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mardi 25 février 2025

And Here I Am au TNS: se battre avec art

 L'on pourrait dire que And Here I Am s'inscrit dans la lignée des pièces "témoignage" programmées ces derniers temps au TNS (voir Cécile, Eric Feldman avec "On ne jouait pas à la pétanque", Laurène Marx et même Hatice Özer). D'une certaine manière oui, puisque ces différentes pièces racontent la vie de leur protagoniste plus ou moins mise en scène par un regard extérieur. Cependant avec cette pièce, le propos est plus politique, comme témoignage d'un combat qui fait d'un parcours individuel une revendication métaphoriquement étendue à une population en lutte et le dispositif même joue plus avec les artifices du théâtre.

 

And here I am - Ahmed Tobasi - (c) Freedom Theatre


Le texte, l'histoire de la vie d'Ahmed Tobasi qui va nous être présenté en une heure et quart a été écrit par l'irakien Hassan Abdulrazzak, auteur entre autre de Bagdad Weddind, et qui se base bien sûr sur la vie d'Ahmed Tobasi. Mais le récit met en scène le personnage dans de multiples situations où il est totalement impliqué et où, en plus il interagit avec des interlocuteurs dont il endosse également les rôles.

 D'ailleurs, Ahmed Tobasi excelle dans ce jeu et dès le début, il transforme le plateau de théâtre qui pourrait sembler sans décor en un magnifique terrain de jeu, sautant à gauche et à droite, s'accaparant des objets qui semblaient trainer pour les intégrer dans son épopée: là des sacs poubelle, ici des bidons qui deviennent siège ou support d'une poutre d'équilibriste ou encore instrument de musique, ou encore un énorme tapis rouge qui prend toute la scène. 


And here I am - Ahmed Tobasi - Photo: Jeff Pachoud


Ou encore des chemises ou des coiffes qui apparaissent soudain et le transforment selon les périodes et les rôles qu'il nous rejoue avec une célérité et une agilité incroyable. Les accessoires sont là au bon moment, ils disparaissent sans crier gare et le plateau se transforme sans cesse pour que nous puissions suivre les épisodes successifs qu'il nous raconte. Il débute par sa rencontre avec Juliano Mer-Khamis, citoyen israélien militant pour les droits des Palestiniens, et créateur du Freedom Theatre. Il continue dans un flash-back à son enfance dans les années 90, et sa vie à Jenine, un camp palestinien et les déboires avec l'occupation israélienne, la démolition de sa maison et la vie avec les résistants dont il a fait partie (racontée quelquefois avec une distance humoristique). Des épisodes de son amour d'enfance qui a rythmé et qui continue de rythmer sa vie saupoudrent le fil dans un contrepoint lumineux face aux amitiés qui, elles, sont beaucoup plus sombres et tragiques et qui lui feront côtoyer la mort - et dont les photos vont tapisser le mur du fond.


And here I am - Ahmed Tobasi - (c) Freedom Theatre


 Il va également goûter si l'on ose dire de la prison entre ses 17 et ses 21 ans, expérience qui n'est pas bégnine et l'a amené dans une profonde dépression jusqu'à la rencontre salvatrice du théâtre. Théâtre qui va à la fois lui montrer la voie de sa vie, justifier et armer son combat et le libérer de sa condition de réfugié ayant fait de la prison en lui permettant de passer les frontières, de découvrir sa destinée, de lui donner un métier et de prendre le relais, et le flambeau de celui qui lui avait indiqué le chemin, Juliano Mer-Khamis, lorsque ce dernier est assassiné au pays alors qu'Ahmed Tobasi lui est installé en Norvège où il avait fait sa formation théâtrale et obtenu un passeport norvégien. 


And here I am - Ahmed Tobasi - (c) Jft Festival


Et ainsi il continue de porter son combat avec cette arme-là, le théâtre: "La seule chose qui fait que je suis encore vivant, c’est le théâtre. Alors je m’en sers pour offrir un autre destin aux Palestiniens." Et ce théâtre ne tue pas, mais rend attentif à ces destins et ces vies que l'on imagine difficilement. Mais grâce à ce texte, à la mise en scène de Zoe Lafferty et au magnifique jeu et gestes au millimètre d'Ahmed Tobasi (et à la chorégraphie de Larne Malaolu) ce qui ne pourrait être que complaintes et lamentations devient une épopée vivante, engageante et convaincante, une arme qui fait mouche tout en nous surprenant par sa sagesse et sa modération. Mais peut-être est-ce cela la seule issue possible.  


La Fleur du Dimanche


And Here I Am


A Strasbourg au TNS du 25 février au 7 mars 2025

[Texte] 
Hassan Abdulrazzak
[Inspiré de la vie et avec] 
Ahmed Tobasi
[Traduction en arabe] 
Eyas Younis 
[Traduction en français] 
Juman Al-Yasiri 
[Mise en scène] 
Zoe Lafferty
[Scénographie et costumes] Sarah Beaton [Son] Max Pappenheim [Lumière] Jess Bernberg, Andy Purve [Chorégraphie] Lanre Malaolu [Régie] Robyn Cross [Coach vocal] Amiee Leonard [Technicien Moody Kablawi[Production] Oliver King for Developing Artists 
Production déléguée Sens Interdits with Artists On The Frontline 
Avec le soutien de Qattan Foundation, AFAC, ONDA – Office National de Diffusion Artistique

mercredi 1 mars 2017

Des Roses et du Jasmin au TNS : On achève bien les fleurs

Qu'est-ce qui pousse l'homme à détruire, à tuer, pas seulement les fleurs, ses semblables également ? 
C'est la réflexion que l'on peut avoir en sortant du spectacle d'Adel Hakim "Des Roses et du Jasmin" au TNS actuellement.
Oui, que de morts, trop des morts, des morts en trop... Il faut que cela cesse,  mais comment ? Que faire ?


