jeudi 25 novembre 2021

Chère Chambre au TNS: L'effet onde de la bonté

 Pauline Haudepin, dont nous avions pu apprécier l'univers de conte de fées dans sa précédente pièce au TNS "Les terrains vagues" (qui adaptait le conte Raiponce) bascule avec "Chère Chambre" plutôt dans le mythe. Son univers reste peuplé d'un imaginaire merveilleux et la mise en scène et la scénographie mouvante de cette chambre nous emmènent également dans l'exploration d'un intérieur qui se dévoile et se construit au fur et à mesure.

TNS - Chère Chambre - Pauline Haudepin - Photo: Jean-Louis Hernandez


Ce qui est une espace étriqué au début avec les murs poussés vers le public, va s'ouvrir et se remplir au cours de la pièce pour réorienter le récit. Cette chambre est un personnage à part entière à qui Chimène, dans sa lettre dictée à son journal intime dit adieu: "Toute sortie est définitive, pourtant je sors quand même". Et la créature qui, tout au début de la scène, sort par la porte à reculons à quatre pattes, cachée par ses longs cheveux, va révéler son énigme en deuxième partie de la pièce.

Chimène (maginifique et toute en douceur et tendresse Claire Toubin) quitte cette chambre et ce foyer familial chaleureux pour semer la bonté et se donner à un inconnu, malade. Ce don, qui en retour, et c'est tout le drame de cette histoire qui se construit en puzzle devant nos yeux, signifie pour elle la mort et pour ses proches, sa mère Rose et son père Ulrich ainsi que sa compagne Domino un choc, une prise de conscience d'une perte, un travail de deuil qui, curieusement se fait avant sa mort même. Les scènes suivantes vont en montrer les effets - divers - sur les uns et les autres.


TNS - Chère Chambre - Pauline Haudepin - Photo: Jean-Louis Hernandez

Sur les parents par exemple une certaine sidération et un discours entremêlé de paroles parallèles qui nous en font deviner la nouvelle et pour Domino plutôt un surgissement de colère et des scènes de jalousie et de violence. Le texte de Pauline Haudepin construit un univers poétique plein de fabuleux et de bienveillance et brosse un portrait de ces personnages à petites touches très sensible et avec humour. Ces parents qui n'arrivent pas à s'y faire, cette mère (énergique Sabine Haudepin) qui se met en colère, ce père aimant (placide Jean-Louis Couloc'h) qui arrondit les angles mais qui, en révolte, soutient sa femme dans un sursaut. Et Domino, farouchement dominante prof de philo (vigoureuse Dea Liane) qui, après avoir parlé du "sacrifice - rendre sacré", à la fin, après avoir perdu sa colère, craque et demande: 

"Y a-t-il quelqu'un pour me prendre dans ses bras?".


TNS - Chère Chambre - Pauline Haudepin - Photo: Jean-Louis Hernandez

La deuxième partie de la pièce va d'ailleurs, avec le personnage mystérieux de Theraphosa Bondi interprété par Jean-Gabriel Manolis qui, tel le visiteur dans le film de Pasolini, arrive, presque muet pour apporter la bienveillance à chacun. Ce presque "double" de Chimène réconcilie les personnages avec eux-mêmes et leur passé, leurs rêves dans une chorégraphie douce des sentiments et en leur posant des questions qui les font avancer dans leur parcours pour les réconcilier. La musique de Rémi Alexandre, douce elle aussi participe à cette ambiance de réconciliation et de bonté. Et la scènographie de Salma Bordes et les lumières de Mathilde Chamoux font vivre cet univers qui complète de la chambre à l'hôpital à salle de classe et à l'atelier de peinture pour finir par la chambre partagée des éléments de la vie des personnages. Ne pas oublier le papier peint aux fleurs roses qui guide ce trajet, et les costumes dont celui magnifique de Theraphosa Bondi.


