jeudi 7 octobre 2021

Hilda de Marie NDiaye au TNS: la puissance du verbe, le boulet du silence

 Hilda de Marie NDiaye a été publié en 1999, avant que l'autrice ne reçoive le prix Fémina (en 2003) et le prix Goncourt (en 2009). C'est sa première pièce de théâtre. Rappelons qu'elle a publié son premier roman en 1985 à 18 ans. Elle est autrice associée au TNS. Elisabeth Chailloux qui a mis en scène Hilda a un long compagnonnage avec Marie NDiaye, au moins depuis son travail sur le "Petit triptyque de la dévoration" (Hilda, Les serpents et Rien d'humain). Et le projet de monter Hilda s'est concrétisé d'une part en contrepoint de Mademoiselle Julie de Strindberg qu'elle avait monté en 2019 et d'autre part avec la rencontre avec Natalie Dessay qu'elle avait vue jouer à Avignon et à qui elle a proposé le rôle.

TNS - Hilda - Marie NDiaye -Elisabeth Chailloux - Natalie Dessay - Gautier Baillot - Photo: Jean-Louis Fernandez

Natalie Dessay s'en sort magnifiquement de ce rôle de presque vampire, cette "bourgeoise de gauche" qui veut faire l'éducation de son employée de maison, mais qui en fait va vider de sa substance, de son énergie cette femme sur laquelle elle projette bien des phantasmes. En six tableaux qui procèdent d'un drame antique, nous allons assister à une lente dévoration de cette femme que nous ne verrons jamais, épouse mère de deux enfants dont nous ne connaîtrons le destin que par le mari et la soeur et surtout de ce qu'en dit Madame Lemarchand. Ce destin qui n'est finalement que ce que les autres, surtout influencés par les manoeuvres de Madame Lemarchand, vont induire et dont ils vont déposséder Hilda.

TNS - Hilda - Marie NDiaye - Elisabeth Chailloux - Natalie Dessay - Gautier Baillot - Photo: Jean-Louis Fernandez

La pièce présente donc les différentes étapes de mise en soumission de cette femme dont le mari devient l'instrument  principal de coercition, même si c'est indirectement et par son absence de réaction. Parce que cette Madame Lemarchand, avec son vocabulaire riche et sa rhétorique, ses moyens de négociation - l'argent, entre autre - va imposer son projet et aboutir à ses fins. En jouant sur différents niveaux - la logique, la liberté, l'honnêteté, la fidélité, l'implication, ... - elle se sort de tout nouvel obstacle  ou objection qui pourrait contrecarrer son dessein. Face à elle, le mari de Hilda, Frank Meyer - qu'elle appelle très vite Frank pour le mettre également sous sa coupe - manque de mots et d'arguments et ne peut qu'opposer son silence ou quelques réactions violentes inopérantes à cet étau qui se met en place et le rabaisse et lui vole sa femme.

TNS - Hilda- Marie NDiaye- Elisabeth Chailloux - Natalie Dessay - Gautier Baillot - Photo: Jean-Louis Fernandez

En face de Natalie Dessay, qui interprète avec brio et plein d'énergie cette bourgeoise incontrôlable, versatile et qui passe d'un coup d'oeil d'une grande maîtrise à un désarroi et une forme de désespoir et une peur de l'abandon, un besoin inextinguible d'amour et un manque de flagrant de sentiments, Gautier Baillot, qui incarne Frank Meyer dans son corps massif et muet, présence puissante et désemparée à la fois, l'essentiel de la pièce se joue sur ces face-à-face répétés, ces combats souterrains et vains, cette lente mise à l'écart, cette dépossession et cet enfermement à l'écart dans sa triste banlieue de sous-prolétaire. 

TNS - Hilda - Natalie Dessay - Lucile Jegou - Gautier Baillot - Photo: Jean-Louis Fernandez

La scénographie, sobre et efficace, minimaliste avec le fauteuil de la bourgeoise, trône du pouvoir, et la chaise en formica de l'ouvrier sur laquelle il ne peut s'asseoir et au fond le piano à gauche et la table de la cuisine ouvrière à droite, de même que les pleurs des enfants (malaimés?) de la bourgeoise et les tours sombres de la banlieue ouvrière avec les enfants absents (mis à l'écart) positionnent la scène de la bataille, terrain neutre où Frank arrive par le bas et se retrouve relégué par le fond, l'espace bourgeois restant définitivement inaccessible.

