L'idée des Galas, défendue par Caroline Guiela Nguyen, c'est de créer au TNS, au travers de ce festival, des moments festifs et partagés, également avec des personnes qui n'ont pas le Théâtre comme trajectoire ou comme destination. Hatice Özer et sa nouvelle pièce En attendant Oum Kalthoum qu'elle créée dans ce cadre répond totalement à cet objectif, et la presque trentaine de chanteuses et chanteurs qui forment le "choeurs d'habitant.es" et qui interviennent de la salle (au premier balcon) puis sur scène vont vivre un moment unique, avec sûrement des proches et amis qui sont dans la salle, tout comme la mère de Hatice Özer que cette dernière cherche dans la salle dans son "introduction" au spectacle et qu'elle hèle d'un "Coucou maman" quand elle l'aura repérée.
![]() |
| En attendant Oum Kalthoum - Hatice Özer - Jean-Louis Fernandez |
Pour Hatice Özer, passer au TNS n'est pas une première, elle y était venue jouer sa première pièce Le Chant du Père (de 2022) et la création de Koudour sur le plateau (avec le public également sur scène) mais cela doit lui faire chaud au coeur d'avoir cette grande salle Bernard-Marie Koltès pour elle. A l'image d'Oum Kalthoum qui a poussé les murs de l'Olympia lors de ses deux concerts, le 13 et le 15 novembre 1967, ses premiers en Occident, à la demande de Bruno Coquatrix venu au Caire quelques mois plus tôt pour inviter la plus grande dame de la chanson arabe, l'Astre de l'Orient, le Rossignol du Caire, la chanteuse préférée de Nasser. Mais je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître. Sachez cependant que, juste avant, en juin 67, il y a eu la "Guerre des six jours" lors de laquelle Israël a attaqué l'Egypte et occupé la péninsule du Sinai. D'ailleurs Oum Khalsum, qui avait demandé un cachet du double d'Edith Piaf a offert les recettes du concert à l'Egypte. Les billets ont été vendus en quelques jours, entre 60 et 200 francs (même plus de 500 francs au marché noir). Dans la salle se côtoient des ouvriers et des princes (l'un d'entre eux a réussi à avoir, non un fauteuil, mais un tabouret sous la menace d'un pistolet). Cette histoire et bien d'autres, Hatice Özer nous les raconte au cours du spectacle, en posant le contexte, tournant autour, et autour de la musique, et autour de l'amour (dont, la richesses du vocabulaire en arabe nous offre plus d'une vingtaine d'expressions:(amour ardant, amour persistant, amour divin, amour obéissant, amour inconditionnel,...). Mais tout d'abord, Khadija El Afrit nous introduit aussi aux subtilités de la gamme de la musique traditionnelle arabe, le "maqâm" dont elle nous fait entendre la montée des échelles vers la spiritualité sur son qânun.
![]() |
| En attendant Oum Kalthoum - Hatice Özer - Jean-Louis Fernandez |
Et Hatice Özer de nous brosser le tableau autour de ce concert mythique dont on nous dit que commencé vers les 21 heures, il s'acheva qu'après deux heures du matin avec en tout trois chansons, dont celle autour de laquelle on va tourner pour carrément plonger dedans, celle des Mille et Une Nuits et qui, avec les improvisations peut durer entre une demi-heure et une heure et demie, la durée du spectacle. Dans celui-ci on va alternativement se retrouver à observer le déroulé - et la préparation - du concert de l'Olympia, sur scène, dans les coulisses et dans la salle et, durant la diffusion du concert à la radio, sa réception dans quelques lieux, chez des auditeurs qui suivent le concert dans le monde, qui dans sa salle de bain ou dans le salon et même dans le lit familial, l'enfant entre ses deux parents bien au chaud dans leur cocon. Lieux et situations réinventées desquels on passe aussi brusquement à des séquences contemporaines d'échanges au téléphone où il est bien sûr questions de cet "éternel" amour et des différentes attitudes et positions qu'il nous pousse à prendre. Et cette répétition du mot "amour" qui remplit à la fois la chanson et le texte de la comédienne, adepte elle aussi de la répétition, si vous ne l'aviez pas remarqué.
Et il y a la musique, elle aussi qui se répète en variations multiples, magnifique et qui nous envoûte comme le fait l'amour dans ses variations dans la chanson:
Comment, comment, comment pourrais-je te décrire comment j'étais avant de te chérir, mon amour.
