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vendredi 20 février 2026

Bach avec Maria Munoz aux Abbesses: Danser pour faire famille

 Maria Munoz et le Théâtre de la Ville c'est une vraie histoire de famille, une fidélité et un parcours qui s'échelonne depuis plus d'une douzaine d'année et plus de six pièces, dont Bach qui en a marqué le début - et un retour heureux et nouveau. Pour Maria Munoz d'ailleurs, Bach est aussi un repère et un tournant de sa carrière, tout comme l'est la création avec Pep Ramis de la création en 1989 de la Compagnie Mal Pelo (mauvais poil). Partant de la nouvelle danse européenne, elle va vers plus de rugosité (de poil à gratter) et de théâtralité, d'intériorité également. Et c'est avec Bach qu'elle a ouvert la recherche d'un dialogue plus profond entre musique et danse, autant dans le mouvement que dans la tension entre le mouvement, la musique et le silence. C'est dans une véritable transmutation, une absorption de la musique dans le corps qu'elle construit ce dialogue avec le Clavier bien tempéré de Bach, interprété par Glen Gould qu'elle construit en treize tableaux sélectionnés à partir des quarante-huit préludes et fugues. Dans une première ébauche en 2004 puis dans sa création le 19 novembre 2005 au Festival Internacional de Teatre de Girona, la pièce présentée plus de 150 fois sera emblématique de la chorégraphe et interprète, avant une transmission-adaptation pour la danseuse italienne de la troupe Mal Pelo, Federica Porello. 


Bach - Maria Munoz - Théâtre de la Ville


Et c'est le Théâtre de la Ville qui lui commande donc cette nouvelle version de Bach, familiale, et dont la re-création se fait au Théâtre des Abbesses à Paris. Pour commencer, dans un rai de lumière au fond de la scène, comme surgie du passé, donnant l'impression d'avancer, Maria Munoz, toute de noir vêtue resuscite telle une épiphanie ce miracle de profondeur et de simplicité qui nous plonge tout entier dans la musique et le geste épuré. Par la souplesse et la grâce de ses gestes, elle habite le plateau, sobre carré blanc autour duquel se placent de temps en temps le reste da la famille, Pep Ramis, compagnon de longue date, Marti Ramis, son fils, Paula, sa fille, tous les deux ayant suivi une carrière de danseurs et Sam Ramis, le plus jeune, qui s'intéresse plus au dessin (comme son père) mais qui a vécu "dans" la danse toute sa vie. Ce quintette de danse se retrouve sur le plateau en dimensions variées et leur grammaire est très personnelle, Paula par exemple dans ses duos avec sa mère qui a une gestuelle plus libre, relâchée et floue, variée, Marti avec ses jambes et ses bras plus en rondeurs, élastiques, joue la malléabilité et la souplesse, Pep plus dans la rigueur. Les hommes vêtus de costumes, pantalons et vestes noires, plus ou moins rigides mais leur silhouette bien découpées par les lumières précises d'August Viladomat habitent le plateau, seuls ou en multiples variations de formation, le geste souple mais posé. 

Quelquefois, en fond de scène apparaissent des images de Nuria Font qui a longtemps côtoyé Mal Pelo. La première séquence, des pieds de chevaux, diffuse son mouvement dans les pas des danseurs, saccadés, une autre, image de forêt en traveling est source d'une simulation de marche immobile. La chorégraphie est sobre, comme intériorisée, en particulier pour les fugues, dansées sans musique, dans un minimalisme inspiré de cette musique très spirituelle de Bach. Le corps incarne la musique, d'autant plus avec cette interprétation très "habitée" de Glen Gould. Et l'on va encore vers plus d'épure vers la fin, dans des lignes droites et diagonales, trajectoires qui ralentissent et s'impriment dans nos mémoires. De purs moments de bonheur que nous offrent Glen Gould, Bach et la famille Maria Munoz et Ramis. Un réel plaisir de danse pure.


