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lundi 29 septembre 2025

En regard au Ballet du Rhin: Regards croisés ou Sharon Eyal en miroir Ici

 La création est une question de rencontres. Pour cette soirée En regard, proposée par le Ballet de l'Opéra National du Rhin, elles sont multiples. D'abord, ou plutôt celle qui a tout déclenché, c'est la rencontre de Bruno Bouché avec la pièce précédente de Léo Lérus, Gounoj, en mars 2024 à la Filature de Mulhouse, (voir mon billet du 16 avril 2024). Mais cette pièce, déjà une coproduction du Ballet, avait pour source une première rencontre avec Léo lors de la présentation du spectacle The Brutal Journey of the Heart de Sharon Eyal, en 2021 où Léo Lérus dansait et était son assistant. Cependant la rencontre originelle remonte à la Batsheva Dance Company, en 2005, quand, après une formation au CNSD de Paris, et après avoir dansé dans de nombreuses compagnies en Europe, Léo Lérus arrive en Israël chez Ohad Naharin chez lequel se trouve aussi Sharon Eyal. Et il va la côtoyer quelques années, avant de repartir en Guadeloupe pour fonder sa compagnie Zimarèl. 


Ballet de l'ONR - Léo Lérus - Ici - Photo: Agathe Poupeney

Pour Léo Lérus, sa première - et déterminante - rencontre, ce fut celle avec la danseuse, chorégraphe et pédagogue Léna Blou, à Pointe-à-Pitre, quand il avait quatre ans. C'est elle qui l'a initié à la danse du "pays", le Gwo-ka - et aussi à la danse contemporaine, et qui l'a, alors qu'il avait 14 ans, envoyé étudier, grâce à une bourse, à Paris.

Ballet de l'ONR - Léo Lérus - Ici - Photo: Agathe Poupeney

Sa création, Ici, très originale, commence par un solo, où une danseuse en short crème et maillot crème, blanc et brillant, danse une danse désarticulée sur fond de bruitages et de grincements, puis se fait rejoindre par un danseur qui lui donne la réplique, alors qu'en fond de scène on découvre des silhouettes noires qui défilent derrière un écran. Le couple ne va pas rester longuement seul car cette petite foule de treize danseurs et danseuses va vivre une aventure commune sur scène. Ce sera une joyeuse communauté dansante et mouvante d'où émergent de temps en temps des individus dialoguant dans des duos particuliers. 

Ballet de l'ONR - Léo Lérus - Ici - Photo: Agathe Poupeney

Les mouvements sont souples et les corps agiles traversent la foule, lui transmettant une formidable énergie. Puis le groupe, quittant ses trajectoires individuelles qui sillonnent le plateau se retrouve dans des mouvements d'ensemble coordonnés. Sur une composition sonore dynamique de Denis Guivarc'h les chorégraphies balancent entre des danses en relation avec les danses caribéennes, faites de déséquilibre et d'esquives, de désarticulation et de sauts de côté, inspirées par le Gwo-ka et puis par des ondulations et des frappes rythmiques festives, la dynamique joyeuse et corporellement engagée dans le groupe nous rappelle la danse Gaga. 

Ballet de l'ONR - Léo Lérus - Ici - Photo: Agathe Poupeney

Ce balancement entre ces deux univers, entre l'individu, le couple et la collectivité, tout comme la dichotomie entre la violence d'un cyclone passant sur l'île et la chaleur et la solidarité entre les personnes réfugiées dans une maison vécue par Léo Lérus qu'il a essayé de transposer dans cette pièce nous donne, dans ce spectacle une leçon d'être ensemble. Et nous transmet au final un grand moment de bonheur, la joie de la danse.


Ballet de l'ONR - Sharon Eyal - The Look - Photo: Agathe Poupeney

Changement d'ambiance et d'atmosphère pour la pièce de Sharon Eyal The Look où elle sollicite notre attention extrême. C'est presque dans un noir profond que démarre la pièce. On devine une masse compacte en rond, habillée de noir qui se serre, éclairée par un mince douche de lumière. Pendant que la musique envoie ses pulsations électro, d'abord sur des fréquences restreintes, qui s'élargissent vers les basses et les aigus et dont le volume augmente, les danseurs, immobiles vont, imperceptiblement se mettre à bouger, doucement, lentement, élargissant sans que l'on s'en rende compte le cercle.

