mardi 20 octobre 2020

Samson et Dalila à l'ONR: Glissement progressif vers l'ambiguïté

 L'opéra Samson et Dalila a construit une vieille histoire avec Strasbourg. Créé en Allemagne (un peu grâce à Frantz Liszt) en 1877, elle est jouée dans la Strasbourg allemande en 1900 puis, en 1918, avec, comme spectateur, Camille Saint-Saëns qui a 80 ans. Elle est rejouée de nombreuses fois et encore à l'occasion des 30 ans de l'Opéra National du Rhin en 2003. Aujourd'hui c'est une mise en scène très contemporaine de Marie-Eve Signeyrolle, qui avait mis en scène le Don Giovanni original (avec du public sur scène) l'année dernière qui le remet au goût du jour.


Samson et Dalila - ONR - Marie-Eve Signeyrole - Photo: Klara Beck


Marie-Eve Signeyrolle est à la fois réalisatrice de cinéma, metteuse en scène et autrice d'une pièce musicale, "Soupe Pop" avec les Tiger Lillies. Et nous ne devrions pas être surpris du dispositif de cette représentation.

Quand le rideau s'ouvre, dans un long couloir qui représente une rue, des manifestants arrivent pour, dans un ralenti cinématographique, monter une barricade et jeter des pavés symboliques. Parmi eux, Samson (le ténor italien Massimo Giordano), le visage grimé comme un clown est assis dans un fauteuil roulant, mais grâce à sa force légendaire, il arrive à défaire les Philistins, en tuant leur chef Abimelech qu'il a désarmé et tué.. Ainsi les Philistins fuient. 

Samson et Dalila - ONR - Marie-Eve Signeyrole - Photo: Klara Beck

Le ton est donné, le cinéma, la vidéo (deux cadreurs portant des caméras légères qui retransmettent leurs images en direct sont présents sur le plateau), la mise en scène de cette pièce est complètement dans l'air du temps et des médias. Les images reprises sur un ou plusieurs écrans, nous mettent au coeur de l'action, en gros plan, les personnages nous sont proches, comme sur nos grands écrans familiaux. Le décor, très moderne et froid, défile sur un plateau tournant qui dévoile des espaces (salles de réunion, restaurant, appartements design de Samson ou Dalila,..) dans un défilé étourdissant. L'histoire mythique de ce héros du peuple qui s'est opposé aux occupants philistins, mais qui a aussi perdu son pouvoir et sa force en succombant à l'amour (et à la traîtrise) de Dalila est transposée de nos jours, avec, pour les Philistins un parti conservateur tout puissant (il va gagner les élections dont on voit les résultats en direct à la télévision) et pour les Hébreux, un groupe d'opposition avec banderolles et panneaux revendicatifs. 

Samson et Dalila - ONR - Marie-Eve Signeyrole - Photo: Klara Beck

Nous vivons ce décalage et cette transposition dans une instabilité soutenue, les discours politiques sont muets (même à la télévision), nous devons nous les imaginer, la multitude d'images qui nous sont proposées pertubent notre perception de l'espace (réel et projeté), et les voix des chanteurs et de Dalila nous arrivent de la scène alors que nous nous attendrions à l'entendre en gros plan sonore comme sur les écrans (où la vidéo a en plus un tout petit décallage du fait du dispositif technnique) et nous devons nous resituer constamment vis-à-vis des protagonistes. Même les paroles de l'air "Printemps qui commence" (Acte 1 - nommé Episode 1 comme dans une série télé) prennent une tournure décalée et faussement naïve, chantée par Dalila (la mezzo- soprano Karina Bradic) - "A la nuit tombante / j'irai triste amante, / m'asseoir au torrent, / L'attendre en pleurant" - dont on s'étonne, vu son allure de "responsable communication" du parti qui a le pouvoir, qu'elle puisse évoquer tant de romantisme. Cependant, le jeu dans l'opéra est aussi dans ce décalage entre ce que les personnages disent et/ou pensent et ce qu'ils font, cette tension entre l'amour et la puissance, la fidélité et la trahison, les renversements de situations... que ce soit au niveau politique ou personnel, dans les relations de pouvoir ou d'amour. 

