Affichage des articles dont le libellé est Maillon. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Maillon. Afficher tous les articles

vendredi 29 mai 2026

Borda de Lia Rodrigues au Maillon: Au delà des frontières de la perception, la vie surgit et déborde en cohortes

 De Lia Rodrigues, nous sommes habitués à ses processions ininterrompues et joyeuses sinon furieuses - voir mon billet sur Furia, vu au Théâtre National de la Danse-Chaillot - où alternent processions et danses ethniques bourrées de chaleur et d'énergie, comme cette chorégraphe née et installée au Brésil sait très bien le faire. Quelle n'est donc pas notre surprise quand, entrant dans la grande salle du Théâtre du Maillon, pour Borda alors que nous subissons en France, et à l'Est aussi, un pic de chaleur historique pour cette fin de mois de mai, nous découvrons une ambiance glaciale nous invitant à nous envelopper dans des couvertures. Et, quand le rideau se lève, ce sont des massifs montagneux, entre glaciers et icebergs qui nous apparaissent dans une lumière rare qui commence à poindre sur ce décor qui peut être vu comme une alerte pour le réchauffement climatique. Mais Lia Rodriguez n'était pas prévenue, elle semble cependant très visionnaire...


Borda - Lia Rodrigues - Photo: Sammi Landweer

Imperceptiblement, l'intensité lumineuse croît doucement, le décor se confirme et nous guettons un quelconque mouvement, en vain. Il nous semble bien qu'un des sommets semble encore grandir, mais n'est-ce pas qu'un illusion? Nous attendons les danseurs, les voir surgir tout à coup avec leur entrain présumé. Non, que nenni. Un autre sommet semble aussi bouger alors que le premier, indéniablement gagne en hauteur. Et puis, avec la lumière qui augmente, les montagnes ont l'air de se rapprocher de nous, alors que nous les percevions très lointaines, sans bouger. Drôle d'impression ! Mais non, ce ne sont pas des montagnes, cela ressemble plutôt à des géants blancs qui se haussent. L'un deux semblant nous tourner le dos puis gagnant une tête ronde, boule de chiffon, un autre, une laineuse. La lumière permettant de mieux distinguer cela, nous nous rendons compte que ce sont des formes humaines, mais informelles, sous un amas de tissus qui nous font face. Combien ? Difficile à dire, tant elles sont intriquées. Mais en voyant des yeux, et uniquement ces yeux, presqu'invisibles, on imagine bien une dizaine de paires, qui disparaissent sans tarder dans un mur de plastique et de tissus blanc qui se dresse face à nous. Et même si les yeux deviennent des visages, il est toujours aussi difficile de séparer, disséquer, séparer cette masse informe en corps différenciés et identifiés. Car aussitôt une vision claire de ces têtes pourrait nous aider à découper et séparer les corps, qu'elles disparaissent dans des grouillements indifférenciés, mais qui semblent de temps en temps "prendre la pose". Ces instants figés, dans un silence total apportent une tension palpable et dramatique, suspendant l'action, nous laissant augurer du pire. 


Borda - Lia Rodrigues - Photo: Sammi Landweer

Et puis cela recommence, cela continue, en sculptures mouvantes, soumises à des tectoniques internes de massifs montagneux, dont nous ne percevons que le superficiel, l'enveloppe. L'écorce craque, le plastique, seul son audible pour le moment prend des allures de tremblements de terre. Des formes humaines ou animales, comme des oreilles de lapin, des torses, des fesses, s'installent dans le décor, la montagne devient vagues et mer, plastique mouvant comme le ressac. Le mouvement perpétuel de ces corps imbriqués que se devinent au fur et à mesure dans une familiarité, de temps en temps se fige à nouveau dans des pauses plus ou moins inquiétantes, surprenantes, étranges, en des variante de tableaux romantiques mais étrangement blancs, qui, dans des ralentis féériques nous présente des tableaux riches en interprétations (scène de combat, bateau, prière, protection, maladie, noyade qui se fondent les unes dans les autres et appellent des lectures multiples).


Borda - Lia Rodrigues - Photo: Sammi Landweer

Dans cette dynamique, les corps peu à peu se dévoilent. Alors que les premières visions étaient des yeux expressifs, hagards, étonnées ou furieux, le rond des visage, puis le début des cheveux , la tête, les mains, le reste du corps; entrent en scène dans l'arène. Et les personnages prennent identité, deviennent très expressifs, même si c'est sans proférer un seul son, peut-être une mélopée, quelque cris ou un peu de ventriloquie. Ces personnages, en mutation constante et en réassemblage incessant grouillent, s'agitent peu à peu, sautent quelquefois, traversent le plateau avec fébrilité. Une sorte de tempête se lève et bouleverse. Cris et interjections surgissent, La mer de plastique engloutit tout et nous imaginons une calamité et un désastre définitif. La lumière s'éteint... Noir.


Borda - Lia Rodrigues - Photo: Sammi Landweer

Mais, rassurez-vous, il y a de la réserve... Après une temps pour digérer la catastrophe, la vie semble ressurgir de plus belle, non plus en noir et blanc et au ralenti, mais haute en couleurs, multicolore et scintillante même ! Soutenue au départ par de rythmes de tambour qui grossissent et débouchent sur des chants, les neuf danseurs, qui apparaissent au fur et à mesure derrière un mur de tissus colorés vont être projetés dans une danse sans fin, sautant, dansant, bondissant, faisant chacune et chacun leur numéro, en solo ou en parallèle, dans une énergie du diable qui nous laisse pantelants, sonnés. Sorte de carnaval grotesque et primaire, décalé et surprenant, également incarné dans une succession de tableaux grimaçants. Une résurrection dans une transformation continue et sans fin, dans une énergie positive qui bouscule ce que nous avions vu au début et que nous croyions définitif. Et qui nous soulève nous aussi de nos sièges, où nous avons totalement oublié le froid qui nous avait accueilli. Quel contraste ! Epoustouflant !