Ballet de l'ONR - Sharon Eyal - The Look - Photo: Agathe Poupeney

Nous baignons dans les pulsations de la musique et restons hypnotisés par l'observation de cette masse compacte dont nous ne voyons pas la croissance mais dont nous nous rendons compte à un moment qu'elle a pris du volume. Alors qu'elle est encore très concentré, un bras puis deux émerge de cet amas, puis une tête dépasse. Nous arrivons difficilement à comprendre comment cela est possible. Un troisième bras dépasse, semblant piloter l'émergence puis la disparition des premiers. La masse compacte s'est élargie au point de faire cercle autour du personnage qui est apparu en premier puis les autres membres prennent corps et entrent en mouvement, continuant à élargir le cercle, se déplaçant dans l'espace tandis que le cercle de lumière qui les éclaire d'en haut s'élargit pour au final éclairer la scène. 

Ballet de l'ONR - Sharon Eyal - The Look - Photo: Agathe Poupeney


Les danseurs, dont on ne voyait, de dos, que le justaucorps noir et les cheveux, prennent visage, les mains apparaissent d'abord dans leur dos, puis bougent. Des chorégraphies de groupe se mettent en place, d'abord hiératiques, passant de l'un à l'autre puis traversant le plateau. Des mouvements de groupes, les gestes d'abord restreints, circonscrits prennent de l'ampleur, les bras se tendent, en avant ou dans des battements, essais d'atteindre le ciel, quelquefois comme des tentatives d'envol. 

Ballet de l'ONR - Sharon Eyal - The Look - Photo: Agathe Poupeney

Puis, soudain, dans une sorte d'explosion, de jaillissement, ce qui n'était qu'un tout petit groupe concentré dans un coin, jaillit et envahit le plateau, au point de le submerger, de le déborder, sans que nous puissions comprendre comment cela est possible. Une forêt de bras et de  jambes qui remplit l'espace en mouvement, qui recouvre la scène, emplissant tout. 

Ballet de l'ONR - Sharon Eyal - The Look - Photo: Agathe Poupeney

Dans une chorégraphie qui respire, les dix-sept danseurs habitent le plateau comme une murmuration qui se contracte et se répand, dans des palpitations et des vibrations, quelquefois des micro décalages qui sont une merveilleuse démonstration du "faire corps" tous ensemble. Une chorégraphie d'une infime précision qui est un bijou à regarder avec une extrême attention, pour notre plus grand plaisir.


La Fleur du Dimanche


 Ici - Création 
Pièce pour 12 danseurs.
Chorégraphie: Léo Lérus
Composition sonore: Denis Guivarc’h
Costumes: Bénédicte Blaison
Lumières: Chloé Bouju

The Look - Entrée au répertoire
Pièce pour 18 danseurs.
Chorégraphie: Sharon Eyal
Musique: Ori Lichtik
Costumes: Rebecca Hytting
Lumières: Alon Cohen

Ballet de l’Opéra national du Rhin - Distribution 29 septembre 2025

Ici -  Danseurs et danseuses - 
Jasper Arran, Susie Buisson, Deia Cabalé, Marc Comellas, Marin Delavaud, Marta Dias, Ana Enriquez, Miquel Lozano, Rubén Julliard, Nirina Olivier, Hénoc Waysenson, Julia Weiss

The Look - Danseurs et danseuses
Christina Cecchini, Brett Fukuda, Di He, Erwan Jeammot, Julia Juillard, Pierre-Émile Lemieux Venne, Milla Loock, Miguel Lopes, Jesse Lyon, Jérémie Neveu, Leonora Nummi, 
Afonso Nunes, Alice Pernão, Alexandre Plesis, Emmy Stoeri, Lara Wolter

dimanche 30 juin 2024

Spectres d'Europe au Ballet du Rhin: Trois univers de jeunes chorégraphes à découvrir

 Lancé en 2018 par Bruno Bouché, le directeur du Ballet de l'Opéra National du Rhin, le programme Spectres d'Europe continue de présenter des création confiées à de jeunes chorégraphes destinées à interroger et transformer la pratique de la danse académique du Ballet pour la confronter au présent. Et à permettre à la danse de questionner l'histoire proche, de jeter un regard sur le monde et de s'interroger sur nos valeurs. Le programme présenté prend forme d'un triptyque très varié, passionnant et inventif.