Comment, comment, comment pourrais-je te décrire comment j'étais avant de te chérir, mon amour.
Comment, comment, comment pourrais-je te décrire comment j'étais avant de te chérir, mon amour.
Comment, comment, comment pourrais-je te décrire comment j'étais avant de te chérir, mon amour.
Comment, comment, comment pourrais-je te décrire comment j'étais avant de te chérir, mon amour.
Je n'avais aucun passé à méditer ni aucun avenir à attendre, et même mon existence, je ne la vivais pas; oh mon amour.
Et nous assistons ainsi au lent et progressif dévoilement de la chanson, en plusieurs chapitres, sous des formes variées par ce magnifique orchestre qui accompagne Hatice Özer - elle-même jouant du davul - et Khadija El Afrit le kanoun, sous la direction du fidèle Antonin Tri-Hoang (au saxophone et aux claviers) et donc Anissa Nehari aux percussions, Juliette Weiss, Ayman Hlal et Karam Al Zouhir au violon et Anil Eraslan au violoncelle. La musique, dans toutes ses variations est merveilleuse, envoûtante, enchanteresse et les mises en scène ne manquent pas de nous surprendre et nous émerveiller, Les lumières de César Godefroy nous transportant d'un univers à un autre, posant de temps en temps de superbes tableaux de groupe en clair-obscur dans lesquels les soyeux et lumineux costumes de fête de Pauline Kieffer sont sublimés. Et au final, si Oum Kalthoum ne vient pas, sauf sa voix dans un haut-parleur de rue, nous avons bien compris les méandres complexes et les tours et détours que cette poésie sinueuse doit suivre, tout comme l'amour, pour passer par toutes les cases de l'amour. Et la formidable musique qu'elle a contribué à développer y participe grandement. Donc un grand bravo à l'engagement de toute cette troupe et à la formidable énergie qu'elle dégage.
La Fleur du Dimanche
Au TNS à Strasbourg, du 3 au 7 mars 2026
[Composition et direction musicale] Antonin-Tri Hoang
[Avec] Karam Al Zouhir, Khadija El Afrit, Anil Eraslan, Ayman Hlal, Hatice Özer, Anissa Nehari, Antonin Tri-Hoang et Juliette Weiss.
[Et un choeur d'habitant·es]
Inas Al Hassoun, Abdulhadi Al Rakeb, Rafif Alali Alwash, Zakariya Aleid, Laura Aljurf, Heema Aljurf, Mouaiad Alras, Maher Alsaied, Kinan Al Zouhir, Mohamad Aziza, Assia Benzaid, Fatima Boumlik, Khouloud Bourogaa, Selma Bousseta-Idrissi, Naime Bouzid, Mira El Assi, Abir El Fawal, Simon Ghanem, Jean Haas, Hassena Hassibout, Iman Izouli, Bibars Izouli, Zineb Maknassi, Solav Manmi, Stéphanie Monnier, Malika Najib, Roger Nasset, Dalila Rahal-Besseghir, Laure Razon, Ali Shindi, Najate Zouggari
[Chef de chœur] Kinan Al Zouhir
[Collaboration à la mise en scène, dramaturgie] Léo Bahon
[Lumière] César Godefroy
[Vidéo] Ludovic Rivalan
[Scénographie] Claire Schirck
[Costumes] Pauline Kieffer
[Regard artistique] Paola Secret
[Assistanat à la mise en scène] Thomas Lelo
[Stagiaire mise en scène] Claire Belony
Et l’équipe technique du TnS
[Régie générale] Julie Roëls
[Régie plateau] Daniel Masson
[Régie lumière] Alexandre Rätz
[Régie son] Imhotep Kenawi
[Régie vidéo] Ludovic Rivalan
[Habilleuse] Jeanne Birckel
[Régie des titres — surtitrage des Spectacles dans ta langue] Jean -Christophe Bardeaux et Claire-Gabrielle Robert
[Production] Théâtre national de Strasbourg
[Coproduction] tnba – Théâtre National Bordeaux Aquitaine, Compagnie La neige la nuit
Avec la participation du Jeune théâtre national
Avec l’accompagnement du Centre des Récits
[Accompagnement des habitant·es acteur·rices] Flora Nestour
[Chargée de production] Zoé D'hooge
Le décor et les costumes sont réalisés par les ateliers du TnS.
Création le 3 mars 2026 dans le cadre du festival Les Galas du TnS, 2e édition


