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lundi 3 juillet 2023

Dana Michel revient à Montpellier Danse avec Mike: une trajectoire en dehors des normes

 Dana Michel était venue à Montpellier Danse en 2019 avec CUTLASS SPRING  et ses propositions artistiques semblent plaire au Directeur du Festival Jean-Claude Montanari. Mais pas uniquement à lui, puisqu'elle a a reçu le prix ImPulsTanz (Vienne) en 2014 et le Lion d'argent pour l'innovation en danse de la Biennale de Venise en 2018. Et l'ANTI - Festival international Prize for Live Art6 en 2019.

Sa première création Yellow Towel a été classée dans le Top 10 de plusieurs magazines et elle a été classée par le New York Times parmi les chorégraphes féminines de l'année 2014. Ce qui ne doit pas lui faire regrette d'avoir arrêté son métier de responsable marketing, alors qu'elle a également participé à des compétitions de course à pied et joué au football.

Mais rien de tout cela dans la "performance" Mike qu'elle présente à Montpellier Danse (et qui est en tournée mondiale*). La pièce où elle est toute seule pendant trois heures interroge à la fois le corps, la représentation, le spectacle et le statut des spectateurs. Et la relation de confiance entre l'artiste-performeuse et son public dans la durée.  Cette relation presqu'intime qui s'installe au fur et à mesure du déroulé de la performance (elle éteint la lumière à un moment). C'est aussi un jeu de piste avec toute une série d'objets qui sont disposés dans la salle et qui seront - ou non - utilisés: objets cérémoniels à charge symbolique ou dérisoire, comme ces pinces, pelles, couvertures, papier kraft, carton, lampe ou autres petits objets qui jonchent le sol de la chapelle dans laquelle nous entrons. Sans y trouver personne. Car c'est aussi à un jeu du chat et de la souris auquel nous assistons, au moins pour la première partie de cette performance. Car Dana Michel se joue de nous et joue avec nous en balançant du haut du balcon quelques objets puis, quand elle nous a rejoint, nous "promène" de temps en temps, quitte à disparaître un petit moment puis à réapparaître pour continuer sa cérémonie. Et dès le début, elle annonce également la couleur: ce sera marron, comme le costume - vêtement de travail qu'elle porte, et dont elle enlève la haut pour se mettre de la crème solaire et s'allonger dans la cour de l'Agora. Mais que signifie ce marron, que signifie aussi ce vêtement masculin, tout comme le titre su spectacle Mike, alors qu'elle s'allonge seins nus. Tout comme l'on se demande à quoi sert ce gros casque audio blanc qu'elle porte - à moitié - sur ses oreilles. Tous ces signes, ces messages nous remettent en question le statut même du spectacle. Et ce d'autant plus que pour commencer, elle est surtout dans une attitude de non faire, de repos, d'observation (du public ?) ou d'introspection, de réflexion. Ou alors, effectivement aussi dans des actions non spectaculaires (se reposer, bronzer, se promener, se brosser les dents, boire,...). Au bout d'un certain temps, les actions se concrétisent un peu; faire un paquet, mais avec beaucoup de mystère: pourquoi cet énorme coutelas qu'elle a dans la poche de son pantalon, qui est le destinataire de ce paquet, que fait cette lampe dans ce carton, à quoi servent ces portants de vêtements qu'elle ordonne comme un petit train, à qui sont destinées ces bananes, autant de questions ouvertes, où va le travail? Quelle est cette phrase qui marque la fin du spectacle ?


Laissons lui la parole et l'image:

Ma recherche se déploie à la fois en studio et en dehors. Dans un va-et-vient continu, je plonge dans un sujet à travers l’écriture, la lecture, la vidéo et la discussion pour ensuite laisser mon attention dériver et mon corps prendre le relais. Je me nourris de sons, de silence et de dissonance, parfois jusqu’à plus soif, assaillant de stimuli mon corps et ma psyché pour observer ce qui en rejaillit. De minuscules détails se présentent alors à mon regard polymorphe et font naître des gestes, des résonances, des couleurs, des textures et une vision de l’éclairage. Par ces détails se précise la trajectoire de ma création.