La Fleur du Dimanche


Borda

Au Maillon, le 28 et 29 mai 2026

Chorégraphie : Lia Rodrigues
Dansé et créé en collaboration avec : Leonardo Nunes, Valentina Fittipaldi, Andrey da Silva, David Abreu, Raquel Alexandre, Daline Ribeiro, João Alves, Cayo Almeida, Vitor de Abreu
Assistante à la création : Amalia Lima
Dramaturgie : Silvia Soter
Collaboration artistique et images : Sammi Landweer
Création lumières : Nicolas Boudier
Régie générale et lumière : Magali Foubert
Bande sonore : Miguel Bevilacqua (à partir des extraits de l’enregistrement fait en 1938 au nord du Brésil par la Mission de recherche folklorique conçue par l’écrivain et intellectuel Mario de Andrade / Extrait de la musique Amor Amor Amor du domaine public qui compose le répertoire du « Cavalo Marinho », danse dramatique brésilienne, interprétée par Luiz Paixão)
Mixage et mastering : Ronaldo Gonçalves
Direction d’administration, production et diffusion : Colette de Turville
Chargée de production et diffusion : Astrid Toledo
Production et diffusion Brésil : Gabi Gonçalves / Corpo Rastreado
Secrétaire/administration Brésil : Gloria Laureano
Soutien logistique Centre des Arts Maré : Sendy Silva
Professeurs : Amalia Lima, Leonardo Nunes, Valentina Fittipaldi, Andrey Silva
Costumes : Lia Rodrigues Companhia de Danças
Couturière : Antonia Jardilino De Paiva
Remerciements : Thérèse Barbanel, Corpo Rastreado, Inês Assumpção, Luiz Assumpção, Diana Nassif, l’équipe du Centro de Artes da Maré, Jacques Segueilla.
Dédié à Max Nassif Earp
Production : Lia Rodrigues Companhia de Danças
Coproduction : Kunstenfestivaldesarts / Maison de la danse / Pôle européen de création, en soutien à la Biennale de Lyon / Chaillot, Théâtre National de la Danse / Le CENTQUATRE-PARIS / Festival d’Automne à Paris / Wiener Festwochen / La Bâtie, Festival de Genève –- Comédie de Genève / Romaeuropa / PACT Zollverein / One Dance Festival-Plovdiv / Theater Freiburg / Muffatwerk – Münich / Passages Transfestival / Festival Perspectives / Le Parvis, Scène nationale Tarbes-Pyrénées / Tanz im August / HAU Hebbel am Ufer / Théâtre Garonne, Scène européenne / Le Lieu Unique, Scène nationale de Nantes (en résidence à La Libre Usine)
Avec le soutien de : Redes da Maré / Centro de Artes da Maré
Lia Rodrigues est artiste internationale associée au CENTQUATRE-PARIS et à la Maison de la danse / Pôle européen de création, en soutien à la Biennale de Lyon.

lundi 11 mai 2026

All Over Nymphéas d'Emmanuel Eggermont au Maillon: pour la beauté du geste et de la posture

 La recréation de la pièce All Over Nymphéas d'Emmanuel Eggermont est un exemple parfait de collaboration pour que la culture, et la danse, vive et touche le public auquel elle est destinée. Ce ne sont pas moins de quatre structures qui ont oeuvré à la reprise de cette pièce qui fait partie du triptyque avec Polis (le noir avec Pierre Soulages - l'Outrenoir), et Abberation (le blanc dont Kandinsky vante les "possibilités vivantes"), à savoir Le Ballet de l'Opéra National du Rhin, la Comédie de Colmar, le Maillon et Pôle Sud. Présentée en création à Colmar en novembre 2025, elle a été montrée à la Filature en mars dans le cadre du Parcours Danse et termine le circuit alsacien au Maillon avec le Parcours Danse avec Pôle Sud et l'Opéra National du Rhin. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


La pièce, qui à la création comportait un effectif de cinq danseurs (dont Emmanuel Eggermont) est aujourd'hui dansée par neuf danseurs (plus une danseuse en alternance) du Ballet de l'Opéra National du Rhin sur une composition musicale de Julien Lepreux (fidèle compositeur associé à Emmanuel Eggermont qui a également composé la partie musicale de Caravage de Bruno Bouché, vu récemment). 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


C'est d'ailleurs dans une ambiance nocturne, avec une musique faite de crissements et de bruissements qui se rapprochent du début de la pièce Caravage que débute All Over Nymphéas, avec des personnages vêtus de noir (une couleur qu'apprécie bien Emmanuel Eggermont qui a nommé sa compagnie L'Anthracite) qui arpentent - en chaussures noires - le plateau, d'abord en petit nombre, puis de plus en plus nombreux. Chacun et chacune exécute de minuscules gestes - mouvements des doigts, de mains ou de la tête - d'une beauté et d'une précision incroyable, surprenants également, en décrivant des trajectoires orthogonales, souvent pivotant à angle droit, dans une sorte d'accumulation-dispersion, tout comme la musique qui empile des rythmes ou répète à satiété des boucles et des variations on encore des battements. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


Les interprètes apparaissent, disparaissent dans cet univers variable où un tapis bleu géométrique découvre à un moment en s'élargissant des flaques brillantes géométriques qui, portées, se transforment en miroir de Narcisse ou en écran transparent et coloré, une autre feuille translucide transforme la danseuse en hologramme. Les costumes (comme dans un défilé de mode) se colorent aussi, discrètement, en tissus satiné vert et bleu, tandis que les danseurs et les danseuses prennent des caractéristiques plus variées et souples, s'incarnant en personnages, par exemple en contorsionniste ou en mannequin, en sirène, prenant des poses, debout, assises ou couchées, comme extraits de tableaux. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


Des moulinets des bras et des jambes ou de grandes traversées avec sauts avec couverture dorée parsèment de pointes baroques de leur fulgurances sauvages la vie du plateau, tout comme les trois chevaliers torse nu avec un bouclier que deviennent les danseurs sans bras en en cuirasse dorée (on ne les voyait pas à cause des leurs longs gants noirs). On apprécie aussi l'esprit d'architecte de Emmanuel Eggermont autant dans l'évolutions de plateau qui se transforme qu'avec les trois rideaux de tubes variables qui ponctuent l'espace. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


Cet espace qui n'est pas seulement ce bassin aux nymphéas de Monet, lac des cygnes en réduction, mais aussi  le lieu de l'accumulation presque surréaliste où les gestes, les motifs et les leitmotive, autant chorégraphiques que musicaux, s'accumulent (comme chez Arman) avec le "All Over", ce "recouvrement" en peinture, pour atteindre un trop plein pour les sens, qui déborde et s'épanche, au-delà de ce plateau-bassin, en flots furieux qui nous submergent. Pour nous redéposer, après la tempête, sur le bord  du bassin, à digérer la richesse et la variété des nuances et des sentiments par lesquels nous sommes passés pendant cette heure et demie sans trêve. Une superbe performance !


