dimanche 8 septembre 2024

Into the winds au Festival Voix et Route Romane: Les Vents attisent un feu flamboyant et ensorcelant

 Depuis plus de trente ans, le Festival Voix et Route Romane irrigue l'Alsace du Nord au Sud en mettant en valeur via de magnifiques concerts une partie des joyaux architecturaux romans qui parsèment la plaine entre l'Outre-Forêt et le Sundgau. La thématique de l'année, tout à fait d'actualité, sous le chapeau de Ménestr'Elles est consacré aux femmes, qu'elles soient compositrices ou dirigent un ensemble.


Voix et Route Romane - Into the Winds - Le Grand Embrasement - Photo: Robert Becker


Celui du jour, justement en Outre-Forêt, même s'il n'a pas été fondé par une femme doit sa création en 2017 à parité à Adrien Reboisson et Annabelle Guibeaud et se concentre à la fois sur les instruments à vents et surtout à ceux de facture ancienne (chalemies, bombarde, saqueboute, trompette à coulisse,..). Leur répertoire va de la fin du Moyen-Âge au début de la Renaissance et à côté d'un programme très dansant (qu'ils ont édité en disque avec Le Parfaict Danser, ils proposent pour ce concert un focus sur le règne de Charles VI, mort en 1422 (c'était le 800ème anniversaire). 


Voix et Route Romane - Into the Winds - Le Grand Embrasement - Photo: Robert Becker

Voix et Route Romane - Into the Winds - Le Grand Embrasement - Photo: Robert Becker


Curieux roi qui, dans une période politiquement un peu plus calme pendant la Guerre de Cent Ans, va développer des accès de folie et traverser de nombreuses péripéties, dont le Bal des Ardents (où lors d'un charivari, son costume prend feu - un clin d'oeil du titre du concert ? Le grand Embrasement?) - et des querelles internes mais aussi entre la France et l'Angleterre.  Une période riche en musique et en compositeurs mais dont peu sont arrivés à notre connaissance. 


Voix et Route Romane - Into the Winds - Le Grand Embrasement - Photo: Robert Becker


C'est donc un  intéressant programme, exhumé par l'ensemble Into the Winds qui nous offre une trentaine de pièces, variées qui nous enchantent. Elles sont organisées en sept sections. Ces moments musicaux sont ponctués de textes tirés de chroniques d'époque (les chroniques de Jean Froissart, du religieux de Saint-Denis ou d'Enguerrand de Monstrelet et même du Traité de Troyes) qui parcourent la vie de Charles VI, de son couronnement à sa mort et ses funérailles. On y assiste, entre autre, à l'assassinat bien détaillé du duc d'Orléans, Jean sans Peur en 1419 (jusqu'à la cervelle qui tombe sur la chaussée) ou au baptême de la bataille d'Azincourt et aussi à la décision de Charles VI de faire d'Henry V d'Angleterre l'héritier du roi - ce qui n'arrivera pas, ce dernier étant mort en août avant Charles VI. Ces textes sont très instructifs sur la période et la diction bien claire et vivante d'Adrien Reboisson ancrent les pièces musicales dans un contexte bienvenu.


Voix et Route Romane - Into the Winds - Le Grand Embrasement - Photo: Robert Becker


Le concert en lui-même est bien rythmé et varié, amenant des surprises, dont en particulier pour commencer la procession des musiciens qui commencent à faire sonner leurs instruments à l'arrière de l'église, derrière le public. Les airs sont entraînants, les sonorités des chalemies et les flûtes à becs ancestrales, ainsi que les bombardes, avec leurs sons de biniou nous projettent dans une autre époque, coupés du temps. En alternant des airs plus vifs et rythmés avec des parties plus mélodieuses avec des duos ou trio de flûtes à bec, où les mélodies s'enroulent les unes sur les autres, les morceaux s'enchaînent sans férir. 


Voix et Route Romane - Into the Winds - Le Grand Embrasement - Photo: Robert Becker

Voix et Route Romane - Into the Winds - Le Grand Embrasement - Photo: Robert Becker

De temps en temps, le tambour ou les percussions (avec Laurent Sauron) marquent le rythme d'une manière plus solennelle, ou les vents se font plus tonitruants. Anabelle Guibeaud interprète plusieurs pièces à la fois au tambour (d'une main) et à la flûte à bec (de l'autre), sacré challenge de coordination. Marion le Moal sonne magistralement la bombarde et alterne avec la flûte à bec, tandis que Rémi Lécorché, qui joue aussi de la flûte à bec, passe surtout de la trompette à coulisse à la busine de plus de deux mètres dont il assemble avec plaisir les tuyaux.


