

Musica remonte le Rhin vers Bâle, et le temps avec Simon Steen-Andersen

 Après deux incursions déjà en territoire helvète (en 2016 et 2019), le Festival Musica remet le couvert en nouant des collaborations avec la Hochschule für Musik FHNH/sonic space basel pour le concert de l'après-midi et avec le Basel Sinfonietta pour celui du soir.

En apéritif, les spectateurs de Musica ont eu droit à une visite guidée du Musée Tinguely et se sont rendu ensuite au Centre culturel et musical Don Bosco, une ancienne église transformée en lieu de répétition et de concerts pour un concert (gratuit pour les auditeurs) de ce programme conçu et réalisé par zone expérimentale basel, un ensemble constitué des étudiants en Master en musique contemporaine de l'école. 


Musica à Bâle - ensemble zone experimentale basel - Photo: lfdd


Cette douzaine d'étudiants nous présentent un programme autour de la pièce de Simon Steen-Andersen Inszenierte Nacht pour sept instruments et électronique qui débute par une version transformée à la fois par le rythme mais aussi dans le jeu et par l'électronique du Schlummert ein (endors-toi) de Bach en ralentissant l'original, presque comme si l'on s'endormait, passant de moment très mélodiques où le trombone suit des variations vocales dans les graves et semble mener à la mort.


Musica à Bâle - ensemble zone experimentale basel - Photo: lfdd


La pièce d'Eno Poppe Fleisch côtoie des accents free jazz avec le saxophone de Marc Baltrons Fàbregas et la guitare de Raphael Niederstätter soutenus par les percussions d'Alexandre Ferreira Silva. 


Musica à Bâle - ensemble zone experimentale basel - Photo: lfdd

Musica à Bâle - ensemble zone experimentale basel - Photo: lfdd

Musica à Bâle - ensemble zone experimentale basel - Photo: lfdd

Musica à Bâle - ensemble zone experimentale basel - Photo: lfdd


Avec Alena Verin-Galitskaya à la voix mais aussi dans un jeu de scène démonstratif avec ses deux complices à la clarinette et aux percussions, c'est une version des 7 crimes de l'amour de Georges Aperghis cette surprenante pièce théâtralisée, avec ceinture frappée, pomme dévorée, et positions acrobatiques qui nous est présentée.

 

Musica à Bâle - ensemble zone experimentale basel - Photo: lfdd


Nous revenons à Simon Steen-Andersen et sa Nuit mis en scène avec deux rêveries de Schumann avec dans un premier temps un jeu avec des diapasons amplifiés. Dans cette pièce se retrouve enchâssée la Reine de la Nuit - Queen of the night de Mozart dans une version pop avec vocoder autotuné telle que nous l'avions également entendue dans son dernier Opéra Don Giovanni aux enfers.


Musica à Bâle - ensemble zone experimentale basel - Photo: lfdd


Play Big


Musica à Bâle - Play Big - Sportzentrum Pfaffenholz - Photo: lfdd


La suite du programme se situe au Centre sportif Pfaffenholz, dans le gymnase de ce complexe construit par Hertzog et de Meuron sur un vaste terrain binational partagé par les deux pays, la France et la Suisse. 


Musica à Bâle - Play Big - Sportzentrum Pfaffenholz - Photo: lfdd


Il est utile d'avoir de la place sachant que pour cette partie du programme intitulée Play Big - Jouer gros, le Basel Sinfonietta, dirigé pour la première fois par le chef d'orchestre Titus Engel, nommé chef de l'année par Opernwelt comme "chef de l'année" en 2020, s'allie à la fois au NDR Bigband, l'orchestre de jazz de la radio d'Allemagne du Nord pour la première pièce de Sofia Gubaidulina Revuemusik, ainsi que pour la création de Schlimazl du compositeur et batteur Michael Wertmüller, mais aussi au choeur  Chorwerk Ruhr pour la pièce de Simon Steen-Andersen, TRIO pour orchestre, Big Band et Choeur qui date de 2019.