La Fleur du Dimanche    


All Over Nymphéas


Distribution
Concept, chorégraphie, scénographie
Emmanuel Eggermont
Musique originale
Julien Lepreux
Collaboration artistique
Jihyé Jung
Costumes
Emmanuel Eggermont, Jihyé Jung, Kite Vollard
Accessoires
Lucie Legrand
Lumières
Alice Dussart

Danseurs et danseuses
Christina Cecchini
Ana Enriquez
Brett Fukuda
Di He
Erwan Jeammot (ou Julia Weiss)
Pierre-Émile Lemieux-Venne
Jesse Lyon
Leonora Nummi
Alexandre Plesis

samedi 21 mars 2026

Les démocraties ne sont pas un jeu au Maillon: en débat ou en danse, tous impliqués

 Du 5 au 22 mars, pendant son "Temps Fort", le Maillon a vécu en vrai un débat sur la démocratie et ses enjeux. Cela a commencé par l'ingérence politique de la Chine sur la programmation, l'ambassadeur demandant le retrait de la pièce Ceci n'est pas une ambassade de Stephan Kaegi - Rimini Protokoll dont on connait le regard lucide sur les mécanisme de fonctionnement de la société moderne. La direction de Maillon, justifiant la liberté d'expression artistique et soutenue par le monde politique n'a pas cédé, alors que l'Ambassade mettait en balance des investissements chinois en Alsace - Cela montre bien les moyens que met en oeuvre la politique internationale aujourd'hui, belle démonstration.  Il y a eu ensuite le "théâtre immersif" du Summit Strasbourg de Oeterend Goed - à ne pas confondre avec le Sommet de Christophe Marhaler, et le Rituel 4: Le Grand Débat d'Emilie Rousset et Louise Hémon, relecture sous forme de cadavre exquis des débats d'entre deux tours des présidentielles. Et ce samedi, un "débat immersif" avec la philosophe Barbara Stiegler et l'historien Christophe Pébarthe, dans leur Acte 62: Histoire et actualité de l'apathie en démocratie. Démarrant, comme à la fois démonstration et mise en pratique de l'acte démocratique, ce sont les "spectateurs" qui deviennent acteurs et moteur de cette "conférence - rencontre" qui nourrit concrètement les interrogations de la salle. Les intervenants définissent ainsi ce qu'on appelle la démocratie et ses multiples variantes - démocratie participative, démocratie directe, vraie démocratie - en remontant à l'origine du mot et du concept dans Athènes au VIème siècle avant JC pour remonter à son émergence actuelle en 1789. Et sont analysés les mutations de ce concept et et des structures politiques, essentiellement en France pour étudier ce que l'on nomme couramment l'apathie et qui découle de ce que Walther Lippmann définissait comme la "manufacture du consentement" et que l'organisation actuelle de ce qu'on nomme "démocratie" cultive en communicant sur le désengagement du peuple - ou plutôt de la "masse" que de l'éducation "engagée" de celle-ci. 


The Goldberg Variations


The Goldberg Variations - Amanda Barrio Charmelo - Oskar Stalpaert - Michiel Vandevelde - Photo: Katja Illner

C'est justement ce que Michiel Vandevelde engage dans son spectacle The Goldberg Variations, dont la programmation ce samedi 21 mars se justifie doublement. D'une part dans son objectif d'engagement et de réflexion sociale qui résonne en écho de la conférence qui a précédé, et en ce 21 mars Journée mondiale de la trisomie 21. Car, cette pièce qui fait référence à Steve Paxton (que l'on verra dansant cette pièce dans les années 80) qui a popularisé la danse en bousculant le vocabulaire classique contraignant et intégrant des gestes de la vie quotidienne et bousculant se veut totalement engagée et revendicative. Ainsi, des images de manifestations mais aussi de défilés militaires sont projetés sur une grande toile en avant-scène. 


The Goldberg Variations - Amanda Barrio Charmelo - Oskar Stalpaert - Michiel Vandevelde - Photo: Katja Illner

Pour introduire le spectacle, les trois interprètes: Amanda Barrio Charmelo,  une danseuse née à Lima et basée à Bruxelles, Oskar Stalpaert, "avec un K", un danseur de la Platform K - une compagnie qui forme à la danse contemporaine des artistes en situation de handicap et collabore avec des chorégraphes pour développer des créations - doté du chromosome 21, et Michiel Vandevelde danseur - qui n'a plus "dansé depuis 5 ans" - et chorégraphe à l'origine de ce projet, se présentent. Philippe Thuriot, le musicien qui a transcrit ces Variations Goldberg pour l'accordéon s'exprimera derrière le rideau avec son instrument pour faire parler la musique. Les images projetées, belles variations de reflets lumineux mouvants, flous accompagnent les notes qui glissent agiles. Le procédé, d'un flou "artistique" qui souvent se transforme en des images engagées socialement ou politiquement, datant des grands révoltes passées semblent nous inviter à nous laisser focaliser notre attention sur le message aussi. Comme c'est aussi le cas de l'extrait d'entretien d'Anna Arendt dans son rapport avec Karl Jaspers et de l'engagement au risque de la révélation. 


The Goldberg Variations - Amanda Barrio Charmelo - Oskar Stalpaert - Michiel Vandevelde - Photo: Katja Illner

Tout cela fait partie du sous-texte de cette volonté à la fois d'équité, d'égalité, de liberté et d'engagement qui motive les protagonistes de cette chorégraphie. Mais le plus visible, et c'est une réelle réussite, c'est la cohérence et la juste participation des quatre protagonistes dans ce dialogue entre la musique et les corps. Ainsi la présence de l'instrument populaire qu'est l'accordéon qui s'empare de la musique savante de Bach apporte un souffle nouveau (ce n'est pas un jeu de mots) et une très belle dynamique. Et même occulté par les voiles sur l'écran desquelles le monde s'immisce dans la salle de spectacle ou le noir qui nous permet d'apprécier cette pause de vision, l'esprit est porté dans une dynamique joyeuse et heureuse. 


The Goldberg Variations - Amanda Barrio Charmelo - Oskar Stalpaert - Michiel Vandevelde - Photo: Katja Illner

Mais c'est dans le superbe équilibre des trois corps qui incarnent d'une énergie vivante toute en fusion que se fait la véritable démonstration d'une humanité inclusive. Chaque interprète a sa place et sa dynamique, les solos, duos ou trios s'emparent du plateau dans une joyeuse liberté.  Amanda Barrio Charmelo, Oskar Stalpaert, ou Michiel Vandevelde nous offrent un feu d'artifice de figures et d'enchaînements, Amanda Barrio Charmelo dans ses agiles mouvements des mains et ses ondulations serpentines, Oskar Stalpaert qui nous éblouit de ses sauts et acrobaties souples et alertes que l'on n'oserait pas exécuter et Michiel Vandevelde dans sa gestuelle qui se rapproche plus de son référent Steve Paxton. Les différents tableaux et mouvements à deux ou trois interprètes, habilement distribués dans des complexités graphiques sont totalement maîtrisés et d'un bel ensemble. 


The Goldberg Variations - Amanda Barrio Charmelo - Oskar Stalpaert - Michiel Vandevelde - Photo: Katja Illner

La preuve que la "nouvelle danse" n'est pas élitaire mais agrandit son impact public. Les effets de lumière et les changements d'éclairage qui lorgnent du côté du music-hall et la bonne énergie des mouvements circulaires ou des allers-retours face au public avec de multiples variations nous enchantent et nous séduisent. Ce spectacle, dont la volonté d'implique et d'engagement n'est pas pesante touche son but sans discours inutile est une réussite plaisante.


