vendredi 17 janvier 2025

L'année commence avec Kotsali et Hasegawa à Pôle Sud: Le corps pris et le corps fragmenté, douleur et tristesse

 Deuxième soirée du Festival l'année commence avec elles à Pôle Sud. Après Les Idoles et Mathilde Monnier (voir mon billet précédent), toujours une soirée en deux temps avec la grecque Chara Kotsali et la japonaise, installée à Strasbourg Akiko Hasegawa.


To be Possessed de Chara Kotsali


Elle est debout, nous tournant le dos face à un très grand panneau couvert d'affiches noir et blanc déchirées dont on n'arrive pas à discerner ce qu'elles représentent. En jean et chemise sombre, trois grands socles blancs l'entourent, avec dessus une bassine, une trompette et un genre d'électrophone et un micro. Elle va, dans une attitude un peu raide s'approcher de cet engin et en sortir des percussions pour lancer la musique. 


To be Possessed - Chara Kotsali - Photo: Pinelopi Gerasimou


Elle reviendra souvent à cette installation sonore qui lui offre à la fois du sens et du rythme, des boucles sonores, des effets aussi où, quand elle entoure le micro de ses mains, elle va "étouffer" le son des voix diffusées. Les voix, un partenaire de première importance, en fait le sujet même de ce spectacle To be possessed où justement la question de la possession - et les voix qui sortent d'un possédé - est centrale. C'est aussi ce que cachait ce mur d'affiches qu'elle va réactiver par petites touches comme on essaie de faire ressurgir de la mémoire des épisodes oubliés. En l'occurrence quand le corps n'est plus maître de lui-même. Tout au long du spectacle vont ainsi apparaître et se faire recouvrir des photos en noir et blanc dont elle reconstitue pièce à pièce la présence visible de phénomènes dont nous comprenons qu'ils sont insolites. 


To be Possessed - Chara Kotsali - Photo: Pinelopi Gerasimou


La bande son nous fait entendre des témoignage (en différentes langues avec traduction au dessus de ce mur) de personnes qui parlent de ce phénomène. Révélant quelquefois que ces moments de possession sont "sans images" mais que le son, les voix (qui parlent) sont là. Et Chara Kotsali nous fait une étrange et impressionnante démonstration de ces voix qui "prennent corps" en elle. Son corps à elle est aussi littéralement "possédé" autant dans ses gestes qui prennent la forme de mouvements incongrus, saccadés, limités et entravés, irréels, à la limite de la transe - qui va culminer dans un cercle magique final - que par ce qui sort de sa bouche, parfois surprenants. 


To be Possessed - Chara Kotsali - Photo: Pinelopi Gerasimou


Le spectacle nous fait vivre au plus près, autant par la performance physique époustouflante de Chara Kotsali que de ses performances musicales, le montage et le mixage sonore des documents que par la musique de Jeph Vanger et Furiosa de Dimitra Trypani qui nous emportent dans cette tempête de "dépossession" de nous-même qu'est ce spectacle déstabilisant. Un "inquiétante étrangeté". 


Kanashimi de Akiko Hasegawa


Akiko Hasegawa est une danseuse bien connue à Strasbourg et à Pôle Sud qui présente souvent son travail et soutient ses créations, dont sa précédente pièce Haré Dance où elle parlait de la joie, en s’appuyant sur les rituels festifs de la culture japonaise. Avec cette nouvelle création, Kanashimi, c’est la tristesse qui devient le sujet de réflexion. Réflexion qu’elle veut collective en sollicitant des personnes pour lui soumettre des titres de chansons qui leur rappellent ce sentiment. 


Kanashimi - Akiko Hasegawa - Photo: Anais Baseillac


Et c’est avec Aline Zeller, une violoniste avec laquelle elle avait déjà réalisée une performance qu’elle travaille une trentaine de titres qui font le fil du spectacle. Akiko Hasegawa justifiant le violon comme le son qui lui fait penser à la tristesse. Le violon d’Aline arrive rapidement, tout nu puis amplifié et avec de multiples effets et nous nous amusons à faire un blind test sur des morceaux quelquefois réduits à quelques accords. Le souvenir d’airs ou de chansons qui nous rappellent ces moments de nostalgie ou de tristesse nous éloigne involontairement de la chorégraphie dépouillée et sobre, ponctuée de sorties de plateau pour changements de costumes. 


