samedi 4 mars 2023

La cérémonie du poids au TJP: Mécanique céleste et mouvements intimes

 Pierre Carles disait que "La sociologie est un sport de combat", en faisant référence à la pensée de Pierre Bourdieu. Julika Mayer, elle, met sur le ring Rafi Martin, marionnettiste et titulaire d'un master en anthropologie sociale et genre de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales à Paris pour La cérémonie du poids sur la scène du TJP-CDN à Strasbourg. 


La cérémonie du poids - Rafi Martin - Julika Mayer - Photo: Katharina Wibmer


En fait de ring, c'est d'abord un rond de lumière, en cercle dans lequel se faufile Rafi Martin, prenant possession de l'espace, hésitant entre la masse et le crochet puis esquissant quelques exercices d'assouplissement et de petite course. L'éclairage nous cache et nous découvre alternativement ce corps qui nous reste obscur, mobile et fuyant avant de se harnacher et se couvrir de protections aux articulations et de s'approcher de ce qui pourrait ressembler à un sac d'entrainement de boxe ou un boulet noir allongé. 


La cérémonie du poids - Rafi Martin - Julika Mayer - Photo: Katharina Wibmer



En bande sonore, succédant au pulsations ultra-basses un brin anxiogènes, des paroles de femmes et personnes queer parlent de leur expérience des sports de combat ainsi que des textes de Dorothy Allison pendant que Rafi Martin se mesure à ce poids auquel il est lié, qui lui permet à la fois de se dresser tout en l'empêchant de quitter un cercle - nouveau - circonscrit par le lien qui l'unit à cette masse noire. L'espace - et ses limités sont testés, explorés. 


La cérémonie du poids - Rafi Martin - Julika Mayer - Photo: Erich Malter


Puis, prenant en compte cette masse dont il se joue, dont il mesure le delta, la marge de liberté, il profite de l'énergie qu'elle peut lui transmettre pour, symboliquement voler, réaliser ce désir, rêve ancien de l'humanité. Une autre action, volontaire, donne un semblant de vie, à tout le moins, du mouvement à ce boulet qui, en rétroaction interagit également sur les trajets de l'acrobate-marionnette accroché à son fil dans un ballet de planètes jumelles. 


La cérémonie du poids - Rafi Martin - Julika Mayer - Photo: Erich Malter


Cet équilibre instable, conjugué à la réminiscence de corde à sauter et de course à pied, fait émerger une conscience, un sentiment du corps ignoré, tu et qui se cherche son chemin. Pour finalement vouloir la réconciliation, l'acceptation de soi, sans haine, sans violence.


La Fleur du Dimanche  


IDÉE - CONCEPT - PRODUCTION - JEU RAFI MARTIN / CONCEPT – DIRECTION JULIKA MAYER / DESIGN LUMIÈRE JOACHIM FLEISCHER / CRÉATION SONORE MERYLL AMPE / VOIX PEPE AWESOME, RAHEL BARRA, MAKISIG AKIN / DOUBLE LI KEMME / SOUTIEN ORGANISATION ANNE BRÜSSAU

jeudi 2 mars 2023

Un pas de chat sauvage de Marie NDiaye au TNS: L'ombre d'un double

 Ecrire sur une photographie, surtout un portrait "historique" de Nadar présentant une femme noire et nommée "Maria l'Antillaise" est une gageure pour Marie NDiaye. Ce l'est d'autant plus que cette photographie selon certaines sources serait le portrait d'une guitariste et chanteuse noire Ana María Loreto Martínez née à Cuba et active en Espagne et en Angleterre avant de venir en France puis de repartir en Espagne quand le succès l'a abandonné au mitan du 19ème siècle. Ce l'est surtout parce que Marie NDiaye se refuse à inventer une vie à la femme photographiée ou à supperposer son identité à celle de la chanteuse, aussi appelée la "Malibran noire" et à en romancer cette existence. 


Un pas de chat sauvage - Marie NDiaye - Blandine Savetier - Nancy Nkusi - Photo: Jean-Louis Fernandez


Au risque de perdre le lecteur - et au final le spectateur de théâtre - puisque ce texte, Un pas de chat sauvage écrit au départ pour l'exposition "Le Modèle Noir - de Géricault à Matisse" en 2019 au Musée d'Orsay, est mis en scène par Blandine Savetier en collaboration avec Waddah Saab et présenté au TNS jusqu'au 10 mars. L'autrice s'invente donc un double de fiction, universitaire et blanche, qui narre son impossibilité d'écrire sur ce (même) sujet tout en tissant une étrange relation avec une inconnue, noire, que l'on va aussi découvrir chanteuse, Marie Sachs (un écho à Maurice Sachs?). 