TNS - Chère Chambre - Pauline Haudepin - Photo: Jean-Louis Hernandez

Pauline Haudepin, avec cette pièce La Chambre arrive à nous faire entrer dans cet univers mystérieux qui hante les pensées d'une jeune fille de vingt ans qui crie son désespoir, son envie d'amour, de don et de partage, cette envie de changer le monde autrement, de créer ce monde d'après. Cette pièce écrite avant la pandémie et qui cherche une solution pour nos relations est furieusement prophétique et actuelle.


La Fleur du Dimanche  


Chère Chambre

Strasbourg - TNS du 25 novembre au 5 décembre

Paris - Théâtre de la Cité Internationale du 17 au 29 janvier 2022

CRÉATION AU TNS
COPRODUCTION
Texte et mise en scène Pauline Haudepin
Avec Jean-Louis Coulloc’h, Sabine Haudepin, Dea Liane, Jean-Gabriel Manolis, Claire Toubin
Scénographie Salma Bordes
Lumière Mathilde Chamoux
Costumes Solène Fourt
Composition musicale et son Rémi Alexandre
Plateau et régie générale Marion Koechlin
Production et administration Agathe Perrault – La Kabane
Création le 25 novembre 2021 au Théâtre National de Strasbourg
Les décors et costumes sont réalisés par les ateliers du Théâtre National de Strasbourg
Production Théâtre National de Strasbourg et Compagnie Theraphosa Blondi
Coproduction Théâtre de la Cité Internationale
Avec l'aide à la création de la DRAC Grand Est
Avec la participation artistique du Jeune théâtre national
Avec le soutien des Tréteaux de France et du Théâtre Gerard Philipe - CDN de Saint-Denis
Avec le soutien du Fonds de dotation création Porosus et de La Chartreuse − Centre national des écritures du spectacle.
Pour Chère Chambre, Pauline Haudepin est lauréate de l'aide à la création de textes dramatiques ARTCENA et de l'aide à l'écriture de la mise en scène de théâtre de l'Association Beaumarchais-SACD. 
Pauline Haudepin est artiste en résidence au Théâtre de la Cité Internationale. Elle a été l'une des artistes présélectionnés par le Dispositif Cluster 2017 initié par Prémisses.
Production et administration de la compagnie Agathe Perrault − La Kabane
Pauline Haudepin est artiste associée au Théâtre National de Strasbourg    


mercredi 24 novembre 2021

Deux Amis au TNS: A la vie, à la mort,... un parcours théâtral éblouissant

 La pièce commence à 100 à l'heure, les dialogues filent comme des fusées et nous submergent, les deux comédiens Charles Berling et Stanislas Nordey ne nous laissent aucun répit pour cette nouvelle pièce de Pascal Rambert "Deux Amis" qui est jouée su TNS sur un plateau en "chantier". Nous sommes dans une "répétition", ou plutôt dans un vaste tour d'horizon de ce que peut être le théâtre et la vie, le théâtre de la vie, l'amitié et l'amour du théâtre, l'amitié jusqu'à l'amour. Tour à tour, nous allons parcourir différents moment de cette rencontre avec et grâce au théâtre, entre ces deux amis qui s'aiment - qui s'aiment vraiment sur scène dans une scène presque comique.


TNS - Deux Amis - Pascal Rambert - Charles Berling - Stanislas Nordey - Photo: Jean-Louis Fernandez

Le comique s'invite d'ailleurs aussi très souvent, d'une part avec la référence à Molière avec une répétition d'une scène du Tartuffe qui sera jouée. C'est aussi une référence à Antoine Vitez, le père spirituel de ces deux amis qui, justement voudraient - et sont en train de monter les "quatre Molière" en référence historique et hommage au maitre. Tout cela nous amène à des souvenirs, des digressions, des rappels de moments vécus, fictifs puisque le texte invente la vie de ces deux amis. Mais bien sûr il fait référence et lien avec Charles Berling et Stanislas Nordey, devenus les personnages Charles et Stan dans la pièce écrite par Pascal Rambert spécialement pour eux, à la demande de Stanislas Nordey, qui a soufflé le deuxième personnage à Pascal. On y voit ou plutôt entend leur rencontre, leurs échanges et leurs chamailleries, ce qui les lie et ce qui, en les opposant les lie encore plus. Une vrai radiographie de l'amitié au travers et grâce au théâtre, leur passion. Théâtre qu'ils ont un moment placé au-dessus de tout, comme étoile du Berger, à suivre, pour changer de cap pour l'un d'eux.