Spectres d'Europe - Ballet de l'ONR - Sous les jupes - Photo Agathe Poupeney


La première pièce, Sous les jupes du danseur-chorégraphe du Ballet de l'ONR Pierre-Emile Lemieux-Verne, qui nous avait déjà offert une chorégraphie dans le cadre du programme Danser Schubert au XXIème Siècle, se présente comme un bonbon rétro acidulé. Enveloppée dans des teintes fraiches et gaies, que ce soient les costumes frais et légers ou les étoffes accrochées en fond de scène, dans un arc-en-ciel pastel et discret. Des tableaux sémillants et guilleret se suivent, allègrement emportés par des tubes nostalgiques, playlist à la fois éclectique et large, qui vont autant chercher du côté de Céline Dion ou de Françoise Hardy que de Muse ou des Pet shop boys. Il y a aussi le très romantique Andréa Bocelli et l'antédiluvien Mike Brant. Arrive aussi, et on peut le comprendre, une chanson podorythmique canadienne (Pierre-Emile Lemieux-Verne l'est, canadien) et plus curieusement la chanson de Juliane Werdind Am Tag, als Conny Kramer starb version allemande (adaptée) du tube des années 70 de Joan Baez The Night They Drove Old Dixie Down, crée originellement par The Band. 


Spectres d'Europe - Ballet de l'ONR - Sous les jupes - Photo Agathe Poupeney


L'ambiance est festive, légère, enjouée, la chorégraphie joyeuse et sémillante, un peu extravagante et bien emportée. On y célèbre la fraternité, la fête, le partage, la découverte de l'autre, les émois et les rencontres quelquefois en dehors des règles classiques. Les costumes (crées également par Pierre-Emile Lemieux-Verne), sont à l'identique, décalés et transgressifs. Une parenthèse de feel-good et de peps qui nous fait aimer la vie.


Spectres d'Europe - Ballet de l'ONR - Rex - Photo Agathe Poupeney



La chorégraphie de Lucas Valente, avec Rex se projette dans le mythe d'Oedipe, mais plus sous un aspect de sensations, de performance même, la pièce interrogeant à la fois la question de la vérité, de la réalité, de la vision même. La scène plongée dans le noir appelle la lumière sur les corps mais celle-ci les isole, les découpe, les circonscrit dans l'espace. Le summum étant atteint lorsque les six danseurs sont sur scène et dansent en s'éclairant eux-mêmes, ce qui est un sacré challenge. 


Spectres d'Europe - Ballet de l'ONR - Rex - Photo Agathe Poupeney


Chalenge réussi à la fois pour le chorégraphe metteur en scène que pour les danseurs qui doivent à la fois maitriser leur corps et la lumière très ciblée pour faire voir leurs mouvements. Et il faut les féliciter car le résultat est bluffant. La musique est particulièrement adaptée, partant de choeurs orthodoxes pour se fondre dans des musiques expérimentales ou électroniques. Les costumes plutôt amples sobres et sombres, pantalons ou jupes longues et gilets, variations de rouge bordeaux avec des pièces planches (créations de Cauê Frias) participent de l'ambiance et souvent les danseurs dansent de dos ou de profil, gardant une distance avec le public, devenant quelquefois juste des ombres chinoises. Une chorégraphie surprenante que l'on n'aurait pas attendue à priori d'un jeune chorégraphe brésilien né en 1990. Mais justement, nous sommes ouvert à la surprise et Rex nous l'offre.