Bach - Maria Munoz - Théâtre de la Ville - Photo: Robert Becker


La Fleur du Dimanche


Bach


Théâtre de la Ville - Paris - Théâtre des Abbesses - 18 au 24 février 2026


Création et chorégraphie María Muñoz
Musique Clavier bien tempéré, Johann Sebastian Bach
Version enregistrée par Glenn Gould
Collaboration artistique Cristina Cervià
Assistant à la direction Leo Castro
Réalisation vidéo Núria Font
Lumières August Viladomat
Costumes CarmePuigdevalliPlantes, Montserrat Ros
Avec María Muñoz, Pep Ramis, Martí Ramis, Paula Ramis, Sam Ramis
Production Mal Pelo en collaboration avec Teatro Real (Madrid) – Teatre Lliure (Barcelone).
Avec le soutien de l’Institut Ramon Llull


jeudi 15 février 2024

Locomotion Templar el templete d'Israel Galvan au Théâtre des Abbesses: le Fou en son Temple

 Israel Galvan, nous le savions déjà, a une tendance vers le divin (voir le billet sur FLA.CO.MEN vu en 2016). Avec sa dernière création Locomotion Templar el templete, Israel Galvan nous offre un détour vers le son et continue de balayer de manière iconoclaste son approche du flamenco. C'est vrai qu'il a, au départ eu plus de reconnaissance en France que dans son pays, porteur de la tradition de cette danse. Et son approche décoiffante de la tradition surprend, et c'est pour cela qu'on l'apprécie. Il a une conception originale de la danse, l'incarnant d'une manière particulière, la vivant totalement dans son corps, mais il met aussi l'accent sur le son, tous les sons, la musique, le rythme, la frappe des pieds et des mains, et les variations qui sont partie intrinsèque de sa danse. Avec cette création qui tire son origine d'une expérience réalisée à Rome au Tempietto de San Pietro in Montorio où il dansait à l'intérieur de ce petit temple, mais où le public ne le voyait pas, étant à l'extérieur, il a continué à explorer ce rapport sonore à la danse. En la menant presque à une expérience limite. 


Locomotion Templar el templete  - Israel Galvan - Photo: Laurent Philippe 


Car, ce danseur aux chaussures de flamenco arrive en pantoufles et commence à se déchausser et à danser sur un matelas pneumatique dont il nous a, au départ, fait entendre le son, le souffle du gonflage. Comme s'il insufflait la vie dans cet objet qu'il rend vivant devant nous. Et ce sont les très discrets bruits de ses pas qui sont les prémices de son "concert dansé" car c'est bien de cela qu'il s'agit au départ. Une fois qu'il nous a installé dans ce presque silence, fait de petits frottements sur le sol et la matière, puis de sa frappe sur ce matelas gonflable, un peu comme ce templar, cette attente du début, dans la danse, qui dure et qu'il fait s'étirer, le son qui va être amplifié et envahir l'espace sonore. Un peu comme si nous rentrions avec lui dans cet univers étrange surprenant, vide de son son habituel. Il nous propose une magnifique danse, habité de sa prestance, altier et expressif, déconstruisant l'image traditionnelle du flamenco. 


Locomotion Templar el templete  - Israel Galvan - Photo: Laurent Philippe 


Puis vient une  jeune comédienne du Théâtre de la Ville, Ilona Astoul, qui pour commencer lit des textes surprenants comme cette recette pour faire fondre le chocolat, autre temps d'attente... Tout doucement, et le percussionniste, Antonio Moreno, et Juan Jimenez Alba au saxophone posent un tapis sonore discret, tandis qu'Ilona Astoul continue à nous lire des textes dont la Métamorphose de Kafka, textes soit en français, soit en espagnol et Israel Galvan dialogue des pieds avec eux. Et nous embarque dans son voyage du rythme et du son, dégonflant le matelas, il va ainsi passer sur des sonorités variées après avoir enfin chaussé ses bottines à talon, une grille métallique, un genre de frottoir en lames de bois et pour finir une plaque noire sur laquelle il va nous montrer tout l'art de son flamenco personnel, dans une longue montée en puissance. 