Un pas de chat sauvage - Marie NDiaye - Blandine Savetier - Nancy Nkusi - Photo: Jean-Louis Fernandez


Cette créature sera comme un Deus Ex Machina qui, tout en permettant à l'écrivaine d'avancer dans ses investigation sur María Martínez (la photographie est mise de côté temporairement - on a des chances de la voir en fond de décor à la fin de la pièce) dans un jeu du chat et de la souris, permet aussi par un parallèle de trois "concerts" de retrouver la Malibran noire dans trois étapes de son trajet de concerts parisiens, l'Alhambra en pleine gloire, chez de riches Germanopratins, pour finir dans un sombre bouge Porte de la Chapelle avant de disparaître des radars. Ces trois "tours de chant" sont l'occasion d'apprécier toute la voix et l'interprétation de Nancy Nkusi qui interprète Maria Sachs avec fouge et une voix magnifique. 


Un pas de chat sauvage - Marie NDiaye - Greg Duret - Nancy Nkusi - Photo: Jean-Louis Fernandez


Elle est accompagnée pour ces concerts par le comédien, musicien, DJ, chanteur et danseur, Greg Duret, qui a aussi composé la musique, mixant les rythmes africains et l'électronique dans une version "portable". Natalie Dessay qui interprète "la narratrice" pousse aussi de la voix, et nous offre un très beau tango chanté dans son faux piano. Ce piano, échoué contre le bord des gradins dont on se demande s'il fait lui aussi partie d'un naufrage (venant des Iles Caraïbes) ou si c'est un "tombeau" - hommage à ces chanteuses et d'autres (noires) qui ont dû subir le jugement raciste inscrit dans la culture et dont on nous donne des extraits (historiques) via la citation des critiques des gazettes des années 1850 et des extraits des lettres de María Martínez et de son admirateur Théophile Gautier. Natalie Dessay, qui est redevenue comédienne (on l'a déjà vu dans la pièce Hilda de Marie NDiaye en 2010 au TNS) n'a pas perdu sa voix - elle la pousse quelquefois un peu fort dans le très écrit - et riche - texte de Marie NDiaye dont on apprécie le style mais qui noie un peu le propos de cette histoire dont il est vrai nul ne maîtrise vraiment la réalité. 


Un pas de chat sauvage - Marie NDiaye - Blandine Savetier - Natalie Dessay - Photo: Jean-Louis Fernandez


Mais il faut se laisser perdre pour reconnaitre dans les yeux dans le noir ce chat sauvage qui n'est vraiment lui même que dans sa solitude. Et accepter le renversement des règles de la narration, en écrivant sa volonté de ne pas vraiment parler du sujet, de renverser le théâtre jusque sur la scène avec cette vue de la salle de l'Odéon qui fait toile de décor en déconstruction et laisser les actrices se perdre comme modèles. De beaux modèles en fait, avec de magnifiques costumes crées par Simon Restino et Blandine Savetier sous les lumières précises de Louisa Mercier. Et quand on s'est bien perdu, quand même revenir aux faits, à la réalité première, cette "capture" par Nadar de cette "Maria" et les lettres* de Maria Martinez, lues - et vues - qui appelle à l'aide quand se carrière se brise.


Maria l’Antillaise entre 1856 et 1859 - portrait par Nadar ©RMN-Grand Palais


La Fleur du Dimanche


*Certaines lettres sont reproduites dans le livre de Marie NDiaye Un pas de chat sauvage est publié en coédition par Flammarion / Musées d’Orsay et de l’Orangerie, 2019.