TNS - Deux Amis - Pascal Rambert - Charles Berling - Stanislas Nordey - Photo: Jean-Louis Fernandez

Vitez, leur mentor qui est aussi l'occasion de rejouer une scène de "Ma nuit chez Maud" de Rohmer, où il jouait, et dans laquelle la mère de Stanislas apparaît (personnage à qui sera dédié le prochain texte de Pascal Rambert qui se plait à inventer des pièces pour et sur des comédiens).

 

TNS - Deux Amis - Pascal Rambert - Charles Berling - Stanislas Nordey - Photo: Vincent Berenger

Deux  amis parle aussi des critiques de théâtre, des metteurs en scène (en dehors de Vitez, ceux d'aujourd'hui (qui n'écoutent, ni ne regardent les comédiens...), et permet, dans des "pauses" cinématographiques de l'action (on respire un peu) de creuser chacun des personnages par les yeux de l'autre. Les actions sur scènes sont rythmées, variées, on pase du théâtre en cours au passé, d'une scène jouée à des références, d'une scène d'amour à une scène de jalousie mémorable (critique des instruments moderne que sont le téléphone et ses messages intrusifs et possiblement destructeurs).


TNS - Deux Amis - Pascal Rambert - Charles Berling - Stanislas Nordey - Photo: Vincent Berenger

Puis partir dans une grande scène de défoulement et enfin verser dans une réflexion philosophique sur la mort dans une scène qui pourrait faire penser au Christ de Holbein (un peu plus dodu) qui nous rappelle, dans l'idée des Vanités à la fragilité et la finitude de la vie humaine. En somme, un parcours riche dans le sujet de l'amitié, de la relation et de l'art, du théâtre, écrit dans un style frénétique et flamboyant que les deux comédiens servent à merveille dans toutes les finesses de l'interprétation.


La Fleur du Dimanche   j

mardi 23 novembre 2021

Robyn Orlin à Pôle Sud: La roue tourne dans/sur la tête et la danse est colorée

 Ce qui frappe dès le début du dernier spectacle de Robyn Orlin, We wear our wheels with pride... ("Nous portons nos roues avec fierté et nous colorons vos rues… nous avons dit “bonjour” à Satan en 1820" comme le dit le titre intégral) donné à Pôle Sud, c'est que les danseurs (et par là également Robyn Orlin) ne nous laissent pas tranquillement dans nos fauteuils.  

We wear our wheels with pride - Robyn Orlin - Pôle Sud

Un petit clin d'oeil à la technique pour ne pas faire le noir dans la salle, une complicité qui s'établit entre les sept plus un(e) danseur.euse.s qui va jouer de plus en plus tout au long du spectacle avec des apostrophes ou de longues tirades et des récits (en anglais) qui seront à destination de la salle. Chacune et chacun (se) raconte son histoire et essaie de faire bouger le public (un balancement va-et-vient d'avant en arrière pour expérimenter le mouvement du rickshaw, ce moyen de transport, également instrument de domination et de ségrégation du colonialisme) ou le faire chanter ou frapper dans les mains pour l'entraîner sur le trajet de cette prise de conscience d'une ségrégation presqu'oubliée. 


