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samedi 20 juin 2026

Danser Mozart par le Ballet de l'Opéra National du Rhin: Dans la série Danser.... je choisis Mozart.... pour petits et grands

Nous connaissons maintenant bien la "série" Danser .... au XXIème siècle, ou au moins devrions nous en avoir entendu parler. Après Chostakovitch, Tchaïkokovski, Bach, Wagner, Schubert, et d'autres, voici Mozart, musicien prodige et virtuose s'il en est, que Bruno Bouché, dans sa relecture du répertoire chorégraphique à la lumière du 21ème siècle confie à deux danseurs, passés par le Ballet de l'Opéra National du Rhin et également chorégraphes, pour qu'ils portent leur regard contemporain sur ce musicien que le grand public, grâce au cinéma lie au rire extraordinaire de son interprète Tom Hulce dans le film aux 8 oscars Amadeus de Milos Forman. 


Danser Mozart - Amadé - Ruben Julliard - Photo: Agathe Poupeney

La soirée est composée en deux volets et le premier, Amadé, ce nom coupé comme la destinée de ce musicien de génie mort déjà à 35 ans, chorégraphié par Rubén Julliard ressemble à un gracieux conte de fées. Dans une ambiance brumeuse et colorée, Mozart en habits, interprété pour cette dernière représentation par Marc Comellas, est entouré de quatre muses (Alice Pernão, Julia Juillard, Emmy Stoeri et Milla Look) dans de très beaux et originaux costumes en noir et blanc. 


Danser Mozart - Amadé - Ruben Julliard - Photo: Agathe Poupeney


Leurs mouvements sont délicats et altiers, les pointes des pieds posées au loin sont souples et élégantes. les mouvements d'ensembles sont magnifiques et il nous semble assister à un conte de fées où, comme dans une maison de poupée, la vie du compositeur virevolte avec entrain dans tout son parcours de vie et de création grâce à l'énergie et au mouvement des cinq interprètes. 


Danser Mozart - Amadé - Ruben Julliard - Photo: Agathe Poupeney


Les ambiances changent, les partitions volent et se fixent en oeuvres au mur, dans une succession de courts tableaux soutenus par des moments musicaux très bien choisis. La musique enregistrée fait succéder à un choeur un piano seul, et puis l'orchestre, une voix de soprano monte haut et la gravité du Requiem se clôt par l'image d'un commandeur qui annonce la deuxième partie.


Gangflow, chorégraphié par Marwik Schmitt, comme le titre le laisse deviner, lorgne plutôt du côté des danses urbaines et commence dans un grand fracas et des tremblements. 


Danser Mozart - Gangflow - Marwick Schmitt - Photo: Agathe Poupeney


L'atmosphère est sombre, la lumière rare (un peu trop rare même) et le noir du bas des costumes sur le noir du sol et de la scène occulte pas mal des gestes et des mouvements des jambes des danseuses qui interprètent les soeurs Weber (Ana Enriquez, Nirina Olivier et Orania Varvaris) face à Mozart (Miguel Lopes) . Elles virevoltent autour de lui, affublées, l'une, de deux branches de violon, comme des épées plantées dans son dos, ailes sans plumes, et une autre avec le même accessoire coincé dans sa bouche (pas évident de danser avec cela). 


Danser Mozart - Gangflow - Marwick Schmitt - Photo: Agathe Poupeney


La danse est moins virtuose et classique, elle lorgne donc plutôt du côté du mimodrame ou de la street danse, ce qui semble plaire au public jeune qui applaudit au passage ressemblant à de la street dance dans une rave party sur la musique de Gessafelstein, qui tout comme Para One ou Brian Eno, apporte une touche contemporaine au Requiem de Mozart. La lecture contemporaine est bien présente, l'essai a été tenté, côté musique, pour la danse on peut mieux faire. Mais cela reste dans l'ambiance désespérée et noire qui a accompagné la destinée du compositeur. Heureusement qu'il nous lègue de plusierus centaine d'oeuvres magnifiques qui continuent d'inspirer les créateurs.


En bonus (merci à Thomas Hahn pour la découverte), entre le XVIIIème siècle de Mozart et le XXIème siècle du "Danser Mozart", un détour par le lointain XXème siècle avec Falco, le chanteur autrichien (le seul chanteur allemand qui est entré dans les charts américains) avec une version rap allemande Rock me Amadeus sortie en 1986 que voici:



La Fleur du Dimanche


Mozart

Du 21 mai au 20 juin 2026


Amadé
Chorégraphie, scénographie, costumes
Rubén Julliard
Musique
Wolfgang Amadeus Mozart
Lumières
Marco Hollinger
Ballet de l'Opéra national du Rhin
Gangflow
Chorégraphie, scénographie, costumes
Marwik Schmitt
Musique
Para One, Gesaffelstein, Wolfgang Amadeus Mozart, Brian Eno
Lumières
Marco Hollinger
Ballet de l'Opéra national du Rhin

lundi 11 mai 2026

All Over Nymphéas d'Emmanuel Eggermont au Maillon: pour la beauté du geste et de la posture

