samedi 25 juin 2022

A Froville au Festival, Stéphanie d'Oustrac passe allègrement de Marin Marais à l'Amant de Saint-Jean en passant par Damia

Suite du Festival de musique sacrée et baroque de Froville avec Stéphanie d'Oustrac et Le Poème Harmonique pour Mon Amant de Saint Jean après les Surprises d'hier.


Festival de Froville - Stéphanie d'Oustrac - Le Poème Harmonique - Photo: lfdd

 De bonnes fées (ou plutôt des bonnes âmes) se sont penchées sur le berceau de Stéphanie d'Oustrac, déjà avant sa naissance. Françis Poulenc et également Jacques de la Presle, illustres musiciens dont elle est arrière-petite-nièce et auxquels elle rend honneur en ayant choisi, plutôt que la carrière de comédienne celle du chant, mais aussi William Christie qui l'a repérée alors qu'elle est encore au Conservatoire et qui lui donne son premier rôle dans Thésée de Lully à 24 ans ou Marc Minkowski dont elle suit l'enseignement, lui permettent de rapidement se frotter à de nombreux seconds rôles avant d'endosser des rôles titre à partir de 28 ans dans des pièces de Rameau, Charpentier, Lully pour le baroque et Bizet (Carmen), Berlioz, Debussy ou Offenbach. Elle ne se cantonne pas à un style et son talent de comédienne ou de tragédienne lui ouvrent un large répertoire. 


Festival de Froville - Stéphanie d'Oustrac - Le Poème Harmonique - Photo: lfdd

Pour cette soirée intitulée "Mon amant de Saint-Jean" qu'elle a conçue avec la complicité de Vincent Dumestre, elle raconter la vie d'une chanteuse faisant le lien avec la Belle Epoque où les chansonnier et les chanteuses avait déjà revisité la musique baroque insérée dans leurs tours de chant. Nous suivons donc les tribulations de cette chanteuse et de ses compagnons musiciens dans leurs tournées où allègrement l'on passe de Marin Marais Monteverdi, Johann Vierdank, Cavalli où Stéphanie d'Oustrac prouve toute la qualité de magnifique chanteuse baroque, à un répertoire de chansons populaires, romantiques ou franchement frivoles ou coquines. 


Festival de Froville - Stéphanie d'Oustrac - Le Poème Harmonique - Photo: lfdd

L'on apprécie ses interprétations totalement incarnées et crédibles, sa voix puissante s'il le faut, sa capacité à passer du Bel Canto au Grand Air ou à la chanson osée qu'elle arrive à nous chuchoter à l'oreille en toute intimité. Le choix des textes est remarquable, bien équilibré, les airs que l'on croit reconnaître, presque des tubes, de belles romances ou des chansons tristes qui nous font essuyer une larme au coin de l'oeil, qu'elles soient anonymes du Moyen Âge comme La Fille du Roi Louis, ou des années folles avec D'elle à lui chantée par Yvette Guilbert, Où sont tous mes amants chanté par Fréhel ou J'ai Perdu ma jeunesse par Damia ou encore Mon Amant de Saint Jean par Lucienne Delyle qui donne son titre au récital ou plus proche avec Les petits pavés chanté par Cora Vaucaire. Elle s'essaye avec brio et virtuosité au yodel avec Les canards tyroliens, chanson humoristique de la fin du 19ème siècle et interprète magistralement et en toute intimité la chanson paillarde de Colette Renard Les nuits d'une demoiselle. 


Festival de Froville - Stéphanie d'Oustrac - Le Poème Harmonique - Photo: lfdd

L'ensemble Le Poème Harmonique sous la direction de Vincent Dumestre (qui joue aussi du théorbe) accompagne avec bonheur ces différentes chansons avec bonheur en faisant le grand écart tout en  finesse, passant d'une musique médiévale à des airs dansants accompagnés à l'accordéon par Vincent Lhermet. Les arrangements de Vincent Bouchot prennent quelquefois des airs très musique contemporaine et l'ensemble avec au violon Fionna-Emilie Poupart et Louise Ayrton, Lucas Peres à la viole de gambe, Pauline Buet au violoncelle et Nicolas Rosenfeld au basson et aux différentes flûtes sait doser la musique pour magnifiquement accompagner ce récital dramatisé. 


Festival de Froville - Stéphanie d'Oustrac - Le Poème Harmonique - Photo: lfdd

Saluons aussi les magnifiques costumes - surtout l'imposante robe dorée de Bruno Fatalo, et les éclairages et la mise en scène de Marie -Lambert-LeBihan qui donne le rythme et la direction à ce tour de chant assez surprenant mais pas dérangeant. Une soirée qui sort une peu du cadre un peu rigide auquel l'on pourrait s'attendre dans un festival baroque, surtout dans une église romane, mais on se laisse volontiers emporter par la fouge, la puissance et l'énergie de Stéphanie D'Oustrac et l'on déguste avec plaisir le bis qu'elle nous offre en reprise de la chanson de Damia que l'on se plait à fredonner sur le chemin du retour en se disant qu'on reviendra...