Kanashimi - Akiko Hasegawa - Photo: Anais Baseillac


Il est vrai que l’on y retrouve un vocabulaire simple et naturel, balançant entre la danse moderne – avec une relecture personnelle de la pièce Lamentation de Martha Graham – où la danse est nature et sans fioritures, et les racines japonaises, plutôt sobres pour ne pas dire statiques, avec des poses d’implorantes au sol mais aussi quelques bonds de sorcières. 


Kanashimi - Akiko Hasegawa - Photo: Anais Baseillac


Le violon ne s’aventure pas dans les contrées tsiganes ou barbares et reste sage avec Brel, Ferré, Purcel (Cold Song), Piaf, et d'autres et c’est à la fois une surprise et un moment d’émotion quand, plein feux (alors que durant le spectacle quelques fenêtres aveugles essayaient de faire un peu de lumière), sur un air de samba qui amène la chorégraphe à se déhancher, le final se fait sur une chanson de Gilbert Bécaud. Et c’est la "Catharsis"» d’Aristote qui fait son effet – ou plus prosaïquement, la prolactine. 

Et, sachant que l’ami que l’on a perdu ne reviendra plus, on suit le conseil qu’il nous a donné :

"Vous ne pleurerez pas, vous lèverez vos verres

Et vous boirez pour moi à mon éternité" 

Même si "Qu'elle est lourde à porter, l'absence de l'ami ".

..


La Fleur du Dimanche


To be Possessed 


Pôle Sud le 17 et 18 janvier 2025

distribution

conception, chorégraphie, interprétation : Chara Kotsali | dramaturgie : Dimitra Mitropoulou | conseil artistique : Periklis Pravitas | création musicale et sonore : Jeph Vanger | composition musique originale « Furiosa » : Dimitra Trypani | création lumière : Eliza Alexandropoulou | assistante chorégraphe en tournée : Katerina Spyropoulou, Dimitra Mitropoulou | musicien en tournée : Aliki Leftherioti | responsable technique en tournée : Stavros Kariotoglou – Onassis Stegi | management de tournée : Christina Liata – Onassis Stegi -  photo : Pinelopi Gerasimou


Kanashimi


Conception et danse : Akiko Hasegawa
Violon : Aline Zeller
Montage son : Akiko Hasegawa, Aline Zeller, Marine Angé (2ème Partie)
Lumière : Ondine Trager
Régie son : Hugo Divetain
Discussion autour de Lamentation : Christophe Jeannot, Penny Diamantopoulou
Chargée de production : Perla Basséras-Fortin 
—
Production : Association KOKO
Coproduction : POLE-SUD CDCN – Strasbourg
Avec le soutien du Grand Studio – Bruxelles, Onassis Stegi – Athènes et l’Abri – Genève dans le cadre du Réseau Grand Luxe et du Théâtre du Marché aux Grains – Atelier de Fabrique Artistique – Bouxwiller.
L’Association KOKO est subventionnée par le Ministère de la culture – DRAC Grand Est au titre de l’Aide au projet chorégraphique.
Remerciements à Arnaud Zeller pour l’enregistrement de Mother, Rémi Zeller pour l’arrangement de Aka tombo et à tous celles et ceux qui ont contribué aux collectes des musiques de Kanashimi.

mercredi 15 janvier 2025

On ne choisit pas ses fantômes au TAPS: Le squelette bouge toujours...

 Si vous avez échappé à Mathias Moritz jusqu'à présent, ne ratez pas sa dernière dernière pièce présentée actuellement au TAPS Scala à Neudorf: On ne choisit pas ses fantômes. Ce metteur en scène précoce, prodigue et prodige*, après les classiques - et quelques contemporains du théâtre - revus à sa manière, tel un metteur en scène en série s'attaque (comme un assassin ou un tueur) effectivement à ce nouveau format à la mode (qui un moment s'appelait feuilleton, passé de la presse à la littérature puis à la télévision) qu'est la "série".  C'est donc à partir de la série culte dans les années 70 (au siècle dernier, mais en couleurs - Mathias Moritz n'était pas né) d'Igmar Bergman Scènes de la Vie Conjugale qui a donné le film éponyme, puis la relecture, pendant le COVID en 2020 par le cinéaste israélien Hagai Levi sous le titre de Scenes from a marriage (Scènes de la vie conjugale) en inversant les rôles entre l'homme et la femme (c'est elle  qui s'en va alors que chez Bergman c'est l'homme Johan).