Un pas de chat sauvage


CRÉATION AU TNS

Texte Marie NDiaye*
Mise en scène Blandine Savetier*
Adaptation Waddah Saab, Blandine Savetier*
Avec
Natalie Dessay
Nancy Nkusi
Et le musicien Greg Duret
Musique live Greg Duret
Dramaturgie et collaboration artistique Waddah Saab
Scénographie Simon Restino
Musique Greg Duret 
Lumière Louisa Mercier
Costumes Simon Restion, Blandine Savetier
Assistanat à la mise en scène Julie Pilod
Régie générale Zelie Champeau
Régie son Vincent Dupuy 
Régie lumière Louisa Mercier
Responsable de production Marie Cassal 


* Marie NDiaye et Blandine Savetier sont artistes associées au TNS.

Production Compagnie Longtemps je me suis couché de bonne heure
Coproduction Théâtre National de Strasbourg, La Maison de la Culture de Bourges Scène nationale

La Cie Longtemps je me suis couché de bonne heure est conventionnée par le ministère de la Culture Direction régionale des affaires culturelles Grand Est et bénéficie du soutien de la Région Grand Est et de la Ville de Strasbourg.

Crédits d’éléments scéniques : impression sur toile de la salle de l’Odéon - Théâtre de l’Europe © Benjamin Chelly ; costumes, impression de Maria l’Antillaise tenant un éventail, portrait par Nadar © Paris BNF, Maria l’Antillaise entre 1856 et 1859, portrait par Nadar ©RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) / Hervé Lewandowski


 

  

mercredi 1 mars 2023

I am 60 de Wen Hui à Pôle Sud: Du petit rat des champs à la grande danseuse de la ville qui voile et dévoile

La scène pour Wen Hui est un champ de bataille, le lieu de ses combats, à la fois personnels et socio-politiques. La danseuse aime les dates, les chiffres, les anniversaires et les hommages, le travail de mémoire. 


I am 60 - Wen Hui - Photo; Li Yinjun


Dans I am 60, présenté à Pôle Sud avec Le Maillon, elle rassemble et assemble à l'occasion de ses soixante ans une multitude de documents (il semble que son nom signifie "document" en chinois) qui s'inscrivent à la fois dans son histoire familiale, dans la société où elle navigue et dans l'histoire constitutive du cinéma chinois, à savoir un certain âge d'or au début des années 30 à Shanghai. Elle tisse ainsi sa toile entre ses ancêtres rêvés, ces stars du muet et du parlant naissant, entre la bonne société policée et son manuel du savoir vivre qui plonge dans les souvenirs des starlettes de ce temps, la divine "Goddess", mère de famille exemplaire et prostituée dan le destin tragique arrache des larmes dans ce film de Wu Yonggang dont elle montre en extrait le destin le raccourci de sa chute. 


I am 60 - Wen Hui - Photo; Li Yinjun


Ces extraits de films en noir et blanc, complétés de vues d'époque du pays et de photos de la famille (surtout ses parents et son frère, elle-même n'ayant été que très peu photographiée), alternent avec des vidéos qu'elle a elle-même réalisés pour documenter cette recherche-bilan où elle cherche à la fois à explorer ses racines, sa famille et son histoire. On la voit avec cette troisième grand-mère qu'elle découvre à la fin de sa vie dans le Yunnan et à laquelle elle s'attache - il y a de quoi, elle est bien haute en couleur, nature et directe, telle qu'on peut la voir au début de la pièce, qui domine la petite-fille qui revient la voir à la campagne, dans un ingénieux dispositif scénique. 


I am 60 - Wen Hui - Photo; Li Yinjun


Car Wen Hui est agile et se faufile entre les différents écrans et voiles où sont projetés ses images, ces voiles qui montrent en même temps qu'ils cachent les récits et narrations, comme les moustiquaires de son enfance qui lui servaient de cachette et terrain de projection, tout comme son corps. 


I am 60 - Wen Hui - Photo; Li Yinjun


Elle en joue encore dans cette pièce en leur donnant une matérialité dansante, extension de ses mouvements à elle qui animent la scène. Elle montre aussi sa mère, la laissant exposer cette envie de danse et de mouvement qui l'habite comme ses parents qui l'ont "poussée" en quelque sorte sur ce chemin de la chorégraphie et lui dédiant un hommage dansé pour son anniversaire. Elle traite également de la douloureuse question du statut des femmes, et de l'inégalité (salaire, temps de travail, situation et reconnaissance) que subissent les femmes, surtout en Chine (sa mère qui répond qu'elle s'est mariée pour "s'appuyer sur quelqu'un dans la vie") - et aussi de la violence qu'elles subissent dans le couple et dans les institutions et la santé (épisode de l'avortement). 