J'ai perdu ma jeunesse
En perdant ton amour
Pour chasser ma détresse
Il faudrait ton retour
Peux-tu me dire
De vivre et de sourire
Tout oublier, même
Ce merveilleux poème
Que ta tendresse
Au fond du cœur me laisse?
Car sans toi
Rien n'existe pour moi   


La Fleur du Dimanche

vendredi 24 juin 2022

Au Festival de Froville, les Méditations entrelacées par les Surprises avec Louis-Noël Bestion de Camboulas

 Le Festival de Musique de Froville  qui fête cette année ses vingt-cinq ans d'existence propose un programme riche et éclectique avec de nombreuses perles égrenées sur six semaines de manifestation. Pour ne citer que les spectacles déjà complets: Chistina Pluhar et ses chansons napolitaines le 21 mai et Jakub Joseph Orlinski avec Eroe2 le 27 juin. Gageons que le concert avec Patricia Petibon et l'ensemble Amarilis pour Flammes de Magiciennes (avec la participation de Floriane Hasler, lauréate 2021 du Concours International de Chant Baroque de Froville) le sera aussi le 2 juillet. Pour ce qui est du reste des concerts, la petite église romane dont la construction a commencé en 1080 et dont l'acoustique est remarquable, est souvent presque pleine. La proximité des interprètes avec le public et la qualité acoustique de la nef est un vrai bonheur. Et l'on n'est pas surpris que les spectateurs viennent de loin, beaucoup de Nancy (un service de bus permet un voyage agréable sur la trentaine de kilomètres), mais aussi de plus loin, aussi d'Allemagne ou du Luxembourg.


Festival de Froville - Les Surprises - Louis-Noël Bestion de Camboulas - Photo: lfdd

Pour la soirée Méditations de la soirée du 24 juin, l'ensemble baroque  les Surprises (nommé ainsi en référence à la pièce de Rameau "Les Surprises de l'Amour"), fondé par Louis-Noël Bestion de Camboula  avec Juliette Guignard propose un programme qui déroule les Méditations pour le Carême de Marc-Antoine Charpentier (16433-1704), une série de dix  pièces pour trois voix d'homme - Paco Garcia haute-contre, Clément Debieuvre, taille (qui correspond à un ténor grave ou baryténor) qui prend aussi des passages de haute-contre) et Etienne Bazola, taille (Basse chantante) accompagnés de Juliette Guignard à la viole de Gambe et Etienne Galetier au théorbe et Louis-Noël Bestion de Camboula à l'orgue. Il assure aussi la direction de l'ensemble. Cette pièce e Marc-Antoine Charpentier a été redécouverte récemment par Louis-Noël Bestion de Camboula dans les archives de la bibliothèque de Sébastien de Brossard (1655-1730), un prêtre, musicologue et compositeur qui a passé un certain temps à Strasbourg (de 1681 à 1698), période où il a rassemblé de nombreuses partitions.  Les trois premiers chants sont l'occasion de poser les éléments de repentance et désolation avant que Jésus n'annonce sa mort prochaine à ses disciples.


Festival de Froville - Les Surprises - Louis-Noël Bestion de Camboulas - Photo: lfdd

Une pièce de Sébastien de Brossard O plenus irarum dies pour basse est l'occasion de constater une belle mise en valeur de cette tessiture dans cette église.


Festival de Froville - Les Surprises - Louis-Noël Bestion de Camboulas - Photo: lfdd

Suit le prélude en ré mineur du premier livre de pièces pour viole de gambe de Marin Marais (1656-1728), une très belle dentelle sonore sur de magnifiques instruments, la viole de gambe et le théorbe.


Festival de Froville - Les Surprises - Louis-Noël Bestion de Camboulas - Photo: lfdd

Retour à Charpentier et ses Méditations avec deux pièces qui nous content l'une la trahison de Judas et la deuxième en écho et en opposition, le reniement de Saint Pierre.


Festival de Froville - Les Surprises - Louis-Noël Bestion de Camboulas - Photo: lfdd

Puis, un Tombeau pour Monsieur de Blanrocher par Johan Jakob Froberger. Célèbre luthiste parisien Charles Fleury, sieur de Blancrocher mourut suite à une chute dans un escalier. Ses amis, Couperin, Gaultier-le-Jeune et Dufaut pour lui rendre un hommage, lui écrivirent un "tombeau", Gaultier et Dufaut au luth et Couperin et Froberger au clavecin. Clavecin que joue Louis-Noël Bestion de Camboula.