Voix et Route Romane - Into the Winds - Le Grand Embrasement - Photo: Robert Becker

Voix et Route Romane - Into the Winds - Le Grand Embrasement - Photo: Robert Becker


Pas seulement cérémonieux ou majestueux, les morceaux peuvent êtres très mélodieux, pas forcément virtuoses, mais simples et ensorcelants, avec de belles variations qui, une fois présentées se retrouvent reprises par les autres instruments au fur et à mesure et avec bonheur.


Voix et Route Romane - Into the Winds - Le Grand Embrasement - Photo: Robert Becker


Quelques mélodies plus dansantes nous chatouillent les pieds et des airs qui ressemblent à des marches et fanfares de fêtes, un mariage peut-être, joyeuses, gaies et plein d'entrain nous apportent une bonne énergie avant, funérailles obligent, des airs plus tristes avec les cloches qui résonnent longtemps dans cette église nous indiquent la fin dans une semi-obscurité. 


Voix et Route Romane - Into the Winds - Le Grand Embrasement - Photo: Robert Becker


Il faut noter le beau travail d'ambiance lumière de Christian Peuckert avec des effets de couleur et de relief qui s'appuient sur la grande oeuvre en papier froissé crée par Véronique Thiéry-Grenier qui fait office de fond de scène et qui apporte un peu de couleur dans cette collégiale Saint-Martin et Saint Arbogast, la plus ancienne église romane d'Alsace.


Voix et Route Romane - Into the Winds - Le Grand Embrasement - Photo: Robert Becker

Voix et Route Romane - Into the Winds - Le Grand Embrasement - Photo: Robert Becker

Le concert aura permis de découvrir des pages peu connues du répertoire de musique ancienne - et sans voix mais avec un entrain et une énergie que l'ensemble "Dans les vents" a su insuffler à l'auditoire qui a bien sûr eu droit à un bis bien enlevé dans les airs et joyeusement interprétés avec un bonheur contagieux.


La Fleur du Dimanche


Rendez-vous pour la suite:

Samedi 14 septembre à 20h00 à Strasbourg - Chapelle Saint-Etienne avec Discantus e& Triopolycordes

Dimanche 15 septembre à 18h00 à Rosheim - Eglise Saint Pierre-et-Paul avec Per-Sonat

Le programme complet du Festival Voix & Route Romane est ici.


dimanche 1 septembre 2024

Les Gros patinent bien à Bussang: Un duo de choc fait un carton dans un voyage imagénaire

 Retour aux sources, ou aux Racine, ou plutôt au Shakespeare pour ce couple de théâtre qui a gagné son Molière avec la pièce Les Gros patinent bien qui a toute sa place dans la programmation du Théâtre du Peuple à Bussang. D'une part effectivement parce que Pierre Gillois a dirigé ce théâtre de 2005 à 2011 où il a déjà présenté une pièce avec Olivier Martin-Salvan,  Le Gros, la vache et le mainate, mais aussi parce qu'il y a un côté shakespearien dans cette épopée Les Gros patinent bien. 


Les gros patinent bien - Pierre Guillois - Olivier Martin-Salvan - Photo: Robert Becker


Bien qu'ils ne soient que deux comédiens, il y a une foule de personnages et d'animaux qui vont passer sur scène pendant cette heure et demie de pur délire sans limite. C'est un couple étonnant, l'un, un genre de gentleman anglais, ou écossais - ou peut-être même danois (il y a quelque chose de pourri au royaume du Danemark) - bien enveloppé et vêtu d'un costume brun rayé, que l'on va découvrir assis sur une chaise et qui, presque toute la durée de la pièce, va soliloquer dans un anglais proto-shakespearien pour nous décrire son odyssée, partant du fin fond d'un fjord des îles Féroé pour traverser les terre et les mers à la fois pour retrouver une sirène qui l'a prise à son hameçon alors qu'il l'a pêché dans les eaux froides septentrionales et pour échapper lui-même à la justice, accumulant, au fur et à mesure de son épopée des meurtres plus ou moins volontaires. L'autre, un genre de crevette maigre, dégingandé, vêtu d'un slip noir - si ce n'est moins - qui se démène comme un beau diable, court à cour et à jardin pour porter à bout de bras et accrocher dans le décor à la fois le décor, les accessoires et porter les costumes, accessoires et animaux dont il est question dans le récit du premier. Et tout cela en carton !