Musica à Bâle - Revuemusik - Sofia Gubaidulina - Photo: lfdd

L'oeuvre Revuemusik de la russe Sofia Gubaidulina qui vit depuis 1992 en Allemagne est typique de la période subversive du conceptualisme russe dans les années 70. Elle y mélange des chansons traditionnelles, des chants orthodoxes ou ruses, du jazz et de la musique symphonique et des relents de musique de film et de comédies américaines, du disco et du big band. Les harpes répondent à la batterie, le piano aux vents, un air de variété flotte, les cloches qui annoncent le début sonnent à nouveau en plein milieu et les cordent posent leur mélodie. L'orchestre et le big band se renvoient la balle jusqu'à une fabuleuse et grandiose chevauchée qui a des airs de western. La composition est variée et plaisante et le chef qui dirige les deux orchestres fait des miracles. Les deux orchestres également et ne manquent ni d'énergie ni de finesse. 


Musica à Bâle - Schlimazl - Michael Wertmüller - Photo: lfdd

Musica à Bâle - Schlimazl - Michael Wertmüller - Photo: lfdd


Pour la deuxième pièce, Schlimazl de Michael Wertmüller, dédiée au saxophoniste Peter Brötzmann, curieusement ce sont les percussions de l'orchestre qui démarre avec le bassiste du Big Band, suivi de la contrebasse, des vents et des cordes avant une rupture où le guitariste finnois Kalla Kalima se lance dans un solo. Ce sera bientôt le tour de l'autre soliste, le batteur Lucas Niggli qui tient le rythme, accompagné des pizzi des cordes et de quelques coups de vents! Les musiciens du Big Band se lèvent et envoient la purée. Energie, pulsion, rythme, pulsations, ils caracolent en tête et l'orchestre patiente, attend son tour puis entre en scène, de nouveaux pizzicati. Le big band part en percussion et en roulements puis en mélodie dansante et enjouée avec l'orchestre pour finir dans une course folle. Un moment d'énergie jubilatoire.


Musica à Bâle - Schlimazl - Michael Wertmüller - Photo: lfdd


Après l'entracte, ce sera la pièce de résistance, TRIO, la pièce de Simon Steen-Andersen qui, si le nom de quatuor était plus dynamique qualifierait plus cette création originale. Pour aboutir à sa composition, le compositeur iconoclaste et inventif a fouillé dans les archives de la Télévision allemande dans un stock de plus de 500 heures d'archives et y a découvert quelques petits bijoux dont il a serti son collier original.


Musica à Bâle - TRIO - Simon Steen-Andersen - Photo: lfdd

 On y trouve des retransmissions de concerts classiques mais aussi des répétitions et aussi toutes sortes d'émissions de télévision qui vont de la variété à des programmes plus didactiques - et même des mires ou des bruitages. Le génie de ce tritureur d'image et de sons est de constituer un matériaux d'où il sort, comme un magicien de sa manche le son et l'image qui lui convient pour sa construction d'un parcours original. 

Musica à Bâle - TRIO - Simon Steen-Andersen - Photo: lfdd

Celui-ci part d'un début de concert qui n'en finit pas de commencer - mais aussi de s'achever en même temps - qui se joue sur l'écran et qui peut tout aussi bien se continuer avec l'un des deux orchestre ou avec les voix du choeur qui multiplient les voix du film ou leur donnent de la profondeur. Le montage des images, à la fois dans ses différents effets (surprise, répétition, comique, mise en parallèle, perturbation spatiale et temporelle, construction d'une linéarité surréaliste et surprenante, effets chocs, que dans la précision de la composition sonore à la note (mieux que la seconde) près nous rend actif avec cette volonté soit de deviner la suite de la composition et de trouver les séquences filmiques qui vont arriver et que nous avons déjà vues, soit d'essayer de deviner ce qui a changé par rapport à des extraits que nous avons déjà vus, mais pas dans le même ordre ni dans le même rythme. 


Musica à Bâle - TRIO - Simon Steen-Andersen - Photo: lfdd

Justement en ce qui concerne le rythme, la science - et le savoir-faire - du compositeur fait aussi que le rythme global de la pièce varie pour nous emmener de séquences trépidantes à des passages plus reposés. Et nous nous surprenons à regarder également ces images en noir et blanc, qui datent un peu, avec un regard d'ethnologue sur une époque qui n'est pas si lointaine mais qui nous parait distante de lustres.... 


