mercredi 13 décembre 2023

Evangile de la Nature de Lucrèce au TNS: Une magnifique célébration de la Nature

 Stanislas Nordey pour son dernier geste artistique au TNS nous offre une magnifique célébration de la nature, une surprise et un bonheur qui nous comble avec ce seul en scène pour ce texte de Lucrèce Evangile de la Nature (De Rerum Natura) traduit dans une vraie langue poétique par Marie NDiaye et Christophe Perton qui le met en scène. 


Evangile de la nature - Lucrèce - Photo: Jean-Louis Fernandez


C'est un monument, un texte foisonnant qui englobe la terre, les hommes et tout l'univers dans une longue poésie qui nous emporte plus d'une heure et demie. Bien sûr, Stanislas Nordey n'est pas seul et pour porter ce texte, la musique d'Emmanuel Jessua et Maurice Marius qui se marie à chaque instant à la respiration du texte, qui rythme le sens et construit les atmosphères, donne le ton, enveloppe dans un cocon, accélère ou amplifie l'énergie, est un soutien et un guide à cette interprétation du texte. De même que la lumière précise et pointue d'Eric Soyer nous concentre sur l'essentiel dans cet univers mouvant dont beaucoup de choses restent dans le noir. Le texte que Stanislas nous apporte presqu'intériorisé, comme si la pensée de Lucrèce coulait en doux filets de sa bouche, comme une confidence, un conseil, nous enveloppant dans son cours et nous guidant dans le déroulé au fil de cet immense essai de compréhension du monde. Il faut aussi noter le discret mais remarquable travail du son, invisible, mais qui nous offre une qualité d'écoute spatialisée impeccable et confortable. Et qui met ce texte en avant. 


Evangile de la nature - Lucrèce - Photo: Jean-Louis Fernandez


Les très belles images vidéo de Baptiste Klein qui entourent la scène des trois côtés et nous montrent des paysages presqu'abstraits, des nuées, des ciels, des rochers, des plages, du sable, des forêts, des plantes et fougères, avec quelquefois juste un humain qui s'y inscrit en partie, sont également des moyens de nous englober dans ces descriptions et explications que nous donne le philosophe poète. Tout comme le dispositif scénographique, ce plateau circulaire découpé en deux cercles qui ont quelquefois leurs vies autonomes et où l'on se projette totalement comme sur une immense voie lactée ou des anneaux de Jupiter, qui tourneraient dans l'univers et qu'explore la pensée de l'homme qui essaie de le comprendre. Cette pensée est à la fois claire, englobante, et précise, juste, et curieusement, alors qu'elle nous vient de plus de deux mille ans, furieusement actuelle. Les questions soulevées et les sujets traités nous sont d'une curieuses actualité. Que ce soient la peste, qui nous remet aux premiers temps de l'épidémie du COVID (un peu à l'origine de ce projet) - "nul n'était épargné" - ou les cataclysmes terrestres (inondations, tremblements de terre,…) ou encore les questionnements sur l'évolution de la science ou les aveuglements de la religion, ou encore les massacres belliqueux, les questionnements n'ont pas énormément changés. 


Evangile de la nature - Lucrèce - Photo: Jean-Louis Fernandez 


Les leçons de l'évolution de la planète, des sciences, de la civilisation, du langage, des arts, et leurs contreparties de violences et d'affrontements, d'exploitation sont clairement décrits. Les interrogations sur notre univers et ses limites, la temporalité et les questions liées à la matière et à l'âme humaine sont présentées avec une acuité incroyable et dans un récit jamais obscur et plaisant, souvent avec une voix douce et rassurante, avec des variés, bien choisis. Les réflexions s'ancrent dans la civilisation et la philosophie grecque, en particulier Homère et Epicure et prônent une philosophie de la vie simple et positive tout en constatant le transformation des êtres et des choses. C'est un très bel adieu que nous offre donc ici Stanislas Nordey qui nous éblouit de sa prestation et à qui nous souhaitons encore de belles explorations à venir.