Spectres d'Europe - Ballet de l'ONR - Poussière de terre - Photo Agathe Poupeney


Troisième chorégraphie, la pièce d'Alba Castillo Poussière de Terre, une pièce pour quinze danseurs qui a été créée au temps du Covid et qui est ici reprise pour notre plus grand bonheur. On y assiste à l'inexorable passage du temps, un sablier géant étant accroché à droite sur la scène, le sable s'en échappant commençant à faire un petit cône qui grandit tout au long de la pièce jusqu'à l'écoulement complet de ce sable. Cela modifie aussi l'espace et la présence des danseurs sur le plateau. Ceux-ci participant d'ailleurs participant à la dispersion du sable sur le tapis de danse, mais pas seulement, certains vont en profiter pour prendre un baptême de sable ou au moins en rechercher le contact. Ce qui est assez surprenant - on ne s'attend pas à priori à ce genre d'attitude, et non plus de la part d'un danseur. 


Spectres d'Europe - Ballet de l'ONR - Poussière de terre - Photo Agathe Poupeney


Mais il semble qu'elle soit bénéfique puisque nous assistons au début de la pièce à un individu presque nu (en justaucorps chair) par une communauté en habits de ville plutôt sport, ils vont vers la fin quitter leurs vêtements pour une sorte de retour à la nature. D'une danse d'hésitation et de chutes, ils vont au fur et à mesure construire des groupes humains des ensembles, faire société. 


Spectres d'Europe - Ballet de l'ONR - Poussière de terre - Photo Agathe Poupeney


Les mouvements sont originaux, les attitudes surprenantes, la chorégraphie est originale, sorte de mélange entre le reptilien et les crustacés, crabes et autres anthropoïde se regroupant en ensembles mouvants. Ils se forment et se défont, glissent et se déplacent sur une bande son très hypnotique, avec une musique plutôt "ambient" et nordique, rarement interrompue par une danse énergique. Et pour ne pas nous perdre en chemin, une fois que le temps est passé, la chorégraphe nous ramène au début de notre voyage. A nous de le refaire nous-même.

Le programme nous a ainsi permis de découvrir trois univers, trois approches différentes, de trois chorégraphes qui ont osé expérimenter des pistes originales, offrant des spectacles aboutis et convaincants.  Chacun et chacune a osé creuser son idée avec des angles d'approche personnels, tenir un propos soit grave ou engageant, ou ne craignant pas non plus d'aller du côté de la légèreté pour parler de sujets délicats.


La Fleur du Dimanche


Spectres d'Europe


SOUS LES JUPES

[ Création ]
Pièce pour 10 danseurs.
Chorégraphie et costumes
Pierre-Émile Lemieux-Venne
Musique
Les Charbonniers de l’enfer, Muse, Pet Shop Boys, Andrea Bocelli, Mike Brant, Céline Dion, Lesley Gore, Françoise Hardy, Juliane Werding
Lumières
Tom Klefstad


REX
[ Création ]
Pièce pour 6 danseurs.
Chorégraphe
Lucas Valente
Musique
Emptyset, Rival Consoles, Luke Atencio, Chœur Byzantin de Grèce, Hildur Guðnadóttir
Costumes
Cauê Frias
Lumières
Tom Klefstad, Lucas Valente


POUSSIÈRE DE TERRE
[ Reprise ]
Pièce pour 15 danseurs.
Chorégraphie, costumes et scénographie
Alba Castillo
Musique
Goldmund, Lawrence English, Karin Borg, Bryce Dessner, Brian Eno, Nils Frahm, Jóhann Jóhannsson, Bruno Sanfilippo
Lumières et scénographie
Lukas Wiedmer


mercredi 3 avril 2024

On achève bien les chevaux à l'Opéra du Rhin: Un spectacle fleuve qui ne nous laisse pas de bois

 Bruno Bouché aime bien tisser des liens et ouvrir de nouvelles voies. Son exploration de ce que peut être "Danser ... au XXIème Siècle" ainsi que la confrontation avec l'Opéra dansé (Maria de Buenos Aires) et la Comédie Musicale (West Side Story) entre autres, lui avait déjà permis d'expérimenter de nouvelles pistes. 