Locomotion Templar el templete  - Israel Galvan - Photo: Laurent Philippe 


Autant par le geste, altier entier, puissant et habité, que par les frappes répétées, hypnotisantes, appuyées par la montée en tension également des percussions et du saxophone, saxophone échangé à un certain moment par une corne qui gémit et pleure un son ininterrompu. Surgissent aussi au loin des sons de fanfares populaires qui dérivent vers une version adaptée ressemblant aux fanfares et sonneries du concerto d'Aranjuez. Et le maitre nous emmène dans un jeu de rythme où l'on est fasciné à la fois par le son et les frappes du pied et de tous son corps perché sur con cercle sonore. Une expérience extatique qui nous laisse exténués et comblés.


La Fleur du Dimanche


Locomotion Templar el templete


Au Théâtre des Abbesses

du 15 au 24 février 2024 


GALVÁN COMPANY
Conception & chorégraphie Israel Galván
Locomoción Templar el templete
Son Pedro León / Félix Vázquez
Lumières Valentin Donaire
Direction technique Pedro León
Régisseur de plateau Balbi Parra
Management Rosario Gallardo
Avec
Israel Galván
Antonio Moreno, percussions
Juan Jimenez Alba, saxophone et instruments à vent
Ilona Astoul

lundi 24 février 2020

Elvedon de Christos Papadopoulos au Théâtre de la Ville: Le temps que la danse émerge...


Le Théâtre de la Ville qui suit et soutient le travail de Christos Papadopoulos a présenté deux de ses pièces en alternance (pour Ion voir mon billet du 22 février). La reprise d’Elvedon est l’occasion de voir la cohérence du travail de ce chorégraphe grec reconnu dans son pays mais également ailleurs dans le monde.

Elvedon - Christos Papadopoulos - Théâtre de la Ville


Elvedon fait référence à un monde imaginaire qui apparait dans le roman Waves de Virginia Woolf. La pièce parle du temps et de l’éternité. Le temps dans sa plus simple expression, le rythme et son plus simple geste, le balancement. Et l’éternité dans sa première unité: le cycle.

Elvedon - Christos Papadopoulos - Théâtre de la Ville


La musique de Coty K., simple et répétitive va construire l’univers imaginaire. Un bruit de mer qui rappelle les vagues qui amènent le rythme qui va se construire tout au long de la pièce. Six corps courbés à terre de dos, émergeant de l'obscurité et qui vont se relever et se retourner un à un. Des mouvements de balancements qui vont habiter totalement ces corps à l’unisson, en des variations minimes et progressives, hypnotiques et envoûtantes, au fond de cet océan de la mémoire de Virginia Woolf.


Elvedon - Christos Papadopoulos - Théâtre de la Ville


La musique rajoute par ses discrètes variations et son rythme entêtant à l’effet de transe qui boucle te temps, les heures, le flow, les marées. Les balancements se construisent, se déploient, les rythmes s’immiscent dans les corps qui s’organisent, se regroupent et se redéployent en lignes de force. Des sourires apparaissent sur ces visages auparavant impassibles. Les corps, ayant intégré le pas, la marche, la vitesse, se déploient dans l’espace en des variations circulaires dans une course effrénée, ultime... pour recommencer? 


Elvedon - Christos Papadopoulos - Théâtre de la Ville

Par cette chorégraphie à la fois simple, épurée au maximum Christos Papadopoulos nous prouve qu'il est un digne héritier des pionniers de la révolution de la danse minimaliste américaine. 
Sa pièce, sans bavardage, construit un univers mental fort qui nous submerge et nous emporte dans une marée salvatrice.