Musica à Bâle - TRIO - Simon Steen-Andersen - Photo: lfdd

Alors que, curieusement les images du premier enregistrement sonore qui apparaît dans le film, un rouleau de cire de phonographe de 1888 nous est montré en couleurs.  En finale, la performance est totale et les trois chefs, l'orchestre Sinfonietta de Bâle, le ND Bigband et les deux solistes Lucas Niggli et Kalla Kalima et les choeurs du Chorwerk Ruhr ont fait des merveilles pour notre plus grand plaisir. Un très beau programme, varié et complémentaire dans le choix des compositeurs et des pièces pour une très belle soirée. 


Musica à Bâle - TRIO - Simon Steen-Andersen - Photo: lfdd

Musica à Bâle - TRIO - Simon Steen-Andersen - Photo: lfdd


Un peu comme une cerise sur le gâteau du Festival Musica dont c'était la dernière journée.     


La Fleur du Dimanche


Musik inszeniert Musik
Don Bosco
 
Eine Kooperation der Hochschule für Musik Basel mit musica – festival international des musiques d’aujourd’hui Strasbourg

Simon Steen Andersen (*1976)
aus Inszenierte Nacht for seven instruments and electronics (2013) – «Schlummert ein»/J.S. Bach (2013)
Dmitry Batalov, keyboard
Steinn Völundur Halldórsson, Posaune
James Morley, Violoncello

Enno Poppe (*1969): Fleisch für Tenorsaxophon, E-Gitarre, Keyboard und Percussion (2017)
Marc Baltrons Fàbregas, saxophone
Raphael Niederstätter, e-guitar
Dmitry Batalov, keyboard
Alexandre Ferreira Silva, percussion

Georges Aperghis (*1945): 7 Crimes de l’amour (1979)
Alena Verin-Galitskaya, voice
Martijn Susla, clarinet
Alexandre Ferreira Silva, percussion
Simon Steen Andersen:
aus Inszenierte Nacht for seven instruments and electronics (2013) – 

«Träumerei»/Schumann (Teil 1)
Alexander Prill, speaker
Dmitry Batalov, speaker
Clara Dietze, vibraphone
Alexandre Ferreira Silva, vibraphone
Rebecca Minten, forks
Isabelle Meraner, forks
Ignat Klobystin, low forks

Simon Steen Andersen:
aus Inszenierte Nacht for seven instruments and electronics (2013) – «Queen of the Night»/Mozart
James Morley, voice

Simon Steen Andersen:
aus Inszenierte Nacht for seven instruments and electronics (2013) – «Träumerei»/Schumann (Teil 2)

Einstudierung: Sarah Maria Sun
Jonas Prina, Elektronik
Beat Burkhard, Licht

samedi 30 septembre 2023

A Musica, un concert pour soi, rien que pour soi, empreint de mystère et de nostalgie

 Une formule de concert qui avait eu du succès l'année dernière à Musica (voir le rétro ici), c'est le Concert pour soi qui, cette année, après les lieux insolites et secrets s'invite chez les musiciens, dans leur univers mis en scène pour cette occasion rare. C'est donc par sms que nous sommes prévenus de l'adresse dans l'appartement privé d'un quartier résidentiel de Strasbourg. En bas de l'immeuble, une hôtesse de Musica nous accueille, nous emmenant au troisième étage d'un bel immeuble de l'allée de la Roberstau et quatre coups discrètement frappés à la porte préviennent de notre arrivée. 


Musica - Concert pour soi - Paola Bodin Navas - Photo: lfdd


Au bout de quelques instants, une jeune femme en noir nous ouvre et emmène au bout d'un (très) long couloir dans une pièce sur cour à la lumière tamisée.  Sur une table, un livre ouvert avec une peinture de John Martin Sadak à la recherche des eaux de l'oubli, oeuvre romantique que l'on va découvrir par surprise plus tard de manière bien mystérieuse et à côté, entre autres objets, la photo d'un jeune homme "en souvenir" et au mur quelques dessins et gravures, en particuliers un petit dessin de Véronique Boyer de la série "Les yeux fermés".

 

Musica - Concert pour soi - Photo: lfdd


Installés dans des fauteuils, nous entendons venant de la pièce adjacente un disque qui "gratte": un phonographe sur lequel tourne un disque noir. Soudain une voix masculine qui nous dit "Vous m'entendez" émerge de la pièce et semble surgir du pavillon. Un fantôme nous parle et nous ne pouvons lui répondre. Nous nous désaltérons d'un verre d'eau et la jeune femme en noir revient nous chercher et nous mène au bout du long couloir qui va vers l'obscurité encore au bout d'un autre couloir à angle droit vers une pièce qui semble donner sur la rue mais dont les volets sont fermés. Nous nous installons dans une pièce meublée de bibliothèques, face à une grande armoire avec de grands miroirs sur laquelle s'étale langoureusement une plante verte. 


