dimanche 25 janvier 2026

Le Miracle d'Héliane à l'ONR à Strasbourg, une première: L'amour sublimé par le chant et la musique

 C'est une première en France: Erich Wolfgang Korngold, appelé "Wunderkind" (jeune prodige) pour ainsi dire le Mozart du XXème siècle - qui présentait son premier ballet à Vienne à 13 ans, deux opéras à 16 ans et qui a eu un énorme succès à 23 ans avec son opéra La Ville Morte (qui avait été joué dans plus de 80 théâtres dans le monde entier - même à New-York en 1920) - voit le suivant, Le Miracle d'Héliane (créé en 1927) enfin repris et joué à Strasbourg pour la première fois depuis sa création. C'est Jakob Peters-Messer, qui avait monté La Ville Morte en 2016 à Magdebourg, qui ressuscite Le Miracle d'Héliane en 2023 et nous le présente dans une nouvelle mise en scène ici à Strasbourg. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


Un événement qui rend hommage à ce musicien dont le destin a tourné peu après la création de cet opéra en 1927. D'obscures raisons ont fait que la pièce n'est plus programmée en 1932 et l'arrivée au pouvoir des nazis oblige Korngold à émigrer définitivement aux Etats-Unis avec son épouse Louise von Sonnenthal, leurs enfants et ses parents - il était déjà parti travailler à Hollywood à partir de 1933. Ces circonstances ont totalement fait disparaître l'oeuvre classique de Korngold en Europe, et l'escamoter derrière sa production de musique de films. Cette production qui l'a rendu célèbre et reconnu, (plus de 5 films ont été primés aux Oscars). Il a également eu une très forte influence sur de nombreux compositeurs de musique de films hollywoodienne dont par exemple John Williams. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


La musique de la pièce Le Miracle d'Héliane, bien qu'écrite à un moment où arrive l'expressionnisme, le dodécaphonisme et tous les nouveaux courants musicaux du début du XXème siècle, reste très post-romantique avec comme références Wagner, Mahler et Strauss - il écrit d'ailleurs des arrangements de quelques oeuvres de Johann Strauss et d'Offenbach. Sa musique est ample et colorée en grandes nappes, ses ouvertures d'acte sont généreuses et ses développements exubérants. Les vents, trompettes et trombones, apportent un air de solennité tandis que les apparitions du célesta nous emmènent vers un univers magique et mystérieux. L'histoire, découpée en trois longs actes plonge à la fois dans l'univers mystérieux et moyenâgeux d'un royaume dont le souverain soumet le peuple à un état de soumission et à la découverte du destin d'une reine empreinte d'un idéal de bonté et d'amour, de compassion charitable. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


La mise en scène de Jakob Peters-Messer, très épurée et le décor et la scénographie de Guido Petzlod, d'un modernisme design à la fois froid et sujet à des transformations presque magiques (par exemple le plafond en miroir ondulé qui transforme la cellule froide et aseptisée en un environnement foisonnant, irréel et magique) donne à cette fable une force intemporelle et universelle. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


L'histoire est simple mais pas simpliste, elle traite à la fois du pouvoir et de l'amour. Le pouvoir du despote sur son peuple mais aussi sa volonté de forcer son épouse à l'aimer, tout comme son pouvoir de vie et de mort envers celui qui s'oppose à lui, l'Etranger devenue prisonnier et accusé devant le tribunal. Et du côté de l'amour, ce mystère qu'il veut forcer sans y arriver alors que, par ailleurs, par on ne sait quelle raison, il s'abat sur la Reine qui est, face à l'Etranger emprisonné, on ne sait pourquoi, subjuguée et ensorcelée. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


Cet amour, platonique (mais la mise en scène, avec ces chaussures qui sont abandonnées au sol soutient une tension sensuelle qui croît au long des trois actes) et célébrant un amour universel et rédempteur (agapé) joue sur toutes les variations de ce sentiment jusqu'à le lier avec la puissance de son opposé thanatos lorsque l'on assiste aux multiples résurrections qui ponctuent la pièce. Pour résumer, dans le premier acte, la Reine offre son corps nu à la vue de l'étranger prisonnier (parce qu'il a apporté la joie et la révolte au royaume) qui était condamné. Mais le Souverain lui offre la grâce s'il arrive à lui donner l'amour de la Reine. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


Le deuxième acte voit le procès de la Reine accusée d'adultère sous la direction de la messagère ancienne amante du Souverain. L'Etranger appelé comme témoin embrasse la Reine et se suicide. La Reine en ressuscitant l'Etranger gagne son innocence. Dans cet acte, le décor du tribunal, avec ses chaises oranges et les tables avec des micros au longs pieds filiformes se réfèrent au design des années 70 dans une atmosphère lourde, avec les hommes en long manteaux noirs qui nous projettent dans une ambiance des années de plomb en Allemagne. Pour le troisième acte nous sommes dans un monde interlope et embrumé avec, au départ une foule grouillante et informe, inquiétante et qui se transforme en un sorte peuple mystique suivant son émissaire. Dans cet acte Héliane doit se défendre et se sauver mais échoue et meurt sous les coups du Souverain avant que tout le monde semble resusciter et partir dans un paradis éblouissant qui s'ouvre sur la scène. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


Le texte, basé sur un livret du poète Hans Kaltneker - dont la conception de l'amour convenait à l'idée Korngold - et qu'il a fait développer et adapter par Hans Muller pour arriver à un texte lumineux et poétique est d'une subtile beauté. L'interprétation des rôles principaux est de première qualité. Le Souverain, Joseph Wagner, assure autant par sa présence que par sa belle voix de basse. Le ténor Eric Furman, l'Etranger a la stature d'un émissaire très convaincant, une diction personnelle mais assurée, et une voix, stable, durable et ni trop aigue ni trop grave mais chaleureuse. La messagère qu'interprète Kai Rüütel-Pajula a un timbre clair et lumineux. Et surtout la soprano Camille Schnorr dans le rôle la Reine Héliane, claire et lumineuse, elle emplit de sa beauté l'ensemble de l'opéra et émeut au plus profond. Saluons aussi l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg, dirigé avec doigté par le chef Robert Houssart qui arrive à équilibrer ce flot symphonique dense pour laisser de l'air et un espace d'expression aux voix des interprètes. 


