samedi 5 octobre 2024

Week-end Musica à Metz - un samedi en sept étapes - la musique partout

 Le Festival Musica pour clore les festivités s'offre un week-end entier à Metz avec une riche programmation. Et dans de nombreux lieux, en particulier en collaboration avec la Cité Musicale de Metz à l'Arsenal (cela a commencé vendredi soir avec Mirlitons de François Chaignaud) et le Centre Pompidou, mais également un centre social-médiathèque L'Agora, une boite de nuit la Douche Froide et de nombreux lieux mystérieux avec les concerts pour soi.


Etape 1: Le concert pour soi

La journée commence dès potron-minet ce samedi dans les rues de Metz où justement il y a peu de chats avant l'ouverture des magasins. Rendez-vous est donné à l'église Saint Maximin. Le lieu du concert est tenu secret comme on en a l'habitude déjà à Strasbourg (voir ceux de 2023 et 2022). A Metz cela se passe dans une dizaine de lieux plus ou moins privés. Le nôtre se déroulera dans un bel atelier d'artiste, celui d'Hélène Roux peintre et graveur qui expose également d'autres artistes ami(e)s sur ses murs. Elle travaille à partir de plantes qu'elle arrive à immortaliser sur papier en nos faisant toucher la beauté de la nature. 

Festival Musica - Concert pour soi - Photo: Robert Becker

Dans cet environnement stimulant, nous avons droit à quatre oeuvres par deux musiciens de l'orchestre National de Metz Grand Est, l'altiste Alain Celo et le violoncelliste Philippe Baudry. Pour commencer à l'alto, Deux pièces pour alto solo (2015) de François Narboni, un musicien né en 1963 et installé à Metz. La première pièce est intériorisée avec quelques pizzicatos et glissandos, des notes qui se déploient. La deuxième est plus rapide, obsessionnelle, avec des coups d'archets qui s'allongent et un jeu qui mixe à la fois le rythme et la mélodie. Une belle découverte. 

Musica - Concert pour soi - Dominique Lemaître - Alain Celo - Philippe Baudry - Photo: Robert Becker

Musica - Concert pour soi - Dominique Lemaître - Alain Celo - Philippe Baudry - Photo: Robert Becker

La deuxième pièce, Hélix (2022) de Dominique Lemaître (1953-) voit, pour commencer l'alto monter en gamme puis le violoncelle lui aussi monte dans les aigus. Les deux mélodies s'enroulent l'une autour de l'autre, des pizzicatos se répondent puis à nouveau les deux instruments font des montées en parallèle qui se suivent comme dans un escalier en colimaçon. Suit une Sarabande de Jean-Sébastien Bach interprétée au violoncelle par Philippe Baudry, grave, sérieuse, mystérieuse, intérieure. 

Musica - Concert pour soi - Bach - Sarabande - Philippe Baudry - Photo: Robert Becker

Et pour finir, le duo nous offre Music to go (1995) de Betsy Jolas presque centenaire. Comme une chanson sombre, qui s'étend et se distend (à l'alto) et s'évanouit. L'expérience est très intéressante à la fois par la proximité avec les musiciens, on est immergé dans la musique, on la vit intérieurement, et par les échanges à la fois sur les pièces, sur le jeu, sur les compositeurs et avec eux personnellement dans le temps d'échange qui est (p)réservé après ce concert. 


Etape 2: Les Percussions de Strasbourg à l'Agora à Metz: EGAL =

Musica continue son voyage en presque banlieue à Metz Nord, dans le beau bâtiment mixte à la fois centre social, médiathèque, espace numérique et agora des mômes avec un spectacle cher aux Percussions de Strasbourg et à Musica, Egal= qui travaille l'inclusivité surtout en direction des sourds et malentendants. 

Festival Musica - Percussions de Strasbourg - Simon Løffler - Photo: Robert Becker

Nous avions déjà pu apprécier la Pièce à écouter avec les dents pour trois musicien·nes de Simon Løffler, le projet étant né à 2019 et s'affine.  Cette pièce qui permet d'entendre un glockenspiel par conduction osseuse - les spectateurs l'écoutent en mordant une baguette de bois qui fait office de haut-parleur, a été complétée par d'autres modalités de perception. 