Festival de Froville - Les Surprises - Louis-Noël Bestion de Camboulas - Photo: lfdd

Nous continuons avec deux Méditations, l'une sur Pilate et la deuxième avec la Crucifixion de Jésus, l'occasion pour les deux voix hautes d'échanger leur tessiture. 


Festival de Froville - Les Surprises - Louis-Noël Bestion de Camboulas - Photo: lfdd

Une pièce pour théorbe de Robert de Visée, musicien et maître de guitare du roi Louis XIV,  Tombeau pour les demoiselles de Visée nous propose une pièce tout en douceur, presque envoûtante.


Festival de Froville - Les Surprises - Louis-Noël Bestion de Camboulas - Photo: lfdd

Et nous retrouvons Sébastien de Brossard avec un motet pour deux ténors, Salve Rex Christe pour lequel nous avons un se sublime symbiose du duo de chanteurs et où, comme pour le premier motet du même, après une partie plus lente, une partie rapide et virtuose conclut.


Festival de Froville - Les Surprises - Louis-Noël Bestion de Camboulas - Photo: lfdd

Et la vraie conclusion, celle des Méditations nous emmène pour les trois dernières pièces à un Stabat Mater, suivi d'une lamentation de Marie-Madeleine sur la mort de Jésus pour clore avec le récit de la tentation d'Abraham où Dieu lui demande de sacrifier son fils.


Festival de Froville - Les Surprises - Louis-Noël Bestion de Camboulas - Photo: lfdd

Les applaudissements nourris offrent à l'ensemble les Surprises de rejouer un double bis, en l'occurrence le Stabat Mater et la première Méditation, l'occasion de confirmer la superbe qualité vocale des trois chanteurs et de leur unité vocale, ainsi que la magnifique qualité des instrumentistes dans cette soirée d'une très belle tenue et d'une belle unité de ton et d'atmosphère. Une superbe soirée dans un petit bijou sonore. 


La Fleur du Dimanche

mercredi 22 juin 2022

L'Abri de Simon Vincent au Festival de Caves: La dystopie pour faire un temps d'arrêt

 Après une édition 2021 forcée de prendre l'air dans les jardins et devant les garages (voir le billet sur Quand caresse le loup en 2021) et une année 2020, blanche pour le Festival de Caves, 1'édition 2022 cherche un retour à la normale. Mais peut-on retourner aux habitudes anciennes? La programmation, en tout cas à Strasbourg semble marquée par ce vécu lourd à porter et aussi par l'irruption (du moins au niveau des médias et de la météo quotidienne) d'une irréversible transformation de notre environnement et des conditions climatiques.


Festival de Caves - l'Abri - Simon Vincent - -Photo: lfdd


La pièce de Simon Vincent  l'Abri nous conte, sous la forme d'une fable un quotidien qui pourrait se passer dans un futur proche avec une perte des relations humaines et des cataclysmes écologiques (radiations, pluie acides,..) qui ne sont presque plus des projections de pensées. Le dispositif de spectacle dans une cave - et la nouvelle qui remplace celle que l'on connaissait avec toute son histoire et le passé qu'elle contenait n'en est que plus criante d'actualité avec un espace suffisamment ouvert, vidé des traces - nous installe dans une ambiance propice à ce récit qui démarre tout en douceur. 


Festival de Caves - l'Abri - Simon Vincent - -Photo: lfdd


La voix soyeuse et chantante de René Turquois nous installe dans un conte de terre, de sable et de boue, nous englobe dans la glaise des premiers jours alors que nous sommes proches des derniers. Sa silhouette à contrejour, d'abord assis immobile, la tête sous une capuche, il nous emmène dans une sorte de conte de fées de la fin des temps. Gardien de cet abri, ne pouvant le quitter et chargé de reccuellir des mesures et des niveaux de radiations, nous nous enfonçons avec lui dans cette solitude oubliée, dans ce monde en ruine. 


Festival de Caves - l'Abri - Simon Vincent - -Photo: lfdd


Arrive un deuxième personnage, une femme (Bérénice Hagmeyer) ayant quitté la ville où elle avait déjà fui la compagnie des hommes ("vers le tombeau"). Sa voix, plus nerveuse et aiguë amènent une tension dans cet univers clos duquel ils essayent de partir, de s'évader pour ainsi dire. Des obstacles s'y opposent, mettent au défi la collaboration, l'entente qu'ils essaient de construire. Avec leurs costumes (création de Louise Yribarren) à mi-chemin entre le chamane et les survivants d'un monde futur, ils se livrent à des cérémonies incantatoires, essayant de basculer dans d'autres univers. Y arriveront-ils?