Le Miracle d'Héliane - Erich Wolfgang Korngold - Opéra National du Rhin - Jakob Peters-Messer - Photo: Klara Beck


Nous ne pouvons que remercier Jakob Peters-Messer d'avoir ressuscité cette oeuvre d'Erich Wolfgang Korngold tombée dans l'oubli en lui redonnant des habits neufs, dont on a ôté la poussière moyenâgeuse parce que les sujets qu'elle traite sont toujours d'actualité (rappelons qu'à l'époque le sujet avait été considéré par certains comme blasphématoire). Et la découverte de la partition ici remarquablement interprétée par l'OPS sous la direction de Robert Houssart et les superbes voix des chanteuses et des chanteur est un vrai bonheur par sa richesse, sa finesse et sa délicatesse. Un long moment de bonheur qu'on ne voit presque pas passer. Une belle réussite et une initiative heureuse que l'Opéra National du Rhin nous a proposé avec raison.


La Fleur du Dimanche


Le Miracle d'Héliane


A Strasbourg à l'Opéra NAtional du Rhin, du 21 janvier au 1er février 2026


Distribution

Direction musicale
Robert Houssart
Mise en scène
Jakob Peters-Messer
Décors, lumières, vidéo
Guido Petzold
Costumes
Tanja Liebermann
Chorégraphie
Nicole van den Berg
Chœur de l’Opéra national du Rhin, Orchestre philharmonique de Strasbourg
Les Artistes
Héliane
Camille Schnoor
Le Souverain
Josef Wagner
L'Étranger
Ric Furman
La Messagère
Kai Rüütel-Pajula
Le Geôlier
Damien Pass
Le Juge aveugle
Paul McNamara
Le jeune Homme
Massimo Frigato
Les six Juges
Thomas Chenhall, Glen Cunningham, Daniel Dropulja, Eduard Ferenczi Gurban, Michał Karski, Pierre Romainville
L'Ange
Nicole van den Berg

vendredi 23 janvier 2026

Les Scouts à Schiltigheim - Bloody Mairie - Marie tu ne dors pas encore, et nous en rions encore

 A presque quarante ans de collaboration avec la Mairie de Schiltigheim, les Scouts courent toujours. Et leurs idées vagabondent et pétillent. Comme un cocktail à base de Champagne (ou de bière de la cité des brasseurs) ou de tout autre breuvage aphrodisiaque, psychotrope ou tout simplement euphorisant, ils nous apportent sur un plateau délirant un tir nourri de salves d'humour. Leur nouvelle revue Bloody Mairie est un mélange savant de gags, de mots d'esprit, de chansons (aux paroles bien sûr adaptées aux préoccupations du moment), de chorégraphies fort bien écrites (par le fidèle Bruno Uytter) et allègrement interprétées par l'ensemble de la troupe. C'est aux accents martiaux de la chanson de Jacques Brel  "Au Suivant" que démarre l'enrôlement au Service national volontaire du maigre soldat (Jean-Philippe Meyer, vrai caméléon tout au long da la pièce puisqu'il incarne entre autres Poutine, Bernard Arnaud, Pierre Jakubowzic ou un "maire amer" d'un petit village à côté de Schiltigheim) qui sera chargé de "sauver la France" du désamour de la politique locale. La politique, elle sera à tous les étages bien sûr avec une très belle parodie de "L'homme de Cro-magnon" qui voit s'affronter l'homme de Cro-Macron avec l'homme de Cro-Matignon. Sauver son argent est aussi le slogan du trio d'ultra-riches qui quittent le paquebot France en croisant un certain Frédéric Bierry avec sa bouée qui essaye de quitter le Grand Est.


Les Scouts - Bloody Mairie - Schiltigheim - Photo: Robert Becker


Notons que cette année, c'est sur deux très grands écrans judicieusement disposés sur la scène que le décor change et nous emmène d'un tableau à l'autre, ce qui donne un petit côté bande dessinée à l'ambiance. Sur ces écrans sont à l'occasion diffusées des Images Animées plus vraies que nature pour la campagne électorale de la candidate qui n'a pas peur de toucher à l'Intelligence (Artificielle) de ses électeurs et les effrayer avec des monceaux de détritus que traverse le tram, ou des rats géants qui envahissent la place Kléber.

L'humour est souvent acerbe, les Scouts n'ayant pas la dent douce rongée de caries, et, ni les postiers, ni les fonctionnaires avec leurs RTT et leurs congés maladies bien organisés, ni les banquiers ne sont épargnés.


Les Scouts - Bloody Mairie - Schiltigheim - Photo: Robert Becker


Le public lui-même - que Patricia Weller par exemple secoue un peu pour le réveiller - n'est pas préservé, qui se fait traiter de "Boomer",  avec ses illusions et souvenirs de jeunesse libérée des années 60-70, fumeur et b...eur inconscient. Et son ignorance du vocabulaire des djeuns l'oblige à se raccrocher à sa copine La Rousse et son copain Robert Petit pour ne pas être en PLS et se faire troller, mais je ne vais pas tout vous spoiler


Les Scouts - Bloody Mairie - Schiltigheim - Photo: Robert Becker


L'humour semble aussi porter une dose d'autodérision quand il est question de fuites urinaires et de fatigue des Pyrénées (la géographie est aussi malmenée, avec le Lac de Gérardmer qui navigue entre la Bretagne et le Jura). Mais dans ce type de revue, il est normal de renverser les règles, comme dans le jeu télévisé de Pascal Praud sur WCNews Pétain Express où le candidat qui gagne perd. 