Festival Musica - Percussions de Strasbourg - Simon Løffler - Photo: Robert Becker

Festival Musica - Percussions de Strasbourg - Simon Løffler - Photo: Robert Becker


En particulier Tlön (1995) de Mark Applebaum, une pièce visuelle pour 3 chef·fes d’orchestre sans musicien·nes - c'est le public qui en fait office et qui est censé "inventer" la musique qu'il voit dirigée (deux styles de pièces, une plus moderne, une plus classique à priori. 

Festival Musica - Percussions de Strasbourg - Mark Applebaum - Photo: Robert Becker

Festival Musica - Percussions de Strasbourg - Mark Applebaum - Photo: Robert Becker

Suite aux échanges avec le public, principalement celui qui est ciblé, c'est la pièce qui amène le moins d'imaginaire, alors que pour Offertorium : Behandling A (2018), une pièce tactile pour un musicien et une musicienne où les gestes - caresses, pincements, effleurements, petites frappes sur le visage, le crâne, le contour des yeux, la bouche - effectués par chaque percussionniste sur l'autre en face ont ouvert l'univers sonore des spectateurs. On imagine apparemment plus facilement ce qui n'est pas déjà "codé". 

Festival Musica - Percussions de Strasbourg - Jeppe Ernst - Photo: Robert Becker

Festival Musica - Percussions de Strasbourg - Jeppe Ernst - Photo: Robert Becker

La pièce de James Tenney, Having never written a Note for percussion (1971) qui est une performance pour deux tam-tam ou gongs qui met en scène la vibration continue d’un trémolo puis d'une descente de puissance des instruments pendant dix minutes permet à tous d'expérimenter la transmission des vibrations croissantes dans l'air, à travers le sol (un peu moins avec le béton), les portants des instruments ou directement ceux-ci avec les effets de vibrations en toute proximité, d'air bien en mouvement et de chaleur transmise. Une expérience très simple mais originale et concrète qui a impressionné le public. 

Festival Musica - Percussions de Strasbourg - James Tenney - Photo: Robert Becker

Festival Musica - Percussions de Strasbourg - James Tenney - Photo: Robert Becker

Festival Musica - Percussions de Strasbourg - James Tenney - Photo: Robert Becker

Festival Musica - Percussions de Strasbourg - James Tenney - Photo: Robert Becker

Festival Musica - Percussions de Strasbourg - James Tenney - Photo: Robert Becker


Etape 3: Un pas de côté, Les chaises musicales d'Anne Theresa de Keersmaeker au Centre Pompidou


Dans le cadre de l'exposition "La Répétition" au Centre Pompidou-Metz, le spectacle Rosas danst Rosas - en fait le deuxième mouvement (20 minutes) de la pièce (qui fait cent minutes) - est montré plusieurs fois ce week-end. Voir mon billet: Musique et Danse 

Centre Pompidou Metz - Rosas danst Rosas - Anne Teresa de Keersmaeker - Photo: Robert Becker


Etape 4: Le piano minimaliste - 1. Melaine Dalibert 

Une très belle initiative du Festival Musica à Metz en collaboration avec la Cité Musicale de Metz, c'est un cycle de quatre concerts consacrés au piano, version musique minimaliste, avec quatre interprètes. Celui qui ouvre le bal, c'est Melaine Dalibert, à la fois interprète mais aussi compositeur qui, pour nous mettre en train nous offre le Travel Song (1981) de Meredith Monk. 

Festival Musica - Piano Minimaliste - Melaine Dalibert - Photo: Robert Becker

Une oeuvre qui nous parle de voyage, et nous emporte tout de suite avec un bon rythme, des roulements et des répétitions, la roue tourne. Suit la pièce d'Ann Southam Remebering Schubert (1993), une tentative d'épuisement de la mémoire d'un Lied de Schubert par des répétitions, de reprises, des mélanges, des accélérations, des glissades et des ralentissements de cette mélodie qui varie. 

