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mardi 10 février 2026

Le Cabaret Discrépant d'Olivia Grandville: Du bar en parallèle au plateau, la poésie cisèle la danse

 A l'instar du Cabaret Voltaire, ce petit bistrot de Zurich qui a vu naître le mouvement Dada, Le Cabaret Discrépant d'Olivia Grandville nous accueille dans le bar de Pôle Sud pour une soirée entre bar et plateau. C'est en trombe mais sans tambour ni trompette que Pascal Quéneau nous sert quelques poèmes lettristes, entre autres d'Isidore Isou le "Messie" du lettrisme, ou de Maurice Lemaitre qui a également exploré tous les domaines de l'art. Pascal Quéneau est rejoint à notre grande surprise par les autres comédien.ne.s - danseur.euse.s qui étaient dissimulé.e.s parmi le public. Un alerte et vivifiant mélange d'une d'histoire (bien critique) de la danse, de citations qui vont de textes surréalistes jusqu'à l'autre Isidore, Ducasse en l'occurrence, et de poèmes faits d'onomatopées ou dont le son fait sens - en nous laissant imaginer une histoire entre Elsa et Aragon - pousse nos neurones en alerte et stimule notre instinct de survie quand des ballons rouges nous foncent dessus. Les originaux "Ballet des lèvres" ou "Ballet des yeux" conviennent particulièrement à cette proximité entre la salle et les comédiens. Et cette complicité nous emporte avec enthousiasme dans ce plaisant voyage dans le temps et les arts, jusqu'à ce qu'on nous invite à un autre voyage dans l'espace. 


Le Cabaret Discrépant - Olivia Grandville - Photo: Yves Godin


En l'occurrence vers la salle de spectacle où nous attend une surprise et, sur le plateau, le danseur Laurent Pichaud, couché à plat ventre, la tête tournée vers nous et qui va exécuter le mimodrame Gesticulaire de Maurice Lemaitre ou son équivalent tandis qu'Olivia Grandville, devant la scène, nous fait entendre sur son casettophone la suite de la conférence. Celle-ci va continuer à se dérouler sur la scène où les cinq danseurs, dont Catherine Legrand tout de rouge vêtue, nous en présentent la suite bien rythmée, illustrée par des passages dansés, d'extraits de mimodrames - de mime ciselant plutôt - pour resituer cette "révolution lettriste" dans l'univers de la danse. Un peu à l'image de l'art ou de la musique au début du XXème siècle, ou pour le cinéma, à son échelle, par l'arrivée de la Nouvelle Vague. 


Le Cabaret Discrépant - Olivia Grandville - Photo: Yves Godin


Cette révolution se fait joyeuse et débordante, à voir par exemple les interprétations très iconoclastes  des Fugues mimiques de Maurice Lemaitre pour lesquelles les interprètes injectent une bonne dose d'humour, et qui permet de constater qu'une "interprétation" n'est jamais "unique". Sans oublier le "happening" éclaboussant lors duquel les fleurs et les légumes (des poireaux et des poivrons) sont allègement envoyés sur la scène par les spectateurs et retournés à l'envoyeur. 


Le Cabaret Discrépant - Olivia Grandville - Photo: Yves Godin


Olivia Grandville ne manque ni d'ironie, ni de talent pour dépoussiérer avec intelligence et originalité cette étape dans l'histoire et l'évolution de l'Art Chorégraphique, tout comme elle avait déjà pu le faire précédemment avec Kurt Schwitters, ou qu'elle a interrogé la masculinité, un sujet on ne peut plus actuel dans sa pièce récente Débandade vue à Pôle Sud en janvier 2024. En tout cas la proposition est originale et embarque les spectateurs qui en sortent ravis.


La Fleur du Dimanche


Le Cabaret Discrépant


A Pôle Sud le 10 et 11 février 2026 


Conception : Olivia Grandville, d’après Isidore Isou
Collaboration artistique et création lumière : Yves Godin
Interprétation : Olivia Grandville, Catherine Legrand, Olivier Normand, Laurent Pichaud, Pascal Quéneau
Régie générale et lumière : Bertrand Perez
Textes extraits de La marche des jongleurs d’Isidore Isou (Œuvres de spectacles – © Éditions Gallimard) / La créatique ou la novatique d’Isidore Isou (Éditions Al Dante) / La danse et le mime ciselants et Fugue mimique de Maurice Lemaître (Jean Grassin éditeur) / Roxana et Hymne à Xôchipilli de Maurice Lemaître (Œuvres poétiques et musicales – Éditions le point couleur) / Piètre Pitre de François Dufrêne (Archi-Made – École Nationale Supérieure des Beaux-Arts, coll. Écrits d’artistes) / Visages de L’Avant-Garde : 1953 de l’Internationale lettriste (Éditions Jean-Paul Rocher) / Manifeste de la danse ciselante d’Isidore Isou / Partition de la danseuse de Maurice Lemaître (extrait du premier Sonnet Gesticulaire – la danse et le mime ciselants – Jean Grassin éditeur)