 

Les gros patinent bien - Pierre Guillois - Olivier Martin-Salvan - Photo: Fabienne Rapeneau


Car poussant à la limite du théâtre d'objet ou de l'art conceptuel, nous nous trouvons face à des objets (en carton) qui nous donnent le sens par le texte qui est écrit dessus:  un - gros - marteau, une canne à pêche, une chaussure, des patins à glace, un marmotte, une crotte. Sinon le support - un carton en carton qui au temps du cinéma muet expliquait la situation ou transcrivait les paroles - définit ici le lieu, l'état, l'objet ou le phénomène: un pays, la qualité d'un paysage, la météo, un orage, un coucher de soleil, la brume, la pluie, la forêt (dans un clin d'oeil au lieu - Bussang- pour la faire apparaître (la forêt) il faut "ouvrir les portes" (voir le billet précédent). Ainsi nous balançons entre Joseph Kosuth et Joël Ducorroy, mais également du côté du dessin animé (en mots animés), avec, par exemple les travelling des différents voyages à travers les paysages. A noter le regard caustique sur l'évolution moderne du paysage ici égratigné, et les autres aspects écologiques qui arrivent à trouver leur - juste et précise - place dans le déroulé du récit. Il y a d'autres clins d'oeils un peu plus "lourds" lorgnant du côté du doigt, ou plus - mais le public semble apprécier, en tout cas ceux qui se sont exprimés. Le public s'exprime aussi quelquefois dans le bon sens moral, bien sûr, soutenu par l'animateur, comme à la télé.


Les gros patinent bien - Pierre Guillois - Olivier Martin-Salvan - Photo: Robert Becker


De ce déroulé, défilé, périple, on se demande comment les comédiens - surtout Pierre Guillois - arrivent à en assumer le rythme fou, mais aussi l'ordre strict -(heureusement qu'il y a quatre petites mains supplémentaires en coulisse. Sans oublier les déguisements et la maîtrise - et l'animation - des accessoires. Tout cela nous emporte dans un tourbillon ébouriffant, à perdre haleine (et baleine et harpon et sirène). Si ce n'était que cela... 


Les gros patinent bien - Pierre Guillois - Olivier Martin-Salvan - Photo: Robert Becker



Il y a en plus, de la part de Pierre Guillois une gestuelle époustouflante, des attitudes magnifiques, une grâce divine dans les mouvements, une souplesse dans les articulations et, last but not least, une expressivité du visage et surtout des yeux, extraordinaire et d'un résultat quelquefois inquiétant ou franchement comique (le regard de la mouette est un must). Et laissons à Olivier Martin-Salvan cette qualité de rhéteur volubile prolixe, polyglotte et éloquent. Et remercions-le de nous avoir permis de comprendre aussi facilement un langue étrangère (un mélange de feroïen et de ferkelkechose) sans sous-titre, sans peine et en riant (pas comme la mouette).

En résumé: un spectacle inclassable joué par un duo inénarrable, un moment inoubliable pour une soirée impeccable.


La Fleur du Dimanche


Le spectacle tourne en Alsace: A Vendenheim - Le Diapason, mais également à Saverne - Espace Rohan - Relais culturel de la Ville de Saverne et à Saint Louis - Théâtre La Coupole.

Il y a le choix et aussi partout ailleurs en France - voir le site de Pierre Guillois:


https://www.pierreguillois.fr/spectacle/les-gros-patinent-bien/


A Bussang, Julie Delille s'enracine dans le territoire avec Le Conte d'Hiver de Shakespeare

Bussang, le Théâtre du Peuple, vous connaissez sûrement, vous y êtes peut-être déjà allé.e.s, ou l'on vous a parlé de ce magnifique théâtre (en bois) planté dans la nature à plus de 700 mètres d'altitude et dont la scène s'ouvre sur la forêt pour que vos yeux ébahis découvrent le vieux chêne Fagus sylvatica (comme c'est prévu dans les statuts de l'association qui a fondé le Théâtre du Peuple de Maurice Pottecher) lors du spectacle de 15h00. Ou peut-être rêvez vous d'y aller depuis que je vous en parle (déjà en 2015 avec Vincent Goethals qui mettait en scène l'Opéra de quat'sous de Brecht ou il y a deux ans avec la trilogie Hamlet sous la direction de Simon Delétang). 