Les Scouts - Bloody Mairie - Schiltigheim - Photo: Robert Becker

Les Scouts - Bloody Mairie - Schiltigheim - Photo: Robert Becker


Pour la séquence "artistique" aussi, où le Louvre et son affaire du collier de la Reine donne lieu à un dévoilement surréaliste d'une "oeuvre" lorgnant autant du côté de Marcel Duchamp que de Johannes Tyba. Sur le registre du suspense, la sobriété et l'austérité de la séquence du commissariat est un petit bijou d'angoisse très bien distillé. 


Les Scouts - Bloody Mairie - Schiltigheim - Photo: Robert Becker

Les jeunes recrutés au Service national volontaire ne sont pas non plus protégés, tout comme les pauvres, qui bouffent mal et qui économisent un Euro soixante sur les frais d'obsèques grâce à leur carte de fidélité . 


Les Scouts - Bloody Mairie - Schiltigheim - Photo: Robert Becker

Mais les meilleures situations, analyses et caricatures sont celles qui traitent des élections municipales, comme le titre alléchant le laisse espérer. Le processus de constitution d'une liste électorale lors d'une réunion mémorable par un maire omnipotent est un sommet à la Kafka qui culmine par la constitution, dans un objectif démocratique, d'une liste d'opposition par le même maire. 


Les Scouts - Bloody Mairie - Schiltigheim - Photo: Robert Becker

Les Scouts - Bloody Mairie - Schiltigheim - Photo: Robert Becker

Les deux séquences consacrées à l'arène strasbourgeoise sont d'un humour extrême, que ce soit le regard caustique sur les deux candidates "soeurs ennemies", Catherine Trautmann et Jeanne Barseghian dans une magnifique séquence de travestissement en miroir (Saluons au passage la costumière Rita Tataï et ses petites mains Ségolaine et Hélène ainsi que Florence Bohnert et Magali Rauch pour la variété et la créativité des costumes). 


Les Scouts - Bloody Mairie - Schiltigheim - Photo: Robert Becker

Le jeu des comédiens et comédiennes est impeccable et leur changement de costume et de personnage nous surprend au point que quelquefois nous ne les reconnaissons pas sous leur déguisement, même si nous identifions quelquefois Patricia Weller, toujours aussi montée sur ressort et prête à bondir, Nathalie Mercier qui pousse bien la chansonnette; Murielle Rivemale en mère et femme au commissariat, Sophie Nehama qui a toujours sa belle voix, Raphaël Scheer magistral, Alexandre Sigrist et sa barbe et sa belle voix puissante et le nouveau Jules Pan, bien en juvénile.


Les Scouts - Bloody Mairie - Schiltigheim - Photo: Robert Becker

 La Revue doit aussi beaucoup aux "musiciens de l'ombre" sous la direction de Michel Ott qui ponctuent les tableaux (par exemple un "I can Get No" que l'on croirait joué par les Rolling Stones ou toutes les mélodies qui s'enchainent, dont la série "Bleue") - sauf Sylvain Troesch qui se met en pleine lumière avec sa guitare acoustique pour le tableau final pour un "Foutez-moi la Paix" qui "ruine" la chanson de Stephan Eicher en une chanson scoute ("Toujours prêt") - et donc Pilou Wurtz, Anne List, Laura Strubel, Romain Bolli, Mathias Hecklen Obernesser, Mathieu Zirn, Sébastien Kanmacher et toutes les équipes techniques. 


Les Scouts - Bloody Mairie - Schiltigheim - Photo: Robert Becker


Sans oublier le regard artistique de Denis Germain et la scénographie de Bruno Boulala. Et Marie Chauvière et Faysal Benbahmed qui jouent en alternance avec Raphaël et Murielle. Et surtout le grand ordonnateur et dynamiteur de Cocktail, Daniel Chambet-Ithier, appelé Molotov, le mixologue metttreur en scène de ce magnifique spectacle explosif et tonitruant, digne héritier de l'esprit, Hamster Jovial de la troupe a qui nous souhaitons encore une longue vie*.


La Fleur du Dimanche


* Nous savons d'ores et déjà que le personnage de la Maire de Schiltigheim, Danielle Dambach va disparaître de la revue car Patricia Weller lui a rendu un muet et émouvant hommage en mimant les événements et rebondissements qui ont parqué son mandat. 

mercredi 21 janvier 2026

Louise Vanneste et Sandrine Lescourant à Pôle Sud: De la suite dans les idées, une certaine idée de la parole des femmes... et de leurs gestes

 Louise Vanneste, nous l'avions vue en plein chantier, qui à l'époque,- le 3 février 2024) s'appelait 3 Nuits. Trois jours s'y sont rajoutés et ce soir, elle nous présente 3 jours, 3 nuits. Il n'y a presque rien à rajouter et je vous livre tel quel un bout du texte que j'avais publié et qui parle bien de ce travail:

"Basé au départ sur l’idée de géologie, de tectonique, sur un texte poétique soutenu par une musique envoutante et marqué par des battements sourds installent une atmosphère enveloppante. Elle-même toute de noir vêtue, recouvre le visage également de sa longue chevelure noire et part dans des mouvements intériorisés semblables à une danse chamanique. Les mains remuent, balancent en répétition tandis que le corps plie un peu. Les bras, un moment battent à l’horizontale, puis semblent vouloir s'envoler. Mais ce sont essentiellement ses mains qui dans de superbes variations de soulèvement, de brassage, de frottements, de caresses, nous plongent dans la matérialité de cet univers. Elle danse toute en diagonales en avant en arrière, toujours le visage caché dans sa chevelure, ce qui crée une impression d’étrangeté irréelle d’être sans tête."


Louise Vanneste - 3 jours, 3 nuits

Ce qui change, c'est son costume, qui à première vue dans la pénombre du début ressemble à un pyjama fleuri et qui se révèle être un collant et, pour le haut juste un soutien-gorge. Est-ce pour mettre en opposition le côté minéral et la chair ? Apparemment la couleur noire du premier costume était un meilleur choix esthétique. Sinon, pour ce qui est de cette pièce, complète, le balancement et le jeu des mains, les diagonales en avant et arrière qui se développent et se déploient dans l'espace nous embarquent dans un étrange et intéressant voyage cathartique et les changements d'axe déploient pleinement son propos, donnent à ses mouvements une ampleur qui éclate le carré blanc dans lequel elle se circonscrit. Ses mains, ses doigt libres et véloces nous hypnotisent presque. Et l'ambiance sonore, qui répète en variation et à différentes vitesses les textes poétiques, les battements les grondements et les boucles sonores nous amènent à une conscience semi-cataleptique. 