La Fleur du Dimanche


Evangile de la Nature 

Au TNS à Strasbourg du 13 au 21 décembre 2023

D’après
De rerum natura 
de Lucrèce
Traduction
Marie NDiaye
Christophe Perton
avec la collaboration
d’Alain Gluckstein
Adaptation, mise en scène et scénographie
Christophe Perton
Avec
Stanislas Nordey
Composition musicale
Emmanuel Jessua
Maurice Marius
Lumière
Éric Soyer
Vidéo
Baptiste Klein
Photographie
Smith
Assistanat à la mise en scène et aux costumes
Ninon Le Chevalier
Assistanat à la scénographie
Clara Hubert
Création le 13 décembre 2023 au Théâtre National de Strasbourg.Production Scènes&Cités
Production Scènes&Cités
Coproduction Théâtre National de Strasbourg
Avec le soutien du Jeune Théâtre National
La Compagnie Scènes&Cités est conventionnée par le ministère de la Culture et la région Auvergne-Rhône-Alpes.
Le décor est réalisé par les ateliers du Théâtre National de Strasbourg.

mardi 12 décembre 2023

Il Tartufo au TNS: Molière en Italie, l'imposteur au pilori

 C'était le quatre centième anniversaire de la naissance de Molière l'année dernière et les festivités débordent un peu, au moins sur 2023, sinon plus. Cet anniversaire a aussi été fêté en Italie, pays de la Comédie - dont la troupe avait côtoyé le sieur Poquelin en son temps. Et ces éléments nous valent cette pièce Il Tartufo au TNS interprétée par la troupe du Teatro di Napoli - Teatro Nazionale. Mais nous la devons surtout au jeune et talentueux metteur en scène Jean Bellorini - plusieurs fois récompensé aux Molières, en 2013 pour Paroles Gelées au Théâtre Gérard Philippe et en 2023 pour Le Suicidé (1928) de Nikolaï Erdman au Théâtre National Populaire de Villeurbanne - et qui a déjà travaillé avec le Berliner Ensemble (pour cette dernière pièce) ou le Théâtre Alexandra à Saint Petersbourg. La proposition de monter cette pièce que lui avait faite Luca de Fusco, alors directeur du Teatro di Napoli, soutenue par son successeur, lui aura permis de concrétiser un projet, qu'il "avai[t] en tête depuis longtemps" et qu'il travaillait souvent lors de ses ateliers, et en plus en italien, langue d'origine.


Il Tartufo - Jean Bellorini - Photo: Ivanno Cera


C'est la traduction de Carlo Repetti, sans les alexandrins mais avec les rimes, qui, d'une certaine manière est proches de la langue de l'époque de Molière, que le metteur en scène met dans la bouche des comédiennes et des comédiens. Cette langue, vivante et virevoltante apporte son dynamisme et une poésie fleurie à la mise en scène, dans un décor qui lui, s'inspire plutôt du cinéma post-néoréalisme italien. La musique tire vers le pop, le rock et la variété. avec des moments plus mélo. Les costumes de Macha Makeieff  (qui elle aussi avait fait de son côté sa version plus étrange et pasolinienne de la pièce) se rapprochent plus de la Comedia del Arte et sont gais et colorés avec quelques notes plus humoristiques comme le pantalon en velours bleu de Cléante ou le mariage des chaussettes rouges de Tartuffe avec les chaussures - rouges également d'Elmire - qui donnent lieu à une danse de séduction chaplinesque. 


Il Tartufo - Jean Bellorini - Photo: Ivanno Cera


Le rythme de la pièce est soutenu et il est quelquefois difficile de lire tous les sous-titres qui permettent de suivre en détail l'intrigue, surtout que le texte est assez fidèle au français d'origine avec des tournures tout à fait adaptées. Mais l'histoire nous la connaissons un peu, et nous suivons avec intérêt, d'abord avec curiosité ce curieux personnage de Tartufe décrit avec ironie par les protagonistes en son absence pour en découvrir les multiples métamorphoses dans des scènes qui vont du comique absolu tirant aussi vers une bonne dose d'érotisme (entre le dessus et la dessous de la table). 


Il Tartufo - Jean Bellorini - Photo: Ivanno Cera


Cette table à géométrie variable d'où rayonnent les différentes actions ou qui les cristallisent - entre repas glouton égoïste, la torture de la pâte à pizza ou baptême marital à la farine. La mise ne scène et la scénographie sont originale et enlevées - même les chaises dansent en sortant du décor. Et le crucifix surdimensionné qui incarne une partie du message de la pièce, également le geste de Deus ex Machina de sauvetage final (sur ordre du Prince, métaphore de la levée de la censure réelle de la pièce) est une belle trouvaille. Et cerise sur le gâteau, c'est la robe de mariée qui coiffe l'intrigue - et Marianne - sur le fil !