On achève bien les chevaux - Ballet de l'ONR - Théâtre des Petits Champs - Photo: Agathe Poupeney



Avec On achève bien les chevaux, basé sur le livre d'Horace McCoy (plus que sur le célèbre film éponyme de Sydney Pollack), c'est en direction du théâtre dansé - le Tanztheater - de Pina Bausch qui l'a fondamentalement marqué, qu'il porte un nouveau regard. Et c'est avec un ancien compagnon de route Clément Hervieu-Léger, avec la Compagnie des Petits Champs qu'il codirige avec Daniel San Pedro, qu'ils se lancent dans cette aventure. 


On achève bien les chevaux - Ballet de l'ONR - Théâtre des Petits Champs - Photo: Agathe Poupeney


Aventure qui va faire se rencontrer des comédiens (dont un ancien danseur étoile de l'Opéra de Paris Josua Hoffalt), les danseurs du Ballet de L'Opéra National du Rhin et quatre musiciens qui vont se partager la scène et aussi explorer d'autres moyens d'expression que les leurs habituels. Par exemple la danseuse Alice Pernao va magnifiquement interpréter avec les musiciens Miss Otis regrets de Cole Porter et l'ensemble de danseuses et des danseurs vont aussi se retrouver comédiens dans cette pièce où la danse n'est pas fondamentalement le média artistique mais le sujet "réel" de la pièce. Car effectivement, le sujet c'est bien un épisode symbolique de ces "marathons de danse" apparus comme spectacle, attraction même après la "grande dépression" (financière) de la fin des années 30 aux Etats-Unis où, pour gagner (éventuellement) un peu d'argent, mais surtout pour manger (un peu), des gens se sont montré en spectacle dans une danse sans fin qui pouvait durer des jours et même des mois - celui de cette pièce, s'est "achevé" au bout de 62 jours. 


On achève bien les chevaux - Ballet de l'ONR - Théâtre des Petits Champs - Photo: Agathe Poupeney


Il commence, clin d'oeil ironique par un "ballet de balais" qui sont en train de nettoyer l'espace, cette grande salle de sport avec gradins baignée d'une lumière chaude comme dans un vieux film en couleur. Et l'on va, dans un temps compressé à une heure et demie suivre le parcours que quelques couples dont on découvre les histoires et péripéties individuelles dans ce grand spectacle collectif, cette séance de danse à ne plus finir menée de main de maître par Socks, imposant et magistral Daniel San Pedro. Celui-ci gère à la fois tous ces acteurs et invente de quoi impulser une dynamique et canaliser les énergies pour faire danser tout ce beau monde. Il jongle, soutenu par ses deux acolytes Rocky et Rollo (Stéphane Facco et Luca Besse), entre le pilotage des individus et de leur motivation et les challenges collectifs pour garder le rythme et varier les plaisirs. 

 

On achève bien les chevaux - Ballet de l'ONR - Théâtre des Petits Champs - Photo: Agathe Poupeney


Notre plaisir aussi avec tous ces styles de danse - danse de couple, figures, virtuosité, mouvements d'ensemble, course en rond,... entrecoupés de moments de pause qui mettent les focus sur ces quelques destinées individuelles ou de couples - par exemple la rencontre entre Gloria (Clémence Boué) et Robert (Josua Hoffalt) qui est un peu la tension dramatique de la pièce, le couple James (Marin Delavaud) et Ruby (Juliette Léger) dont on découvre qu'elle est enceinte et dont la mise en spectacle du mariage est montée par Josh. Leur marche nuptiale est d'ailleurs un beau clin d'oeil à Pina Bausch. 


On achève bien les chevaux - Ballet de l'ONR - Théâtre des Petits Champs - Photo: Agathe Poupeney


On balance ainsi entre plein d'énergie et des scènes intimistes - même des "arrêts sur image" où l'on plonge dans la pensée des participants - en l'occurrence Robert, des scènes dures, même la mort d'un danseur, et de beaux duos d'amour, sans se lasser. La sélection musicale est de qualité. Elle est, soit diffusée sur haut-parleur, soit interprétée sur une scène avec brio par un quatuor de musiciens de talent qui insufflent le punch: M'hamed El Menjra à la guitare et à la contrebasse, Noé Codja à la trompette, David Paicha à la batterie et Maxime Georges au piano. Nous avons même droit à un extrait de Giselle d'Adolphe Adam, référence à ces Willis qui font danser Hilarion et Albrecht jusqu'à la mort. La mort, destin aussi de ces danseurs qui sont comme sur un "manège de chevaux de bois" dont Gloria aimerait bien descendre. Belle métaphore de notre vie dans la société et ce spectacle nous en donne une lecture cruelle et belle à la fois.