On ne choisit pas ses fantômes - Mathias Moritz - Photo: Vincent Muller


Mathias Moritz, lui, va encore renverser les rôles et les situations et c'est d'ailleurs par cela que débute la pièce qui ici s'appelle On ne choisit pas ses fantômes.    Et qui débute par une présentation du contexte à la fois de la création mais aussi de la vie (quelquefois inventée) des comédiens eux-mêmes. Car, nous nous en rendons compte, nous ne sommes pas dans la vraie vie - même si ce que vivent les personnages - mais bien dans une pièce de théâtre - et pas dans un film, ni une série. Ce que nous voyons se déroule cependant sous le regard de plusieurs caméras dont les images sont en général diffusées sur un téléviseur un peu rétro. 


On ne choisit pas ses fantômes - Mathias Moritz - Photo: Vincent Muller


On ne peut pas faire confiance dans les différents niveaux d'énonciation des comédiens, surtout si l'on nous dit que le pull qu'enfile Jonathan en coulisse est rose et qu'il vient avec un pull bleu. La pièce est ainsi parsemée de multiples pièges, tout comme la vie, le plateau lui-même est piégé et instable, mû par des esprits frappeurs (ces fantômes qui nous entourent et se vengent). 


On ne choisit pas ses fantômes - Mathias Moritz - Photo: Vincent Muller


Dans son texte, qu'il est allé chercher jusqu'à l'os, nous touchons au plus près les errement du couple, autant dans le rappel des moments heureux (bien que....), que dans tous les épisodes qui font de la vie de couple un parcours d'obstacles et d'embûches (bien qu'il y ait des bûches qui, brulant dans la cheminée pourraient faire croire à un bonheur). Mais, cynisme suprême, quand on croit que cela va, il y a toujours, soit un détail, soit un revirement qui bouscule tout, au sens propre comme au figuré. 


On ne choisit pas ses fantômes - Mathias Moritz - Photo: Vincent Muller


Ce texte est remarquablement interprété par le duo Deborah Cherrière et Lucas Partensky qui tiennent le plateau presqu'une heure et demie et c'est un exploit d'avoir réduit à cette concentration ces six heures d'images. On n'a pas le temps de s'ennuyer, on est surpris par tous les rebondissements, on croit à tous les moments tendres et on est déçu par les révélations qui sortent comme des coups de poing. Il y a ce qu'il faut d'humour et d'amour et l'on se laisse prendre et s'identifier à cette histoire, comme du temps de Bergman, ou de la série Dallas.

 

La Fleur du Dimanche


* Voir le parcours de Mathias Moritz dans mon billet sur son précèdent spectacle Hôtel Proust 


On ne choisit pas ses fantômes


d’après Scènes de la vie conjugale de Ingmar Bergman et de Hagai Levi

Adaptation et mise en scène Mathias Moritz

Groupe Tongue, Strasbourg

Avec Débora Cherrière, Lucas Partensky

Scénographie Arnaud Verley Création lumière Fanny Perreau Création sonore Nicolas Lutz Régie plateau Arnaud Verley en alternance avec Yann Argenté Administration, production Victor Hocquet, Laure Woelfli – La Poulie production

Production Dinoponera / Howl Factory Coproduction La Filature de Mulhouse Soutiens Région Grand Est, Ville de Strasbourg, TAPS – Théâtre Actuel et Public de Strasbourg, Le Manège de Maubeuge, Le Maillon de Strasbourg, Schaubühne Lindenfels de Leipzig, Art-o-pie de Meisenthal.

mardi 14 janvier 2025

L'année commence avec elles: Chandra Grangean & Lise Messina et Mathilde Monnier: des portraits de femmes

 Pour le lancement de la saison 2025 de la programmation du Festival L'année commence avec elles à Pôle Sud CDCN, on peut se demander ce qui réunit les deux spectacles Reface de Chandra Grangean & Lise Messina au Studio et celui de Mathilde Monnier Black Lights sur le plateau. On se dit à première vue "rien". Mais à y regarder de plus près on se rend bien compte, et c'est justement un peu l'objectif de ce festival que cela parle des femmes, de leur situation, de leur statut et les contraintes et obstacles qu'elles rencontrent dans la vie en général et de comment elle y répondent.