 La recréation de la pièce All Over Nymphéas d'Emmanuel Eggermont est un exemple parfait de collaboration pour que la culture, et la danse, vive et touche le public auquel elle est destinée. Ce ne sont pas moins de quatre structures qui ont oeuvré à la reprise de cette pièce qui fait partie du triptyque avec Polis (le noir avec Pierre Soulages - l'Outrenoir), et Abberation (le blanc dont Kandinsky vante les "possibilités vivantes"), à savoir Le Ballet de l'Opéra National du Rhin, la Comédie de Colmar, le Maillon et Pôle Sud. Présentée en création à Colmar en novembre 2025, elle a été montrée à la Filature en mars dans le cadre du Parcours Danse et termine le circuit alsacien au Maillon avec le Parcours Danse avec Pôle Sud et l'Opéra National du Rhin. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


La pièce, qui à la création comportait un effectif de cinq danseurs (dont Emmanuel Eggermont) est aujourd'hui dansée par neuf danseurs (plus une danseuse en alternance) du Ballet de l'Opéra National du Rhin sur une composition musicale de Julien Lepreux (fidèle compositeur associé à Emmanuel Eggermont qui a également composé la partie musicale de Caravage de Bruno Bouché, vu récemment). 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


C'est d'ailleurs dans une ambiance nocturne, avec une musique faite de crissements et de bruissements qui se rapprochent du début de la pièce Caravage que débute All Over Nymphéas, avec des personnages vêtus de noir (une couleur qu'apprécie bien Emmanuel Eggermont qui a nommé sa compagnie L'Anthracite) qui arpentent - en chaussures noires - le plateau, d'abord en petit nombre, puis de plus en plus nombreux. Chacun et chacune exécute de minuscules gestes - mouvements des doigts, de mains ou de la tête - d'une beauté et d'une précision incroyable, surprenants également, en décrivant des trajectoires orthogonales, souvent pivotant à angle droit, dans une sorte d'accumulation-dispersion, tout comme la musique qui empile des rythmes ou répète à satiété des boucles et des variations on encore des battements. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


Les interprètes apparaissent, disparaissent dans cet univers variable où un tapis bleu géométrique découvre à un moment en s'élargissant des flaques brillantes géométriques qui, portées, se transforment en miroir de Narcisse ou en écran transparent et coloré, une autre feuille translucide transforme la danseuse en hologramme. Les costumes (comme dans un défilé de mode) se colorent aussi, discrètement, en tissus satiné vert et bleu, tandis que les danseurs et les danseuses prennent des caractéristiques plus variées et souples, s'incarnant en personnages, par exemple en contorsionniste ou en mannequin, en sirène, prenant des poses, debout, assises ou couchées, comme extraits de tableaux. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


Des moulinets des bras et des jambes ou de grandes traversées avec sauts avec couverture dorée parsèment de pointes baroques de leur fulgurances sauvages la vie du plateau, tout comme les trois chevaliers torse nu avec un bouclier que deviennent les danseurs sans bras en en cuirasse dorée (on ne les voyait pas à cause des leurs longs gants noirs). On apprécie aussi l'esprit d'architecte de Emmanuel Eggermont autant dans l'évolutions de plateau qui se transforme qu'avec les trois rideaux de tubes variables qui ponctuent l'espace. 


All Over Nymphéas - Emmanuel Eggermont - Photo: Agathe Poupeney


Cet espace qui n'est pas seulement ce bassin aux nymphéas de Monet, lac des cygnes en réduction, mais aussi  le lieu de l'accumulation presque surréaliste où les gestes, les motifs et les leitmotive, autant chorégraphiques que musicaux, s'accumulent (comme chez Arman) avec le "All Over", ce "recouvrement" en peinture, pour atteindre un trop plein pour les sens, qui déborde et s'épanche, au-delà de ce plateau-bassin, en flots furieux qui nous submergent. Pour nous redéposer, après la tempête, sur le bord  du bassin, à digérer la richesse et la variété des nuances et des sentiments par lesquels nous sommes passés pendant cette heure et demie sans trêve. Une superbe performance !


La Fleur du Dimanche    


All Over Nymphéas


Distribution
Concept, chorégraphie, scénographie
Emmanuel Eggermont
Musique originale
Julien Lepreux
Collaboration artistique
Jihyé Jung
Costumes
Emmanuel Eggermont, Jihyé Jung, Kite Vollard
Accessoires
Lucie Legrand
Lumières
Alice Dussart

Danseurs et danseuses
Christina Cecchini
Ana Enriquez
Brett Fukuda
Di He
Erwan Jeammot (ou Julia Weiss)
Pierre-Émile Lemieux-Venne
Jesse Lyon
Leonora Nummi
Alexandre Plesis

mercredi 23 octobre 2024

Birds on a Wire: Un moment suspendu dans le bel écrin du Théâtre de Colmar

 Le concert de Birds on a Wire au Théâtre Municipal de Colmar était attendu depuis longtemps (février 2024), mais ce fut une belle surprise de voir, au lever du rideau, arriver sur scène toutes les choristes de la Manécanterie de Saint-Jean et des Chœurs de la Pré-Maîtrise des Filles du Conservatoire de Colmar, toutes de noir vêtues. Bien sûr nous étions au courant que le spectacle Le Chant des Oiseaux était préparé avec elles, mais la surprise et l’effet de masse était saisissant. Et quand leurs voix se sont élevées, nous étions sous le charme, renforcé par le violoncelle de Dom La Nena, puis la voix de Rosemary Standley cachée derrière les choristes.