TNS - Hilda - Marie NDiaye - Elisabeth Chailloux - Natalie Dessay - Photo: Jean-Louis Fernandez

Le texte de Marie NDiaye, surtout et essentiellement le presque monologue de Mme Lemarchand est bourré de surprises, de va-et-vient entre un discours bienveillant, des arguments surprenants dans les négociations et des moments d'abandons ou de désespoir ou de forte demande de reconnaissance. Cela donne à ce personnage étrange et multiple que l'on découvre au fur et à mesure dans toute sa perversité, sa noirceur et son désespoir un sel inconnu et un intérêt qui dépasse l'aspect uniquement critique de cet épisode d'esclavage des temps modernes tel qu'on peut encore l'imaginer de nos jours. 


La Fleur du Dimanche


Hilda 


Strasbourg du 7 au 17 octobre 2021 au TNS  


Paris | 20 > 30 oct 2021 | Les Plateaux Sauvages

Caen | 1er > 3 fév 2021 | La Comédie de Caen, CDN

Ivry | 16 > 20 fév 2021 | Théâtre des Quartiers d'Ivry

Toulon | 8 mars 2021 | Châteauvallon-Liberté scène nationale



CRÉATION AU TNS

COPRODUCTION


Texte Marie NDiaye

Mise en scène Élisabeth Chailloux

Avec Gauthier Baillot, Natalie Dessay, Lucile Jégou

Scénographie et lumière Yves Collet, Léo Garnier

Assistanat à la mise en scène Lucile Jégou

Son Madame Miniature

Vidéo Michaël Dusautoy

Costumes Dominique Rocher


Marie NDiaye est autrice associée au TNS.

Le texte est publié aux Éditions de Minuit.


Production Théâtre de la Balance

Coproduction Théâtre National de Strasbourg, Châteauvallon-Liberté scène nationale, Comédie de Caen CDN de Normandie, Théâtre des Quartiers d’Ivry, CDN du Val-de-Marne et La Comédie de Picardie

Coréalisation Les Plateaux Sauvages

Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National

Résidences de création Théâtre National de Strasbourg, Les Plateaux Sauvages

Le Théâtre de la Balance est conventionné par le Ministère de la Culture

Musica et Illusions à Mulhouse: Météo est favorable aux accords à corde et à corps

 Pour son dernier week-end à rallonge, le Festival Musica s'est déplacé dans le Haut-Rhin, entre Mulhouse et Guebwiller. Le premier concert, organisé dans le cadre du Festival Météo Illusions à l'église Sainte Marie fait la part belle à Hampus Lindwall qui crée la pièce de Cory Arcangel, Chord Memory AKA Amen (2021), une pièce où le son joué à l'orgue est recalculé et transformé par ordinateur, ce qui donne quelques boucles intéressantes, les accords se répètent et se répercutent en motif entrecoupés de silences... De bonnes ondes... 

Le concert ayant démarré avec Neinternet (2019) de Hanne Lippard, une variation sur l'absence de connexion, le fléau des temps modernes où l'on ne peut qu'être "en ligne" constamment et où la voix nous annonce ce manque qui nous coupe de tout, alors que l'orgue nous offre de fausses notes de modem. 

Musica à Mulhouse - Festival Météo - Illusions  - Photo: lfdd

Pour la troisième pièce, Brace for Impact, (2020) qu'il a composé lui-même, Hampus Lindwall se frotte à un solo de guitare électrique (enregistré) avec toute sa puissance de l'orgue. Combat très intéressant...

Pour la deuxième partie de la soirée nous avons droit à une composition de Clément Edouard Dix Ailes (2017-2021) où lui-même gère l'électronique et Julien Chamla assure les percussions et des cordes (frottées ou grattées alors que Linda Olah et Isabelle Sörling apportent toute la magie des voix qui fusionnent dans le son et dans l'espace de l'église. Elles jouent avec l'écho dans l'église et la superposition des sons électroniques arrivant à nous faire croire que le son vient d'ailleurs. Ces réverbérations tournent et les cymbales font également tourner les vibrations qui roulent et  s'amplifient. Entre les voix qui se fondent et forment un tapis onctueux duquel surgit de temps en temps un bloc sonore à chaque fois différent, tel un lampadaire sur une route sans fin lors d'un voyage hypnotique qui semble ne jamais devoir s'arrêter.