Le Conte d'Hiver - Shakespeare - Julie Delille - Photo: Jean-Louis Fernandez


Cette année, c'est Julie Delille, nouvellement nommée directrice, qui s'enracine dans le territoire avec art et humanité (comme c'est gravé au fronton de la scène à Jardin et à Cour: "Par l'Art" "Pour l'Humanité"). Elle se donne la valeureuse mission d'ouvrir le théâtre à tous - et pas uniquement en été - et de croiser les sensibilités. Et pour commencer, elle nous offre une mise en scène d'une pièce assez rare de Shakespeare, Le Conte d'Hiver, une pièce un peu inclassable, qui commence comme un tragédie pour continuer de façon bucolique et finir par une surprenante fin heureuse autant qu'elle puisse encore l'être dans cette histoire une peu triste - comme le qualifie dans la pièce le fils de Léontes, Mamillius, quand il raconte à sa mère une histoire, "un conte d'hiver, parce que c'est triste". L'histoire est pleine de rebondissements, comme il se doit et on nous enjoint dès les premières paroles: "Regarde". Je dirais même plus, le texte étant la version traduite par Bernard-Marie Koltès: "Ecoute". Car le récit et ce qui est dit est magnifiquement mis en mots. Koltès, tout comme Shakespeare étant un grand poète de la parole dite. Nous en avons dès le début une magnifique démonstration dans les échange entre Léontes et sa femme Hermione qui doivent convaincre Polixènes de rester à la cour de Sicile. Pour leur plus grand malheur ! 


Le Conte d'Hiver - Shakespeare - Julie Delille - Photo: Jean-Louis Fernandez


Dans cette première partie, nous avons donc Léontes, ami de jeunesse - presqu'un frère - de Polixènes, à qui ce dernier rend visite de sa Bohême natale, qui devient l'ennemi mortel parce qu'aux yeux du mari il séduit - ou aurait déjà séduit - son épouse.  Dans une magnifique mise en scène de danse de séduction, esquissant de délicates poses de danse baroque comme des tapisseries anciennes, les trois personnage engagent cette relation ambigüe. Les acteurs sont impeccables dans leurs personnages, Laurent Despond en Polixènes délicieux et charmeur, Laurence Cordier habitant avec grâce une Hermione qui ne manque pas d'arguments et Baptiste Relat qui par son port de corps de plus en plus contraint et diminué, par des gestes ralentis, intériorisés, freinés et arrêtés nous fait voir cette folie intérieure qui le paralyse et l'entrave. 


Le Conte d'Hiver - Shakespeare - Julie Delille - Photo: Jean-Louis Fernandez


Il va ainsi errer comme un spectre, possédé par une douleur qui le ronge dans des dédales circulaires sans fin, entre des idées qui ne tournent pas rond et des attitudes suspicieuses envers le monde entier, pour déstabiliser la réalité. Une mention spéciale pour Yvain Vitus, campant un Camillo décontenancé par ce maître en face duquel il ne sait plus sur quel pied danser. 


Le Conte d'Hiver - Shakespeare - Julie Delille - Photo: Jean-Louis Fernandez


Cette première partie se solde par la mort de la mère, Hermione - dont l'enfant duquel elle vient d'accoucher, Perdita, supposée adultérine, échappe à la mort par l'abandon dans l'exil - et de son premier fils Mamilius. Meurt également Antigonus - mari de Paulina, fidèle suivante d'Hermione - qui avait dû éloigner la fille de Léontes et qui se fait dévorer par un ours après avoir abandonné Perdita. 


Le Conte d'Hiver - Shakespeare - Julie Delille - Photo: Jean-Louis Fernandez


Le décor de cette partie, création de Clémence Delille, tout en panneaux mobiles qui rendent l'espace mouvant et changeant, nous plonge, grâce aussi à de magnifiques jeux de lumière d'Elsa Revol, installant des clairs-obscurs dignes de peintres de la renaissance flamande et des tableaux de genre, dans un univers où nous perdons les repères, tout comme Léontes perd son esprit. N'oublions pas la création musicale de Julien Lepreux qui participe totalement à l'ambiance de la pièce, tantôt sombre et hiératique, tantôt plus vivace et enjouée. 


Le Conte d'Hiver - Shakespeare - Julie Delille - Photo: Jean-Louis Fernandez


Les costumes, également créés par Clémence Delille, beaux et plutôt sombres, presqu'austères, rehaussés cependant de touches de dentelles blanches et d'un peu d'or nous mettent vraiment dans l'ambiance. Et les comédiens, pour la plupart amateurs - neuf qui ont des rôles fixes et six des alternants - sont impeccables du début à la fin du spectacle, une belle réussite. Il faut bien sûr aussi saluer toutes les forces vives qui ont participé autant sur les postes techniques que pour l'accueil et la création, prouvant que le théâtre peut être une passion partagée de la manière la plus large.


