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samedi 30 novembre 2019

Le Marteau et la Faucille de Don DeLilllo: La crise et le chaos vécus en direct et à la télévision

La scène nue, une chaise face au public, une caméra pointée sur elle, deux néons verticaux l’encadrant de chaque côté, un dispositif minimaliste d’entretien intime...  Une bouteille d’eau posée à côté indique que cela va parler, effectivement.


Le Marteau et la Faucille - Don DeLillo - Julien Gosselin


Le comédien entre, en costume-cravate, et va s’asseoir après avoir ôté sa veste et roulé ses manches de chemise, on se demande pourquoi. Pour un pugilat ?
La lumière change, le rouge envahit la scène et l'écran, on se dit que la Marteau et la Faucille, c’est cela, la rouge, mais l’image télévisée qui s’inscrit en tout largeur au-dessus de lui, à l’arrière de la scène donne aussi un autre sens: Le rouge est mis! On enregistre... On enregistre quoi? Une confession, un témoignage?
Cela commence doucement, en chuchotements presque, effectivement comme une confession, mais, avec en sourdine un battement sourd, la musique qui rythme le coeur, ou les roulements de tambour d’une exécution...   
Parce que le début du texte plante un décor – un camp, une sorte de prison? - isolé dans la campagne, près d’une autoroute dont un pont permet de passer au-dessus et de regarder la circulation Nord-Sud – pour ne pas perdre le sens? 

Les personnages arrivent également en nous surprenant (je vous laisse la surprise de l’artifice). Parce que Jerold Bradway (interprété avec brio par Joseph Drouet) n’est pas seul.
Ses "codétenus", un marchand d’art ("Mes murs me manquent" ose-t-il dire dans cette prison),  un trader, des gérants de hedge funds qui se remémorent les crises, la dette grecque, les délits - touchant à la finance - plus ou moins graves qui les ont amenés ici  - partagent cette introspection, ou ce rêve. Ce dernier est interrompu par un autre cauchemar, réel ou fantasmé, une vengeance par délégation de l’épouse via les filles de 11 et 13 ans de Jerold , qui présentent à la télévision des cours d’économie, en retournant aux origines de l’économie et du théâtre: La crise et le chaos de l’antiquité grecque.
Au fur et à mesure que nous découvrons ces protagoniste et leur histoire, leurs sentiments et leur désenchantement, la tension monte, la musique s’amplifie, devient oppressante, la nervosité gagne le corps du comédien. Les tics nerveux de son visage gagnent ses mains, les bras sont frictionnés violemment, on sent le corps qui souffre et le malaise se transmet au public. Et tout explose.
Il est question de mort, on se demande qui va survive à ce chaos. Jerold essaie de reprendre ses repères au-dessus de l’autoroute en s’interrogeant sur l’ordre du monde, les règles qui le régissent. Il se demande pourquoi tout cela marche encore, comment cela se fait que nous ne sommes pas encore entièrement tombés dans la catastrophe, tous ensemble. Que nous continuons à vivre en respirant des gaz d’échappement.
La lumière change, la musique s'est calmée, elle s'éteint, la lumière repasse au blanc...


Le Marteau et la Faucille - Don DeLillo - Julien Gosselin - Photo: lfdd


Et chacun repart dans la nuit d’hiver en se disant que l’on vit dangereusement, mais que l’on vit encore…
Et surtout nous remercions Julien Gosselin de nous avoir offert ce magnifique texte dans une sorte de voyage expérientiel, porté par la force et la puissance de Joseph Drouet, soutenu par la vidéo empathique de Pierre Martin et la musique cathartique de Julien Bachelé et Maxence Vandevelde, sans oublier l’"ambiance lumière" de Nicolas Joubert. Et un salut tout particulier à la création sonore d’une précision de bijoutier de Julien Feryn. Mais le plus méritant, c'est bien Joseph Drouet qui pendant une heure a su nous emmener dans ce voyage en enfer, dans l'enfer du jeu et de la finance en ne nous laissant aucun répit, en nous interprétant merveilleusement tout les états de son être et de ses semblables et descendants. Un numéro époustouflant à nous couper le souffle.