Musica - Concert pour soi - Paola Bodin Navas - Photo: lfdd

La jeune fille s'installe avec son violoncelle dans un coin devant une lampe à grand abat-jour sur une des deux chaises et  nous annonce le programme: Elle va démarrer par les Sacher Variations de Witold Lutoslawski puis des extraits de la Suite N° 2 en si mineur de J.S. Bach. 


Musica - Concert pour soi - Paola Bodin Navas - Photo: lfdd


Les variations Sacher ont été composées pour Msitslav Rostropovitch pour les soixante-dix ans de Paul Sacher. L'interprète Paola Bodin Navas en fait une interprétation très sensible et le son du violoncelle nous pénètre au plus profond.

 

Musica - Concert pour soi - Paola Bodin Navas - Antoine Martynciow - Photo: lfdd


Elle continue avec les extraits de Bach. Pendant qu'elle joue, une présence arrive derrière nous, un jeune homme pieds nus s'assied à côté d'elle et la rejoint sur quelques extraits de la Suite sur laquelle ils se complètent à merveille. Puis la jeune femme, discrètement s'éclipse tandis que le jeune homme continue seul la Suite.


Musica - Concert pour soi -  Antoine Martynciow - Photo: lfdd

 Ensuite, ouvrant les portes de la grande armoire il cherche une partition puis laisse les portes ouvertes. La porte centrale découvre en un surprenant effet d'optique le tableau déjà vu en reproduction à l'arrière de l'armoire. 


Musica - Concert pour soi -  Antoine Martynciow - Photo: lfdd

La pièce suivante est la composition Sept papillons de 2010 de Kaija Saariaho, hommage posthume à la compositrice qui vient de nous quitter. Dans la pièce nous entendons les papillons frapper contre une vitre et, à la fin s'en aller au loin.  


Musica - Concert pour soi -  Antoine Martynciow - Photo: lfdd

Musica - Concert pour soi -  Antoine Martynciow - Photo: lfdd


Un court et sympathique échange avec Antoine Martynciow et l'heure est venue de repartir dans les rues de la ville où le soleil est encore bien présent. C'était une parenthèse enchantée et un peu magique, surnaturelle. En tout cas une très belle expérience.


La Fleur du Dimanche

Le Quatuor Arditti prend la machine à remonter le temps et cela dure pour notre plus grand plaisir

 Une fidèle spectatrice de Musica fait la programmation et choisit de faire revivre le programme du mardi 17  septembre 1985 pour partager l'émotion qu'elle avait ressenti à l'époque. 


Musica - Musica 84 - Quatuor Arditti - Photo: lfdd


Le Festival Musica qui fête cette année ses 40 ans avait lancé un appel à ses spectateurs "historiques" et quelques-uns ont répondu à l'appel, qui programmant des musiciens et danseurs palestiniens (Alain Harster), qui un compositeur méconnu, jamais joué: Olivier Greif (Bernard Pfister), qui un mini récital de violoncelle pour les enfants, une proposition de Françoise et Vincent Barret et de leur petit-fils Mathis ou encore une soirée expérience avec l'ensemble Itinéraire dans le nouveau bâtiment des Compagnons du Devoir à Koenigshoffen (l'architecte Louis Picon).


Musica - Musica 84 - Quatuor Arditti - Photo: lfdd

Il y avait aussi bien sûr la proposition graphique de Véronique Boyer de nous faire revivre grâce à ses milliers de dessins dans les carnets de sa grand-mère qu'elle a rempli année après année, à chaque concert depuis les débuts du Festival Musica et où elle "croquait" dans le noir de la salle les musiciens pour leur rajouter la couleur du souvenir. Des centaines de dessins magnifiquement reproduits (scannés et nettoyés) ont été exposés dans le "lieu" du Festival, avec les carnets originaux qui iront dans les archives de Musica, pendant toute la durée du Festival dans le bâtiment de l'ancienne Poste place de la Cathédrale. 