We wear our wheels with pride - Robyn Orlin - Pôle Sud

Mais le discours, et le résultat n'est pas triste: les moyens et les techniques nous en mettent plein les yeux: Les chants nous envoutent - magnifique prestation de la chanteuse Anelisa Stuurman dont les capacités de la voix (double au moins) sont soutenues par une technique sonore impeccable et les multiples instruments (guitare, basse, percussion et électronique) de Yogin Sullaphen - les costumes chatoyants et colorés de Birgit Neppl, même les shorts, bermudas, survêtements et maillots sont colorés, sans compter sur les magnifiques tissus, portés ou posés à terre comme fonds de couleur. Et ces fonds sont superbement travaillés à la vidéo par Eric Perroys, passant rapidement du noir et blanc du début à un foisonnement coloré en fonds de scène sur l'écran qui reprend les images soit vues du dessus, soit de face ou encore du banc-titre foisonnant de tissus et de bordures lors de la présentation des "Masques", ces parures personnalisées que chacun des danseurs s'est attribué, à l'image de ces "chauffeurs" qui se servaient de leurs pieds et étaient déguisés, bariolés et masques pour transporter les blancs à l'époque (Le spectacle leur est dédié et Robyn Orlin note qu'il dépassaient rarement les 35 ans.).


We wear our wheels with pride - Robyn Orlin - Pôle Sud


Le spectacle nous en met plein la vue, dans un rythme endiablé, et un foisonnement de couleurs, renforcé par l'image projetée, elle-même jouant de l'écho, du ralenti et de la démultiplication. La chorégraphie est dynamique, les danseurs et danseuses (Sunnyboy Motau, Oscar Buthelezi, Eugene Mashiane, Lesego Dihemo, Sbusiso Gumede et Teboho Letele) alternent entre mouvements d'ensemble bien denses et solos qui ressemblent à des battles avec pose finale immortalisée à l'écran. S'y rajoute toute l'agitation sur la barre couverte de boites de boissons multicolores, comme un guidon géant sur lequel on fait des acrobaties ou on joue à la balançoire.


We wear our wheels with pride - Robyn Orlin - Pôle Sud

C'est un spectacle complet: ça bouge, ça  danse, ça chante, ça parle, ça raconte des histoires, ça s'agite, ça éblouit, ça plait, preuve que l'engagement politique n'est pas forcément triste, il peut être joyeux et vivant.


La Fleur du Dimanche 


We wear our wheels with pride - Robyn Orlin - Pôle Sud

Du 23 au 25 novembre

dimanche 21 novembre 2021

1202 billets pour 100 calendriers... Vous pigez?

 1202 billets ont été publiés depuis le 20 février 2011. En dix ans (un peu plus), cela fait environ 100 publications par an, presque deux fois plus que de dimanches dans l'année... C'est pas mal. Et ces 1202 billets ont été vus plus de 377.566 fois, un billet a été lu en moyenne 314 fois. Et certains plus de 2.000 fois! Merci à vous, les abonnés du blog, les fidèles lecteurs et celles et ceux qui arrivent par hasard.

Je vous ai un peu manqué, vous aussi d'ailleurs. Ce n'est pas que je n'écris plus, mais depuis la rentrée, entre le musique, le théâtre, la danse, le jazz et quelques expositions (vous allez bientôt avoir un bilan*), je n'ai pas eu beaucoup de temps pour vous faire part de mes TVA - Textes à Valeur Ajoutée. Alors pour m'excuser je vous en mets deux que je vous demande de lire attentivement (c'est pour rattraper le temps passé...).

Mais d'abord la fleur de ce dimanche, un bouquet de fleurs champêtres du mois de juin que je propose de mettre en couverture du calendrier 2022 - si jamais il y en aura un (à vous de me le dire):


Bouquet champêtre - Couverture du calendrier 2022 de La Fleur du Dimanche - Photo: lfdd


Et donc voici le TVA (qui va en faire réagir quelques-uns):

D'abord, un texte de Philippe Denis, un poète qui vient de nous quitter:

"Dans cette déconstruction de la langue que se veut ainsi l'écriture, la place principale ne revient plus à la subjectivité mais à l'attention portée aux paradoxes d'une existence qui sait qu'elle est elle-même lieu de contradiction."

En prime je vous mets un court poème de lui:

Comme un ver, aveugle dans le bois

je ronge pour avancer-

Je ne fais qu'un avec l'obstacle...