La Fleur du Dimanche


The Goldberg Variations


Au Maillon - Strasbourg, le 21 et 22 mars 2026

Chorégraphie : Michiel Vandevelde
Composition et musique live : Philippe Thuriot
Avec : Oskar Stalpaert, Amanda Barrio Charmelo et Michiel Vandevelde
Costumes : Tutia Schaad
Assistance costumes : Camil Krings
Dramaturgie : Kristof van Baarle
Scénographie : Michiel Vandevelde, avec le soutien de Tom Callemin
Conseils lumière : Tom Bruwier
Technique : Maxim Van Meerhaeghe, Maarten Snoeck
Diffusion : GOOD COMPANY
Production : Platform K
Coproduction : VIERNULVIER / KAAP
Avec le soutien : Gouvernement flamand / Loterie Nationale / Ville de Gand / Konekt / Fondation Roi Baudouin


samedi 7 février 2026

Au Festival Premières au Maillon: Chara Kotsali It's the end of the amusement phase: On achève bien les chevaux hellènes - Fini de jouer !

 It's the end of the amusement phase de Chara Kotsali démarre sur les chapeaux de roues sur un flot - flow de paroles moitié anglais, moitié grec. Le son est premier, la voix, les voix multiples qui se mêlent dans une bande son faite de collages sur un rythme effréné, mélange aussi, rapidement de musiques, toutes sortes de musique aussi. Des réminiscences de musique du pays (Chara Kotsali est grecque) qui émergent après ce premier solo introductif où il est question de "problèmes">", de "bazard'", d'"extinction", d'"accélération supersonique, gin tonic", de "choc du futur". Et sur cette musique plus ou moins en sourdine, démarre aussi cette danse ancrée dans le souvenir, que les trois interprètes, Chara Kotsali, Sofia Pouchtou et Christina Skoutela vont faire naître, d'abord tout en intériorité, mimant les gestes, les esquissant comme pour une répétition pour les faire advenir et les faire surgir et exploser sur le plateau.


Chara Kotsali - It's the end of the amusement phase - Photo: Pinelopi Gerasimou


Et c'est parti pour une folle cavalcade sans fin pour ces trois danseuses habillées léger dans de gracieux et confortables habits sport. Elles vont sans s'arrêter, alterner toutes sortes de genres de danse, de celles folkloriques à celles populaires ou de cabaret, du disco aux raves, des danses américaines à la macarena, tournoyant dans une incroyable unité et synchronicité. Sans faiblir et sans s'essouffler, elles enchainent fête d'anniversaire, défilé de majorettes, de carnaval avec confetti - ou avec poupée ou révolver - défilé au drapeau ou à la grosse caisse, manifestation et revendication tout en continuant à parler ou à marquer les changements de rythme et de danse. 


Chara Kotsali - It's the end of the amusement phase - Photo: Pinelopi Gerasimou


Elles mêlent le privé et l'universel, tandis que la bande son déroule ce poème épique multilingue qui unit l'expression brute, le collage de mots et d'évènements, marquant des dates des anniversaires. Ce peut être ceux d'une naissance (celle des pères et peut-être aussi celle des trois interprètes) tout comme une révolution (1789) ou d'un massacre ou d'un bombardement ou d'une guerre (1936 - Espagne, 1951 - Grèce, 1959 - Cuba, 1968 - mai, 1975 - Vietnam, 2008 - Grèce,...). 


Chara Kotsali - It's the end of the amusement phase - Photo: Pinelopi Gerasimou

Leur danse magnifique, leur énergie transcende le temps. Elles se projettent avec grâce et détermination dans un rituel incantatoire, hymne de révolte et surgissement de vitalité. La beauté de leur danse conjure la violence de monde. Et elles nous transmettent cette beauté et cette énergie. Sauvons le monde ! 


La Fleur du Dimanche


 It's the end of the amusement phase


Au Maillon le 6 et 7 février 2026

Conception, chorégraphie, texte : Chara Kotsali
Co-création de la performance : Sofia Pouchtou, Christina Skoutela, Chara Kotsali
Assistante chorégraphe : Vassia Zorbali
2ème assistante chorégraphe : Clara Aguilar
Création sonore et musique : Anna Maria Rammou, Chara Kotsali
Décor et costumes : Periklis Pravitas
Création des lumières : Eliza Alexandropoulou
Consultante en dramaturgie : Dimitra Mitropoulou
Regard extérieur : Κοnstantina Georgelou
Production en ligne : TooFarEast & Chara Kotsali
Traduction et surtitrage : Lisa Trahard
La recherche pour IT’S THE END OF THE AMUSEMENT PHASE a été soutenue par Onassis AiR et le Réseau Grand Luxe. Chara Kotsali remercie tout particulièrement TROIS C-L Luxembourg, CAMPUS Paulo Cunha e Silva (Porto), Grand Studio Bruxelles et L’Abri Genève.

vendredi 12 décembre 2025

Et de 3 pour le Paysage #5 de François Gremaud avec La Magnificité: La poésie du dérisoire

 Avec le collectif Gremaud/Gurtner/Bovay et la pièce La Magnificité nous bouclons le parcours du Paysage #5 consacré à François Gremaud au Maillon. Nous avons eu droit à un solo de sa part qui le mettait au défi de faire une pièce de deux heures qui nous exposait en détail sa construction avec Aller sans savoir où et un autre solo qu'il avait écrit pour son compère Romain Darles avec Phèdre ! qui tout à la fois expliquait et présentait la pièce de Racine et un ensuite duo avec Victor Lenoble Pièce sans acteur(s) où, le challenge était qu'ils soient à la fois là et pas là. Et là, dans cette dernière pièce, nous faisons connaissance avec le collectif Gremaud/Gurtner/Bovay, composé de Tiphanie Bovay-Klameth, François Gremaud et Michèle Gurtner qui font constituent l'association 2bcompany proposant ces diverses formes d'expression artistiques. Avec Tiphanie Bovay-Klameth, qui est passée entre autres chez les Deschiens et la  comédienne Michèle Gurtner, ils créent des spectacles, mais aussi des performances, des films et même des expositions.


La Magnificité - Gremaud/Gurtner/Bovay - Photo: Dorothée Thébert Filliger


 Comme le dit le titre un rien provocateur, la pièce, mise en scène au cordeau avec trois fois rien, la joyeuses troupe se donne à coeur joie dans une succession de scènes relativement courtes qui flirtent avec le théâtre de l'absurde avec causticité. Que ce soient dans un jeu de société digne d'Ionesco ("OK, c'est un jockey" - et pas un joker) et lors de "stand up" explosé, ou encore d'émissions de radio amateur où l'amateurisme dame le pion à la fatigue ou encore pour des séances de karaoké poussées à bout, à fond, ces trois héros malgré eux, entre essais infructueux et ratages, nous décrivent un monde où il vaut mieux rater dans la banalité que de ne rien faire. 