Rosemary Standley - Birds on a Wire


Et c’était parti pour une soirée d'harmonie céleste avec une chanson espagnole. Pour commencer, c’est Catherine Roussot qui dirige les chœurs sur les arrangements que Michael Smith a réalisés pour les chansons du duo. Par la suite ce sera Benoît Kiry qui prendra le relais, tout en précision et en concentration. Ce sont quelquefois des vocalises, mais aussi des bouts de refrains en canon qu'interprète avec brio la jeune troupe de chanteuses avec quelques très belles voix parmi elles. On sent que le courant passe et que les deux jours de répétitions ont fait leur oeuvre. 

Dom La Nena - Rosemary Standley - Birds on a Wire

En ce qui concerne Dom La Nena et Rosemary Standley, le courant passe depuis quelques années déjà et le duo est complice, a ses secret et fonctionne en totale symbiose. Dom La Nena avec son violoncelle fait à la fois la rythmique avec ses boucles, et ses mélodies, qui soutiennent les chansons, superbement interprétées par Rosemary Standley. Celles-ci sont très variées et Rosemary Standley les chante dans une multitude de langues - Anglais, français, btalien, Brésilien, espagnol, catalan ,… et même breton pour le rappel. Toute deux nous emmènent dans plein de pays et de saisons, en particulier, au soleil, Sur la place, ou au carnaval à Salvador de Bahia, la ville d’enfance de Dom La Nena (qui bien sûr mène le chant ici), en hiver, dans les mines de charbon avec les travailleurs en grève ou au printemps. Les chansons parlent d’oiseaux bien sûr, mais aussi de neige et de révolte, de rêves, de voyage,... 


Dom La Nena - Rosemary Standley - Birds on a Wire - Photo: Robert Becker

Leur tour de chant est un hommage à la chanson en particulier, à la poésie, au bonheur et l’on voyage entre Jacques Brel (Sur la Place), Cortazar, (La Marelle), Pink Floyd (Wish you were here) et également la musique classique ou baroque avec la très belle interprétation de O Solitude de Purcell qui nous confirme les magnifiques facilités vocales de Rosemary Standley. Sa voix est non seulement claire et douce comme le miel, mais elle a les capacités d’une vraie cantatrice. Elle navigue avec aisance de la musique ancienne aux folk-songs des Amériques, aux chansons populaires revisitées, avec une sensibilité contemporaine. Les relectures qu’elle fait sont plus que des interprétations, elles sont comme de nouvelles chansons qui lui appartiennent totalement. 


 Dom La Nena - Rosemary Standley - Birds on a Wire - Photo: Robert Becker

Le duo crée une vraie passerelle entre les époques, mêlant la simplicité mélodique à la lisibilité des textes qui vont droit au cœur. Le violoncelle de Don La Nena apporte une belle tonalité particulièrement chaude aux morceaux du répertoire. Ses accords vibrants induisent une belle émotion, un beau dialogue intime avec les voix, une tension délicate. De temps en temps Rosemary Standley se promène parmi les choristes, se fondant parmi elles avec discrétion et modestie, mais toujours avec une belle présence. De purs moments d’émotion passent de la scène, chanteuses et chœurs compris, à la salle. La rencontre de ces jeunes voix qui enrobent les deux voix des chanteuses et celle du violoncelle, parce que le violoncelle aussi chante, dans un bel écrin de douceur. Ces envolées angéliques nous emmènent dans une autre dimension. Mais le contact avec la salle n’en est pas coupé pour autant, le duo aime à faire participer le public en l’interrogeant et ne le laissant pas passif, lui faisant faire la pluie d’automne et même le poussant à danser dans cette vénérable salle.

 

Dom La Nena - Rosemary Standley - Birds on a Wire - Photo: Robert Becker

Le concert restera sûrement dans la mémoire de ceux qui ont eu la chance d'y assister, comme un beau moment suspendu, une parenthèse enchantée, à en croire l’émotion palpable et les applaudissements chaleureux et nourris pour le duo et la réussite de l’équipe locale.


La Fleur du Dimanche

dimanche 15 septembre 2024

Picture a day like this de George Benjamin à l'Opéra: Le Bonheur est dans la main, et dans la salle

 Strasbourg est une ville de musique - et de musiciens. La musique y vit au présent. La musique contemporaine, elle, y a installé ses quartiers à l'automne depuis la naissance du Festival Musica en 1983. Septembre voit la saison démarrer avec une large proposition de musiques d'aujourd'hui. L'Opéra National du Rhin y est aussi partie prenante avec déjà dans le passé des création avec le Festival Musica et, cette année, en préambule du Festival, c'est la dernière production de George Benjamin Picture a day like this qui fait l'ouverture de saison.