La Fleur du Dimanche


Vous avez encore l'occasion de revoir "Quand caresse le loup" de et avec Simon Vincent dans une version "cave" le 24 et 26 juin et la pièce "Papa, Maman, Pierre et moi" de et avec Bérénice Hagmeyer les 23 et 25 juin à Strasbourg:

Les réservations se font ici:

https://www.festivaldecaves.fr/spectacles/


mardi 21 juin 2022

Kamuyot d'Ohad Naharin par le Ballet de l'Opéra National du Rhin: On est gaga de danse à tout âge

 Pour apprécier la danse quand on n'y connait pas grand-chose, et même si on est un fervent admirateur de danse contemporaine, un spectacle de danse inspiré - chorégraphié - par Ohad Naharin est un bonbon qui rafraîchit en ces temps de canicule. Et Le Ballet National de l'Opéra du Rhin avec Bruno Bouché, son directeur artistique ne s'y est pas trompé pour mettre ce spectacle Kamuyot au répertoire du Ballet avec la bénédiction de Benoît André, le directeur de la Filature de Mulhouse suite à leur voyage à Tel Aviv, le berceau de la Batsheva Dance Company. C'est là qu'Ohad Naharin a débuté avec la danse, jeune (à 22 ans), avant de passer quelques temps à New York chez Martha Graham, une des fondatrices de la danse moderne, avant de revenir à Tel Aviv dans cette compagnie où il a inventé cette technique, le "Gaga" dont on a pu découvrir le style dans un reportage au cinéma récemment ("Sur les traces d'Ohad Naharin" en 2015). 


Kamuyot - Ballet de l'ONR - Photo: Agathe Poupeney


C'est donc selon cette technique - qui s'est diffusée au-delà de sa compagnie - qu'il chorégraphie ses pièces (plus d'une vingtaine) et qui sera le moteur et l'énergie de ce spectacle Kamuyot. Les danseuses et les danseurs du Ballet National de l'Opéra du Rhin ont totalement intégré ce style mixte, mélangeant autant la danse classique, mais détournée, avec des pirouettes, des sauts et des pointes, des jetés et des grands écarts, avec des mouvements plus influencés par la danse de rue, le hip hop ou la Break Dance ou encore des mouvements organiques et une gestuelle mécanique, totalement précise et désordonnée. 


Kamuyot - Ballet de l'ONR - Photo: Agathe Poupeney


Pendant cinquante minutes, à partir du coup de sifflet  de départ ce ne sera qu'énergie déployée, rupture, mouvements d'ensembles ou solos, mixés aussi, le reste de la troupe soutenant les performances individuelles, sur des morceaux de musique divers et entraînants (de Lou Reed à Ludwig Van... en passant par Bobby Freemann et les Ramones ou la musique de western ou japonaise), avec quelquefois une petite plage de sérénité, mais très vite brisée pour repartir de plus belle. Les interprètes, chacun(e) ayant son individualité et son style sont impressionnants d'énergie et de perfection. Les tableaux, compositions et morceaux de musique sont hachés menus et ne les laissent presque jamais souffler sauf en de court moments  répit où ils.elles se placent sur les bancs entourant le tapis de danse où sont installés les spectateurs. Car de scène il n'y en a point. C'est effectivement une arène, des rangées de bancs qui encerclent le plateau où s'installe le public.


Kamuyot - Ballet de l'ONR - Photo: Agathe Poupeney

Et cette proximité - être assis à côté des danseuses et des danseurs, ou de se retrouver les yeux dans les yeux avec eux à deux pas - apporte une étrange et sympathique symbiose, sinon complicité entre les artistes et les spectateurs petits et grands. Au point d'en être valorisé et presque de faire partie de la famille des artistes. Tout cela, l'énergie de la danse, le choix des musiques, variées et décoiffantes, et toute l'énergie de cette petite troupe de danseuses et de danseurs et l'empathie que cela suscite font de ce spectacle une bonne porte d'entrée vers cette expression artistique qui en devient abordable tout simplement. Et c'est aussi sûrement la raison - et l'argument - qui font que ces spectacles, qui sont déjà passés dans des gymnases à Colmar, sont présentés au centre socio-culturel de la Meinau avec la collaboration de Pôle Sud et vont être repris dans des gymnases à Mulhouse. Une manière de faire venir la culture à un public qui n'a pas l'habitude de se déplacer dans les lieux consacrés. 