La Fleur du Dimanche


On achève bien les chevaux


A Mulhouse à la Filature le 7, 8, 10 mars 2024

A Strasbourg, du 2 au 7 avril 2024


L’équipe
Adaptation, mise en scène et chorégraphie : Bruno Bouché, Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro
Assistant mise en scène et dramaturgie : Aurélien Hamard-Padis
Costumes : Caroline de Vivaise
Scénographie : Aurélie Maestre et Bogna Grasyna Jaroslawski
Lumières : Alban Sauvé
Son : Nicolas Lespagnol-Rizzi
Coach vocal Ana Karina Rossi
Mise en répétition Claude Agrafeil, Adrien Boissonnet
Comédiens :
Louis Berthélémy, Luca Besse, Clémence Boué, Stéphane Facco, Josua Hoffalt, Juliette Léger, Muriel Zusperreguy, Daniel San Pedro.
 Musiciens :
M’hamed El Menjra, David Paycha, Noé Codjia, Maxime Georges
Ballet de l’Opéra national du Rhin
Claude Agrafeil • Audrey Becker • Susie Buisson • Deia Cabalé • Christina Cecchini • Noemi Coin • Marin Delavaud • Marta Dias • Pierre Doncq •Ana-Karina Enriquez-Gonzalez • Cauê Frias • Brett Fukuda • Di He • Erwan Jeammot • Rubén Julliard • Pierre-Émile Lemieux-Venne • Miquel Lozano • Jesse Lyon • Khanya Mandongana • Leonora Nummi • Céline Nunigé • Nirina Olivier • Alice Pernão • Avery Reiners • Jean-Philippe Rivière • Cedric Rupp • Marwik Schmitt • Ryo Shimizu • Alain Trividic • Hénoc Waysenson • Julia Weiss • Lara Wolter • Dongting Xing
CCN•Ballet de l’Opéra national du Rhin
Bruno Bouché
Directeur artistique
Compagnie des Petits Champs
Clément Hervieu-Léger et Daniel San Pedro
Directeurs artistiques

jeudi 18 janvier 2024

Sérénades au Ballet du Rhin: La ballade de Balanchine en noir et en Paradoxe

 L'ombre de Balanchine plane sur la soirée Sérénades du Ballet de l'Opéra National du Rhin. Non seulement c'est à lui que l'on doit la célébrité de cette pièce chorégraphique qu'il a créée en 1934, Mais tous les chorégraphes de la soirée ont soit été imprégné de son enseignement et de ses chorégraphies, ou même ont dansés cette pièce. Pour Gil Harush, c'est d'ailleurs cette pièce qui lui a fait choisir le chemin de la danse en 2006 à Tel Aviv à la Thelma Yellin School. Et Bruno Bouché, du temps où il était danseur au Ballet de l'Opéra de Paris a interprété de nombreuses création de Balanchine.