Picture a day like this - George Benjamin - Martin Crimp - Photo: Klara Beck


L'opéra est le quatrième d'une collaboration avec le dramaturge anglais Martin Crimp, son collaborateur attitré et préféré pour le livret. Cette pièce revient à des dimensions d'opéra de chambre et prend la forme d'un récit plus ou moins initiatique comme un conte moderne. Il s'agit d'une quête ou d'une réflexion sur le bonheur qui fait référence à des récits anciens, la mort d'Alexandre, un conte européen et une légende bouddhiste transposée dans le monde d'aujourd'hui. En l'occurrence, la quête d'un "bouton de manche" pour ressusciter son enfant mort alors qu'il commençait à faire des phrases complètes. 


Picture a day like this - George Benjamin - Martin Crimp - Photo: Klara Beck


Le début a même un petit côté brechtien lorsque l'héroïne, le personnage principal, cette Femme simple et habillée sobrement commence à chanter, sans "ouverture", le récit de son histoire presqu'a capella, avec une petite touche de piano, l'orchestre arrivant doucement. Elle va quelquefois jeter un regard rétrospectif sur ce qu'elle a fait ou a vécu dans les différentes rencontres. Ema Nikolovska l'interprète avec toute la sobriété et toute la force de ce personnage qui traverse la pièce et ce que l'on pourrait appeler les épreuves initiatiques avec une très belle présence. 


Picture a day like this - George Benjamin - Martin Crimp - Photo: Klara Beck


Le décor, la lumière et la mise en scène conjointe de Daniel Jeanneteau et Marie-Christine Soma apportent par contre une lecture plus moderne et presque psychanalytique de cette mini Odyssée. La boîte noire dans laquelle se trouvent littéralement enfermés les protagonistes, les silhouettes qui tournent autour de la Femme, comme des esprits, et les différents personnages que rencontre cette Femme apparaissant presque par magie en venant des différents côtés de cette boite laissent presque penser que cette histoire se passe dans la tête de la Femme. Hypothèse qui est renforcée par la réplique de l'ultime personnage rencontré, Zabelle qui dit: "I'm happy only because I don't exist - Je suis heureuse seulement parce que je n'existe pas". La page de livre (la liste) qui traverse toute la pièce pourrait aussi confirmer l'indice que cette histoire ne peut être qu'imaginaire, une mise en abyme de la pièce en quelque sorte.


Picture a day like this - George Benjamin - Martin Crimp - Photo: Klara Beck


Mais cet imaginaire s'inscrit totalement dans un regard critique du présent, avec le vocabulaire utilisé par les protagonistes, les lieux et les oeuvres d'art citées et les problématiques soulevées dans la pièce: le transgenre, la polysexualité, la modernisation du travail et les robots remplaçant la main de l'homme et son emploi mais aussi la question de harcèlement et du consentement. L'humour n'est pas absent avec par exemple le remplacement de l'objet de la quête, un bouton, par une "zip" - une fermeture éclair, ou les amours diverses et variées (même une transgenre d'un coffee shop pour la première rencontre ou la remarque de l'artisan "je tuerai pour un couteau" ou encore la remarque de la compositrice à l'annonce de la mort de l'enfant. Mais aussi le désespoir vécu ou subit des protagonistes. Les interprètes sont excellents dans leurs doubles rôles: Cameron Shahbazi pour le Lover et l'assistant de la compositrice, joué par Beate Mordal (également l'Amante), bien débordée et stressée, ou John Brancy, l'Artisan et le Collectionneur dans deux rôles bien différents. Et bien sûr, cette créature mystérieuse et "intouchable" qu'est l'intemporelle Zabelle interprétée avec virtuosité et énergie par Nikola Hillebrand. 


Picture a day like this - George Benjamin - Martin Crimp - Photo: Klara Beck


Pour cet épisode, un univers d'eau rempli de fleurs mystérieuses - en réalité des substances toxiques évolutives - de l'artiste Hicham Berrada créent un nouvel espace en contrepoint de cette boite noire industrielle qui ne s'illumine que quand il y a des reflets de personnages éclairés (les "ombres", elles se découpent en noir), ce qui circonscrit l'espace - qui change d'ailleurs avec le collectionneur et ses murs blancs dont on ne peut qu'imaginer les tableaux hors de prix qu'ils sont censés exposer (Warhol, Matisse, Basquiat, Degas, Franz Hals, Klee,...).


Picture a day like this - George Benjamin - Martin Crimp - Photo: Klara Beck


L'ensemble des décors des différents épisodes à la fois simples et signifiants, symbolisant les situations et les personnages est d'une belle facture et d'une belle efficacité, tout comme le livret. Les costumes de Marie La Rocca sont aussi très beaux et efficaces (le costume de l'artisan boutonnier-nacrier est un chef-d'oeuvre) Et la musique, qui laisse la place à la voix et au sens, l'accompagne dans les différentes situations et états d'esprit sans être redondante. Elle souligne les instants tragiques et de tensions et tout en laissant des moments de calme et de quiétude. Elle apporte la part de surnaturel, de magique et d'irréel qui nous fait nous embarquer dans ce voyage presqu'intérieur d'une rare beauté. Un très beau moment suspendu plein de charme et d'introspection. 

