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mardi 24 mars 2026

Sous les Fleurs à Pôle Sud: Avec Thomas Lebrun, les Muxes deviennent muses dansantes

 " Attention chef d'oeuvre ! " pourrait-on dire à propos du spectacle Sous les Fleurs de Thomas Lebrun créé en 2023. Cette dernière création de celui qui fut, au départ, danseur interprète chez des chorégraphes de renom avant de fonder sa compagnie en 2000 puis de diriger le Centre National Chorégraphique de Tours en 2012 où il a créé une quinzaine de pièces dont deux que nous avons pu voir à Pôle Sud (... de bon augure en 2022 et le magnifique L'envahissement de l'être (danser avec Duras) en 2024.


Sous les Fleurs - Thomas Lebrun - Photo: Frédéric Iovino

Et le mot chef-d'œuvre n'est pas trop tant la qualité, la beauté et la précision de ce qui est proposé sur scène est impressionnante. C'est une soirée mémorable, un voyage dans la beauté et la délicatesse. Un univers unique et particulier dans lequel nous sommes plongés, immergés au plus profond. Un voyage dans un monde à part, presque hors du monde. Autant par la beauté des costumes fleuris et colorés (une collaboration de Thomas Lebrun avec Kite Vollard) que par les éclairages au millimètre, tirés au cordeau et construisant des univers particuliers, colorés et changeants (un travail époustouflants de Françoise Michel dont on connait la précision) et surtout par la beauté, l'unité et la finesse des gestes des cinq interprètes (Antoine Arbeit, Raphaël Cottin, Arthur Gautier, Sébastien Ly, Nicolas Martel). Et également le judicieux choix musical qui nous transporte de pays en sensations et en atmosphères.


Sous les Fleurs - Thomas Lebrun - Photo: Frédéric Iovino

Pour commencer, une musique du Trio Monte Alban, sorte de composition populaire bien colorée et revigorante entre la banda et le folklore, de la région de l'isthme de Tehuantepec qui nous met dans l'ambiance. C'est cette région qui a inspiré le sujet de cette chorégraphie à Thomas Lebrun: les Muxes. Les Muxes sont un troisième genre* reconnu et accepté au Mexique. et Thomas Lebrun, en résidence de création à Juchitàn dans l'isthme de Tehuantepec, y  a rencontré Felina Santiago Valdivieso, militante Muxe, dont les paroles font partie de la bande son de la pièce. Très lentement les cinq danseurs, dans des gilets et jupes dans des tissus colorés et fleuris arrivent dans une procession hiératique, au ralenti, dans cet espace bordé de trois murs, percé de quatre portes, pour s'installer sur et autour de deux fauteuils. Ils vont figurer quelques tableaux de groupe, bougeant très lentement et délicatement leur tête et leurs mains, composant des tableaux vivants dans un décor coloré - des pans de murs d'un bleu profond ou d'un rouge vif - tableaux dont ils vont alterner les positions mais garder toujours des gestes et des attitudes de tendresse et de familiarité. La musique alterne entre inspirations folkloriques et compositions contemporaines et même des chansons de variété ou la traditionnelle Llorona. 


Sous les Fleurs - Thomas Lebrun - Photo: Frédéric Iovino

Des défilés nonchalants mais néanmoins pointés au millimètre mettent en relief la beauté des costumes. Les robes, soulevées ou tenues en éventail vont être ôtées successivement, au point d'arriver au jupon blanc. Puis la sérénité des parcours et des corps est mise à l'épreuve, des soubresauts et des tressaillements dans une univers dont l'atmosphère se fait plus contrastée, avec une lumière qui isole et fait violence. Tout comme ces cheveux dénoués qu'ils agitent avec force. Un autre tableau, où les danseurs, torse nu, coiffés de fleurs et portant des masques de mort, introduit une gravité certaine et leur "sortie" est assez prenante. Puis leur défilé où, habillé de noir, ils sèment des bouquets de roses pourrait marquer la fin d'une époque. Dont les derniers témoins semblent nous pointer du regard.

Nous restons immobiles dans nos sièges, stupéfaits et pétrifiés. Epoustouflés par tant de grâce et de précision des gestes réduits à l'essentiel - transformés et symbolisés (gestes de tendresse, de couture et de soins, d'attention) que les cinq danseur, dans un accord et une harmonie parfaite, nous ont transmis durant cette soirée mémorable. Et nous remercions Thomas Lebrun et son équipe de nous avoir révélé cet aspect de la beauté du Monde.


La Fleur du Dimanche


*A propos de genre, une heureuse coïncidence fait que en même temps au TNS à Strasbourg, Océan joue son spectacle L'Infiltré dans lequel il cite, entre autres, ces Muxes. 