Louise Vanneste - 3 jours, 3 nuits


Au point de nous projeter comme dans un zoom cinématographique de la matière et l'espace, dans une zone où, du feu qui craque ou de la pluie qui goutte, la pierre devient noire et nous sommes littéralement projetés dans une caverne. De là émerge, mais en retrait, hors du carré blanc de la scène, le corps agenouillé ou assis, à peine visible, la danseuse qui déploie ses bras, ses ailes, en ondulations, nous offrant devant elle, le vaste plateau blanc immaculé que notre esprit explore en y positionnant les mots que nous transmet la bande son: jaune, orange, bleu, rouge, degrés, érosion,,.. Et elle nous laisse continuer dans le noir.....


Changement de style, mais pas de propos avec RAW une pièce présentée avec le TJP - CDN de Strasbourg.La chorégraphe Sandrine Lescourant a fait un parcours singulier et complet dans la danse pour arriver à un engagement social et à la danse hip-hop et aux battles. Dans cet univers très majoritairement masculin, elle offre la plateau à quatre femmes. Curieusement d'ailleurs pour commencer, on pourrait s'y tromper, les quatre silhouettes qui se tiennent immobiles, debout en fond de scène ont une apparence très masculine avec leur pantalons et leur veste à capuche, devant des couvertures de survie argentées qui tapissent le fond de scène et également les deux côtés de la scène. Mais l'incertitude est de courte durée quand elles libèrent leurs cheveux et se mettent à danser en criant "We get war". 


RAW - Sandrine Lescourant


Mais par la suite, on se rend compte que l'esprit des battles c'est aussi la collaboration, le soutien des unes aux autres, la prise de relais et le dialogue, les renvois, la solidarité, l'individuel et le collectif. Collectif qui s'étend jusqu'à la salle dans laquelle, après que chacune s'est présentée, les spectateurs sont sollicités pour être actifs, en tirant des cartes et désignant successivement celle qui, après avoir parlé de sa motivation, de son parcours, ses préoccupations, ses priorités, elle va se trouver au centre de la scène exposée et active avec "sa" performance. On y découvre Ashley Beckett, et son style plutôt krump, sa famille, ses retrouvailles avec elle-même, son courage, et ses 33 ans (alors qu'elle en paraît 25 ou même 20 !) qui commencent à lui peser sur le souffle. Lauren Lecrique nous conte son "explosion" à l'âge de six ans et le sauvetage par la danse, l' "énergie" que cela lui apporte et qu'elle transmet à ses proches et à sa famille (sa nièce), le calme de son petit village en Provence dont elle a gardé l'accent, la petite chapelle accrochée à la falaise. Mwenda Marchand, qui vient du Kenya et dont la révélation a été le "pardon" de l'être suprême et Sonia Ivashchenko, l'Ukrainienne qui de désarroi déchire sa carte, et, comme les autres bénit l'esprit de groupe, la sororité et la joie, la reconnaissance qu'apporte la danse, cette danse, ce groupe, le Hip-Hop et ses règles sociales en terme de solidarité et d'apaisement dans ce monde qui cherche ses repères. Mais chacune avance, partage et, en dansant exprime ce qui la fait mouvoir, s'intégrer. Et elles dansent, comme si elles étaient dans la rue, avec et au niveau des autres, se rendant bien compte qu'elles sont sur un plateau, au-dessus de nous, à être en spectacle et en représentation, à nous exposer leur vie et leurs soucis. Mais heureusement que leur motivation, ce qui leur donne de l'énergie c'est la danse, les battles, le hip-hop, toutes sortes de hip-hop, et elles en font une démonstration presque pédagogique en invitant le public à monter aussi sur scène (ce qui semble devenir une règle en fin de spectacle - mais là c'est vraiment inscrit dans le programme parce que la DJ Mab'ish (Isabelle Clarençon) fait un DJ set à l'issue de la pièce.


Pôle Sud - DJ Set - Mab'ish - Photo: Robert Becker

Et tout le monde est content, les danseuse et la chorégraphe parce qu'elles ont pu s'exprimer et partager avec le public leurs préoccupations profondes et le public parce qu'il finit la soirée en se lâchant sur scène sur des musiques dansantes. 


La Fleur du Dimanche 


3 jours, 3 nuits

Pôle Sud, le 20 et 21 janvier - 19h00

Conception, chorégraphie et danse : Louise Vanneste
Son : Cédric Dambrain
Dramaturgie : Sara Vanderieck
Scénographie : Arnaud Gerniers en collaboration avec Esther Denis
Éclairage : Arnaud Gerniers
Voix : Véronique Dumont et Betty Lamoulie
Assistante chorégraphique : Anja Röttgerkamp
Regard extérieur : Paula Almmiron
Production, diffusion et administration : Alix Sarrade (Alma Office)

Production : Rising Horses
Coproduction : Charleroi danse, POLE-SUD CDCN Strasbourg et les Brigittines – Bruxelles
Avec le soutien de l’Atelier de Paris
Avec l’aide de la Fédération-Wallonie-Bruxelles



Pôle Sud, le 20 et 21 janvier - 19h00

Chorégraphie : Sandrine Lescourant
Avec : Ashley Beckett, Mwendwa Marchand, Lauren Lecrique, Sonia Ivashchenko
Lumières et scénographie : Esteban Loirat
Production : Garde Robe
Coproduction : Collectif FAIR-E / CCN de Rennes et de Bretagne
Avec le soutien de la coopérative artistique des Micro-Folies, du TPE de Bezons, l’Etoile du Nord ; le Théâtre Louis Aragon, Scène conventionnée d’intérêt national Art et création danse (Tremblay-en-France).
La représentation a bénéficié d’une aide à la reprise et d’une diffusion du réseau Sillage/s avec le soutien de la DGCA/ Ministère de la culture.