Et une belle réussite de cette équipe très créative et inventive servie par des interprètes magnifiques et un orchestre - cette version "légère" de l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg - à la fois délicat mais sachant être puissant sous la direction éclairée d'Alphonse Cemin qui connait bien le monde de Benjamin et de Crimp. Une réussite. Un conte de fées d'aujourd'hui.


La Fleur du Dimanche


P.S. : Vous vous demandez peut-être le sens du titre. Vous le comprendrez à la fin de la pièce. En fait chacun de nous tient son bonheur dans sa main, il suffit de l'y voir et de l'y garder.


Distribution

Direction musicale : Alphonse Cemin

Mise en scène, décors, lumières, dramaturgie : Daniel Jeanneteau, Marie-Christine Soma

Costumes : Marie La Rocca

Vidéo : Hicham Berrada

Les Artistes

La Femme : Ema Nikolovska

Zabelle : Nikola Hillebrand

L’Amante, la Compositrice : Beate Mordal

L’Amant, l’Assistant : Cameron Shahbazi

L’Artisan, le Collectionneur : John Brancy


Orchestre philharmonique de Strasbourg

jeudi 19 janvier 2023

Giselle avec le Ballet de l'ONR: Une relecture en forme de valse hésitation

 Le ballet Giselle est un archétype du ballet romantique. Depuis sa création en 1841 sur une partition musicale remarquée d'Adolphe Adam et un livret de de Jules-Henri Vernoy de Saint-Georges et Théophile Gautier, la pièce qui a vu les premières "pointes" - Carlotta Grisi en a récolté une célébrité fructueuse - on ne compte plus les versions qui ont été montées en France et dans le monde. Elle a aussi donné lieu à des relectures, dont celle de Mats Ek dont l'action se déroule dans un asile psychiatrique. 


Giselle - Ballet de l'ONR - Martin Chaix - Photo: Agathe Poupeney


La nouvelle création de cette oeuvre par le Ballet de l'Opéra national du Rhin avec une chorégraphie de Martin Chaix est également une relecture de cette pièce qui ne suit pas non plus la chorégraphie originale du duo Jean Coralli et Jules Perrot. Et c'est également la partition musicale du ballet d'Adolphe Adam qui est changée puisque n'y sont prises que certaines de ses parties auxquelles ont été rajoutées des compositions d'une des rares femmes compositrices en France, Louise Farrenc, contemporaine d'Adam, les symphonies N°1 et 3. Ces rajouts permettent à l'ensemble de construire un fil mélodique, avec la Première Symphonie plus légère et la Troisième, plus tragique, tout comme le récit d'origine, sous la direction de la cheffe d'orchestre coréenne Sora Elisabeth Lee à la tête de l'Orchestre symphonique de Mulhouse qui offre une belle prestation. Ce choix de Martin Chaix qui a décidé de faire cette lecture plus féminine, sinon féministe de la pièce passe tout à fait naturellement. Tout comme passe cette vision moins romantique du ballet qui se retrouve transposé dans un XXème siècle un peu rétro et nostalgique toutefois.


Giselle - Ballet de l'ONR - Martin Chaix - Photo: Agathe Poupeney


 C'est dans un décor aux tons sombres créé par Thomas Mika, éclairé avec parcimonie mais sensibilité par Tom Klefstad, et minéral - des murs de blocs de pierres avec des affiches des années 30 déchirées façon Mimo Rotella - que se déroule la première partie. Les danseuses et les danseurs en costume et robes avec une certain style et dans des couleurs sombres ( gris, beige, anthracite, kaki,..) crées par Catherine Voeffrey occupent souvent cet espace en dansant des danses de couples. Quelques duos ou doubles duos permettent d'apprécier la grâce et la virtuosité des interprètes dont les gestes déliés, virevoltants et maniérés fascinent. 


Giselle - Ballet de l'ONR - Martin Chaix - Photo: Agathe Poupeney



La mise en scène très cinématographique fait vivre cet univers en créant des narrations entre les autres protagonistes qui habitent l'espace et nous content des histoires muettes qui se déroulent en tableaux vivants. Nous avons bien sûr des coups de projecteur sur Giselle (très vive Ana Enriquez), la seule habillée en blanc, dans une très belle robe crochetée et son Albrecht (sublime Avery Reiners) qui nous présentent de magnifiques duos d'amour et de séduction. 


Giselle - Ballet de l'ONR - Martin Chaix - Photo: Agathe Poupeney


Albrecht ne se contentant pas de ces duos mais butinant de-ci de-là pour finalement retouver sa fiancée Bathilde (magnifique Dongting Xing). Jusqu'à sa dénonciation par Hilarion (interprétée ce soir par la troublante Alice Pernao dans un autre geste de partage des rôles et des genres). Le doute, l'hésitation se propagent et la danse continue dans une intermittence des sentiments et de l'Amour comme échapatoire et lien.