La Magnificité - Gremaud/Gurtner/Bovay - Photo: Dorothée Thébert Filliger


L'immobilité étant la mort, sur ce sujet, il faut saluer la séquence "extinction" dont le minimalisme de la scénographie et des accessoires prouve toute la poésie et l'imagination du trio - un seau pouvant devenir la terre. D'ailleurs tous ces petits accessoires, une banane, un pinceau, un grand balai et une pelle et une balayette, un cintre, se métamorphosent avec une poésie prosaïque en instruments de musique lors d'intermèdes musicaux bienvenus. Nous observons devant nous un théâtre des petites choses du quotidien, du prosaïque, de l'insignifiant, pour lequel on dresse un autel et dont on célèbre les héros inconnus et/ou incompris. Et qui ont le courage d'aller au bout de leur inclinaison.


La Fleur du Dimanche

 



Au Maillon du 12 au 13 décembre 2026

Création collective :
Collectif GREMAUD/GURTNER/BOVAY : Tiphanie Bovay-Klameth, François Gremaud, Michèle Gurtner
Musique, son : Samuel Pajand
Scénographie : Victor Roy
Costumes : Anne-Patrick Van Brée
Couture : Karolina Luisoni
Lumière : Stéphane Gattoni – Zinzoline
Direction technique : William Fournier
Régie lumière : Adrien Gardel
Administration, production, diffusion : Noémie Doutreleau, Morgane Kursner, Michaël Monney

Production : 2b company
Coproduction : Arsenic – Centre d’art scénique contemporain, Lausanne / Théâtre Saint Gervais, Genève
Soutiens : Loterie Romande / Fondation Leenaards / Société Suisse des Auteurs / Fondation suisse des artistes interprètes SIS
Avec le soutien du Consulat Suisse de Strasbourg
La 2b company est au bénéfice d’une convention de soutien conjoint avec La Ville de Lausanne, le Canton de Vaud et Pro Helvetia, Fondation suisse pour la culture.

jeudi 11 décembre 2025

Pièce sans acteur(s) au Maillon dans le Paysage #5 de François Gremaud: Faire voyager l'imagination dans deux enceintes

 Pour qui a déjà vu une pièce de François Gremaud - seul ou avec d'autres de ses complices - connait à la fois son humour et son attrait pour les paris et les expériences. Comme avec Phèdre ! vu la semaine dernière où un seul comédien raconte et joue la pièce devant nos yeux ébahis ou Aller sans savoir où, où il nous gratifie d'une manière limpide et (dé)structurée de ses procédés d'écriture et de création en les découvrant lui-même.

Et ce soir donc, un nouveau challenge à son actif pour répondre à un nouveau pari: écrire et jouer une Pièce sans acteur(s) avec son complice Victor Lenoble.

Sur scène, en lieu et place des acteurs donc, deux majestueuses enceintes constituées à priori d'au moins deux haut-parleurs chacunes, superposés, les basses en bas et les aigus à priori en haut, mesurant au moins deux mètres de hauteur. Présence impressionnante de chaque côté de la scène au fond du plateau. Et un  silence assourdissant, qui nous rend ces deux "meubles" presqu'inquiétants.


Pièce sans acteur(s) - François Gremaud - Victor Lenoble - Photo: François Gremaud

On en est à se demander comment va se passer cette pièce "sans acteur", que va-t-il se passer sur scène, quand, subitement; sur le ton de la confidence, une voix presque chuchotée, qui s'adresse presqu'à elle même, mais facilement audible vu qu'elle est amplifiée et portée par l'enceinte de droite se présente "Victor Lenoble", dit qu'elle est "boulanger" et que son objectif est, "avec François Gremaud" -puisque c'est un challenge qu'ils se donnent à deux - de concevoir et réaliser, représenter, une pièce sans acteur. un spectacle qu'il imagine "drôle, simple, émouvant, poétique, philosophique". Et nous, d'imaginer ce qu'ils pourront bien inventer pour cela, qui semble une belle gageure. Mais faisant confiance au duo, ayant vus que ce type de pari a déjà été tenu par François Gremaud dans sa pièce précédente. Sauf que là, pour le moment, on ne voit rien, et on imagine qu'ils ne vont pas apparaître sur scène pour nous raconter quoi que ce soit. Et c'est effectivement le cas. 


Pièce sans acteur(s) - François Gremaud - Victor Lenoble - Photo: François Gremaud

Alors que, précédemment, dans les autres pièces, tout le travail gestuel, les expressions, la spatialisation, la mimesis, l'imitation des personnages ou le mime participaient au moteur du récit, ici, rien de tout cela. C'est uniquement sur le récit, dit, enrichi d'un certain nombre de trouvailles qui va à la fois nous tenir en haleine, amener notre imaginaire en ébullition, nous charmer, nous faire réfléchir et nous surprendre, nous emmener vers la fable, le poétique, même le fantastique ou nous faire prendre conscience de la force de l'imagination ou de la puissance d'un récit oral. 


Pièce sans acteur(s) - François Gremaud - Victor Lenoble - Photo: François Gremaud

Par des surprises successives, des revirements imprévus, des procédés originaux et des moyens "extrêmes" que je ne vous dévoilerai pas, les deux complices - parce qu'à un moment, la présence de François Gremaud (toujours aussi absent de la scène) apparaît aussi puis participe à ce ping-pong d'idées - nous initient à une ouverture fabuleuse de l'esprit, plantant sous nos yeux des fraises et autres plantes vertes, mais aussi des décors de contes de fées avec des biches, nous emmenant dans le royaume des objets qui prennent corps devant nous, et même des concepts et de sentiments, jusqu'à convoquer un vrai ballet de Nijinski.


Et c'est tout le charme et toute l'habileté de ce duo d'artistes oulipiens au possible de se jouer de règles à priori absurdes et de défis inaccessibles pour nous régaler d'un spectacle totalement habité tout en n'étant pas là et de nous mettre face à un notre créativité propre avec humour et poésie, et beaucoup de magie. Presqu'un voyage dans le temps à l'époque des cavernes (de Platon) et d'Artémis, déesse de la chasse et des accouchements. Et qui nous présente concrètement ce que "représentation" peut vouloir dire dans tous les sens du terme et pas que pour les comédiens, pour nous aussi, et cela ouvre beaucoup de portes.


La Fleur du Dimanche

samedi 6 décembre 2025

François Gremaud dans le Paysage #5 du Maillon: Aller sans savoir où et Phèdre ! La joie et l'étonnement partagés

 Avec François Gremaud, Le Maillon présente la cinquième édition de son format Paysage. C'est drôle d'ailleurs que le terme "format paysage" en graphisme - mise en page s'oppose à celui de portrait - l'un signifiant un format vertical et la paysage, comme on le comprend, une vue horizontale en largeur. Soit! Disons donc que pour ce "Paysage" consacré à François Gremaud, il pourrait s'agir d'un portrait de lui en largeur à travers un panorama de quelques-unes de ses oeuvres pour un "tour d'horizon" qui nous permettrait de faire son "portrait". L'auteur ne nous est pas inconnu si nous suivons la programmation du Maillon. De sa "trilogie" nous avions déjà vu la Carmen. (le point est dans le titre, ce n'est pas la fin de la phrase) et la Giselle... (les point de suspension sont aussi dans le titre) respectivement en 2024 et 2022. Il nous manquait l'origine, la (pièce) Phèdre! (le point d'exclamations est de l'auteur François Gremaud) qui est donc présentée dans ce Paysage (et dont nous parlerons plus bas) dans le cadre d'une soirée "large" ce samedi, où nous avons aussi le plaisir de découvrir la pièce Aller sans savoir où, une commande de la Manufacture - Haute Ecole des Arts de la Scène à Lausanne, une pièce - un chalenge - écrite entre la fin 2020 et mars 2021, alors qu'il montait Giselle...