Il Tartufo - Jean Bellorini - Photo: Ivanno Cera


Les différents espaces de jeu, dont l'avant-scène avec ou sans "chaises musicales" ou "fauteuils d'approche" apportent une intimité et une proximité avec le public et même le coin cuisine au fond de la scène réservé aux femmes apporte un espace de révolte à la pièce. Il faut d'ailleurs noter que les personnages féminins sont traités avec force - et les actrices sont toutes exceptionnelles d'incarnation et de qualité de jeu  - même si ce seraient plutôt Orgon (imposant Gigio Alberti)  et Tartuffe (labile - et habile Federico Vanni), qui ont les rôles principaux. 


Il Tartufo - Jean Bellorini - Photo: Ivanno Cera


Mais autant Madame Pernelle (volontaire Teresa Saponangelo) que Marianne (Francesca de Nicolai pleine d'énergie) ou la déterminée Dorine (Angela de Matteo) ou bien sûr la courageuse Elmire (souvenaine Teresa Saponangelo) pour ne parler que d'elles participent à une distribution très juste, dans laquelle le français Jules Garreau en Valère trouve tout à fait sa place. Et l'on redécouvre ici avec bonheur cette pièce de Molière, qui évolue au grès des rebondissements (et sûrement aussi de l'histoire de son écriture et de ses difficultés de réception) d'une critique assez comique de la bigoterie et de la fausse dévotion à un portrait beaucoup plus sombre - et inquiétant - d'un escroc imposteur qui arrive à nous glacer le sang. Même dans une langue qui ne nous est pas familière. Pari réussi !


La Fleur du Dimanche


Il Tartufo


Au TNS du 12 au 16 décembre 2023


Texte: Molière
Traduction en italien: Carlo Repetti
Mise en scène: Jean Bellorini
Avec la troupe du Teatro di Napoli − Teatro Nazionale
Gigio Alberti
Daria D’Antonio
Angela De Matteo
Francesca De Nicolais
Ruggero Dondi
Luca Iervolino
Betti Pedrazzi
Teresa Saponangelo
Giampiero Schiano
Federico Vanni
et
Jules Garreau
Collaboration artistique: Mathieu Coblentz
Lumière et scénographie: Jean Bellorini
Assistanat a la scénographie: Francesco Esposito
Costumes: Macha Makeïeff
assistée de: Anna Verde
Assistanat à la lumière: Giuseppe Di Lorenzo
Son: Daniele Piscicelli
Surtitres; Cécile Marroco

dimanche 10 décembre 2023

Pendant l'Avent, le calendrier de l'année à venir, un rituel à tenir ?

Je ne me souviens plus quand est né le premier calendrier de la Fleur du Dimanche. La première trace date de 2013. Nous fêterions donc son dixième anniversaire - que celles et ceux qui ont une version plus ancienne lèvent la main et me préviennent.  

En tout cas celui de cette année-là a donné quelques belles "Fleurs Fabuleuses" - au moins quatre, plus une autre qui a servi à l'autre livre d'artiste "... des fleurs". Belle moisson. Le cru 2024 sera-t-il à la hauteur ? 

C'est à vous de juger. J'attends vos votes - et vos demandes*. En voici la couverture:


Calendrier 2024 de La Fleur du Dimanche - Couverture - Photo: Robert Becker


Et pour ne pas faillir au TVA - Texte à Valeur Ajoutée, sachez que la tradition des calendriers de l'Avent (avec un e comme "adventus" - arrivée - pour la naissance annoncée de Jésus) est une tradition venant de l'Allemagne protestante, qui, au début du XIXè siècle, pour faire patienter les enfants avant (avec un a) Noël, a inventé, à la fois la couronne (avec les quatre bougies à allumer au fur et à mesure des dimanches qui rapprochent de Noël), et des imagettes qui ponctuent les jours avant la Nativité. Et c'est de 1903 que date le premier calendrier de l'Avent imprimé en Bavière par Gerhard Lang. Cette tradition est arrivée en France (quid de l'Alsace? Etait-ce avant?) dans les années 50 et le chocolat (au départ juste les chocolats ou des petits gâteaux) derrière les fenêtres à ouvrir datent de plus tard. 

De mon côté, pas de chocolat ni de fenêtres à découper, mais une fenêtre ouverte chaque mois sur la nature, les fleurs et leur beauté. Le calendrier 2024 est toujours sur  un superbe papier glacé de qualité.