Kamuyot - Ballet de l'ONR - Photo: Agathe Poupeney

Et effectivement ici au CSC de la Meinau, c'est un constat que l'on peut faire... en espérant que ce ne sera pas une expérience unique - bien que pour celles et ceux qui l'ont vécue cela  le sera au sens du souvenir.


La Fleur du Dimanche


Encore à Strasbourg au CSC de la Meinau jusqu'au 23 juin


A Mulhouse:

Gymnase Maurice Schoenacker, Mulhouse
mar. 5 juillet 19h
Gymnase de la Caserne Drouot, Mulhouse
jeu. 7 juillet 18h
Complexe sportif de la Doller, Mulhouse
sam. 9 juillet 18h

dimanche 19 juin 2022

Un Platonov de Tchekhov à Windstein: Don Juan à l'école: Echec et Mat

 La pièce commence par une partie d'échec entre Anna Pétrovna Voïnitséva, la veuve du Général et Nikolaï Ivanov Triletski, médecin et fils d'Ivan Ivanovitch Triletski, le colonel en retraite. La scène sera l'occasion de présenter cette veuve et sa place centrale dans la pièce d'Anton Tchekhov, Platonov une pièce de jeunesse écrite à 18 ans vers 1878 et qui avait disparu pour réapparaître longtemps après sa mort (en 1904), dans le coffre d'une banque à Moscou, en 1921. On y comprend que la veuve est un personnage central autour de qui vont tourner beaucoup de choses - et d'hommes. Il y sera aussi question d'argent - le jeu est objet de mise et Nikolai est un des personnages qui, bien que médecin, va avoir une relation très spéciale (presque comique) avec l'argent. Par ailleurs, la pièce elle-même est un vaste jeu d'échec où chacun, pion autonome - si l'on peut dire - fera jouer ses positions pour prendre un peu de pouvoir sur l'un ou l'autre domaine, que ce soit l'amour, l'argent ou les terres, matérielles ou symboliques et la reconnaissance sociale.


Un Platonov - Anton Tchekhov - Serge Lipszyc - Photo: lfdd

Un Platonov - Anton Tchekhov - Serge Lipszyc - Photo: lfdd

Un Platonov - Anton Tchekhov - Serge Lipszyc - Photo: lfdd

L'autre personnage central, qui donne son nom à la pièce qui avait aussi été appelée "Ce fou de Platonov" et, dans la toute première version, Безотцовщина - l'absence de père" (rappelons que Freud a posé les bases de la psychanalyse et du complexe d'Oedipe en 1897), c'est Mikhail Vassiliévitch Platonov, dont le père est mort. Héritage qu'il porte difficilement et qui lui fait adopter de curieuses attitudes, surtout envers la gente féminine, puisque bien que marié à Sacha (Maria Ivanovna, la fille du colonel Triletski) et soeur de Nikolaï, le médecin qu'il considère plutôt très paternellement), il se prend de passion et fait la cour à deux autres femmes: la jeune, timide et d'une sensibilité à fleur de peau Maria Efimovna Grékova et Sofia Iégorovna, la toute nouvelle épouse du fils du Général Voïnitséva (né d'un premier mariage), un amour de jeunesse qui est réactivé dans cette atmosphère enfiévrée de cet été (très chaud) dans la villégiature de la veuve du Général. Cette dernière étant aussi par ailleurs l'objet d'un profond amour de Platonov, ce qui n'est pas pour simplifier les choses...


Un Platonov - Anton Tchekhov - Serge Lipszyc - Photo: lfdd

Un Platonov - Anton Tchekhov - Serge Lipszyc - Photo: lfdd

Un Platonov - Anton Tchekhov - Serge Lipszyc - Photo: lfdd

Mais c'est là tout l'intérêt de cette pièce: cette accumulation de rebondissements et de manoeuvres où chacun essaie de faire aboutir ses projets (amour, argent ou pouvoir) dans une mise en scène qui ne faiblit pas et où le texte virevolte d'épisodes comiques en scènes tragiques. Les comédiens, chacun à sa manière tiennent le plateau. Isabelle Ruiz, magistrale en Anna Pétrovna qui semble tirer les ficelles de cette succession de surprises, Yann Siptrott qui survole les péripéties et s'agite frénétiquement faisant feu de tout bois et caressant aussi sa guitare pour de magnifiques chansons qu'il interprète en intermèdes joyeux. Françis Freyburger le vieux colonel qui arrive à imposer sa présence par un discret ronflement, Patrice Verdeil en Abraham Abramovitch, le juif aisé, avec ce qu'il faut de véracité et de duplicité et Charles Leckler qui campe son fils, un étudiant hautain et méprisant, avec panache. 