Festival Musica - Piano Minimaliste - Melaine Dalibert - Photo: Robert Becker

Piano (1998), une pièce contemplative de Mark Hollis clôt la cycle et Melaine Dalibert explique sa méthode de composition "fractale" qui semble très mathématique, en adition de notes dont il présente une oeuvre inédite, sans titre, qui au jeu se révèle pleine de surprise et de richesse d'interprétation et d'écoute, entre autres grâce aux notes et résonnances qui se prolongent en longs sons qui nous envoient loin, comme dans l'espace. Les variations se répètent bien sûr mais le jeu est plein de doigté et de délicatesse.

Festival Musica - Piano Minimaliste - Melaine Dalibert - Photo: Robert Becker

Avec Jeu de vagues (2020) il démarre avec une frappe très rapide en haut du clavier qu'il répète sur une bonne durée puis une descente en gamme, longue et lente sur un rythme très denses, presqu'une danse chtonienne. On imagine la capacité hypnotique de cette pulsation de laquelle émerge quelques notes seules dans la masse. Et pour finir il nous gratifie d'un bis avec "Song" une chanson d'adieu...


Etape 5: Le piano minimaliste - 2. Stephane Ginsburgh 


Le deuxième programme du piano minimaliste, c'est Stephan Ginsburg qui rend hommage à Frederic Rzewski dont nous avons pu apprécier The People united will never defeated  (voir le concert du dimanche 22 septembre). Stephan Ginsburg a connu Frederic Rzewski à Liège où il était son élève et il interprète deux pièces de "speaking pianist". 

Festival Musica - Piano Minimaliste - Stephane Ginsburg - Photo: Robert Becker

Festival Musica - Piano Minimaliste - Stephane Ginsburg - Photo: Robert Becker

Dans la première Stop the war (2003), il répète régulièrement et d'un manière calme et posée, la phrase titre, comme s'il devait convaincre le monde entier d'arrêter la guerre (ce qui malheureusement est toujours d'actualité). Il commence d'ailleurs de manière beaucoup plus virulente en frappant du poing sur le piano fermé mais il peut aussi chuchoter la phrase qui revient à intervalle régulier ponctuer son jeu, très varié, avec des changements de rythme, jusqu'à la fin où l'on entend "or it will stop us". 

Festival Musica - Piano Minimaliste - Stephane Ginsburg - Photo: Robert Becker

Festival Musica - Piano Minimaliste - Stephane Ginsburg - Photo: Robert Becker

Festival Musica - Piano Minimaliste - Stephane Ginsburg - Photo: Robert Becker

De Profundis (1991) est aussi une pièce parlée jouée avec un texte d'Oscar Wilde dite également d'une voix calme, mais aussi ave des bruitages (il siffle dans un mirliton et on entend un klaxon) et des onomatopées, des halètements, qui parle de souffrances et de peines, avec quelques envolées et des moments franchement pathétiques, presqu'un oratorio funèbre et dont les dernières paroles sont "What an ending, what an ending,... what a wonderful begining".


Etape 6: Les Percussions de Strasbourg à l'Arsenal – 100 cymbales de Ryoji Ikeda


La pièce avait été jouée en 2020 en première nationale (créée en 2019 avant le Covid à Los Angeles) à Strasbourg lors de l’ouverture du Festival Musica. C’était une drôle de période et l’ambiance était bleue comme les centres de soins de l’époque. Le public était disposé autour de ces 100 cymbales, spécialement choisies par Minh-Tâm Nguyen en Turquie alors que les déplacements étaient encore difficiles. 

Festival Musica - Percussions de Strasbourg - 100 Cymbales - Photo: Musica

Ici à Metz, dans cette salle de l’Arsenal  conçue par Ricardo Bofill, à l’architecture monumentale et à l’acoustique exceptionnelle nous sommes en surplomb de la scène et nous profitons d’une vue plongeante pour apprécier la chorégraphie des percussionnistes. Ils se déplacent selon une organisation spatiale millimétrée, comme un ballet minimaliste. La musique, elle, l’est aussi. 

Festival Musica - Percussions de Strasbourg - 100 Cymbales - Photo: Musica

Au départ les musiciens caressent les cymbales qui produisent ainsi comme des nappes électroniques. Les cymbales de différentes tailles et de différentes finitions engendrent des sons et des harmoniques qui font un tapis sonore très discret. Minh-Tâm Nguyen se retrouve au centre de ce carré de cent, les autres sur les bords. 