Allez, pour vous en donner envie d'y aller, je vous envoie le début:





La Fleur du Dimanche

Programmation dans le Grand Est:
https://www.szenik.eu/fr/event/le-marteau-et-la-faucille



du 28 au 30 novembre 2019 
Centre Culturel André Malraux - Vandoeuvre



du 27 au 29 mai 2020
Comédie de Colmar - Colmar

mardi 14 mars 2017

2666 de Julien Gosselin: le théâtre de l'expérience de la violence

2666, oeuvre testamentaire, si l'on peut dire, de Roberto Bolano est en soi une "épreuve", une odyssée dans la violence de la civilisation du XXème siècle. Des crimes nazis aux meurtres de femmes de Ciudad Juárez - devenus Santa Teresa dans le roman - en dévoilant également toute la perversion du système politique gangréné par le trafic des narcotiques en Amérique Centrale, du Sud et même au Sud des Etats-Unis, le tableau brasse large. 
Mais le livre n'est pas que cela, c'est également un questionnement sur l'identité, sur la création, sur l'écriture, sur la littérature et ses réseaux, sur l'amour et le sexe. Sur tous les types de relations et leur organisation.


2666 de Julien Gosselin - Photo: Simon Gosselin


Julien Gosselin, metteur en scène associé au TNS - Il intervient également à l'école - est de ceux qui défendent l'écriture contemporaine et qui mène courageusement des chantiers qui seraient à priori "irréalisable". Après le roman de Michel Houellebecq, "Les particules élémentaires", créée en Avignon en 2013, avec son collectif "Si vous pouviez lécher mon coeur*", il s'attaque à la "masse" que représente l'oeuvre de Roberto Bolano.


2666 de Julien Gosselin - Photo: Simon Gosselin


Le résultat: une pièce fleuve de plus de 10 heures et demie (avec les entractes) qui reprend la structure du roman, mais qui est une vraie oeuvre multimédia dans une réalité de théâtre augmentée de vidéo et de musique qui participent à un univers et une ambiance de tension et de violence qui ne vous lâche pas, même après la fin du spectacle. 


2666 de Julien Gosselin - Photo: Simon Gosselin


Il garde la structure de l'oeuvre en cinq parties:

La partie des critiques
Quatre critiques se lient d'amitié en raison de leur intérêt pour l'oeuvre d'un écrivain allemand Benno von Archimboldi, auteur qui cultive le secret.


2666 de Julien Gosselin - Photo: Simon Gosselin


La partie d'Amalfitano
Óscar Amalfitano, un professeur de philosophie quitte Barcelone pour le Mexique avec sa fille Rosa. Il occupe ses journées à méditer sur la géométrie et bascule dans une folie douce. Rosa fréquente un malfaiteur local, Chucho Flores.

La partie de Fate
Fate, journaliste afro-américain est chargé de couvrir un combat de boxe au Mexique lorsqu'il entend parler des assassinats de femmes dans la ville où se déroule le combat (vite expédié). Il s'y intéresse et rencontre une journaliste qui lui propose une collaboration.

La partie des crimes
C'est la liste des assassinats de femmes dans la ville de Santa Teresa. Les meurtres sont décrits les uns après les autres et on suit les différentes investigations, dont celles de Klaus Haas, accusé et emprisonné pour ces crimes.

La partie d'Archimboldi
C'est l'histoire, de l'enfance et la carrière militaire de Hans Reiter durant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que sa vocation littéraire où il prend le nom d'Archimboldi.


2666 de Julien Gosselin - Photo: Simon Gosselin


Les cinq parties bien que liées - ne serait-ce que par la ville de Santa Teresa et le destin des personnages qui se croisent - ou non - sont pourtant autonomes et les liens sont quelquefois des leurres.
Elles permettent cependant de traiter et de décrire un environnement à la fois artistique, politique, sociologique historique à travers ces destins variés.
La grande force de la pièce de Julien Gosselin, c'est d'arriver aussi par la force de la scénographie, autant que des narrations différenciées, à nous immerger dans ce chaos de fin du monde en nous le faisant toucher du doigt - ou plutôt - en nous y plongeant jusqu'au cou. 