Production : Mille Plateaux, CCN La Rochelle
Coproduction : Centre de Développement Chorégraphique Toulouse / Midi-Pyrénées, Musée de la Danse – Centre Chorégraphique National de Rennes et de Bretagne, Centre Chorégraphique National de Montpellier dans le cadre du programme Domaines, Arcadi
Avec le soutien de l’association Beaumarchais et la SACD, La Ménagerie de Verre dans le cadre des Studiolab et avec le concours de Mécènes du Sud.
Le Cabaret Discrépant est un projet lauréat Mécènes du Sud 2010.
Remerciements à Fanny de Chaillé, François Chaignaud, Laurent Pichaud, pour leur apport original dans cette danse.
Mille Plateaux, CCN La Rochelle, direction Olivia Grandville est soutenu par le Ministère de la culture – DRAC Nouvelle-Aquitaine, la Région Nouvelle-Aquitaine, la Ville de La Rochelle.

mercredi 17 janvier 2024

Débandade de Grandville à Pôle Sud: Un bande de mecs, en slip, la tête haute

 Arrivant de la salle, habillés de leurs seuls slips, les danseurs se regroupent sur la plateau, indécis, en attente, explorant l'espace du regard. On les imagine à une visite médicale ou pour la conscription. Mais non, nous sommes dans une salle de spectacle, et après avoir toisé les spectateurs et les spectatrices, les huit danseurs se retrouvent en bord de scène, à gauche, autour d'une table en pleine discussion jusqu'à ce qu'éclate le rock des années 50 Money Honey sur lequel, toujours en slip va s'éclater cette joyeuse troupe de gars bien agiles. 


Olivia Granville - Debandade - Photo: Marc Domage


Dans son spectacle Débandade qui s'inscrit dans le Festival L'Année commence avec Elles à Pôle Sud, Olivia Grandville nous attire avec son titre féministe et nous offre plutôt une image de désordre et de panique dans le groupe ou le spectacle d'une joyeuse troupe plutôt festive. Non qu'elle n'interroge pas le genre et les codes, les règles, l'éducation, et la position de ces hommes par rapport à la femme, la féminité et la danse - vaste question. Mais elle, et sa petite troupe bien turbulente et agitée, ont une folle envie de danser. Et c'est ce qui nous est proposé pendant une bonne heure et demie. La danse se transmet, prolifère, essaime, envahit le plateau.  Que ce soit, comme pour ce rock vintage ou pour pas mal d'autres morceaux de musique allant d'airs d'Ennio Morricone à de la musique classique comme le Sacre du Printemps en passant par un morceau punk ou avec Gainsbourg, I'm the boy - "Le garçon qui a le don d'invisibilité" en passant par de techno ou des chansons douces, certaines où Jordan Deschamps montre aussi son talent de chanteur. 


Olivia Granville - Debandade - Photo: Marc Domage


Le spectacle joue sur l'alternance, la dualité, homme-femme, bien sûr mais aussi entre la danse et d'autres représentations comme des gestes sportifs transformés. Egalement d'autres moments où un danseur s'embarque dans un solo, quelquefois doublé, rejoint par un autre dans un duo complémentaire qui renforce le propos. Celui-ci peut aussi se propager au reste de la troupe avec quatre, cinq ou six autres qui s'y joignent avec leur diversité. Car de la diversité il y en a, autant dans les nationalités que dans les corps. Dans les histoires et les expériences. Parce que ce spectacle est aussi l'occasion, le prétexte, d'interroger à la fois les parcours individuels de ces danseurs, la genèse de leur rapport à la danse et leurs expériences ainsi que leurs réflexions sur le féminisme, la place des femmes et l'évolution de la société. Tout cela dans un dispositif très original, où la parole se prend bien sûr au plateau, avec ou sans micro, mais aussi dans des moments de pause du corps, quand lorsqu'un danseur passe derrière un rideau de fond de scène, une image vidéo en est projetée sur le fond de scène à gauche. Dans une sorte de cabine, la caméra de César Vayssié s'approche plus particulièrement de l'un en scrutant son corps ou son visage, pendant que nous entendons quelque chose entre le micro-trottoir, la confession ou la pensée en mouvement. 


Olivia Granville - Debandade - Photo: Marc Domage


Devant le rideau de fond de scène, une estrade leur sert de temps en temps de podium ou même de siège, mais surtout sera le lieu d'un magnifique défilé de mode inventif et décadent où leurs vêtements (ils se sont bien sûr revêtus, essentiellement avec des shorts et des maillots) deviennent des créations très originales dont ils arrivent à transformer la forme première dans une multitude de pièces dignes de grands couturiers version voguing. 


Olivia Granville - Debandade - Photo: Marc Domage


Il ne faut pas oublier les quelques magnifiques solos mis en scène en one man show où l'on reconnait les trajectoires artistiques de chacun - dont quelques unes passant par une danse classique de très haut niveau, mais aussi des influences africaines, nord-africaines et brésilienne. Outre la danse des pectoraux, peu partagée, il y a eu de très belles variations autour du "tableau vivant" et magnifiques danses d'interprétation animales - chevaux, oiseaux, canard pataud, singes et autres gorilles ou animaux à quatre pattes qui ont permis à chaque danseur de démontrer et son talent et ses capacités. Une performance tout du long qui s'est terminée dans la joie dans un grand et joyeux désordre festif.


La Fleur du Dimanche