Musica à Mulhouse - Illusions - Dix Ailes - Photo: lfdd

Musica à Mulhouse - Illusions - Dix Ailes - Photo: lfdd

Musica à Mulhouse - Illusions - Dix Ailes - Photo: lfdd

Un beau voyage.


La Fleur du Dimanche


 

lundi 4 octobre 2021

Nous entrerons dans la carrière au TNS: Marchons ! Courrons! Dansons vers la liberté

 Même si, comme le dit une comédienne dans le spectacle au TNS Nous entrerons dans la carrière "Le théâtre, ce n'est pas un endroit où l'on change les choses", la pièce de Blandine Savetier les fait bouger. Comme elle fait bouger le décor et les actrices et les acteurs. 

TNS - Nous entrerons dans la carrière - Blandine Savetier - Photo: Jean-Louis Fernandez

C'est du vrai théâtre auquel nous assistons: une histoire à multiples entrées, à multiples niveaux - des discours des révolutionnaires français et des lettres-témoignage de l'époque, une adaptation du roman d'Alejo Carpentier "Le Siècle des Lumières" qui éclaire ce pan de l'histoire au travers la vie en Guadeloupe des trois enfants dont le père vient de mourir, de leur destin et leurs amours, ainsi que quelques incursions au présent, via des séquences filmées qui révèlent les réflexions des comédiens à propos de leur situation, professionnelle, sociale ou personnelle. 

TNS - Nous entrerons dans la carrière - Blandine Savetier - Photo: Jean-Louis Fernandez

Nous sentons une grande intégrité dans le propos et le travail de Blandine Savetier qui met ici le pied à l'étrier à des jeunes comédiens dans toute leur diversité culturelle, raciale et politique. Le sujet: la devise "Liberté, Egalité, Fraternité" prise au sens large, englobant le problème de l'abolition de l'esclavage (nous y apprenons que c'est le 6 février 1894 que l'escalavage a été aboli - pour être rétabli par Napoléon en 1802), de même que le Droit des Femmes - dont on faisait peu cas lors de la Révolution. 

TNS - Nous entrerons dans la carrière - Blandine Savetier - Photo: Jean-Louis Fernandez

Nous voyageons donc entre la Guadeloupe, Paris et la Guyanne en découvrant quelques personnages oubliés de l'histoire: Victor Hugues (joué avec une grande énergie par Claire Toubin), un boulanger  devenu révolutionnaire, admirateur de Robespierre qui devient "Commissaire" à Cayenne sous Napoléon et dont le destin croise les personnages de fiction, Jean-Baptiste Belly, ancien esclave qui devient le premier député noir à la Convention et qui se retrouve aux arrêts à Belle-Ile sous Napoléon et qui y meurt... 

TNS - Nous entrerons dans la carrière - Blandine Savetier - Photo: Jean-Louis Fernandez

Le spectacle est dynamique, bondissant, poussé par la scénographie de Simon Restino, faite de blocs qui bougent et de plateaux sur roulettes, de bateau qui navigue à tout vent, de cubes volants et de puzzles de boites de cartons, également de quelques inventions mystérieuses comme ce phare noir, ou féériques comme le monde sous-marin de la sirène en boite de nuit. La musique et les chants (supervisés par Daniel Matar) apportent également une bouffée d'air et un souffle frais et décoiffant, par exemple pour la Marseillaise, dont le titre de la pièce s'inspire et qui est née à cette époque de la Révolution. Et l'on en suit les soubressauts et les retombées jusqu'à nos jours. 

TNS - Nous entrerons dans la carrière - Blandine Savetier - Photo: Jean-Louis Fernandez

Car la pièce est là aussi pour nous rappeler les fondamentaux de notre système politique - la démocratie - et d'en observer les métamorphoses et leur ancrage dans les réflexions des jeunes d'aujourd'hui. Tout comme elle essaie de mettre en perspective les morts de cette période troublée et ceux de la répression des armées napoléennes dans les Caraïbes.

La pièce de Blandine Savetier, avec la collaboration artistique, l'adaptation et la dramaturgie de Waddah Saab et toute l'inventivité de la jeune troupe démontre que ce sujet peut être d'actualité. Les parties vidéo sont bien intégrées, même si quelques captations en direct font plutôt double usage et perturbent la force du jeu. Il faut par ailleurs saluer la qualité et le dynamisme des actrices et des acteurs qui tiennent le plateau et les spectateurs en haleine pendant plus de trois heures. 