Un Platonov - Anton Tchekhov - Serge Lipszyc - Photo: lfdd

Un Platonov - Anton Tchekhov - Serge Lipszyc - Photo: lfdd

Un Platonov - Anton Tchekhov - Serge Lipszyc - Photo: lfdd


Du côté des personnages vénaux, Bruno Journée en banquier manoeuvrant en sous-main mais tout en naïveté et qui se fait ravaler par son fils (Léon Leckler) pour finalement le prendre comme mentor et David Martins, le "bouffon" de la pièce, benêt à souhait dans le rôle du marchand naïf et berné. Dans la famille Triletski, Jérôme Lang donne corps à toute la dualité et l'ambiguïté d'un personnage flottant, errant à la quête de son destin, et semblant survoler la réalité tandis que Sophie Thomann, sa soeur et épouse de Platonov, sait jouer les émotions et la douleur avec conviction.  


Un Platonov - Anton Tchekhov - Serge Lipszyc - Photo: lfdd

Un Platonov - Anton Tchekhov - Serge Lipszyc - Photo: lfdd

Un Platonov - Anton Tchekhov - Serge Lipszyc - Photo: lfdd


Geoffrey Goudeau, spécialiste de l'art de la chute, incarne l'impulsif fils du Général et ami de Platonov, justement apparié à Pauline Leurant, hautaine et élégante épouse traitresse et impitoyable. Emma Massaux, elle, arrive à faire exister un personnage timide et invisible dans toute sa force et son énergie, qu'elle soit négative, portée contre elle-même ou ouverte et furieusement dirigée sur Platonov. 


Un Platonov - Anton Tchekhov - Serge Lipszyc - Photo: lfdd

Un Platonov - Anton Tchekhov - Serge Lipszyc - Photo: lfdd

Un Platonov - Anton Tchekhov -Entracte- Photo: lfdd

Et pour finir, n'oublions pas Serge Lipszyc, également metteur en scène de cette pièce fleuve (même si nous avons droit à la version courte de 3 heures et demie avec entracte), qui traverse la pièce et le plateau avec tendresse et bonhommie, au point de nous faire aimer les voleurs de chevaux et les assassins. Tous ces magnifiques comédiens servent avec talent le texte de Tchekhov qui fourmille déjà d'éclats de diamants bruts et de vérités morales - Quelques exemples: "Nous sommes devenus moins bêtes sur la question des femmes, cela signifie-t-il que nous n'étions pas très intelligents?" ... " - Vous avez la vie devant vous!" - "La vie je ne la veux pas devant moi, je la veux maintenant.".... "Il faut se méfier de ses ennemis, mais il faut surtout se méfier de ses amis."


Un Platonov - Anton Tchekhov - Serge Lipszyc - Photo: lfdd

Un Platonov - Anton Tchekhov - Serge Lipszyc - Photo: lfdd

Un Platonov - Anton Tchekhov - Serge Lipszyc - Photo: lfdd

Les sens sont aux aguets et nous suivons, haletants les multiples péripéties, curieux de la destinée de ces personnages, à l'écoute de leurs échanges et réflexions, appréciant les changements de registre et les rebondissements, les trouvailles de mise en scène qui apportent une tension mais aussi des moments de délassement et de rire ou carrément des moments d'engagement physique passionnés et violents. 


Un Platonov - Anton Tchekhov - Serge Lipszyc - Photo: lfdd

Un Platonov - Anton Tchekhov - Serge Lipszyc - Photo: lfdd

Un Platonov - Anton Tchekhov - Serge Lipszyc - Photo: lfdd

Du grand spectacle et le cadre, majestueux et bucolique de cette vallée entourée d'une forêt mystérieuse rajoute un dépaysement qui nous emporte dans la campagne russe, dans une datcha nous faisant oublier les colombages des villages alentours. 


Un Platonov Anton Tchekhov - Serge Lipszyc - Photo: lfdd


Un voyage dans l'âme slave de cet instituteur qui n'a de cesse de rechercher ce qu'il ne pourra avoir, Don Juan de pacotille dont les motivations sont aussi mystérieuses que les chemins que nous suivons dans la montagne sur le chemin du retour. Et nous repensons à la fable d'Ossip, le voleur de chevaux:

"Dans la vie, tu as trois chemins qui s'ouvrent à toi et tu dois en choisir un..." Si vous voulez savoir lequel, prenez la route du Guensthal, la vallée de la Faveur et faites un voeu. Vous le verrez sûrement exaucé.