Et c'est vous qui choisissez les photographies des mois de l'année 2024. Je vous en propose deux versions. La première, qui a déjà eu vos suffrages, et la deuxième - pour varier - qui mixera les meilleurs votes de premier et du deuxième choix. Alors, n'hésitez pas, votez pour les deux versions que vous souhaitez garder ou offrir. Mettez le mois et la version que vous soutenez.

Cette année j'offrirai aux votants (par mail : lafleurdudimanche [at] gmail [point] com ) ou sur les réseaux sociaux) pour chaque dixième calendrier vendu, un à une personne tirée au hasard. Le plaisir et la surprise ;-) 

Alors, ... A vos votes ! Voici le choix 1 :


Janvier:

Calendrier 2024 de La Fleur du Dimanche - janvier - choix 1 - Photo: Robert Becker


Février:

Calendrier 2024 de La Fleur du Dimanche - Février - Choix 1 - Photo: Robert Becker


Mars :

Calendrier 2024 de La Fleur du Dimanche - Mars - Choix 1 - Photo: Robert Becker


Avril:

Calendrier 2024 de La Fleur du Dimanche - Avril - Choix 1 - Photo: Robert Becker


Mai:

Calendrier 2024 de La Fleur du Dimanche - Mai - Choix 1 - Photo: Robert Becker


Juin:

Calendrier 2024 de La Fleur du Dimanche - Juin - Choix 1 - Photo: Robert Becker


Juillet:

Calendrier 2024 de La Fleur du Dimanche - Juillet - Choix 1 - Photo: Robert Becker


Août:

Calendrier 2024 de La Fleur du Dimanche - Août - Choix 1 - Photo: Robert Becker


Septembre:

Calendrier 2024 de La Fleur du Dimanche - Septembre - Choix 1 - Photo: Robert Becker


Octobre:

Calendrier 2024 de La Fleur du Dimanche - Octobre - Choix 1 - Photo: Robert Becker


Novembre:

Calendrier 2024 de La Fleur du Dimanche - Novembre - Choix 1 - Photo: Robert Becker


Décembre:

Calendrier 2024 de La Fleur du Dimanche - Décembre - Choix 1 - Photo: Robert Becker


Version 2 :


Janvier:

Calendrier 2024 de La Fleur du Dimanche - Janvier - Choix 2 - Photo: Robert Becker


Février:

Calendrier 2024 de La Fleur du Dimanche - Février - Choix 2 - Photo: Robert Becker


Mars :

Calendrier 2024 de La Fleur du Dimanche - Mars - Choix 2 - Photo: Robert Becker


Avril:

Calendrier 2024 de La Fleur du Dimanche - Avril - Choix 2 - Photo: Robert Becker


Mai:

Calendrier 2024 de La Fleur du Dimanche - Mai - Choix 2 - Photo: Robert Becker


Juin:

Calendrier 2024 de La Fleur du Dimanche - Juin - Choix 2 - Photo: Robert Becker


Juillet:

Calendrier 2024 de La Fleur du Dimanche - Juillet - Choix 2 - Photo: Robert Becker


Août:

Calendrier 2024 de La Fleur du Dimanche - Août - Choix 2 - Photo: Robert Becker


Septembre:

Calendrier 2024 de La Fleur du Dimanche - Septembre - Choix 2 - Photo: Robert Becker


Octobre:

Calendrier 2024 de La Fleur du Dimanche - Octobre - Choix 2 - Photo: Robert Becker


Novembre:

Calendrier 2024 de La Fleur du Dimanche - Novembre - Choix 2 - Photo: Robert Becker


Décembre: vous n'avez plus le choix, dommage ! Bon, il y en a quand même assez pour votre plaisir.

Allez,, on vote !


Bon dimanche


La Fleur du Dimanche


*Le calendrier 2024 est toujours sur  un superbe papier glacé de qualité. Le prix de "souscription" est de 20 € plus frais d'envoi de 3 € par calendrier.

P.S. Si vous souhaitez un tirage sur papier "exposition" en format 20x30 cm d'une de ces photos, c'est également possible. Merci de me contacter.

vendredi 8 décembre 2023

HAMLET Tragédie Musicale au TAPS: une folie rock à Elseneur

 Dépoussiérer les vieux crânes du théâtre élisabéthain, c'est la pari réussi de Catherine Umbdenstock et de la troupe de l'Ensemble Epik Hôtel qui crée cette version contemporaine de Hamlet dans laquelle l'on navigue de la Claire Fontaine jusqu'à des ballades country ou Rock en passant par un rap très "théâtre contemporain". 