C’est naturellement que je navigue en eaux difficiles, propices aux états de vulnérabilité et de découverte. De là, j’affine mes perceptions et j’avance sans me laisser submerger d’hésitations. Je trimbale avec moi cette image d’un être qui prend la forme d’une preuve mathématique ou d’un portail aux milliards de possibilités, et mon écoute s’approfondit dans cet archétype. 

J’offre un réservoir d’expériences à interprétations multiples. J’ouvre un espace vaste où les structures du voir et du vivre de chacun s’entrelacent et se dilatent.


































Et une vidéo pour la fin:





Les photos et la vidéo sont de Robert Becker (c)


La Fleur du Dimanche


*  MIKE est en tournée mondiale, et sera joué en particulier

le 11 et 12 juillet à Amsterdam

du 21 au 24 septembre à Lausanne

le 28 et 29 septembre à Rotterdam

le 3 et 4 octobre à Marseille

du 20 au 22 octobre à Kyoto

 le 4 et 5 novembre à Helsinki

Et la suite est ici:

https://parbleux.com/calendrier

dimanche 2 juillet 2023

A Montpellier Danse, Ulysse reprend le large avec Gallotta: Un grand souffle d'air frais

 Ces derniers temps, l'air est chaud, l'atmosphère dans les villes étouffante et l'avenir se profile sous de lourds nuages. Jean-Claude Gallotta avec la nouvelle version de sa pièce emblématique qui l'a installé comme un des chefs de file de la "Nouvelle danse" en France dans les années 1980 apporte un air frais sur la scène. Au diable le pessimisme ambiant, avec Ulysse, Grand Large le chorégraphe grenoblois qui s'était formé chez Merce Cunningham après avoir fait des claquettes et commencé la danse classique à 22 ans (après les beaux-arts) nous offre une "reprise" - mémoire oblige - d'Ulysse en lui adjoignant un prologue où il nous resitue son propos. Et il va se "promener" en grand ordonnateur (qu'il est par ailleurs) dans cette nouvelle version donnée dans cet Agora à ciel ouvert qui était le jardin du couvent des Ursulines et dont cette Rotonde fut une prison pour femmes. C'est donc un hommage à la femme, aux femmes avec cette "histoire d'amour qui ne ressemble à aucune autre" et comme le dit Gallotta "L'Amour c'est de bonne guerre".


Ulysse Grand Large - Jean-Claude Gallotta - Photo Guy Delahaye


Ce seront dix danseuses et danseurs, en de mignons costumes blancs, qui vont sautiller sur la scène, faisant des traversées, des mouvements d'ensemble tous plus agréables à voir les uns que les autres, sur la musique de Henri Torgue et Serge Houppin, dynamique et entrainante, dans le style des années 80. Après un simulacre de départ où les danseuses et danseurs prennent à jardin, les uns après les autres,la place de celui et celle qui attend de partir et se fait libérer par le suivant, nos allons assister à une heure vingt de purs moments de danse où Gallotta joue sur les trois éléments fondateurs, le rythme, l'espace et le temps, pour nous subjuguer et nous emporter autant par de petits gestes délicats que par l'énergie des mouvements d'ensemble. 


Ulysse Grand Large - Jean-Claude Gallotta - Photo Guy Delahaye


Les entrées et sorties s'enchainent, sportives via les petites portes sur le côté, les duos et double duos, les portés et les arabesques, les solos et les traversées, les sauts et les petits pas, et même les marche en arrière ou les mouvements par vagues qui submergent tout, les courses et les chutes s'enchainent dans un belle dynamique. Les dix danseuses et danseurs sont magnifiques, leurs gestes précis et généreux. Et l'arrivée, de temps en temps du "capitaine" qui "favorise" une entrée, "amorce" un mouvement, "accompagne" un duo ou tout simplement déambule sur la scène pour "apprécier" son oeuvre, amène à la fois une touche de nostalgie, ou d'humour, ou de bienveillance ,ou même d'autodérision. 