Festival Musica - Percussions de Strasbourg - 100 Cymbales - Photo: Musica

Il commence à frapper deux cymbales et les uns après les autres les musiciens font de même. Un frémissement émerge de la nappe sonore puis un bruissement de plus en plus présent. Les percussionnistes continuent de dessiner des figures géométriques den la carré. Les frappes se font plus fortes vers le centre des cymbales et le son se fait plus grave. Maintenant les musiciens dessinent un flèche vers le public et un son aigu jaillit d’un cymbale puis s’éteint. Un autre puis plein d’autres prennent la relève dans un dernier jaillissement. Silence.


En deuxième partie de soirée, une expérience qui nous semble intéressante, c’est la transcription pour cornemuse, bombardes et binious par Erwan Keravec de quelques œuvres parmi les premières de Philip Glass. Ainsi, après avoir pu assister au démontage expresse de l’installation des 100 cymbales, nous nous retrouvons avec un plateau nu ponctué de néons posée à la verticale et qui vont éclairer les traversées lentes des sonneurs, d’abord un puis deux puis trois, quatre, interprétant d’abord Two pages dans cette salle immense, du fond de la scène. Le son lancinant des instruments perce le silence et presque les oreilles, quelques sons plus graves sont les bienvenus.

Festival Musica - Erwan Keravec


Pour Music in fifths le son est un peu plus chaud, plus mesuré, plus modéré aussi et deux sonneurs sont positionné tout en haut des marches au fond de l’arrière scène. Avec Music in contrary Motion, la musique, écrite au départ pour un orgue électronique se complexifie un peu avec des échos et des airs qui se répondent. Et l’on finit avec Music in Similar Motion où les sonorités se font plus chaleureuses, s’assemblent et donnent un résultat moins mécanique. 



Nous connaissons l’esprit de découverte et d’expérience d’Erwan Keravec, avec Philip Glass il a prouvé qu’il pouvait se frotter à la musique minimaliste, un peu hypnotique, même si l’écoute n’est pas forcément très agréable.


Etape 7: La nuit alternative à la Douche Froide

Pour finir la soirée Musica collabore avec Fragm/ent, une association qui fait vibrer la culture alternative messine depuis plus de vingt ans pour offrir un programme à la Douche Froide en trois temps. Nous avons pour commencer le rock avant-gardiste de MoE - le duo du bassiste norvégien  Guro S. Moe et le guitariste Håvard Skaset avec le batteur japonais  Ikuro Takahashi. 

Festival Musica - Yeah You - Douche Froide - Photo: Robert Becker

Festival Musica - Yeah You - Douche Froide - Photo: Robert Becker


Suit l'électro-noise de Yeah You, un père et de sa fille, Gustav Thomas et Elvin Brandhi qui font crisser les synthés et dérailler la voix. Et cela finit avec les mixs éclectiques de Fearless Alfredo. Une soirée déconseillé aux oreilles sensibles (100-110 db).


La Fleur du Dimanche

vendredi 4 octobre 2024

Mirlitons à Musica à Metz: Chaignaud et Hainaux font-ils des rimes de mirliton ? De la Musique ou de la Danse ?

 Appeler Mirlitons un spectacle qui est programmé dans le cadre du Festival Musica, même s'il est déporté à Metz, pose quelques questions aux spectateurs dont nous sommes. Et ce n'est sûrement pas pour déplaire à la nouvelle (plus si nouvelle que cela maintenant) direction (dans les deux sens du termes) du Festival. Et ce d'autant plus qu'il y a aussi une double décision de programmation du fait que le spectacle est accueilli à Metz dans le cadre de la programmation de la Cité Musicale à l'Arsenal. Ce qui amène encore un nouveau sens à Mirliton (cf: Cntlr  - "Mirliton 3. HIST. MILIT. Shako des soldats et des cavaliers pendant la Révolution. Sous la Révolution, les hussards portèrent un bonnet ou shako cylindrique, à cône tronqué, garni d'une flamme agrafée et pouvant pendre à volonté. On nomma cette coiffure mirliton (Leloir1961).").