François Gremaud - Phèdre ! - Aller sans savoir où - Photo: Marie Clauzade


Aller sans savoir où


Aller sans savoir où est conçu comme une conférence performée pour laquelle l'auteur va, ainsi, méthodiquement avancer dans l'écriture - et la réflexion - sur ce processus d'écriture autoréflexive et d'autoanalyse en construisant idée après idée, structure après structure, réflexion après réflexion, inspiration après inspiration, surprise après surprise, joie après joies ( ou déception) pour, au final arriver à un texte dont il va "déplier" la "liste exhaustive" des phrases successives (qu'au départ il compte et numérote - et plus tard de temps en temps, pour faire un bilan) et - comme c'est "performé" - mettre en scène, jouer, comme une pièce de théâtre. Une sorte de conférence gesticulée - il va nous expliquer un moment pourquoi ses paroles sont soulignées par des gestes - d'ailleurs cette gestuelle et cette "mise en espace" est très importante et je vous conseille d'être très attentifs à ces gestes quelquefois minimalistes comme par exemple le mot "mot", "petit bloc poétique" qui devient un geste dans l'espace, figé à l'endroit où il a été exprimé - de même, les espaces qu'il délimite qui représentent soit des lieux (une cuisine, son bureau avec l'ordinateur sur lequel il tape son texte - à deux doigts), soit des endroits où il range les concepts (qui peuvent devenir très concrets comme "le coin des idées moisies") - ou des personnages qui débarquent dans le récit (ses héros: Carmen et Phèdre, ses références: Borgès, Deleuze, Proust, Pina Bausch, Mnouchkine ou ses ami(e)s, ou le futur (à Cour) - où il jette les choses inutiles (mais qui vont lui "tomber dessus dans le futur"!). 


François Gremaud - Aller sans savoir où - Photo: Marie Clauzade


L'espace de la scène qu'il occupe ainsi de manière très structurée est aussi une construction "temporelle" puisque l'espace part du degré zéro (de l'écriture), à Jardin pour avancer progressivement (avec l'accumulation des phrases, des idées, des concepts, etc.) vers Cour (dont j'ai déjà prédit l'inoxerable retour de ce qui a été jeté) vers il va ! - Remarque: Il sait très bien où il va sur scène (enfin, c'est pour la mise en scène qu'il s'est décidé - peut-être avant - pour cette direction), mais bien sûr, il ne sait pas comment, et avec quels mots (les mots étant aussi des idées, des réflexions, ses explications, mais pas que; cela peuvent être des suspensions tout comme ce peuvent être des prétextes ou des citations et pourquoi pas, et il ne se gène pas, des moment d'humour ou des jeux de mots) et quelle structure. En tout cas, ces mots, notés les uns après les autres qui doivent constituer le texte de cette conférence sans fin qui est quand même annoncée (dès le départ) durer deux heures (parce que François Gremaud est précis et sait compter - et conter) vont baliser la route et montrer le cheminement de la pensée de l'auteur François Gremaud. Et nous présenter certains aspects de sa philosophie, de son sens de la vie - comme par exemple son désir d'émerveillement qu'il essaie de partager avec le public - avec l'envie de "changer les gens", se référant à Brecht, Deleuze et nous invitant à - comme dit Bernard Stiegler "Penser, c’est toujours commencer par ne pas savoir." - partir "au risque de se perdre" et nous émerveiller, comme "l'idiot", à la quête d'idées "singulières", que nous recevons "sans jugement" pour construire, comme lui, avec une pluralité d'idées, un objet "insolite" qui, in fine devient un spectacle, une parenthèse qui s'ouvre dans nos vies, qui apporte fraîcheur, humour et  plaisir, joie, bonheur d'être ensemble et de penser et de rire ensemble - et même comme il a osé nos le faire faire, d'être créatif - un tout petit peu, poète d'une seconde. Et c'est tout le charme, l'intelligence (à la fois le fait d'être ensemble et en connivence) et l'art (multiple) de François Gremaud de nous avoir emmenés dans son parcours, sans nous avoir perdus en chemin. Et nous ne regrettons pas du tout ce voyage qui grâce à l'expressivité du comédien au demeurant aussi philosophe, pédagogue et à certains aspects comique nous invite à ouvrir notre esprit et à tenter des expériences pas si désagréables. 



Phèdre !


Je l’avais dit il y a quelques mois, à propos de la présentation de la tragédie de Jean Racine, Phèdre à La Filature de Mulhouse : "Qui n'a pas une fois dans sa vie étudié ou vu Phèdre de Jean Racine, une des pièces les plus emblématiques de théâtre français. ?". Cette pièce immense, un des chef-d’oeuvres de Racine sinon du théâtre français a aussi intéressé François Gremaud. Mais cela aussi, je vous l’ai dit, puisque c’est la première pièce de sa trilogie (avant Giselle… et Carmen.). Et qu’en ponctuation il a mis un point d’exclamation "!" pour marquer son admiration. La pièce de Gremaud, avec sa forme d’interjection souligne à la le ravissement de l’auteur pour cette histoire et son émerveillement pour le style unique de Racine, son usage de l’alexandrin et du vocabulaire, de la narration pour la présenter. D’ailleurs, pour exprimer cela, François Gremaud use d’un autre artifice de narration en mettant en scène un comédien qui va à la fois présenter la pièce de Racine, l’expliquer et la mettre dans son contexte, éclaircir justement les formes et figures de style et de narration et, également raconter cette histoire, en la résumant mais aussi en la jouant. En quelque sorte en jouant en pratique une explication de texte et une analyse théâtrale – montrant ce qu’est la narration et ce qu’est l’imitation (diegesis et mimesis, les fondements du théâtre antique selon Platon). 