La Fleur du Dimanche 


Un Platonov de Tchekhov

Les week-ends - 11,12 - 18,19 - 25,26 juin et 2 et 3 juillet 2022 au Guensthal


A venir l'année 2023:  Molière 401  pièces coup de coeur de Molière: Le Misanthrope, Les fourberies de Scapin, Georges Dandin, Le mariage forcé


Et si vous n'avez pas vu York (voir mon billet du  19 juin 2021

Tournée à la rentrée:

du 24 au 27 novembre et du 1er au 4 décembre au Point d'Eau à Ostwald

le 13 et 14 janvier à l'Espace Rohan à Saverne

du 7 au 11 mars 2023 au TAPS à Strasbourg



Un Platonov de Tchekhov

Distribution :
 
Mise en scène : Serge Lipszyc
Adaptation : Valérie Durin et Serge Lipszyc
Scénographie : Sandrine Lamblin
Lumières : Jean Louis Martineau
 
Isabelle Ruiz : Anna Pétrovna Voïnitséva, veuve, Générale
Geoffrey Goudeau : Serguéï Pavlovitch Voïnitsev, fils du général Voïnitsev, né d’un premier mariage
Pauline Leurent : Sofia Iégorovna, son épouse
Bruno Journée : Porfiri Sémionovitch Glagoliev, banquier
Charles Lekclerc : Kirill Porfiriévitch Glagoliev,Glagoliev, son fils
Emma Massaux : Maria Efimovna Grékova, une femme
Francis Freyburger : Ivan Ivanovitch Triletski , Colonel en retraite
Jerôme Lang : Nikolaï Ivanovitch Trileski, son fils, médecin
Patrice Verdeil : Abram Abramovitch Venguérovitch, Juif aisé
Charles Leckler : Isaak Abramovitch Venguérovitch, son fils, étudiant
David Martinshweyer : Timo feï Gordéïévitch Bougrov, marchand
Yann Siptrott : Mikhaïl Vassiliévitch Platonov, instituteur rural
Sophie Thoman : Alexandra Ivanovna ( Sacha), son épouse
Serge Lipszyc : Ossip, voleur de chevaux
 

Le sourire du loup ou les dents de la mère

 Aujourd'hui je vais faire court et vous raconter en TVA une histoire du sourire.

Pour commencer à sourire, je vous offre quelques fleurs, d'abord le millepertuis qui rappelle la première publication de la série des 1001 fleurs:

Millepertuis - Photo: lfdd


Puis le lys d'un jour, l'hémérocalle, fleur fugace:

Hémérocalle - Photo: lfdd


Et pour finir, les fleurs sauvages des bords du Rhin:

Fleurs du Rhin - Photo: lfdd


En ce qui concerne le sourire, rappeler que le sourire, après celui mystérieux de la Joconde, n'est entré dans les moeurs - et la peinture - et n'est apparu que vers la Révolutions Française, avec Elisabeth Louise Vigée Le Brun qui fut la portraitiste de Marie-Antoinette. Son autoportrait avec son enfant où elle sourit à pleine dents fut l'objet d'un scandale lors de son exposition au Salon en 1787. Il était malséant de montrer ses dents (même si elles étaient blanches) à l'époque. D'ailleurs le dentiste (et son nom) ne sont apparus que vers 1720. La Joconde - et l'ange qui sourit en toute beauté sur la cathédrale de Reims ne montrent pas leurs dents. A propos de dents, les médecins sont en train d'alerter sur les dents cariées des enfants qui sont littéralement "biberonnés" au Coca - et de ce fait, avec la perte des dents vont avoir des problèmes d'élocution et de langage.

Le sourire reste toujours une attitude indéfinissable et David Le Breton, sociologue strasbourgeois qui s'est intéressé à de nombreux sujets vient de sortir un livre intitulé "Le sourire".  Il appelle cela une "anti-valeur", dans une société marquée par "l’affirmation de soi" et la "fragmentation du lien social". D'après lui, il n’y a pas de "langage naturel des émotions anatomiquement et physiologiquement identifiable". Il n’y a pas "une biologie des passions", mais plutôt "un canevas sur lequel chacun brode selon son style, la situation, son désir de réfréner ou d’accentuer un expression affective". Chacun d’entre nous est "le créateur des significations et des valeur" à travers lesquelles il vit et il se socialise. Et donc, le sourire peut être à la fois celui de l'assassin, ou du terroriste ou même de quelqu'un accablé par le malheur. Et selon les cultures aussi, le sourire ne sera pas le même. Un sourire d'indien ou de Peau-rouge ou un sourire de Chinois ne ressemble à aucun autre.

Petite dérivation quand même pour le rapport de l'homme au sourire, dans sa relation avec un animal familier, non pas le chat, mais le chien et vais vous citer de manière plus détaillée un extrait du billet de Jean-Pierre intitulé l'Antiéditorial qui m'a mis la puce à l'oreille, C'est le résultat d'une étude de deux chercheurs Anne Burrows et Kailey Omstead, de la Duquesne University, une institution catholique de Pittsburgh, aux États-Unis.