DJ SET
Avec DJ Mab’ish
ME 21 JAN à l’issue de la représentation

mardi 20 janvier 2026

Portrait de Rita au TNS: Salutaire dissection d'un traquenard raciste

 Dans la série des "pièces témoignages" au TNS, nous avions déjà pu voir de Laurène Marx Pour un temps sois peu et Je vis dans une maison qui n'existe pas en novembre 2024 dans son style de "Stand-up triste". Sa rencontre avec la performeuse belge Bwanga Pilipili en 2023, à l'époque de l'affaire de Mathias, le fils de Rita, plaqué au sol par un policier dans une cour d'école les a amenés à collaborer sur ce qui a donné cette pièce Portrait de Rita, écrite par Laurène Marx et qui, partant de cet épisode, retrace le parcours de Rita, femme camerounaise jusqu'à cet événement qui a eu, en Belgique, des répercussions importantes.


Portrait de Rita - Laurène Marx - Bwanga Pilipili - Photo: Pauline Le Goff


Dans le livret programme du spectacle, dans un entretien avec Najate Zouggari, Bwanga Pilipili rappelle un de ses souvenirs d'enfance à l'école, où, lors d'une intervention sur les droits des enfants et des parents (et où l'enseignant disait que "si nous faisions des bêtises, ce sont nos parents qui seraient interpelés.") elle découvrait, alors que "dans le cadre d’un État de droit, on n’interroge pas les enfants et les policiers s’abstiennent de les contrôle", parmi ses petits camarades, au moins trois s'étaient "fait contrôler" alors qu' "Ils ont treize ans et ils sont non-blancs.". C'était il y a trente ans. Trente ans, peut-être le début de l'histoire de Rita, dont Bwanga Pilipili et Laurène Marx vont tracer le portrait, et le parcours dans un flash back pour analyser l'origine du mal - ce racisme insidieux qui, encore aujourd'hui, fait que "Là, tu vois qu’un enfant noir de neuf ans, ce n’est pas un enfant, c’est un Noir".


Portrait de Rita - Laurène Marx - Bwanga Pilipili - Photo: Pauline Le Goff


Dans une mise en scène minimaliste, avec quatre projecteurs qui vont "ouvrir" ou "fermer" notre perception de la performeuse, vêtue d'une très jolie robe colorée, pas "ethnique" pour un sou, Bwanga Pilipili va captiver notre attention par son jeu, son regard, ses gestes, le rythme qu'elle donne au texte et au récit pendant une bonne heure et demie. Ponctuée de quelques chansons pour souffler ou nous redonner de l'énergie, l'histoire, démarrant par le coup de fil de la directrice d'école, va dévoiler la situation incroyable et disproportionnée de la réaction de Mathias à un épisode de brimade. Et va nous conter, en analysant et déconstruisant le destin de sa mère Rita - c'est son récit de vie que rapporte Bwanga Pilipili - qui retrace son parcours de jeune femme de Yahoundé au Cameroun, vivant avec son père et s'occupant de lui jusqu'à son statut d'aide familiale de sa belle mère dans un petit village de Belgique près de Charleroi puis dans un refuge pour femmes battues qui fait presque prison. 


Portrait de Rita - Laurène Marx - Bwanga Pilipili - Photo: Pauline Le Goff


Destin incroyable auquel on assiste et qui est analysé et très bien déconstruit dans les différentes étapes où l'on voit un prédateur (Christian) reproduire une sorte d'esclavage (domestique et sexuel) sous une forme "policée", sous couvert d'amour et d'amitié et la met sous le joug de sa volonté. Le récit est simple mais fort, la démonstration limpide, la situation révoltante et l'on ne peut qu'être solidaire. L'injustice de la situation de ce qui souvent n'est qu'un "fait divers" de dix lignes dans un journal ou de cinq phrases à la télévision nous apparaît ici tellement vivant et éclatant qu'elle ne peut que nous bousculer dans notre apathie quotidienne qui nous mène à l'indifférence et nous appeler à un sursaut de notre conscience et une réprobation, si ce n'est une protestation. Et peut-être aider à réparer et à "aller au-delà" comme le dit encore Bwanga Pilipili dans le programme. En cela la pièce n'est pas que salutaire, elle est aussi vitale. Et elle nous donne de l'énergie.


La Fleur du Dimanche   


Portrait de Rita


Au TNS du 20 au 30 janvier 2026


[Texte] Laurène Marx
[À partir d’entretiens avec] Rita Nkat Bayang réalisés par Laurène Marx et Bwanga Pilipili 
[Avec] Bwanga Pilipili 
[Création lumière] Kelig Le Bars 
[Régie lumière] Emmy Barriere 
[Direction musicale] Laurène Marx 
[Création musicale] Maïa Blondeau avec la participation de Nils Rougé 
[Régie son] Nils Rougé 
[Collaboration artistique] Jessica Guilloud 
[Assistanat] Skandar Kazan 


Production Cie Hande Kader - Le Bureau des Filles* 
COPRODUCTION Théâtre Ouvert-Centre National des Dramaturgies Contemporaines, Les Quinconces-L’Espal Scène Nationale du Mans, Le Festival d’Automne à Paris, le Théâtre National Wallonie Bruxelles, Les Halles de Schaerbeek, Collectif FAIR-E-CCN Rennes, Théâtre National de Strasbourg, Théâtre Sorano Scène conventionnée [Toulouse] 
ACCUEIL EN RÉSIDENCE Mars – Mons, arts de la scène, CCNRB – Collectif FAIR-E, Les Quinconces l’Espal – Scène nationale du Mans, Théâtre Ouvert – Centre National des Dramaturgies Contemporaines. 
 