Giselle - Ballet de l'ONR - Martin Chaix - Photo: Agathe Poupeney

La deuxième partie, qui se transporte dans un univers des annés 60, blousons de cuir noir et robes itou passant de la troupe des willis à une bande de jeunes, menée par la dynamique Myrtha (magistrale Susie Buisson) se situe dans un espace vide près d'une forêt en fond de scène, éclairé de deux lampadaires. Sous cet éclairage blafard, des mouvements d'ensemble marquant la solidarité du groupe alternent avec quelques manifestations de solidarité du groupe restreint de quelques femmes ressemblant à des figures de danses folkloriques.


Giselle - Ballet de l'ONR - Martin Chaix - Photo: Agathe Poupeney


Il y aura bien sûr de nouvelles rencontres entre Giselle et Albrecht, dans des duos où l'on apprécie les mouvements tout en cassure, les gestes de la main balayant et les mouvements en spirale et, bien sûr aussi, touche féministe de rigueur et d'actualité, les affrontements vengeurs envers Albrecht par des danseuses. Et pour couronner le tout, le magnifique pas de deux de Giselle et Albrecht, sautillant, sur les airs de violon, de harpe et de flûte.


Giselle - Ballet de l'ONR - Martin Chaix - Photo: Agate Poupeney


La pièce, chorégraphiée par Martin Chaix, assisté de Ulrike Wörner von Fassmann cultive une qualité du vivre ensemble, de la solidarité, de la résilience et d'un certain optimisme pour la situation des femmes tout en gardant un esprit romantique sur la relation amoureuse. Elle laisse une part importante au groupe, à la société, donc aux chorégraphies d'ensemble et aux mouvements de chacun dans le groupe sans ôter la magie des duos et petites formes individuelles qui continuent de nous enchanter dans la transcendance de l'Amour.


La Fleur du Dimanche


Giselle


A Strasbourg à l'Opéra national du Rhin - jusqu'au 20 janvier 2023

A Mulhouse au Théâtre de la Sinne - du 26 au 3 janvier 2023

A Colmar au Théâtre Municipal  - le 5 février 2023


Distribution

Chorégraphie: Martin Chaix

Musique: Adolphe Adam, Louise Farrenc

Direction musicale: Sora Elisabeth Lee

Dramaturgie: Martin Chaix, Ulrike Wörner von Faßmann

Dramaturgie musicale: Martin Chaix

Décors: Thomas Mika

Costumes: Catherine Voeffray

Lumières: Tom Klefstad

CCN • Ballet de l'Opéra national du Rhin, Orchestre symphonique de Mulhouse



samedi 2 juillet 2022

Le Retable d'Issenheim tout en beauté à Unterlinden: La danse en éclairage

 Le Retable d'Issenheim, véritable chef-d'oeuvre de la sculpture et de la peinture du début du XVIème siècle, était en restauration depuis 2018. Les travaux sont terminés et cette pièce maîtresse de l'art religieux, célèbre dans le monde entier, est non seulement à nouveau visible, mais elle a retrouvé un éclat inimaginable, avec des couleurs impressionnantes. La partie sculptée a été réalisée par Nicolas de Haguenau, qui avait aussi sculpté le maître-autel de la Cathédrale de Strasbourg, et Mathias Grünewald qui a peint les différents panneaux (9) retraçant la vie du Christ et deux pour la vie de Saint Antoine, le patron du couvent des Antonins à Issenheim, où il a installé à l'origine.  Pour célébrer d'une manière unique cette "résurrection" le Musée Unterlinden à Colmar, où cette oeuvre est désormais présentée organise une série de manifestations qui dialoguent avec elle et la mettent en lumière. 


Musée d'Unterlinden - Le retable de Grünenwald - La tentation de Saint Antoine - Photo: lfdd

Musée d'Unterlinden - Le retable de Grünenwald - La tentation de Saint Antoine - Photo: lfdd

Musée d'Unterlinden - Le retable de Grünenwald - La tentation de Saint Antoine - Photo: lfdd

Une des manifestations est une chorégraphie pour douze danseurs du Ballet de l'Opéra National du Rhin, adaptation de la pièce Bless, ainsi soit-il créée en 2010 en écho à la peinture murale de Delacroix dans l'église Saint Sulpice à Paris, La lutte de Jacob avec l'Ange. Bruno Bouché y voit "une allégorie du combat de l'homme face aux forces qui le dépassent". La peinture de Grünewald dépeint, elle le Christ devenu homme pour sauver l'humanité, et le combat de Saint Antoine contre le diable et ses tentations dans le but d'aider les malades venus se soigner au couvent des Antonins à Issenheim pour lutter contre le feu de Saint Antoine, ou l'ergotisme. Les douze danseuses et danseurs (Audrey Becker, Suzie Buisson, Christina Cecchini, Pierre Doncq, Ana Enriquez Gonzalez, Caué Frias, Rio Minami, Avery Reiners, Ryo Shimizu, Marwik Schmitt, Hénoc Wayenson et Dongting Xing) se positionent en trois fois deux couples entre les différents éléments du retable pour des duos alternants, à la fois fluides et dynamique, dans la proximité du toucher, entre attraction et repoussement. Dans une dynamique à la fois douce et vigoureuse, nous assitions à une simulation de corps à corps qui s'inscrit dans une relation très physique pour aboutir dans une position d'opposition à l'image de la peinture de Delacroix. Maxime Georges interprète en direct la transcription pour piano de la Chaconne de la Partita N°2 en ré mineur de Bach par Ferrucio Busoni, un vrai bonheur.