Hamlet - Shakespeare - Catherine Umbdebstock - Photo: André Muller


Avec l'aide de Dorothée Zumstein, une dramaturge et autrice contemporaine qui connait bien l'univers de Shakespeare et en a traduit quelques pièces, le texte de Skakespeare est adapté à la solide petite troupe qui assume tous les rôles, à commencer par Christophe Brault, le Roi Claudius qui vient de prendre la place de son frère, le père d'Hamlet qu'il a assassiné et dont il épouse la femme, la Reine Gertrude, interprétée par Charlotte Krentz. Il incarne aussi si l'on peut dire le spectre ainsi que le fossoyeur. C'est Lucas Partensky qui joue Hamlet avec toute les variations d'interprétations nécessaires, de la douleur à la soif de vengeance, de la surprise à la détermination, de l'amour à la folie, dans une belle énergie et une admirable diction. Christophe Brault est bien sûr à la hauteur de son trône, en politicien harangueur de foule et de Roi démasqué. Tout comme Frank Williams, qui se glisse allègrement dans le costume impeccable de Polonius ou celui plus relax de Laërtes, frère d'Ophélie ou encore de musicien multi-instrumentiste et chanteur aux styles divers. 


Hamlet - Shakespeare - Catherine Umbdebstock - Photo: André Muller


Nabila Chajaï en Ophélie réservée s'exprime subtilement avec sa harpe et son violon. Ses dialogues musicaux, que ce soit une version de la Moldau à la harpe ou d'autres variations qui lui permettent de garder le silence sont une trouvaille dramaturgique très intéressante, apportant par la musique une atmosphère tout à fait judicieuse aux scènes. Samuel Favart-Michka en Horatio et musicien slameur et chanteur - et aux percussions qui frappent bien! - fait aussi preuve d'une très belle voix, très sensible et émouvante pour la fin de la pièce. N'oublions pas Pierre Malaisé qui est à la fois au four et au moulin, ambassadeur de Norvège et régisseur sur le plateau. Ce plateau mobile et modulable est une belle trouvaille, qui, partant d'une enceinte en bois qui va au fil des actes s'ouvrir en salon, puis en chambre à coucher pour finir par un dédale où se perd la raison et les protagonistes, en passant par une scène de théâtre qui dévoile littéralement la scène du crime. Les interventions musicales sont judicieusement pesées et choisies, variées et adaptées au déroulement de l'action, d'A la Claire Fontaine qui a des échos autant dans la folie - et la mort - d'Ophélie que du "Remember me" du spectre aux chansons désespérées de Johnny Halliday interprétées avec fougue mais aussi avec délicatesse par Frank Williams qui assure également impeccablement les chansons anglaises. Samuel Favart-Mikcha lui assure la partie plus rap et électronique de la musique. 


Hamlet - Shakespeare - Catherine Umbdebstock - Photo: André Muller


Toutes ces contributions à tous les niveaux amènent une belle dynamique dans la pièce dont on secoue bien la poussière - qui devient la neige d'antan tombant des cintres et a le don de ne pas trop peser sur le récit qui nous emporte dans sa folie, à l'exception de la scène attendue du "To be or not to be", scène emblématique s'il en est où le poids de tous les regards pétrifie d'une certaine manière le jeu et l'interprétation de cette question existentielle.  Mais Catherine Umbdenstock a sur l'ensemble su insuffler une vitalité (même si tout le monde meurt à la fin! ) et une bonne énergie avec ses choix de textes, de musiques et de mise en scène que tout "le reste est silence".


La Fleur du Dimanche



Hamlet


du 5 au 89 décembre au TPAS SCALA à Strasbourg

de William Shakespeare
Adaptation Catherine Umbdenstock, Katia Flouest-Sell
Traduction Dorothée Zumstein
 
Mise en scène Catherine Umbdenstock
Ensemble Epik Hotel, Strasbourg
 
Avec Christophe Brault, Nabila Chajaï, Samuel Favart-Mikcha, Charlotte Krenz, Lucas Partensky, Frank Williams
 
Dramaturgie Katia Flouest-Sell Scénographie et costumes Claire Schirck Création lumière Florent Jacob Création sonore Samuel Favart-Mikcha Création musicale Nabila Chajaï, Samuel Favart-Mikcha, Frank Williams Régie générale Pierre Mallaisé Chargée d’administration Louise Champiré