Le Conte d'Hiver - Shakespeare - Julie Delille - Photo: Jean-Louis Fernandez


Après un intermède et une réflexion sur le passage du temps (seize ans on passé), la deuxième partie s'ouvre rapidement sur une percée sylvestre et pastorale, en l'occurrence l'arrivée du berger, le père adoptif de Perdita et de son troupeau - selon les conditions météo, le troupeau arrive dans la salle au milieu des spectateurs après être descendu de la montagne, une expérience de théâtre originale ! S'ensuit une fête printanière colorée et fleurie lors de laquelle seront révélées les amours de Perdita (toujours la magnifique Laurence Cordier, telle mère, telle fille), qui ignore encore son état de princesse et de Florizel (alerte Valentin Merhilhou) fils du roi Polixènes, mais qui, lui, cache son état. Cette fête voit rassemblé du beau monde, dont le roi et son (in)fidèle second et toute une cohorte de personnages, à qui Perdita offre des fleurs. 

Le Conte d'Hiver - Shakespeare - Julie Delille - Photo: Jean-Louis Fernandez


Pour Polixènes, elle va hésiter et tergiverser jusqu'à lui offrir du romarin, fleur le rajeunissant et symbole double selon le cas, de l'amour et de la mort, et pour Shakespeare un peu botaniste comme nous l'apprenons ici, symbole de la mémoire et du souvenir, et du passage du temps. Cette fête, estivale et qui renverse le côté hivernal de la première partie est l'occasion de festivités, de danses presque théosophiques, puis plus modernes, avec une ouverture à la population, conviée à la fête. Elle mène bien sûr à une série de retournements de de déplacements - Nous retournons de Bohême en Sicile à la cour de Léontes où tout cela va cristalliser entre l'arrivée des jeunes amoureux, accueillis avec bonheur, mais démasqués par le roi de Bohême, Hermione, sa statue hyperréaliste au point qu'elle en devient vivante, dévoilée par sa suivante Paulina - moment magique du spectacle, et le bouquet final avec deux mariages conclus, celui des jeunes héritiers et celui un peu plus surprenant de Camillo avec Paulina. 


Le Conte d'Hiver - Shakespeare - Julie Delille - Photo: Jean-Louis Fernandez


Mais qu'importe, faisons la fête. Qu'importe aussi le personnage transgressif du colporteur fripon, Autolycus (Alerte Véronique Damgé) grâce à qui tout cela, bien involontairement se dénoue. Son regard à la fois critique et distant nous remet à notre place de spectateurs crédules et ses talents de travestissement se mettent en écho des transformations volontaires ou subies par les différents personnages. Le temps passe et nous nous émerveillons des conséquences de son passage et des changements subis par les personnages. Nous pouvons regarder, comme nous sommes invités à le faire, mais tout comme Léontes, nous devons nous méfier des interprétations erronées et nous garder de juger à première vue. Tout comme, pour le personnage de Clown (savoureusement campé par Garance Chavanat), nous n'avons pas affaire à un personnage comique - le terme de clown au départ, en anglais signifiait une personnage rustique, maladroit (l'origine vient de cloyn, clot - une motte de terre) et il incarne à la fois la naïveté et l'innocence mais aussi une conscience simple et immédiate et aussi, en lien avec son paysan-berger de père (Jean-Marc Michels, dans ce rôle taillé sur mesure) le sauveur et le garant de la vie et de l'avenir de Perdida, ce qui est le message profond de cette pièce: A travers les vicissitudes de la vie, l'innocence triomphe quelques soient les épreuves et les turpitudes par lesquelles nous serons passés. 


Le Conte d'Hiver - Shakespeare - Julie Delille - Photo: Jean-Louis Fernandez


Et c'est, j'imagine, le très beau message que Julie Delille a voulu faire passer, en tout cas la philosophie qu'elle devrait défendre ici*: impliquer tout le monde pour une meilleure entente entre les femmes et les hommes et une plus grande prise de conscience de la nature et de nos sens.


La Fleur du Dimanche


* Des journées spéciales prolongent déjà le cycle des représentations d'été en l'enrichissant: La journée du matrimoine le 14 septembre avec une marche des autrices à 11h00 et une carte blanche à Laurence Cordier, l'actrice principale du Conte d'hiver puis le 15 septembre la présentation d'une enquête de Marie Evain sur Mary Sidney alias Shakespeare

Le Conte d'Hiver - Shakespeare - Julie Delille - Photo: Jean-Louis Fernandez


 Le Conte d’hiver de William Shakespeare

Mise en scène Julie Delille

Du 20 juillet au 31 août 2024

Avec 

Laurence Cordier : Hermione / Perdita

Laurent Desponds : Polixènes

Elise de Gaudemaris : Paulina

Baptiste Relat : Léontes

Héloïse Barbat*, 
Garance Chavanat*, 
Sophia Daniault-Djilali*, 
Élise de Gaudemaris, 
Laurent Desponds, 
Yvain Vitus*, 
Véronique Damgé*, 
Laurence Cordier, 
Valentin Merilhou*, 
Jean-Marc Michels*, 
Baptiste Relat, 
Michel Lemaître* 
Gérard Lévy*

*membres de la troupe 2024 de comédien·nes amateurices du Théâtre du Peuple.