Musée d'Unterlinden - Visite dansée pour le retable de Grünewald - Photo: lfdd

Musée d'Unterlinden - Visite dansée pour le retable de Grünewald - Photo: lfdd


La  deuxième manifestations est une "visite dansée" du retable par Aurélie Gandit, danseuse, chorégraphe et historienne de l'art. L'artiste s'est imprégné du retable pendant plusieurs semaines et nous propose son éclairage à la fois commenté et dansé. Vêtue en guide de musée dans un uniforme sobre et sombre, elle nous ammène à travers le cloître dans la chapelle et commence par une présentation très "visite guidée" qui repositionne le retable dans son histoire: origine, création, auteurs, techniques, contexte historique, différents lieux d'accueil, caractéristiques, etc.,... Puis les explications se mettent à hocqueter. La disposition des éléments du polyptique du retable et les épaisseur du bois lui permettent de prendre possession de l'espace et de passer de la parole au geste, minuscule (3 et 4 centimètre d'épaisseur) et à d'autres qui la dépassent (des mètres en hauteur et en largeur,...).


Musée d'Unterlinden - Aurélie Gandit - Visite dansée pour le retable de Grünewald - Photo: lfdd
 
Musée d'Unterlinden - Aurélie Gandit - Visite dansée pour le retable de Grünewald - Photo: lfdd

Les panneaux consacrés à Saint Antoine apportent du feu et de la violence dans les gestes, avec le mal des ardents - ou ergotisme gangreneux  - également appelé la danse de Saint Guy, puis s'apaise avec la visite de Saint Antoine à Saut Paul dans un paysage fantastique mais avec, aux pieds de Saint Paul toute une botanique de soin..
La visite continue avec la série de panneaux consacrés au Christ, l'Annonciation, la Nativité et le Concert des Anges, toute en sérénité, en joie et en bonheur; plein de lumière et de couleurs.


Musée d'Unterlinden - Visite dansée pour le retable de Grünewald - Crucifixion - Photo: lfdd


Puis, beaucoup plus sombre et tragique, la séquence de la crucifixion et de la déposition, encadrée par les Saints Sébastien et Antoine, le Christ en croix, énorme qui, comme l'a décrit Huysmans: "vous abasourdit aussitôt avec l’effroyable cauchemar d’un calvaire (…) avec ses buccins de couleurs et ses cris tragiques, avec ses violences d’apothéoses et ses frénésies de charniers, il vous accapare et vous subjugue...". Nous restons sans voix et Aurélie Gandit ne peut que nous présenter, en toute intériorité l'incarnation de l'ensemble des personnages et figures qui entourent ce Christ en croix et au tombeau, dans un profond silence et un recueillement obligé. 


Musée d'Unterlinden - Retable de Grünewald - Résurrection - Photo: lfdd


Et on le quitte à jamais, passant de l'autre côté, là où, triomphant, il ressucite dans un cercle de lumière,  seul éclairage qui baigne la scène. Cette visuite nous aura permis de ressentir au plus près, à la fois par les mots mais aussi par les mouvements et les gestes, la force qui émane de cette magnifique oeuvre d'art qui est parvenue jusqu'à nous à travers les siècle. Le passage de la parole au geste, le rythme de la présentation et l'intériorité qu'Aurélie Gandit a réussi à faire passer dans nos sensations nous ont fait toucher du doigt à l'indicible et voir l'invisible caché dans ce polytpique exceptionnel qui a rétrouvé toute sa jeunesse et son éclat.

    

La Fleur du Dimanche  


vendredi 22 avril 2022

Filer à la Filature et fuir les fantômes puis partir dans l'Entre-Deux avec Laurie Anderson: Chute !

 C'est un vendredi que l'on pourrait placer sous le signe des fantômes, car, entre les deux expositions (à Colmar et à Mulhouse) et le film puis le concert spectacle de Laurie Anderson à la Filature à Mulhouse, les esprits, avatars, doubles et apparitions nous ont accompagnés tout le long de cette fin de semaine.

Pour commencer, à Colmar à l'espace d'Art Contemporain André Malraux où une magnifique exposition  - presque - rétrospective de Patrick Bailly-Maître-Grand se tient encore jusqu'au 22 mai. Il n'y a pas les Véroniques, mais de superbes daguerréotypes qui invoquent les esprits, d'une part celles des ancêtres via des crânes décorés, d'autre part des "doubles humains" deux fois dégradés, en l'occurrence des têtes de poupées de cire du début du vingtième siècle, abimées et défigurées. Nous avons aussi le plaisir de découvrir les premiers travaux photographiques, "Les Noires" où, au début des années 1980 le "peintre", Patrick Bailly-Maître-Grand ne lâche pas encore totalement la matière pour la lumière et où la photo déborde en gravure du papier. Un clin d'oeil à Cy Twombly nous accueille aussi au pied des escaliers et le premier étage nous offre une promenade dans les multiples jeux et tours de magie lumineux de l'artiste, entre voyage sur la lune les pieds sur terre (blanche), nimbes de fantômes ou lucioles folles, soupirails et les dés jetés d'Alea Jacta Est. Entre rayogrammes, strobophotographies, monotypes ou herbes flashées, nous en prenons plein les yeux éblouis. 