Et, cerise sur le gâteau, un extrait du livre de Laura Vaquez "La Semaine perpétuelle":

"Les pensées ne connaissent pas leur direction. Elles ne vont jamais quelque part. Les pensées commencent, mais elles ne vont pas quelque part."


A suivre....

* Comme promis, je vais vous mettre, un passé sommaire, de la chanson et des photos de fleurs à choisir pour un éventuel (ou deux?) calendrier(s)

Bon Dimanche 

La Fleur du Dimanche


vendredi 19 novembre 2021

Final en beauté de JAZZDOR: Bireli et Loueke: Duo de cordes au sommet

 Le Festival JAZZDOR se termine* en beauté à la Briqueterie en partenariat avec Schiltigheim Culture sur une intuition géniale de son directeur Philippe Ochem qu'il a eue en début d'année: faire se croiser sur scène pour une rencontre au sommet Lionel Loueke entre le Luxembourg où il vit et Bâle où il travaille, à Schiltigheim, la salle bien connue de Biréli Lagrène, pas loin de là où ce dernier est né.


JAZZDOR - Schiltigheim Culture - Lionel Loueke - Biréli Lagrène - Photo: lfdd

Ces deux virtuoses des cordes, qui se sont rencontrés lors des concerts avec des "Grands" du Jazz comme Stanley Clarke ou Herbie Hancock se retrouvent comme larrons en foire et se renvoient les notes allègres et virevoltantes. Dans des duos magnifiques, alternant le rôle de poseur de rythme et de mélodistes, sur des morceaux virtuoses ou plus rythmés, on sent une belle entente des deux guitaristes prodiges.


JAZZDOR - Schiltigheim Culture - Lionel Loueke - Biréli Lagrène - Photo: lfdd

Lionel Loueke se prend quelquefois à chanter des airs africains ou des rythmes des iles, tandis que Biréli Lagrène se sert de sa voix comme chambre d'écho, genre "vocoder" pour "augmenter le son de sa guitare. Le dialogue est riche et les courbettes ne manquent pas.


JAZZDOR - Schiltigheim Culture - Lionel Loueke - Photo: lfdd

Le plaisir est partagé, avec la salle, comble pour ce dernier concert, aussi et le public ne refuse pas de frapper des mains pour marquer le rythme. Le swing est bien présent, et à mi-temps, le temps de deux solos nous laisse apprécier les écritures personnelles de chacun.


JAZZDOR - Schiltigheim Culture - Biréli Lagrène - Photo: lfdd

Biréli prend sa basse pour un morceau plus rythmé où Lionel déploie ses accords de guitare. Et le Jazz danse en liberté avec ces deux compères aux doigts agiles. Pour finir un concert de presque deux heures, le rappel balance entre un battement de rythmes profonds et du picking léger et aérien, toute la variété de jeu qui éblouit le public. 

Et l'ons se donne rendez-vous à l'année prochaîne pour le prochain Festival! Non ! déjà la semaine prochaine avec JAZZDOR et toujours à la Briqueterie avec Thomas de Pourquery & Supersonic avec "Back to the Moon", on y retourne le 23 !


La Fleur du Dimanche


* Pour le billet de l'Ouverture du Festival JAZZDOR avec André Minvielle et Papanosh et le piano de Sophia Domancich, voir le billet "36 fleurs pour JAZZDOR: l'Ouverture piano et Prévert"

jeudi 18 novembre 2021

With a Smile, Ciné-Concert: Chaplin l'homme orchestre nous fait rire et pleurer

 Charlie Chaplin, un géant du film muet et du parlant est un magnifique comédien, un superbe comique, un grand acteur, et on le découvre grand danseur et compositeur de talent avec cette soirée "With a Smile" proposée par l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg à la salle Erasme du PMC. 