I am 60 - Wen Hui - Photo; Li Yinjun


Wen Hui traverse tous ces épisodes en les accompagnant "habitant" de ses mouvements, de sa danse, variée, qui s'inspire à la fois des gestes simples du quotidien expression des sentiments, et réminiscences des danses traditionnelles et des ses expériences chorégraphiques dans son parcours autant aux Etats-Unis auprès de José Limon et de Trisha Brown, en Modern Dance, exprimant les sentiments et les mouvements naturels. De même que l'aspect plus théâtralisé qu'elle a côtoyé auprès de Pina Bausch à Wuppertal. 


I am 60 - Wen Hui - Photo; Li Yinjun


On apprécie sa ductilité et sa flexibilité, sa grâce et ses gestes ondoyants et l'on est un peu étonné quand, dans un clin d'oeil (?) elle se lance dans une version presque disco de "People have the power" en se demandant si c'est du premier ou du second degré. Tout comme quand elle lance le slogan maoïste " Les femmes portent la moitié du ciel". D'autant plus qu'après avoir défendu la femme et ses libertés, elle relate un épisode privé (sa séparation d'avec son mari cinéaste Wu Wenguang parce qu'elle apprend qu'il l'a trompée) et que les images qu'elle projette des images de femmes plutôt riches et belles sur l'écran pour conclure son récit.... A méditer....



La Fleur du Dimanche  




A Pôle Sud - Strasbourg: du 1er au 3 mars 2023 - 20h30 


Chorégraphie et danse : Wen Hui
Dramaturgie et conseil : Zhang Zhen
Musique : Wen Luyuan
Vidéo : Rémi Crépeau et Zou Xueping
Création lumière : Romain de Lagarde
Régie générale : Francisco Linares
Régie lumière : Jean-Pierre Legout


Diffusion : Damien Valette / Coordination : Louise Bailly
Production : Théâtre de la Ville, Living Dance Studio et Damien Valette Prod
Coproduction : Théâtre de la Ville – Festival d’automne à Paris
Wen Hui a bénéficié d’une résidence au Théâtre de la Ville – Les Abbesses (remerciement tout particulièrement à l’équipe technique du théâtre) et a bénéficié de la mise à disposition de studio au CND Centre national de la danse et à micadanses.
Lauréate du programme de résidence de L’Institut français à la Cité internationale des arts à Paris
Avec le soutien de l’Institut français de Chine et du Goethe-Institut à Pékin

lundi 27 février 2023

Comme tu me veux de Pirandello au TNS: L'inconnue mène le bal d'une symphonie de mots dits et à analyser

 Le théâtre s'inscrit dans l'histoire et Comme tu me veux de Pirandello présenté au TNS n'y échappe malheureusement pas. Les informations entendues à la radio et à la télévision qui parlent des exactions commises par les soldats (violences et viols) en Ukraine se répètent en écho dans cette histoire qui se situe dix ans après la Première Guerre Mondiale. Pirandello l'a écrite à Berlin après avoir quitté l'Italie où Mussolini était déjà au pouvoir et la didascalie projetée en introduction de la pièce sur des images de ruines de guerre indique et alerte sur la montée du fascisme en Europe. Et l'on se prend à vouloir conjurer le sort et espérer que l'histoire ne bégayera pas en reproduisant le même processus aujourd'hui. 


Comme tu me veux - Pirandello - Braunschweig - Photo: HL J. Parisot


Mais nous sommes au théâtre, et chez Pirandello, c'est du magnifique théâtre: un texte ciselé - la traduction faite par le metteur en scène Stéphane Braunschweig lui-même - est d'une justesse et d'une vivacité virtuose. La parole rebondit d'un comédien à l'autre et les surprises et les coups de théâtre ou changements de points de vue fusent. La pièce est construite comme une intrigue policière où l'on recherche des indices pour savoir où se niche la vérité et quels faits seraient réels. C'est tout l'enjeu de la pièce et la présence d'un psychanalyste parmi les personnages démontre bien que les faits mais surtout ce qui est dit est sujet à interprétation. Et la pièce est une vaste démonstration que tout est interprétation et que, même la dernière scène, la dernière parole - et celle d'avant - ne sont pas à prendre pour argent comptant. Au point qu'elle nous fait revoir la pièce avec une lecture nouvelle qui nous donne envie de revenir pour une nouvelle soirée et la passer au tamis de ce noveau point de vue.