Dramaturgie Alix Fournier-Pittaluga
Scénographie et costumes Clémence Delille
Création lumière Elsa Revol
Musique Julien Lepreux
Assistanat mise en scène Gwenaëlle Martin
Assistanat scénographie et costumes Elise Villatte
Régie générale Pablo Roy

jeudi 4 juillet 2024

Suite des 24èmes rencontres d'été : Croiser les siècles et les pays en musique (de chambre)

 Le succès des 24èmes rencontres d'été de musique de chambre de l'Accroche Note à l'église du Bouclier à la Petite France à Strasbourg ne se dément pas. Après une première soirée qui nous a fait voyager au Japon (voir le billet du 2 juillet En route pour le Japon), voici un voyage autour de Ravel avec une incursion en Italie et une autre au pays de Fauré.


Accroche Note - Lisa Meignin - Wilhem Latchoumia - Françoise Kubler - Christophe Beau - Photo: Zoé Khan-Thibeault

Rencontres d'été - Accroche Note - Françoise Kubler - Photo: Zoé Khan-Thibeault


Ce sont les chansons de Ravel qui ouvrent et ferment le programme, permettant à Françoise Kubler de nous enchanter de sa voix de soprano qu'elle arrive à moduler merveilleusement, du chuchotement le plus fin à l'expression la plus puissante, passant sans problème du grave à l'aigu et du Yiddish dans les Chansons Hébraïques au japonais comme la veille ou tout simplement au français d'Évariste de Parny qui nous parle avec ces trois chansons, Nahandove, Aoua et Il est doux à la fois d'érotisme et de colonialisme:

Tes baisers pénètrent jusqu’à l’âme ; tes caresses brûlent tous mes sens ; arrête, ou je vais mourir. Meurt-on de volupté, Nahandove, ô belle Nabandove !

et

.... Les blancs promirent, et cependant ils faisoient des retranchemens. Un fort menaçant s’éleva ; le tonnerre fut renfermé dans des bouches d’airain ; leurs prêtres voulurent nous donner un Dieu que nous ne connoissons pas ; ils parlèrent enfin d’obéissance et d’esclavage. Plutôt la mort ! Le carnage fut long et terrible ; mais malgré la foudre qu’ils vomissoient, et qui écrasoit des armées entières, ils furent tous exterminés. Méfiez-vous des blancs....


Rencontres d'été - Accroche Note - Wilhem Latchoumia - Photo: Zoé Khan-Thibeault


C'est Wilhem Latchoumia qui interprète magnifiquement l'hommage de Martino Traversa à Maurice Ravel avec ses Oiseaux tristes - en écho aérien à cette pièce "Miroirs" où l'on imagine bien cet oiseau que viennent rejoindre ses acolytes dans une ambiance estivale.


Rencontres d'été - Accroche Note - Wilhem Latchoumia - Photo: Zoé Khan-Thibeault



Autre hommage, plus rapproché, ce Trio op. 120 de 1920 de Gabriel Fauré, écrit six ans après celui de Ravel. Un trio pour piano, violon et violoncelle, initialement aussi écrit pour clarinette, ici interprété à la clarinette par Armand Angster, au violoncelle par Christophe Beau et au piano toujours par Wilhem Latchoumia. Une très belle pièce, belle découverte qui enchante la soirée.


Rencontres d'été - Accroche Note - Wilhem Latchoumia - Photo: Robert Becker


La dernière soirée "A la croisée des chemins", le jeudi, nous propose un autre voyage avec cinq étapes dans la musique contemporaine dont une création mondiale et deux créations française.


Rencontres d'été - Accroche Note - Wilhem Latchoumia - Photo: Robert Becker


Elle débute avec une courte pièce du strasbourgeois Christophe Bertrand (1981-2010) Haos (2003) - Le titre fait référence à une "plante des Îles Sandwich dont les fleurs sont blanches le matin, jaunes à midi, rouges le soir et mortes le lendemain" (Littré). Effectivement, le piano (toujours sous les doigts agiles de Wilhem Latchoumia) s'éveille doucement, note à note. Quelque chose se dessine, prend forme, se complète, accélère, puis à toute vitesse. Un deuxième son émerge, s'amplifie, s'y rajoute. Tout s'arrête en continuant de résonner. Puis quelque chose d'autre, plus vif, plus fort, plus grinçant: dans les aigus, mais aussi dans les graves. Cela ralentit en frappes fortes sur les touches, puis, le silence.