Sous les Fleurs


A Pôle Sud CDCN - Strasbourg - le 24 et 25 mars 2026


Chorégraphie : Thomas Lebrun
Interprètes : Antoine Arbeit, Raphaël Cottin, Arthur Gautier, Sébastien Ly, Nicolas Martel
Musiques : Trio Monte Alban, Maxime Fabre, Susana Harp, La Bruja de Texcoco (arrangement Seb Martel), Banda Regional Princesa Donashii, Rocio Durcal, Hector Berlioz, Eddy de Pretto, extrait de MUXES, film d’Ivan Olita, produit par Bravo Studio et avec la voix de Felina Santiago Valdivieso
Création lumières : Françoise Michel
Création son : Maxime Fabre
Création costumes : Kite Vollard, Thomas Lebrun
Masques : Ruua Masks
Conception scénographie : Xavier Carré, Thomas Lebrun
Construction : Atelier du T°, CDN de Tours
Régie générale : Gérald Bouvet
Régie son : Clément Hubert
Assistante sur le projet : Anne-Emmanuelle Deroo
Chercheur anthropologue : Raymundo Ruiz González
Remerciements : Felina Santiago Valdivieso, Benito Hernandez
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Production : Centre chorégraphique national de Tours
Coproduction : Équinoxe – Scène nationale de Châteauroux, La Rampe-La Ponatière – Scène conventionnée-Échirolles 

jeudi 1 février 2024

L'envahissement de l'être (danser avec Duras) de Thomas Lebrun: Duras à l'oreille, Lebrun l'incarne

 Marguerite Duras est un monstre sacré, de la littérature, du cinéma, de tout. Elle a touché à tout et a touché Thomas au point de l'ensorceler de sa voix. Ce qui n'est pas surprenant, pour celui ou celle qui a déjà entendu le phrasé, le style de cette autrice qui a marqué le XXème siècle. Reconnaissables entre tous, son expression, son vocabulaire, ses silences, ses pauses, nous emmènent dans son univers propre. Que ce soient ses livres, connus comme Le barrage contre le Pacifique ou l'Amant, Prix Goncourt en 1984 ou son conte pour enfant Ah! Ernesto en 1971, adapté au cinéma en 1985 sous le titre Les Enfants ou encore ses films qui sont allés de plus en plus vers une radicalité du récit, sans personnage presque, avec une intrigue qui nous perd dans ses méandres, dans l'atmosphère de la narration. Duras et son oeuvre, on peut dire que Thomas Lebrun la connait, sur le bout des doigt, ou plutôt de l'oreille, car il l'écoute à satiété, plutôt que de la lire ou de regarder ses films. 


Thomas Lebrun - L'envahissement de l'être (Danser avec Duras) - Photo Frédéric Iovino


Et c'est un montage sonore traversant autant le temps que les styles de médias, qui constitue la base de cette pièce L'envahissement de l'être (danser avec Duras) et qu'il nous présente en interprète solo. Il passe par tous les rôles, assumant même admirablement une Duras dans les vapeurs embrumées avec une déconnexion intermittente de la parole très bien sentie. Le montage compile des émissions de télé ou de radio, des interviews et des bandes son de ses films. Qu'ils soient anciens comme Hiroshima Mon Amour (avec ce "Tu n'as rien vu à Hiroshima" qu'elle explique ailleurs en "Tu ne peux pas écrire sur Hiroshima") ou plus récents comme India Song (où Thomas Lebrun campe avec force un Michael Lonsdale Vice-consul désespérément amoureux) ou d'autres encore, ils permettent de nous emmener dans l'atmosphère particulière de Marguerite Duras. Les extraits d'émissions de radio nous font approcher la biographie et la vie de Duras - comme cette émission d'Apostrophe avec un Bernard Pivot faussement naïf qui l'interroge sur le succès, ou cette émission de 1967 où l'on entre dans sa vie de jeune fille blanche en Indochine, pauvre parmi les pauvres, rejetée par les blancs. D'autres nous dévoilent sa capacité à avoir réponse à tout, mais aussi son parcours et son engagement politique. Ou encore nous la révèlent dans ses voyages (pour lesquels Thomas Lebrun se retrouve porteur d'affiches de publicités pour les villes citées par Duras (la ville aussi qui lui a donné son nom d'écrivain), mais aussi à travers ses blagues de potache - et ses fous rires - tout en gardant un regard social engagé, ou ses saillies psychanalytiques: Comme Monte-Carlo qui n'a "vu monter personne" ou une publicité antialcoolique avec un garçon qui pleure et où sur le texte il est rajouté un "tout" "Papa ne boit pas tout Pense à moi!". Ou encore ce panneau noir sur lequel il est écrit "Nous sommes chair" et que Thomas Lebrun interprète dans une pose osée et explicite. 