Des roses et du jasmin - TNS Strasbourg - ©Nabil Boutros


Comme le dit l'auteur metteur en scène de cette pièce, Adel Hakim: "Des Roses et du Jasmin a une issue assez noire. Pour moi le théâtre ne peut pas apporter de solutions. Le théâtre doit être un miroir du réel, qui fait réfléchir. Je ne peux pas écrire un théâtre qui donne des leçons ou des solutions. Il faut réveiller la conscience du spectateur. Le pouvoir cathartique du théâtre ne consiste pas à donner des solutions. Les solutions politiques sont à trouver dans la lutte des citoyens dans les rues, dans les débats, dans l'éducation et la culture."


Des roses et du jasmin - TNS Strasbourg - ©Nabil Boutros


La grande force de cette pièce est effectivement non pas de donner de solution, mais de poser les choses, les éléments, surtout d'informer sur ce qu'on ne connait pas assez bien, même en Israël ou en Palestine (des spectateurs ont avoué avoir appris des choses sur l'histoire de leurs pays, en particulier sur l'Irgoun).
Parce que la pièce c'est cela, une grande épopée de la construction d'Israël et des destins croisés des Juifs et des Palestiniens sur cette terre partagée, à travers le destin de quelques familles qui vont se croiser et s'entrecroiser. Et ces destinées vont à la fois nous faire mieux comprendre l'Histoire (avec un grand H) et les destinées personnelles et celles de ces peuples qui s'opposent.



Des roses et du jasmin - TNS Strasbourg - ©Nabil Boutros


Trois grandes périodes vont nous faire vivre ces destinées personnelles et les choix personnels ou les parcours contraints:  
Les années 1944-48, arrivée des exilés jusqu'à l'attentat du King David. 1964-67, la rencontre des enfants et la guerre des six jours. 1988 l'intifada, la guerre des pierres où l'on va voir se rencontrer les petits-enfants.


Des roses et du jasmin - TNS Strasbourg - ©Nabil Boutros


Et c'est par cette construction que la pièce est intéressante et enrichissante, humaine. Adel Achim l'a bien sûr contruit ainsi: "Le théâtre permet de donner un autre regard sur l'actualité. La généalogie, le poids du passé, l'enchainement des faits sont essentiels. Ne se centrer que sur des événements du présent en traitant l'Autre de "barbare" ne conduit qu'à de la propagande."


Des roses et du jasmin - TNS Strasbourg - ©Nabil Boutros


Et Des Roses et du Jasmin n'est justement pas de la propagande, mais un travail de fond, sur la base d'expériences vécues, improvisées par les comédiens palestiens, retraités et retravaillées, réécrites par l'auteur et interprétées avec une force et un puissance vitale par une troupe de théâtre qui vit au quotidien dans cet environnement. Il faut saluer l'engagement et l'ouverture de ces commédiennes et commédiens Yasmin Hamaar, Faten Koury, Lama Namneh, Hussan Abu Eisheh, Alaa Abu Gharbieh, Kamel El Basha, Sami Matwasi, et Daoud Toutah, qui pour quelques-un(e)s interprètent des rôles de juif(ve)s. Ne pas oublier le travail de dramaturgie de Mohamed Kacini qui a resserré et donné toute sa force et sa densité à cette épopée. Et nous permet de comprendre - un peu - comment les injustices imposées aux uns engendrent ces pulsions violentes chez les autres.

Bon Spectacle

La Fleur du Dimanche

Des Roses et du Jasmin

Au TNS Strasbourg jusqu'au 8 mars 2017 - Espace Gruber 19h00
Spectacle en arabe surtitré en français avec les acteurs du Théâtre National Palestinien.
texte et mise en scène 
Adel Hakim
édition
L’Avant Scène Théâtre
scénographie et lumière 
Yves Collet 
dramaturge 
Mohamed Kacimi 
assistante à la mise en scène
Giorgina Asfour
collaboration artistique 
Nabil Boutros
costumes 
Dominique Rocher
vidéo 
Matthieu Mullot
chorégraphie 
Sahar Damouni

avec 
Hussam Abu Eisheh
Alaa Abu Gharbieh
Kamel El Basha
Yasmin Hamaar
Faten Khoury
Sami Metwasi
Lama Namneh
Shaden Salim
Daoud Toutah

Coproduction Théâtre National Palestinien, Théâtre des Quartiers d’Ivry, Centre Dramatique National du Val-de-Marne.

Action financée par le Conseil Régional d’Ile-de-France et avec l’aide du Consulat Général de France à Jérusalem.