La Fleur du Dimanche


Nous entrerons dans la carrière

TNS Strasbourg - du 29 septembre au 9 octobre 2021

A la Filature à Mulhouse le 14 octobre 2021

CRÉATION AU TNS

COPRODUCTION

Librement adapté de Le Siècle des Lumières d’Alejo Carpentier

Adaptation Waddah Saab, Blandine Savetier

Mise en scène Blandine Savetier

Avec

Saïd Ghanem − Carlos, Brissot, un sans-culottes, un révolutionnaire espagnol, Loeillet, Haugard l’aubergiste, un prêtre

Pauline Haudepin − Sofia, Claire Lacombe, un sansculottes, Levasseur, Anse, La sirène

Neil-Adam Mohammedi − Esteban, un prêtre

Mélody Pini − Ogé, Pauline Léon, un sans-culotte, Lacroix, Sofia

Souleymane Sylla − Jorge, Nonne, Robespierre, un sans-culotte, Dufay, Pélardy, L’Acadien

Claire Toubin − Victor Hughes

Sefa Yeboah − Luis, Don Cosme, Danton, un sans-culotte, Boudet, un prêtre

Et les élèves de la classe préparatoire de La Filature de Mulhouse William Burnod, Olivier Sangwa


Dramaturgie et collaboration artistique Waddah Saab

Scénographie et costumes Simon Restino

Lumière Daniel Lévy

Vidéo Germain Fourvel

Son et musique originale Pierre Boscheron

Régie générale de production Bruno Bléger


Pauline Haudepin et Blandine Savetier sont artistes associées au TNS.

Le décor et les costumes sont réalisés par les ateliers du TNS.


Production Compagnie Longtemps je me suis couché de bonne heure, Théâtre National de Strasbourg

Coproduction La Filature, scène nationale de Mulhouse, Maison de la culture de Bourges, scène nationale

Avec le soutien de la Direction régionale des affaires culturelles du Grand Est

Avec la participation artistique du Jeune théâtre national

vendredi 1 octobre 2021

Venables à Musica: Talking Music. Ce qui est dit n'est pas toujours c...

 Il nous avait gratifié d'une magnique composition à l'Opéra avec Musica en 2019 avec un troublant texte de Sarah Kane 4.48 Psychosis, il nous revient à l'instigation de Love Music et le soutien de Musica et du Festival d'Automne à Paris: Philip Venables et sa "Talking Music" n'a pas sa langue dans sa poche. Il nous gratifie de ses réflexions politiques engagées, laisse parler les interprètes et leur entourage et donne la parole à David Hoyl, figure majeure de combat queer en Angleterre à l'occasion du 50ème anniversaire de la légalisation de l'homosexualité ("de la sodomie" dit Hoyle). Et il ne prend pas de gants même lorsqu'il est sur le divan avec Romain Pageard.

Musica - Talking Music - Philip Venables - Love Music - Photo: lfdd

Il parle de ses création tout comme il laisse parler Andreas Borregaard - dont il met en musique les paroles de sa mère dans la pièce My Favourite Piece is the Goldberg Variations où en 12 stations, Ted Huffman son collaborateur écrit d'une manière sensible les étapes de la vie de cette femme simple. On y découvre sa vie, ses amours, le coming out de son film, la mort et la musique. Andreas Borregaard interprète merveilleusement à  l'accordéon cette musique intimiste et arrive à donner aux textes une vraie émotion.


Musica - Talking Music - Philip Venables - Love Music - Photo: lfdd


Musica - Talking Music - Philip Venables - Love Music - Photo: lfdd

Le concert avait commencé par le premier mouvement du Trio en ré majeur op.70/1 "Geistertrio" - étant donné que la version en écho de Philip Venables, "Klaviertrio im Geiste" ne comprenait pas encore le premier mouvement, mais seulement les trois suivants: Adagio, Scherzo et Rondo. Les trois mouvements sont une écriture épurée du trio de Beethoven, l'Adagio très intériorité, le Scherzo bien emporté et le Rondo doux et lent.