2666 de Julien Gosselin - Photo: Simon Gosselin


La scénographie originale et très inventive (les décors ont été produits dans les ateliers du TNS) nous transporte d'un lieu à un autre sans temps mort. La musique, créée en direct par Rémi Alexandre et Guillaume Bachelé contribuent à renforcer les atmosphères de violence et de tension ou à quelques rares moments nous laissent respirer un peu. La lumière de Nicolas Joubert est à l'avenant. Et il faut vraiment saluer l'ensembles des comédiennes et des comédiens - Rémi Alexandre, Guillaume Bachelé, Adama Diop, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Carine Goron, Alexandre Lecroc, Frédéric Leidgens, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, Tiphaine Raffier - certain(e)s qui faisant partie du voyage de la compagnie depuis sa création en 2019 - pour le magistral exploit de jouer plusieurs rôles sur cette durée de spaectacle. D'autant plus qu'il ne font pas que jouer au théâtre, la vidéo en direct s'invitant sur le plateau, ils se retrouvent à faire de la télévision en direct - grâce aux magnifiques cadrages de Jérémie Bernaert et Pierre Martin.


2666 de Julien Gosselin - Photo: Simon Gosselin


Ils nous offrent tous une "expérience à vivre" et nous ne sommes pas près de l'oublier. Si vous ne l'avez pas encore vécue, courrez-y !

Bon Spectacle

La Fleur du Dimanche

*Si vous pouviez lécher mon coeur: le nom de la troupe vient de la phrase de Claude Lanzmann (dans le film Shoah): "Si vous pouviez lécher mon coeur, vous mourriez empoisonné", citée par Stuart Seide, ancien professeur de théâtre de Julien Gosselin.

2666 de Julien Gosselin - Photo: Simon Gosselin

Prochaines représentations: 
Avec le TNS au Maillon à Strasbourg
18 mars 2017 11:00
19 mars 2017 11:00
25 mars 2017 11:00
26 mars 2017 11:00 

A la Filature à Mulhouse
6 mai 2017 11:00 

Stadsschouwburg à Amsterdam
17 au 21 Mai 2017 

2666

D’après le roman de Roberto Bolaño
Adaptation et mise en scène: Julien Gosselin
Traduction: Robert Amutio
Avec: Rémi Alexandre, Guillaume Bachelé, Adama Diop, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Antoine Ferron, Noémie Gantier, Carine Goron, Alexandre Lecroc, Frédéric Leidgens, Caroline Mounier, Victoria Quesnel, Tiphaine Raffier

Scénographie: Hubert Colas
Musique: Rémi Alexandre et Guillaume Bachelé
Lumière: Nicolas Joubert
Vidéo: Jérémie Bernaert et Pierre Martin
Son: Julien Feryn
Costumes: Caroline Tavernier
Assistanat à la mise en scène: Kaspar Tainturier-Fink

Un spectacle de: Si vous pouviez lécher mon coeur
Production: Si vous pouviez lécher mon coeur, Le Phénix - Scène nationale de Valenciennes, Théâtre National de Strasbourg, Odéon - Théâtre de l’Europe, Festival d’Avignon, TNT - Théâtre national de Toulouse, MC2: Grenoble - Scène nationale, Stadsschouwburg Amsterdam, La Filature - Scène nationale de Mulhouse, Le Quartz - Scène nationale de Brest
Avec l'aide à la production du Dicréam et de la SACD Beaumarchais 
Avec le soutien de La Friche de la Belle de Mai, Marseille Montévidéo - Centre de créations contemporaines, Marseille - Le Grand Sud, la ville de Lille, le ministère de la Culture et de la Communication

Création le 18 juin 2016 au Phénix - Scène nationale de Valenciennes
Based on the book 2666 / Copyright © 2004, The Heirs of Roberto Bolaño - All rights reserved
Le texte est publié aux éditions Christian Bourgois
Le décor est réalisé par les ateliers du TNS