Pour la pièce Reface que l'on pourrait traduire par "refaire face" mais aussi se refaire la face, le visage, le motif que nous exposent les deux performeuses chorégraphes et interprètes de la pièce, Chandra Grangean et Lise Messina, avec la complicité du musicien Matrin Malatray-Ravit qui compose la musique en direct (quelquefois c'est Jacopo Greco d'Alceo qui est au manettes) et d'une petite équipe indispensable, en particulier, et nous nous en rendrons compte durant le spectacle de Chloé Herouart qui a conçu le maquillage, c'est tout un travail et une réflexion sur l'apparence, la visibilité de l'identité et de ses multiples variations, transgressions et transformations qu'il est question. 


Les Idoles - Reface - Photo: Thom Grand Mourcel


Sur scène, les deux interprètes nous accueillent presqu'immobiles, se balançant lentement, dans une  synchronicité qu'elles garderont du début à la fin du spectacle, presque dans le silence, ce silence sous lequel monte lentement le son de ce qui pourrait être un écoulement d'eau (dans une canalisation?). Elles ont les yeux fermés et sont pieds nus. Un semblable jean clair et un blouson d'un bleu plus foncé les rendent presque inidentifiables, neutres, tout comme la perruque blonde dont elles sont affublées. Quand elles ouvrent les yeux, on a peine à comprendre l'expression de leur visage et quand elles enlèvent leur perruque c'est pareil, leurs "nouveaux" cheveux sont tout aussi surprenants que la perruque. La bouche peint en rouge, elle disparaît dans la vraie comme par magie et c'est parti, sur un rythme de danse qui monte en puissance, binaire et entêtant pour une série de balancements qui prennent de l'ampleur. Ancrées dans le sol, ce corps tournoie, les bras bougeant peu, mais dévoilant au fur et à mesure des artifices et des semblant de prothèses, des bouts de plastique alimentaire qui passent dans le bouche ou les doigts et se transforment en se rallongeant en fils malléables et jetables. 


Les Idoles - Reface - Photo: Thom Grand Mourcel


Comme dans un rêve, la musique nous transportant dans cette ambiance presque irréelle, nous assistons à des transformations, des masques variables qui disparaissent, défigurent ou modifient leur visage, leur apparence, jouant aussi avec les peintures rituelles ou sacrées après être passé par un stade presque "neutre" pour finir dans une occultation des yeux et de la bouche. Le procédé est impressionnant, inquiétant, comme dans un mauvais rêve dont on ne peut s'échapper tant le déroulé est hypnotique. Une vraie performance qui interroge les fondement de l'image même de la femme et du maquillage comme outil séduction et de désir.


Black Lights - Mathilde Monnier - Photo: Marc Coudrais

Pour Black Lights, Mathilde Monnier s'est inspirée de la Série H24 ou plutôt des textes qui ont été à l'origine, et dont elle en a utilisé un peu moins de dix qu'elle met dans la bouche des comédiennes et danseuses, décrivant différentes situations de violences ordinaires faites aux femmes. C'est elle-même qui reprends le rôle de la femme qui raconte l'histoire de l'avocat - ou avocate - en chignon qui a une arrête (symbolique) dans la gorge qui la fait s'arrêter de plaider lors d'un concours - et subir l'humiliation de l'homme con-frère. 


Black Lights - Mathilde Monnier - Photo: Marc Coudrais


Sur le plateau occupé par d'énormes racines d'oliviers centenaires brûlés, il y est aussi question de feu, de la violence du feu qui brûle une des femmes - et les tronc fument - les huit interprètes vont tour à tour conter leurs histoires, toutes diverses, chacune aussi avec sa gestuelle spécifique, son costume (création de Laurence Alquier) personnel (l'une en pantalon camouflage - devinez d'où elle vient?) dont la qualité dans la discrétion est exemplaire .


Black Lights - Mathilde Monnier - Photo: Marc Coudrais

 Il y est question de harcèlement banal dans de nombreuses occurrence, de règles professionnelles, de soumission, de mépris, de violences faite aux enfants, et la transcription chorégraphique, à la fois de la narration que de la représentation, auquel l'ensemble du groupe participe en écho ou en opposition.

 

Black Lights - Mathilde Monnier - Photo: Marc Coudrais

La chorégraphie est originale et magnifique, Mathilde Monnier s'appuyant sur des interprètes toutes singulières et dont la qualité de geste est mise en avant et valorisée dans le groupe. Ce "choeur" de femmes amène une belle énergie et quelques tableaux d'ensembles sont superbes et émouvants. Et le tableau final débordant d'énergie par delà la scène dans un mouvement fédérateur est très fédérateur - et libérateur.