Comme tu me veux - Pirandello - Braunschweig - Photo: HL J. Parisot


Mais rassurez-vous, vous allez déjà être comblé(e)s par la chronologie première où le doute s'instille à chaque moment et où les mots dits par l'inconnue (magnifique et flamboyante Chloé Réjon débordante d'énergie) vous amènent à échafauder de multiples pistes et leur contraire. Car c'est presque elle, cette inconnue, dont on soupçonne un double (sinon trouble) passé qui décide presque comme une magicienne de la dynamique de l'ensemble de la pièce. Dès la deuxième scène, quand une facette de son portrait est tracée, elle énonce une vérité qui la met en porte-à-faux sur qui elle est - ou pourrait être. Et tout au long de la pièce, elle se joue à la fois de nous et de tous ses interlocuteurs qui semblent manipulés par elle, ses paroles, sa présence, ses apparitions - ou son absence. Et les autres personnages jouent avec elle cette partition de mots dits, échangés, rebondissants, dans cette perpétuelle interrogation, cette recherche d'une - illusoire - vérité. 


Comme tu me veux - Pirandello - Braunschweig - Photo: HL J. Parisot


Tous les comédiens, subtilement distribués par Stéphane Braunschweig sont à l'harmonie des uns des autres: Claude Duparfait en écrivain sans souflle ni passion tout en virevoltes, Sharif Andoura qui campe un photographe volontaire qui croit en sa mission de la ramener au bercail, le superbe couple oncle et tante, Alain Libolt, délicat et Annie Mercier, puissante et nature, Pierric Plathier en mari déboussolé et l'impressionnante performance de Clémentine Vignais en folle. La symbolique des ruines et de la reconstruction qui sous-tend la pièce, et la vidéo de Maïa Fastinger projeté sur le magnifique mur de fond de scène en brique de la salle Koltès, en parallèle à la thématique douloureuse du "retour" à la maison des "disparus" et de leur reconstruction qui nourrit l'esprit de la pièce, tout comme celle des souvenirs ruinés et "reconstruits" (par quels moyens ?) est également une facette très bien mise en lumière dans cette mise en scène où le théâtre est en abyme. Et où l'on peut s'y perdre. Avec plaisir...


La Fleur du Dimanche


Comme tu me veux 


Au TNS Jusqu'au 4 mars 2023

A la Coursive - scène nationale, La Rochelle - le 1 et 16 mai 2023


Texte Luigi Pirandello
Mise en scène, scénographie et traduction française Stéphane Braunschweig
Avec
Sharif Andoura
Jean-Baptiste Anoumon - Alexandre Pallu
Claude Duparfait*
Alain Libolt
Annie Mercier
Thierry Paret
Pierric Plathier
Lamya Regragui Muzio
Chloé Réjon
Clémentine Vignais
Collaboration artistique Anne-Françoise Benhamou
Collaboration à la scénographie Alexandre de Dardel
Costumes Thibault Vancraenenbroeck
Lumière Marion Hewlett
Son Xavier Jacquot
Vidéo Maïa Fastinger
Archives vidéo Catherine Jivora
Coiffures / Maquillage Karine Guillem Michalski

vendredi 24 février 2023

Les Vivants et les Morts de Mordillat: une comédie musicale sociale pleine d'amour

 De Gérard Mordillat on connait bien les séries qu'il a réalisées avec Jérôme Prieur autour de Jésus et du Christianisme et qui ont suscité pas mal de réactions. On connait aussi ses nombreux films (quelques-uns également en collaboration avec Jérôme Prieur) dont Vive la Sociale en 1983. On connait aussi ses livres et poèmes et sa participation à l'émission de radio Des Papous dans la tête. Son livre Les Vivants et les Morts édité en 2005, Grand Prix RTL-Lire est devenu un feuilleton télévisé en 2010. Et voici que cette histoire qui raconte une lutte sociale dans une usine menacée de fermeture, contre laquelle vont se battre les ouvriers arrive au théâtre sous la forme d'une comédie musicale présentée au Théâtre du Rond-Point du 14 au 28 février 2023.


