Christoph Marthaler est entré au théâtre par la porte de la musique - il a joué du hautbois dans un orchestre - et en même temps il a suivi des cours avec Jacques Lecoq où il a baigné dans l'univers du clown et du mime. Il n'est pas inconnu à Strasbourg où sa renommé a traversé les frontières suisses et allemandes. Et pour les plus "anciens" certains se souviennent de sa venue au TNS en 1966 avec la pièce qui a fait sa renommée, crée en 1993 à la Volksbühne à Berlin en 1993, Murx den Europäer ! Murx ihn ! Murx ihn ! Murx ihn ab ! Et nous l'avions aussi revu au TNS en 2015 avec King Size, créée à Avignon. Je disais à l'époque "Marthaler fils de Beckett, de Dada et des Surréalistes" et ce qualificatif lui sied toujours. Avec Le Sommet, une coproduction du Maillon, présenté avec le Festival Musica, nous nous attendons à une excursion en musique et nous ne sommes pas déçus.
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| Le Sommet - Christoph Marthaler - Photo: Matthias Horn |
Bien sûr, et nous nous y attendions, d'excursion, il n'y en a pas. Mais nous étions prévenus, la pièce se passe dans le huis clos d'un chalet dont la seule issue (et la seule porte d'entrée) est un monte-charge qui ne sert qu'à faire venir les six personnages - un seul en ressortira, très brièvement et en pure perte, et la deuxième échappée de cette claustrophobie sera tout aussi vaine, un tourniquet ne laissant passer personne. Mais Christoph Marthaler fait fi de ces contraintes en "enchantant" à la fois le lieu et le monte charge. Les objets qui s'y révèlent et les "arrivées" des personnages sont à la fois magiques et surprenantes. Inattendues, tout comme les autres "ouvertures" surprenantes et surréalistes, quelquefois graves, ou irruption de moments décalés - comme ce micro dans un placard qui permet à un personnage d'asséner un discours répété, ou l'armoire à pharmacie qui joue de la musique.
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| Le Sommet - Christoph Marthaler - Photo: Matthias Horn |
La musique et le son sont bien sûr traités avec humour et originalité. Le son délicat et ténu du monte charge apportant un suspense, tout comme le bruit assourdissant de l'hélicoptère, répété et dont on essaie de deviner l'issue possible, ou pour la musique, dans toutes les acceptions du terme. Cela va d'une chorale rythmée et tournante de sons monosyllabiques: "oui, ja, yes, no, five, qui, non, but..." à une chanson pop super bien balancée, l'occasion pour nos six interprètes de se lancer dans une chorégraphie enfiévrée dans de magnifiques costumes de fêtes.
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| Le Sommet - Christoph Marthaler - Photo: Matthias Horn |
Les costumes sont un des moteurs (ou conséquence) de la dramaturgie, avec cette arrivée de "montagnard.e.s" dont on guette les entrées surprenantes (dont la dernière avec un harnachement indescriptible qui disparaîtra très vite) et leur transformation en "saunistes" alors que le "sommet" de la montagne - celui du titre et qui soutient le chalet - est transformé en pierre brûlante. Les costumes sont aussi le moyen de nous projeter dans des univers divers (et pas juste dans la neige en survêtements avec bâtons de skis, source d'un autre ballet grotesque) et de caractériser ces six personnages dont les langues multiples et liées nous content des récits décalés et désorientant. Marrants ou poétiques, philosophiques ou pragmatiques, quelquefois absurdes ou cadavres exquis, avec une certaine dose de comique froid et de répétition.