La Fleur du Dimanche 


Reface

Pôle Sud - Strasbourg - 14 et 15 janvier 2025 - 19h00

Conception et interprétation : Collectif Les Idoles – Chandra Grangean et Lise Messina
Création musique live : Martin Malatray-Ravit
Conception maquillage : Chloé Herouart
Création costumes : Lucie Grand Mourcel
Regards extérieurs : Natacha Kierbel et Tom Grand Mourcel
Aide à la composition : Jacopo Greco d’Alceo
Création lumière et scénographie : Johanna Thomas
Régie générale et lumières : Melissandre Halbert
Production et diffusion : Mélanie Garrabos et Élise Remy
Production : La Feat.
Coproduction : CCN d’Orléans, Ciné-Théâtre de Saint Chély d’Apcher,
La Place de la Danse – CDCN de Toulouse.
Accueil en résidence : HONOLULU, LA BRIQUETERIE – CDCN du Val-de- Marne, Maison de la danse de Lyon – NTH8, Le Velvet Moon, CCN de Nantes, Le Quartz de Saint- Chély d’Apcher.
Soutiens : Ministère de la Culture – DRAC Auvergne-Rhône-Alpes pour l’aide au projet, Les Ateliers Medicis (Création en cours), Point Éphémère, Maison de la danse de Lyon – NTH8, Danse Dense.


Black Lights

Pôle Sud - Strasbourg - 14 et 15 janvier 2025 - 20h30

Chorégraphie et mise en scène : Mathilde Monnier
D’après la série de fiction H24 de Valérie Urrea et Nathalie Masduraud
Avec : Mathilde Monnier, Aïda Ben Hassine, Kaïsha Essiane, Jessica Allemann, Mai-Júli Machado Nhapulo, Carolina Passos Sousa,
Jone San Martin Astigarraga, Ophélie Ségala
Dramaturgie : Stéphane Bouquet
Scénographie : Annie Tolleter avec l’atelier Martine Andrée et Paul Dubois
Création lumière : Éric Wurtz
Création son : Olivier Renouf & Nicolas Houssin
Costumes : Laurence Alquier
Régie générale et lumière : Emmanuel Fornès
Régie son : Nicolas Houssin
Production : Zoé Baptista
Diffusion : Nicolas Roux – Otto Productions
—
Production : Otto Productions
Avec le soutien de : la Fondation d’entreprise Hermès, la Région Occitanie
En coproduction avec : Cie MM, Festival Montpellier Danse 2023, Le Quartz – Scène nationale de Brest, Le Parvis – Scène nationale Tarbes Pyrénées, Théâtre Garonne – scène européenne, TPR–Centre neuchâtelois des arts vivants, ADN–Danse Neuchâtel, La Chaux-de-Fonds
Accueil en résidence : Montpellier Danse, résidence à l’Agora, cité internationale de la danse, avec le soutien de la Fondation BNP Paribas
LIVRE : H24 – 24 heures dans la vie d’une femme - Ed. Arte et Actes Sud

mercredi 8 janvier 2025

Au TNS: Dom Juan: le dominateur commun, ou L'ai-je bien déboulonné ?

 La première question que l'on se pose quand on voit, au TNS, le plateau de la pièce Dom Juan mise en scène et scénographiée, en collaboration avec Léa Jézéquel, par David Bobée, c'est: que sont ces statues sur scène. En particulier celle, énorme - plus grande que la statue d'origine - du dieu Illissos qui était au fronton du Panthéon et qui est actuellement au British Museum (objet d'ailleurs revendiquée par la Grèce). C'est le dieu représentant une rivière (qui s'est  tarie aujourd'hui) et qui n'a plus ni tête, ni bras, ni jambes, ni sexe - il lui reste cependant des attributs masculins - et qui sera très sollicitée au niveau de la mise en scène pour se reposer, s'adosser, s'élever, se mettre en déséquilibre ou même en danger... 