La Fleur du Dimanche

ELVEDON

CONCEPT, CHORÉGRAPHIE Christos Papadopoulos

MUSIQUE Coti K. LUMIÈRES Miltiades Athanasiou 
VIDÉO-PHOTOGRAPHIE Patroklos Skafidas 
ASSISTANTE CHORÉGRAPHIE Katerina Spyropoulou

AVEC Ioanna Paraskevopoulou, Chara Kotsali, Amalia Kosma, Maria Bregianni, Nondas Damopoulos,Georgios Kotsifakis (19-22 février), Nanti Gogoulou (24 février)

Remarque: Lors de la représentation du 24 févier, Christos Papadopoulos a pris le rôle du danseur masculin au pied levé... parmi les cinq danseuses, dont Nadi Gogoulou qui remplaçait également un danseur...

mercredi 5 décembre 2018

Split de Lucy Guerin: Là où nous mène la division... La danse ensemble d'abord

Il faut remercier le Théâtre de la Ville de Paris de programmer Split de Lucy Guerin (du 4 au 8 décembre au Théâtre des Abbesses).

Ce petit bijou de la chorégraphe australienne, plus connue dans son pays, à New York où elle a débuté ou à Londres, ou même ailleurs dans le monde, arrive à Paris deux ans après son spectacle "Microclimat" (également aux Abbesses) et sa création pour le Ballet de l'Opéra de Lyon "Black Box").
Split exprime également sa sensibilité à l'écologie et au dérèglement climatique, mais c'est surtout une magnifique performance de danse magistralement interprétée par deux danseuses exceptionnelles: Mélanie Lane et Lilian Steiner, cette dernière ayant remporté le Helpmann Award pour sa performance dans Split, pièce elle aussi largement primée partout dans le monde. 


Split - Lucy Guerin - Théâtre de la Ville - Paris


Sur une musique entêtante, rythmée et propice à la transe, par la répétition d'un motif et de sa variation, les deux danseuses, l'une totalement nue, l'autre en robe bleue flottante vont, dans un très bel ensemble coordonné et synchrone imposer sur la scène leur présence et leur ronde sans fin. Dans une richesse de gestes, et une infinie variété d'enchainements, de leur corps tout entier ou dans le détail des gestes de bras, elles nous installent dans une transe hypnotique et nous emportent dans une ronde diabolique. Pour la danseuse nue, son corps nous montre plus la densité du geste, l'effort, le travail des muscles qui affleurent et se tendent, tandis que pour l'autre, en robe et en cheveux, elle est plus légère et plus flottante, même dans les gestes amples des bras qui contrastent, émergeant de la robe.


Split - Lucy Guerin - Théâtre de la Ville - Paris


Alors que la première partie voit ces deux danseuses faire ces gestes en symbiose et sans repos, la danse s'arrête, les danseuses circonscrivent et délimitent le plateau en le divisant en deux par un ruban blanc. 
Et la danse se fera individuelle, opposé, chacune cherchant l'espace qui lui a été pris et le remplissant de gestes, de tournés et d'élans.
Au bout d'un certain temps, plus court bien sûr proportionnellement à la diminution de l'espace, le même procédé de découpe du plateau va encore couper le bout de scène qui reste en deux. Sur ce huitième de plateau, les deux danseuses vont jouer un jeu de séduction-répulsion, d'amour et de violence, de combat et de réconciliation jusqu'à un nouveau découpage de scène avec un espace encore divisé en deux. Elle vont à nouveau essayer de sauvegarder cet espace rétréci et de de l'occuper au maximum. Ce procédé de division répété une dizaine de fois aboutit à un espace où les deux danseuses n'ont plus aucune place, elle sont forcées de monter l'une sur l'autre jusqu'à une mort rituelle.


Split - Lucy Guerin - Théâtre de la Ville - Paris

La parabole de l'augmentation exponentielles de la population terrestre est clairement annoncée ici, avec ses conséquences de montée de violence liées à la raréfaction de l'espace vital et il n'est pas nécessaire de mettre la foule sur le plateau pour le montrer. Le magnifique duo de danseuse fait passer le message en toute beauté.



La Fleur du Dimanche

SPLIT

Théâtre de la Ville / Théâtre des Abbesses
Jusqu'au 8 décembre 2018

CHORÉGRAPHIE Lucy Guerin 
COMPAGNIE Lucy Guerin Inc
COMPOSITION MUSICALE Scanner 
COSTUMES Harriet Oxley 
LUMIÈRES Paul Lim SON Robin Fox 
AVEC Melanie Lane & Lilian Steiner