Nous nageons en plein sens "obtus", comme dirait Roland Barthes. Mais revenons à notre première question: Musique ou danse? Il est évident que ce devrait être de la musique, étant donné que le spectacle est programmé dans le cadre du festival des musiques d’aujourd’hui Musica comme il est noté dans le programme de la Cité Musicale. Mais il y est aussi question de "danse", "beatbox", et "ring", alors que dans le programme de Musica il est juste précisé "spectacle" sans prendre position. Il est évident que François Chaignaud est plutôt reconnu comme danseur (et primé comme danseur et chorégraphe) et qu'il propose surtout des spectacles de danse. Mais il est aussi connu comme chanteur (et comme écrivain) et nous l'avions vu à la fois danser et pu apprécier son chant en 2019 lors du Festival Musica avec Symphonia Harmoniæ Cælestium Revelationum sur des textes et des musiques d'Hildegarde von Bingen. Le terme de "beatbox" lui fait référence à Aymeric Hainaux, qualifié de beatboxeur et de danseur (anciennement dessinateur). 

Dans le spectacle, comme nous allons le voir, il est plutôt du côté de la musique (même s'il danse aussi "presque" comme François Chaignaud - qui lui va également chanter (un peu, mais juste ce qu'il faut pour nous transporter ailleurs).  Et François Chaignaud, si l'on fait bien attention, nous l'entendons "jouer" du mirliton dans le spectacle. Mirliton qu'il défend bec et ongle (d'où, en partie, l'explication de "ring", mais pas que, parce qu'il y a aussi quelque chose de l'ordre du "battle", de la bataille dans ce spectacle ).

Mais revenons à l'origine - ce que dit François Chaignaud de Mirlitons,
c’est une sorte de sifflet pour enfants,
c’est un poème sans prétention,
c’est un Louis d’or marqué du chiffre 2,
c’est un couvre-chef militaire,
c’est aussi une pâtisserie (un roulé à la crème).

Curieusement les dernières recherches linguistiques de Hans Mattauch (2001) ont trouvé un autre sens plus ancien, à savoir "un  tulle de gaze". Et également, ce qui est rarement écrit dans les dictionnaires, c'est le déplacement de sens de tissus vers un sens sexuel, pour citer Mattauch:
"Mirliton, mot créé en 1723 par les marchands de mode parisiens, connut tout de suite un succès foudroyant. Les chanteurs du Pont-Neuf l’utilisèrent dans des couplets, raillant d’abord la coiffure de gaze pour femmes comme une « ineptie », attaquant ensuite la vie libertine des dames de la cour ainsi que les dirigeants politiques. Dans ce dernier type de couplets comme aussi dans un flot de poésies grivoises, dont quelques parodies d’Inès de Castro de La Motte, le mot servit généralement de pseudo-euphémisme pour l’organe génital, surtout féminin. Les auteurs du Théâtre de la Foire, A. Piron en tête, l’exploitèrent également, pendant plus d’une décennie, assurant ainsi aux couplets mirlitonesques une actualité prolongée. Quelques témoignages postérieurs démontrent que l’acception badine avait encore cours au XIXe siècle." Il existe aussi, curieusement, un glissement du féminin au masculin pour désigner le sexe masculin.
Le glissement se fait lui aussi de l'objet musical "mirliton", qui, au départ désignait la membrane de la "flûte à mirliton" ou "flûte à oignon" ou "flûte eunuque" à "mirliton".

Muni des ces explications, nous pouvons allez sur le ring, où, curieusement aussi, dans un premier temps, François Chaignaud fait "glisser" Aymeric Hainaux sur un couverture. Ce dernier a la tête couverte non pas d'un mirliton mais d'un genre de "cotte de maille" fait non de Louis d'or, mais de pin's et porte-clés - glissement matériel de pièces de monnaie.... Où va(vont) se cacher le(s) sens obtus ?

Festival Musica - Chaignaud - Hainaux - Mirlitons - Photo: Robert Becker

Le titre de la pièce étant au pluriel, nous cherchons le deuxième mirliton... Mais nous n'avons pas à chercher longtemps. Ce que nous aurions pu prendre pour une radio qu'Aymeric aurait dans sa bouche (fermée) d'où on entend sortir une rythmique sophistiquée, n'est en fait que la mise en oeuvre de ses nombreuses et surprenantes techniques vocales phonatoires et rythmiques. Il va ainsi au milieu du public aux premières loges, sur et autour d'un mini-plateau qu'il partage avec François Chaignaud.