Coproduction Comédie de Colmar – CDN Grand Est Alsace Soutiens Ministère de la culture – Drac Grand Est, Région Grand Est, TAPS – Théâtre actuel et public de Strasbourg, Théâtre Public de Montreuil – CDN, Centro Culturale Zitele de Venise, Lilas en Scène.
L’Ensemble Epik Hotel reçoit l’aide triennale au développement de la région Grand Est pour la période 2021-2023.

jeudi 7 décembre 2023

Caligula de Camus version Capdevielle au Maillon: Même mort, je suis encore vivant

 Il est des héros éternels. Caligula est de ceux-là. Sa réputation est arrivée jusqu'à nous à travers les siècles grâce aux auteurs antiques. Et plus récemment avec Camus, cet empereur romain du début de notre ère s'est immiscé dans les programmes de littérature de lycée en première. Son univers plein de folie n'a pas échappé à Jonathan Capdevielle. Nous le connaissions interprète chez Gisèle Vienne et de nombreuses chansons de figures de la chanson contemporaine. Il a aussi récemment créé avec Marco Berrettini et Jérôme Marin une pièce appelée Music all. Il excelle aussi dans la ventriloquie et les marionnettes (il s'est formé avec Gisèle Vienne à l'École nationale supérieure des arts de la marionnette à Charleville-Mézières). Et nous nous attendions avec cette pièce à voir une oeuvre très personnelle. 


Caligula - Jonathan Capdevielle - Photo: Marc Domage


Mais le Caligula auquel nous assistons, même s'il démarre comme un film de la nouvelle vague française, dans ce magnifique décor de rochers au bord de la mer (toujours cachée) avec cette bande de baigneuses et baigneurs qui portent beau et parlent haut et où nous nous croyons presque dans un film comique, se ressource totalement dans le texte - et même les deux versions du texte - 1941 et 1948 - d'Albert Camus qui en fait une lecture à la fois poétique et politique. Jonathan Capdevielle fait du théâtre, mais bien sûr à sa façon, avec ses clins d'oeils, ses moments de folie, sa démesure ou son ironie, son exubérance et ses débordements. Il passe allègrement de scènes intimes, d'échanges et de confidences à des séries d'assassinats à des scènes chantées, de bains de mer à des bains linguistiques - une partie vers la fin se passe en italien sous-titré, pour en revenir à la source romaine. 


Caligula - Jonathan Capdevielle - Photo: Marc Domage


Des scènes dansées, en costumes, avec flûtes comme intermèdes s'opposent à d'autres appelant à des raisonnements philosophiques très surprenants de l'empereur où il déploie ses doutes et son pessimisme : "Le monde tel qu'il est créé n'est pas supportable." sinon sa lucidité amère. Surtout dans les scènes avec Scipion, le poète, dont il a assassiné le père, ou Hélicon, son esclave affranchi qui veut le protéger de lui-même et de ses excès. Nous notons spécialement la qualité de jeu des deux acteurs, les autres étant d'excellent niveau également et la mise en scène pleine de rebondissements nous font passer cette histoire comme un film policier où l'on se demande si Caligula arrivera à se suicider par l'aide des autres qu'il dresse tous contre lui en faisant le vie autour de lui. Les éclairages de Bruno Faucher sculptent merveilleusement ce décor aux allures changeantes.


Caligula - Jonathan Capdevielle - Photo: Marc Domage


Jonathan Capdevielle arrive même à jouer sur le hors-champ, d'abord avec cette mer non vue, mais aussi au niveau du son qui installe toute une atmosphère: bruits de campagne ensoleillée puis d'hélicos et de guerre, annonces au haut-parleur pour finir avec des scènes entières qui se jouent hors-champ. D'autres, celle de la séduction de la Lune par Caligula, par contre est ostensiblement visible et exposée. Quant à sa mort, ténébreuse, elle se déroule dans une brume nébuleuse d'où émergent, tel un oxymore, ses dernières parole de mort: "Je suis vivant". Ce qui n'est que la dernière pirouette d'une série de pensées qui met notre compréhension à l'épreuve du raisonnement de cet empereur artiste et poète et qui bouscule le raisonnement logique en mettant chacun à l'épreuve de soi-même pour essayer de trouver une vérité. Un très beau sujet (de Bac ?) à creuser et à recreuser.