Selon Burrows et Omstead, « les humains ont domestiqué les chiens en prêtant attention aux expressions faciales qu'ils produisent, en sélectionnant un ensemble de mouvements faciaux. Les chiens domestiques et les humains sont capables de comprendre avec précision les expressions faciales de l’autre et les mouvements autour des yeux chez les chiens sont très appréciés par les humains. Cette capacité unique et mutuelle à traiter avec précision les expressions faciales fait partie du lien entre le chien et l'homme. »

Comparer les différences entre les visages des chiens et ceux des loups est « fondamental » pour comprendre les processus de domestication des animaux, l'évolution du chien et les origines du comportement humain. Et ce depuis le Paléolithique supérieur !

Les chiens possèdent une musculature faciale plus sophistiquée que celle des loups. Les chercheuses ont testé l'hypothèse selon laquelle la physiologie des muscles faciaux de canis familiaris, notre bon vieux toutou, serait plus proche de celle des humains que de celle et de canis lupus, le loup gris.

À travers l’étude de la distribution des types de fibres de myosine, une protéine qui joue un rôle essentiel dans la contraction des muscles, elles concluent que « le processus de domestication chez le chien a impliqué une sélection pour un mouvement facial rapide, similaire au mouvement observé sur les visages humains. » L’homme préhistorique voulait déjà que son chien lui ressemble !

Dans le long processus de domestication, on a progressivement sélectionné les canidés en fonction de la mobilité de leurs muscles faciaux, dont les fameux zygomatiques. La preuve : le visage du chien est plus mobile que celui du loup. En d’autres termes, Médor a été choisi pour son joli sourire. Il est vrai que chez son cousin des bois, l’expressivité, l’empathie et l’humanité ne sont pas les vertus les plus immédiatement perceptibles.


Pour finir, je vous offres quelques chansons pour rendre hommage à Jean-Louis Trintignant. D'abord celle du film Un homme et une femme - où il a réussi à faire changer le métier du personnage de médecin en coureur automobile à Claude Lelouch 


Et puis celle du film de sa femme Nadine Trintignant avec une chanson de Michel Polnareff: Ca n'arrive qu'aux autres:



Et un dernier cli d'oeil d'adieu à Miss.Tic 


Bon Dimanche


La Fleur du Dimanche


P.S. Je vous mets quelques informations d'actualité brûlantes concernant la climatisation - une fausse bonne idée en ces temps de canicule. 

Parce que:

1. Si vous raffraichissez chez vous avec une climatisation, vous réchauffez en contrepartie l'air extérieur et vous agravez le problème 

2. Plus vous augmentez la différence de tempréature entre la pièce climatisée et l'extérieur, plus vous cosommez d'énergie et plus vous réchauffez l'environnement. Il est conseillé de rafraichir à 26° au plu s bas et qu'il n'y ait pas plus de 5 à 7 degrés entre l'intérieur et l'extérieur. Si vous voulez une pièce à 19° quand il fait 35° dehorsvous décuplez (multipliez par 10 la consommation d'électricité.

3. Au niveau de la planète, la consommation de ces appareils pèse pour 10% d la consommation d'électricité. Selon l’Agence internationale de l’énergie, il y aura d’ici 2050 environ 5,6 milliards de climatiseurs dans le monde, contre 1,6 milliard actuellement.

4. Autre problème: certains fluides frigorigènes utilisés dans les systèmes de climatisation, comme les CFC et HCFC, ont une action nocive sur la couche d’ozone. En France, les premiers ont été interdits en 1995, les seconds en 2015. Les fluides HFC, moins nocifs pour la couche d’ozone, remplacent les CFC et HCFC et seront normalement interdits en 2030. Ils n’en restent pas moins un puissant gaz à effet de serre : les HFC ont un pouvoir réchauffant estimé entre 1 300 et 3 260 fois plus élevé que le CO2, selon l’Agence de la transition écologique (Ademe). Ils peuvent s’échapper du climatiseur lors de sa fabrication, de sa maintenance, de sa fin de vie ou si celui-ci a une fuite.

Conclusion: Modérez votre rafraîchissement *- évitez de laisser une cilmatisation allumée si vous sortez d'une pièce et ne laissez ni portes ni fenêtres ouvertes quand eux-ci sont allumés.

Et quelques solutions alternatives:   

Fermer ses volets, mettre des linges fins imbibés d’eau près des portes et fenêtres, ce qui permet le transport d’air frais et une température ressentie plus agréable. Aérer pendant les heures fraîches, s’humidifier soi-même ou dormir avec des vêtements humides, des mesures d’appoint suffisantes pour les personnes les moins vulnérables.