Créé le 11 Septembre 2025 au Théâtre Ouvert (Paris) - Festival d'Automne 

vendredi 16 janvier 2026

Laurent Epstein Trio with Anne Sila au Sunside: Un Parisien à New-York - des musiques de films éblouissantes

 Il en rêvait, il l'a fait ! Laurent Epstein, depuis 2009 où il avait enregistré l'album En toute simplicité avec son trio composé de Yoni Zelnik à la contrebasse et de David Georgelet à la batterie n'avait plus enregistré de disque sous son nom. Bien sûr il participé à une vingtaine de disques avec notamment Bireli Lagrène et Angelo Debarre et accompagné au piano de grands noms du jazz français et international. Mais depuis quelques temps, il portait ce désir d'enregistrer à New-York. Et il a lancé sa cagnotte en ligne pour lancer la machine. Pari réussi ! Avec Eddie Gomez qui avait joué avec Bill Evans, et Willie Jones III, le batteur qui a accompagné Horace Silver et Arturo Sandoval, auxquels s'est adjointe la talentueuse Vanisha Gould, ils ont enregistré en mars 2025 ce disque French Movies in New York sous la direction artistique de Daniel Yvinec. Comme son nom l'indique, ce sont des musiques de films qui ont bercé nos jeunes années et qui continuent de nous émouvoir. Des compositions arrangées en collaboration avec le talentueux Philippe Maniez, et c'est lui qui a l'honneur de tenir la batterie pour la release partie de ce disque qui vient de sortir fin 2025 pour cette série de concerts au Sunside - rien moins que deux sets par jour deux jours de suite. Et les concerts étaient complets pour la plus grande satisfaction de son producteur Jean-François Aubert. Celui de ce vendredi à 21h30 était un vrai bonheur, avec moultes surprises et généreux bis et rappel, même si la scène du célèbre Club de Jazz de la rue des Lombards ne permettait pas vraiment de mise en scène de disparition-apparition.  


Laurent Epstein - Clément Daldosso - Philippe Maniez - Photo: Robert Becker

Sur scène donc, Philippe Maniez à la batterie, Clément Daldosso à la contrebasse, et bien sûr Laurent Epstein au piano, nous offrent quelques titres du disque mais aussi d'autres pépites, pas moins intéressantes. En particulier, et pour commencer, la chanson du film de Louis Malle, Milou en Mai, composée par Stéphane Grappelli et qui permet à Laurent Epstein de se lancer dans une belle introduction au piano, rejoint par les deux musicien dans une bel échange complice. Pour continuer par la chanson La Complainte de la Butte du film French Cancan de Jean Renoir dont la musique de Georges van Parys a accompagné la voix de Cora Vocaire. Ici ce sont le piano et la contrebasse qui se partagent la triste mélodie. Le thème du film de José Giovanni La Scoumoune avec Jean-Paul Belmondo, composé par François de Roubaix, arrangé par Philippe Maniez, amène à la fois du rythme et de l'énergie, balancée par le trio. 


Laurent Epstein - Anne Sila - Clément Daldosso - Philippe Maniez - Photo: Robert Becker

Et c'est le moment d'accueillir la chanteuse Anne Sila - remplaçant au pied levé Vanisha Gould dont la venue en France s'est arrêtée à l'aéroport - pour une version très personnelle de la Chanson d'Hélène du film de Claude Sautet Les Choses de la Vie chantée par Romy Schneider. C'est Laurent Epstein au piano qui remplace - excusez du peu - Michel Piccoli et Anne Sila nous offre, en plus d'une interprétation très émouvante, une belle variation d'improvisations de sa voix cristalline et haut placée qui nous fait oublier la grande star de cinéma. 

Et moi je vous offre l'extrait ci-dessous filmé par Bernard Dumas:


Après Romy Schneider, au tour de Françoise Hardy et ses "Des Ronds dans l'eau" composés par Pierre Barouh et Raymond Le Sénéchal, chantés au départ par Annie Girardot et Nicole Croisille dans le film Vivre pour Vivre de Claude Lelouch. Anne Sila est très à l'aise dans cette version bilingue (elle a fait un séjour à New York de 3 ans à New York) et sa voix haut perchée fait des merveilles. De même pour la chanson du film La Cité des Enfants Perdus réalisé par Marc Caro et Jean-Pierre Jeunet en 1995, la chanteuse se mesure sans souci à Marianne Faithfull pour Who Will Take My Dreams Away composé par Angelo Badalamenti et apporte un bon rythme à cette chanson plutôt lente qui nous dit : "I can't give you all my dreams Nor the life I live."


Anne Sila - Clément Daldosso - Photo: Robert Becker

On passe au film culte des années 80 avec La Boum et la chanson Reality, le slow de Vladimir Cosma, plein de douceur et de sucrerie pour arriver à une très belle version de la chanson de Marilyn Monroe My Heart Belongs to Daddy où Laurent Epstein se permet des belles improvisations et Anne Sila nous offre une interprétation pleine d'énergie et qui offre à Clément Daldosso à la contrebasse l'occasion de nous démontrer également son talent d'improvisateur jazz.


Anne Sila - Clément Daldosso - Photo: Robert Becker

Et ce n'est pas fini puisque l'on repart, avec Les Moulins de mon coeur du film L'Affaire Thomas Crown de Norman Jewison avec Steve McQueen et Faye Dunaway. C'est Michel Legrand qui avait composé la musique et qui a aussi, entre autres interprété cette chanson qui ici trouve une interprétation très émouvante, autant par la voix que le piano. On sent que ce trio est très complice, les trois compères habitués à jouer et improviser ensemble, très à l'écoute des uns et des autres et se relayant dans les sets et les courts solos, privilégiant le jeu partagé et la symbiose de leur harmonie.


Laurent Epstein - Anne Sila - Clément Daldosso - Philippe Maniez - Photo: Robert Becker

Au final, c'est une très belle soirée où le public et ravi et comblé, dans la proximité complice de ce trio augmenté d'une très belle voix. Un petit bonheur cinématographique qui nous accompagne dans la Ville Lumière en bande son nostalgique, les yeux pleins d'étoiles et les oreilles bercées de douces et tendres mélodies éternelles.