Festival Musica 2024 - François Chaignaud - Aymeric Hainaux - Mirlitons - Photo: Robert Becker

Ce plateau, le "ring" est d'une certaine manière la "tablao" cette tablette pour faire résonner les claquettes, les zapateados que François Chaignaud va faire à foison, jusqu'à presqu'épuisement, accompagné d'Aymeric Hainaux. Pieds nus et en plus de ses beatboxes, il réalise toute une variété de percussions corporelles, se collant le micro sur son corps, ses pieds, son crâne, sa poitrine. Et se sert également d'un bâtons harnaché de clochettes en tous genres pour compléter ses percussions corporelles.

Festival Musica 2024 - François Chaignaud - Aymeric Hainaux - Mirlitons - Photo: Robert Becker


François Chaignaux, lui aussi s'affuble d'un bâton et chaussé de chaussures de flamenco et entame avec lui une danse à de possédés de plus en plus frénétique. Des fois, cela s'arrête, mais cela recommence de plus belle, Aymeric amplifie les chocs qui traversent sa jambe. François lui se lance dans d'étourdissantes danses flamenca jusqu'à plus saoul à l'instar des plus grands danseurs flamenco espagnols. Après une nouvelle montée en puissance, une pause amène un peu de calme. Les corps sont exténués et l'on attend à ce que cela s'arrête, ils enlèvent une couche de vêtements, François Chaignaud enfile des chaussettes blanches sur ses chaussures spéciales flamenca et se met une cotte de maille en médailles. 


Festival Musica 2024 - François Chaignaud - Aymeric Hainaux - Mirlitons - Photo: Robert Becker

Festival Musica 2024 - François Chaignaud - Aymeric Hainaux - Mirlitons - Photo: Robert Becker


Il démarre une danse glissée presque classique amis très vite mixe le classique et le simili flamenco qui va à nouveau repartir sur des transes chamaniques pour arriver à un nouveau sommet. La lumière baisse doucement et dans un nouvel épisode réparateur il chantonne une sorte de berceuse italienne. 


Festival Musica 2024 - François Chaignaud - Aymeric Hainaux - Mirlitons - Photo: Robert Becker


Ils repartent pour un dernier tour de piste, jamais fatigué apparemment et disparaissent en coulisse en nous laissant assommés, submergés par toute cette énergie libérée à la fois dans la danse et dans les percussions ininterrompues. Impressionnant !


Festival Musica 2024 - François Chaignaud - Aymeric Hainaux - Mirlitons - Photo: Robert Becker


Alors, Musique ou Danse ?


La Fleur du Dimanche

mercredi 2 octobre 2024

Birds au Festival Musica avec l'ensemble Maja: Les oiseaux dans la tête

 L'ensemble Maja sous la direction de Bianca Chillemi, déjà apparu sous les radars en 2014, resurgi fin 2018 semble avoir pris un véritable envol avec Birds en 2023 après avoir remporté le trophée Jean-Claude Malgoire. C'est le spectacle présenté ce soir à la Cité de la Musique et de la Danse pour le Festival Musica qui a eu le prix Emergence Musical.


Festival Musica 2024 - Ensemble Maja - Ligeti - Aventures et Nouvelles Aventures - Photo: Robert Becker

Festival Musica 2024 - Ensemble Maja - Ligeti - Aventures et Nouvelles Aventures - Photo: Robert Becker


En première partie, si l'on peut dire, c'est les Aventures et Nouvelles Aventures (1962-1965) de György Ligeti qui sont non seulement jouées, interprétées sur les instruments, mais c'est à un véritable théâtre musical que l'on assiste. Le résultat est fantastique. Les musiciens sont grimés, habillés de superbes costumes (création Ninon Lechevallier) - costumes noirs, magnifiques robes pour les deux "divas" et ce n'est pas une pâle interprétation, ni même colorée, mais carrément à une vraie pièce de théâtre, à du cinéma, à du cirque auquel on assiste avec une direction artistique assurée par Bianca Chillemi et une scénographie de Cécilia Galli. 