Ulysse Grand Large - Jean-Claude Gallotta - Photo Guy Delahaye


En tout cas le "vieux" maître (il a tout de même 73 ans) à l'image de son inspirateur Cunningham (qui a dansé presque jusqu'à 90 ans) nous a offert ce soir avec la jeunesse de sa troupe un vent frais qui soufflait sur la danse et sur cette chorégraphie qui porte bien ses quarante et quelques années et à qui on souhaite encore bon vent, maintenant qu'elle est inscrite au "répertoire".


La Fleur du Dimanche

Prise et reprise: 30 ans après, Charmatz et Chamblas se prennent A Bras le Corps

Toujours dans le droit fil de la thématique de l'année pour le 43ème festival Montpellier Danse, Mémoire et reprises, c'est une création de 1993 de Boris Charmatz et Dimitri Chamblaz A Bras le Corps à laquelle nous assistons dans une petite salle, les spectateurs installés comme autour d'un ring. Ce qui est intéressant dans une reprise, c'est les caractéristiques de cette reprise (des rencontres* traitant du sujet ont été organisées par le festival) et comme nous avons pu le voir avec Pina Bausch ou Kader Attou, tout dépend de la manière dont cette reprise se fait. 


A Bras le Corps - Boris Charmatz - Dimitri Chamblaz - Photo: Raynaud De Lage


Ici en l'occurrence avec Boris Charmatz et Dimitri Chamblaz, ce sont les mêmes interprètes qui, trente ans après, dansent cette pièce qu'il ont créée alors qu'ils n'avaient pas encore 20 ans, lorsqu'il faisaient tous les deux leurs études au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Lyon. Et nous voyons donc à la fois le corps et le temps au travail. Dès le départ ils voulait montrer ce combat jusqu'à la mort, "cruelle, sans cesse recommencée, provisoire. Chaleur et chutes mêlées, faire le mort comme on joue sur les mots: du bout des lèvres." Et trente ans après, on sent que ce qui était sur le bout des lèvres se rapproche, que le souffle est plus court, que le corps est moins souple, moins résistant, moins endurant, que la résistance faiblit. L'énergie est toujours là, la masse et la puissance sont sous nos yeux, presque sous nos mains, d'ailleurs les deux danseurs ne se gênent pas de déborder de leur espace, ce ring où nous voudrions les cantonner, ils se jouent avec espièglerie de notre présence, allant jusqu'à toucher (heurter légèrement) les spectateurs et leur chaparder à qui une chaussure, ou un sac.


A Bras le Corps - Boris Charmatz - Dimitri Chamblaz - Photo: Raynaud De Lage


Et comme le dit le titre, tout en "affrontant une difficulté", ou se menant ce "combat où le bras ou les deux bras sont passés autour du corps de quelqu’un", ils se coltinent l'un l'autre, se soulèvent et s'enroulent l'un sur l'autre ou même, dans une pirouette recommencée sautent sur l'autre qui va le plaquer sur sa poitrine. Et cela durant une bonne demi-heure pendant laquelle ils vont expérimenter leur résistance et leur énergie (à vrai dire il y en a un des deux chez qui l'on constate un entraînement plus suivi...). Mais l'objectif n'est-il pas de nous plonger au coeur de cet effort, de faire partager cette respiration et, quelquefois ce m manque d'air, de nous immerger dans cette transpiration, de nous offrir aussi, lors de quelques noirs qui ne sont pas silencieux car peuplés des sons du corps et ponctués par des Caprices de Paganini. Ces mêmes Caprices qui vont se délier dans la lumière pour un ultime tour de piste, défi où les deux danseurs vont chercher à faire un duo symétrique téméraire et audacieux.

Mais ce que nous retenons c'est bien ce message que même à l'orée des cinquante ans, le corps - et même le corps d'un danseur - peut se frotter à l'autre - et à la scène, sans crainte ni honte, quoi qu'on en dise.


La Fleur du Dimanche