Muse Paradox - Brett Fukuda - Ballet de l'ONR - Photo: Agathe Poupeney


C'est donc cette inspiration, quoique distanciée et revisitée qui sous-tend la soirée. D'abord avec la création de Brett Fukuda que l'on connait comme magnifique danseuse mais aussi pour les belles chorégraphies qu'elle nous avait déjà offertes en 2019 (dans une Sérénade de Mozart) et en 2023 (avec Schubert). Cette fois-ci, c'est l'Apollon musagète de Stravinski qu'elle nous propose. Cette partition, commandée à Stravinski  à Washington en 2028 est chorégraphié par Balanchine avec les Ballets Russes à Paris en le 12 juin 2028, seize ans avant Sérénade. Elle raconte l'histoire d'Appolon et de trois muses Calliope, muse de la poésie, Polymnie, muse de la rhétorique et Terpsichore, muse de la danse. Dans sa chorégraphie Muse Parado , Brett Fukuda pose un regard féministe et renverse les rôles. Le personnage d'Appolon, admiré dès l'ouverture du rideau dans son attitude pensive sera un femme et les trois muses assises au sol seront des danseurs. Et tout du long de cette belle épure de ballet, les figures balanceront entre masculin et féminin dans un beau partage de féminité et de douceur, soutenu par une musique inventive interprétée par l'Orchestre Symphonique de Mulhouse dirigé par Thomas Rösner dont c'est le premier contact avec l'Orchestre et le Ballet. Le décor est sobre et clair, les éclairages discrets, quelquefois nimbés de mystères et les costumes blancs ou gris, délicats et aériens mettent en valeur les corps des interprètes.


Sérénade - Gil Harush - Ballet de l'ONR - Photo: Agathe Poupeney

L'idée de Bruno Bouché pour cette soirée était de proposer une longue soirée (deux heures, entracte compris) autour d'un formation à cordes, lien de la soirée. Ce cordes font l'objet d'un défi de la part de Gil Harush, le chorégraphe de la deuxième pièce de la soirée, la Sérénade proprement dite, celle de Tchaïkovski. Elles quadrillent littéralement, tombant des cintres et entravant les dix-sept danseuses et danseurs, comme s'il pleuvait des cordes. Il faut rappeler que dans un théâtre théâtre, par superstition, le mot "corde" n'est pas autorisé - on dit "guinde" ou "fil". Et c'est vrai que la chorégraphie et les costumes  - noirs - et les lumières - qui plongent le plateau dans un clair-obscur funèbre. Les aspects romantiques de la musique de Tchaïkosvki sont mis en avant, dans cette pièce où l'amour, la passion, la douleur sont multipliés par six car ce sont littéralement six couples de danseurs qui occupent entièrement la grande scène de l'opéra, chantant la douleur et la mort, comme le poème de Verlaine qui a introduit la pièce : 

Comme la voix d'un mort qui chanterait
Du fond de sa fosse,
Maitresse, entends monter vers ton retrait
Ma voix aigre et fausse.
Ouvre ton âme et ton oreille au son
De ma mandoline:
Pour toi, j'ai fait, pour toi, cette chanson
Cruelle et câline.

Sérénades - Ballet de l'ONR - Photo: Agathe Poupeney


C'est aussi le noir et un histoire de mandoline qui ouvre et clôt la dernière pièce, de Bruno Bouché, Pour le reste, et cette même interrogation sur l'amour et la solitude. En quatre mouvements, elle débute par un version classique d'une chanson de Connie Converse qui raconte la distance entre un couple, qui marche, dans le noir, continue avec un air pour s'endormir le soir et puis sur une pièce de Tchaïkovski Souvenir de Florence, dédié à un amour impossible. Cela donne un très bel hommage à la robe balanchinienne, immense et protectrice. Mêmes s'ils ne sont pas aussi nombreux que chez Gil Harush, les danseuses et les danseurs incarnent ici également ce côté romantique et désespéré, où chacun se côtoie, plongé dans son univers, sa trajectoire, l'un plus déséquilibré, l'autre plus incertain, d'autres plus volontaires. Chacun avec son caractère et ses gestes, se frôlant souvent, se rencontrant par accident. 


Pour le reste - Bruno Bouché - Ballet de l'ONR - Photo: Agathe Poupeney

Pour l'acmé de la soirée, ce sera la très belle chanson de Nina Simone Wild is the Wind qui verra les deux danseurs, volant et se touchant, se cherchant et s'accrochant, cependant aussi souffrant de cet amour qui va emporter le public dans une émotion intense et clore la soirée. Avec en conclusion, ces mots de Rilke:

"Et pour le reste, laissez faire la vie. Croyez-moi, la vie a toujours raison."


La Fleur du Dimanche


Sérénades

A Strasbourg, du 13 au 18 janvier 2024 - Opéra National du Rhin

A Mulhouse, 26 et 28 janvier 2024 - La Filature