Festival Musica 2024 - Ensemble Maja - Ligeti - Aventures et Nouvelles Aventures - Photo: Robert Becker

Festival Musica 2024 - Ensemble Maja - Ligeti - Aventures et Nouvelles Aventures - Photo: Robert Becker

Festival Musica 2024 - Ensemble Maja - Ligeti - Aventures et Nouvelles Aventures - Photo: Robert Becker


Et surtout des interprétations de chaque musicien qui inscrit cette partition dans une intentionnalité dramatique une vraie histoire que la musique semble porter en elle. Les sons ont un sens, les silences aussi, les bruits de même et nous avons devant nous un immense capharnaüm, un cirque époustouflant, du cinéma muet avec du son et des bruitages, des ralentis, des ruptures, du montage, des changements de plans et d'action, des surprises, de l'humour, de l'absurde, des clins d'oeils, des scènes d'amour, de bagarre, des décalages, des collages, des emprunts (trois coups de fil sur portable délicieusement ironique, des mégaphones de combat, un batteur à tapis comme baguette de chef, bref du grand Barouf en opéra bouffe.

Festival Musica 2024 - Ensemble Maja - Ligeti - Aventures et Nouvelles Aventures - Photo: Robert Becker

Festival Musica 2024 - Ensemble Maja - Ligeti - Aventures et Nouvelles Aventures - Photo: Robert Becker

Festival Musica 2024 - Ensemble Maja - Peter Maxwell Davies - Eight Songs for a Mad King - Photo: Robert Becker



La deuxième pièce est la composition de Peter Maxwell Davies, Eight Songs for a Mad King (1969), pièce qu'il a composé sur un livret de Randolph Stow sur des paroles qu'aurait prononcées le roi Georges III qui est devenu fou. Les airs s'inspirent de mélodies de ses boites à musiques que le roi avait tenté de faire apprendre à ses bouvreuils. 

Festival Musica 2024 - Ensemble Maja - Peter Maxwell Davies - Eight Songs for a Mad King - Photo: Robert Becker

Festival Musica 2024 - Ensemble Maja - Peter Maxwell Davies - Eight Songs for a Mad King - Photo: Robert Becker


Elle était écrite au départ pour l’acteur anglais Roy Hart et à l’origine les musiciens étaient dans des cages à oiseau. Ici la cage à oiseau métaphorique est suspendue en l’air – elle descendra au cours de la pièce pour se transformer d’abord en couronne et à la fin en une cellule pour ce roi dément. C’est Vincent Bouchot qui interprète magnifiquement le rôle, autant par le texte superbement réaliste en personnage sénile et grâce à sa large tessiture (plus de quatre octaves). 

Festival Musica 2024 - Ensemble Maja - Peter Maxwell Davies - Eight Songs for a Mad King - Photo: Robert Becker

Festival Musica 2024 - Ensemble Maja - Peter Maxwell Davies - Eight Songs for a Mad King - Photo: Robert Becker


La partition, quelquefois graphique (sur une des pages, les notes dessinent (aussi) une cage à oiseau, est interprétée avec brio par les six interprètes, alternant des airs dansés, menuet, écossaise, marche espagnole…) et des accompagnements de transition. A un certain moment d’ailleurs, dans un passage d’extrême tension, le Roi casse le violon d’une musicienne. Le spectacle est prenant, tendu, et nous compatissons avec le malheur de ce pauvre roi fou que la mise en scène, le jeu d’acteur de Vincent Bouchot et le jeu des musiciens nous font totalement revivre. 


La Fleur du Dimanche


mardi 1 octobre 2024

Musica au Maillon avec Singing Youth - le chant et le sport font-ils bonne mélodie: Le stade oral

 Musica revient au Maillon avec Singing Youth, un spectacle de Judith Böröcz, Bence Guörgy Pàalinnkàs et Màté Szigeti. Le spectacle a tout à fait sa place dans la programmation du Festival Musica, car c'est dansé et chanté. Et de plus il y a une interrogation partagée avec le Festival sur la philosophie de la musique.