Samson et Dalila - ONR - Marie-Eve Signeyrole - Photo: Klara Beck

Et cette ambiguïté  est intrinsèquement le moteur de la pièce. Ce renversement de situation compte également pour les choeurs qui, du fait de la contrainte des conditions de sécurité sanitaire se trouvent derrière les spectateurs et ainsi les englobent, les incluent, ce qui fait des spectateurs non seulement des témoins, mais aussi de acteurs de ce jeu. L'orchestre Symphonique de Mulhouse, en version légère également, dirigé par Ariane Matiakh arrive à donner suffisamment de force aux passages puissants, même s'il n'arrive pas du fait de sa version restreint à déployer toute la richesse de la partition originale. Les airs orientalisants, entre autres lors de la bacchanale de l'Acte 3 (Episode 3) sont très plaisants et entraînants, bien dansés par les figurants (sous la direction de Julie Compans). Un autre ambiguïté plane sur le sens des masques de Joker (référence aux justiciers dans le cinéma contemporain) que revêtent les Philistins qui participent à la cérémonie finale sous la forme d'une grande fête de célébration.

Samson et Dalila - ONR - Marie-Eve Signeyrole - Photo: Klara Beck 


La mise en scène alerte de Marie-Eve Signeyrole, bien qu'elle sollicite beaucoup le spectateur, lui laisse quand même le plaisir d'un spectacle réussi et entraînant avec une variété de situations originales, construites comme un film policier et qui met en valeur à la fois la musique de la partition jouée par l'orchestre, les chants des choeurs soutenant l'action interprétée par de bons comédiens et les solos et duos des héros - Samson, Dalila et le Grand Prêtre (remarquable Jean-Sébastien Bou, baryton), dont des duos d'amour bien enlevés - et relevés. Il faut aussi remarquer les décors de Fabien Tégnié et féliciter le travail de l'équipe technique et celui des lumières de Philippe Berthommé.


La Fleur du Dimanche


SAMSON ET DALILA


A l'ONR à Strasbourg: le 16, 20, 23, 25 et 28 octobre 2020

A la Filature de Mulhouse: le 6 et 8 novembre 2020

 


Direction musicale: Ariane Matiakh

Mise en scène: Marie-Eve Signeyrole

Assistante mise en scène: Sandra Pocceschi

Collaboration aux mouvements: Julie Compans

Décors et costumes: Fabien Teigné

Assistante costumes: Pauline Kieffer

Lumières: Philippe Berthomé

Conception vidéo: Marie-Eve Signeyrole

Coréalisation vidéo: Laurent La Rosa

Chef de chœur: Alessandro Zuppardo

Orchestre symphonique de Mulhouse

Les Artistes

Samson: Massimo Giordano

Dalila: Katarina Bradić

Le Grand Prêtre: Jean-Sébastien Bou

Abimélech: Patrick Bolleire

Un vieillard hébreu: Wojtek Smilek

Un messager philistin: Damian Arnold

1er Philistin: Néstor Galván

2e Philistin: Damien Gastl

Chœur de l'Opéra national du Rhin

1 commentaire:

  1. Merci pour cette chronique que j'ai lue avec grand plaisir. J'ai également vu ce spectacle et je l'ai globalement apprécié: https://piero1809.blogspot.com/2020/10/samson-et-dalila-lopera-du-rhin.html Comme dans Don Giovanni (mais de moindre manière) j'ai été gêné par la profusion des images et le caractère intrusif des vidéos. Cela ne m'a pas empêché d'écouter la musique et d'apprécier le chant. Il y a aussi un décalage entre ce que l'on voit et ce que l'on entend mais c'est un trait commun aux mises en scène modernes. Les deux rôles titres sont très bien tenus ainsi que les autres personnages.

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