Les Vivants et les Morts - Gérérd Mordillat - Photo: François Cantonne


C'est une équipe réduite de huit comédien(ne)s-chanteur(euse)s et musicien(ne)s qui vont interpréter les différent protagonistes de ce drame antique revu sous les couleurs d'une comédie chantée avec allant et dynamisme, soutenus par un choeur (pas antique du tout) le KB Harmony, fondé et encadré par Myriam Lompo au Kremlin Bicêtre. Le choeur soutient de la voix et des pieds la fine équipe et se mêle à eux pour les mouvements de foule. Car dans cette petite troupe il faut être agile. 


Les Vivants et les Morts - Gérérd Mordillat - Photo: François Cantonne


De temps en temps, les personnages féminins se retrouvent au piano et le compositeur de la musique, Hugues Tabar-Nouval, également acteur accompagne au saxophone, à la flûte et au mélodica les tours de chant ou rytme l'ambiance. L'ambiance qui n'est pas forcément mortifère comme pourrait le laisser penser le titre, car il se dégage de la pièce grâce au jeu super dynamique de tous les acteurs- actrices et des épidodes chantés une belle énergie. Bien sûr il est question de fermeture d'usine, de licenciement, de grêve et de révolte. 


Les Vivants et les Morts - Gérérd Mordillat - Photo: Mathilde Thiou


S'y superposent tous les problèmes personnels de couples, en particulier ceux de Rudy (Günther Vanseveren qui apporte à la fois toute sa révolte et toute sa tendresse au personnage) et Dallas (Lucile Mennelet, belle et rebelle, pleine d'énergie et avec une voix magnifique), le couple sur lequel on focalise plus particulièrement le récit. On les suit dans leur vie quotidienne et intime, leurs soucis de fins de mois difficile, leur rythme de vie contraint par le travail d'équipe, le deuxième boulot de Dallas et les problèmes de garde de leur jeune bébé. On assiste aux errements du couple, à leurs frictions et aux incartades de Rudy. 




On découvre aussi les conséquences sur tous ces individus, au niveau très personnel, intime, des manoeuvres des dirigeants de l'usine et des leurs émissaires sur l'équilibre et la solidité du groupe, et la fragilisation qui les pousse à bout, certains dans un stade ultime. On assiste à tous les stades de cette lutte, très bien représentée symboliquement, avec une simplicité de moyens - peu d'accessoires et quelques effets de fumée, des éclairages efficaces (Carlos Monhay) et surtout la musique et les morceaux chantés qui amènent une dynamique et une empathie dans le déroulement de l'action. 


Les Vivants et les Morts - Gérérd Mordillat - Photo: François Cantonne


François Morel qui a écrit les paroles de ces airs chanté a su exprimer avec simplicité et poésie ces scènes de vie, d'amour et de combat qui nous amènent à réfléchir sur les enjeux économique et sociaux de notre société tout en nous rendant attentif à nos engagements personnels. Un beau spectacle, bien enlevé qui en même temps analyse quelques mécanismes à l'oeuvre autant dans le fonctionnement social que personnel. Et les presque deux heures que nous passons en compagnie de cette troupe alerte nous éveillent et nous comblent.


La Fleur du Dimanche


Les Vivants et les Morts

Distribution
Texte et mise en scène : Gérard Mordillat
Adaptation : Hugues Tabar-Nouval, Gérard Mordillat
Paroles : François Morel
Musique : Hugues Tabar-Nouval
Avec : Esther Bastendorff, Odile Conseil, Camille Demoures, Lucile Mennelet, Hugues Tabar-Nouval, Patrice Valota, Günther Vanseveren, Benjamin Wangermée
Chœurs : KB Harmony
Régie générale et lumières : Carlos Monhay
Régie son : Paul Martin

   

jeudi 23 février 2023

Fin de Partie à l'Atelier: Tout est bien qui finit !

 Fin de Partie au Théâtre de l'Atelier à Paris, ce n'est pas encore fini. Je m'entends, la pièce de Samuel Beckett, mise en scène par Jacques Osinski, forte de son succès, est prolongée (au moins) jusqu'au 16 avril 2023. Mais n'attendez pas la fin pour y aller.