Dom Juan - David Bobée - Photo: Arnaud Bertereau


Tout au début, il va même se "liquéfier" par  la magie du mapping. Il y a bien sûr la statue du commandeur comme tout le monde le sait, mais qui n'est pas présente au début, certaines arrivant au fur et à mesure dans une accumulation progressive au point de mettre volontairement en danger les interprètes (la danseuse, agile rencontrant cependant un débris sur son chemin). Il y a aussi Achille et également une copie d'une figure historique d'un conquistador déboulonné en Colombie en 2020, symbole de la violence des envahisseurs. Il y a donc cette question du "déboulonnage" des statues qui est soulevée par David Bobée, c'est-à-dire notre rapport à l'histoire et sa réécriture. Lui-même étant plutôt partisan d'une interrogation et non d'une occultation. Et c'est ce qu'il fait aussi avec cette pièce de Molière, emblématique et dont je vous disais il y a 8 ans lors de la présentation de la mise en scène de Jean-François Sivadier au TNS: "On ne vous présente plus Dom Juan, vous le connaissez, vous l’avez sûrement vu ou rencontré une ou plusieurs fois...".


Dom Juan - David Bobée - Photo: Arnaud Bertereau


David Bobée qui s'intéresse aux "statues" du théâtre - il a mis en scène Shakespeare (Hamlet et Roméo et Juliette), Victor Hugo (Lucrèce Borgia) ou Ovide - a trouvé intéressant de relire (dans tous les sens du terme), le Don Juan de Molière, qu'il tenait comme le symbole de "l'esprit français", ce qui permet au TNS d'annoncer "Vous pensiez que plus aucun « classique » ne serait jamais présenté au TnS avant 2057 ? Vous voulez relire Molière post #MeToo ? Rendez-vous ce soir pour découvrir Dom Juan par David Bobée !"


Dom Juan - David Bobée - Photo: Arnaud Bertereau


Effectivement cette mise en scène est on ne peut plus moderne, nous sommes accueillis par un concert de guitare pour nous mettre dans le bain et les choix de mise en scène cochent les cases sur tous les tableaux avec efficacité. L'engagement social est total, pas forcé mais en toute fluidité. La question de l'autre, de l'étranger, que de son temps Molière rendait ridicules à travers les paysans, ici pointe notre étroitesse d'esprit en nous mettant face à des acteurs chinois remarquables qui parlent leur langue (traduite en surtitre), le mandarin, nous invitant à une ouverture culturelle que nous oublions généralement. 


Dom Juan - David Bobée - Photo: Arnaud Bertereau


L'humour est présent mais pas forcément au détriment de celui que l'on attend. De même pour les scènes de séduction, la violence et le "consentement" (mot qui vient d'émerger dans notre vocabulaire récemment) sont déconstruits dans des situations dans lesquelles nous avons l'habitude, soit de prendre distance sans en prendre conscience, soit de les accepter comme normales, ce qui ici nous semblera une vraie agression. Et dont on découvre, par un jeu subtil, toute la violence de ces rapports. Radouan Leflahi qui joue Dom Juan incarne presqu'instinctivement les multiples facettes de ce personnage, autant stratège superbe, nihiliste absolu et ego surdimensionné. Il porte de bout en bout cette tension, entre violence, sexualité exacerbée, domination et séduction perverse.


Dom Juan - David Bobée - Photo: Arnaud Bertereau

Cette mise en scène d'aujourd'hui est pourtant basée sur le texte de Molière (bien sûr pas en Mandarin à l'époque) mais on y trouve une richesse de situations et de traitements de scènes (comme chez Shakespeare) que la mise en scène arrive à rendre lisible à leurs différents niveaux, comme par exemple la critique - très drôle - de Molière des médecins de l'époque - qui n'ont pas besoin de formation et qui utilisent les émétiques comme remède (mortel!) ou la visite de Monsieur Dimanche (impeccable Grégori Miège) où l'on balance entre la critique de l'usurier, l'abomination de Dom Juan et la grossophobie sournoise, tout comme dans la scène du "pauvre". Bien sûr, quelques chutes et bruits de casseroles sont un peu superflues mais nous sommes au théâtre et la musique qui nous berce de temps en temps a aussi besoin de contrepoints. 


Dom Juan - David Bobée - Photo: Arnaud Bertereau


Tout comme les magnifiques danses souples, labiles et ondoyantes de Xiao Liu dans ses apparitions spectrales qui enchantent le plateau. Les inversions de rôles, (d'ailleurs en alternance selon les représentations) comme Catherine Dewitt en p.m.ère magistrale ou Séverine Ragaigne en Dom Carlos nous invitent à décentrer notre regard, tandis que ce soir, Nine d'Urso (im)pose en Done Elvire. Mais c'est surtout Shade Hardy Garvey Moungondo en Sganarelle qui nous enchante particulièrement par sa simplicité, son agilité et son humour (même corporel) et l'on ne peut que regretter avec lui quand, pour clore la pièce il dit "Il n’y a que moi seul de malheureux. Mes gages ! Mes gages ! Mes gages !".