La Fleur du Dimanche



jeudi 15 janvier 2026

L'Année Commence avec Elles à Pôle Sud: de l'eau à l'aune - la mesure du passé et de l'avenir

 Pour démarrer le Festival L'Année Commence avec Elles à Pôle Sud, Marcela Santander Corvalán, avec Agwuas, nous plonge à la fois dans l'élément liquide et les souvenirs, les légendes. Avec Gérald Kurdian – musicien·ne, performeur·euse - elle nous emmène dans une voyage féérique des bords du Rhin vers la plus longue côte du monde, plus de 3.400 kilomètres de long, avec les esprits, ici la Lorelei, là-bas les esprits du serpent qui fait de vagues et de celui qui soulève la terre. 


Marcela Santander Corvalan - Agwuas - Photo: Makoto C. Ôkubo


L'eau, élément de rêve et de songes par excellence, nous ramène à notre matérialité, à notre corps qui est constitué d'eau - même notre vision se fait à travers l'élément aqueux - et aux légendes de son enfance. Aux danses premières aussi qui amorcent la pièce. Les deux danseur.euse.s, habillés de couleurs fluo, dans une ambiance balançant entre la magie et la lumière noire des pistes de danse font le tour des vasques de sable qui contiennent de l'eau, faisant des ablutions pour se purifier et se retrouver avec leur passé. 


Marcela Santander Corvalan - Agwuas - Photo: Makoto C. Ôkubo


L'eau, don et bienfait, sera aussi l'objet d'adoration et la musique, le chant, objets de communion. Communion ultime d'ailleurs quand, pour clore cette exploration d'un élément fondateur - et précieux pour la vie - le public est invité dans un élan généreux et énergique sur la piste de danse où, l'ambiance et la température montant, le climax est atteint dans une dernier set torride où chacun peut libérer son énergie et donner de son corps et de sa sueur en participant à la danse des deux serpents dans une communion participative. Et libératrice. Ce qui semble tout a fait convenir, et plaire au public. Pari réussi.



La deuxième pièce de la soirée,  À l’aune de leurs peaux de Marie Barbottin s'intéresse aussi au corps dans sa matérialité. Particulièrement le corps de la danseuse à l'approche de la cinquantaine ans. Ayant découvert les textes de la philosophe Camille Froidevaux-Metterie sur ce passage de la vie d'une femme et s'appuyant sur des extrait de ses textes dits par la comédienne Anouk Grinberg, elle nous propose des flashes de questionnements sur les transformations physiques et physiologiques qui concernent les femmes, et les danseuses dans ce moment de bascule de leur vie. 


Marie Barbottin - A l'aune de leurs peaux - Photo: Romu Ducros


Le texte, d'une belle poésie fait écho aux réflexions des danseuses, et via des "zooms" sur le corps morcelé, découvert, montré, exhibé, tâté, trituré, palpé, mesuré, comparé, valorisé aussi dans sa douceur, sa souplesse, sa malléabilité. Le corps, encore capable de danser, d'être exhibé, de bouger, de soutenir, d'être caressé, de vivre. D'avoir sa beauté propre, une douceur et une maturité enfin gagnée. Les quatre puis cinq danseuses se confrontent à leurs corps, leur peau, leurs organes, aussi à la matière - sable et argile mouillée ou sèche qui dessine une espace lunaire - massant et triturant les éléments concrets mais aussi malléable, exhibant comme un étendard révolutionnaire ces portions d'épiderme et de chair gonflés de vie et d'énergie. 


Marie Barbottin - A l'aune de leurs peaux - Photo: Romu Ducros


Cette célébration de ces parcelles de vitalité et d'existence alterne avec quelques mouvements chorégraphiques qui se dessinent comme des ensembles coordonnés et avec des scènes de retrouvailles sororales et de réconfort. La diversité des interprètes et de leur présence corporelle permet d'élargir cet hommage à toutes les femmes dans ce mitan de leurs existence en le sublimant avec force et délicatesse. Une belle leçon de (longue) vie.


La Fleur du Dimanche 


A Pôle Sud  - 15 et 16 janvier 2026

Agwuas


Chorégraphie et interprétation : Marcela Santander Corvalán
Créé en collaboration avec et interprété par : Gérald Kurdian
Collaborations artistiques : Carolina Mendonça
Composition musicale : Gérald Kurdian
Lumière et espace : Leticia Skrycky
Instruments à eau : Vica Pacheco
Costumes : Ann Weckx
Régie son : Jean-Louis Waflart
Production, diffusion, Administration : Virginie Dupray



Conception : Marie Barbottin Ateliers de recherche et écriture : Camille Froidevaux-Metterie Cercles et recueil de paroles auprès de femmes cinquantenaires volontaires : Elvire Caupos Danse : Emma Gustafsson, Laurie Giordano, Véronique Teindas, Céline Angibaud, Sandrine Maisonneuve Création sonore et régie : Nicolas Martz, Alexis Derouet Création lumière : Juliette Delfosse Costumes : Aude Desigaux Assistanat : Yan Giraldou Regard extérieur : Annie Leuridan Administration, production, diffusion : Agnès Prévost

mercredi 14 janvier 2026

A la Filature, la rencontre de Moondog et de Bl!ndman: Point contre point, la musique nous fait voyager dans les hautes sphères

 Moondog est un musicien singulier, rare et précieux. Il n'a pas eu le succès que son talent aurait mérité. Bien qu'il ait étudié la musique jeune à Memphis, il l'a pratiqué en autodidacte et sa vocation de compositeur lui a été inspirée par la lecture par sa soeur de la vie d'un compositeur européen. Il faut dire que, né Luis Thomas Hardin en 1916 dans le Kansas et tributaire de la vie de son père prédicateur nomade, il voyage beaucoup et il a été rendu aveugle par accident à 16 ans, à cause d'un bâton de dynamite qu'il a ramassé entre deux rails. Il est fasciné au départ par les tribus amérindiennes - l'expérience, jeune, d'une danse du soleil, avec ses percussions, le marque fortement et la civilisation viking également, son père venant de Scandinavie et sa mère d'Allemagne.