Et surtout ne croyez pas lorsque Clov (Denis Lavant) vous dit au début de la pièce... après quelques moments de silence et d'immobilité, puis d'un étrange ballet désarticulé où, comme un pantin attaché à une ficelle il virevolte de gauche à droite avec (ou sans) son échelle pour ouvrir les rideaux des deux fenêtres - côté "mer" et côté "terre" - haut placées: "Fini, c'est fini, ça va finir, ça va peut-être finir. ..." Parce qu'effectivement cela ne finit pas, cela ne fait que commencer, de finir... Et cela continue ainsi "..., Les grains s'ajoutent aux grains, un à un, et un jour, soudain, c'est un tas, un petit tas, l'impossible tas."


Fin de Partie - Samuel Beckett - Denis Lavant - Frédéric Leidgens - Théâtre de L'Atelier


Cette phrase résume dans sa substance même l'esprit de la pièce, cette accumulation de petites choses qui s'amoncellent, que l'on ressort sporadiquement, avec parcimonie. Tout comme les courtes phrases qui seront distillées, et quelquefois répétées tout au long de la pièce et qui nous présentent comme une fin du monde, une apocalypse, où il n'y a plus de salut, plus personne à part ces deux personnages à la relation étrange de maître et valet. Et où le maître, Hamm (Frédéric Leidgens) est totalement sous le joug du valet, ce possible fils adoptif (et vice-versa). Parce que les maigres informations que nous recevons, tout aussi maigres que les biscuits, rares qui sont données à ce fils - et aussi au père Nagg (Peter Bonke) cantonné dans sa grande poubelle à l'arrière de la scène - ces informations que Nagg nous révèle aussi de son côté: Quelques bribes de leur histoire qui ne servent qu'à installer une ambiance d'abandon et de fin du monde. Le décor et la scénographie d'Yann Chapotel, un intérieur glauque aux murs verts où ne filtre presque pas de lumière, et qui semble une tannière, un trou à rat derrière un grand rideau donnant sur une cuisine étique, repaire à rat. La lumière dispensée dans la rareté (Catherine Verheyde) pour de ce qui est des "fenêtres" n'est diffusée que par deux lampes, celle "au centre" qui "douche" Hamm et exacerbe le jeu très expressif, presque expressionniste et maniéré (d'acteur) de Frédéric Leidgens, et celle, plus froide sur les "poubelles" dans lesquelles sont cloîtrés les parents Nagg et Nell (Claudine Delvaux, toute diaphane et presque transparente).  


Fin de Partie - Samuel Beckett - Denis Lavant - Frédéric Leidgens - Théâtre de L'Atelier



Frédéric Leidgens est formidable dans son immobilité (de fantôme pas encore vivant au début) et de mort incertain à la fin et ses éclats de geste et de voix, ses éruptions amènent la tension dans cette relation mystérieuse. De son côté, le seul personnage mobile (et qui fait bouger le fauteuil roulant de Hamm), c'est Clov dont l'incarnation à la fois souple et figée de Denis Lavant est un morceau de bravoure comme on en attendait de lui et qu'il assure à merveille. Il arrive à cette souplesse bien qu'il soit raide des jambes (un handicap?). Il passe de moments d'immobilité d'une densité expressive à des explosions de gestuelle désordonnée presqu'acrobatiques en pliant le corps et le contraignant à la fois. Une marionnette plus que vivante! Et quand il doit "donner la réplique" à Hamm, son jeu est impeccable et ses mimiques efficaces. 

Denis Lavant - Fin de Partie - Samuel Beckett
 

Frédéric Leidgens dans son discours alambiqué et maniéré, souligné par ses gestes élégants de la main et des doigts et son port de tête altier, sous ses lunettes d'aveugle, est lui aussi très juste dans ce personnage en perdition. Et nous en sommes presque tristes de l'abandonner au bout de plus de deux heures, quand il se demande s'il l'a effectivement été, abandonné, à la fin de la "Partie". Tout aussi triste que nous qui nous posons la même question. Peut-être reviendrons-nous, si jamais ça recommence?


La Fleur du Dimanche



Si vous ne voulez pas que cela finisse comme cela, Jacques Osinski et ses comédiens vous convient à un bord plateau à l’issue du spectacle afin d’échanger avec le public autour de l’oeuvre classique de Samuel Beckett, Fin de Partie.