Dom Juan - David Bobée - Photo: Arnaud Bertereau


A propos d'inversion, notez bien que le texte introductif, qui parle du théâtre et de sa "dangerosité", à savoir si le théâtre en lui-même est un remède ou un poison pour l'âme, était à l'origine un texte sur le tabac! 

Avec Dom Juan et David Bobée, on peut dire que c'est à la fois un emollient et un excitant. Et on en redemande.


La Fleur du Dimanche


A Strasbourg au TNS du 8 au 16 janvier 2025



[Texte]
Molière
[Adaptation et mise en scène]
David Bobée
[Avec]
Nadège Cathelineau, Catherine Dewitt, Radouan Leflahi, XiaoYi Liu, Jin Xuan Mao, Grégori Miège, Shade Hardy Garvey Moungondo, Séverine Ragaigne et Nine d’Urso (en alternance), Orlande Zola
[Scénographie] David Bobée, Léa Jézéquel
[Costumes] Alexandra Charles
[Lumière] Stéphane Babi Aubert
[Musique] Jean -Noël Françoise
[Vidéo] Wojtek Doroszuk
[Assistanat à la mise en scène] Sophie Colleu, Grégori Miège
Production Théâtre du Nord – Centre dramatique national Lille Tourcoing Hauts-de-France
Coproduction Les Théâtres de la Ville de Luxembourg ;Tandem - Scène nationale Arras – Douai, La Villette – Paris, Equinoxe - Scène nationale de Châteauroux, Maison de la culture d’Amiens - Pôle européen de création et de production, Le Phénix - Scène nationale de Valenciennes, La Comédie de Clermont-Ferrand - Scène nationale, Maison des arts de Créteil, Le Quai - Centre dramatique national Angers Pays de la Loire, Théâtre des Salins - Scène Nationale de Martigues, Scènes du Golfe Théâtres Arradon - Vannes
Avec le dispositif d’insertion de l’École du Nord, soutenu par la Région Hauts-de-France et le Ministère de la Culture
Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National 
Spectacle créé le 17 janvier 2023 au Théâtre du Nord – Centre dramatique national Lille Tourcoing Hauts-de-France.
Les décors et les costumes sont réalisés par les ateliers du Théâtre du Nord.

dimanche 5 janvier 2025

Catherine Ringer à la MAC à Bischwiller: La Volupté de la Vie

 Quatorze ans après la fin des Rita Mitsouko, revoila Catherine Ringer en concert à Bischwiller à la MAC, ou plutôt en spectacle dans L'érotisme de vivre. Il ne faut pas s'attendre au groupe mythique qu'elle avait créé en 1979 avec son compagnon Fred Chichin et les 11 disques et nombreuses chansons dont certaines sont devenues des tubes des année 80 et après, dont Andy ou Le Petit Train. Non, pour cette fois, Catherine Ringer fait dans la sobriété.


Catherine Ringer - L'érotisme de Vivre - Photo: Robert Becker


C'est un piano à queue noir qui nous accueille sur la scène, à gauche, avec Grégoire Hetzel, qui l'accompagne et qui a composé la musique. Il introduit le spectacle, doucement, avec d'agréables mélodies modernes et calmes. Puis Catherine apparaît dans une belle et longue robe rouge feu et n ous interprète, quelquefois en les lisant, quelquefois en les introduisant par de courtes mélodies presque ritournelles, des poèmes ou des pages du journal de la poétesse Alice Mendelsohn. 


Catherine Ringer - L'érotisme de Vivre - Photo: Robert Becker

Celle-ci était professeur de français et n'avait rien publié avant ses 90 ans. Son père est mort en déportation pendant la guerre. Elle et sa mère s'en sont sorties. Elle a écrit dès après la guerre et Catherine Ringer nous lit des extraits de ces feuilles secrètes qu'elle publie à 95 ans en 2022. Rythmées par les dates, ou ponctuées de "sans date" que le public accueille avec des rires, passent les moments de vie, des observations dans la rue, des réflexions sur les observations au fil du temps, la célébration de l'amour, le vrai, le physique, le corps, le sien, celui des autres, découverts, aimés, loués, célébrés dans la joie et le plaisir. Le plaisir de répondre, même à des âges avancés à ses envies de vivre et de partager la douceur et la puissance de la relation. Les mots sont simples, tendres, choisis. On y sent l'amour de l'autre, l'acception de soi. 