François Gremaud - Phèdre ! - Romain Daroles - Photo: Loan Nguyen


 Et pour rajouter un peu de sel, le personnage qui présente tout cela s’appelle Romain Daroles, comme le comédien (l’Acteur: Romain, façon d’orateur). Pour rester sur le plan de l’analyse littéraire, il est également dit que la tragédie de Racine doit agir d’une certaine manière comme une "catharsis" sur les spectateurs une sorte de purification en relation avec l’histoire d’amour et de meurtres – car dans une tragédie il y a des morts – que l’on voit représentés et dont on s’en sort par l’émotion transférée au cours de la pièce. Ce n’est pas aussi simple avec Phèdre ! puisque cette dernière (pièce) est qualifiée de "comédie" parce qu’elle balance continuellement entre l’histoire "originelle" de Racine (il est bien dit : "d’après Racine") et le regard ou l’interprétation et les explications que continuellement – et sur un rythme sans faille - l’on pose sur elle. 


François Gremaud - Phèdre ! - Romain Daroles - Photo: Loan Nguyen


Cela va même plus loin, et c’est aussi tout le talent du comédien (à plusieurs niveaux) qui instantanément et sans transition peut passer de l’interprétation du texte d’un personnage (et Romain Daroles est plus qu’un "homme-orchestre" parce qu’il joue tous les rôles – il y en a 9 ! non seulement "dans le texte" - de Racine – mais aussi dans son texte (celui que François Gremaud a spécifiquement écrit pour lui) et qui se caractérisent par un regard à la fois humoristique et "typé", différent pour chaque personnage (par exemple à la manière de Jean Vilar pour Théramène – avec sa barbe (le livret), Oenone en "tante méridionale", Thésée en "gros bras", …) un vrai feu d’artifice et de multiples occasions de rire.


François Gremaud - Phèdre ! - Romain Daroles - Photo: Loan Nguyen


Effectivement la pièce est drôle, comique mais en même temps instructive. On y apprend au début toute la généalogie de la famille de ces rois – et leurs amours curieuses – et extraordinaires, présenté comme un feuilleton Tik-Tok avant l’heure, mais ne prend pas de libertés avec l’authenticité. Et après ce quart de tour d’introduction, nous plongeons dans le vif de l’action, essayant de comprendre les motivations et les inclinations – et les inimités - des différents personnages les uns envers les autres, les stratégies de séduction et de haine, les manigances et les retournements, traités à la manière d’un feuilleton en cinq épisodes (pardon 5 actes) que le texte (résumés et plongeons dans le bain de la pièce authentique) de François Gremaud et magnifiquement interprété par le virtuose Romain Daroles (qui se permet autant de rajouter de didascalies et des analyses littéraires) nous servent sur la plateau non pas comme un mets spartiate mais comme une comédie burlesque et roborative


François Gremaud - Phèdre ! - Romain Daroles - Photo: Loan Nguyen


Et l’on rêve d’être leurs élèves en classe de littérature pour en bénéficier semaine après semaine (on prend l’abonnement et on retourne au lycée ! – en Suisse on dit "collège"). Saluons encore la facilité avec laquelle, sans que l’on s’en rendre compte tellement cela devient évident et naturel, Romain Daroles passe dans TOUS les registres de la parole, une formidable prouesse d’acteur. Et aussi le très bon choix de François Gremaud d’avoir élu ce comédien et d’avoir su trouver les mots qu’il faut, au moment où il les dit, pour nous emmener dans cette heure quarante où les mots et les phrases coulent sans que l’on se rende compte que ce sont des mots « écrits » jusqu’au moment où l’on se fait offrir le texte "gravé dans le marbre" et où l’on est abasourdi et émerveillé d’y avoir cru.


La Fleur du Dimanche

samedi 15 novembre 2025

The Brotherhood de Carolina Bianchi au Maillon: Plus dure sera la suite

 La première partie de la trilogie Cadela Força de Carolina Bianchi La Mariée et Bonne nuit Cendrillon - Chapitre 1 a été présentée au Maillon en janvier 2024 après avoir été créé au Festival d'Avignon en 2023. Elle y présentait sa propre histoire relative à un viol suite à la prise de la "drogue du violeur". Son l'approche se faisait par le biais l'histoire de l'art et de la littérature Et elle partageait avec les spectateurs la vraie expérience vécue sur scène de la prise de cette drogue. Même introduite avec précaution, l'expérience était violente et le sujet brûlant. Et la "performance" interrogeait l'acte "théâtral". Pour ce deuxième chapitre que l'on peut qualifier de suite, The Brotherhood, l'approche est aussi mesurée et l'on peut dire qu'elle creuse et élargit le sujet. Et surtout elle partage avec nous les conséquences, les suites, les séquelles, physiques et psychiques de cet évènement. 


Carolina Bianchi - Cadela Força Trilogy - Chapter II The Brotherhood - Photo: Mayra Azzi


Pour y arriver, un cheminement conséquent est nécessaire, le travail qu'elle-même a fourni est énorme. Pas moins de 500 pages d'études, de réflexions, de recherches autour de cette thématique du viol, du rapt, de la violence envers les femmes lui ont permis de poser les choses et de construire son spectacle.

Cela commence par l'art et la mythologie, le léger voile, rideau représentant le tableau de Rubens L'enlèvement de Proserpine - le rapt, (qui en anglais a donné rape - viol) tombe. On dévoile le mythe de Perséphone - Proserpine (enlevée - et mariée - par son oncle Pluton, dieu des enfers et recherchée par sa mère Cérès ou Demeter) qui est est à l'origine du rythme des saisons. Suit Dante et une citation du Purgatoire puis plusieurs Prologues qui interrogent la violence masculine, les références théâtrales, dont Shakespeare, Kantor et La Mouette de Tchekov avec cette terrible phrase de Nina "Si un jour tu as besoin de ma vie, viens et prends là". Il est question de violence et de vengeance avec cette réflexion "Nous devenons ceux que nous combattons". 


Carolina Bianchi - Cadela Força Trilogy - Chapter II The Brotherhood - Photo: Mayra Azzi


La première partie démarre vraiment avec l'interview du célèbre metteur en scène Klaus Haas qui surgit du public et que Carolina Bianchi interroge sur son parcours, ses motivations, ses choix artistiques et ses relations avec les acteurs et les actrices. Ce jeu, presque dangereux, apporte une certaine tension, entre sensualité, érotisme, jeu de domination et de pouvoir et réserve quelques surprises. La confrontation entre ces deux personnages met à jour une attitude et un discours dominant très finement déconstruit dans le déroulé de l'échange. Elle révèle aussi la prédominance masculine dans le monde du théâtre et de la culture

Une deuxième partie The Brotherhood avec son collectif Cara de Cavalo amène les sept comédiens performeurs dans une succession de séquences à dessiner par touches multiples dans des tableaux variés la "fraternité" et la solidarité des hommes, leur position de pouvoir et de puissance dominatrice, excluant la parole des femmes. La situation est ambiguë, à la fois faussement inclusive et jouant également sur l'opposition fascination/rejet, balançant entre pouvoir et conflit. Jouant sur l'incertitude, illustrée par la chanson Let the boy cry.