Musica - Musica 84 - Quatuor Arditti - Boulez - Photo: lfdd

Et donc ce concert "17 Septembre 1984" à l'église Sainte Aurélie à Strasbourg qui reprend le programme Boulez, Xenakis et Ligetti d'origine, revoit Irvine Arditti, le fondateur du quatuor en 1974 qui en 1985 était accompagné d' Alexander Balanescu au violon, Garth Knox à l'alto et Rohan de Saram au violoncelle, mais aujourd'hui, ce sont Ashot Sarkissjan au violon, Ralf Ehlers à l'alto et Lucas Fels au violoncelle qui l'entourent. Et bien que la scène ait été installée comme en 1985 à partir de photos d'archives, pour Violaine Bouttier, à l'origine de cette " reconstitution ", tout comme pour ceux - il y en a quelques-uns- qui ont assisté au concert "original" et tous les autres qui sont venus voir cette "commémoration",  ni le concert, ni la disposition (le soleil de midi gênant un moment les musiciens; les forçant à bouger un peu - il est vrai qu'en 1985 le concert s'est tenu le soir) ne sont les mêmes.

 

Musica - Musica 84 - Quatuor Arditti - Boulez - Photo: lfdd

Et alors que Violaine se souvient des "crins qui volent" pour le Ligetti, ce seront deux cordes cassées qui interrompront le concert de ce jour. Et vu l'heure (début à 11h00) et la durée du concert (plus de deux heures et demies avec les pauses et les interruptions) certains spectateurs ont suivi leur estomac. Mais celles et ceux qui sont restés ne sont pas pour autant restés sur leur faim, si l'on peut dire. La prestation était magnifique et le programme consistant. A commencer par le long Livre pour quatuor de Boulez avec cinq des six mouvements - ou "feuillets" qui dans des manières différentes expérimentent les rapports entre sons ponctuels et sons sons tenus. C'est une pièce très intériorisée, contenue, dense et légère à la fois.


Musica - Musica 84 - Quatuor Arditti - Boulez - Photo: lfdd

Le premier mouvement joue plutôt sur les silences et les attaques de sons. Sur l'ensemble, les instruments sont très indépendants tout en se répondant et dialoguant dans une belle intelligence, souvent tout en douceur et délicatesse. Des glissades sonores, une fois avec une fin très surprenante et abrupte, ainsi que nombre de pizzicato ponctuent la pièce. Cette pièce de Boulez datant de 1949, la première où il n'intègre pas de piano est s'inscrit avec succès dans une lignée historique de quatuors dont elle n'a pas à rougir, surtout avec des interprètes remarquables qui ont ressorti cette pièce dans leur répertoire.


Musica - Musica 84 - Quatuor Arditti - Photo: lfdd

La deuxième pièce est la commande de la fondation Gulbekian à Yannis Xenakis en 1983 Tétras dédiée au Quatuor Arditti. Il explore le glissando qu'il fait varier en hauteur et en rythmique, en attaque également, ainsi qu'en volume. Irvine Arditti introduit le mouvement avant d'être rejoint par l'alto puis ses deux autres partenaires. La pièce alterne des grosses masses sonores et également des pizzicati et se termine en s'éteignant dans un sont tenu qui s'achève dans un souffle discret.


Musica - Musica 84 - Quatuor Arditti - Xenakis - Photo: lfdd

Musica - Musica 84 - Quatuor Arditti - Xenakis - Photo: lfdd

Le concert s'achève avec le Deuxième quatuor à cordes de Ligeti (1968). La pièce est composée d'une même idée de structure musicale qui est traitée de manière différentes dans les cinq mouvements. De longues et lentes glissades musicales tout en finesse alternent avec des moments de presque pizzi et des sons violents. Des moments de silence également et une longue montée en puissance tout en gestes brusques et puis la sérénité. A un moment, de légers pizzicatos, genre tic-tacs qui émergent et s'accélèrent, enflent et prennent corps et volume.  Une opposition continuelle entre silence et éclats.


Musica - Musica 84 - Quatuor Arditti - Ligeti - Photo: lfdd

Une très belle matinée bien remplie, qui permet de découvrir ou de réentendre ce mythique quatuor avec de très belles pages de musique chambriste de compositeur qui ont marqué le XXème siècle. Un grand moment de bonheur.


Musica - Musica 84 - Quatuor Arditti - Photo: lfdd


La Fleur du Dimanche