Françoise Kubler - Wilhem Latchoumia - Lisa Meignin - Armand Angster - Christophe Beau - Photo: Robert Becker


Presque l'amour de Demian Rudel Rey est une création, commande avec le soutien de la Fondation Salabert, inspiré par un texte de Laure Deval Métronome. pour soprano, flûte, clarinette, violoncelle et piano. Françoise Kubler énonce des bouts de phrases ("la police est partie", "autre chose me préoccupe",...)  ou éructe, chante, en éclats de voix et en gestes brusques (bras gauche levé).


Rencontres d'été - Accroche Note - Lisa Meignin - Photo: Zoé Khan-Thibeault


La musique se fait dense, des mélodies rapides ou des sons qui se superposent (Lisa Meignin, très précise à la flûte, Armand Angster magistral à la clarinette et Christophe Beau, altier au violoncelle) suivis de moments plus calmes, jusqu'à ce que Françoise s'empare d'un mégaphone avec cris et sifflements. Une pièce pleine d'énergie et d'humour où le jeu théâtral est mis en avant. Un succès si l'on se reporte aux applaudissements.


Françoise Kubler - Demian Rudel Rey - Lisa Meignin - Armand Angster - Photo: Robert Becker

Rencontres d'été - Françoise Kubler - Armand Angster - Photo: Robert Becker


Di anima e corpo de Claudio Ambrossini est aussi une création que nous offre le duo de base d'Accroche Note dans un très bel ensemble. Françoise y joue du souffle et Armand tire des interjections de son instrument. Des lamentations, des éclats de mots, chantés et la clarinette toujours en variations et en vibrations. Un semblant de phrase chantée se construit. Le voix puissante de Françoise accroche dans les aigus et la clarinette se lamente, Les interprètes s'offrent corps et âme.


Rencontres d'été - Accroche Note - Françoise Kubler - Armand Angster - Photo: Zoé Khan-Thibeault


Rencontres d'été - Accroche Note - Françoise Kubler - Photo: Zoé Khan-Thibeault


Avec Teatrino per Cathy, de Marcello Panni, autre création, c'est une sorte d'hommage dans un duo augmenté, Armand et Françoise accompagnés par le piano de Wilhem Latchoumia, leur complice depuis quelques années. La pièce, "augmentée" de "collages" des années 70, en référence à Berio, Schnebel et bien sûr Cathy Berberian, assemble des langues (italien, allemand, français,..) dans une folle inventivité et avec plein d'humour, humour qui transpire aussi dans les interprétations du pianiste et du clarinettiste avec des moments gais frais, frémissants et drôles quelquefois pour tous les trois. 


Rencontres d'été - Accroche Note - Françoise Kubler - Armand Angster - Photo: Robert Becker


La soirée s'achève avec la pièce de Jonathan Harvey Chu qui avait été crée par Accroche Note en 2002 au Festival Musica. Elle inclut des prières thibétaines et un poème de Soname Yangchen, une chanteuse qui a fui le pays sous occupation chinoise. On les entend bien sûr accompagnées des clochettes thibétaines que joue Françoise Kubler avant que les instruments (violoncelle et clarinette) n'arrivent. 


Rencontres d'été - Accroche Note - Christophe Beau - Photo: Zoé Khan-Thibeault


Et les chants se transforment, Il y a des cris, de l'agitations mais aussi du silence, des cordes frappées, des boucles de sons. De l'inquiétude, une montée en tension puis, pour finir, un air primesautier et, à nouveau les clochettes. Encore une magnifique soirée que le public, nombreux, a apprécié. 

Rendez-vous l'été prochain....


La Fleur du Dimanche

mardi 2 juillet 2024

Les 24èmes rencontres d'été de musique de chambre de l'Accroche Note - En route pour le Japon

 La première soirée des 24èmes rencontres d'été de musique de chambre organisées par l'Accroche Note à la Petite France dans l'église du Bouclier est consacrée au Japon. Des oeuvres de deux compositeurs japonais et une création d'une compositrice japonaise encadrent la création d'Ivan Fedele commandée par la Fondation Ernst von Siemens. Celle-ci est une création de ce compositeur italien, à partir de haikus, courts poèmes de trois vers sur le thème des saisons, ici l'été, choisis parmi les oeuvres de poètes japonais. Ivan Fedele est un ami fidèle de Strasbourg - Le Festival Musica lui avait consacré un portrait en 1995 et il a fait une résidence la même année Conservatoire National de Région où il a enseigné jusqu'en 2008.