With a Smile - OPS - Frank Strobel - Chaplin - Photo: lfdd
With a Smile - OPS - Frank Strobel - Chaplin - Photo: lfdd

With a Smile - OPS - Frank Strobel - Chaplin - Photo: lfdd


Un concert où non seulement on écoute de la musique, mais on entend aussi fuser des rires (ce qui est rare dans ce respectable auditorium), des applaudissements nourris et des hourras pour saluer la magnifique prestation de l'orchestre et du chef Frank Strobel. Ce dernier, qui s'est fait une spécialité de proposer et de diriger des représentations de musiques de film est à l'origine, avec l'European FilmPhilharmonic Institute qu'il a cofondé, de ce programme alléchant et excitant. 

With a Smile - OPS - Frank Strobel - Chaplin -  The Kid - Photo: lfdd


Pour en revenir à Chaplin, le comédien qui a débuté comme danseur de claquette et comédien, a intégré à 19 ans la troupe de Music-hall avec Fred Karno, à Londres et en tournée aux Etats-Unis avant de jouer avec Mack Sennet puis à Hollywood à 25-26 ans. Très vite, à 30 ans, il fonde la société de Production United Artists (Les Artistes Associés) avec Douglas Fairbanks, Mary Pickford et D.W. Griffith, puis réalise son premier film The Kid à 32 ans. 

With a Smile - OPS - Frank Strobel - Chaplin - Le Dictateur - Photo: lfdd


Il est non seulement acteur, danseur, réalisateur mais également musicien et c'est lui qui propose les musiques ou les compositions qu'il joue sur son violon ou un piano, airs dont il supervise les arrangement ou les reprises de pièces classiques: Wagner ou que nous avons pu entendre sur les extraits du film Le Dictateur (Lohengrin) ou Brahms, avec la Danse hongroise N° 5, une superbe interprétation de la scène chez le barbier, où l'orchestre en direct soutient la tension qui plaque le spectateur dans son fauteuil en totale empathie avec le personnage sous les allègres et précis coups de rasoir de Charlot barbier. Sans oublier la bucolique parodie de L'Après-midi d'un Faune de Debussy où Charlot batifole dans les prés en compagnie de légères nymphes en référence à Nijinski. Debussy qui avait pressenti son talent à Charlot lorsqu'il avait à peine 20 ans en lui disant: "Vous êtes d'instinct un musicien et un danseur". 

With a Smile - OPS - Chaplin - The Kid - Photo: Nicolas Rosès


Et nous allons, tout au long de cette soirée pouvoir apprécier ces multiples talents, d'acteur, de clown sympathique, de philosophe (avec le discours "humaniste" du Dictateur), de mélomane et de compositeur, surtout, par ses partitions, ses mélodies et ses airs que nous allons redécouvrir tout au long du programme. Nous les connaissons et les retrouvons avec nostalgie, que ce soit la musique allègre de cirque et de parade, ses multiples scènes de poursuite, de sketches burlesques... la musique nostalgique ou romantique de ses histoires d'amour, ou d'amitié, de séquences empreintes d'humanisme, d'amour du prochain ou des hommes en général, ses critiques de la civilisation industrielle et du progrès froid,... ses scènes de fêtes, de bals ou de réjouissances aussi.


With a Smile - OPS - Frank Strobel - Chalie Chaplin - Photo: lfdd


With a Smile - OPS - Frank Strobel - Charlie Chaplin - Photo: lfdd


L'orchestre, tout de noir habillé va donc nous accompagner dans ce voyage chronologique dans le temps - On part, avec l'ouverture d'images d'archives des débuts du chanteur Charles Spencer Chaplin puis de ses premiers films (le personnage du vagabond et ses tentatives comiques de se nourrir, la touchante histoire du Kid, prétexte à combats et poursuites comiques, et un court-métrage "A la rencontre du Vagabond" (The Tramp) dont il a composé la musique plus tard, tout comme la très émouvante Swing Little Girl composée en 1968 pour "Le Cirque". La première partie de la soirée se clôt avec des extraits hilarants des Temps Modernes, avec une transposition de la folie du travail à la chaine qui déteint sur le héros, qui, confondant boulons et boutons, poursuit des femmes dans la rue dans son idée fixe de les "serrer" et surtout la chanson "Titine" 'Nonsense) en "charabia" ("Bogus language", un petit chef d'oeuvre qui se fait attendre, d'autant plus que c'est la première fois dans le monde que l'on entend la voix de Charlot (1936).