Catherine Ringer - L'érotisme de Vivre - Photo: Robert Becker

Le désir pointe, déjà dans la mémoire du salon de coiffure paternel à Paris, où elle, "la fille qui bouillonne" est fascinée par la peau, les sens. La beauté est louée -  "belle, pour toi je suis belle" - les échanges se font par le regard - "à te voir entrer, mes yeux te font l'amour" - mais a distance est vite bannie - "dans nos main dans nos yeux, un seul corps pour nous deux" et le corps de l'homme passe au "tamis de la langue".


Catherine Ringer - L'érotisme de Vivre - Photo: Robert Becker

Il y a beaucoup de tendresse qui passe dans les mots dit et aussi dans ce que l'on peut imaginer, la tendresse et le plaisir sont célébrés, avec joie. La liberté aussi, on sent que les plaisirs sont multiples, les hommes et les relations aussi. Et au fur et à mesure que le temps passe dans les textes, des années cinquante, puis soixante,  même après quatre-vingt, même en maison de convalescence et même dans les années deux mille cette énergie vitale reste forte. Au point de dire "à quatre-vingt-treize ans, il fait avoir la vice de la joie. 


Catherine Ringer - L'érotisme de Vivre - Photo: Robert Becker

Catherine Ringer assure totalement cette image de femme qui incarne le désir et les sens en joie, elle qui a eu également un vie sans barrières. Sur scène, elle personnifie ce désir dans sa robe rouge, sa natte de côté, complice avec la public, en dialogue avec le pianiste, l'accompagnant un moment sur une mélodie au synthé, le laissant poser des respirations, dansant sur un air de java ou au rythme de la mélodie. Et également en laissant également vivre et se déployer ces morceaux choisis, ces morceaux de vie qui débordent de tendresse et de force et qui posent la femme maitresse de sa destinée et de ses choix. 


Catherine Ringer - L'érotisme de Vivre - Photo: Robert Becker

Les spectatrices, nombreuses dans la salle en prennent de la graine. Ce portrait de femme qui s'assume jusque dans ses vieux jours, posé par petites touches, se construit sur une petite heure pour dire "le temps trop court" dans la joie, la tendresse et le désir. Par la voix unique de Catherine Ringer la joie de vivre et la volonté de " ne jamais bâcler de vivre" se transmet au public qui ne peut qu'y adhérer. Et y trouver y trouver un réel plaisir. 


Catherine Ringer - L'érotisme de Vivre - Photo: Robert Becker

Plaisir qui se double sous une autre forme, tout aussi agréable quand, en guise de bis la chanteuse offre à la salle trois chansons qui prouvent qu'elle est aussi un grande chanteuse et interprète autant de Mouloudji  "Marcel"  quand il célèbre la rencontre dans "Un  jour tu verras" de circonstance. 


Catherine Ringer - L'érotisme de Vivre - Photo: Robert Becker

Egalement dans l'esprit du spectacle, la chanson de Georges Brassens "Je me suis fait tout petit" et bien sûr, tout honneur au groupe Les Rita Mitsouko, la chanson fort à propos "Triton".

On ne peut pas dire que cela se termine pas par une "queue de poisson"....

Alors je vous offre en prime le clip original:




La Fleur du Dimanche


P.S. Une pensée à Alice Mendelsohn qui a célébré la vie, l'amour et la joie et qui s'est éteinte la veille du concert à presque cent ans - elle était née en 1925. Les conjonctions....

mercredi 1 janvier 2025

Voeux 2025 renouvelés - sortons du brouillard

Bonne Année 2025


En écho aux voeux de Balthazar, Caspar, David, Friedrich et Melchior que vous avez peut-être déjà eus ou vus, changeons de paysage, changeons de rivage.

Restons vifs et agiles, survolons les sommets, visons le futur.

Partons sur les chemins et rencontrons ce et ceux que nous ne connaissons pas.

Découvrons un autre avenir. 


Robert Becker et Geneviève Charras




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La Fleur du Dimanche

Bonne Année 2025

 

Balthazar, Caspar, David, Friedrich et Melchior se joignent à nous 

pour vous transmettre nos voeux par delà les nuages et les montagnes. 

Dépassez la torpeur, surplombez le marasme, visez l'horizon glorieux. 

Partez sur les hauteurs de l'esprit et agitez vos neurones 

pour faire de demain une réussite heureuse.

 

Robert Becker et Geneviève Charras




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