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| Le Sommet - Christoph Marthaler - Photo: Matthias Horn |
Les interprètes - et leurs personnages - participent pleinement à cet humour mixte, autant par leurs attitudes particulières que par leur expression, leur langue et leur accent. L'écossais Graham F. Valentine, le grand roux avec ses chaussures de montagne et son humour pince sans rire, à l'aise autant en anglais qu'en allemand, l'autrichien Lukas Metzenbauer dont la langue virevolte au point que le traducteur abandonne (volontairement) la partie - cela devient une "langue étrangère" sur cette arche de Noël - le comédien chanteur suisse allemand de Bâle, Raphael Clamer, autant à l'aise dans le texte qu'il débite sans accroc et d'une voix grave et posée que pour les chansons qui nous feraient danser, la française Charlotte Clamens qui fait sa bande à part avec assurance, Federica Fracassi, l'italienne qui chante et danse et Liliana Benini l'autre italienne qui ne craint ni les lourdes charges ni l'acrobatie à ski sans skis mais avec bâtons.
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| Le Sommet - Christoph Marthaler - Photo: Matthias Horn |
Ces différents parlers et accents nous plongent dans un bain linguistique et nous dépaysent tout en titillant notre attention. Et pour nous laisser repartir sans regret et avec douceur (une douceur relative, vu la chute), ce petit groupe avec lequel on aura passé un très bon moment dans ce chalet (Là haut sur la montagne) nous offre en berceuse d'au revoir une très belle version a capella magnifiquement interprétée de la chanson des Beatles "Good night" tandis que les comédiens chanteurs couvrent la montagne (le rocher apparent) de couvertures et d'habits en toute douceur. C'était une très belle soirée.
La Fleur du Dimanche
Le 12 et 13 février 2026 au Maillon - Strasbourg
Avec : Liliana Benini, Charlotte Clamens, Raphael Clamer, Federica Fracassi, Lukas Metzenbauer, Graham F. Valentine
Dramaturgie : Malte Ubenauf
Scénographie : Duri Bischoff
Costumes : Sara Kittelmann
Maquillage et perruques : Pia Norberg
Lumière : Laurent Junod
Son : Charlotte Constant
Collaboration à la dramaturgie : Éric Vautrin
Assistanat à la mise en scène : Giulia Rumasuglia
Répétition musicale : Bendix Dethleffsen, Dominique Tille
Stage à la mise en scène : Louis Rebetez
Production : Marion Caillaud, Tristan Pannatier
Accessoires et construction du décor : Théâtre Vidy-Lausanne
Confection de costumes : Piccolo Teatro di Milano – Teatro d’Europa
Régie générale : Véronique Kespi
Régie lumière : Jean-Luc Mutrux
Régie son : Charlotte Constant
Régie plateau : Fabio Gaggetta
Habillage : Cécilé Delanoë
Production : Théâtre Vidy-Lausanne / Piccolo Teatro di Milano – Teatro d’Europa / MC93 – Maison de la culture de Seine-Saint-Denis
Coproduction : Bonlieu, Scène nationale Annecy / Ruhrfestspiele Recklinghausen / Les Théâtres de la Ville de Luxembourg / Festival d’Automne à Paris / Théâtre National Populaire de Villeurbanne / Festival d’Avignon / Maillon, Théâtre de Strasbourg – Scène européenne / Malraux, Scène nationale Chambéry Savoie / Les 2 Scènes – Scène nationale de Besançon / tnba – Théâtre national Bordeaux Aquitaine / International Summer Festival Kampnagel
Dans le cadre du Projet Interreg franco-suisse n° 20919 – LACS - Annecy-Chambéry-Besançon-Genève-Lausanne
Remerciements : Isabelle Faust
Le Sommet comprend des textes de Christoph Marthaler, Malte Ubenauf et les interprètes, ainsi que des extraits et citations d’Elisa Biagini, Olivier Cadiot, Patrizia Cavalli, Bodo Hell, Norbert Hinterberger, Gert Jonke, Antonio Moresco, Aldo Nove, Pier Paolo Pasolini, Werner Schwab, Christophe Tarkos, Dylan Thomas, Giuseppe Ungaretti et Patrizia Valduga, ainsi que des musiques inspirées des Beatles, l’Abbé Bovet, Adriano Celentano, Wolfgang Amadeus Mozart, Franz Schubert ainsi que des mélodies populaires suisses et autrichiennes.





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