Entracte:


Musique de Leo Daniderff. Paroles de Charles Chaplin. Chantée par Charles Chaplin.

Se bella giu satore
Je notre so cafore
Je notre si cavore
Je la tu la ti la twah
La spinash o la bouchon
Cigaretto Portabello
Si rakish spaghaletto
Ti la tu la ti la twah
Senora pilasina
Voulez-vous le taximeter?
Le zionta su la seata
Tu la tu la tu la wa
(Cavore - from cavort?
Voulez-vous le taximeter?
Would you like the taximeter?)
Sa montia si n'amora
La sontia so gravora
La zontcha con sora
Je la possa ti la twah
Je notre so lamina
Je notre so cosina
Je le se tro savita
Je la tossa vi la twah
Se motra so la sonta
Chi vossa l'otra volta
Li zoscha si catonta
Tra la la la la la la ...

With a Smile - OPS - Frank Strobel - Chaplin - Limelight- Photo: lfdd

With a Smile - OPS - Frank Strobel - Chaplin - Limelight- Photo: lfdd

With a Smile - OPS - Frank Strobel - Chaplin - Limelight- Photo: lfdd


La deuxième partie de la soirée nous offre quelques chansons composées et chantées par Charlie Chaplin, (Un Roi à New-York, Mr. Verdoux et Le Cirque, qui finit dans une puissante envolée d'orchestre, suivies par des extraits du Dictateur dont j'ai déjà parlé. Suit le dernier film américain de Charlie Chaplin, Les Feux de la Rampe (Limelight), film désabusé et désespéré mais avec une musique magnifique, où il se peint en vieux clown alcoolique qui sauve une jeune danseuse de ballet du suicide. Un film où il exprime son dépit de ce pays qui l'a chassé (Le parton du FBI J. Edgar Hoover le soupçonnant d'être communiste l'ayant espionné des dizaines d'année lui fait refuser le visa de retour aux USA en 1952, ce qui fait dire à Chaplin:

"Que je revienne ou non dans ce triste pays avait peu d'importance pour moi. J'aurais voulu leur dire que plus tôt je serais débarrassé de cette atmosphère haineuse, mieux je serais, que j'étais fatigué des insultes et de l'arrogance morale de l'Amérique."

Charlie Chaplin dans son autobiographie "Histoire de ma vie"


With a Smile - OPS - Frank Strobel - Chaplin - Photo: lfdd

With a Smile - OPS - Frank Strobel - Chaplin - Photo: lfdd

With a Smile - OPS - Frank Strobel - Chaplin - The End - Photo: lfdd


Le Finale dédié à "Charlot Danseur" avec la "Danse des Petits Pains", l'acrobatique (et impressionnant danse en patins à roulettes les yeux bandés et quelques autres films qui prouvent son sens du rythme et de la chorégraphie - Qui permettent aussi à l'orchestre et leur chef de prouver tout leur talent d'interprétation et de synchronisation avec l'action sur l'écran enflamme la salle et un bis avec un dernier retour du "Les feux de la Rampe", émouvants à souhait nous laissent quelques airs que l'on se fredonne en retournant chez nous.


La Fleur du Dimanche

mardi 16 novembre 2021

J'aime "J'aime", j'aime Laure Werckmann et j'aime Nane Beauregard...

 Une déclaration d'amour, c'est en général pour quelqu'un d'autre. Dans la pièce "J'aime" adaptée du livre ("Roman" de Nane Beauregard édité chez POL en 2006), c'est un long monologue d'une femme, seule avec elle-même. Et Laure Werckmann, comédienne et metteuse en scène, se la joue seule en scène. Mais magnifiquement!