Musica - Talking Music - Philip Venables - Love Music - Photo: lfdd


Après la création française de My Favourite Piece is the Goldberg Variations, Love Music et Emiloano Gavito en récitant de la pièce Coming Together, tiré d’une lettre écrite par Sam Melville, l’un des instigateurs de l’émeute à la prison d’Attica en 1971. Quarante-trois victimes dont Sam Melville furent tués lors de la répression policière. Je vous livre un extrait de cette lettre:

"Si le temps passe si vite, c’est sans doute l’âge et une sensation de plénitude. Ça fait maintenant six mois, et je peux vous dire que j’ai rarement vu le temps passer si vite. Ma santé physique et émotionnelle est excellente. Nul doute que m’attendent des surprises subtiles, mais je me sens protégé, préparé. Comme les amoureux qui modulent leurs émotions en temps de crise, je m’adapte à mon environnement.


Musica - Talking Music - Philip Venables - Love Music - Photo: lfdd

Suivent trois éléments enchaînés, Numbers 91–95, encadrés par Numbers 81–95 et Numbers 96–100, interprétés par Grace Durham, mezzo-soprano et l'ensemble du collectif Love Music. Les deux pièces Numbers 81–85, Numbers 96–100 étant une commande Collectif lovemusic, du Festival  Musica et du Festival d’Automne le 26 octobre à l'Espace Cardin à Paris, avec le Théâtre de la Ville, en création ce soir, et donnée le 2 octobre à Paris.

Musica - Talking Music - Philip Venables - Love Music - Photo: lfdd

Musica - Talking Music - Philip Venables - Love Music - Photo: lfdd


Musica - Talking Music - Philip Venables - Love Music - Photo: lfdd

Musica - Talking Music - Philip Venables - Love Music - Photo: lfdd


La dernière pièce du programme, Illusions de Philip Venables composée en 2015 et complétée en 2017 inclut une vidéo caustique et décoiffante d'une performance de David Hoyle qui met les spectateurs en joie... 

Musica - Talking Music - Philip Venables - Love Music - Photo: lfdd


La Fleur du Dimanche


Musica au TJP-CDN avec Devenir imperceptible: Tout est dans l'attention...

 Dans la suite des collaborations que le Festival Musica a construit avec les structures culturelles strasbourgeoises, celle qu'il a menée avec le TJP - Centre Dramatique National pourrait s'appeler "l'oeil écoute". Déjà avec Trust me tomorrow du collectif norvégien Verdensteatret vu au Maillon le 28 septembre, il était beaucoup question de son et d'une attitude de la vision inhabituelle, avec Devenir imperceptible, la "pièce paysagère" de Clément Vercelletto, l'on pourrait encore croire que c'est l'ouïe qui a la primauté. Mais que l'on ne se trompe pas, la pièce travaille autant la vue que l'ouïe, et celles et ceux qui ont l'odorat développé auront aussi leur part de sensations.


Musica 2021 - Devenir Imperceptible - Clément Vercelletto - Pauline Simon - Photo: lfdd


La pièce commence effectivement dans le noir et l'on devine lentement en habituant ses yeux à l'obscurité un corps couché à terre disposé dans un cercle noir. Ce corps qui lentement bouge autour de ce cercle alors que des bruits effrayants et des rires émergent, puis une musique arrive doucement, il agite les bras. La musique se construit tandis que doucement la scène s'éclaire. On entend des oiseaux, on commence à distinguer des tuyaux et une machine, le corps en contre-jour reste indéfini. Au milieu de sons d'orgues bizarres, il se retrouve sur quatre pattes dressées, drôle d'animal. Des infrabasses remuent, et l'on perçoit le bruit du corps qui traverse le cercle noir qui se révèle être constitué de pommes de pins. Le son accompagne les mouvements de ce corps androgyne qui se fond avec le décor puis danse autour du cercle, il en rassemble les pommes de pins en les tirant dans un filet, et toujours ce dispositif qui transforme les gestes en sons surprenants et souterrains.

Musica 2021 - Devenir Imperceptible - Clément Vercelletto - Pauline Simon - Photo: lfdd


Une danse de scarabée dans un univers impalpable qui fait une fusion discrète entre les instruments de musique surprenants (un "engoulevent" sorte d'orgue expérimental de Léo Maurel), les appeaux, le bruit de la (finalement) danseuse Pauline Simon et l'installation plastique du scénographe Bastien Mignot.