Vendredi 3 mars 

Dimanche 12 mars


 

mercredi 22 février 2023

Over Dance à Chaillot: Bien danser la bienveillance

 Le sujet de l'âge est un sujet délicat si ce n'est crispant sinon excédant. Il suffit de jeter un coup d'oeil sur l'actualité. Sociale et politique bien sûr mais aussi tout ce qui concerne la santé et le soin. Et également, tout ce qui revient en tête des préoccupations, que ce soit l'inclusion, le soin, la prise en compte des inégalités... Il y a ainsi quelques sujets qui font lentement leur chemin et émergent, passant de la discussion personnelle et de la revendication marginale à une visibilité plus large et infusant la création artistique. Quelques pièces ont mis en scène des personnes âgées et Aterballetto, Fondation Nationale de la Danse, le seul centre chorégraphique national d'Italie, a sollicité Rachid Ouramdane et Angelin Preljocaj pour  interroger le "corps vieillissant".

Le résultat, présenté du 15 au 23 février à Chaillot, Théâtre National de la Danse, Over Dance est constitué de deux pièce complémentaires.


Over Dance - Birthday Party - Rachid Ouramdane - Photo: Patrick Cokpit


C'est avec Birthday party, la pièce la plus courte, chorégraphiée par Rachid Ouramdane que débute la soirée. Elle met en scène deux personnalités qui ont eu une belle carrière entre autres dans le music hall et le divertissement: Herma Vos qui, du fait de sa grande taille (1,86 m), n'a pas pu être danseuse classique mais a fait une carrière dans le cabaret (Lido et Paradis Latin) puis comme comédienne et chanteuse de jazz. Et Darryl E Woods qui, après des prestations dans des comédies musicales, est arrivé dans les compagnies d'Alain Platel et Sidi Larbi Cherkaoui et qui a gardé une belle agilité et prestance. Il incarnent devant nous un couple qui déborde de nostalgie, rejouant avec tendresse des figures imposées des spectacles du temps passé, le cabaret, la revue, les danses de claquettes et un Cha cha cha entraînant, les saluts et les appels au public. Ils se cherchent aussi l'un l'autre, essayant de se retrouver, enveloppés dans les mélodies tournoyantes du piano de Jean-Baptiste Julien. On sent beaucoup de bienveillance et d'attention, mais également une bonne dose de regrets et de désillusions sinon d'amertume, presque d'inquiétude et d'effroi vers la fin. La vie, quoi!


Over Dance - Birthday Party - Rachid Ouramdane - Photo: Patrick Cokpit



Changement de style avec la pièce d'Angelin Preljocaj où le spectacle déborde, où les personnages sont vêtus comme dans les contes de fées ou dans l'héroïc fantasy et où, pendant cinquante minutes vont alterner des tableaux d'ensemble et des duos ou doubles duos magnifiquement interprétés. Les huit danseuses et danseurs - Mario Barzaghi, Sabina Cesaroni, Patricia Dedieu, Roberto Maria Macchi, Elli Medeiros, Thierry Parmentier, Marie-Thérèse Priou, Bruce Taylor. Pas plus jeunes que les précédents, même plus âgé(e)s, sur une musique de 79D qui accueille également Anton Bruckner, Józef Plawiński, Paul Williams, Lee Hazlewood, Jean-Sébastien Bach, Maxime Loaëc, Craig Armstrong et les Stinky Toys, ils et elles enchaînent des variations sur les multiples aspects que la vie réserve aux vieux, mais pas que. Nous assistons ainsi à des chorégraphies allant de l'humour au sport, du combats et même des odes à la liberté sexuelle. 


Over Dance - Un Jour Nouveau - Angelin Preljocaj - Photo de répétition: Julien Bengel 


Une belle distribution des pièces très bien enchaînées, des grandes chorégraphies d'ensemble. Les interprètes, pas forcément professionnels sont pris et présentés tels quels, avec leur force ou leur faiblesse, leur caractère et leurs spécificités, laissant s'exprimer leur personnalité, comme le rappeur semi-burlesque ou diva ou la rockeuse (Elli Medeiros) qui nous offre une prestation chantée de son cru, un morceau bien punk de son groupe des années 70, les Stinky Toys. Angelin Preljocaj a tenu compte de chaque personne pour lui offrir une place dans ce univers un peu décalé, ce spectacle qui prouve que la fragilité et la diversité peut s'insérer dans une prestation collective et aboutir à un vrai spectacle.


La Fleur du Dimanche