J'aime - Laure Werckmann - TAPS 


Pendant une belle heure elle va nous éblouir de son jeu habile et surprenant et passer par tous les stades possible des émotions, que ce soit par les expressions de son visage qui nous en dit deux fois plus que ce que dit le texte et lui apporte une variété d'interprétations, ou par les différentes attitudes et son voyage à travers le décor. Un décor somme toutes assez épuré dont je vous laisse découvrir les aspects cachés (un fauteuil, quelques ampoules et au sol ce qui ressemble à un tapis).

J'aime - Nane Beauregard - Laure Werckmann - TAPS - photo de répétitions


Dès l'entrée en scène elle va nous surprendre avec sa fausse timidité quand elle arrive et se rencogne sur son fauteuil qui a vécu, pour dérouler, avec malice son passé, ses pensées, ses souvenirs qu'elle réactive pour marquer, nommer cet amour pour son homme, son mari, son amoureux. Et elle va passer en revue toutes sortes de situations ou d'attitudes, comme tous les détails de son corps qui le lui font aimer. Parler de son corps, son physique, sa peau, sa présence, leur intimité, leur sexualité, leur sociabilité, ses attitudes, ses relations, leur relations, des généralités comme des détails de lui, d'eux, de leur vie, mis en scène avec surprise. Quelques-unes de ces surprises tenant à peu de choses, un détail dans le changement d'éclairage, une nouvelle ambiance qui introduit une nouvelle relation, une pluie d'étoile qui nous emporte dans les rêves, une atmosphère étrange, de conte de fées ou une ambiance intime et sensuelle... Des changements de tons et de rythme, un cheminement où la comédienne nous emmène dans son intimé, dans sa tête, dans sa quête d'amour, d'amour de lui, d'amour de soi, où l'aveu de l'amour (j'aime... "qu'il m'aime,... l'aimer...") n'est pas le dernier mot mais l'invitation à nous spectateurs à nous en emparer également pour nous faire nôtre ce sentiment et le partager, le jouer, le dérouler encore.

J'aime - Nane Beauregard - Laure Werckmann - TAPS - photo de répétitions


Et nous disons aussi "J'aime"...    

J'aime ce texte qui navigue entre Godard, Duras et l'Oulipo de Perec mais néanmoins plein de tendresse et d'amour.

J'aime ce jeu qui nous embarque dans une danse de séduction où nous nous demandons si ce n'est pas de nous qu'elle parle, en tout cas c'est ce que l'on aimerait.

J'aime  cette mise en scène fragile, sur la pointe des pieds où l'on partage une vraie complicité avec le personnage.

J'aime cette ambiance de boudoir où nous passons un moment agréable et intime avec cette femme fragile et forte à la fois, qui sait ce qu'elle a, ce qu'elle veut et se le dit et le répète à l'envi.

J'aime aussi les belles lumières de Philippe Berthomé, l'aide à la scénographie d'Angeline Croissant, La très belle musique qui nous embarque à la fin (un tout petit peu trop forte pour le voyage le soir de la première) d'Olivier Mellano et la présence et l'agilité à la régie de Virgine Watrinet, et toute l'équipe qui a permis ce spectacle, et les coproducteurs qui vont le tourner. 

J'aime cette expérience théâtrale, ce pari de présenter ce texte sans artifice, rien que dans le souffle habité et convaincant de cette femme qui ose dire "J'aime" à elle et à nous.


La Fleur du Dimanche


J'aime

Au TAPS Strasbourg, du 16 au 20 novembre 2021

Texte : Nane Beauregard
Adaptation, mise en scène et jeu : Laure Werckmann
Collaboration à la mise en scène : Noémie Rosenblatt
Lumières : Philippe Berthomé
Musique : Olivier Mellano
Costumes : Christian Lacroix
Production : La compagnie Lucie Warrant / Artenréel#1
Administration : Artenréel#1- Joël Beyler
Coproductions (en cours) : TAPS – Théâtre actuel et public de Strasbourg, Théâtre de la Cité – CDN Toulouse Occitanie…