Thomas Lebrun - L'envahissement de l'être (Danser avec Duras) - Photo Frédéric Iovino


La position de Thomas Lebrun, concepteur, chorégraphe et interprète de la pièce est d'ailleurs délicate. Il lui faut laisser la place ou plutôt savoir la prendre à Marguerite Duras qui emplit l'espace, sans tomber dans le pléonasme, la répétition ou l'illustration. Trouver la bonne distance et habiter et meubler ce plateau avec son corps, arriver à faire passer le geste et la danse avec à la fois suffisamment de légèreté mais aussi de force dans cet univers puissant que hante la femme de lettre et de mots. Trouver dans le texte ce qui peut être danse (et pas juste "danse classique" ou danse de salon). Heureusement qu'il y a aussi la musique et les chansons qui ont voix au chapitre pour Duras (même si elle avoue à la fin ne plus en écouter parce que cela la fait "pleurer" parce que la musique contient trop de vécu). Donc à part quelques occurrences, semées ici ou là dans ses entretiens, soulignées par un geste discret, ce sont surtout les pièces pour piano de Schubert qui donnent à Thomas Lebrun l'occasion de démontrer sa qualité et de chorégraphe et d'interprète (ici sur un versant romantique), ou encore la chanson d'India Song dans une très forte et très poignante interprétation, à la limite de l'expressionniste. 


Thomas Lebrun - L'envahissement de l'être (Danser avec Duras) - Photo Frédéric Iovino


Il y a bien sûr d'autres moments de danse, beaucoup plus délicats où, passant avec discrétion dans des couloirs lumineux (magnifiques éclairages de Françoise Michel découpant l'espace au couteau), il esquisse de fugitifs mouvements qui font l'unité et le lien de portrait dansé kaléidoscopique. Et qui font se rejoindre passé et présent, ici et ailleurs, rêve et réalité. Et redonnent vie à des fantômes du passé ou des personnages d'un livre ou d'un film qui hantent notre imagination, comme ces habits, accrochés au fond de la scène et qui se balancent au souffle des fantômes du passé.

Alors, pour rester dans cette "atmosphère" et de ses mots, je vous offre ses mots et sa voix via Jeanne Moreau qui nous chante cette "Chanson" d'India Song:




India Song

Chanson,
Toi qui ne veux rien dire
Toi qui me parles d'elle
Et toi qui me dis tout
Ô, toi,
Que nous dansions ensemble
Toi qui me parlais d'elle
D'elle qui te chantait
Toi qui me parlais d'elle
De son nom oublié
De son corps, de mon corps
De cet amour là
De cet amour mort
Chanson,
De ma terre lointaine
Toi qui parleras d'elle
Maintenant disparue
Toi qui me parles d'elle
De son corps effacé
De ses nuits, de nos nuits
De ce désir là
De ce désir mort
...


La Fleur du Dimanche


A noter: A Pôle Sud, souvent, il est possible de voir le travail de création d'un(e) chorégraphe en cours de "chantier" et c'est à cet "Accueil studio". Ce dispositif très intéressant en entrée libre permet de rencontrer et échanger avec le ou la chorégraphe qui montre son projet en cours. Avant Thomas Lebrun, il était possible donc de rencontrer, Meytal Blanaru et sa pièce en cours de création DARK HORSE. La chorégraphe dont nous avions déjà pu découvrir Rain dans le cadre du Festival L'Année commence avec elles l'année dernière nous présente sa nouvelle pièce en vidéo et explique très clairement à la fois sa démarche et la forte injonction qu'elle avait à créer ce projet. Née en Israël elle explique aussi le contexte et l'état d'esprit dans lequel elle est entrée à l'automne dernier, avec le contexte que nous connaissons, dans cette création que nous sommes très impatient de voir.


POLE-SUD est aussi un lieu de fabrique et de création grâce au dispositif des Accueils studio. Ces résidences artistiques se renouvellent chaque saison et permettent à une douzaine d’équipes de la scène locale et internationale de se consacrer à la recherche et à la création. Ces étapes de travail sont ponctuées par des rendez-vous, les Travaux Publics, favorisant la rencontre entre les artistes en création et les publics. Sous formes variées et conviviales. Ils sont aussi l’occasion de « Soirée 2 en 1 », offrant à tous, la possibilité de découvrir deux démarches artistiques différentes : à 19:00 au studio un processus de travail en cours et à 20:30 un spectacle d’une autre compagnie sur le plateau.