Exposition Patrick Bailly-Maitre-Grand - Les Noires

Exposition Patrick Bailly-Maitre-Grand - Les Noires

Exposition Patrick Bailly-Maitre-Grand - City Twombly

Exposition Patrick Bailly-Maitre-Grand - Apollo XI

Exposition Patrick Bailly-Maitre-Grand - Les Nimbes

Exposition Patrick Bailly-Maitre-Grand - Les Lucioles - détail


A Mulhouse, à la Filature, l'exposition en cours (jusqu'au 7 mai), première partie d'un compagnonnage avec l'artiste SMITH, dont l'on pourra voir l'installation "Desidération" à partir du 24 mai en relation avec la Biennale de la Photographie du 11 juin au 24 juillet. Ses photographies, aux couleurs pastel et blanchies, laiteuses nous emmènent dans un monde éthéré, instantanés de portraits intimes et de relations délicates, éthérées, un monde flotant, indéfini. Il nous parle de présences absentes, d'anges en quelque sorte... de fanômes. Les fantômes les spectres sont aussi le sujet du film Spectrographies (2014) projeté dans l'exposition et qui est présenté en présence de l'artiste dans une salle avant le concert. On y voit un essai de se rapprocher de la chaleur humaine, de la capturer, même de l'incorporer (via une puce implantée sous la peau), et une quête de fantômes, que ce soit le fantôme de Pascale Ogier ou la tombe de Maurice Merleau-Ponty que vient hanter Mathieu Amalric pour terminer son livre inachevé Le Visible et l'Invisible. Une balade nocturne en compagnie de beautés ténébreuses qui nous hantent et où la musique nous projette dans le passé.

Et la dernière étape de ce voyage avec les fantômes se fera avec Laurie Anderson qui en introduction dédie le concert à des êtres chers qui sont partis il y a deux mois, et d'autres un peu plus longtemps. Mais c'est un voyage sans tristesse, dans un entre deux, le Bardo, qui dans la philosophie boudhiste signifie un état intermédiaire, entre le sommeil, le rêve, la méditation et la mort. Avec son complice Rubin Khodeli, qui improvise sur son violoncelle électrique ("il ne joue jamais la même note, ni celle qu'il a déjà jouée ni celle qu'il va jouer" dit-elle de lui) alors qu'elle jongle entre son violon, ses différentes claviers, ses boucles, ses films qui passent en fond de scène, même les lumières, et l'histoire - ou plutôt les histoires qu'elle va nous conter pendant une bonne heure et demie. Histoires inspirées de ses amitiés musicales (Phil Glass, John Cage, James Brown et bien sûr Lou Reed), ou les réflexions qui lui viennent des nouveaux usages dans le show-business comme les concerts d'hologrammes d'artistes vivants ou disparus (encore des fantômes ressuscités). Mais cela elle n'en a que faire, elle gère cela de manière transparentes ("Ceux qui disent que la technologie n'est pas un problème ne comprennent pas la technologie" assure-t-elle très philosophe). Et ses animations ou ses films nous portent tout au long du concert-spectacle en nous poussant à nous interroger sur ce que l'on voit. Allons-nous en avant ou reculons-nous? Quand elle nous parle des images envoyée par une caméra sur un observatoire d'oiseau qu'elle regardait pendant le confinement, nous y voyons un "fantôme", un chat qui rôde. Les oiseaux, objet de méditation su sujet de philosophie, à l'instar d'Aristophane dont elle nous raconte le début pour nous inciter à le relire et y réfléchir. Elle nous parle de la perte, des catastrophes qui nous permettent de nous reconstruire (la tempête Sandy à New-York) qui fait le ménage à la cave, de la fragilité de nos vies et de la philosophie boudhiste, entre le livre des morts et la tai-chi sport de combat ralenti où les gestes à priori très beaux sont une décapitation au ralenti (elle nous en fait une très belle démonstration sur scène). Et pour finir ce magnifique dialogue entre chansons, paroles et duo musical, elle nous gratifie d'une reprise de Gee Wiz de Phil Glass qu'elle avait interprètée aux Grammy Awards en 2020. Un grande dame nous a conté une belle histoire: The Art of Falling, ou comment tomber, doucement, lentement et tenir pourtant, soutenu par la force de la musique.


Concert Laurie Anderson - La Filature - Mulhouse - Photo: lfdd

Concert Laurie Anderson - La Filature - Mulhouse - Photo: lfdd

Concert Laurie Anderson - La Filature - Mulhouse - Photo: lfdd

Concert Laurie Anderson - La Filature - Mulhouse - Photo: lfdd

Concert Laurie Anderson - La Filature - Mulhouse - Photo: lfdd


Et un aperçu de son art (martial) du Tai Chi:





La Fleur du Dimanche