La Fleur du Dimanche

  

jeudi 30 septembre 2021

Drift Multiply de Tristan Perich à Musica: une marée de violons dans un océan de hauts-parleurs

 Tristan Perich dont nous avons déjà pu entendre une oeuvre à Musica cette année, plus précisément la pièce Infinity Gradient sur l'orgue de Saint Paul nous revient ici aux Halles Citadelle avec les violons des deux orchestres alsaciens, l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg et l'Orchestre Symphonique de Mulhouse dans un dispositif original: Chaque musicien/ienne est accompagné d'un haut-parleur, ce qui nous donne sur scène, alignés comme à la parade cinquante musiciens et cinquante haut-parleurs sur lesquels le son va être traité plus ou moins par Tristan Perich. Et c'est Douglas Perkins qui est en charge de la direction de cet orchestre pour un voyage de plus d'une heure:



Des vagues sonores s'étalent et se répandent. On dirait une ruche mais ici pas d'ouvrières mais des violonistes affairé(e)s à leur tâche. De temps en temps une onde nait et s'épanche en rythme, comme la mer, ses vagues qui, imperturbables viennent battre la plage. Le vent tourne, une nouvelle vague apparaît. La musique devient répétitive. Soudain le rythme ralentit, faiblit, s'éteint sous un dernier violon.



Et cela recommence en plus lent et plus grave, puis les battements reprennent. Des rythmes différents se superposent, s'entrecroisent, se démêlent et une poussée d'énergie jaillit. Au bout d'un moment, la belle unité se disloque et tout est décalé, cela vrille, tourbillonne.



Un nouvel épisode se met en place puis s'éteint alors que dans les haut-parleurs le bruissement, tel des applaudissements, continue. Quelques violons redémarrent, suivis par l'orchestre en entier et également les haut-parleurs, puis en alternances les uns et les autres. Une valse se met à tourner, puis une grande plage de sons qui se répondent puis le bruit blanc arrive et continue seul.



Nouveau départ calme, avec des respirations, des mini-variations qui s'insinuent et se multiplient, prennent de l'ampleur, puis s'amenuisent et changent. Une phrase plus complète tente d'émerger doucement, les autres violons répondent, pour finir dans le ressac des vagues électronique des haut-parleurs.



Puis, de nouveaux accords très ténus, doucement, distendus et disjoints, puis un dernier, un tout dernier. Point final.



On peut penser à Steve Reich ou Phil Glass, mais cette musique répétitive, qui cherche ses racines également chez la Monte Young a beaucoup à voir avec l'influence de le minimalisme de l'électronique et les sons minimalistes de premiers jeux vidéo et poussé à la limite, le "bruit blanc", degré zéro du minimalisme sonore.



Et nous disons "Adieu" au Halles Citadelles



La Fleur du Dimanche

mardi 28 septembre 2021

Le Black Village de L’Instant Donné aux Halles Citadelle de Musica: Effluves de mystère et de chamanisme

 Retour aux Halles Citadelle pour un "concert clandestin", en l'occurrence, une série de récits récurants autour d'une certaine Myriam, et de deux hommes, Tassili et Goodmann, ainsi que de multiples personnages, dont une créature-oiseau, mystérieuse. 

Musica - Black Village - Lutz Bassmann - L’Instant Donné - Hélène Alexandridis - Photo: lfdd


Hélène Alexanridis nous conte cela avec une belle présence, appuyée par l'orchestre L’Instant Donné: Elsa Balas, Nicolas Carpentier, Caroline Cren, Maxime Echardour, Saori Furukawa, Mayu Sato-Brémaud qui rythme les vifs intermèdes - interludes et ponctuations dramatiques en accentuant l'atmosphère noire de l'histoire. Nous nous imaginons retourner dans une nuit arctique en compagnie de personnages pas très recommandables. Le suspense fait son effet et la langue de Lutz Bassmann (alias Antoine Volodine), tout en nous instillant de la frayeur, nous calme et nous rassérène dans le flot de son récit. 

Musica - Black Village - Lutz Bassmann - L’Instant Donné - Photo: lfdd

Musica - Black Village - Lutz Bassmann - L’Instant Donné - Hélène Alexandridis - Photo: lfdd

Musica - Black Village - Lutz Bassmann - L’Instant Donné - Hélène Alexandridis - Photo: lfdd

Musica - Black Village - Lutz Bassmann - L’Instant Donné - Hélène Alexandridis - Photo: lfdd


Le spectacle programmé à 22 heures a profité de l'ambiance de ce lieu abandonné à cette heure tardive et y a gagné une densité inquiète.


La Fleur du Dimanche