Festival Musica - Singing Youth - Photo: Robert Becker

Le projet prend son origine dans une statue "Singing Youth" représentant un groupe de trois personnes jouant de la musique et chantant, qui était placée devant le Népstadion, le "Stade du Peuple" inauguré en 1953 et démoli en 2016 pour être remplacé par un nouveau stade qui devait montrer la puissance du pays (67.889 places au lieu de 38.652 places assises - à l'origine il avait une capacité de 104.000 places). La statue a été gardée. Les six chanteurs et chanteuses, en short et maillots blancs réincarnent sur scène ces "jeunes espoirs" de la Nation et ressuscitent par le chant et une chorégraphie minimaliste les chants de l'époque en y confrontant des discours mis en musique par Maté Szigeti, un beau challenge.

Festival Musica - Singing Youth - Photo: Sari Ember

Ce qui pourrait être un exercice de style est un vrai spectacle chanté et dansé, à la fois ironique et terriblement lucide. Construit sur une série de chapitres qui pourrait rappeler une conférence politico-sociale avec des thèmes comme la construction du stade, "Les ressources Humaines", "La Guerre Culturelle", "Le sculpteur grec", "Aux Hongrois", "Unit", il démarre avec humour pour donner le ton avec une mélodie alerte et enfantine "Lili billi bon bon" mais très vite l'ion se rende compte que les chants sont soit des chants de propagande des temps bénis du socialisme (années 1950 ou de son renouveau (1990) à écouter avec une oreille critique ou encore des textes de discours de propagande socialistes de cette époque là ou franchement nationaliste de la nouvelle période de Victor Orban et de ses troupe. 

Festival Musica - Singing Youth - Photo: Zsófia Sivák

Le choix des textes est judicieux et l'on se rend compte qu'à travers les années, le discours se trouvent des similitudes come l'unité de la nation ("réveillez votre esprit national endormi"), la solidarité entre les vrais Hongrois, l'appel à l'unité, à l'effort. On glorifie l'autosuffisance et la grandeur du pays (par exemple pour la construction du Stade, le fait d'avoir récupéré les matériaux d'origine et d'avoir fabriqué en interne toutes ces briques qui sont presqu'aussi longue mises bout à bout que la largeur de l'Europe). On note les renversements d'amitié - les Grecs, réfugiés bienvenus chez eux après la guerre (dont le sculpteur Makrisz Agamemnon, autrefois loué, plus vraiment désiré "Grecs, retour au pays d'origine"). On devient belliqueux et agressif, les discours se durcissent, sous des aspects qui semblent très humains, mais on fait des différences selon les origines ou la vision du monde ou du pays. 

Festival Musica - Singing Youth - Photo: Zsófia Sivák

Les textes chantés allègrement semblent agréable et passent apparemment, mais en grattant un peu, en creusant le sens on se met a se poser quelques questions sur le chemin qui est pris sur l'ouverture d'esprit et l'orientation du discours, sa fermeture, sa fermeté. Et on se met à faire la parallèle entre le sport, le chant, la danse qui devient martiale - caricaturale pour l'épisode grec - et l'on se demande si dans la réalité, le chant et le sport ne sont pas en réalité des armes de combat. Le chant comme arme collective contre l'ennemi intérieur et bien sûr aussi extérieur. 

Festival Musica - Singing Youth - Photo: Zsófia Sivák

Bien sûr pas celui que nous avons face à nous, nous n'allons pas y adhérer sans réfléchir, d'ailleurs la scénographie, le choix des extes et la composition font que nous prenons suffisamment de distance 'à priori) pour y trouver là où ça grince et analyser les mécanismes, tout en prenant plaisir à cette "comédie" musicale qui nous ouvre les oreilles ... et le yeux sur ce qui se passe pas loin de chez nous. D'aucuns diraient "Réveillez-vous !"

En tout cas ne vous endormez pas. Ecoutez bien ! Ah j'oubliais, les chanteurs et les chanteuses sont superbes, de très belles voix, que ce soient les deux voix féminines (l'une plus cristalline, l'autre plus chaude mais très agréables et les hommes aussi avec de belles basses et des registres plus aigus et leurs voix en canon est d'une très belle facture. La plaisir du chant ne gâche en rien l'analyse du texte et c'est tant mieux. Et le public est ravi.

Festival Musica - Singing Youth - Photo: Robert Becker


La Fleur du Dimanche