La Fleur du Dimanche   

mardi 5 décembre 2023

Chopinot à Pôle Sud avec "top": en route vers les sommets

 Pour Régine Chopinot, la danse est un acte révolutionnaire pour célébrer la vie, à partager sans modération, la preuve, l'envahissement du plateau à la fin du spectacle pour un bis où la moitié de la salle de Pôle Sud se retrouve sur scène à communier avec les musiciens, les danseurs et les autres spectateurs dans un acmé généreux et jubilatoire.


Régine Chopinot - top - Photo: Vincent Lappartient


Pour y arriver, il faut d'abord attendre, quelquefois rester immobile pour sentir la différence entre le corps immobile et le mouvement, entre le silence et la musique. Cela commence donc ainsi, les sept danseuses et danseurs, attendant, collés au mur du fond de scène une écoute de la part des spectateurs. Ecoute intensifiée par une discrète frappe sur la cymbale par le batteur, qui, après un nouveau silence, incrémente, à deux, trois, quatre, cinq, dix frappes avant de se lancer dans un premier solo qui fait, lui, bouger, discrètement aussi, puis plus visiblement les danseurs. Des ombres de mains, rouges, sur le poteau découpé en rouge, qui volètent et s'élèvent, preuve que la petite troupe et sa chorégraphe sont aussi à l'écoute de l'espace et du lieu. Car la pièce, à forme et format, et équipe et titre variable, est bien la preuve que les choses figées ne sont pas du goût de la chorégraphe. 


Régine Chopinot - top - Photo: Vincent Lappartient


Ainsi sa troupe montre une belle diversité de taille, de style, d'origine et de couleur de peau, qui apporte un beau mélange autant dans la danse que dans le mouvement. Les costumes aussi sont variés et, entre la short, la robe rouge ou la jupe blanche, chacune et chacun est dans son individualité. Cela n'empêche qu'il y a une belle écoute et une humanité, une sensibilité aux autres que l'on sent bien. Et que l'on retrouve dans les rencontres, les mouvements d'ensemble, les duos et triple duos, entrecoupés de morceaux de bravoure où l'une expose son agilité des pieds, l'autre ses magnifiques sauts ou ses ondulations serpentines des bras, ou une autre encore sa fragilité dans une fragile course sans fin. Grâce aux deux musiciens, Vincent Kreyde à la batterie qui insuffle le rythme et l'énergie et Nico Morcillo à la guitare qui amène quelques notes suspendues ou des airs plus dansants ou électriques, soutenu par la force de frappe de Vincent, le spectacle balance entre douceur et vigueur, passant d'une minimaliste bascule du bassin à des danses plus emportées, entre danses folkloriques réinterprétées, traversées variables et inventives du plateau - avec une magnifique course en arrière également ou battements des pieds ou des mains. L'occasion de sortir les spectateurs de leur contemplation et de les impliquer activement dans l'action. 


Régine Chopinot - top - Photo: Vincent Lappartient


Dans un autre tableau où l'on entend le bruit de la mer et où les danseurs ont chaud, nous assistons à une petite procession qui nous fait penser à la tribu Mammame (clin d'oeil à Gallotta ?) qui se serait perdu sur une île déserte (Ulysse?) un peu plus mimodramatique avec des tableau vivants, des montagnes humaines qui guettent au loin ce qu'ils cherchaient auparavant en l'air de leur mimiques inquiètes. Et tout cela pour déboucher sur une fausse fin qui surprend les spectateurs ravis, et leur donne l'énergie de monter aux aussi sur scène après la présentation respectueuse par Régine Chopinot de sa petite troupe très méritante. Et c'est donc la révolution de plateau !


Régine Chopinot - top - Photo: lfdd


La Fleur du Dimanche

samedi 2 décembre 2023

La Trisha Brown Dance Company et Noé Soulier à la Filature: La danse de l'énergie du corps

 La compagnie de Trisha Brown continue de maintenir son esprit et ses création après sa disparition en 2017. Celle qui avec Yvonne Rainer (dont nous avons pu apprécier la dernière pièce Hellzapopin en janvier dernier à Baden-Baden) avait fondé le Judson Dance Theater, a marqué la post-modern dance au Etats-Unis et ailleurs. En collaborant avec de nombreux artistes (dont Robert Rauschenberg) et de musiciens avec un esprit d'ouverture et de présentations de ses "chorégraphies" dans des lieux non dévolus à la danse, a aussi développé un style propre que l'on peut voir dans les deux pièces présentées à la Filature à Mulhouse Working Title (1985) et For M.G. : The Movie. 