Carolina Bianchi - Cadela Força Trilogy - Chapter II The Brotherhood - Photo: Mayra Azzi


La troisième partie, avec les sept hommes alignés à une grande table qui nous lisent des extraits des 500 pages des notes très documentées de Carolina Bianchi va nous faire faire un parcours très instructif de l'histoire, de l'histoire de la littérature et de l'histoire de l'art, relatif à la violence faite aux femmes, avec des exemples précis, partant du viol de Lucrèce à #metoo de la domination masculine et de la violence sexuelle et sexiste dans le monde à travers les siècles. Ils nous éclairent autant sur Gunther Brus et les activistes viennois que sur le gang des Bukkake, sur la vie, l'oeuvre très engagée et la mort d'Ana Mendieta, l'épouse de Carl André ou encore Roman Polanski, Jan Fabre et Gisèle Pélicot. D'autres pages décrivent l'état d'esprit et les réflexions artistiques de Carolina Bianchi ou encore des recherches sociologiques et scientifiques sur le viol, la violence et le suicide. Une party festive sur une sound machine Dirty Pathos continue de cultiver la position ambivalente entre séduction, plaisir, vengeance et regrets nous emmène aux tréfonds de la nuit, des rêves et des cauchemars puis à une certaine rédemption ou acceptation via un passage plus doux avec des chansons dont Birds on the Wire et Sweet Dreams. Carolina Bianchi se rappelle - et nous montre - son penchant pour les armes, épées, et armures dans ses premières oeuvres et l'influence de Jan Fabre. Et elle conclut - mais est-ce une conclusion? - en réactivant la violence subie de Lavinia dans Titus Andronicus avant d'essayer de se réconcilier avec le personnage de Heathcliff dans une fantomatique Catherine sortie des Hauts de Hurlevent. 


Carolina Bianchi - Cadela Força Trilogy - Chapter II The Brotherhood - Photo: Mayra Azzi


Elle nous laisse ainsi avec cet antagonisme, le balancement constant entre vengeance et pardon, horreur, dégoût et attraction envers ce qu'elle a subi, la laissant comme morte, âme errante, a essayer de trouver sa place, ici devant nous, sur le plateau de théâtre, mais aussi sûrement dans la vie. Et elle nous offre à notre réflexion ce noeud gordien que ni elle ni nous n'arrivons à résoudre, mais qui, comme elle l'avait annoncé au début en citant Lacan et sa "tuché", cet essai de rencontrer le réel pour en sortir mais nous fait "tourner autour" sans pouvoir la nommer. Avec cette pièce The Brotherhood elle nous fait à la fois vivre cette divergence et en démontrer la complexité, par la démonstration et la réflexion. Une expérience immersive dans les tréfonds de l'âme humaine et sa complexité qu'elle nous fait appréhender et expérimenter avec les moyens d'un théâtre d'aujourd'hui, comme un coup de poing dans le sternum, si ce n'est un peu plus bas. 


La Fleur du Dimanche

 

vendredi 21 mars 2025

Magic Maids au Maillon: Les balais en corps magiques et politiques

 Deuxième étape du Temps Fort Corps Politiques au Maillon à Strasbourg avec Magic Maid, un spectacle de danse-performance d'Eisa Jocson et Venuri Perera qui ne manque pas d'engagement. Nous avions déjà pu goûter au charme provoquant d'Eisa Jocson en 2016 avec son spectacle Macho Dancer, et il semble qu'elle est coutumière d'une certaine proximité avec le public. Il n'est donc pas surprenant que la scène soit tri-frontale et en terme de sens, nous pouvons nous interroger si le quatrième mur, une série de balais bien rangés n'est pas une métaphore du public. La réponse viendra à la fin du spectacle ! Toujours est-il que le public se retrouve juge et témoin à la fois de ce qui se passe sur scène mais aussi dans la salle - et ce n'est pas innocent pour que les réactions - et les actions du public se trouvent ainsi incluses dans le spectacle. Le public est à la fois juge et jugé comme dans un procès. 


Magic Maids - Eisa Jocson - Venuri Perera Photo: Joerg Baumann


Mais nous ne sommes pas dans un procès, encore que ce dont il sera question, c'est bien des droits, des droits des femmes, des droits du travail ,des droits de voyager, donc aussi de l'esclavage domestique, d'enfermement, de procès en sorcellerie et surtout des droits du quotidien où l'on s'arroge le droit sur la liberté et le travail de l'autre, dont on fait un(e) esclave moderne. La pièce commence par les trois coups - ou plutôt les cinq fois neuf coups que frappent des deux comédiennes qui ont conçu et qui interprètent cette cérémonie très politique et domestique. 


Magic Maids - Eisa Jocson - Venuri Perera Photo: Joerg Baumann


Vêtues d'un grand manteau noir queue-de-pie, sous lequel on devine une nudité recouverte de dentelle, elles chevauchent chacune un balai dont le manche qui dépasse un peu du manteau leur fait un drôle de membre viril, leur conférant une puissance ironique. Elles vont ainsi harnachées arpenter le plateau dans tous les sens en rythme et déhanchement à droite et gauche, en avant et arrière, en symbiose avec la musique qui se met lentement en route, installant une ambiance hypnotique. Elles commencent ainsi une procession comme un voyage intérieur avant de commencer à interagir avec les spectateurs, d'abord par des regards discrets, des coups d'oeil observateurs. 


Magic Maids - Eisa Jocson - Venuri Perera Photo: Joerg Baumann


Elles vont prendre les différents balais, balais coco ou balais d'herbes, sans manche ou avec des manches très longs et les faire tournoyer en continuant leur démarche balancée. S'ensuit une séquence de dialogue plus ou moins complice avec les spectateur où l'humour et la critique sociale alternent sur la thématique des aides ménagères ou familiales issues de l'imigration asiatique (les deux artistes viennent des Philipines pour Eisa et du Sri-Lanka pour Venuri, pays largement pourvoyeurs de ce personnel exploité et dans le privé et dans le service). C'est l'occasion de prendre compte - avec distance et ironie - de ces situations que l'on croit tout à fait naturelles et inoffensives. C'est aussi l'occasion d'interroger l'image traditionnelle de la sorcière et de la perversion sociale qu'elle a permis. 


Magic Maids - Eisa Jocson - Venuri Perera Photo: Joerg Baumann


La complicité avec le public se met en place, même une intimité en parallèle avec les rapprochements aussi des deux interprètes et un accrochage de tous les balais sur des fils qui traversaient le plateau suivi d'une danse circulaire, toujours avec leur balais qui va ainsi disséminer en cercles blancs le petit tas qu'on les avait vu installer avant le début de la pièce, pièce qui s'achève par une distribution au public des balais qui étaient accrochés pour...  je vous laisse deviner quoi faire.  Et l'on est pas loin, à la fois de la dialectique de maître et de l'esclave et, sur le versant comique, de l'arroseur arrosé, en tout cas la preuve par l'exemple ou la compréhension par l'expérience. Ceux qui on raté la démonstration devront recommencer.     


La Fleur du Dimanche