Rencontres d'été - Toshio Hosokawa -  Vertical Time Study I - Photo: Robert Becker


La soirée commence avec une courte pièce de Toshio Hosokawa, Vertical Time Study I écrite en 1994 pour clarinette, violoncelle et piano. Toshio Hosokawa s'est intéressé à la musique très jeune et est venu étudier en Allemagne à Berlin, Darmstadt et Freiburg. Sa pièce marie les influences de compositeurs allemands et la culture japonaise - il appelle lui-même sa musique "calligraphie sonore" et l'on entend bien dans cette composition des coups énergiques et des lignes tenues et tirées, ponctuées de séries de notes qui s'égrènent. Des sons lancinants et le violoncelle nerveux alternent avec de brusques éclats. On arrive bien à s'imaginer les calligraphies énergiques qui pourraient en découler.


Rencontres d'été - Toward the Sea -  Toru Takemistsu - Photo: Robert Becker


La deuxième pièce ressemble également à une série de tableaux, trois pour être précis, car la pièce Toward the Sea de Toru Takemistsu écrite en 1981 pour flûte et guitare est inspirée de Moby Dick de Melville et comprend trois sections: The Night où l'on imagine un horizon lointain avec une mer calme, bercé par la flûte avec quelques notes de guitare qui s'y posent. La deuxième partie, Moby Dick voit la flûte développer une mélodie ondulante. Et pour la troisième partie, Cape Cod, c'est la guitare qui démarre et la pièce continue en une sorte de tourbillon, à l'image de la péninsule en face de Nantucket.

 

Rencontres d'été - Ivan Fedele - Natsu Haiku - Photo: Robert Becker

Rencontres d'été - Ivan Fedele - Natsu Haiku - Photo: Robert Becker

Rencontres d'été - Ivan Fedele - Natsu Haiku - Photo: Robert Becker


Pour la pièce d'Ivan Fedele, Natsu Haiku qui est donc créée ce soir, c'est un bel ensemble avec Armand Angster à la clarinette basse, Christophe Beau au violoncelle, Emmanuel Séjourné aux percussion et Françoise Kubler à la voix, qui interprète cette série de courtes pièces, variées. Francoise Kubler y prouve une fois encore la maîtrise de ses registres d'interprétation de ces courts poèmes et où les percussions, diverses - bois, métal, marimbas, gong, maracas - marquent le rythme. La plupart des sections sont nerveuses, quelques-unes plus gaies et l'ensemble est de belle facture.


Rencontres d'été - Sanae Ishida - Voie Lactée, ontarakusowaka - Photo: Robert Becker


La soirée s'achève avec une autre composition, Voie Lactée, ontarakusowaka de Sanae Ishida pour huit instruments et voix sous la direction d'Emmanuel Séjourné. La pièce joue sur la délicatesse, les bruissements, la discrétion. Les percussions avec Sylvie Reynaert se font discrètes, Gaspar Schlich caresse délicatement sa guitare électrique, lui donne de petite tapes avec une règle ou crée de petits échos avec un tube en verre, Christophe Beau modère son violoncelle, Joachim Angster son alto, Wilhem Latchoumia se fait discret derrière son piano et il arrive que quelquefois un son aigu que l'on n'arrive pas à identifier sorte de l'accordéon de Hugo Degorre.

 

Rencontres d'été - Sanae Ishida - Voie Lactée, ontarakusowaka - Photo: Robert Becker


Françoise Kubler, elle, passe de la voix de gorge à de grands aigus sans problèmes et de temps en temps , après un silence, le léger bruissement de feuilles de papier d'aluminium que chacune et chacun caresse, nous fait nous interroger sur l'origine de ce frémissement. 


Rencontres d'été - Sanae Ishida - Voie Lactée, ontarakusowaka - Photo: Robert Becker


Il arrive aussi bien sûr que subitement, en cascade, les cordes se suivent en écho, repris par les percussions ou même que, vers la fin, une agitation monte et enfle dans ce petit orchestre, mais cela se calme à nouveau. Un léger chant s'élève, des sons délicats résonnent et tout cela s'achève en toute discrétion. La compositrice, présente, reçoit un accueil chaleureux. 


Rencontres d'été - Sanae Ishida - Voie Lactée, ontarakusowaka - Photo: Robert Becker


Et le public nombreux, dont quelques curieux qui ne s'attendaient pas du tout à de la musique contemporaine, repartent heureux. Quelques-uns reviendront demain pour une soirée plus "classique" autour de Ravel, Traversa et Fauré.


Le Fleur du Dimanche