In the Fall - Noé Soulier - Photo: Delphine Perrin


Pour la soirée, c'est une chorégraphie de Noé Soulier, la première écrite pour la compagnie par un autre chorégraphe que la fondatrice de la compagnie pièce qui ouvre le programme. Ce dernier, directeur du CNDC d'Angers a une réflexion similaire à la chorégraphe américaine sur les questions de qualité de mouvement qui ne soit pas de la danse classique ni même de la danse moderne, mais qui d'une part est un moment et un mouvement partagé par le groupe et dont le moteur est l'énergie du corps - en particulier le poids et la gravité. Avec In the Fall, le titre lui-même en indique la direction, et nous le voyons très bien dans la pièce, toute en chutes, rebondissements, équilibre, déséquilibre et rapports au sol. Les deux danseurs qui expérimentent en duo ces chutes, rebondissements, élans de remise à la verticale, que ce soit du corps ou des parties de corps, initient et développent ce vocabulaire. 


In the Fall - Noé Soulier - Photo: Delphine Perrin


Repris par deux autres danseurs, puis progressivement les huit danseurs de la compagnie (Christian Allen, Cecily Campbell, Burr Johnson, Lindsey Jones, Catherine Kirk, Patrick Needham, Jennifer Payán, Spencer Weidie), en justaucorps bleu, jaune clair ou rouge.  Que ce soit en duo ou en mouvements d'ensemble, ce sera dans une fluidité parfaite que se répète et se construit cette gestuelle dynamique de ces bras et ces jambes qui essaient de se dresser, s'appuient sur le sol de différentes manières pour rebondir, ces corps qui roulent en puisant dans l'inertie pour se redresser. Cette éternelle transformation du mouvement du corps qui est sous-tendue par une bande sonore originale de Florian Hecker qui part de bruits de foule en rumeur avec un léger son aigu qui enfle au fur et à mesure et prend sa place dans l'espace.


Workin Title - Trisha Brown - Photo: Sandy Korzekwa


La deuxième pièce, Working Title de Trisha Brown voit les danseurs de la troupe dans d'originaux et colorés costumes d'Elizabeth Cannon nous interpréter avec bonheur cette superbe pièce, toute en petits sauts, tours et détours, balancés des bras, des jambes jetés des pieds et des jambes, dans de superbes mouvements des danseurs qui se retrouvent ensemble, se portent ou se supportent dans une belle sympathie. 


Workin Title - Trisha Brown - Photo: Sandy Korzekwa


La musique de Peter Zommo, démarrant sur des sons très originaux,  un peu free jazz, comme les sons graves de trombone et où arrivent des marimbas, des percussions, de l'accordéon et de la basse qui nous emmènent dans des élans de joie, joie partagée par les danseuses et les danseurs de la compagnie. L'énergie passe entre les danseurs dans une unité et une fluidité heureuse qui se transmet au public.


For M. G. : The Movie - Trisha Brown - Photo: Julieta Cervantes


La dernière pièce, For M.G.: The Movie est une peu à part dans le vocabulaire de Trisha Brown. Dans cette pièce qu'elle a dédiée à Michel Guy, longtemps directeur du Festival d'Automne qui l'avait accueillie, le vocabulaire et la recherche du mouvement penche plutôt sur une interrogation du temps, de l'arrêt et pourrait lorgner du côté des films de expérimentaux de Marey. Un danseur s'essaye à former un huit infini sur scène, variant dans ses hésitations ou ses marches arrière, deux autres danseurs de dos semblent figés pour longtemps, mais bien sûr vont se mettre à bouger et les autres expérimentent des mouvements moins dans l'énergie que dans des gestes du quotidien, très géométriques ou ergonomiques. Les justaucorps chair nous donnent une vision presque scientifique de ces corps et des mouvement tandis que la musique d'Alvin Curran, partant de sa veine plus expérimentale, concrète se tourne vers ses opus au piano, qui apportent un peu plus d'humanité à la danse, cependant baignée par une attente une peu inquiétante.

Une soirée qui a permis de traverser trois univers complémentaires de cette danse qui n'est pas juste du mouvement mais qui a aussi une très grande qualité esthétique.


La Fleur du Dimanche