Bl!ndman - Moondog - La Filature - Photo: Robert Becker

 

Il part s'installer à New-York en 1943 et y rencontre des compositeurs et chefs d'orchestre comme Leonard Bernstein et Arturo Toscanini, mais sa façon de se vêtir et son apparence de wiking le marginalisent et il s'installe à sur la 6ème avenue avec son chien partir de 1947. Il se fait d'ailleurs appeler Moondog en hommage à ce dernier. Il chante, invente des instruments avec lesquels il s'accompagne et compose. Il enregistre des disque et fréquente Philip Glass (qui dit de lui qu'il est à l'origine de la musique minimaliste). Son influence, vient outre les musiques des amérindiens et traditionnelles, des musiques polyphoniques, Monteverdi, Bach, mais il fréquente aussi le milieu du jazz en enregistre avec Charlie Parker (Bird). 


Bl!ndman - Moondog - La Filature - Photo: Robert Becker


Suite à un concert en 1974 en Allemagne à Francfort, il décide de s'y installer. Grâce à sa rencontre avec une étudiante qui le découvre en 1977, celle-ci l'héberge chez ses parent et s'en occupe. Elle lui transcrit ses partitions du braille et le soutient dans ses productions et ses tournées - dont un retour triomphal à New York en 1889, invité par Phil Glass pour l'ouverture du New Music Festival de New York. Il vivra jusqu'à 83 ans chez eux à Münster en Westphalie tout en continuant à composer. On recense plus de 800 oeuvres et plus de 80 "symphonies" - pièces pour orchestre - dans tous les styles et il a collaboré avec des nombreux musiciens contemporains, de jazz et, entre autre Stephan Eicher. 


Bl!ndman - Moondog - La Filature - Photo: Robert Becker


Curieusement, le nom du collectif collectif flamand Bl!ndman n'a rien à voir avec Moondog (que l'on pourrait croire chien d'aveugle) mais leur nom vient de la revue Dada de Marcel Duchamp The Blind Man. Mais c'est un heureux hazard que cette rencontre et ce hommage que les sept musiciens rendent à cet artiste mythique. Effectivement le collectif fondé par Eric Schleichin (après son groupe Maximalist!) oeuvre également dans la musique de film, pour la danse et la musique contemporaine. Ce quartet e saxophone augmenté à sept s'emparent de la très originale musique du compositeur éclectique et s'en sortent à merveille avec ces petits bijoux contrapunctiques que des morceaux qui frisent avec les fanfares ou encore avec le rock ou les boucles répétitives. Très curieusement, alors que souvent dans le jazz l'on est confronté à des morceaux fleuves, avec reprises temps d'improvisation pour les solistes, ici, rien de cela, ce sont de petites pépites (écrites) où chacun, chaque instrument a sa place et se positionne en regard des autres pour arriver à ce qui serait un diamant poli dont chacune des face est taillée pour renforcer la lumière des autres. Elles sont minimalistes et surtout pas bavardes, déroulant leur construction jusqu'à leur forme parfaite, souvent très courtes, deux à trois minutes en général. Ce qui, pour ce concert de presqu'une heure et demi en fait une belle liste.


Bl!ndman - Moondog - La Filature - Photo: Robert Becker


Les morceaux, dans de multiples variations s'appuient sur la puissance et les variations des multiples saxophones, du soprano au baryton, complété par le tuba, se combinent et s'entrelacent, déroulant quelquefois des anneaux de Moebius musicaux, quelquefois des ensembles ressemblant à des fanfares de rues, parfois déroulant de légères mélodies baroques ou des choeurs d'église. Certaines pièces partent dans des montée en puissance impitoyables, nous emportant dans leur tourbillon impitoyable. D'autres nous suspendent dans de douces mélopées, ou, au contraire nous font cavaler sur un rythme effréné. De temps en temps, les voix se mêlent, comme dans des oratorios baroques, ou des mélodies de dessins animés.


Bl!ndman - Moondog - La Filature - Photo: Robert Becker


Des chansons, quelquefois drôles ou romantiques à souhait viennent transformer l'atmosphère. Un hymne majestueux enfle et grossit ou un moment de douceur et de songe attendrit l'atmosphère. La batterie rythme de manière implacable les compositions ou alors ce sont des tambours et djembé qui apportent un toucher plus doux. Des clochettes apportent un souffle léger ou la guitare acoustique dessine une légère ligne mélodique alors que celle, électrique, introduit une mélodie que les voix vont développer. Multi-instrumentistes, même s'ils jouent essentiellement du saxophone et de la clarinette (et bien sûr le tuba), la flûte et le duduk et même une sorte d'accordéon à main apparaissent sur scène. Un piano, synthé accompagne également certaines compositions, c'est dire la richesse et la variété de ces compositions dont on ne se lasse pas. L'éventail se déploie et le concert, très apprécié parvient à donner la mesure (presque démesurée) des facettes du talent de ce compositeur prolixe.


Bl!ndman - Moondog - La Filature - Photo: Robert Becker

Bl!ndman - Moondog - La Filature - Photo: Robert Becker


Et en cerise sur le gâteau, Bl!ndman nous offre l'hommage à Bird que Moondog lui avait composé peu avant sa mort à Charlie Parker Bird's Lamment.


La Fleur du Dimanche


Distribution

direction artistique, tubax, saxophone alto, flûte, guitare électrique, basse électrique, voix Eric Sleichim BL!NDMAN [sax] : saxophones, voix Pieter Pellens, Hendrik Pellens, Piet Rebel, Sebastiaan Cooman BLINDMAN [drums] : percussions, tuba Gideon Van Canneyt percussions, guitare électrique, arrangements  Ward De Ketelaere.

Production BL!NDMAN, commande de Brosella 2023.