jeudi 29 janvier 2026

Seppuku el funeral de Mishima d'Angélica Liddell au TNS: Mishima mon Amour

 Dire d'Angélica Liddell qu'elle est une artiste singulière serait presque trop sympathique pour cette actrice, danseuse, chorégraphe, performeuse et écrivaine catalane dont le terme d'"enragée" est plus souvent utilisé pour la qualifier. Ses pièces "performances" sont des événements qui secouent, dérangent, agressent même. Mais elle-même n'aime pas le terme de "performance", préférant celui de "représentation", qu'elle dit "intimement liée à la sincérité intérieure, au besoin intérieur, à l'idée de mort"... "un désir profond abyssal". Angelica Liddell ne "joue" pas, elle est totalement dans ce qu'elle dit et fait sur scène, sans filtre, sans distance.  


Angélica Liddell - Seppuku el Funeral de Mishima - Photo: Ximena y Sergio


Dans la pièce Seppuku el funeral de Mishima o el placer de morir qui est créée à Strasbourg au TNS (le TNS coproduit cette création),  il est question à la fois de Mishima, de Seppuku (qui définit la cérémonie du Hara-kiri en langage japonais écrit) et de la mort (le "plaisir de mourir"), tout est dit dans le titre et Angelica Liddell n'y va pas par quatre chemins. Mishima est son idole, à la fois littéraire mais surtout en raison de son acte extraordinaire et courageux de son suicide, son Seppuku (dont le film film de Mishima Yukuku qui le met en scène sort au moment où elle est dans le ventre de sa mère), lui attribuant ainsi la paternité de son propre désir de suicide, suicide dont elle montre le simulacre photographié pour introduire la pièce. 


Angélica Liddell - Seppuku el Funeral de Mishima - Photo: Ximena y Sergio

Car le suicide (celui de Mishima, réel ou à travers ses oeuvres avec un de ses textes où ce dernier annonce le sien, ou celui de nombreux suicidés ou morts dont la litanie est l'objet d'une longue et douloureuse cérémonie) est une des trames qui est la base du spectacle. Cette longue litanie est l'occasion de matérialiser la mort, les mort(e)s à qui elle rend hommage, à la foi en enfilant une pièce de vêtement (alors qu'elle était nue sur le plateau) en leur mémoire et en ajoutant à un court parcours de vie une sorte de "Jisei no ku", un "Adieu au coquillage", ce poème qui permet au mort de passer du monde flottant dans le monde des morts. Ces courts poèmes subliment d'une certaine façon la brutale matérialité de ces gestes (les différents types de suicides énoncés - médicaments, train, saut dans le vide, pendaison,..). Ce cérémonial répété avec les vêtements et la parole poétique en gagne une beauté universelle, Surtout avec cette lente procession des deux comédiens japonais Ichiro Sugae et Masanori Kikuzawa. 


Angélica Liddell - Seppuku el Funeral de Mishima - Photo: Ximena y Sergio

Ces derniers font un très beau duo tout au long du spectacle,  qui réfère au couple Yukio Mishima et Masakatsu Morita, jouant avec retenue la relation sensuelle de ces deux samouraï tout comme le simulacre de Seppuku que Mishima avait décrit dans un de ses livres, et dans un film. Ils offrent aussi la lecture d'autres textes de Mishima, sous forme de théâtre Nô, avec une très belle intervention dansée pour La légende du manteau de plume par Ichiro Sugae. Il récidive dans une danse lascive avec la culturiste (champion du monde) Alberto Alonso Martínez dans une scène presque surréaliste. La scène où Angélica Liddell brûle de l'encens mélangé aux cendres des parents sur fond de musique apporte un répit, un apaisement dans la narration. 


Angélica Liddell - Seppuku el Funeral de Mishima - Photo: Ximena y Sergio

Mais c'est pour mieux rebondir parce qu'elle va s'engouffrer dans un très long monologue sous forme d'anaphore qui va en accélérant où elle réclame avec force la fin de vie, la mort, pour elle et les autres, emportant dans ce geste la monde entier. Elle déclare "Je ne veux pas mourir en paix, je veux mourir en guerre" et elle souhaite à elle-même et aux autres un destin funeste, avouant son désir forcené de ne plus vivre, sa haine de la vieillesse, sa haine des autres et même sa haine d'elle-même et de son corps qui vieillit. 


Angélica Liddell - Seppuku el Funeral de Mishima - Photo: Ximena y Sergio

Ce procédé, alternant avec des scènes en contrepoint célébrant le corps, la beauté, le désir, le sexe ou la littérature de Mishima sera repris en accumulation se clôt en final par la chanson préférée de Mishima puis un tube disco des années 80 qui nous laisse un peu groggy tandis qu'Angélica Liddell nous annonce que "mourir n'est pas dangereux". 


Angélica Liddell - Seppuku el Funeral de Mishima - Photo: Ximena y Sergio

Egale à elle-même, l'artiste ne laisse personne indifférent, n'hésitant pas à bousculer son public, l'accusant de ne pas écouter, de ne pas comprendre, prenant à bras-le-corps des sujet dont on ne parle qu'idéalisés dans des récits mythiques ou héroïques. Alors qu'elle, elle transpose ses propres peurs et douleurs dans un déluge verbal - dans l'esprit de son compatriote Salvador Dali - et qu'elle rehausse les faits-divers en des moments de pure poésie angélique. Elle souffle le chaud et le froid, faisant de la haine son "moteur de la création", poussant le corps à ses limites, se nourrissant de son insatisfaction pour créer. Elle détruit pour construire, liant la vie et la mort dans un même élan, ne survivant que grâce à l'art tout en prônant la destruction libératrice.


La Fleur du Dimanche


Seppuku el funeral de Mishima o el placer de morir


Au TNS Strasbourg du 29 janvier au 7 février 2026


[Texte, scénographie, costumes et mise en scène] Angélica Liddell

Adaptation de la pièce de théâtre NOH Hagoromo – Le Manteau de plumes (XIVe siècle).

Avec des extraits de Patriotisme et Le Marin rejeté par la mer, de Yukio Mishima.

[Avec] Nonoka Kato en alternance avec Ichiro Sugae, Masanori Kikuzawa, Angélica Liddell, Alberto Alonso Martínez, Gumersindo Puche, Kazan Tachimoto
[Lumière] Javier Alegría
[Son] Antonio Navarro
[Direction technique] Maxi Gilbert
[Coordination technique] Javier Castrillón
[Régie lumière] Francisco Jesús Galán
[Machinerie] Helena Galindo
[Régie générale] Michel Chevallier, Nicolas Guy 
[Construction du décor] Alfonso Reverón Díaz
[Logistique] Helena Pastor
[Production] Gumersindo Puche
[Assistanat de production] Jaime Del Fresno
tut Cervantès de Tokyo et à l’acteur de théâtre Nô de l’école Konparu, Tsunao Yamai
Coproduction Festival Temporada Alta, Théâtre National de Strasbourg, Wiener Festwochen | Free Republic of Vienna, Festival Grec, avec le soutien de la Comunidad de Madrid

Remerciements à l’Institut Cervantès de Tokyo et à l’acteur de théâtre Nô de l’école Konparu, Tsunao Yamai

2 commentaires: